Contre-indications de la technique active

La technique dite active, dont j’avais exposé l’essentiel au Congrès de La Haye de notre Association1 et que j’ai illustrée par des exemples dans des travaux ultérieurs2, a reçu parmi mes collègues un accueil tantôt assez critique, tantôt un peu trop amical. Certains critiques se sont crus obligés de protéger la psychanalyse de mes innovations en affirmant que dans la mesure où elles étaient acceptables, elles n’apportaient rien de neuf, et dans la mesure où elles dépassaient les limites des connaissances bien établies, elles étaient dangereuses et par conséquent à rejeter. Comme vous voyez, les arguments sont ceux-là mêmes qui prétendaient justifier l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie.

Ces critiques m’ont cependant été moins désagréables que les louanges excessives de quelques jeunes psychanalystes qui ont voulu voir dans l’activité l’aube d’une sorte de liberté psychanalytique où manifestement il s’agissait pour eux rien moins que de supprimer la nécessité de suivre la voie rude de la théorie psychanalytique, sans cesse plus complexe ; un courageux coup d’épée actif allait être à même de trancher d’un seul coup les nœuds thérapeutiques les plus embrouillés. Comme je suis maintenant en mesure de reconsidérer une expérience de plusieurs années, je crois que le mieux serait de renoncer à la discussion, le plus souvent stérile, avec des adversaires supposés et, sans me soucier davantage de l’enthousiasme intempestif de certains partisans, de me juger moi-même en indiquant les points faibles de la technique active.

La première objection, la plus fondamentale peut-être, que l’on puisse élever contre mes formulations est d’ordre théorique. Elle concerne essentiellement un péché d’omission. Manifestement, pour ne pas gâcher ma joie de la découverte par des problèmes psychologiques difficiles et par là importuns, j’ai évité jusqu’à présent dans mes écrits d’approfondir la relation entre l’accroissement de tension provoqué par des artifices techniques d’une part et le transfert et la résistance d’autre part3. Je voudrais maintenant réparer autant que possible cette omission et établir cette fois sans équivoque que l’activité, dans la mesure où elle se propose d’accroître la tension psychique — par des refus, des injonctions et des interdictions désagréables — pour obtenir un matériel nouveau, va exacerber inévitablement la résistance du patient, c’est-à-dire inciter le Moi du malade à s’opposer à l’analyste. Cela vaut particulièrement pour les habitudes et les traits de caractère anciens du patient dont je considère l’inhibition et l’analyse méthodique comme une des tâches de l’activité. Cette constatation n’a pas seulement une importance théorique ; il en découle des conséquences pratiques importantes qui, si elles sont négligées, peuvent compromettre le succès de la cure. Cette relation du Moi à la frustration implique en premier lieu que l’analyse ne doit jamais commencer par l’activité. Il faut au contraire ménager le Moi pendant longtemps, ou du moins le traiter avec beaucoup de prudence, sinon un transfert positif solide ne pourra pas s’établir. L’activité, en tant que mesure de frustration, a donc surtout pour effet de perturber et de défaire le transfert ; comme telle, elle est donc inévitable à la fin du traitement mais, utilisée mal à propos, elle perturbe infailliblement la relation entre le médecin et l’analysé. Son application trop rigoureuse provoque la fuite du malade tout aussi sûrement que les explications brutales des « psychanalystes sauvages » qui s’aliènent le Moi du patient par leurs explications sexuelles. Il ne faut pas en déduire que l’activité n’a d’utilité que comme procédé de destruction lors de la liquidation du transfert ; elle peut également rendre des services au milieu du traitement si l’amour de transfert est suffisamment solide ; mais en tout cas une grande expérience est nécessaire pour évaluer ce qui peut être imposé au patient. Les débutants devraient donc s’abstenir de commencer leur carrière par l’activité au lieu de suivre la voie de la méthode classique, longue mais riche en enseignements. Il y a là en effet un grand danger que j’ai indiqué ailleurs à plusieurs reprises. En recommandant ces mesures aux analystes qui, forts de leur savoir, peuvent déjà s’y risquer, je me proposais de rendre effective une partie des « chances futures de la thérapie psychanalytique » dont Freud avait exprimé l’espoir. Entre les mains d’un novice, l’activité pourrait facilement conduire à un retour aux procédés pré-psychanalytiques de la suggestion et des mesures autoritaires.

