La psychanalyse au service de l’omnipraticien1

Nous, médecins, nous avons toujours mis en pratique le vieux dicton hongrois : « Un bon curé s’instruit jusqu’à sa mort. » Pour nous, la Faculté de Médecine n’a jamais représenté qu’une école préparatoire : elle devait nous fournir les bases théoriques pour édifier ensuite notre véritable savoir médical acquis à l’école de la vie. Une fois installé, l’omnipraticien éprouvait rarement le besoin de compléter ses connaissances par une lecture attentive de la littérature ; il se contentait de parcourir soigneusement la presse médicale pour se tenir informé des nouveautés scientifiques.

Cependant il arrive que certaines découvertes bouleversent radicalement toutes les notions acquises à l’Université ou apportées par l’expérience de la vie ; elles ouvrent des perspectives si nouvelles que le médecin ne dispose pas des connaissances de base qui lui permettraient de les aborder. Dans ce cas, l’omnipraticien doit tout de même se résoudre à reprendre ses livres. C’est sur un tel changement fondamental de la conception scientifique que je désire aujourd’hui attirer votre attention.

Que demandait l’université à un bon médecin jusqu’à présent ? De connaître la moindre partie du corps humain, le plus petit détail histologique des tissus, le fonctionnement des organes et leur coordination, les maladies du corps et la façon de les guérir.

Depuis quelque temps, on commence à se rendre compte que ce programme d’enseignement ne comprend, pour ainsi dire, qu’une moitié des connaissances relatives à l’homme. Les savants prennent enfin conscience que l’homme n’a pas seulement un corps, mais aussi un univers psychique ; lorsque cette idée commença à faire son chemin, il apparut qu’un bon médecin ne pouvait être totalement ignorant en matière de psychologie et qu’une médecine sans connaissance de l’homme était incomplète.

Comment expliquer cette extraordinaire omission ? D’une part, sans aucun doute par la surestimation des connaissances biologiques aux dépens des connaissances psychologiques, surestimation qui caractérise le monde scientifique en général depuis le début du siècle, et d’autre part par le fait que la psychologie n’était même pas une science jusqu’à présent, mais seulement un art propre à certaines personnes possédant un don particulier, art dont les méthodes étaient inconnues, mystérieuses, et par conséquent intransmissibles. Ces personnes ne communiquaient leur savoir aux autres que sous la forme déguisée de paraboles, d’histoires dramatiques et palpitantes, de poèmes et autres créations artistiques.

Il y avait des médecins doués d’une âme d’artiste qui, sans l’avoir appris, étaient capables de pénétrer intuitivement l’univers psychique d’autrui et sans doute peu de médecins nieront l’utilité de cette sorte de « self-made » psychologie inventée au lit du malade. Combien de médecins réputés doivent leurs succès au comportement assuré, calme, doux ou énergique qu’ils adoptent avec leurs malades ? Et qui d’entre nous n’a pu constater à quel point cette aide psychologique apportée par des paroles amicales, énergiques ou bienveillantes, voire par la seule apparition du médecin, avait plus d’effet sur le malade, souvent même sur le malade organique, que les médicaments. Mais la faculté ne nous apprend pas comment doser correctement ce médicament et quelles sont ses modes d’action ; elle laisse chacun les découvrir par lui-même.

À présent, une tendance spiritualiste est en train de remplacer un peu partout l’optique matérialiste de la conception actuelle. En physique, cette tendance se manifeste par l’énergétique, en biologie par le néovitalisme et le psychologisme. La physiologie et la pathologie ont cessé d’être des sciences descriptives qui se contentent d’énoncer le déroulement exact des symptômes ; nous devons désormais concevoir les cellules isolées, les groupes de cellules, les organes et tout l’organisme comme des individus dotés d’un psychisme, en quelque sorte prêts à s’opposer aux forces actives qui les attaquent, à défendre leur individualité contre celles-ci, à fabriquer des substances protectrices à cet effet, à éliminer les substances nocives si possible et, sinon, à tenter de s’y adapter. Nous ne pouvons ni concevoir ni comprendre ces processus sans supposer l’existence dans toutes les parties de l’organisme d’énergies qui agissent de façon plus ou moins similaire aux processus affectifs, pulsionnels et volontaires tels que nous les connaissons dans notre vie psychique.

