Phénomènes de matérialisation hystérique

(Un essai d’explication de la conversion et du symbolisme hystériques.)

« Vous avez parcouru le trajet qui va du ver à l’homme et, à beaucoup d’égards, vous êtes encore ver » (Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, prologue).

Les recherches psychanalytiques de Freud nous ont appris à considérer les symptômes de la conversion hystérique comme des représentations, par le corps, de fantasmes inconscients. Par exemple, une paralysie hystérique du bras peut signifier — sous forme négative — une intention d’agression ; une crampe, la lutte entre deux motions affectives antagonistes ; une anesthésie ou une hyper-esthésie localisées, le souvenir durable et fixé inconsciemment d’un attouchement d’ordre sexuel à l’endroit en question. La psychanalyse nous a aussi fourni des éclaircissements inattendus sur la nature des forces en jeu dans la formation du symptôme hystérique ; ce sont toujours des motions pulsionnelles de nature érotique et égoïste qui s’expriment dans la symptomatologie de cette névrose, tantôt alternativement, tantôt, et c’est le cas le plus fréquent, par des formations de compromis. Enfin, au cours de recherches récentes et décisives concernant le choix de la névrose, Freud est parvenu à découvrir dans l’histoire du développement libidinal le point de fixation génétique qui conditionne la prédisposition à l’hystérie. Le facteur prédisposant à cette névrose résiderait à son avis dans un trouble du développement génital normal, alors que la primauté de la zone génitale s’est déjà pleinement affirmée. Le sujet ainsi prédisposé réagit à un conflit érotique, qui joue ainsi le rôle de traumatisme psychique, par le refoulement des motions génitales ou, éventuellement, par le déplacement de ces motions sur des parties du corps apparemment anodines. Je dirai que l’hystérie de conversion génitalise les parties du corps où se manifestent les symptômes. Dans un article où je tentais de reconstruire les stades de développement du Moi, j’ai montré que la prédisposition à l’hystérie supposait la fixation à une période déterminée du développement du sens de réalité1, période au cours de laquelle l’organisme tente encore de s’adapter à la réalité en modifiant — par des gestes magiques — le corps propre et non le monde extérieur ; et le langage gestuel de l’hystérique serait un retour à cette étape.

Personne ne niera que nous possédons là une masse de connaissances sur la névrose hystérique dont la neurologie préanalytique n’avait pas la moindre idée. Néanmoins, malgré l’entière satisfaction procurée par ces résultats, je pense qu’il serait bon d’indiquer les lacunes de notre savoir dans ce domaine. Le « saut mystérieux du psychique dans le somatique » (Freud), dans le symptôme de l’hystérie de conversion par exemple, demeure encore une énigme.

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Différentes voies s’offrent à nous pour tenter de cerner cette énigme, entre autres les conditions spécifiques de l’innervation2 qui déterminent la formation de nombreux symptômes de conversion.

Dans les paralysies, les spasmes, les anesthésies et les paresthésies hystériques, on constate que les hystériques possèdent la faculté d’interrompre ou de perturber la transmission normale de l’influx nerveux sensoriel vers la conscience ou de l’influx moteur qui en provient. Mais, outre ces modifications de la décharge des excitations qui se produisent déjà dans la sphère psychique, nous connaissons des symptômes hystériques dont la constitution exige une hyperproduction décisive de la part de l’influx nerveux, des performances dont l’appareil neuropsychique normal est incapable. La volonté inconsciente de l’hystérique crée des phénomènes moteurs, des modifications de la circulation sanguine, des troubles de la fonction glandulaire et de la nutrition des tissus, que le non-hystérique est incapable de produire de par sa volonté consciente. Les fibres lisses de la musculature du tube digestif, des bronches, des glandes lacrymales et sudoripare, les corps érectiles du nez, etc. se trouvent à la disposition de l’inconscient de l’hystérique ; il a la faculté de réaliser des innervations isolées (par exemple des muscles de l’œil et du larynx) qui pour l’individu sain sont impossibles ; nous connaissons aussi son aptitude, au demeurant plus rare, à provoquer des hémorragies locales, des cloques, des tumescences de la peau et des muqueuses.

