Le rêve du pessaire occlusif

Un patient raconte le rêve suivant : « J'introduis un pessaire occlusif dans mon urètre. Pendant tout le temps je suis inquiet car il pourrait glisser dans ma vessie et alors il ne pourrait en être délogé que par une intervention sanglante. J’essaye donc de le maintenir de l’extérieur au niveau de la région périnéale et de le refouler, ou de l’extraire en exerçant une pression le long de l’urètre. » À cet instant il se rappelle que dans un fragment précédent du rêve « le pessaire était enfoncé dans son rectum ». Additif : « J’étais conscient dans le rêve que cette chose élastique allait s'étaler dans la vessie et ne pourrait plus en être retirée. »

Le patient, par ailleurs très viril, trouve tout à fait absurde ce rêve où lui-même, comme une femme, prend des précautions contre une grossesse, et il se dit curieux d’apprendre, non sans quelque ironie, si ce rêve aussi réalise un désir.

Interrogé sur les facteurs actuels ayant déterminé le rêve, il raconte aussitôt :

— Hier j’ai eu un rapport intime. Naturellement ce n’est pas moi mais ma partenaire qui a pris des mesures de précaution ; elle se protège effectivement des conséquences éventuelles d’un rapport au moyen d’un pessaire occlusif.

— Alors dans votre rêve vous vous identifiez à cette dame. Comment cela se fait-il ?

— À ma connaissance, je suis totalement dépourvu de tendances féminines. Dans mon enfance j’avais plaisir à enfoncer de menus objets dans les orifices de ma tête (nez, oreilles) dont souvent on ne parvenait à les extraire qu’à grand peine, ce qui pour moi ne se passait pas sans une excitation angoissée. Le ruban pendu au pessaire me fait penser au ver solitaire dont j’avais également peur. Je me rappelle maintenant que j’ai joué hier avec un chien et la pensée m’a traversé qu’il pourrait me donner des échinocoques1.

— Ver solitaire et échinocoques, remarquai-je, peuvent en effet facilement être mis en relation avec l’idée de grossesse ; ils s’introduisent eux aussi dans le corps sous forme d’œufs ou à un autre stade précoce du développement, et y acquièrent une taille considérable, exactement comme l’enfant dans le sein de sa mère.

— Cela concorde avec le fait que dans mon rêve je suis angoissé par l’idée que cette chose élastique pourrait s’étaler dans ma vessie. L’échinocoque, n’est-ce pas, est aussi une sorte de vessie ? Et puis encore quelque chose. Lors des rapports sexuels il y a un autre danger qui me préoccupe beaucoup, celui d’une infection vénérienne. Je m’en protège au moyen d’une vessie de poisson.

— Dans les rêves, l’infection est souvent la représentation symbolique de la grossesse. Il semble que dans votre rêve vous ayez interverti, ou du moins combiné les deux dangers susceptibles de menacer un célibataire. Au lieu de vous protéger vous-même par la vessie de poisson et la femme par le pessaire, vous vous infectez en quelque sorte au moyen de l’instrument en forme de vessie : autrement dit, vous vous engrossez vous-même.

— Ce que réalise effectivement le ténia. Les segments du ver, si ma mémoire est bonne, sont hermaphrodites.

— Cette idée vient encore confirmer notre hypothèse, mais nous ne savons toujours pas pourquoi vous en êtes venu à vous engrosser vous-même. À quoi vous fait penser l’« intervention sanglante » ?

— Cela me fait tout d’abord penser à la circonstance suivante : il y a peu de temps, la dame dont je viens de parler a subi une opération portant sur la région périnéale ; à la naissance de son fils elle a eu une déchirure périnéale qui à l’époque a été mal recousue et qui a entraîné plus tard un prolapsus vaginal et utérin, provoquant chez elle (et naturellement chez moi) une perturbation considérable de la jouissance sexuelle. L’opération a consisté à réparer ce périnée.

— Il semble que vos idées convergent de toutes parts vers la situation d’accouchement. Je vous fais remarquer que l’événement que vous racontez se trouve déjà contenu, malgré d’importantes omissions, dans le rêve manifeste ; pensez au « maintien » du corps étranger au niveau « de la région périnéale, de l'extérieur » et à son « refoulement », ou son « extraction par pression », dans le rêve. C’est comme si vous décriviez, avec une grande précision technique, la protection du périnée au cours d’un accouchement. Où avez-vous acquis ces connaissances obstétricales ?

— C’est à l’occasion de l’opération que je viens d’évoquer que je me suis intéressé à ce sujet. Je craignais également que lors d’un nouvel accouchement éventuel la dame ne subisse quelque dommage du fait d’un rétrécissement du canal obstétrical.

— Donc chez vous la crainte de l’enfant est liée à la crainte de ne pas pouvoir avoir d’enfant.

— Oui, en vérité c’est peut-être la seule chose qui m’empêche d’épouser cette femme, qui autrement, comme vous le savez, me convient à tous points de vue. Je sais aussi quelles sont les deux raisons qui, justement hier, m’ont remis en mémoire ces pensées. Une autre jeune femme, que j’avais voulu épouser il y a des années, me fut présentée hier comme étant fiancée. Je pensai alors : celle-ci aura certainement bientôt un enfant.

