B. Partie phylogénétique

6. Le parallèle phylogénétique

D’avance je vous prie d’excuser l’audace de cette irruption dans un domaine scientifique qui m’est étranger et je soulignerai d’emblée que ce ne sont pas des faits d’ordre biologique qui m’ont amené à formuler l’idée d’une catastrophe individuelle de la naissance et de sa répétition dans le coït, mais encore une fois, uniquement l’expérience psychanalytique, plus particulièrement celle qui a trait au domaine du symbolisme. Si on accepte le présupposé, confirmé par d’innombrables observations, que des fragments entiers d’histoire perdue ou inaccessible autrement sont conservés à la manière des hiéroglyphes dans les formes d’expression symboliques ou indirectes du psychisme et du corps, on peut comprendre et pardonner que nous osions appliquer aux grands mystères de la genèse de l’espèce cette méthode de déchiffrage qui a fait ses preuves dans le domaine de l’histoire individuelle. Notre maître Freud, lorsqu’il se livrait à des tentatives de cet ordre, avait l’habitude de répéter qu’il n’y avait nulle honte à se fourvoyer au cours de telles excursions dans l’inconnu. Au pire, on dressera ensuite des poteaux indicateurs le long des voies que nous avons empruntées pour épargner à d’autres des erreurs semblables.

Disons d’emblée que le point de départ de toutes les spéculations qui vont suivre a été la fréquence extraordinaire avec laquelle dans les manifestations des organisations psychiques normales et pathologiques les plus variées, dans les productions du psychisme individuel et collectif, le symbole du poisson ou, plus exactement, l’image d’un poisson flottant ou nageant dans l’eau, exprime à la fois l’acte sexuel et la situation intra-utérine. À propos d’une observation de ce genre particulièrement impressionnante, une idée fantastique a germé dans mon esprit : se pourrait-il qu’en plus de la ressemblance purement extérieure entre les situations du pénis dans le vagin, de l’enfant dans le ventre maternel, du poisson dans l’eau, ce symbolisme exprime également une part de connaissance phylogénétique inconsciente du fait que nous descendons des vertébrés aquatiques ? Car, ainsi que nous l’avons appris à l’université, l’homme descend effectivement du poisson et l’on honore le fameux « amphioxus lanceolatus » comme l’ancêtre de tous les vertébrés, donc également de l’homme.

Dès que cette idée eut pris naissance, des arguments — certes encore extrêmement hasardeux — n’ont cessé d’affluer de toutes parts. Qu’en serait-il, avons-nous pensé, si toute l'existence intra-utérine des mammifères supérieurs n'était qu'une répétition de la forme d'existence aquatique d'autrefois et si la naissance elle-même représentait simplement la récapitulation individuelle de la grande catastrophe qui, lors de l’assèchement des océans, a contraint tant d’espèces animales et certainement nos propres ancêtres animaux, à s’adapter à la vie terrestre et, tout d'abord, à renoncer à la respiration branchiale pour développer des organes propres à respirer de l'air. Et si le grand maître Haeckel a eu le courage de formuler la loi biogénétique fondamentale selon laquelle le développement embryonnaire (« palingenèse ») reproduit en raccourci toute l’évolution de l’espèce, pourquoi ne pas faire un pas de plus et supposer que le développement des annexes protectrices de l’embryon (qu'on a toujours considéré comme l’exemple classique de la « cœnogenèse ») recèle également une part d'histoire de l’espèce : l'histoire des modifications de ces milieux où ont vécu les ancêtres esquissés par l’embryogenèse. Lorsque je me suis mis par la suite à feuilleter les ouvrages sur l’histoire de l’évolution, j’ai constaté que des idées similaires avaient déjà été exprimées par Oken, philosophe naturaliste contemporain de Gœthe, mais que ses successeurs plus éclairés, notamment Haeckel lui-même, les avaient énergiquement rejetées. Selon Haeckel, seules les phases évolutives de l’embryon lui-même possèdent la valeur de documents historiques, mais non ceux des dispositifs de protection embryonnaire dont les modifications traduisent une évolution continue. Notre conception est à l’opposé de cette thèse ; nous estimons que le dispositif de protection embryonnaire ne constitue pas une formation entièrement nouvelle, « cœnogénétique », mais qu’il s’agit ici encore d’une répétition : la récapitulation de tous les changements qui se sont produits dans l’environnement au cours de l’évolution de l’espèce. Nous pensons donc qu’il existe un parallèle entre la phylogenèse et non seulement l’ontogenèse, mais aussi l’évolution de la protection embryonnaire ou « périgenèse ». (Parallèle onto-, phylo- et périgénétique.)

Des idées semblables à celles que nous venons d’exprimer, nous en retrouvons — sous forme de comparaisons et d’images poétiques — dans les écrits pleins d’imagination et d’esprit de Bölsche, auteur populaire bien connu qui n’est pourtant pas encore apprécié à sa juste valeur comme penseur original. Cependant, dans un petit essai psychanalytique publié il y a quelque temps, nous soutenions que ce type de comparaisons jaillissait des profondeurs de la connaissance inconsciente27. Aussi sommes-nous amenés à supposer que Bölsche, par ailleurs disciple et apôtre fidèle de Haeckel, ne partage pas en ce domaine les opinions de son maître. Parlant de l’organe génital masculin, il écrit : « Il y a aussi du passé dans cet organe. C’est un organe-Mélusine. Par cet organe, l’être humain entretient encore sa parenté avec le poisson, son lointain ancêtre à l’aurore des temps. » Il ne s’attarde d’ailleurs pas à cette comparaison ; il considère que l’origine de cet accessoire n’est qu’une question accessoire (Anhängselsache), opinion que nous ne partageons pas. Mais ailleurs, en parlant de la salamandre, un des premiers animaux qui passent leur période embryonnaire dans le corps maternel, il dit : « Le corps maternel devint la mare de la salamandre ; c’est dans le corps de la mère qu’elle vit toute sa phase branchiale. » Mais, en fait, ceci revient à admettre la conception que nous avons formulée comme étant le complément périgénétique de la loi biogénétique, c’est-à-dire à considérer les organisations protectrices intra-utérines de l’embryon comme l’équivalent du mode de vie aquatique du poisson.

