C. Appendice

9. Coït et sommeil

« Schlaf ist Schale, wirf sie fort »40.

Nous avons trop souvent insisté sur l’analogie profonde entre les tendances qui s’expriment dans le coït et par le sommeil, pour nous épargner la tâche d’examiner d’un peu plus près les ressemblances et les différences entre ces deux phénomènes biologiquement si importants. Dans « Le développement du sens de réalité et ses stades », j’ai décrit le premier sommeil du nouveau-né comme une reproduction de l’existence intra-utérine, favorisée encore par l’isolement, l’enveloppement, la chaleur dont l’entourent soigneusement les personnes qui prennent soin de lui. L’enfant qui crie d’angoisse, bouleversé par le traumatisme de la naissance, s’apaise rapidement dans cette situation qui lui procure le sentiment, mi-réel, mi-hallucinatoire, c’est-à-dire fantasmatique, le sentiment que ce grand traumatisme n’a jamais eu lieu. D’ailleurs Freud écrit41 que l’homme en réalité ne naît jamais complètement, mais passe la moitié de sa vie dans le sein maternel en se livrant au repos nocturne.

Mais puisque nous avons été amenés à comparer d’une part le sommeil, d’autre part l’accouplement à la situation intra-utérine, la logique exige que nous les considérions aussi comme fondamentalement identiques entre eux. Nous pensons en effet que les deux processus réalisent le même but régressif, quoique par des moyens très différents et à des degrés divers. Le dormeur nie en bloc le monde extérieur perturbant sur le mode négatif hallucinatoire et concentre tout son intérêt et toute son attention psychique et physiologique sur le repos : le but régressif est donc atteint d’une manière presque exclusivement irréelle et fantasmatique. Par contre nous avons soutenu que si ce but est accompli par l’accouplement sur un mode en partie purement fantasmatique, il l’est aussi en partie dans la réalité : l’organe sexuel et le sperme pénètrent effectivement dans le milieu féminin (maternel). Sommeil et coït sont donc comme le commencement et la fin de l’évolution déjà effectuée vers la réalité érotique. Le dormeur peut être qualifié d’autoérotique. Il devient tout entier un enfant, jouissant de la paix qui règne à l’intérieur du corps maternel, indifférent dans son isolement narcissique à tout souci du monde extérieur. Celui qui veut faire l’amour doit se livrer à des préparatifs beaucoup plus complexes ; il doit d’abord s’emparer d’un objet approprié, donc faire preuve d’un degré de développement beaucoup plus élevé du sens de réalité avant de pouvoir s’abandonner dans l’orgasme à l’illusion d’un bonheur semblable à celui du sommeil ; il est donc confronté à des conditions beaucoup plus difficiles, mais qui sont absolument nécessaires pour que la représentation de désir puisse entraîner « l’identité de perception » (Freud). Nous pourrions dire que le sommeil utilise des moyens autoplastiques et le coït des moyens alloplastiques ; le sommeil travaille avec des mécanismes projectifs, le coït avec des mécanismes introjectifs. Mais même dans le coït toutes les précautions sont prises pour que la régression érotique ne dépasse pas la limite qui mettrait en danger l’intégrité de l’individu ; une partie seulement du corps (l’organe sexuel) est appelée à servir la satisfaction réelle, tandis que les autres parties du corps ne participent qu’en tant qu’organes auxiliaires, sans pour autant interrompre complètement leurs autres activités actuellement nécessaires à l’adaptation (respiration, etc.).

Les deux processus sont caractérisés par l’exclusion des excitations externes, l’abandon de la « vie de relation » selon Liébault : réduction de la sensibilité aux excitations, renoncement à tout acte volontaire à l’exception de ceux qui servent à l’accomplissement du désir. Sur ce point, les deux processus imitent donc bien et avec une grande précision la forme d’existence intra-utérine. Puisque nous avons déjà exposé ces faits en détail à propos du coït, nous nous limiterons ici à donner les caractéristiques de l’état de sommeil selon la description qu’en fait Piéron. Parmi les « caractères du sommeil » il énumère : « inactivité, immobilité, relâchement du tonus musculaire, position compatible avec le relâchement, absence générale de réactivité induite, persistance de réactions réflexes, manque de réactions volontaires » et, en général, « disparition de la plupart des rapports sensitivo-moteurs avec le milieu »42.

Le sommeil comme le coït, mais surtout le premier, sont caractérisés par une position que même les observateurs non prévenus décrivent comme une « position fœtale ». Les membres inférieurs sont serrés contre le corps, de sorte que le corps prend la forme d’une boule, comme les conditions spatiales dans l’utérus l’imposent. Nous pouvons également constater une analogie profonde entre l’état de sommeil et l’état embryonnaire en ce qui concerne la fonction de nutrition. Le jour, les animaux s’occupent à se procurer la nourriture et à la digérer ; mais la véritable absorption de la nourriture, c’est-à-dire son assimilation par les tissus, se fait, s’il faut en croire les physiologistes, plutôt pendant la nuit. [« Qui dort, dîne »43]. Ainsi le sommeil donnerait l’illusion d’une absorption de nourriture sans effort, ce qui ressemble au mode de nutrition intra-utérin. On dit souvent que la croissance et la régénération se font surtout pendant le sommeil ; la croissance est, pour ainsi dire, la seule activité du fœtus dans le corps maternel.

La respiration, dont nous avons déjà évoqué les modifications pendant le coït, devient beaucoup plus profonde pendant le sommeil. Il se peut qu’à la faveur des pauses respiratoires plus prolongées, l’approvisionnement en oxygène du dormeur se rapproche de l’état apnéique du fœtus. Les mammifères aquatiques, les phoques par exemple, gonflent leurs poumons pendant le sommeil et restent immergés dans l’eau ; ils ne reviennent respirer à la surface qu’au bout d’un intervalle assez long. On sait que le caméléon gonfle lui aussi énormément ses poumons pendant son sommeil.

