Anomalies psychogènes de la phonation

I.

En 1910, un jeune homme de 24 ans vint me voir accompagné de sa mère ; il voulait guérir de son impuissance. Dès le premier examen, son état m’apparut comme une combinaison de névrose et de paranoïa. Au cours d’une analyse, entreprise pour un certain temps à titre d’essai, ses curieuses idées mégalomaniaques devinrent de plus en plus apparentes. Il avait le sentiment, voire la ferme conviction, qu’il détenait des forces surnaturelles — magiques — qui lui permettaient de contraindre les autres (en particulier les hommes) à le regarder dès que lui-même les regardait. Il avait découvert cette faculté pour la première fois lorsqu’un jour, au théâtre, il avait fixé un acteur sur la scène avec ses jumelles, ce qui avait aussitôt obligé celui-ci à regarder vers le point de la salle où il se trouvait lui-même. Par la suite, il expérimenta ce pouvoir magique sur beaucoup d’autres personnes, ce qui provoqua chez lui une angoisse extraordinaire et l’amena finalement à renoncer à tout contact social et à s’installer dans une campagne lointaine en compagnie de sa mère, veuve depuis longtemps. Il abandonna complètement sa profession où il avait cependant déjà bien progressé. L’élément névrotique de son état consistait en crises d’angoisse qui s’emparaient de lui lorsqu’il s’apercevait de son pouvoir magique, notamment lorsque ce pouvoir s’étendait aux objets inanimés : « Car si même le monde inorganique obéit à ma volonté, disait-il, tout l’univers pourrait s’écrouler à cause de moi1. » Pour l’éviter, il devait fermer les yeux lorsqu’il se trouvait avec des personnes qu’il désirait épargner. Dès les premières séances d’analyse j’établis que le véritable noyau de sa mégalomanie était sa prodigieuse suffisance (qu’aujourd’hui nous appellerions narcissisme) et l’homosexualité qui y était associée. Son désir inconscient de plaire à tout le monde — en particulier aux hommes — resurgissait du refoulement sous forme d’angoisse hystérique d’une part et de délire d’omnipotence de l’autre. Lorsque l’amour homosexuel fut évoqué, il me parla spontanément de ses passions homosexuelles datant de l’époque où il fréquentait le collège, lorsqu’il s’était trouvé très à l’aise dans le rôle féminin que lui attribuaient ses professeurs et ses camarades. Ils lui avaient donné un prénom féminin, le faisaient rougir en prononçant devant lui des mots à double sens, et s’amusaient de sa voix aiguë de fille. « Mais tout cela est bien fini ! Les hommes ne m’intéressent plus du tout, je voudrais avoir des rapports sexuels avec des femmes, seulement je n’y arrive pas. » L’examen chronologique de l’évolution de son état nous permit de découvrir que la première manifestation de son délire coïncidait avec la disparition de son amour pour les hommes. Ce changement se produisit lors d’un déménagement : il abandonna son ancien domicile et, de ce fait, perdit ses camarades. Quittant sa ville natale où tout le monde le connaissait et où il était très heureux dans le cercle taquin de ses camarades malgré le dépit qu’il prétendait en éprouver, il se retrouva dans une grande ville inconnue où il chercha en vain à remplacer la « considération » perdue. Cependant il ne se rendait pas compte du contenu de ses désirs et croyait même être totalement débarrassé de son homosexualité (qu’il assumait auparavant) ; mais elle fut bientôt remplacée par les symptômes décrits au début : peur d’être observé et idées de toute-puissance magique.

Nous pensons que ce cas n’ajoute pas grand chose à l’étude psychanalytique de la paranoïa, mais confirme simplement nos vues actuelles sur la pathogenèse de la paranoïa, en particulier quant à sa relation génétique avec le narcissisme et l’homosexualité. Ce qui m’a incité cependant à le publier, c’est un curieux symptôme présenté par le patient. Celui-ci avait deux voix : un soprano aigu et un baryton relativement normal. Son larynx ne montrait aucune anomalie externe ou interne, il s’agissait seulement d’un certain « trouble de l’innervation », comme on dirait dans les milieux où les belles dénominations de cette sorte tiennent lieu d’explication. C’est seulement l’analyse psychologique du cas qui montra qu’il n’y avait là ni trouble « subcortical » ou « cortical » de l’innervation, ni anomalie de développement du larynx, mais qu’il s’agissait d’un trouble psychogène de la phonation. Très vite j’ai remarqué que le malade n’utilisait sa voix de baryton que lorsqu’il était sérieusement et objectivement absorbé par un sujet ; mais dès qu’il voulait, dans le transfert, me montrer inconsciemment de la coquetterie, ou me plaire, c’est- à-dire quand l’effet de ses paroles le préoccupait plus que leur contenu, il se mettait à parler de sa voix féminine.