Certains détails du symbolisme des rêves et des névroses suggèrent l’existence d’une analogie symbolique profonde entre le corps maternel et l’océan d’une part, la terre-mère « nourricière » d’autre part. Il est possible que ce symbolisme exprime d’abord le fait que l’homme, en tant qu’individu, est avant sa naissance un endoparasite aquatique et après sa naissance, pendant un bon moment, un ectoparasite aérien de la mère, mais aussi que, dans l’évolution des espèces, la terre et l’océan jouaient réellement le rôle de précurseurs de la maternité et tenaient eux-mêmes lieu d’organisations protectrices en enveloppant et en nourrissant ces ancêtres animaux. Dans ce sens, le symbolisme marin de la mère a un caractère plus archaïque, plus primitif, tandis que le symbolisme de la terre reproduit cette période plus tardive où le poisson, rejeté à terre par suite de l’assèchement des océans, devait se contenter de l’eau filtrant des profondeurs de la terre (dont en même temps il se nourrissait) ; dans ce milieu favorable, il a pu végéter, pour ainsi dire en parasite, le temps nécessaire pour accomplir sa métamorphose en amphibien. Il s’agit ici d’un « changement de signification » du symbolisme, qui recèle, tout comme les changements de signification verbale en linguistique, une part d’histoire, en l’occurrence, un chapitre important de l’histoire de l’espèce. Le symbolisme de la charrue, par exemple, où la psychanalyse voit le dépôt d’expériences anciennes appartenant à l’histoire de la civilisation, ou le symbolisme de branches qu’on casse ou de fruits qu’on arrache (comme dans la Genèse par exemple), recouvrent une identification entre la terre labourée et féconde et la mère. Beaucoup de mythes primitifs portant sur la création du monde qui représentent la terre émergeant des océans comportent des traits qui permettent d’interpréter cette cosmogonie comme une figuration symbolique de la naissance. Mais le matériel psychanalytique quotidien apporte aussi des exemples convaincants du symbolisme maternel de la terre et de l’eau. Dans la biographie de beaucoup d’enfants on retrouve le fait du transfert à la terre de l’amour pour la mère interdit par suite du complexe d’Œdipe ; l’enfant effectue des tentatives de coït sur des trous creusés dans la terre ou essaye de parvenir à une régression complète en se cachant dans des trous. Je n’oublierai jamais le cas d’un jeune homosexuel indissolublement fixé à sa mère qui, jusque dans l’adolescence, restait pendant des heures allongé au fond d’une baignoire remplie d’eau et, pour pouvoir se maintenir dans cette situation rappelant l’existence archaïque aquatique, respirait par un tuyau émergeant de l’eau, qu’il tenait dans sa bouche.

Dans un chapitre précédent nous avons déjà interprété le fait d’être sauvé de l’eau ou de flotter dans l’eau comme une représentation de la naissance ou du coït — interprétation d'ailleurs courante en psychanalyse ; mais une interprétation phylogénétique nous paraît également nécessaire. Tomber à l’eau est encore une fois le symbole le plus archaïque, celui du retour dans l'utérus maternel ; tandis qu’être sauvé de l’eau met l’accent sur l'épisode de la naissance, c’est-à-dire de la sortie à terre. Nous sommes très tentés d’interpréter les légendes de déluge comme un renversement de l’état de fait réel, phénomène fréquemment observé en psychanalyse. La première grande menace qui s’est abattue sur les animaux, tous aquatiques à l’origine, n’était pas le déluge, mais la menace d’assèchement. Donc l’émergence des eaux du Mont Ararat, contrairement à ce qui est raconté dans la Bible, ne serait pas seulement le sauvetage, mais également la catastrophe originelle ; c’est sans doute plus tard que le mode de penser des terriens a déformé ce fait. Naturellement le psychanalyste n’a aucune peine à reconnaître dans l’Ararat, la terre, un double de l'Arche de Noé selon une couche plus profonde du symbolisme, l’une comme l’autre constituant une représentation du corps maternel dont tout animal supérieur tire son origine. Ajoutons seulement que ce matériel mythique demande lui-même une interprétation supplémentaire d’un point de vue phylogénétique28.

Une telle interprétation supplémentaire paraît s’imposer à présent en ce qui concerne les explications proposées dans les chapitres précédents. En effet, celles-ci présentent les divers processus du coït comme des actions symboliques, par lesquelles l’individu revit le plaisir de l’existence intra-utérine, l’angoisse de la naissance et enfin la joie renouvelée d’échapper heureusement à ce danger. En s’identifiant à la verge pénétrant dans le vagin et aux spermatozoïdes se répandant dans le corps de la femme, l’individu reproduit aussi symboliquement le danger mortel que ses ancêtres animaux ont victorieusement surmonté, grâce à un environnement favorable, lors de la catastrophe géologique de l’assèchement des océans.

Pour le moment, cette hypothèse s’appuie sur une simple déduction de symboles. Si nous admettons que le poisson dans l’eau représente, comme dans tant de rites magiques de fécondation, l’enfant dans le sein de la mère, et si dans les rêves nous sommes si souvent amenés à interpréter l’enfant comme un symbole pénien, alors la signification du poisson figurant le pénis, mais aussi celle du pénis figurant le poisson devient plus facile à comprendre, c’est-à-dire l’idée que, dans le coït, le pénis ne représente pas seulement le mode d’existence natale et pré-natale de l’homme, mais aussi les luttes de l'ancêtre animal qui a vécu la grande catastrophe de l'assèchement.

L’embryologie et la zoologie comparée fournissent deux arguments solides en faveur de cette hypothèse qui, à première vue, paraissait très audacieuse. L’embryologie nous apprend que seuls les animaux terrestres développent des membranes amniotiques renfermant du liquide amniotique pour protéger l’embryon ; quant à la zoologie comparée, elle permet de constater que les espèces animales dont les embryons se développent sans membranes amniotiques (anamnie) ne présentent pas d’accouplement proprement dit, la fécondation et le développement de l’œuf fécondé se faisant en dehors du corps maternel, la plupart du temps librement, dans l’eau. Ainsi chez les poissons nous ne trouvons que quelques tentatives sporadiques de fécondation interne ; l’évolution continue et ininterrompue de l’organe d’accouplement ne commence que chez les amphibiens et celui-ci n’atteint l’érectilité caractéristique des mammifères que chez quelques reptiles. La possession de véritables organes génitaux, le développement à l’intérieur du corps maternel et la survie à la grande catastrophe d’assèchement constituent donc une entité biologique inséparable ; on pourrait y voir la cause dernière de l’identité symbolique qui existe entre le ventre maternel, l’océan et la terre d’une part et par ailleurs entre la verge, l’enfant et le poisson.

Les darwiniens objecteront sans doute que la survivance des seules espèces qui ont su s’adapter organiquement à la vie terrestre va de soi et que l’apparition de la protection embryonnaire peut être attribuée à la survie de la meilleure variété selon le principe de la sélection naturelle ; nous leur répondrons que le psychanalyste se sent plus attiré par le mode de penser de Lamarck, plus centré sur la psychologie dans la mesure où il reconnaît également un rôle aux tendances et aux motions pulsionnelles dans la phylogenèse, alors que le grand naturaliste britannique ramène tout à la mutation, donc finalement au hasard. La conception darwinienne n’explique pas non plus cette répétition des formes et des modes de fonctionnement anciens dans les nouveaux produits de l’évolution, répétition que l’on retrouve partout dans la nature. Selon toute probabilité, cette conception rejetterait la notion de régression, dont la psychanalyse ne peut se passer. Maintenons donc, sans nous laisser troubler par cette conception, notre hypothèse, à savoir que dans la génitalité s’expriment non seulement les souvenirs de la catastrophe ontogénétique, mais aussi ceux des catastrophes phylogénétiques, qui parviennent même peut-être ainsi à une abréaction après coup.