N’oublions pas que ces performances ne sont pas l’apanage de l’hystérie. L’hypnose et la suggestion, auxquelles tout sujet normal est plus ou moins sensible, peuvent provoquer des phénomènes analogues. Mais il existe aussi certaines personnes, normales par ailleurs, qui « s’habituent » pendant leur enfance à des exploits de ce genre. Soit par exemple à innerver séparément des muscles qui d’ordinaire ne fonctionnent que symétriquement, ou à exercer une influence volontaire sur le fonctionnement du cœur, de l’estomac, de l’intestin ou sur les muscles de l’iris, etc., exploits dont ils font éventuellement par la suite l’objet d’exhibitions « artistiques ». La tâche de l’éducation consiste en grande partie à déshabituer l’enfant de ces tours d’adresse pour l’habituer à d’autres. Quoi qu’il en soit, l’éducation des enfants présuppose la possibilité d’exercer une influence psychique sur ces activités organiques, et si elles se déclenchent plus tard de façon apparemment « automatique » ou « réflexe », elles n’en constituent pas moins en réalité des automatismes de commande à l’œuvre depuis l’enfance. Je pense par exemple au fonctionnement régulier des sphincters qui commandent l’ouverture et la fermeture de l’intestin et de la vessie, au fait de s’endormir et de se réveiller à intervalles réguliers, etc. Non moins connue est la capacité d’hyperproduction des affects, capables d’influencer les processus de circulation et d’élimination les plus divers.

Si nous nous bornons d’abord à considérer les hyperproductions qui servent à la formation du symptôme hystérique, il conviendrait de choisir un groupe bien circonscrit dans la gamme presque illimitée des diverses possibilités existant dans ce domaine. Je choisirai donc les symptômes hystériques affectant le tube digestif dont une série relativement complète s’offre à nous.

Un des phénomènes hystériques les plus courants est le symptôme du globus hystericus, cet état particulier de contraction de la musculature pharyngienne, qui, avec un autre symptôme pharyngien, l’absence du réflexe de déglutition, compte souvent parmi les stigmates de cette névrose. Dans une autre recherche, j’ai ramené cette anesthésie de la glotte et de la région pharyngienne à une réaction contre des fantasmes inconscients de fellation, de cunnilingus, de coprophagie, etc., dus à la génitalisation de ces zones muqueuses3. Alors que ces fantasmes trouvent leur expression négative dans l’anesthésie, le globus hystericus, comme on peut s’en convaincre dans tous les cas soumis à la psychanalyse, représente ces mêmes fantasmes mais sous une forme positive. Les malades eux-mêmes parlent d’une boule dans leur gorge, et nous avons tout lieu de croire que certaines contractions des muscles longitudinaux et transversaux du pharynx produisent réellement la paresthésie d’un corps étranger et même une sorte de corps étranger, une boule. Il est vrai qu’à l’analyse cette boule s’avère être un corps étranger bien particulier, nullement anodin : un corps étranger possédant un sens érotique. Dans plus d’un cas, cette « boule » monte et descend d’un mouvement rythmique et ce mouvement correspond à une représentation inconsciente de processus génitaux.

Pour beaucoup de malades qui souffrent de manque d’appétit, de nausées et autres troubles digestifs d’ordre névrotique, le fait de manger, c’est-à-dire de faire descendre un corps étranger le long de l’étroit tuyau musculaire de l’œsophage, a inconsciemment le même sens d’outrage génital que les malades atteints de globus hystericus fantasment sans stimulus externe. Depuis les recherches de Pawlow concernant l’influence du psychisme sur la sécrétion gastrique, personne ne s’étonnera de voir ces fantasmes entraîner également tous les degrés d’hyper- ou d’hyposécrétion gastrique et d’hyper- ou d’hypoacidité.

Sur la base des « théories sexuelles infantiles » (Freud) qui ramènent la grossesse à l’incorporation d’une substance par la bouche, l’inconscient peut produire une grossesse imaginaire au moyen de tours de force appropriés, exécutés par la musculature de l’estomac, de l’intestin et de la paroi abdominale ou, éventuellement, en recourant à l’aérophagie.