Fait remarquable, la psychologie elle-même est restée beaucoup plus longtemps soumise à la conception matérialiste que les différentes branches de la biologie. Une partie des psychologues continue à croire que la meilleure façon de comprendre les phénomènes psychiques est de mesurer en centièmes de seconde les temps de réaction aux impressions sensorielles d’origine externe ou d’étudier l’afflux sanguin dans le cerveau pendant l’activité intellectuelle ou sous l’effet des émotions. Ils commencent seulement à reconnaître peu à peu que ces expériences de laboratoire n’ont guère élargi le champ de la psychologie et qu’elles ne fournissent pratiquement aucune donnée nouvelle qui permette de comprendre la nature et la genèse des processus psychiques complexes.

Ce sont les phénomènes de l’hypnose et de la suggestion qui ont attiré l’attention sur l’effet extraordinaire des facteurs psychiques non seulement sur les processus psychiques, mais aussi sur le fonctionnement du corps. Plus tard, les observations faites par des neurologues français sur les malades hystériques ont permis de mettre en évidence le phénomène remarquable de la dissociation psychique, une sorte de clivage de la vie psychique d’un individu en plusieurs parties, si bien qu’une même personne peut abriter deux ou trois psychés dont les traits de caractère sont entièrement différents et qui se manifestent alternativement dans ses affects et dans ses actes. C’est la psychanalyse de Freud qui a donné la solution de ces phénomènes, considérés jusqu’alors comme des curiosités.

La psychanalyse des névrosés, l’étude psychanalytique des rêves, des actes manqués, des diverses catégories de mots d’esprit, des œuvres d’art et du folklore ont montré qu’il n’est pas nécessaire d’être malade pour présenter de tels processus de dissociation, peut-être sous une forme moins spectaculaire. La découverte des facteurs inconscients de la vie psychique a permis de retrouver dans les rêves de l’homme normal le parallèle des symptômes inquiétants du malade mental, et d’en analyser les éléments ; il est apparu que les manifestations affectives et les mouvements d’expression de l’homme normal résultent des mêmes mécanismes que les symptômes physiques des hystériques ; toutes les absurdités de la vie sociale qui s’emparent périodiquement de l’âme collective sont l’expression des mêmes idées délirantes que celles dont les formes individuelles imposent l’internement d’un malade à l’hôpital psychiatrique.

La psychanalyse a déjà donné matière à une ample littérature, qui à elle seule pourrait remplir toute une bibliothèque. Pour la pratiquer avec compétence, il est nécessaire de suivre une formation particulière. On ne peut exiger des omnipraticiens qu’ils se familiarisent avec la technique et les innombrables complexités de la psychanalyse, d’autant moins que, selon ma conviction, seule la théorie de la psychanalyse peut faire l’objet d’un enseignement. L’enseignement de la pratique psychanalytique est exclu par le simple fait qu'il est impossible d’effectuer un examen psychanalytique en présence d’un tiers. La règle fondamentale de la psychanalyse stipule que le patient qui désire entreprendre une cure par cette méthode s'engage à rapporter sans exception tout ce qui lui passe par l’esprit, même si c’est désagréable, pénible, voire honteux, pour lui-même, pour un autre, ou même pour l’analyste. La présence d’un tiers exclurait la possibilité d’atteindre ce niveau de sincérité. Il n’existe donc qu’une seule façon de transmettre les connaissances psychanalytiques : le médecin qui désire pratiquer la psychanalyse doit lui-même entreprendre une cure analytique. Compte tenu que l’analyse d’une personne soi-disant normale dure environ six mois et que six autres mois au moins seront encore nécessaires pour que le médecin analysé effectue lui-même, sous la direction et selon les indications de son maître, un certain nombre d’analyses, on admettra que l’exercice qualifié de la psychanalyse sera toujours réservé à des spécialistes. Toutefois cela ne veut pas dire que les omnipraticiens doivent rester tout à fait ignorants en la matière. Un des buts de cet exposé est de signaler tout ce qui peut être utile dans la pratique médicale quotidienne, sans imposer au médecin une formation spécialisée.