— Probablement, c’est cette perspective même qui vous attirait à l’époque, mais la jeunesse et la virginité ont également pu agir dans le même sens, en particulier par contraste avec les organes sexuels désormais non intacts de votre amie actuelle. Je voudrais d’ailleurs vous rappeler le puissant complexe de castration maintes fois constaté dans votre cas. Même un organe féminin normal a un effet rebutant sur les hommes tels que vous, mais l’association avec la fissure périnéale, l’opération, la largeur anormale, etc., peuvent troubler le plaisir sexuel d’un homme même parfaitement normal. Mais vous me devez encore la seconde circonstance du rêve !

— L’autre circonstance est la suivante : hier soir j’ai passé un long moment chez ma mère qui recevait la visite de son petit-fils de six ans, mon neveu. J’aime beaucoup ce garçon, il a un esprit curieux et intelligent ; je suis très tendre avec lui et je réponds de mon mieux à toutes ses questions. Il en était de même hier, pendant que je pensais en moi-même : moi, je n’ai pas été aussi heureux chez ma mère. Vous savez comme elle me traitait sévèrement.

— Apparemment vous vouliez montrer à votre mère comment il convient de traiter un enfant, ou plutôt, comment elle aurait dû vous traiter. Vous vous identifiez à votre mère en tant qu’éducatrice. Mais de là il n’y a plus qu’un pas jusqu’à l’autre fonction maternelle primitive, l’accouchement, pas que vous avez accompli dans votre rêve. En fait il s’agit de votre propre renaissance, où vous jouez à la fois le rôle de la mère et celui de l’enfant. Dans son langage maladroit, le rêve exprime peut-être ce vœu naïf : s’il ne m’est pas possible d’avoir un enfant avec la femme plus âgée et s’il ne m’est pas permis d’en avoir un avec la plus jeune, je vais m’en faire un moi-même ! D’ailleurs c’est aussi en rapport avec la jouissance autoérotique infantile que nous avons découvert chez vous ; et je pense non seulement aux sondages dans votre nez et vos oreilles que vous avez évoqués, mais aussi au plaisir érotique secondaire lié à la miction et à la défécation. L’urine et les fèces étaient vos premiers enfants — urétraux et anaux.

— Je ne peux pas accepter intégralement cette dernière interprétation, cependant je dois mentionner en faveur de celle-ci que dans mon enfance j’ai longtemps ignoré de quelle façon les enfants venaient au monde. Mais dernièrement à mon petit neveu j’ai fourni même cette ultime explication.

— Le rêve est capable de déformations encore plus hardies. C’est pourquoi je me permets d’ajouter une autre interprétation à celle que je viens de vous donner : comme la plupart des enfants, vous avez sans doute pris pour le lieu de la naissance d’abord le rectum, et ensuite seulement l’urètre. Pour exprimer cela par le rêve il faut que le pessaire qui s’étale soit d’abord dans le rectum pour être introduit ensuite seulement dans l’urètre. Mais, à propos, c’est frappant cette tournure inhabituelle, « s’étaler », elle n’est généralement pas employée pour des objets.

— « S’étaler » me fait penser aux mots suivants : coq de village intrus. Les trois termes pourraient parfaitement s’appliquer à moi. Depuis longtemps les frères de mon amie me considèrent d’un mauvais œil et je suis obligé de les éviter. Souvent je me juge moi-même comme un lâche ; et puis je crains qu’il ne m’arrive tôt ou tard quelque affaire pénible.

— Passer par une fente étroite pourrait sans doute être l’expression figurée de votre situation inconfortable, de même que la mollesse et la souplesse de la matière dont est fait le pessaire traduit assez bien la lâcheté et la conduite de dérobade que vous vous reprochez. Et comme c’est de votre seule décision que dépend le changement de cette situation, vous êtes en fait, comme dans le rêve, le seul responsable de la souffrance dont vous vous plaignez. Ajoutons que dans la formation du rêve le pont verbal « pessaire-passage » a également pu jouer.

— Vous parliez d’étroitesse et de largeur et cela m’a fait penser à un fragment oublié du rêve d’hier. Maintenant je me rappelle parfaitement que le pessaire était trop petit pour le rectum, et manquait d’en tomber, tandis que pour l’urètre il était trop gros.

— Je considère ce complément que vous venez de me fournir comme une confirmation de mon interprétation par votre inconscient. Mais poursuivez !

— Je pense à deux amis d’enfance, J. M. et G. L. : je les enviais tous les deux pour la taille de leur membre. Et maintenant je repense aussi à ce que je vous ai dit récemment, que dans mon enfance j’ai été terrifié par la taille du sexe de mon père, aperçu un jour pendant qu’il se baignait.