Comme il ne parvenait que rarement à se libérer de son désir de plaire, c’est la voix féminine qui était sa « voix habituelle ». Mais ce n’était pas une voix de soprano normale, c’était une sorte de voix de fausset dont, somme toute, il était très fier. Un jour il me chanta une petite chanson de cette voix de fausset, et il aimait à s’en servir également lorsqu’il riait. Il pouvait changer de registre à volonté, mais manifestement il était plus à l’aise dans le registre élevé. Contrairement au brusque « couac » si fréquent à la puberté chez les hommes, et qui effectivement tient à un trouble de la commande nerveuse, à un manque d’habileté à maîtriser un larynx en pleine croissance, notre patient pouvait parler pendant des heures dans l’un ou l’autre registre sans jamais buter au milieu d’un mot ou d’une phrase.

II.

L’autre patient, un jeune garçon de 17 ans, me fut également amené (1914) par sa mère et précisément pour se plaindre qu’il avait une voix insupportable que les laryngologues attribuaient à la nervosité. Il fit mention par ailleurs d’un autre trouble, une terreur excessive des souris. Seul à seul le garçon reconnut également qu’il était peu sûr de sa puissance : il ne pouvait pratiquer le coït qu’à la suite d’une fellation.

Ce patient aussi avait deux timbres de voix : il parlait généralement d’une voix de fausset un peu enrouée, et c’est seulement lorsque je lui demandai s’il pouvait parler d’une autre façon qu’il fit entendre une voix de basse si profonde que j’en sursautai positivement. C’était une voix pleine et sonore qui s’accordait avec son cartilage thyroïde bien développé et proéminent. De toute évidence, c’était là sa voix normale. L’examen psychologique du cas, pour lequel je ne disposais que de deux heures, a donné le résultat suivant (comme chez le premier patient) : le père ne jouait aucun rôle ; il était vivant, mais tout à fait inférieur sur le plan intellectuel et le véritable chef de la famille était la mère. J’ai souligné dans mon essai sur l’homoérotisme combien cette constellation familiale était favorable à la fixation homoérotique. C’est ce qui s’était produit dans ce cas. Quoique âgé de 17 ans déjà et capable d’éprouver par ailleurs des émois sexuels normaux, le patient ne s’était pas encore libéré de l’attrait érotique pour son propre sexe. Plus jeune, il avait longtemps pratiqué la masturbation avec un parent de son âge et maintenant encore il se livrait souvent à des fantasmes où il tenait un rôle sexuel passif auprès d’un « fringant lieutenant de hussards ». En même temps il n’était nullement insensible au sexe féminin, mais la représentation de ses désirs à cet égard s’accompagnait de représentations hypocondriaques dont ses désirs homosexuels étaient remarquablement dépourvus. Je pensais pouvoir expliquer cette contradiction par l’hypothèse d’une fixation incestueuse inconsciente à la mère. L’entretien avec la mère m’a montré qu’indubitablement elle était à l’origine de l’hypocondrie sexuelle du garçon. C’est elle qui souvent rappelait à l’ordre son fils lorsqu'il se servait de sa voix de basse : « Je ne peux supporter cette voix, tu dois en perdre l'habitude ! » disait-elle fréquemment.

J’estime que ce cas illustre bien la situation nullement exceptionnelle que j’ai l’habitude d’appeler le « dialogue des inconscients », à savoir lorsque les inconscients de deux personnes se comprennent parfaitement sans que la conscience d’aucun des deux en ait le moindre soupçon. Dans son inconscient, la mère a parfaitement compris que la voix de basse était un signe d’éveil de la virilité, et elle a perçu également la tendance incestueuse dirigée sur elle. De son autre côté, le garçon a compris que l’« antipathie » de sa mère pour cette voix correspondait à l’interdiction de ses désirs incestueux, et pour mieux les combattre, il a mobilisé contre l’hétérosexualité en général, des représentations rationalisées de manière hypocondriaque qui ont entraîné les troubles de la puissance. Le patient était donc en réalité un homme déjà mûr, qui ne conservait encore sa féminité et le registre vocal correspondant que par amour pour sa mère. Une énurésie nocturne prolongée (qui fut directement remplacée par des pollutions nocturnes) vient jeter un peu de lumière sur l’histoire primitive de ce cas ; on peut voir dans ces incidents les restes de l’onanisme infantile oublié. Quant à la phobie des souris, elle est sans doute le signe hystérique de fantasmes phalliques réprimés.

La grande ressemblance entre les particularités de ces deux cas semble suggérer qu’il s’agit de quelque chose de typique, qui peut être observé chez de nombreux garçons si nous prêtons l’attention nécessaire aux anomalies et aux retards de mutation de la voix. Les deux patients semblent appartenir à ces cas de névrose homoérotique que j’ai opposés aux cas d’« inversion » véritable sous le nom d’ « homoérotisme compulsif »2. C’est également ce type de garçons qui fournit, semble-t-il, le plus gros contingent des « imitateurs de dames » qui amusent le public des spectacles de variétés par leurs transitions soudaines entre une voix de soprano et une voix de basse.


1 Voir le thème de la « fin du monde » dans l’autobiographie du Président Schreber (cité dans le travail de Freud sur la paranoïa, dans Sammlung kleine Schriften, t. III).

2 Ferenczi : « L’homoérotisme : nosologie de l’homosexualité masculine ».