On m’a alors objecté, non sans raison, qu’il fallait donc justifier d’une qualification particulière pour pratiquer à la fois l’activité et l'analyse en général. Mais je ne crois pas cette difficulté insurmontable. À condition que l’analyse didactique tienne suffisamment compte de l’activité (elle en a d’ailleurs souvent l’occasion puisqu’elle consiste essentiellement en une analyse du caractère, c'est-à-dire une analyse du Moi) nos élèves comprendront mieux eux aussi l’activité et l’estimeront plus correctement, sans plus courir le risque de la surestimer.

Cependant la franchise m’oblige à avouer que même l’expérience ne suffit pas à préserver de l’erreur quand il s’agit de l’activité. Je dois aussi vous faire part des déceptions que j’ai éprouvées. Dans certains cas, je me suis manifestement trompé dans mon appréciation de l’opportunité ou de la portée des mesures de « provocation », avec pour conséquence, si je voulais garder le patient, d’avoir à avouer mon erreur et, après cette perte de prestige assez considérable, de le laisser exhaler son triomphe sur moi. En fait, même cette expérience affective n’était pas sans présenter certains avantages pour l’analyse, mais j’en vins à me demander si elle était absolument nécessaire et s'il n’aurait pas mieux valu l’éviter. Ces cas m’ont également permis de comprendre que le désir d’une plus grande activité de la part du patient reste un vœu pieux tant que l’on n'est pas à même d’en fixer une indication précise. Pour l’instant, je ne peux en donner qu’une formulation négative en disant qu'on ne saurait recourir à l’activité si on n’est pas en mesure d’affirmer avec quelque certitude que tous les moyens existants de la technique non active, donc plus passive, ont déjà été employés, que les particularités génétiques des symptômes ont été suffisamment « perlaborées » et qu'il ne manque plus que la nuance de vécu actuel pour convaincre le patient. Il faudra encore attendre longtemps avant de pouvoir formuler, de façon positive et plausible, une indication d’activité pour chaque type de névrose.

J’ai parfois provoqué une autre série de difficultés en concevant de façon trop rigide certaines injonctions et prohibitions. Si bien que j’ai fini par me convaincre que ces consignes elles-mêmes représentent un danger ; elles amènent le médecin à imposer de force sa volonté au patient dans une répétition par trop fidèle de la situation parents-enfant ou à se permettre des allures parfaitement sadiques de maître d’école. J’ai finalement renoncé à enjoindre ou à interdire certaines choses aux patients et j’essaye plutôt d’obtenir leur accord intellectuel pour les mesures projetées et de les laisser ensuite seulement mettre celles-ci à exécution. Ainsi je présente ces mesures de manière à ne plus être lié au point de ne pouvoir les désavouer provisoirement ou même définitivement en cas de difficultés insurmontables de la part du patient. Nos consignes actives ne doivent donc pas être, selon l’expression d’un collègue que j’ai analysé, d’une intransigeance stricte, mais d’une souplesse élastique. Si on agit autrement, on pousse formellement le patient à mésuser de ces mesures techniques. Les patients, en particulier les obsessionnels, ne manqueront pas l’occasion de faire des directives données par le médecin l’objet de ruminations interminables et d’en faire traîner en longueur la réalisation par de bruyants scrupules, ne fût-ce que pour faire enrager le médecin. C’est seulement quand le patient voit que le médecin ne considère pas l’observance de ces mesures comme une condition sine qua non, donc qu’il ne se sent pas sous la menace d’une contrainte inexorable, qu’il accepte d’entrer dans les vues de l’analyste. Et si, en fin de compte, il s’agit dans l’analyse des obsessionnels de rétablir la possibilité de manifestations affectives et d’actes qui ne soient ni compulsifs ni ambivalents, on peut dire que le recours à la contrainte externe serait bien le moyen le plus impropre qui soit.

