Préface à l'ouvrage de Freud « Du rêve »1

L’activité littéraire de vulgarisation n’appartient pas en général aux esprits créateurs eux-mêmes, mais à des auteurs qui, ouverts aux idées d’autrui qui les enthousiasment, possèdent en outre le don de simplifier suffisamment l’enchevêtrement des problèmes scientifiques — en insistant sur les points essentiels et en négligeant les points plus complexes — pour les rendre accessibles aux non-initiés ; par la suite, ils mêlent volontiers à cette nourriture spirituelle ainsi filtrée quelque épice amusante ou poétique de leur cru ou — ce qui est pire — leurs propres spéculations superficielles. Il en résulte que les produits de la littérature populaire donnent souvent une image assez déformée du contenu des œuvres originales, du fait des mutilations comme des additions, et qu’ils attirent à juste titre l’antipathie des auteurs de ces ouvrages. Il est assez rare que l’auteur lui-même se charge de vulgariser son œuvre, en partie peut-être parce que chacune de ses parcelles lui paraît si précieuse qu’il ne peut se résoudre aux amputations exigées par la vulgarisation ; par ailleurs, le don littéraire particulier nécessaire pour ce travail lui fait la plupart du temps défaut.

Freud a mérité la reconnaissance des lecteurs intéressés par la psychanalyse pour avoir entrepris lui-même, dans deux petites brochures, l’exposé bref et popularisé de ses recherches sur le rêve, si riches précisément en intérêts multiples. Je vous présente ici la traduction hongroise de l’une d’entre elles (Über den Traum, IIème édition, Bergmann, Wiesbaden) ; elle expose les cheminements et les principes fondamentaux de l’interprétation des rêves. L’autre [Der Wahn und die Träume in Jensen's Gradiva, IIème édition, Deuticke, Vienne2] analyse agréablement le thème particulier des rêves inventés par les écrivains et disséminés dans les œuvres des poètes authentiques ; elle montre qu’ils obéissent aux mêmes lois que les rêves spontanés, bien mises en évidence par la psychanalyse.

C’est grâce à ses remarquables dons littéraires, exempts de cette surestimation de soi dont nous venons de parler, que Freud, malgré sa qualité de créateur, a pu accomplir aussi magistralement sa tâche de vulgarisateur dans ces deux brochures et dans d’autres articles plus courts. Ignotus, un éminent critique littéraire, et partisan fervent de la psychanalyse, place l’écrivain Freud aux côtés de Gottfried Keller.

Précisément parce que l’auteur expose ici lui-même son œuvre, on comprend qu’il ne se limite pas à en donner un extrait aride, mais que dans maints passages il présente son sujet sous des angles nouveaux ; ce petit volume sera donc lu avec profit même par ceux qui connaissent l’ouvrage principal (« Die Traumdeutung », IVème édition, Deuticke, Vienne)3. Par ailleurs la lecture de ce travail pourrait amener de nombreuses personnes, qui observaient jusqu’à présent une attitude réservée, à lire l’ouvrage original lui-même, dont la rédaction, j’en ai la conviction, ouvre une ère nouvelle pour la psychologie et la psychopathologie.


1 Cet ouvrage a été traduit en hongrois par Ferenczi (N. d. T.)

2 Freud : Délire et rêve dans la Gradiva de Jensent Gallimard (N. d. T.)

3 Freud : L'interprétation des rêves, P.U.F.