On dit que le réflexe plantaire du dormeur présente ce qu’on appelle le signe de Babinski ; ceux qui ont examiné des nouveau-nés immédiatement après leur naissance affirment l’avoir également constaté chez eux. Ce signe est un symptôme d’immaturité des instances inhibitrices du cerveau et en particulier de l’inhibition insuffisante des réflexes médullaires. Mais le dormeur aussi, selon un physiologiste célèbre, ne possède qu’un « psychisme médullaire ». Cette formule concorde bien avec ce que nous avons dit de la régression phylogénétique ; dans l’état de sommeil aussi nous pouvons supposer la participation d’une tendance régressive archaïque (Il n’y a d’analogie entre ce stade très profond de la régression et le coït que dans la dernière phase de ce dernier, l’orgasme.)

L’innervation des muscles oculaires mérite d’être notée : pendant le sommeil, les globes oculaires sont tournés vers l’extérieur et vers le haut ; les physiologistes assurent qu’il s’agit d’une régression à une position oculaire caractéristique des animaux sans vision binoculaire (poissons, par exemple). Les paupières sont fermées pendant le sommeil : ce n’est pas une ptôse, mais une contraction volontaire de la musculature palpébrale.

Mentionnons encore les variations de la régulation thermique qu’on peut observer chez le dormeur. Nous savons à quel point notre sensibilité au froid augmente facilement pendant le sommeil et avec quel surcroît d’attention il faut veiller à la protection du dormeur contre le froid. Là encore il s’agit d’un retour à l’état embryonnaire où le soin de maintenir la température incombait au milieu maternel. Mais ici il s’agit peut-être d’une régression encore plus profonde à la poïkilothermie des poissons et des amphibiens.

Pour accentuer l’analogie avec le coït, nous pouvons encore citer les habitudes de « sommeil collectif » : deux (ou plusieurs) animaux se pressent l’un contre l’autre au moment de s’endormir pour ménager mutuellement leur chaleur. Dolflein décrit ce mode de sommeil chez les écureuils volants, les perdrix, ces dernières formant un cercle, la tête tournée vers l’extérieur. Certaines espèces d’oiseaux, au moment de s’endormir, s’agglomèrent en masses compactes en s’accrochant, perchés les uns sur les autres ; certaines espèces de singes d’Amérique du Sud organisent des assemblées de sommeil.

On constate aussi une certaine réciprocité entre génitalité et sommeil dans un autre sens : le temps consacré au sommeil diminue au cours du développement, tandis que celui consacré à l’activité sexuelle augmente. « C'est par le sommeil que commence notre existence ; le fœtus dort presque continuellement »44, dit Buffon. Le nouveau-né dort plus de vingt heures par jour, par contre son érotisme est primitif, « autistique ». Nous savons que le sommeil des adultes est très perturbé par le désir sexuel insatisfait ; l’insomnie résulte le plus souvent d’une vie sexuelle insuffisante, dit la psychanalyse. Dans la vieillesse, le sommeil comme la pulsion génitale disparaissent progressivement, probablement pour laisser la place à des pulsions de destruction plus profondes.

Comme argument en faveur du rapport génétique entre le sommeil et la génitalité, on peut citer l’apparition fréquente des actes de masturbation et de pollution autoérotiques pendant le sommeil ; c’est aussi, probablement, une des causes de l’incontinence d’urine nocturne. Par contre certaines tribus du Nord, comme les Samoïèdes, passent les sombres mois d’hiver dans une sorte d’état d’hibernation, pendant lequel la menstruation est interrompue chez les femmes.

On connaît les rapports étroits entre le sommeil et l’hypnose ; par ailleurs, la psychanalyse a démontré l’identité entre relation sexuelle et relation hypnotique45. Les psychothérapeutes profitent souvent d’un état de somnolence spontané de leurs patients pour les sensibiliser au traitement ; d’ailleurs l’ordre donné par les parents : « Va dormir ! » exerce manifestement une influence hypnotique sur l’enfant. Beaucoup de sectes religieuses brisent la volonté individuelle des nouveaux adeptes en troublant délibérément et systématiquement leur sommeil ; de même le chasseur amène à l’obéissance le faucon dont il veut faire son esclave docile en l’empêchant de dormir. Manifestement le désir de dormir, de fuir sur le mode hallucinatoire la fatigante réalité en se réfugiant dans le corps maternel ou dans une quiétude plus archaïque encore, est si intense que l'attrait de cette situation peut décupler toutes les forces psychiques et physiques (voir l’exemple des exploits supranormaux accomplis en état d’hypnose). Cependant cela ne diffère guère de la soumission hypnotique en général que nous avons également dû ramener aux sentiments d’amour et de crainte envers les parents (hypnose paternelle et maternelle). Nous avons vu par ailleurs que des facteurs semblables, d’allure hypnotique, jouent également un rôle dans la génitalité quand il s’agit de s’emparer des objets d’amour (caractères sexuels secondaires). La raideur cataleptique de l’hypnotisé, que Bjerre a fait remarquer le premier, rappelle vivement la position fœtale46. La question fréquemment soulevée de savoir si l’amour est de l’hypnose, et notre thèse selon laquelle l’hypnose est en fin de compte de l’amour, trouvent à présent une solution cohérente dans la mesure où toutes les deux peuvent être ramenées à la relation mère-enfant ; et nous pouvons encore élargir notre conception en nous référant aux antécédents phylogénétiquement beaucoup plus anciens (mort simulée par les animaux, mimétisme).

L’état psychique dans le sommeil, que nous avons assimilé à celui de l’orgasme, correspond donc à un sentiment de satisfaction parfait et dépourvu de désirs, qu’un organisme supérieur ne peut reproduire qu’en rétablissant la quiétude intra-utérine. Mais si des stimuli perturbants (résidus de la veille) empêchent cette quiétude, une réinterprétation hallucinatoire (travail du rêve) les transforme en accomplissement de désirs, en rêves ; le sens le plus profond des rêves sexuels, selon les règles de la théorie freudienne du rêve, est d’une part le rapport sexuel (au sens du fantasme œdipien), d’autre part l’existence dans le corps maternel ou le retour à cet état. Donc les observations des naturalistes comme celles des psychanalystes nous obligent à considérer le caractère d’accomplissement de désirs des rêves comme un simple pendant psychique à la tendance générale à la régression maternelle qui se manifeste chez tant d’êtres vivants47.

