Le silence est d'or

Un patient obsessionnel, par ailleurs avare de ses paroles et très inhibé dans ses associations, se montra particulièrement prolixe pendant une séance. Lorsque j’attirai son attention sur ce fait, il constata lui-même le caractère inhabituel de ce comportement, tout en le déplorant avec l’auto-ironie qui lui était propre, car « le silence est d’or ». Je profitai de cette association pour lui montrer l’identité symbolique qui existe entre les fèces et l’or, et je suggérai qu’il avait l’habitude d’économiser sa parole de la même façon que son argent et ses matières fécales ; peut-être était-il aujourd’hui d’une humeur exceptionnellement prodigue ? Je lui expliquai par ailleurs le sens psychologique du proverbe : « Le silence est d’or ». « Le silence est d’or » parce que ne pas parler représente en soi une économie.

Sur ce, le patient fut pris d’un rire incoercible et me raconta qu’il souffrait en général de constipation mais que ce jour là, exceptionnellement, ses selles avaient été très abondantes. La circonstance actuelle à l’origine de cette loquacité et de cette prodigalité était la libération inattendue d’une contrainte extérieure : il avait pu éviter un voyage fatigant qui lui aurait été très pénible.

Un autre patient (hystérique) présentait entre autres deux symptômes apparaissant toujours simultanément : spasme des cordes vocales et spasme du sphincter anal (ténesme). Lorsqu’il était de belle humeur, il parlait d’une voix forte et claire, et avait des selles abondantes et « satisfaisantes ». Lorsqu’il était déprimé (en particulier à l’occasion de quelque insuffisance) ou lorsqu’il avait affaire à des aînés ou des supérieurs : l’aphonie et le spasme sphinctérien apparaissaient simultanément.

(L’analyse a révélé, entre autres, que le patient appartenait à cette catégorie assez répandue d’individus qui retiennent inconsciemment leurs selles parce qu’ils espèrent ainsi être « fortifiés » sur le plan physique et psychique, tandis qu’ils craignent d’être « affaiblis » par l’évacuation. Selon mon expérience, le rapport associatif entre « force » et « rétention » remonte à des accidents de l’enfance où les patients ont été « trop faibles » pour retenir leurs selles. Cette tendance à la rétention s’étend aussi par la suite à la sphère psychique et conduit ces sujets à retenir de même toute « effusion » sentimentale ; une explosion de sentiments qu’ils n’ont pas pu réprimer provoque en eux le même sentiment de honte que l’incontinence anale d’autrefois.)

Freud m’a appris qu’il y a certaines relations entre la parole et l’érotisme anal : il m’a raconté le cas d’un bègue dont toutes les particularités d’élocution pouvaient se ramener à des fantasmes érotiques anaux. De même Jones a évoqué à maintes reprises dans ses travaux l’hypothèse d’un déplacement de la libido de l’anal au phonétique. Dans un travail précédent sur les mots obscènes j’ai pu moi-même indiquer les relations qui existent entre la vocalisation et l’érotisme anal.

J’estime que ces deux cas méritaient d’être publiés car ils confirment l’hypothèse selon laquelle la vocalisation et l’élocution, ainsi que l’érotisme anal, sont étroitement liés, non seulement de façon occasionnelle et exceptionnelle, mais systématiquement. Le proverbe « Le silence est d’or » pourrait bien être la confirmation de cette hypothèse par la psychologie populaire.