L’apparition de vomissements incoercibles au cours d’une grossesse réelle (vomitus gravidarum), qui a donné lieu à tant d’explications toxicologiques, est encore plus facile à comprendre pour le psychanalyste. L’expérience psychanalytique m’a obligé à interpréter autrement ce symptôme. Il s'agit d’une tendance à la défense ou à l’expulsion, dirigée contre ce corps étranger, le fœtus, dont la présence est inconsciemment ressentie dans l’utérus mais qui, suivant le modèle éprouvé, est déplacée « du bas vers le haut » et aboutit à l’évacuation du contenu gastrique. Les vomissements ne cessent que dans la seconde partie de la grossesse, lorsque les mouvements de l’enfant ne permettent plus, même aux hystériques, de nier la localisation génitale des modifications et sensations éprouvées, autrement dit lorsque le Moi de l’hystérique se résigne, qu’il accepte la réalité inéluctable et renonce à l’« enfant stomacal » fantasmatique.

Les émotions, on le sait, influencent le péristaltisme intestinal : l’angoisse et la peur peuvent provoquer de la diarrhée, et l’attente anxieuse, des crampes du sphincter anal et de la constipation. Mais il revient à Freud et à la psychanalyse d’avoir montré l’importance de ces influences tout au long de la vie et les complexes de représentations et motions pulsionnelles qui jouent un rôle spécifique à cet égard.

Un praticien viennois de grande expérience, le Professeur Singer, a découvert depuis longtemps que le gros intestin n’a qu’une importance minime en tant qu’organe de la digestion, qu’il est en fait de nature anale et préside à la fonction d’évacuation. La psychanalyse peut confirmer cette observation et la compléter quelque peu. Nos névrosés, notamment les hystériques, nous montrent à l’évidence que n’importe quelle partie du gros intestin peut fonctionner comme sphincter et qu’il peut s’y produire, outre l’innervation « en bloc » qui entraîne la propulsion brusque du bol fécal, des contractions localisées et finement graduées, capables de retenir en n’importe quel point un fragment de matière ou une bulle gazeuse, de les y comprimer et en quelque sorte de les modeler, ce qui peut s’accompagner de paresthésies douloureuses. Les représentations qui agissent plus particulièrement sur ces innervations appartiennent, curieusement, à un complexe où prédomine le désir de posséder, de conserver, de ne pas donner. En analyse nous voyons très souvent le névrosé, qui a été dépouillé contre son gré de quelque chose de précieux ou d’un objet auquel il tenait, accumuler un certain temps comme substitut un bien constitué par le contenu intestinal ; il peut annoncer son intention de faire des aveux depuis longtemps retenus par une émission de selles exceptionnellement abondantes ; ou encore souffrir pendant des jours de « pets rentrés » qu’il ne parviendra à expulser qu’après avoir renoncé à sa résistance à l’égard du médecin, lorsque rien ne s’opposera plus à son intention de lui faire un cadeau. Les conflits suscités par la nécessité de payer le médecin, considéré par ailleurs avec sympathie, s’accompagnent volontiers de tels symptômes d’inhibition et de relâchement dans la sphère anale.

Dans un cas, j’ai pu étudier pendant plusieurs mois le rôle hystérogène du rectum et de l’anus lui-même. Un patient, célibataire d’un certain âge qui s’était marié surtout sur les instances de son père, avait entrepris un traitement avec moi pour une impuissance psychogène. Il souffrait par moments d’une curieuse constipation : il sentait nettement et même douloureusement la masse fécale s’accumuler dans son rectum mais il lui était impossible de l’évacuer ; parvenait-il quand même à déféquer, il n’en ressentait aucun soulagement. L’analyse montra par la suite que ce symptôme surgissait chaque fois qu’il se trouvait en conflit avec une personnalité masculine qui, d’une façon ou d’une autre, lui en imposait. Finalement, le symptôme s’avéra être l’expression de son homosexualité inconsciente. Au moment précis où il voulait se montrer énergique à l’égard de cet individu, un fantasme homosexuel inconscient venait lui barrer la route et l’obligeait à se fabriquer un membre viril à l’aide de la paroi intestinale contractile, en utilisant la matière malléable du contenu intestinal toujours à sa disposition ; et ce membre viril, qui était précisément celui de l’adversaire consciemment haï, refusait ensuite de quitter l’intestin avant que le conflit ne trouve une solution quelconque. Le patient apprit peu à peu la manière psychanalytique de résoudre ce problème, c’est-à-dire à reconnaître le conflit en question.