L’analogie entre le sommeil et le coït est encore renforcée par la périodicité qui les caractérise l’un et l’autre. L’accumulation des déchets produits par la fatigue qui prélude à l'envie de dormir nous rappelle vivement la manière dont nous avons imaginé l’accumulation amphimictique de la tension sexuelle et sa décharge. (Voir aussi la théorie biologique du sommeil selon Claparède : « Nous dormons pour ne pas être fatigués48. ») De même, l’effet revigorant du sommeil est à maints égards assimilable à cette capacité de réalisation accrue qui apparaît après une satisfaction sexuelle normale. Mais là encore le rapport avec la forme d’existence intra-utérine constitue le troisième terme de comparaison : l’individu doit la revigoration passagère49 qu’il puise dans la sexualité comme dans le sommeil à ce plongeon dans une existence paradisiaque où il n’y avait pas encore de luttes, seulement croissance et développement, sans effort aucun. On dit que dans les états morbides la guérison a essentiellement lieu pendant le sommeil ; nous estimons qu’on peut aussi parler à juste titre des effets curatifs miraculeux de l’amour ; il semble que dans les deux cas la nature fasse appel à des forces génératrices archaïques pour les mettre au service de la régénération.

Là encore nous pouvons citer des dictons forgés par la sagesse populaire et les propos de certains esprits intuitifs qui paraissent confirmer notre conception. Après une bonne nuit de sommeil, on a l’impression d’une « renaissance ». Selon Shakespeare, dormir c’est :

« The death of each day's life, sore labour’s bath,

Balm of hurt minds, great nature’s second source,

Chief nourisher in life's feast50. »

(Macbeth, II, 2)

Trömner, excellent connaisseur de la physiologie du sommeil, utilise dans son petit livre sur le sommeil nombre de comparaisons que nous considérons avec plus de sérieux que l’auteur lui-même. À propos du réveil, il dit : « ...So entsteht Licht und Leben aus dem Schosse von Nacht und Nichts. Aber die Nacht entlässt ihre Geschöpfe nicht dauernd, sie zwingt sie periodisch zurück in ihren schweigenden Schoss... Wir müssen taglich zurück zum Schosse der allenährenden Nacht. In seinem Dunkel wohnen die wahren Mütter des Daseins51. »

Nous pouvons aussi citer Hufeland (à l’exemple de Trömner) :

« Schlaf ist des Menschen Pflanzenheit,

Wo Nahrung, Wachstum bass gedeiht,

Wo selbtt die Seel’, vont Tag verwirrt

Hier gleichsam neu geboren wird52. »

L’état de sommeil, comme l’état psychique dans le coït et l’existence intra-utérine, est une répétition des formes d’existence dépassées depuis longtemps et peut-être même une répétition de l’existence d’avant l’apparition de la vie. Le sommeil, dit un vieux proverbe latin, est le frère de la mort. Les forces traumatiques qui interviennent lors du réveil, cette renaissance quotidienne, sont les mêmes que celles qui jadis ont « éveillé » la matière primitive à la vie. Toute étape évolutive imposée par la nécessité est un réveil d’un état de paix relative. « Le végétal est un animal qui dort »53, dit Buffon. Même l’embryogenèse est une sorte de sommeil que seule la répétition palingénétique de la phylogenèse vient troubler à la manière de quelque rêve biographique.

Cependant la principale différence entre le sommeil et le coït pourrait résider dans le fait que le sommeil se contente de répéter la bienheureuse existence intra-utérine, tandis que le coït reproduit aussi les luttes qui se sont produites lors de « l’expulsion du paradis ». (Catastrophes cosmiques, naissance, luttes du sevrage et de l’apprentissage de la propreté.)

10. Conclusions bioanalytiques

Arrivés au terme de notre travail théorique dont le but était de nous fournir quelques éclaircissements, même provisoires, sur le sens et les formes de manifestation du processus génital, considérons le chemin parcouru et tentons de justifier la méthode employée dans l’ardente élaboration de cette hypothèse. Nous sommes partis d’une analyse du processus d’éjaculation qu’on peut encore plus ou moins qualifier de physiologique. Mais dès que nous avons tenté d’élucider un peu plus avant ce processus, nous avons été amené à recourir, sans scrupules, à des connaissances tirées d’un domaine scientifique entièrement différent, la psychologie. Nous ne voulons pas réexaminer ici si un tel procédé est scientifiquement justifiable ou non. Contentons-nous simplement de constater le fait : cet amalgame des connaissances psychologiques et biologiques a montré sa valeur heuristique dans l’étude d’un grand nombre de problèmes ardus rencontrés dans le domaine de la génitalité et de la conservation de l’espèce, et il nous a fourni certains aperçus que la science orthodoxe n’avait même pas permis de pressentir.

Mais nous devons revenir sur ce que nous avons dit à propos des connaissances psychologiques qui peuvent servir à résoudre les problèmes biologiques. Ce ne sont pas les connaissances psychologiques courantes, mais exclusivement nos connaissances psychanalytiques qui nous ont aidé à résoudre ces problèmes, comme nous le montrerons plus loin par des exemples. Pour le moment, soulignons d’une façon générale que la possibilité d’appliquer des notions et des méthodes de la psychanalyse à d’autres domaines de la science constitue pour nous une nouvelle preuve que l’enseignement de Freud nous a donné accès à une part considérable de réalités jusqu’ici inconnues.

Dès le début, en étudiant le mélange amphimictique des qualités pulsionnelles anale et urétrale dans le processus d’éjaculation, nous avons utilisé les notions de déplacement et de condensation qui nous viennent de la psychanalyse. D’autres notions, comme le détachement de leur objet d’énergies quantitativement et qualitativement déterminées et leur transfert sur d’autres objets, ou l’accumulation de différentes sortes et différentes quantités d’énergie sur un seul et même objet, étaient jusqu’à présent exclusivement utilisées en psychanalyse. Nous parlions du déplacement de l’investissement d’énergie d’une représentation sur une autre et de condensation d’énergies hétérogènes sur une représentation déterminée ; jusqu’ici, la biologie ignorait tout de ces mécanismes de déplacement. Pour établir notre hypothèse relative au déplacement et à la condensation organiques, c’est la théorie psychanalytique de l’hystérie qui a servi de transition : déplacement de l’énergie de représentations sur l’activité organique (conversion) et sa retransposition dans la sphère psychique (traitement psychanalytique). On ne fait qu’un pas de plus en supposant qu’un tel échange d’énergie est aussi courant dans une économie purement organique, c’est-à-dire dans l'action réciproque des organes eux-mêmes, et par conséquent accessible à l’analyse. Ainsi avons-nous posé la première pierre pour la fondation d’une nouvelle science bioanalytique, qui transfère systématiquement les connaissances et les méthodes de la psychanalyse dans les sciences naturelles. Quelques autres « premières pierres » vont suivre maintenant.

