La psychanalyse du crime

La méthode psychanalytique de Freud permet de pénétrer beaucoup plus profondément qu’il n’était possible jusqu’à présent dans le laboratoire où s’exerce l’activité du psychisme normal ou malade. Le déterminisme psychique, c’est-à-dire le principe qui veut que même dans les processus psychiques il n’y ait point de hasard, a cessé d’être simplement une hypothèse de travail utile pour devenir, grâce à une connaissance plus précise des processus psychiques inconscients découverts par la psychanalyse, une suite de faits. À l’origine, la psychanalyse ne s’intéressait qu’aux causes psychiques des maladies mentales ; par la suite elle a abordé l’étude des différents phénomènes de la vie psychique normale (rêve, actes manqués, mots d’esprit) ; puis ce fut le tour de l’analyse psychologique des productions de la psychologie des peuples (mythes, religion, etc.) et de la vie sociale.

La forme la plus primitive du droit, toujours en vigueur chez certaines tribus sauvages, est le tabou qui interdit sous peine de mort de toucher à certaines choses (les femmes consanguines, les enfants, le bien des autres, etc.). L’analyse psychologique des sauvages et de certaines catégories de névrosés a permis d’expliquer l’indignation provoquée par la violation du tabou, c’est-à-dire du sens primitif du droit ; ceux qui ont grand peine à refouler les pulsions criminelles qui existent à l’état latent en chacun de nous trouvent intolérable qu’un autre (le criminel) se permette de donner libre cours à ces mêmes pulsions ; « la tendance à rétablir l’ordre légal » provient donc de ces sources égoïstes. Je pense que la haine qu’on éprouve à l’encontre de ceux qui violent le droit, de même que les excès de cette haine dans la société civilisée, proviennent de la même source.

Mais il nous faut à présent dépasser ces considérations générales pour tenter d’élucider les déterminants psychiques des différentes catégories de crimes. Car jusqu’à présent le déterminisme en matière de droit pénal n’a effleuré que la surface des choses ; on ignorait l’existence d’une vie psychique inconsciente et par conséquent on recherchait les mobiles d’un crime dans le seul conscient du coupable. J’estime qu’il est actuellement possible de soumettre systématiquement les criminels à une investigation psychanalytique, la condition préalable étant naturellement que l’examinateur possède parfaitement le matériel scientifique et la technique de la psychanalyse. Cette tâche revient essentiellement aux médecins attachés aux tribunaux, mais également aux juges, aux procureurs et aux avocats formés à la psychologie.

Une étude plus approfondie de la psychologie du « sens du droit » entraînera la réforme du système pénal. Lorsque les facteurs passionnels (désir de vengeance ou indignation éprouvée devant une violation du droit) auront été éliminés des motifs de châtiment, les différentes peines seront également mieux adaptées au but, c’est-à-dire qu’elles viseront exclusivement à protéger la société et à « amender » le coupable.

Les peines que l’on appliquait jusqu’à présent étaient rarement adaptées à ce dernier objectif ; elles agissaient par suggestion, et par conséquent leur effet ne pouvait être que provisoire ou nul. La psychanalyse par contre, en révélant les déterminants psychiques inconscients, ignorés par le coupable lui-même, permettra une pleine connaissance de soi-même, un contrôle conscient des complexes jusqu’alors latents, une révision de tout le passé individuel, c’est-à-dire la rééducation du coupable.

Je suis pleinement conscient qu’il n’est guère possible actuellement, compte tenu des circonstances, d’appliquer ce processus autrement que dans quelques cas rares, et que l’intérêt de la psychanalyse en psychologie criminelle restera pendant longtemps encore plus théorique que pratique. Mais, indirectement, ces recherches serviront tout de même les intérêts de la société. La psychanalyse des coupables pourra mettre en évidence les influences psychiques qui interviennent au cours du développement et prédisposent les hommes au crime, et dont il conviendra par conséquent de les protéger pour favoriser leur adaptation à l’ordre social.

Sur le plan social, l’intérêt majeur de la psychanalyse consistera donc à fournir les éléments de base pour une pédagogie rationnelle.