Voyons maintenant quel est l’élément commun à tous les symptômes de cette série. C’est manifestement la figuration par le corps d’un désir sexuel inconscient, telle que Freud l’a mise en évidence. Mais il y a quelque chose dans ce mode de figuration qui mérite un examen plus approfondi. Quand, dans le globus hystericus, le désir inconscient de fellation produit une boule dans la gorge, quand l’hystérique enceinte, grossesse réelle ou imaginaire, fabrique un « enfant stomacal » avec le contenu et la paroi de son estomac, quand l’homosexuel inconscient modèle son intestin et le contenu de celui-ci en un corps de taille et de forme déterminées, il s’agit là de processus qui, de par leur nature, ne correspondent à aucun des modes connus de « perceptions illusoires ». Nous ne pouvons parler ici d'hallucinations. Une hallucination se produit lorsque la censure interdit la voie progrédiente vers la conscience à un complexe de pensées investi affectivement, de sorte que l’excitation qui en découle, empruntant une voie régrédiente ou régressive, réinvestit la matière de ces pensées qui a été accumulée dans la mémoire, et elle la fait parvenir à la conscience sous la forme de perception actuelle4. Mais les processus moteurs, qui, nous l’avons vu, participent si largement à la formation des symptômes de conversion hystérique, sont étrangers à la nature des hallucinations. Car la contraction des parois stomacales ou intestinales dans le globus, les vomissements hystériques et la constipation ne sont nullement « imaginaires » mais bel et bien réels.

Nous ne pouvons pas non plus parler dans ce cas d'illusion au sens courant du terme. L’illusion est une interprétation erronée ou une déformation d’une excitation externe ou interne réellement existante. De plus, le sujet, là encore, a plutôt un comportement passif, tandis que l’hystérique produit lui-même ces excitations, qu’il pourra ensuite interpréter de façon erronée. Ce mode de formation des symptômes hystériques que nous venons de décrire, voire ce phénomène psycho-physique en général, mérite qu’on le désigne par un terme spécial. On pourrait l’appeler phénomène de matérialisation, puisqu’il consiste essentiellement à réaliser un désir, comme par magie, à partir de la matière dont le sujet dispose dans son corps et à lui donner une représentation plastique — si primitive soit-elle — , à la manière d’un artiste qui modèle un matériau à son idée ou des occultistes qui, sur simple demande d’un médium, se représentent l’« apport » ou la « matérialisation » de certains objets5.

J’ajouterai tout de suite que ce processus ne se rencontre pas seulement dans l’hystérie, donc dans un état pathologique d’une importance toute relative, mais aussi dans de nombreux états affectifs chez les individus normaux. Vraisemblablement la plupart des mouvements expressifs qui accompagnent les émotions humaines — rougir, pâlir, s’évanouir, avoir peur, rire, pleurer — « représentent » des événements importants de la destinée humaine, individuelle et collective, et sont donc autant de « matérialisations ».

Comment ranger ce phénomène parmi les processus psychiques déjà connus et comment nous représenter son mécanisme ? La comparaison qui s’impose aussitôt à nous, c’est l’analogie avec l’hallucination du rêve, telle que nous la connaissons depuis les recherches de Freud sur le rêve. Dans le rêve également, les désirs sont représentés comme accomplis, mais l’accomplissement du désir y est purement hallucinatoire, la motilité étant paralysée pendant le sommeil. Dans le phénomène de matérialisation, par contre, il semble que nous ayons affaire à une régression encore plus profonde ; le désir inconscient, et incapable d’accéder à la conscience, ne se borne plus dans ce cas à l’excitation sensorielle de l’organe psychique de la perception mais passe à la motricité inconsciente. Ce qui signifie une régression topique à une profondeur de l’appareil psychique où les états d’excitation ne se liquident plus par un investissement psychique — fût-il hallucinatoire — mais simplement par la décharge motrice.