7. Données relatives à la « régression thalassale »

Ne nous facilitons pas la tâche à l’excès ; énumérons, même si c’est dans un ordre peu rigoureux, les arguments qui nous paraissent plaider en faveur de l’attrait de la régression thalassale, c’est-à-dire la notion d’un désir de retourner à l’océan abandonné aux temps primitifs ; et surtout, les arguments qui paraissent renforcer la thèse selon laquelle cette force pulsionnelle, ou plus exactement cette attraction29 resurgit et se continue dans la génitalité.

Prenons pour point de départ le parallèle qui existe entre le mode d’accouplement et le développement des organes génitaux d’une part et d’autre part la vie dans la mer puis sur la terre et dans l’air. « Les animaux inférieurs qui déversent simplement leur sperme et leurs ovules dans l’eau où se produira la fécondation » — écrivent Hesse et Doflein dans leur beau livre — « ne présentent, selon nos connaissances, aucun comportement spécifique avant cette décharge. » Mais plus le niveau d’évolution est élevé, ou encore, selon notre conception, plus le passé historique de l’espèce est complexe, plus efficaces seront les mesures prises pour assurer la survie des cellules germinales par un milieu favorable. Le fait est que l’évolution des organes génitaux externes commence très brusquement, en même temps que se produit la catastrophe dans l’évolution des Amphibiens. Certes, même ceux-ci ne présentent pas encore d’organe d’accouplement véritable, lequel n’apparaît que chez les Reptiles (lézard, serpent, crocodile, tortue) ; mais dès les grenouilles on rencontre une sorte de coït per cloacam : le cloaque du mâle étant appliqué contre ou introduit dans celui de la femelle. Ces animaux, conformément à leur double mode d’existence aquatique et terrestre, ont encore le choix entre fécondation interne et fécondation externe, ce qui signifie que la fécondation des ovules peut avoir lieu soit dans l’eau, soit dans le corps de la femelle. C’est également ici qu’apparaissent pour la première fois des caractères sexuels secondaires plus apparents, tels ces durillons sur les membres antérieurs de la grenouille mâle qui lui permettent d’étreindre la femelle. C’est chez le lézard que nous observons le premier prolongement pénien, encore dépourvu de canal, outil perforateur qui émerge du cloaque, et chez le crocodile, comme nous l’avons dit, les premières traces d’érectilité.

Chez le triton mâle il se crée déjà un rapport interne entre l’élimination urétrale et l’éjaculation ; et c’est chez un vertébré primitif, le kangourou, que ce rapport atteint son niveau supérieur pour la première fois : le cloaque se divise enfin en rectum et urètre, le canal d’évacuation commun au sperme et à l’urine traversant, comme chez l’homme, un prolongement pénien érectile.

Cette série évolutive présente une certaine analogie avec les phases de développement du sens de réalité érotique chez l’individu, selon la description que nous en avons donnée au début. Les tentatives, d’abord maladroites, du mâle pour introduire dans les voies génitales de la femelle une partie de son corps ainsi que sa sécrétion génitale, rappellent les tentatives de l’enfant, d’abord maladroites puis de plus en plus déterminées pour obtenir de force, à l’aide de son organisation pulsionnelle érotique, le retour dans l’utérus maternel et revivre, du moins sur un mode partiel et symbolique, la naissance et du même coup « l’annuler » en quelque sorte. Ce point de vue concorde également avec celui de Freud ; en effet, il estime que les divers modes d’accouplement qu’on peut observer dans le règne animal sont comme les modèles biologiques des diverses formes d’expression de la sexualité infantile et des pratiques perverses.

Arrivés à ce point, il nous faut de nouveau laisser libre cours à notre imagination si nous voulons trouver une réponse, fût-elle provisoire, au problème encore sans solution de ce qui a pu inciter les Amphibiens et les Reptiles à se créer un pénis ? (Car, selon notre conception lamarckienne, il n’y a pas d’évolution sans motivation intérieure, pas de changement qui ne corresponde à une adaptation à une perturbation extérieure.) Cette motivation pourrait bien résider dans la tendance à rétablir le mode de vie perdu dans un milieu humide qui contienne également des substances nutritives, autrement dit rétablir l’existence aquatique dans l’utérus maternel humide et riche en nourriture. La mère, selon le « symbolisme inversé » dont l’utilité s’est déjà imposée à nous plusieurs fois, est donc en réalité un symbole et un substitut partiel de l’océan et non l’inverse. Nous l’avons déjà dit, voici comment nous nous représentons les choses : comme les cellules germinales des animaux supérieurs qui périraient sans protection fœtale, comme les rejetons déjà mis au monde qui périraient sans soins maternels, toutes les espèces animales auraient elles aussi péri au moment de la catastrophe d’assèchement si leur survie n’avait pas été assurée au cours de l’adaptation à la vie terrestre, par des circonstances favorables fortuites et les tentatives de régression à la vie ecto- et endo-parasitaire. Enfin, les vertébrés supérieurs ont réussi à organiser la fécondation interne et le développement intra-utérin, combinant ainsi avec succès la forme d’existence parasitaire et le désir de régression thalassale.

On trouve une autre analogie entre le fœtus dans l’utérus et l’animal en milieu aquatique, dans le mode d’approvisionnement en oxygène et en nourriture. Pour couvrir ses besoins en oxygène, le fœtus possède des villosités choriales qui flottent librement dans les lacs sanguins du placenta maternel et effectue ses échanges gazeux par osmose. Ce sont ces villosités choriales (et non les branchies embryonnaires qui ne sont jamais fonctionnelles) qu'on peut assimiler aux organes branchiaux des animaux aquatiques, pour qui l’oxygène provient, également par osmose, d’un milieu liquide et non de l’air comme pour les espèces terrestres. Le placenta embryonnaire constitue donc un organe d’aspiration de nature parasitaire, imitant la respiration branchiale et chargé de pourvoir l’embryon en oxygène (et en nourriture) en attendant que les organes de celui-ci lui permettent de mener une vie terrestre autonome, à l’extérieur du corps maternel. Si nous voulons prendre au sérieux la thèse du « parallèle périgénétique », nous devons supposer l’existence, pendant la période de transition entre la vie océanique et la vie terrestre, d’ancêtres animaux qui ont conservé leur faculté de respirer avec des branchies en attendant que se développent des poumons aptes à fonctionner. De telles espèces ont subsisté jusqu’à nos jours. Ainsi Haeckel écrit : « Entre les Poissons véritables et les Amphibiens s’insère l’étrange classe des poissons pulmonés (Dipnoi, Protopteri). Il n’en reste plus beaucoup de nos jours : le poisson pulmoné d’Amérique en Amazonie (Lepidosiren paradoxa) et le poisson pulmoné d’Afrique (Protopterus annectens) qu'on retrouve dans diverses régions de ce continent. En été, pendant la saison sèche, ces étranges animaux s’enfouissent sous la vase dans un nid de feuilles et respirent alors avec des poumons, comme les Amphibiens. Pendant la saison humide d’hiver, ils vivent dans les rivières et les marais et respirent avec des branchies comme des Poissons. » Haeckel nous apprend aussi que les zoologistes continuent à discuter à perte de vue pour savoir si les poissons pulmonés sont en réalité des Poissons ou des Amphibiens. Lui-même est d’avis qu’ils constituent une classe à part, qui forme transition entre les deux.