Je noterai d’abord deux erreurs relatives à la psychanalyse qui sont très répandues dans les milieux médicaux. L’une consiste à affirmer que pour la psychanalyse tout processus psychique dérive de la sexualité et que la cure, dans le but de guérir les névrosés, libère les pulsions sexuelles dans la vie sociale. Ceux qui parlent ou agissent de la sorte vont directement à l’encontre des théories psychanalytiques. Freud a l’habitude d’appeler « psychanalystes sauvages » ces téméraires qui conseillent sans ambages au malade névrosé de « prendre un amant », « se marier », « divorcer », etc. Le vrai psychanalyste sait qu’avant de se risquer à conseiller au malade de changer quelque chose dans le domaine de sa vie sexuelle physique, il devra étudier pendant de longs mois les couches psychiques de sa sexualité. La plupart des malades, justement à cause de leur maladie, sont dans l’incapacité de suivre ces conseils grossiers et, pour pouvoir changer quelque chose, notamment en ce qui concerne leur sexualité, une exploration complète de leur vie psychique inconsciente leur est nécessaire. Quant à l’autre grief, à savoir que la psychanalyse libère les pulsions sexuelles, il ne se justifie que dans la mesure où la psychanalyse apprend au malade à connaître et à admettre ses pulsions latentes et dangereuses ; mais elle ne lui fournit aucune indication quant à la manière d’utiliser, après la guérison, les pulsions qu’il vient de découvrir.

Car la psychanalyse nous apprend qu'une pulsion insatisfaite ne conduit pas le sujet à la névrose, mais tout au plus le rend malheureux. En général la névrose n’est pas produite par l’insatisfaction elle-même, mais par le fait que la sensation d’insatisfaction et les objets de désir se trouvent plongés dans l’inconscient. La psychanalyse permet aux individus de prendre justement conscience qu’ils sont malheureux et de le supporter. En ce qui concerne ses pulsions, elle laisse le malade décider lui-même après sa guérison dans quelle mesure il déchargera ses pulsions et dans quelle mesure il s’en arrangera par une forme quelconque de sublimation, voire par la résignation.

On ne répétera jamais assez que la psychanalyse ne se sert ni de l'hypnose ni de la suggestion. Elle travaille avec la méthode de l’association libre, c’est-à-dire l’obligation de dire la vérité jusque dans les moindres détails. Le médecin se contente, surtout au début, d’interpréter au malade le matériel produit et aide le patient à combler peu à peu les lacunes de sa mémoire qui jouent souvent un rôle si important dans la constitution de la maladie. Il est vrai que la psychanalyse a présenté au cours de son développement une phase où l’on a tenté de stimuler la remémoration, de susciter les souvenirs traumatiques et les passions refoulées au moyen de l’hypnose, en se réclamant du principe que le patient, sous l’effet de l’hypnose et au commandement de son médecin, se rappelle souvent mieux le passé lointain. Cependant cette méthode est tombée en désuétude dès qu’on s’est aperçu qu’elle produisait rapidement quelques petits résultats mais rendait quasi irréalisable le deuxième objectif important de la cure : permettre au malade de devenir indépendant, même de son médecin. Dans la méthode psychanalytique, la relation entre médecin et malade fondée sur la suggestion est remplacée par ce qu’on appelle le transfert d’affects.

Pour vous faire comprendre ce phénomène psychique particulier, je vais faire appel à un thème qui revient constamment dans les mythes et les contes en tant que phénomène humain général. Personne ne s’étonne lorsque, dans un drame cinématographique, la jeune fille sauvée des eaux reporte sur son sauveur toute sa sympathie et tout son attachement, ou lorsque la Belle-au-Bois-Dormant, réveillée de son sommeil séculaire, choisit pour compagnon de sa vie le chevalier qui, d’un coup d’épée, a ouvert les broussailles qui entouraient la jeune fille endormie et l’isolaient du monde. Il n’est pas plus étonnant de voir les malades, sans aucune considération de sexe et d’âge, constituer ou tenter de constituer un rapport affectif profond avec le médecin qui entreprend de frayer un chemin dans les couches mnésiques complexes enfouies sous la poussière des temps qui enveloppent les noyaux d’origine des maladies psychiques.

Ce n’est pas la psychanalyse qui a découvert le transfert. Celui-ci est aussi vieux que la médecine elle-même. Le bon « docteur », qui séduit les petits enfants en leur offrant des bonbons, s’attire par artifice en quelque sorte l’affection de son patient, affection qui joue un rôle si capital dans l’apaisement de l’enfant, donc indirectement dans sa guérison. Et qui pourrait méconnaître la flamme de cette reconnaissance quasi enfantine, voire de cette affection ou même de cet amour dont brûle le malade auquel le médecin a rendu la vie, la santé ou la paix. Jusqu’ici, le maniement de ces mouvements psychiques était une question de tact et de diplomatie de la part du médecin. Il y a toujours eu des médecins qui savaient les exploiter adroitement en faveur de la guérison. Mais jusqu’à présent nous ignorions tout de la véritable importance de ce transfert d’affects et surtout de sa signification chez les névrosés confiés à nos soins.