Sur le plan temporel, à cette régression topique correspondrait une étape très primitive du développement onto- et phylogénétique, caractérisée par le fait que l’adaptation ne se fait pas encore en modifiant le monde extérieur mais le corps propre. Lorsque nous discutons, Freud et moi, des problèmes de l’évolution, nous avons l'habitude d’appeler ce stade primaire, le stade autoplastique, en opposition au stade alloplastique, plus tardif.

Sur le plan formel, nous devrions donc nous représenter ici la vie psychique simplifiée jusqu’au processus du réflexe physiologique6. Et si nous concevons le processus réflexe non seulement comme le prototype du psychique mais comme l’étape qui l’a précédé et à laquelle même la plus haute complexité psychique a toujours tendance à régresser, alors nous sommes moins surpris par le saut si mystérieux du psychique au corporel dans le symptôme de conversion et par le phénomène de matérialisation qui accomplit le désir par voie réflexe. Il s’agit simplement de la régression à la « protopsyché ».

Dans les processus vitaux primitifs auxquels l’hystérie semble revenir, il se produit couramment des modifications corporelles qui, lorsqu’elles résultent d’un processus psychogène, nous apparaissent comme des hyperproductions. La mobilisation des muscles lisses des parois vasculaires, l’activité des glandes, la composition biologique et chimique du sang, ainsi que toute la nutrition tissulaire, sont pourtant soumises à une régulation infra-psychique. Dans l'hystérie tous ces mécanismes physiologiques se mettent à la disposition des motions de désirs inconscientes et, par un renversement complet du cours normal de l’excitation, un processus purement psychique peut ainsi s’exprimer dans une modification physiologique du corps.

Dans L'interprétation des rêves, au chapitre traitant de la psychologie des processus du rêve, Freud se demande quelles sont les modifications de l’appareil psychique qui permettent la formation de l’hallucination onirique. Il trouve la réponse à ce problème d’une part dans le caractère particulier du cours suivi par les excitations psychiques dans l’inconscient, et d’autre part dans un processus qui serait favorisé par les modifications qu’entraîne l’état de sommeil. Le « libre transfert des intensités » d’un élément psychique à un autre permet une excitation particulièrement intense de zones même très éloignées du système psychique, entre autres de l’organe sensoriel psychique, la surface perceptive de la conscience. À côté de ce facteur « positif », l’état de sommeil crée également un facteur « négatif » : en écartant les excitations sensorielles actuelles, il engendre comme un espace vide à l’extrémité sensitive de l’appareil psychique, de sorte qu’en ce point l’excitation interne, du fait de l’absence conjointement de stimuli externes, acquiert une valeur sensorielle particulièrement intense. Freud suppose que le « facteur positif » possède une intensité encore plus grande dans l’hallucination psychotique, si bien que l’hallucination se produirait malgré l’état de veille, donc malgré la concurrence de stimuli externes.

Comment nous représenter maintenant les phénomènes au niveau de l’excitation lors de la formation d’un symptôme de conversion ? Dans mon article relatif aux stigmates hystériques7, j’ai été amené à présenter l'anesthésie hystérique comme une modification durable de l’extrémité sensible du système ψ, modification qui favorise, de même que l’état de sommeil, l’émergence d’hallucinations et d’illusions. Ainsi peut-on supposer dans les cas où un symptôme de conversion se superpose à une zone déjà anesthésiée — ce qui d’ailleurs est loin d’être rare — que la formation du symptôme s’est trouvée favorisée par l’absence de stimuli sensoriels conscients. Dans tous les autres cas, il faut chercher la source énergétique produisant la matérialisation dans un facteur positif.

La monotonie avec laquelle reviennent les processus génitaux au cours de l’interprétation psychanalytique des symptômes hystériques prouve que la force mobilisée par la conversion provient de la source pulsionnelle génitale. Il s’agit donc d’une irruption de forces génitales brutes dans les couches psychiques supérieures, et ce sont elles qui ont rendu le psychisme capable de prouesses positives de nature exceptionnelle.