On connaît bien l’évolution que va suivre le mode d’adaptation des Amphibiens à la vie terrestre. Les jeunes grenouilles respirent à l’aide de branchies et, à l’état de têtards, nagent dans l’eau comme des poissons ; mais l'individu adulte est déjà un habitant de la terre et respire avec des poumons.

Il suffit de supposer que chez les Mammifères supérieurs la respiration branchiale placentaire est limitée à la période embryonnaire, et nous avons une série évolutive continue qui va du Poisson jusqu’à l’Homme, en passant par l’Amphibien, où la tendance à retourner à l’existence aquatique n’a jamais été complètement abandonnée, même si dans le cas de l’Homme cela se limite à la phase du développement intra-utérin. Ajoutons encore que la tendance régressive thalassale reste active même après la naissance et s’exprime à travers les manifestations de l’érotisme (en particulier l’accouplement), ainsi que dans les états de sommeil, mentionnés à titre complémentaire et étudiés plus à fond dans la suite de ce travail.

Nous ne pouvons guère considérer comme une mutation accidentelle le fait que le développement d’un sac amniotique rempli de liquide en guise d’organe protecteur du fragile embryon, se produise uniquement chez les espèces qui n’ont jamais, dans la vie extra-utérine, respiré avec des branchies (Reptiles, Oiseaux, Mammifères). La psychanalyse, portée à chercher la détermination et la motivation de tout processus biologique et psychique, s’accommode mieux de l’hypothèse selon laquelle le liquide amniotique figure l'océan « introjecté » dans le corps maternel, où, comme dit l’embryologiste R. Hertwig, « le faible et fragile embryon nage et remue et se déplace comme le poisson dans l’eau »30.

Je peux compléter ces idées par quelques faits dignes de retenir l’attention, tout en laissant au lecteur le soin de décider s’il faut y voir des bizarreries insignifiantes ou bien les classer parmi les arguments en faveur de notre conception. Hertwig dit, parlant du développement du sac amniotique de la poule : « Au début du développement, le sac amniotique est petit, mais peu à peu il grandit, sa croissance restant proportionnelle à celle de l'embryon, et il contient une grande quantité de liquide. En même temps, sa paroi devient contractile. Certaines cellules de sa membrane cutanée se transforment en fibres contractiles qui, à partir du cinquième jour du couvage, provoquent des mouvements rythmiques. Nous pouvons observer ces mouvements même à travers la coquille intacte, en plaçant les œufs, dans l’ooscope de Preyer, devant une source lumineuse intense. Nous pouvons constater que l’amnion effectue à peu près dix contractions à la minute : celles-ci débutent à l’un des pôles et progressent vers l’autre par des mouvements vermiculaires. Ainsi le liquide amniotique se trouve agité et berce régulièrement l’embryon d’un pôle à l’autre. » Ajoutons encore que ces mouvements s’intensifient jusqu’au huitième jour du couvage puis diminuent, ainsi que la quantité de liquide amniotique qui, chez tous les amniotes, augmente rapidement au début pour diminuer ensuite lentement. Je serais surpris qu’aucun naturaliste n’ait encore tenté une comparaison poétique avec la mer ondoyante ; pourtant il y a peut-être là plus qu’une simple comparaison31.

Même au risque de surcharger d’hypothèses ce court essai, je ne peux passer sous silence la conception que j’ai élaborée en guise de parallèle phylogénétique au développement des caractères et des organes sexuels du mâle dans leurs rapports réciproques. Dans la partie ontogénétique nous avons parlé de cette tendance générale qui incite le mâle comme la femelle à pénétrer dans le corps du partenaire. Il s’agit donc d’une lutte des sexes qui se termine par la victoire du mâle et par la création de systèmes de compensation pour la femelle.

Ajoutons à présent que cette lutte a probablement aussi un modèle dans la phylogenèse. Nous savons que déjà chez les Amphibiens, le mâle qui n’a encore que des organes d’accouplement très rudimentaires, possède déjà des organes d’étreinte. Chez les mâles des Vertébrés supérieurs, les instruments destinés à fasciner et à subjuguer afin d’amener la femelle à reddition, se développent en se diversifiant de plus en plus. Si nous prenons en considération le développement de plus en plus perfectionné de l’instrument de pénétration du mâle chez les animaux supérieurs (alors que ces organes sont tout à fait exceptionnels chez les ancêtres aquatiques), nous sommes amenés à faire la supposition suivante : c’est après la catastrophe d’assèchement, lorsque pour la première fois l’animal a dû chercher un substitut à la vie aquatique perdue, que s’est manifestée également pour la première fois la tendance à pénétrer dans le corps d’un autre animal, c’est-à-dire à s’accoupler avec lui. Primitivement, il s’agissait probablement de la « lutte de tous contre tous » : mais finalement le mâle, plus fort (prédisposé à ce rôle, comme je tenterai de l’expliquer plus loin), a réussi à pénétrer dans le cloaque de l’adversaire, et même finalement à se creuser un canal pour l’accouplement ; la femelle a ensuite adapté son propre organisme à cette situation.

Ce renforcement particulier du bimorphisme sexuel précisément chez les espèces terrestres, c’est-à-dire après la catastrophe de l’assèchement, indique peut-être que la lutte au cours des premières tentatives de coït était en fait une lutte pour l’humidité remplaçant l’océan et que les manifestations sadiques du coït constituent la répétition de cette phase de lutte par le lointain descendant des animaux archi-primitifs, l’Homme, même si ce n’est que sur un mode symbolique et ludique. C’est probablement cette période de lutte qui est à l’origine du caractère terrifiant et dangereux du phallus paternel, qui primitivement représentait simplement l’enfant dans l’utérus maternel32.

8. Accouplement et fécondation

Selon notre hypothèse, le coït n’est rien d’autre que la libération d’une tension pénible et, simultanément, la satisfaction de la pulsion de retour au corps maternel et à l’océan, ancêtre de toutes les mères. Cependant, rien ne nous permet pour le moment de comprendre pourquoi et comment la génitalité des animaux supérieurs réalise la fusion en une seule entité de cette tendance à la satisfaction avec l’instinct de conservation de l’espèce et de fécondation, dont pourtant elle était apparemment tout à fait indépendante à l’origine. La seule explication que nous ayons pu proposer jusqu’à présent est l’identification de l’individu tout entier à la sécrétion génitale. Par conséquent, le soin que prend l’individu de son sperme ne mériterait guère plus d’attention que d’autres mesures de protection prises par de nombreux animaux à l’égard de leurs excrétions diverses. Ces sécrétions, l’individu les ressent comme faisant partie de lui-même ; leur évacuation s’accompagne donc d’un sentiment de perte. Il semble que la perte de substances plus denses (matières fécales) soit plus douloureusement ressentie que celle des liquides.