La coopération des organes et des parties d’organes, selon la « théorie de la génitalité », n’est pas seulement l’addition automatique des forces actives utiles en vue d’une performance commune. Chaque organe possède une certaine « personnalité » ; en chacun se répète le conflit entre les intérêts du Moi et les intérêts libidinaux que seule l’analyse de la personnalité psychique permettait de révéler jusqu’à présent. D’ailleurs la physiologie n’a pas encore accordé une importance suffisante au rôle des énergies libidinales dans le fonctionnement organique tant normal que pathologique ; il faudrait donc, si nos hypothèses relatives à la théorie de la génitalité recevaient une confirmation même partielle, compléter la physiologie et la pathologie actuelles exclusivement fondées sur le principe d'utilité par une biologie du plaisir. Nous pouvons dès maintenant esquisser les grandes lignes de cette nouvelle discipline. Lorsque, dans un chapitre précédent, j’ai tracé un parallèle entre la tendance à l'autotomie et le refoulement, c’est encore à la psychanalyse que j’empruntais. Le retrait de l’investissement des représentations marquées de déplaisir, c’est-à-dire le principe même du processus de refoulement, possède manifestement des modèles organiques ; je pense que notre compréhension des phénomènes naturels se trouverait singulièrement approfondie si l’application d’un mode de pensée psychanalytique permettait de mieux isoler les différentes motivations de tous ces phénomènes vitaux remarquables qui se fondent sur un refoulement organique de cette sorte.

Cette recherche paraît aboutir à un autre résultat, important pour la compréhension de la vie organique en général, en distinguant sur le plan conceptuel les pulsions érotiques au seul service du plaisir et les autres, simplement utilitaires. Mais ce qui serait encore plus important (comme Freud l’a déjà constaté dans sa « théorie des pulsions »), c’est d’établir l’existence d’une tendance régressive régissant la vie psychique comme la vie organique. Tout se passe comme si derrière la façade aisément accessible aux descriptions biologiques survivaient dans les êtres vivants une sorte d'inconscient biologique, des modes de fonctionnement et une organisation appartenant à des phases depuis longtemps dépassées de l’ontogenèse et de la phylogenèse. Ceux-ci n’agissent pas seulement comme les dirigeants occultes de l’activité organique manifeste ; dans certains états particuliers (sommeil, génitalité, maladie organique), leurs tendances archaïques supplantent les activités vitales superficielles, à la manière des archaïsmes psychologiques qui envahissent la conscience normale dans la névrose et la psychose. Il suffit de reprendre ici l'exemple du sommeil et du coït ; dans ces deux états, toute la vie psychique, et en partie aussi physique, régresse à un mode d’existence prénatal et même probablement plus ancien aussi sur le plan phylogénétique. Mais le même raisonnement nous amènera à concevoir aussi les phénomènes d’inflammation, de fièvre, de congestion, voire les réactions pathologiques les plus banales, comme un retour à des modes de fonctionnement embryonnaires ou encore plus anciens.

S’il en est réellement ainsi, si le sens des phénomènes manifestes de la vie normale organique se trouve dissimulé à des profondeurs encore insoupçonnées, alors l’analogie avec les hypothèses formulées par la psychanalyse devient encore plus frappante et nous sommes encore plus fortement incités à compléter notre connaissance en surface des sciences de la vie par une biologie des profondeurs. Tout ceci est en rapport avec un point que nous avons évoqué plus haut. Ce caractère superficiel des conceptions a fait que les sciences naturelles se sont généralement contentées d’une description univoque des phénomènes biologiques. Même la psychanalyse soutenait il y a peu de temps encore que seule la psyché possédait le privilège d’être composée d’éléments tels qu'un seul et même élément puisse s’inscrire simultanément dans plusieurs séries causales génétiquement différentes. L’analyse a défini ce fait par la notion de surdétermination de tout acte psychique, conséquence directe du caractère pluridimensionnel du psychisme. De même que la définition d'un point dans l'espace nécessite au moins trois axes de coordonnées, l’explication d’un fait psychique, et vraisemblablement, d’après ce qui précède, d’un fait scientifique naturel, n’est pas suffisamment déterminée par l’intégration dans une chaîne linéaire ou dans un réseau plan, si ses rapports à une troisième dimension ne sont pas définis avec exactitude. Il y a un fait curieux, qui jusqu'à présent n'a été observé que dans le cadre de l'activité psychique, c'est la possibilité pour un même élément d’être inséré et localisé analytiquement à la fois dans une série actuelle et dans une série de souvenirs, ce qui implique « l'intemporalité » des traces mnésiques inconscientes. Nous avons transposé dans la biologie ces constatations tirées de la vie psychique et c'est ainsi que nous avons pu décrire le coït et le sommeil à la fois comme une décharge de stimuli traumatiques actuels et une expression de la tendance à reproduire l'existence intra-utérine et l'existence aquatique primitive, situations apparemment dépassées depuis longtemps ; nous avons même pressenti que le coït et le sommeil représentaient la résurgence d’une tendance au repos encore beaucoup plus archaïque et primitive (désir pulsionnel de la paix inorganique, pulsion de mort). De cette même façon, l’investigation bioanalytique de l’ensemble des phénomènes biologiques devrait révéler, sous la surface manifeste, l'inconscient biologique. On découvrirait que toutes ces questions oiseuses sur le sens et le but de l’évolution se transformeraient d’elles-mêmes en une recherche des mobiles qui tous ont leurs racines dans le passé.