Le résultat peut-être le plus important atteint par le développement organique qui tend à la division du travail, c’est la différenciation qui s’est opérée entre d’une part des systèmes organiques spécifiques dont la tâche consiste à maîtriser et à répartir les excitations (appareil psychique) et d’autre part des organes spécifiques permettant la décharge périodique des quantités d’excitations sexuelles accumulées dans l’organisme (organes génitaux). L’organe qui répartit et maîtrise les excitations entre en relation de plus en plus étroite avec la pulsion d’auto-conservation et, parvenu au maximum de son développement, il devient l’organe de la pensée, l’organe de l’épreuve de réalité. L’organe génital, par contre, conserve même chez l’adulte son caractère primaire d’organe de décharge et il devient, par concentration de tous les érotismes, l'organe érotique central8. C’est le plein développement de cette polarisation antagoniste qui permet à la pensée d’être relativement indépendante du principe de plaisir et empêche celle-ci de troubler la satisfaction sexuelle génitale.

Quant à l’hystérie, elle serait une rechute à l’état originel d’avant cette séparation et elle correspondrait soit à une irruption de motions pulsionnelles génitales dans la sphère de la pensée, soit à la réaction de défense contre cette irruption. Nous pourrions donc concevoir la formation d’un symptôme hystérique de la manière suivante : une motion pulsionnelle génitale extrêmement forte veut pénétrer dans la conscience mais le Moi ressent la nature et la force de cette motion comme un danger et il la refoule dans l’inconscient. Après l’échec de cette tentative de solution, ces masses d’énergie perturbatrice sont repoussées plus profondément encore, jusque dans l’organe sensoriel psychique (hallucination) ou dans la motilité involontaire au sens le plus large (matérialisation). Mais, dans ce parcours, cette énergie pulsionnelle est entrée en contact très intime avec des couches psychiques supérieures qui l’ont soumise à une élaboration sélective. Elle a cessé d’être un simple quantum, elle a subi une différenciation qualitative qui en a fait un moyen d’expression symbolique de contenus psychiques complexes.

Peut-être cette conception permettra-t-elle de serrer d’un peu plus près l’énigme fondamentale de l’hystérie, le « saut du psychique dans le somatique ». Nous pouvons au moins soupçonner comment une formation psychique — une pensée — en vient à disposer d’une force qui lui permette de mobiliser des masses organiques brutes ; cette force lui a été simplement fournie par une des plus importantes réserves d’énergie de l’organisme, la sexualité génitale. D’autre part, on comprend également mieux comment il est possible que dans le symptôme hystérique des processus physiologiques acquièrent la capacité de représenter des processus psychologiques complexes et de s’adapter de façon aussi subtilement nuancée à leur diversité multiforme. Bref, nous nous trouvons devant la production d’un idiome hystérique, d’un jargon symbolique fait d’hallucinations et de matérialisations.

En résumé, nous pouvons concevoir l’appareil psychique de l’hystérique comme un mouvement d’horlogerie dont le mécanisme serait inversé. La pensée, normalement, remplit la fonction de l’aiguille qui enregistre scrupuleusement les processus produits par les rouages internes. Dans l’hystérie, l’aiguille est comme tiraillée par un hôte brutal et contrainte à un tour de force généralement étranger à sa nature ; ce sont maintenant les mouvements de l’aiguille qui déclenchent le mécanisme interne.

On pourrait aborder les phénomènes de conversion hystérique sous un autre angle et considérer leur symbolisme. Freud a montré que le mode d’expression symbolique n’était pas seulement propre au langage du rêve mais à toutes les formes d’activité auxquelles participe l’inconscient. Or la concordance parfaite entre le symbolisme du rêve et celui de l’hystérie nous frappe tout particulièrement.

Tout symbolisme onirique s’avère, après interprétation, relever du symbolisme sexuel et de même, les figurations par le corps de la conversion hystérique appellent toutes sans exception une interprétation symbolique sexuelle. De plus, les organes et les parties du corps qui dans le rêve représentent souvent symboliquement les organes génitaux sont précisément ceux auxquels recourt généralement l’hystérique pour figurer ses fantasmes génitaux.