C’est Freud qui, le premier, a mis en évidence la tendance des névrosés à répéter dans la cure, sans s’en rendre compte, certains événements anciens ou des fantasmes inconscients. Le psychanalyste, contrairement à ceux qui pratiquent les autres procédés médicaux, ne considère pas que la guérison soit complète si ces ressorts inconscients du transfert ne sont pas également dévoilés ; il s’ensuit d’une part que le médecin se trouve en quelque sorte démystifié aux yeux de son malade pour avoir décliné la divinisation imméritée, mais d’autre part le patient apprend à se diriger par lui-même et ne reste pas toute sa vie dépendant de son médecin, incapable de prendre la moindre décision importante sans son aide.

Si beaucoup de méthodes thérapeutiques, dont la cure en maison de santé, se contentent d’apporter aux névrosés un soulagement aussi considérable que provisoire, tout en tendant à renforcer plutôt qu’à relâcher l’attachement au médecin et à l’institution, la psychanalyse, elle, ne cherche pas à éluder l’autre tâche de la psychothérapie qui consiste à dénouer le transfert. Il existe de célèbres stations thermales dont la direction a pour habitude d’offrir un somptueux cadeau au malade qui en est à sa vingt-cinquième cure consécutive. Ce genre de récompense a sans doute également pour but de vanter les qualités des eaux en question. Pour ma part je considère qu’un lieu de cure où le malade, après un séjour unique mais profitable, n’aurait plus à revenir, serait beaucoup plus digne d’éloges. Pareillement, tous les honneurs vont à la maison de santé dont l’éminent neurologue a été consulté avec succès dix fois ou plus par le malade.

La psychanalyse ne s’arroge pas le droit d’une intervention aussi durable dans la vie du patient, mais elle vise à éviter la nécessité de toute autre intervention par une action thérapeutique unique aux résultats stables. Cependant je reconnais que même en psychanalyse il y a des exceptions à la règle ; autrement dit, il arrive que, dans des conditions de vie particulièrement difficiles, le changement subi par le patient s’avère incomplet et demande à être parachevé.

Pour prévenir tout malentendu, il faut savoir que le transfert est loin d’être toujours positif, c’est-à-dire de caractère tendre. Le rôle des affects agressifs, offensants à l’égard du médecin, est au moins aussi important en psychanalyse ; ces affects constituent notamment une réaction au fait déplaisant que le médecin ne répond pas aux sentiments du patient, ni en réalité ni même en apparence, mais au contraire, il utilise ces réactions affectives pour l’apprentissage du renoncement, préparant ainsi le patient aux nouvelles luttes qui l’attendent dans la vie.

L’omnipraticien doit connaître ces faits, car ces phénomènes jouent un rôle capital non seulement en neurologie, mais aussi en médecine générale, de sorte que le praticien qui possède une certaine expérience de la diplomatie psychologique a de meilleures chances de succès que celui dont les connaissances se limitent à la pathologie et à la pharmacologie.

Il y a encore une ou deux notions de psychanalyse que je voudrais porter à votre connaissance. L’une d’elles est le phénomène de résistance à la cure, c’est-à-dire ce fait curieux que le même malade qui, consciemment, veut à tout prix se débarrasser de ses pénibles souffrances, fait inconsciemment tout ce qu’il peut pour empêcher cette guérison. Il y a deux raisons à cela. D’une part la névrose peut représenter une arme puissante pour favoriser toutes sortes d’intérêts importants. Sans qu’on puisse vraiment parler de simulation, c’est-à-dire tout à fait inconsciemment, le malade peut aggraver son état au moment même où il peut en tirer quelque avantage. Je ne pense pas seulement ici aux névroses traumatiques où la maladie procure au malade un bénéfice matériel, indemnité ou pension, mais aussi à la tendance des névrosés à utiliser leur maladie pour obliger, inconsciemment, leur entourage à leur donner toute la tendresse et toute la considération qu’ils ne parviennent pas à obtenir autrement.

Une autre explication de cette résistance réside dans la genèse des névroses. La plupart des névroses doivent leur existence à ce qu’on appelle le refoulement. Dans les situations critiques, en particulier dans le cas de conflits psychiques, les faits qui paraissent trop pénibles sont plongés dans l’inconscient. Le matériel inconscient est protégé, comme une plaie douloureuse, de toute prise de conscience. La cure psychanalytique vise précisément à apprendre au patient à supporter avec courage même les contenus psychiques pénibles. Il n’y a donc pas à s’étonner si le malade s’efforce par tous les moyens d’empêcher le médecin de mettre en œuvre son traitement éclairant ; le praticien ne pourra surmonter cette résistance que s’il reconnaît ces tendances dès leur apparition et les désamorce par l’interprétation.