— Là vous laissez parler une autre couche de votre vie psychique, déjà partiellement analysée au demeurant. Vos associations et votre rêve indiquent qu’autrefois, lorsque vous ne subissiez encore d’autre attrait féminin que celui de votre mère, vous étiez très préoccupé de la disproportion entre le corps de l’enfant et celui de l’adulte. Je vous rappelle également votre curiosité sexuelle manifestée à une période plus tardive de l’enfance lorsque, comme vous me l’avez vous-même raconté, vous aviez examiné les organes génitaux d’une fillette habitant la maison, sous prétexte de « jouer au docteur ». Il semble maintenant que l’étroitesse extrême de son sexe vous ait aussi peu satisfait que la trop grande largeur que vous supposiez chez la femme adulte. Aujourd’hui encore vous éprouvez cette incertitude et cette double insatisfaction lorsque vous n’arrivez pas à choisir entre la plus jeune et la plus âgée, et que vous ne vous sentez entièrement satisfait par aucune des deux. La longue période d’auto-satisfaction traversée dans votre jeunesse peut être à l’origine de cet échec dans le choix d’objet amoureux. Et c’est pourquoi dans votre rêve vous vous faites vous-même cet enfant-pessaire après avoir rencontré le même jour la femme au vagin trop large et la fiancée au vagin trop étroit, images de vos précédents essais manqués de conquête féminine. Dans notre terminologie, cela s’appelle une « régression » de l’amour objectal à l’autosatisfaction, c’est-à-dire à un mode de satisfaction antérieur. Mais je dois maintenant revenir au fait qu’au début de la séance vous avez qualifié votre rêve d’« absurde » ; vous aviez raison, il est sans doute absurde que sans nécessité aucune on s’introduise un corps étranger dans le rectum ou la vessie ; il est non moins absurde qu’un homme se serve de moyens de protection féminins, veuille s’engrosser lui-même et se porter une aide obstétricale. Il y a cependant une loi éprouvée de l’art d’interpréter les rêves qui veut que de tels rêves absurdes dissimulent d’ordinaire de l’ironie et de la dérision.

— Les idées qui me viennent maintenant vous concernent, docteur, sans que le rapport soit encore très clair pour moi. Je pense à votre allusion d’hier que je pourrai bientôt me passer de votre aide et m’en tirer fort bien tout seul. Mais par la suite j’en ai éprouvé un véritable regret car je ne me sens pas encore suffisamment solide pour renoncer à votre aide.

— Maintenant je comprends. Vous vous moquez de moi en me montrant par l’introduction maladroite du pessaire à quel point il est absurde de vous abandonner à vous-même et de vous considérer désormais comme capable d’être votre propre médecin. Vous pouvez avoir raison dans une certaine mesure, mais d’autre part l’irritation provoquée par ma remarque traduit peut-être aussi le transfert, maintes fois constaté, que vous avez fait sur ma personne, et qui vous rend difficile de terminer la cure. Cette tendance vous conduit à sous-estimer vos propres capacités et à surestimer l’importance de ma personne et de mon aide. Ainsi l’enfant que vous vous faites à vous-même serait également votre auto-analyse.

— Vous savez que j’ai plusieurs fois tenté de m’analyser moi-même. Je m’assieds devant mon bureau, j’écris ce qui me vient à l’esprit, je remplis des pages de mes associations sans qu’il en sorte jamais rien de valable. Mes idées se dispersent à l’infini, je ne peux pas les assembler correctement, je ne trouve pas les points nodaux dans l’enchevêtrement des pensées. Par contre j’ai souvent admiré l’habileté avec laquelle vous parvenez à ordonner ce qui est apparemment incohérent.

— La croissance infinie des associations correspondrait alors à l’instrument qui « s’étale », que vous ne pouvez plus maîtriser. Mais ce n’est pas un hasard si vous faites la démonstration de votre incapacité précisément à propos du sexe et de la procréation. Rappelez-vous que souvent nous avons pu constater à quel point autrefois vous intimidaient, vous faisaient désespérer de vous-même, la taille imposante de votre père et surtout sa richesse en enfants ! Vous avez longtemps pensé que sans le secours de votre père vous ne pourrez réaliser rien de bien ; vous n’avez même pas cru possible de fonder un jour vous-même une famille. Quelques-uns de vos rêves analysés précédemment contenaient de claires allusions à une position en quelque sorte féminine par rapport à votre père. Mais à présent c’est moi qui tiens le rôle du père auprès de vous. Vous trouvez très confortable votre rôle de patient et vous redoutez l’idée de n’avoir plus à compter que sur vous-même et d’assumer l’entière responsabilité de votre sort.

Je ne vous demande pas d’accepter toutes ces interprétations ; les pensées qui surgiront par la suite vous le permettront peut-être. Mais vous m’accorderez dès maintenant que ce rêve a réussi à travestir toutes les pensées désagréables qui auraient pu troubler votre sommeil de la nuit dernière en ce fantasme beaucoup moins effrayant d’intervention urétrale et anale, qui est en même temps l’accomplissement de votre plus cher désir. Que le rêve ait réussi à représenter l’accomplissement du désir, l’enfant, avec la matière même (le pessaire de caoutchouc) qui pouvait, en fait, évoquer la très désagréable idée de ne jamais avoir d’enfant, est tout à l’honneur de votre habileté onirique.

 


1 Mon patient est un naturaliste.