Voici quelques exemples : le rêve d'irritation dentaire représente symboliquement des fantasmes de masturbation ; et j’ai analysé un cas d’hystérie où ces mêmes fantasmes s’exprimaient à l’état de veille par des paresthésies dentaires. Dans un rêve que j’avais récemment à interpréter, on enfonçait un objet dans la gorge d’une jeune fille qui en mourait ; or l’anamnèse du cas permet de voir dans ce rêve la représentation symbolique d’un coït illégitime, de la grossesse et de l’avortement clandestin qui ont mis en danger la vie de la patiente. On constate donc ici le même déplacement du bas vers le haut que dans le globus hystericus, la même utilisation de la zone pharyngienne et de la gorge au lieu des organes génitaux.

Le nez remplace souvent dans le rêve le membre viril ; par contre, dans plusieurs cas d’hystérie masculine, j’ai pu démontrer que la turgescence des cornets figurait des fantasmes libidinaux inconscients alors que les corps érectiles des organes génitaux demeuraient inexcitables. (Fliess a d’ailleurs montré bien avant la psychanalyse la relation entre le nez et les organes génitaux.) Il est fréquent de voir la grossesse représentée symboliquement dans le rêve par l’« indigestion » ou par le vomissement, donc exactement comme dans le vomissement hystérique. Dans le rêve, aller à la selle signifie parfois un cadeau et souvent le désir de donner un enfant à quelqu’un, sens possible, nous l’avons vu, de ce même symptôme intestinal dans l’hystérie. Et ainsi de suite.

Une concordance aussi poussée fait supposer que la base organique sur laquelle s'édifie tout le symbolisme de la vie psychique apparaît en partie dans l’hystérie.

Après les Trois Essais sur la théorie de la sexualité de Freud, il est difficile de ne pas reconnaître dans les organes sur lesquels la sexualité des organes génitaux se trouve déplacée symboliquement les principaux points de localisation des stades antérieurs à la génitalité, soit les zones érogènes du corps. La voie suivie par le développement, qui va de l’auto-érotisme à la génitalité en passant par le narcissisme et qui aboutit ainsi à l’amour objectal, cette voie, dans le rêve comme dans l’hystérie, est parcourue en sens inverse depuis le génital. Donc, ici encore, il s’agit d’une régression qui amène l’excitation à investir ces étapes antérieures et leurs points de localisation au lieu des organes génitaux. Par conséquent, le « déplacement du bas vers le haut », si caractéristique de l’hystérie, ne serait que le renversement du déplacement du haut vers le bas auquel la zone génitale doit sa primauté et dont le plein développement conduit à la polarité que nous avons signalée entre la fonction sexuelle et l’activité de penser.

Je ne prétends pas bien entendu que dans l’hystérie la génitalité se décompose tout simplement en ses éléments premiers. Je crois plutôt qu’en l’occurrence ces étapes antérieures servent uniquement de zones conductrices à l’excitation et que cette excitation elle-même conserve, même après déplacement, son caractère génital pour ce qui est de sa nature et de son intensité. On pourrait donc formuler les choses ainsi : dans la conversion hystérique, les auto-érotismes anciens sont investis de sexualité génitale, les zones érogènes et les pulsions partielles sont génitalisées9. Cette qualité génitale se manifeste dans la tendance des tissus à la turgescence et à l’humidification (Freud) qui contraint à la friction et, par là, à la liquidation de l’excitation.

La toute première théorie de la conversion concevait le symptôme de conversion hystérique comme l'abréaction d’affects bloqués. Par la suite, ce « blocage » de nature inconnue s’est avéré être, dans tous les cas, un refoulement. Ajoutons que ce refoulement concerne toujours des motions libidinales, et plus particulièrement des motions sexuelles génitales, et que tout symptôme hystérique, quel que soit l’angle sous lequel on le considère, apparaît comme une fonction génitale hétérotope. Les anciens avaient donc raison lorsqu’ils disaient de l’hystérie : « Utérus loquitur. »

Je ne puis clore ces réflexions sans indiquer quelques sujets de recherche qui se sont imposés à moi au cours de cette étude, comme d’ailleurs en bien d’autres occasions similaires.