Mais il arrive parfois que des intérêts trop importants soient liés à la maladie ; dans ce cas le patient, dès qu’il perçoit l’orientation du traitement, s’y soustrait en l’interrompant. Freud cite l’exemple d’un jeune médecin qui, emporté par son enthousiasme, avait guéri et fait marcher un mendiant qui depuis une trentaine d’années tirait sa subsistance de sa claudication ; quoi de surprenant que ce malheureux, privé de ses moyens de vivre et incapable d’apprendre un nouveau métier, en soit venu à maudire son bienfaiteur ? Mais ces cas sont très rares dans le domaine des névroses ; le plus souvent le patient, pendant la cure et surtout vers la fin, cherche et trouve le moyen d’utiliser ses énergies psychiques à des buts plus avantageux que de nourrir des symptômes inutiles et pénibles : trouver le contact avec la réalité, se faire une vie aussi agréable que possible dans les circonstances données, quitte à renoncer à certains de ses fantasmes.

À présent, je me propose d’énumérer sans ordre un certain nombre de faits découverts par la psychanalyse dont l’omnipraticien peut tirer avantage sans acquérir une formation spécialisée.

Je parlerai d’abord des névroses d’angoisse. Freud les classe en plusieurs catégories. D’abord la simple angoisse névrotique qui se manifeste par une timidité générale, un pessimisme perpétuel, une crainte pénible pour sa propre vie ou pour celle des siens, l’attente de catastrophes diverses ; ajoutons-y les symptômes physiques et psychiques souvent graves de l’angoisse : faiblesse cardiaque, transpiration, diarrhée, peur de la mort. Assez souvent on obtient de bons résultats par quelques simples conseils d’hygiène sexuelle. On s’est aperçu que certaines méthodes contraceptives, en particulier le coït interrompu, n’étaient pas sans inconvénients et qu’on pouvait obtenir la guérison relativement rapide d’un état d’angoisse grave en mettant fin à cette pratique. Les conseils d’hygiène amènent des résultats tout aussi rapides dans les cas d’excitation sexuelle incomplète, c’est-à-dire d’une excitation qui n’aboutit pas à la satisfaction, comme par exemple dans les cas de fiançailles prolongées. Si la femme atteinte d’angoisse tombe enceinte, l’excitation incomplète perd ainsi sa raison d’être et l’angoisse guérit parfois spontanément. Je tiens à souligner à cette occasion qu’un avortement provoqué n’est pas une intervention aussi bénigne, même sur le plan psychologique, que le grand public et même certains médecins veulent bien le croire. Dans beaucoup de névroses graves il est apparu que cette intervention constituait une source de culpabilité torturante et d’angoisse psychique.

Il faut mentionner ici la névrose d’angoisse des enfants, connue sous le nom de peurs nocturnes. Je sais que ce phénomène accompagne souvent des états pathologiques physiques, en particulier les troubles respiratoires. Mais il est tout aussi fréquent que l’enfant se réveille en sursaut parce que certains événements se déroulent en sa présence dans la chambre à coucher des parents qui, chose peut-être incroyable, ont un effet anxiogène même sur des enfants de un, deux ou trois ans. Dans ce cas, après une courte phase d’excitation, la guérison survient si la nuit on fait dormir l’enfant dans une autre pièce.

La psychanalyse se propose également, entre autres, de rendre peu à peu au médecin de famille le rôle important qui lui revient dans la vie de la famille, rôle dont la prolifération des spécialités au cours du siècle dernier l’a amené à s’écarter. Si le médecin ne limite pas son savoir à la vie physique mais l’étend également à la vie psychique, sa connaissance systématique des hommes le rétablira dans son rôle de conseiller de la famille pour toutes les décisions importantes à prendre. Lors d’un mariage, il ne se bornera pas à rechercher la syphilis dans le sang du fiancé ou les gonocoques dans son sperme, mais il devra également déterminer si la vie psychique des fiancés présente cette harmonie réciproque qui est le seul garant d’un mariage paisible et heureux, découvrir si elle ne dissimule pas les germes de conflits graves, voire de névroses.