Cependant, cette explication apparaît d’emblée pauvre et insatisfaisante, surtout si nous considérons que dans l’acte sexuel il ne s’agit pas seulement de déposer la sécrétion en lieu sûr, mais aussi de l’instauration d’un rapport étroit entre cet acte et la fécondation, c’est-à-dire de l’union des gamètes des deux sexes, suivie immédiatement par le déclenchement de l’embryogenèse. Il faut admettre que l’acte de fécondation pose des problèmes d’une tout autre nature que ceux rencontrés à propos de l’acte d’accouplement. En effet, la fécondation est un processus bien plus archaïque que l’union temporaire du mâle et de la femelle dans l’acte sexuel. Nous avons vu que le développement de la génitalité et de ses organes d’exécution n’apparaissait qu’avec les Amphibiens, alors que les unicellulaires, les plus inférieurs des êtres vivants, se reproduisent déjà par fécondation. Cela nous suggère l’idée d’inverser le raisonnement suivi jusqu’ici et de voir si la vérité n’est pas du côté de ces zoologistes qui affirment que l’acte d’accouplement tout entier n’est rien d’autre qu’une contrainte induite par les gamètes qui incite les individus à réunir ces gamètes en un lieu autant que possible protégé. Les multiples mesures de précaution qui ont été instituées dans ce but au sein du règne animal dès avant l’apparition de la fonction d’accouplement, sont résolument en faveur de cette conception et l’on peut se demander si ce fait n’est pas de taille à provoquer l’écroulement de toute notre hypothèse quant au désir de régression au corps maternel et à l’océan.

Une seule issue s’offre à nous : continuer à élaborer systématiquement l’idée du « parallèle périgénétique ». S’il est vrai que les conditions d’existence sont réellement pour les êtres vivants, au cours de l’ontogenèse, la répétition de formes d’existence archaïques, ce que nous avons supposé être le cas pour l’embryon vivant dans le liquide amniotique maternel, il faut alors que dans la phylogenèse quelque chose corresponde au processus de fécondation, et même à la maturation des gamètes (spermatogenèse et oogenèse). Ce quelque chose ne peut être que la forme d’existence unicellulaire des temps primitifs et sa perturbation par une catastrophe primitive qui a contraint ces êtres unicellulaires à se fondre en une unité. C’est cette même hypothèse que Freud a élaborée dans son essai « Au-delà du principe de plaisir » en se fondant sur la fantaisie poétique du « Banquet » de Platon. Selon Freud, une grande catastrophe a partagé la matière en deux parties, suscitant dans chacun des fragments le désir de réunification, ce qui pourrait représenter le début de la vie organique. Il n’y a pas grand chose à changer à cette conception si nous supposons que, dans la chronologie de la gamétogenèse et de la fécondation, c’est le déroulement de l’histoire primitive qui se répète, par conséquent que les êtres vivants se sont d’abord développés isolément à partir de la matière inorganique et n’ont été contraints à s’unir que par une nouvelle catastrophe. Le groupe des Unicellulaires comprend également des formes intermédiaires qui se situent, comme les Amphibiens, entre les espèces aquatiques et terrestres, entre les êtres copulants et non copulants. Les sciences naturelles nous apprennent que chez certains de ces êtres primitifs l’apparition de conditions défavorables, une menace de sécheresse par exemple, provoque une épidémie de copulations et que ces petits animaux se mettent à s’unir sexuellement33. Quant à Bölsche, plein d’imagination, il dit que cette union en fait n’est qu’une façon raffinée de se dévorer. Il se peut donc que la première copulation cellulaire ait la même origine que celle que nous avons attribuée au premier accouplement. Après l’assèchement, les premières tentatives d’accouplement entre poissons avaient pour but de retrouver dans un corps animal l’ancien milieu familier, humide et riche en nourriture, la mer. Une catastrophe similaire, mais plus archaïque encore, a pu inciter les unicellulaires à s’entre-dévorer, mais aucun des adversaires n’est parvenu à anéantir l’autre. Ainsi a pu se réaliser une union fondée sur un compromis, une sorte de symbiose qui, après une période de coexistence, revient toujours à la forme archaïque, la cellule fécondée produisant et libérant à nouveau des « cellules primitives » (les premières cellules germinales). C’était le début de l’alternance éternelle de l’union des gamètes (fécondation) et de leur sécrétion (spermato- et oogenèse). La seule différence qui sépare ce point de vue de l’hypothèse retenue par Freud, c’est la distance dans le temps qui existe, selon notre conception, entre l’apparition de la vie à partir de la matière inorganique et l’apparition du processus de fécondation, alors que Freud considère que les deux ont pris naissance en même temps, à la suite de cette même catastrophe primitive.

Si nous admettions que la fécondation constitue elle aussi la répétition d’une catastrophe primitive semblable à celle qui est à l’origine de la fonction d’accouplement dans le monde animal, nous n’aurions peut-être pas à abandonner notre théorie de la génitalité et nous pourrions tenter de l’accorder avec les données indiscutables de la biologie « pré-génitale ». Pour cela il nous suffit de supposer que l’acte du coït et l’acte de la fécondation, étroitement lié au premier, représentent la fusion en une unité non seulement de la catastrophe individuelle (naissance) et de la dernière catastrophe subie par l'espèce (l’assèchement), mais aussi de toutes les catastrophes survenues depuis l’apparition de la vie ; donc l’orgasme n’est pas seulement l’expression de la quiétude intra-utérine et d’une existence paisible dans un milieu plus accueillant, mais aussi de cette quiétude qui précédait l’apparition de la vie, la quiétude morte de l'existence inorganique. La fécondation, c’est-à-dire la solution adoptée lors d’une catastrophe précédente, a peut-être servi de modèle à la fusion en une seule entité des instincts de fécondation et d’accouplement, à l’origine indépendants. La valeur exemplaire de la fécondation pour la manière dont l'individu réagit aux perturbations actuelles n’exclut pas l’hypothèse selon laquelle les résidus des tensions produites par les catastrophes tant actuelles qu’ontogénétiques et phylogénétiques ne sont pour l’individu que des productions pénibles et de déplaisir, et comme telles, suivant les lois de l’autotomie, doivent être éliminées34.