Permettez-moi de signaler quelques processus auxquels ces constatations peuvent s’appliquer dès maintenant avec profit. Prenons par exemple l'alimentation du nourrisson : en apparence on peut la caractériser parfaitement en décrivant la tétée, les processus digestifs, la distribution des produits nutritifs dans les tissus, leur introduction dans l’économie physico-chimique de l’organisme (calcul des calories). Mais à côté de tout cela, le bio-analyste sera frappé par le fait que la première substance nutritive du nourrisson est en fait le corps de la mère (ou plus exactement ses éléments tissulaires transformés en lait). À l’instar du parasitisme génital et embryonnaire, le bio-analyste va penser que l’homme, en se nourrissant de lait maternel et d’autres produits animaux, est en fait pendant toute sa vie un parasite qui s’incorpore les corps de ses ancêtres humains et animaux mais abandonne à ses hôtes (mère, animal) la tâche de produire la nourriture. En poursuivant cette démarche, le bio-analyste aboutira à la conclusion que ce processus, que nous pourrions appeler la dévoration des ancêtres (phylophagie), se retrouve partout dans le monde vivant. L’omnivore ou le carnivore dévore les herbivores et laisse à ces derniers le soin de produire à partir de la nourriture végétale les substances organiques qui lui sont nécessaires. L’herbivore, lui, se nourrit de plantes et leur confie la tâche d’élaborer à partir des minéraux les substances végétales nécessaires. Suivant la conception bio-analytique, l’alimentation par le lait maternel dissimule et en même temps représente sous une forme quasi méconnaissable toute la phylogenèse de la nutrition54. Notre attention une fois attirée sur ce fait, nous parviendrons certainement à reconnaître dans certaines anomalies de la nutrition, comme dans les cas pathologiques par exemple, une réactivation plus nette de tendances régressives généralement masquées. Ainsi, derrière le symptôme du vomissement nous n’apercevrions pas seulement les causes manifestes, mais aussi les tendances régressives à une époque primitive embryonnaire et phylogénétique où un seul et même canal digestif (la bouche primitive) effectuait le péristaltisme et l’antipéristaltisme.

Cohnheim et Stricker déjà ont considéré les processus inflammatoires non seulement comme des réactions actuelles à des excitations, mais aussi comme une sorte de régression tissulaire à la forme embryonnaire. Je pense que bien des altérations pathologiques nous deviendraient plus compréhensibles si nous parvenions à reconnaître et à suivre l’action des tendances régressives tant dans les processus de décomposition que dans ceux de guérison.

L’étude bio-analytique des processus morbides organiques montrera selon nous que la plus grande partie des symptômes peuvent être ramenés à une redistribution de la « libido d’organe ». Les organes n’accomplissent leur fonction d’utilité que dans la mesure où l’organisme tout entier se préoccupe aussi de satisfaire leurs exigences libidinales (voir les prestations libidinales fournies par l’organe génital au profit du corps tout entier). Si ce service n’est plus assuré, la tendance à l’auto-satisfaction au détriment de la collectivité risque de se réveiller dans les organes, tout comme l’enfant maltraité qui se console par l’auto-satisfaction (voir Freud, l’abandon de la fonction utilitaire dans la cécité hystérique). Mais des lésions locales aussi peuvent entraîner la suspension de l’activité altruiste et le réveil de processus « auto-érotiques » dans les tissus. Lorsque des causes psychiques produisent une maladie organique (Groddeck, Deutsch), il s’agit de transfert de quantités de libido sur un système libidinal organique préexistant. Les troubles vaso-moteurs et trophiques se situent à la limite des maladies névrotiques et organiques, distinction purement artificielle. Une syncope, par exemple, n’est, à première vue, que la conséquence d’une irrigation cérébrale insuffisante ; la conception bio-analytique ajouterait que la régulation de la tension artérielle régresse à une période antérieure à la position verticale, lorsque l’irrigation sanguine du cerveau n’exige pas encore d’action splanchnique aussi élevée. Dans les syncopes d’origine psychogène, cette régression se met au service du refoulement névrotique.

Quant aux prototypes des mécanismes bio-analytiques, nous les trouverons toujours, je pense, dans la structure des névroses et des psychoses qui nous sont les plus familières. En fin de compte, un esprit audacieusement animiste pourrait décrire les processus tant physiologiques que pathologiques en termes de psychologie et de psychiatrie de la vie organique, en gardant à l’esprit les paroles de Goethe :

« Alle Glieder bilden sich aus nach ewigen Gesetsen,

Und die seltsamste Forme bewahrt im Geheimen des Urbild55. »

Nous nous sommes permis dans ce travail d’introduire une autre innovation métabiologique non moins importante, même si elle paraît sans doute un peu étrange à première vue ; il s’agit de l’utilisation du symbolisme comme source de connaissances dans le domaine des sciences exactes et naturelles. Nous avons constaté que les « symboles » découverts par l’analyse dans le psychisme ne sont pas seulement l’expression des jeux fortuits de l’imagination, mais des traces historiquement importantes de faits biologiques « refoulés » ; c’est ainsi que nous avons pu faire quelques hypothèses fondamentalement nouvelles et peut-être pas entièrement inexactes concernant le sens de la génitalité en général et d’un grand nombre de ses aspects partiels. Il est encore impossible de prédire quels sont les nouveaux développements contenus en germe dans cette conception, ni combien de savoir inconscient recèlent les légendes naïves du folklore, les contes et les mythes et surtout le symbolisme luxuriant des rêves.

Autant le point de vue partiel de l’utilitarisme qui domine actuellement l’ensemble des sciences exactes et naturelles a pu profiter à certaines disciplines (la technique), autant il a barré la route à toute conception biologique plus profonde, dont l’accès n’est possible que si nous tenons compte, à côté des mécanismes utilitaires, des divers mécanismes de plaisir qui s’exprimeraient, entre autres, justement par le symbolisme.

En analysant les processus génitaux, nous avons eu à nous occuper abondamment des questions de l’évolution et de l'involution organiques ; nous avons même eu l’audace d’introduire subrepticement une théorie de l’évolution d’un nouveau genre où nous avons tout simplement appliqué à la biologie les observations et les hypothèses psychanalytiques sur les processus d’évolution de la vie psychique56. Esquissons ne fût-ce que les grandes lignes de cette tentative.