Du fait de ses connaissances psychanalytiques, l’omnipraticien exercera également une influence considérable sur l'éducation des enfants. Il apprendra aux parents à renoncer aux châtiments traditionnels pour appliquer des règles plus adéquates. Derrière les soi-disant « méchancetés » de l’enfant, il saura reconnaître le désespoir provoqué par le manque de compréhension ou d’amour. Une meilleure compréhension de la vie sexuelle des enfants lui permettra une prophylaxie des névroses, peut-être inévitables autrement. Naturellement, son travail d’éducation ne se limitera pas aux enfants ; le médecin sera également attentif aux altérations du caractère et de la vie psychique des parents, susceptibles de compromettre si gravement l’avenir de leurs enfants.

Dans le domaine des maladies nerveuses proprement dites, il saura apprécier à leur juste valeur les facteurs psychiques par rapport à une optique exclusivement matérialiste et physiologique. En particulier, dans les cas d'impuissance sexuelle il ne se contentera pas de prescrire un traitement thermal et électrique, mais il saura reconnaître où commence le champ d’application de la psychothérapie. Les symptômes physiques embarrassants des hystériques et les propos étranges et hallucinations des malades mentaux ne constitueront pas seulement à ses yeux des curiosités : il saura que ce sont les expressions de contenus psychiques inconscients transformés en une sorte de rébus en images. Il ne renverra pas son malade souffrant d'obsessions pénibles avec le bon conseil d’éviter de penser aux choses auxquelles il est contraint de penser (s’il pouvait le faire, il n’irait pas consulter le médecin), mais il saura que seule une analyse approfondie peut permettre de comprendre et de guérir ces malades.

Quant à ses malades organiques, en particulier lorsqu’il s’agit de malades cardiaques ou pulmonaires, il ne se contentera pas d’expliquer toute aggravation par la fatigue : il essayera aussi de trouver le rapport entre celle-ci et les affects refoulés. J’ai constaté des améliorations rapides dans les cas de décompensation, lorsque l’analyse a pu rééquilibrer les tensions inconscientes dans le psychisme du malade. Je considère que l'équipe d’un sanatorium pour malades pulmonaires devrait obligatoirement comprendre un psychanalyste. Souvent les brusques aggravations ou améliorations de cette maladie correspondent à des motions psychiques et il est grand temps de faire une étude systématique, c’est-à-dire psychanalytique, de la manière d’aborder cet état morbide sous l’angle psychique.

Connaissant le poids considérable dont le psychisme du malade investit les paroles du médecin, cette force magique qui fait qu’une parole peut, par un effet d’après coup, porter le malade aux nues ou bien le jeter au fond de l’abîme, le médecin formé à la psychanalyse favorisera l’effet thérapeutique des médicaments en se montrant plus prudent et plus diplomate, mais aussi actif et énergique si nécessaire. Il est bien évident que s’il existe une circonstance où il faut accorder à l’individu une considération attentive, c’est bien celle-là. Je connais des cas où un diagnostic prétentieux, prononcé à la légère, comme celui d’« artériosclérose » par exemple, a provoqué chez le patient des états psychiques graves. Par contre, dans d’autres cas, un exposé clair et véridique de son état est arrivé à apaiser le malade bien mieux qu’une dissimulation maladroite dont son inconscient percevait infailliblement le manque de sincérité.

Pour terminer, je veux exprimer l’espoir, peut-être quelque peu utopique, de voir le médecin, qui de par sa profession a l’occasion d’étudier le psychisme humain de près, devenir pour la société humaine le spécialiste des problèmes d’hygiène mentale non seulement sur le plan individuel mais aussi collectif, celui qu’on ira consulter à propos de tout problème important touchant à la sociologie, la criminologie, voire les arts et la science. J’ose donc espérer que l’extension et l’approfondissement des connaissances psychanalytiques amèneront le retour à cet état ancien où savant et médecin étaient plus ou moins synonymes. Il fut un temps où la chimie était exclusivement une chimie médicale ou iatrochimie. J'espère que l’avenir verra le début d’une époque iatro-philosophique, où les domaines les plus variés de la connaissance, en particulier les disciplines relevant des sciences naturelles et des sciences de l’esprit, actuellement si éloignées les unes des autres, pourront se rencontrer dans la science médicale devenue leur point de convergence. Lorsque cette ère sera arrivée, nous pourrons dire à nouveau que c'est un bonheur d’être médecin !


1 Exposé fait à Kassa, le 2 février 1923, à l'invitation de l'Association Hongroise des Médecins de Kassa.