À notre grand étonnement, nous voyons dans les symptômes hystériques des organes d’importance vitale se soumettre entièrement au principe de plaisir, sans nul égard pour leur fonction utilitaire propre. L’estomac ou l’intestin jonglent avec leur propre contenu et leur propre paroi au lieu de digérer et d’évacuer ce contenu ; la peau n’est plus une enveloppe corporelle protectrice dont la sensibilité avertit des agressions trop intenses ; elle se comporte comme un véritable organe sexuel dont le contact, s’il n’est pas perçu consciemment, procure néanmoins des satisfactions de plaisir inconscientes. La musculature, au lieu de participer comme d’habitude à la conservation de la vie par des mouvements fonctionnels, se complaît à mettre en scène des situations fantasmatiques de plaisir. Et il n’y a aucun organe, aucune partie du corps qui soit à l’abri de cette mise au service du plaisir. Je ne crois pas qu’il s’agisse là de processus valables uniquement pour l’hystérie, qui seraient par ailleurs insignifiants voire totalement absents. Certains processus qui se déroulent dans l’état de sommeil normal laissent à penser que des phénomènes de matérialisation fantasmatique sont également possibles chez les non-névrosés. Je pense à cette hyperproduction singulière qu’on appelle pollution.

Au demeurant, il est probable que les tendances au plaisir dont font preuve les organes du corps ne cessent pas non plus complètement dans la journée, et il reviendrait à une physiologie du plaisir d’en découvrir toute l’importance. Jusqu’à ce jour la science des processus vitaux a été exclusivement une physiologie utilitaire, elle ne s’est occupée que des fonctions organiques utiles à la conservation.

Rien d’étonnant à ce que les traités de physiologie humaine et animale, si excellents et détaillés soient-ils, ne servent à rien lorsqu’il s’agit de trouver des renseignements sur le coït. Ils ne peuvent rien nous dire ni des particularités de ce mécanisme réflexe si profondément enraciné, ni de leur signification onto- et phylogénétique. Et pourtant je crois ce problème d’une importance centrale pour la biologie et j’attends de sa solution des progrès essentiels pour cette discipline.

Ces diverses formulations du problème suffisent d’ailleurs à montrer qu’à l’encontre de la conception courante selon laquelle la recherche biologique constituerait la condition préalable à tout progrès en psychologie, la psychanalyse nous aide à poser des problèmes biologiques qui ne pouvaient l’être autrement.

Un autre problème, considéré jusqu’ici uniquement sous l’angle psychologique, celui du don artistique, est éclairé quelque peu par l’aspect organique de l’hystérie. L’hystérie, selon l’expression de Freud, est une caricature de l’art. Or les « matérialisations » hystériques nous montrent l’organisme dans toute sa plasticité et même son habileté créatrice. Les prouesses purement « auto-plastiques » de l’hystérique pourraient bien constituer le modèle des performances corporelles réalisées par les acteurs et les artistes, voire même le modèle des arts plastiques où les artistes travaillent un matériau fourni non par leur propre corps mais par le monde extérieur.


1 Sur le sens de cette notion dans l’œuvre de Ferenczi, voir « Le développement du sens de réalité et ses stades », Psychanalyse II.

2 Ferenczi se sert du terme d’« innervation » pour désigner le passage de l'influx nerveux (N. d. T.).

3 Voir l'article Essai d’explication de quelques stigmates hystériques, Psychanalyse III (N. d. T.).

4 Sur cette conception de l’hallucination, voir le chapitre « Régression » dans L'interprétation des rêves, P.U.F.

5 De l’avis de nombreux chercheurs, les cas de matérialisation occulte seraient en grande partie de l’auto-illusion hystérique. Faute d’expérience dans ce domaine, je ne puis exprimer d’opinion à ce sujet.

6 Cette conception triple de la régression s’appuie également sur le passage précité de L’Interprétation des rêves.

7 Cf. Essai d’explication de quelques stigmates hystériques, Psychanalyse III.

8 Voir « Les pathonévroses », dans Psychanalyse II.

9 « L’hystérie est le négatif de la perversion », dit Freud dans une proposition centrale. En fait, même dans les perversions des adultes, on ne trouve jamais des auto-érotismes purs mais, là encore, génitalisation de préstades infantiles dépassés.