En accord avec nos conclusions tirées d’une étude du « sens de réalité » et avec les études approfondies de Freud sur la vie pulsionnelle, nous sommes partis, pour examiner l’évolution de la génitalité, du fait que seule une excitation extérieure, privation ou catastrophe, peut avoir contraint l’être vivant à changer ses modes de fonctionnement et son organisation. Notre investigation la plus poussée a porté sur ce travail d’adaptation des êtres vivants qui leur a été imposé par une des dernières catastrophes, l’assèchement des océans. Nous avons soutenu que ces êtres se sont certes adaptés à la nouvelle situation, mais avec l’intention secrète de rétablir l'ancienne situation de quiétude dans ce nouveau milieu, le plus vite et le plus souvent possible.

Le sommeil, le coït, mais aussi le développement d’un sac amniotique contenant du liquide amniotique et d’une façon générale la fécondation interne et le développement intra-utérin sont tous, selon notre hypothèse, des organisations tendant à rétablir cette phase d’évolution apparemment dépassée57. L’analyste est frappé par la ressemblance de ce processus avec le refoulement et le retour du refoulé, tels qu’on les observe dans le psychisme. La ressemblance est si grande que nous devons reconnaître avoir appliqué, inconsciemment il est vrai, la dynamique apprise dans le domaine des névroses à l’interprétation des processus évolutifs. Mais au lieu de nous en excuser, nous proposons d’admettre cette méthode comme légitime et justifiée sur le plan scientifique, convaincu que l’application systématique de cette méthode ne peut qu’enrichir la théorie de l’évolution. Nous croyons donc que le désir de rétablir une position d’équilibre abandonnée par nécessité ne s'éteint jamais complètement mais doit seulement se mettre en veilleuse par moments parce que la censure biologique instituée par les intérêts actuels du Moi s'oppose à sa réalisation58. Ainsi dans la biologie aussi nous retrouvons cette modification du principe de plaisir qui là encore peut s’appeler principe de réalité et nous pouvons faire la même constatation qu’en ce qui concerne la vie psychique : cette même force qui incite à la régression, si une instance de censure l’empêche de s’exprimer directement, devient progressive, c’est-à-dire va dans le sens de l’adaptation et d’une plus grande complexité.

Le premier effet de tout choc exogène sera de réveiller la tendance à l’autotomie qui sommeille dans l’organisme (pulsion de mort) ; les éléments organiques ne vont pas manquer l'occasion qui leur est offerte de mourir. Mais si la perturbation est trop violente, donc traumatique, et qu'elle ne suit pas le rythme progressif selon lequel l'organisme s'est autrefois structuré, il se produit une « désintrication » (Freud) imparfaite des pulsions de l'organisme et les éléments de ce début de décomposition deviennent les matériaux de l'évolution ultérieure. Ainsi, dans les expériences de J. Loeb, les ovules d’oursins artificiellement fécondés par l’eau de mer hypotonique meurent à leur périphérie par cytolyse ; plus tard les fragments de cellules mortes forment une membrane qui empêche la décomposition de se poursuivre tandis que, sous l’effet de l’impulsion subie, l’intérieur de la cellule commence à se développer59. Si les philosophes se demandent comment nous concevons cette régénération et cette reprise de l’évolution, nous pourrons répondre sans aucun recours à des idées mystiques. Il se peut que l’« altruisme » qui s’y exprime ne soit qu’une adroite combinaison des égoïsmes élémentaires ; cependant on peut aussi imaginer que le degré de complexité déjà atteint agisse dans un sens régressif sur les produits de décomposition, ou du moins contribue à ce que les organismes soient moins pressés de mourir, mais se reconstruisent eux-mêmes à partir de leurs propres déchets, voire utilisent la force inverse produite par la destruction partielle pour poursuivre leur développement.

Quoi qu’il en soit, la conception bio-analytique des processus d’évolution ne voit partout que des désirs œuvrant à rétablir des états de vie ou de mort antérieurs. L’étude psychanalytique de l’hystérie nous a montré que même dans l’organisme la puissance psychique du désir est si active qu’un désir peut se « matérialiser » dans le corps, transformer le corps selon sa fantaisie. Nous n’avons aucune raison de limiter l’action de ces motions de désir à la vie psychique et d’en exclure la possibilité ailleurs, donc dans l'inconscient biologique ; et nous sommes même tentés de supposer, en accord avec Freud, que seul le recours au désir conçu comme facteur d’évolution peut permettre de comprendre la théorie de l’adaptation selon Lamarck.

Pour en revenir à notre thèse fondamentale : dans la stratification biologique des organismes, toutes les phases antérieures subsistent d’une façon ou d’une autre, séparées par des résistances forgées par la censure, de sorte qu’un examen analytique devrait permettre de reconstruire le passé le plus reculé de l’organisme en partant du comportement et du mode de fonctionnement actuels.

En tout cas nous avons dû renoncer à retenir des processus trop complexes comme explications dernières de l’évolution. Par exemple, quand Lamarck incrimine l’utilisation ou la non-utilisation des organes pour expliquer leur évolution ou leur involution, il ne se rend pas compte qu’en fait il a éludé le véritable problème qui est de savoir pourquoi l’organe vivant prend de la vigueur lorsqu’il est utilisé au lieu de s’user comme une machine inorganique. Seules mes observations recueillies dans le domaine de l’hystérie et des pathonévroses60 ont pu montrer comment se constitue un contre-investissement trop puissant de l’organe perturbé sous l’influence du désir de rétablir l’équilibre rompu et par le retrait des autres investissements ; ce contre-investissement d’une part sert à protéger les autres organes contre les effets pernicieux, d’autre part constitue une source d’énergie au profit de la guérison et de la régénération. C’est ce qui se passe aussi probablement dans le cas des troubles chroniques affectant le fonctionnement d’un organe, de sorte que le mode de réaction hystéro-pathonévrotique ne serait qu’un exemple de ces déplacements d’énergie qui interviennent dans tout travail d’adaptation ou d’évolution.

