L'ère glaciaire des périls

On peut concevoir que, sous un certain angle, les événements les plus atroces et les plus bouleversants puissent apparaître comme des expériences démesurées de psychologie expérimentale, des sortes de « Naturexperiment » que le savant ne peut pas réaliser dans son bureau mais tout au plus dans le laboratoire de sa pensée. La guerre est une de ces expériences de laboratoire à l’échelle cosmique. En temps de paix, seul un examen par la méthode complexe des rêves, des symptômes névrotiques, des créations artistiques, des religions diverses permet de démontrer (sans pour autant faire facilement admettre) que le psychisme humain présente des couches multiples, que la culture n’est qu’une vitrine joliment décorée tandis qu’au fond de la boutique s’entassent des marchandises plus primitives. La guerre a brutalement arraché ce masque et nous a montré l’homme dans sa nature profonde, véritable et, au fond de l’homme, l’enfant, le sauvage et le primitif. Nos contemporains, récemment encore si orgueilleux et si prompts à critiquer, considèrent avec la vénération soumise qu’un enfant effrayé a pour son père tous ceux auxquels ils attribuent de la force, voire de la brutalité, pour peu qu’ils en espèrent quelque protection. Le naturel avec lequel nous partons pour tuer ou éventuellement nous faire tuer ne diffère en rien des manifestations instinctuelles des peuples primitifs. Les hommes se rassemblent pour mieux se défendre contre l’extérieur par leurs forces conjuguées ; la nécessité fait naître la vertu : tout le monde est bon, prêt à tous les sacrifices, humble et craignant dieu. C’est ainsi que les malheurs de l’ère glaciaire ont forgé autrefois la première société familiale et religieuse, base de toute évolution ultérieure. La guerre nous a simplement rejetés dans l’ère glaciaire ou plutôt, elle a mis à jour les empreintes profondes laissées par celle-ci dans l’univers psychique de l’humanité.

Nous pourrions en tirer cet enseignement : en temps de paix n’ayons aucune honte à découvrir en nous l’homme primitif, voire l’animal, il n’y a pas de déshonneur à cette proche parenté avec la nature. En temps de guerre, ne renions pas lâchement les valeurs culturelles supérieures de la vie et n’acceptons d’en sacrifier que le strict nécessaire.