Ainsi donc se trouve levé le mystère de la coïncidence de la fonction génitrice et de la fonction de copulation dans un seul acte, dès lors que nous concevons l’apparition de la fonction de copulation chez les Amphibiens comme une régression au même mode de solution (union avec un autre organisme vivant) que celle qui s'est avérée avantageuse lors d'une catastrophe antérieure. Compte tenu de la tendance à l'unification qui règne de façon générale dans le psychisme et manifestement aussi dans le monde organique, tendance à réunir en un seul acte les processus de même sens, il n’y a  rien d’étonnant à ce que s’opère finalement (après quelques tentatives imparfaites des vertébrés inférieurs) l’union entre l’élimination des produits actuellement nuisibles (urine, fèces), celle de la tension érotique accumulée dans les organes génitaux, et aussi celle de ce produit séculaire générateur de déplaisir que nous supposons emmagasiné dans le tissu germinal.

Naturellement, cette dernière substance est traitée avec beaucoup plus d’égards que tout autre produit d’excrétion. Mais il se peut également que les dispositifs aménagés pour la protection fœtale ne soient pas uniquement un effet de la sollicitude de l’organisme maternel, mais aussi, du moins partiellement, des produits de la vitalité des cellules germinales elles-mêmes, comme cela se passe lorsque certains parasites, parvenus dans le corps de leur hôte, utilisent certaines réactions de celui-ci, purement défensives à l’origine (isolement inflammatoire accompagné d’exsudation séreuse) pour se construire un abri sûr, le plus souvent un kyste rempli de liquide. D’un autre côté, nous ne pouvons nier l’existence de l’autre éventualité : une sollicitude toute particulière manifestée effectivement par l’individu à l’égard de ces produits, mais cette sollicitude ne résulte pas nécessairement d’un sentiment d’amour. Si nos suppositions sont exactes, le tissu germinal renfermerait les énergies instinctuelles les plus dangereuses à une concentration maximale. Tant que celles-ci demeurent dans l’organisme lui-même, elles sont probablement isolées du reste de l’organisme, c’est-à-dire du soma, par des dispositifs adéquats, enkystées en quelque sorte pour empêcher les énergies dangereuses de s’attaquer au corps de l’hôte. Donc le soin avec lequel se fait la protection est peut-être plutôt une sollicitude résultant de la peur. On ne verrait rien d’étonnant à ce qu’une personne qui vient de transporter avec de multiples précautions un dangereux explosif dans sa poche continue à le manipuler avec prudence même lorsqu’il s’agit de le déposer quelque part ; de même sa peur des troubles que peut occasionner le plasma germinal intervient peut-être pour l’obliger à se préoccuper des produits germinaux même après leur évacuation de l’organisme. Naturellement, il ne faut pas non plus écarter l’explication qui seule a retenu l’attention jusqu’à présent, celle qui justifie la protection embryonnaire par l’amour, donc par un mécanisme d’identification ; nous n’avons certes pas méconnu la valeur de cette thèse. Il est pénible de se séparer d’un produit, quel qu’il soit, dont la perte met en cause l’unité du corps et l’exemple fourni par l’acte d’éjaculation nous a permis de montrer que la tension pénible doit atteindre un niveau considérable pour décider l’organisme à abandonner un de ses produits.

Si l’on garde à l’esprit la manière dont mâle et femelle s’accouplent et comment le spermatozoïde féconde simultanément (ou après un intervalle bref et négligeable) l’ovule, on a l’impression que tout se passe comme si le soma des copulants imitait jusque dans les moindres détails le fonctionnement des cellules germinales. Le spermatozoïde pénètre dans le micropyle de l’ovule comme la verge dans le vagin ; on serait tenté d’appeler, tout au moins pendant l’instant de l’accouplement, le corps du mâle un méga-sperme et celui de la femelle, mégaloon35. Par ailleurs, cela nous permet aussi de comprendre la conception tant décriée des « animalculistes » qui considéraient les spermatozoïdes et les ovules comme des êtres séparés, des animalcules. Nous aussi, nous croyons que dans un certain sens ils le sont : ce sont les revenants des premières cellules primitives en copulation.

Il semble donc que le soma, dont la seule tâche à l’origine consistait à protéger les cellules germinales, après avoir accompli cette première tâche et satisfait ainsi aux exigences du principe de réalité, ait revendiqué sa part du plaisir produit par l’union des cellules germinales, et développé des organes de copulation. Dans l'appendice biologique de ce travail nous indiquerons que cette voie est de toute façon celle suivie par toute évolution : tout d'abord adaptation à une tâche actuelle, puis rétablissement aussi complet que possible de la situation de départ, abandonnée sous la contrainte.

Peut-être faut-il se familiariser avec l’idée que les traces mnésiques de toutes les catastrophes phylogénétiques sont accumulées dans le plasma germinal tout comme les expériences traumatiques non liquidées qui troublent la vie individuelle sont accumulées dans l'organe génital et s’y déchargent. De là elles agissent de la même façon que, selon Freud, les excitations perturbatrices non liquidées, génératrices des névroses traumatiques : elles contraignent à répéter sans cesse la situation de déplaisir, mais avec prudence et sous une forme quantitativement et qualitativement très atténuée, chaque répétition permettant d’obtenir la liquidation d’une petite fraction de la tension pénible. Ce que nous appelons hérédité n’est peut-être que le transfert à la descendance de la plus grande partie de la tâche pénible de liquider les traumatismes ; par contre le plasma germinal, en tant qu’héritage, représente la somme des impressions traumatiques léguées par nos ancêtres et retransmises par les individus ; ce serait donc le sens des « engrammes » dont les biologistes ont émis l’hypothèse. Si nous retenons l’idée développée par Freud d’une tendance dominant tout être vivant qui s’efforce de réaliser un état libre de toute excitation et finalement la quiétude inorganique (instinct de mort), nous pouvons ajouter que, tout au long de cette transmission d’une génération à l’autre du matériel traumatique d’excitations pénibles, chaque existence individuelle abréagit une partie de ces excitations par le fait même de les vivre. En l’absence de nouvelles perturbations ou de catastrophes, peu à peu ce matériel traumatique s’épuise, ce qui équivaudrait à l’extinction de l’espèce en question36.

Comme nous l’avons dit, nous estimons que la cause ultime de l’unification de l’organe génital et des organes d’excrétion est constituée par le caractère pénible de cette tension qui se décharge au moment de la fécondation ; rappelons ici également le fait que la tendance universelle à la castration, qui se manifeste avec une violence toute particulière chez les psychotiques par exemple, se fonde en dernière analyse sur le caractère intolérable de ce déplaisir. Sur le plan phylogénétique, cette conception est confirmée par la descente testiculaire et la descente ovarienne qu’on observe chez les mammifères supérieurs. Les glandes génitales sont dissimulées dans les profondeurs des tissus rétro-péritonéaux, tout au long de la vie chez les animaux inférieurs, et jusqu’à la fin de la période fœtale chez les animaux supérieurs ; c’est ensuite seulement que, chez ces derniers, elles descendent en poussant le péritoine devant elles jusque dans le bassin et, en ce qui concerne les testicules, jusque vers la surface, sous la peau des bourses. Chez certaines espèces (talpidés) cette descente ne se produit qu’au moment de la reproduction, puis elle est suivie d’involution ; il existe aussi, paraît-il, des espèces dont les glandes génitales ne descendent que pour la durée de la copulation. Outre la progression dans l’espace vers des organes d’excrétion, cette descente exprime aussi une autre tendance : comme si l’organisme s’efforçait d’abord de se débarrasser des glandes germinales « en bloc », mais se contentait finalement de n’éliminer que la sécrétion glandulaire ; de la même façon, en analysant le coït, nous avons interprété l’érection comme le vestige de la tendance à éliminer totalement l’organe mais qui se borne finalement à l’éjaculation.