Notons en passant que la véritable explication de l’alternance différenciation-intégration proposée par Spencer comme étant la règle qui gouverne l’évolution pourrait être le retour du plaisir refoulé dont nous avons supposé l’existence dans les épisodes de déplaisir acceptés par nécessité, voire introjectés sous forme d’énergies pulsionnelles. La nécessité contraint les organismes au changement, le désir refoulé les pousse à revenir sans cesse à la situation abandonnée et, en quelque sorte, à sa « rédintégration ».

Lors de l’adaptation à la situation nouvelle imposée par la nécessité, la pulsion régressive s’empare probablement en premier lieu des organes et des fonctions qui au cours de l’évolution sont restés « sans emploi ». Il est frappant, par exemple, que chez tous les animaux pourvus d’une queue (chiens, chats), la partie caudale de la colonne vertébrale, autrefois pilier de soutien de segments corporels atrophiés depuis, est devenue l’organe des mouvements d’expression dont nous savons depuis Darwin et Freud qu’ils sont à concevoir comme des régressions à des comportements archaïques. C’est dans ces retraites ou d’autres semblables que se tapit sans doute la tendance régressive dans les moments où l’adaptation est trop difficile, pour reprendre son rôle de facteur structurant une fois le danger majeur surmonté. Par ailleurs, il est soigneusement prévu de couper même l’activité d’adaptation la plus rigoureuse par des périodes de repos pendant lesquelles l’organisme tout entier tombe temporairement dans la régression et toute sa production se résume à des mouvements d’expression (sommeil, coït)61.

La bio-analyse ou science analytique de la vie ne peut éviter de prendre position sur le problème du début et de la fin de la vie. Déjà dans la théorie de la génitalité, lorsque nous avons recherché les causes dernières de l’attraction sexuelle, nous avons été amené à dépasser les limites de la vie animée ; Freud, lui aussi, voit dans les phénomènes de l’attraction chimique et physique une analogie avec ce même Éros platonicien qui maintient la cohésion de toute vie. En effet, les physiciens nous disent qu’on peut observer une agitation très intense dans la matière apparemment « morte » ; donc même si cette « vie » est d’un caractère moins instable, il s’agit bien là de vie. La vraie mort, le repos absolu, les physiciens n’en parlent que sur un mode parfaitement théorique lorsqu’ils affirment que toute énergie, selon le deuxième principe fondamental de la thermodynamique, est condamnée à la mort par dissipation. Mais dès maintenant, certains naturalistes62 affirment que ces énergies dissipées se regroupent périodiquement, même si les périodes sont de très longue durée. Nous pouvons confronter cette conception avec le principe de la sélection naturelle selon Darwin, à savoir que tout changement n’est qu’un effet du hasard, les tendances immanentes ne pouvant pratiquement pas entrer en ligne de compte63. Mais pour nous qui penchions plutôt, nous l’avons déjà dit, pour les idées plus psychologiques de Lamarck en ce qui concerne l’évolution, il parait plus plausible d’admettre que d’une façon générale il n’existe pas de désintrication totale entre pulsion de mort et pulsion de vie, que même la matière dite « morte », donc inorganique, contient un « germe de vie » et par conséquent des tendances régressives vers le complexe d’ordre supérieur dont la décomposition leur a donné naissance. Qu’il n'y ait pas de vie absolue sans participation de tendances de mort, les sciences naturelles l’affirmaient depuis longtemps ; et récemment Freud a mis en évidence l’action des pulsions de mort dans tout ce qui est vivant. « Le but de toute vie est la mort, car l’inanimé était là avant le vivant. »

Mais peut-être la mort « absolue » n’existe même pas ; peut-être même l’inorganique dissimule des germes de vie et des tendances régressives ; ou peut-être même Nietzsche pourrait avoir raison lorsqu’il dit : « Toute matière inorganique provient de l’organique, c'est de la matière organique morte. Cadavre et homme. » Alors nous devrions définitivement abandonner le problème du commencement et de la fin de la vie et imaginer tout l’univers organique et inorganique comme une oscillation perpétuelle entre pulsions de vie et pulsions de mort où ni la vie ni la mort ne parviendraient jamais à établir leur hégémonie.

À nous médecins, l'« agonie » — d’ailleurs son nom l’indique — ne parait jamais paisible. Même un organisme quasi incapable de vivre lutte contre la mort. Une mort « naturelle », douce, manifestation paisible de la pulsion de mort, n’existe peut-être que dans nos représentations de désir dominées par la pulsion de mort ; dans la réalité la vie finit toujours de façon catastrophique, de même qu’elle a commencé par une catastrophe, la naissance. Il semble qu’on puisse déceler des caractères régressifs dans les symptômes de l’agonie qui s’efforceraient de modeler la mort à l’image de la naissance, pour la rendre ainsi moins cruelle. C’est seulement dans les instants qui précèdent les derniers mouvements respiratoires (parfois un peu plus tôt) qu’on peut observer une réconciliation totale avec la mort, et parfois même des expressions de satisfaction qui signent l’accession à un état de repos parfait, comme par exemple dans l’orgasme après le combat sexuel. La mort, comme le sommeil et le coït, présente des traits qui la rapprochent de la régression intra-utérine. Ce n’est pas sans raison que beaucoup de primitifs enterrent leurs morts en position accroupie, fœtale, et l’identité du symbolisme de la mort et de la naissance dans les rêves et les mythes ne peut être un effet du hasard.

Ainsi nous sommes revenus à notre point de départ : l’importance centrale de la régression au ventre maternel dans la théorie de la génitalité et, nous pouvons l’ajouter maintenant, dans la biologie en général.


40 « Le sommeil est une enveloppe, rejette-la. » Goethe, Faust, t. II.

41 Introduction à la psychanalyse, « Petite Bibliothèque Payot ».

42 En français dans le texte.

43 En français dans le texte.

44 En français dans le texte.

45 S Ferenczi : « Transfert et introjection », dans Psychanalyse I, p. 93, Payot.

46 Je ne puis souscrire à l’autre affirmation de Bjerre selon laquelle la suggestion aussi est un retour à la période prénatale ; j’ai été amené à rattacher ce mode de réaction psychique à l'influence des parents au cours de l’existence extra-utérine.

47 La régression du donneur à un mode d’existence archaïque peut se comparer à l'hallucination dans le sommeil et constituer un exemple de ce que nous pourrions appeler une hallucination organique.

48 En français dans le texte.

49 Jung, C. G. : « Wandlungen und Symbole der Libido », Jahrbuch für Psa., IV. 1912 (« Métamorphose et symboles de la libido »).

50 « Le sommeil, mort de la vie de chaque jour, bain du travail douloureux, baume des esprits blessés, seconde source de la grande nature, aliment suprême du festin de la vie !... » (Traduction de Maurice Maeterlinck.)

51 « C’est ainsi que la lumière et la vie naissent du giron de la Nuit et du Néant... Mais la nuit ne lâche pas ses créatures pour toujours, elle les force périodiquement à revenir dans son giron silencieux. Chaque jour il nous faut revenir bon gré mal gré dans le giron de la nuit nourricière... Dans son obscurité vivent les vraies mires de l’existence. » (Souligné par moi.)

52 « Le sommeil est l’époque végétale de l’homme, où la nourriture et la croissance prospèrent, où même l'âme, troublée par le jour, renaît à nouveau ».

53 En français dans le texte.

54 En partant de molécules protéiniques animales on pourrait donc reconstituer tout le passé végétal et minéral. L’analogie entre analyse psychique et analyse chimique serait ainsi considérablement approfondie.

55 « Tous les corps se forment selon des lois éternelles, et la forme la plus étrange est conservée dans le secret du modèle primitif. » Ortvay a signalé que l’étude psychanalytique du refoulement pouvait fournir une explication des phénomènes de dominance et de récessivité des unités héréditaires de Mendel.

56 Voir l’œuvre de Brun, biologiste suisse : Selektionstheorie und Lustprinzip (Théorie de la sélection et principe de plaisir), Zeitschrift f. Psa, IX, qui, a l’aide d’un exemple fourni par une espèce de fourmis, démontre admirablement l’action du « principe de plaisir » sur l’évolution.

57 Le fait qu’il existe exceptionnellement des amniotes qui s’accouplent est assurément un défaut esthétique de toute la « théorie de la génitalité ». Il est vrai que l’accouplement de ces amniotes ne met en jeu que des organes de copulation « accessoires » (donc non authentiques).

58 Un bel exemple de « censure organique » est fourni par le comportement de certains hibernants. Leur corps se refroidit à mesure que la température extérieure s’abaisse. Mais si la température tombe au-dessous d’un certain degré, la production de chaleur recommence immédiatement, la régression à la poïkilothermie est interrompue et l’animal se réveille : l’animal médullaire redevient animal cérébral.

59 L’action du sperme sur l'ovule commence probablement elle aussi par une destruction, mais dont le sens régressif devient ensuite progressif.

60 Hystérie et pathonévroses. Recueil d’articles de Ferenczi dont la plupart des chapitres sont reproduits dans Psychanalyse III. (N. d. T.)

61 Citons brièvement quelques autres points de vue « bio-analytiques » concernant l'évolution organique. L’adaptation peut être autoplastique ou alloplastique ; dans le premier cas c’est l’organisation du corps lui-même qui s’adapte aux nouvelles circonstances, dans le second, l’organisme s’efforce de modifier le monde extérieur de façon à rendre l’adaptation corporelle inutile. C’est le mode d’évolution alloplastique qui est le plus « intelligent », spécifiquement « humain », mais il est également très répandu dans le monde animal (construction de nids !). Transformer le monde extérieur va beaucoup plus vite que transformer son propre organisme ; nous pouvons supposer que les animaux qui sont arrivés à ce degré d’évolution possèdent déjà un certain « sens du temps ». L’autoplastie peut être purement régressive (réduction des besoins, retour à des stades plus primitifs) ou bien aussi progressive (développement d’organes nouveaux). Le développement de la motilité (recherche d’un milieu plus favorable) entraîne l’économie de l’adaptation autoplastique. (Principe de Döderlein : parallélisme entre « sessilité » (enracinement) et variabilité accrue d’une part, mobilité et variabilité diminuée d’autre part.)

L’adaptation implique de renoncer à ses objets de satisfaction pour s’habituer à de nouveaux objets, c’est-à-dire transformer une perturbation (toujours pénible au début) en satisfaction. Cela se produit par identification avec le stimulus perturbant puis l’introjection de celui-ci ; ainsi l’épisode perturbant devient une partie du Moi (une pulsion), et le monde intérieur (microscosme) devient ainsi le reflet de l’environnement et de ses catastrophes.

Les organes, ou les fonctions organiques nouvellement créées, se superposent simplement aux anciens, sans les détruire ; même lorsque l’ancien matériel est réemployé, l’organisation ou fonction apparemment abandonnée subsiste virtuellement sous forme d’« inconscient biologique » et certaines conditions peuvent en provoquer la réactivation. Nous pouvons comparer ces superpositions à des mécanismes d’inhibition ; par exemple, sur l’« excitabilité » générale primitive s'est construite l’excitation réflexe déjà orientée et sur celle-ci la réaction sélective psychique ; dans les états pathologiques ou autres états exceptionnels (hypnose profonde, fakirisme) le psychisme suspend son activité et l’organisme revient au stade de l’excitabilité réflexe, voire de l’excitabilité primitive.

62 Nernst : Das Weltgebäude im Lichte der neueren Fortchung (L’univers à la lumière des recherches récentes), 193

63 Une fois admise l’hypothèse que dès les entités inorganiques se retrouve cette « excitabilité » que nous reconnaissons comme une propriété de la matière vivante, nous pouvons aussi concevoir les motivations possibles de l’attraction mutuelle de ces éléments. En tout état de cause la fusion de deux éléments pourrait présenter l’avantage que les parties en regard offrent au monde extérieur hostile une surface plus réduite qu'à l’état isolé. Il s’ensuit une « économie d’énergie », et le premier « plaisir ». Quelque chose de ce genre s’exprime aussi dans le coït (« l’animal à deux dos »). Bölsche, de son côté, compare l’attraction entre la terre et le soleil à l’attraction sexuelle.