Parmi les mobiles qui incitent à l’accouplement, nous avons retenu, par analogie avec les mobiles de la fécondation, seulement ceux qui étaient également accessibles du point de vue psychologique ; aussi nous ignorons à peu près totalement si, à côté des épisodes pénibles qui poussent à la fécondation, interviennent également des tendances « voluptueuses » à la répétition comme celles que nous avons isolées sous le nom de pulsions érotiques, autrement dit des pulsions qui accumulent des tensions pour jouir de leur décharge. Il n’y a aucune raison de négliger cette possibilité. Une fois admise l’hypothèse hardie que le processus biologique de l’accouplement représente un compromis entre contrainte traumatique et tendance érotique, et même celle qui suppose l’existence d’une tendance à la fusion (motivée par le « déplaisir ») dans le plasma germinal et dans ses éléments cellulaires, on peut tout aussi hardiment imaginer que des motifs de recherche hédonique interviennent dans cette union comme ils interviennent dans le processus d’accouplement qui, selon la conception exposée ici, ne contribue pas seulement à compenser des traumatismes non liquidés mais célèbre en même temps l’heureuse délivrance du grand péril.

Nous avons déjà parlé de l’influence réciproque du soma et du germen, mais nous n’avons pas encore exposé comment nous imaginons l’influence que pourrait exercer le soma sur le plasma germinal. Personne ne s’attend à nous voir aborder ici la question tant débattue de la transmission des caractères acquis. Ce que la psychanalyse peut en dire, Freud l’a déjà communiqué dans sa synthèse biologique. Aux arguments qu’il oppose à Weismann (qui soutient que les expériences des ancêtres n’influencent en rien les descendants), ajoutons cette observation psychanalytique mise en relief précisément dans la théorie de la sexualité de Freud, à savoir que tout ce qui se passe dans l’organisme s’accompagne d’une résonance sexuelle. Donc si cette excitation sexuelle agissait également chaque fois sur le plasma germinal, et si nous considérions celui-ci comme apte à en conserver les traces, cela nous permettrait de nous représenter la manière dont une telle influence peut et a pu se constituer. Contrairement à ce que nous a enseigné Darwin concernant l’origine pangénétique de la substance germinale, je tends à penser que les cellules germinales ne se résument pas à de simples copies du soma qui seraient constituées de fragments arrachés à celui-ci, mais que leur arbre généalogique remonte bien plus loin dans le temps que le soma lui-même. Cependant le sort ultérieur du soma exerce une influence décisive sur les cellules germinales, et cela sur un mode réellement pangénétique ou, pour employer la nouvelle expression, amphimictique ; inversement, non seulement les excitations du monde extérieur et les propres tendances du soma, mais aussi les tendances des cellules germinales fournissent au soma des excitations pulsionnelles. Rappelons que toutes ces notions complexes sur les rapports mutuels du soma et du germen ne nous ont été nécessaires que pour rendre plus compréhensible l’analogie (voire l’homologie) entre les processus ou les organes de la fécondation et de la copulation. J’y suis peut-être parvenu dans une certaine mesure.

Pour faciliter une vue d’ensemble de tout ce qui a été dit, résumons dans un tableau synoptique les parallèles onto-, phylo- et péri-génétiques dont nous avons fait l’hypothèse :

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Deux rubriques de ce tableau appellent des explications. En introduisant une séparation entre l’apparition de la vie organique et l’apparition des organismes unicellulaires individualisés, nous dédoublons en quelque sorte la catastrophe cosmique que Freud suppose être à l’origine de l’animation de la matière. La conséquence de la première serait l’apparition de la matière organique, soit une matière organisée selon un plan déterminé ; la seconde aboutirait au développement, à partir de cette matière, d'individus isolés, doués d’autonomie et d’autarcie. Selon le double sens du mot « matière » (materia) qui au sens propre du terme veut dire substance maternelle, nous pouvons considérer ce deuxième processus comme la toute première naissance, le prototype de toutes les naissances ultérieures. Dans ce sens, nous devrions donc revenir à la conception de Freud qui voit l’origine de la vie (ou du moins de la vie individuelle) dans un clivage de la matière. Peut-être était-ce là le premier exemple d’autotomie ; des changements extérieurs ont pu rendre insupportable aux éléments de matière la combinaison en grande unité et les contraindre à former des unités plus petites. Des forces similaires ont sans doute joué quand s’est constitué le premier individu cristallin dans la matière cristalline ou dans la « solution mère », et ici encore, par suite d’un assèchement37.

L’autre rubrique qui demande une explication, c’est l’hypothèse qui présente l’ère glaciaire comme la dernière des catastrophes qui se soit abattue sur nos ancêtres humains. Dans mon article sur le développement du sens de réalité et ses stades (1910)38, j’interprétais le développement de la civilisation comme une réaction à cette catastrophe. Ajoutons à présent que l’ère glaciaire a limité après coup même le degré d’évolution génital du sens de réalité érotique qui était déjà atteint, les pulsions génitales inutilisées venant contribuer à l’accroissement des réalisations intellectuelles et morales « d’ordre supérieur ».

Nous avons déjà montré à maintes reprises que la formation de l’appareil génital lui-même ainsi que sa capacité de débarrasser l’organisme des pulsions sexuelles, représente un progrès essentiel sur le plan de la division du travail et un puissant facteur de développement du sens de réalité. Ajoutons encore qu’à l’appui de cette thèse il existe également des parallèles phylogénétiques. Les amniotes vertébrés qui sont les premiers, comme nous l’avons appris, à avoir développé des organes de copulation sont aussi les premiers chez lesquels le cerveau, droit jusque-là, commence à se courber. On a également écrit que c’est chez les animaux placentaires qu’on observe pour la première fois l’apparition du corps calleux, qui représente une liaison entre les deux hémisphères cérébraux, et un progrès important du point de vue de la capacité intellectuelle. L’évolution de la civilisation humaine pendant la période de latence ne serait ainsi qu’une des manifestations — considérablement modifiée à vrai dire — du rapport primitif et intime entre pulsion génitale et intellectualité.

Mais puisque nous parlons du développement cérébral, nous pouvons mentionner ici une autre idée susceptible d’éclairer un peu les rapports qui existent entre génitalité et intellectualité et, par la même occasion, nous apprendre quelque chose sur le prototype organique du mode de fonctionnement de l'organe d’idéation. Nous avons déjà évoqué le rôle important que joue l'odorat dans la sexualité. Nous savons par ailleurs qu’à mesure que le cerveau se développe, l’importance du lobe olfactif et, conjointement, le rôle de l’olfaction dans la sexualité, passe de plus en plus à l’arrière-plan, tandis que le développement anatomique et fonctionnel des hémisphères cérébraux vient au premier plan. Enfin chez les êtres qui se déplacent verticalement, l’élément dominant ne sera plus le nez, mais l’œil, même au sens érotique ; selon le zoologiste Th. Zell, le singe anthropoïde et l’homme sont des « animaux oculaires ». Nous estimons qu’il existe une analogie si poussée entre le fonctionnement olfactif et l’idéation qu’on peut véritablement considérer l'olfaction comme le prototype biologique de l'idéation. L’animal qui flaire « goûte » des traces infimes de la nourriture avant de se décider à l’absorber ; de même le chien renifle l’organe sexuel de la femelle avant de lui confier son pénis. Et quelle est donc, selon Freud, la fonction de l’organe d’idéation ? Une tentative d’action avec une dépense minimale d’énergie. Et l'attention ? Une exploration volontaire et périodique du monde extérieur au moyen des organes des sens, où l’organe de perception ne transmet à la conscience que des petits échantillons de l’excitation externe. Organe d’idéation et sens olfactif sont tous deux au service de la fonction de réalité, qu’il s’agisse de la fonction égoïste ou de la fonction érotique.

Nous nous sommes un peu écartés de notre thème, les rapports entre accouplement et fécondation ; mais en étudiant le problème biologique central de la conservation de l’espèce, il n’est pas facile de résister à la tentation de suivre ici et là les perspectives qui s’ouvrent à nous au cours de cette étude. Nous ne prétendons pas avoir établi une théorie complète de l’accouplement, mais en tout cas celle que nous proposons pourra faire l’affaire en attendant d’en trouver une meilleure. Goethe a dit qu’une théorie inexacte valait mieux que pas de théorie du tout, et nous pouvons aussi invoquer Haeckel qui dit dans sa Natürliche Schöpfungsgeschichte39 : « Pour expliquer les phénomènes, nous devons accepter et retenir toute théorie compatible avec les faits réels, même faiblement étayée, en attendant de pouvoir la remplacer par une meilleure. »


27 « Analyse des comparaisons », Psychanalyse II.

28 Évoquons ici également le sauvetage des Juifs qui ont traversé la mer Rouge sans se mouiller les pieds.

29 Le mot « pulsion » accentue l’aspect adaptatif, le caractère d’adéquation du fonctionnement organique, alors que le terme « attraction » souligne plutôt le caractère de régression. Naturellement, je partage l’opinion de Freud, à savoir que même les pulsions dirigées vers « l’avant » puisent leur énergie dans la force d'attraction du passé.

30 Rappelons que pendant le coït la décharge émotionnelle passe par des variations très manifestes de la respiration, fait que nous avons mis en rapport avec la dyspnée qui se produit au moment de la naissance ; nous pourrions maintenant étendre également tout cela à la lutte primitive pour l’oxygène.

31 Citons encore un fait remarquable : chez les Mammifères supérieurs, donc également chez l’Homme, la sécrétion vaginale de la femelle, dont nous avons attribué l’effet érotique excitant à des réminiscences infantiles, possède selon la description de tous les physiologistes une très nette odeur de poisson (Heringslacke). Cette odeur provient de la même substance (Triméthylamine) que celle du poisson qui pourrit.

Ceux qui attribuent la périodicité menstruelle de 28 jours à l’influence du changement de lune (donc, indirectement, à l’influence exercée sur les ancêtres aquatiques par la marée haute et basse) pourraient bien finalement avoir raison.

Rappelons encore l’étrange comportement pendant le coït de ces mammifères qui, après avoir réalisé leur adaptation à la vie terrestre, sont redevenus des animaux aquatiques (phoques, éléphants de mer, baleines). Nous savons que ces animaux (à l’exception des baleines) gagnent la terre ferme à la période de reproduction ; autrement dit ils sont dominés par un désir de régression « géotrope » qui les incite à rétablir une situation déjà dépassée par leurs descendants. On connaît d’ailleurs aussi le comportement de certains poissons de mer qui, en période de frai, remontent au prix d’énormes difficultés les lits rocailleux des torrents de montagne où ils sont nés.

32 Le coït per cloacam imposé par le mâle serait donc la cause originelle du fait que l’érotisme de la femelle, également phallique à l’origine, ait été remplacé par l'érotisme cavitaire cloacal (Jekels, Fedem), le râle du pénis passant à l’enfant et au contenu intestinal. L’impossibilité d’évacuer les excréments lorsque le pénis remplit le cloaque, puis la libération après l’achèvement du coït, donc une sorte de « tension anale » et la brusque résolution de celle-ci, devaient provoquer des sensations voluptueuses propres à offrir à la femelle consolation et compensation.

33 On sait que ces épidémies de copulation sont parfois également provoquées par la suralimentation.

34 Freud, sans s’étendre davantage sur le rapport génétique que nous avons tenté d’établir ici, exprime cette même idée dans son récent essai, « Le Moi et le Ça » (1933), de la façon suivante : « L’expulsion des produits sexuels dans l’acte génital correspond à peu près à la séparation du soma et du germen ; c’est pour cela que la pleine satisfaction sexuelle ressemble à la mort, c’est pour cela que chez les animaux inférieurs l’acte géniteur coïncide avec la mort ».

35 La rupture du follicule de Graaf pourrait se comparer au processus de la naissance ; en ce qui concerne le plasma germinal, elle pourrait constituer le prototype de la naissance. On sait par ailleurs qu’entre le corps jaune et l’utérus un rapport étroit (hormonal ?) peut être mis en évidence tout au long de la vie.

36 J’ai été amené à communiquer (1919) ces réflexions au Professeur Steinach de Vienne, dont je connaissais les expériences de modification sexuelle sur les animaux et je lui ai remis un court mémoire où j’indiquais les raisons qui pourraient inciter les chercheurs à entreprendre des expériences de rajeunissement. J’y suggérais que si la destruction du plasma germinal hâte, comme je le pense, la mort du soma, l’implantation de glande fraîche pourrait stimuler les forces vitales du soma, donc prolonger la vie. Le Pr Steinach m’apprit alors qu’il avait mis en pratique l’idée de rajeunissement par implantation de tissu testiculaire et ovarien et il m’a même montré des photographies de rats rajeunis. Mais à la lecture des communications ultérieures de Steinach il apparaît nettement que ce n’est pas dans les cellules germinales elles-mêmes, mais dans le tissu interstitiel qu’il recherche la substance propre à stimuler la vie.

37 Le mode de penser naïvement animiste de cette conception sera justifié plus loin.

38 « Le développement du sens de réalité et ses stades », publié en 1913, paru dans Psychanalyse II, Payot, p. 51.

39 Histoire naturelle de la création.