Mais la correction la plus importante que j’ai dû apporter à une des mesures actives prescrites, et ce sur la base de mon expérience de ces dernières années, concerne la fixation d’un terme comme moyen de précipiter la fin du traitement. Vous savez que c’est mon ami Rank qui est à l’origine de cette proposition que j’ai acceptée sans réserves en raison de son résultat remarquable et dont j’ai recommandé de généraliser l’emploi dans un travail que nous avons rédigé en commun4. Mon expérience actuelle m’oblige à restreindre considérablement cette généralisation. Cet artifice technique reposait sur l’hypothèse qu’il y avait dans toute analyse, après une perlaboration suffisante des résistances et du passé pathogène, un stade où il ne restait plus qu’à détacher le patient de la cure et du médecin. Cela demeure vrai, mais je trouve excessive aujourd’hui notre seconde affirmation, à savoir que cette séparation doit obligatoirement emprunter la voie traumatique du préavis. Autant la fixation d’un terme, comme nous l’avons dit, a brillamment réussi dans certains cas, autant dans d’autres elle a échoué lamentablement. Il est apparu que même l’analyste expérimenté peut être porté dans son impatience à considérer prématurément le cas comme mûr pour le préavis. Quant au débutant, encore moins sûr de juger correctement de la situation, il se laissera entraîner très facilement à prendre des mesures autoritaires inopportunes. Je pense justement à un cas, une agoraphobie grave, où je me suis cru autorisé, au bout d’une année environ de travail analytique, à inciter le patient à des mesures actives, c’est-à-dire à des tentatives de sorties forcées. Celles-ci réussirent et firent faire de remarquables progrès à cette analyse qui stagnait depuis longtemps. Encouragé par ces résultats, je crus, considérant le matériel analytique, que le moment de la séparation était venu et je fixai un terme de six semaines au bout duquel, quoi qu’il advienne, je mettrais fin au traitement. Après avoir surmonté une phase négative, tout paraissait marcher à merveille quand, les toutes dernières semaines, il se produisit un retour inattendu des symptômes, dont je voulus me rendre maître en maintenant obstinément la date fixée pour la séparation. Mais je m’étais manifestement trompé dans mes calculs, autrement dit j’avais mal évalué les possibilités d’ancrage dont les symptômes disposaient encore, et le jour prévu pour la séparation arriva sans que le patient ait pu se résoudre à guérir. Il ne me restait donc plus qu’à reconnaître la faillite de mes prévisions et il m’a fallu un certain temps avant d’arriver à dissiper l’impression fâcheuse que fit sur moi cet incident en soulignant lourdement mon ignorance. Mais ce cas me permit de comprendre non seulement qu’on devait user du préavis avec une extrême prudence et à titre exceptionnel, mais aussi que cela pouvait se faire, comme pour toute autre mesure active, seulement en accord avec le patient et avec la possibilité d’y renoncer.

Entre temps Rank avait développé des vues qui s’appuyaient sur ses expériences de fixation de terme, ce qui l’avait amené à compléter la théorie des névroses. Selon lui, le traumatisme de la naissance constituait le fondement biologique des névroses en général et il pensait que dans le processus de guérison ce traumatisme devait se répéter et se régler dans des conditions plus favorables. Dans la mesure où cette théorie a plus ou moins déteint sur sa technique, elle va bien au-delà de ce que j’entendais par activité. Comme je l’ai exposé ailleurs, la technique active doit démarrer autant que possible sans présupposés et se borner à créer chez le patient des conditions psychiques qui permettent de faire surgir plus aisément le matériel dont on soupçonne l’existence. Malgré toute l’importance que j’accorde aux fantasmes d’angoisse de la naissance, si négligés avant Rank, je ne peux voir en ces fantasmes qu’un des repaires de l’angoisse de castration et de l’angoisse de parturition, qui sont autrement plus pénibles ; je ne vois donc aucune raison d’adapter l’activité à cette théorie particulière.

Il est d’emblée exclu de fixer un terme au patient qui pousse lui-même l’analyste à le faire, tout comme il est dangereux de dire d’avance au patient, même approximativement, son avis sur la durée possible du traitement ; on s’en abstiendra non seulement parce que notre estimation risque de se trouver démentie par les circonstances (nous ne pouvons en effet prévoir l’existence ou la nature des difficultés que nous aurons à combattre), mais aussi parce que nous fournissons ainsi une arme dangereuse à la résistance du patient. Si le patient sait qu’il n’a qu’un certain temps à persévérer pour échapper aux moments pénibles de l’analyse et pouvoir rester malade, il ne laissera certainement pas passer l’occasion ; tandis que la perspective d’une analyse en quelque sorte interminable le convaincra tôt ou tard que notre patience est plus grande que la sienne, ce qui le décidera finalement à abandonner ses dernières résistances.

Je saisis aussi cette occasion pour indiquer un contresens particulièrement grossier et apparemment assez répandu concernant l’activité. Freud, ainsi que moi-même, nous avons toujours utilisé le terme « actif » uniquement pour signifier que le patient doit parfois accomplir d’autres tâches que la communication de ce qui lui vient à l’esprit ; il n’a jamais été question que l’activité du médecin aille, d’une manière quelconque, au-delà de l’explication et de la charge éventuelle de représenter les intérêts du patient. L’analyste, donc, est et demeure inactif et seul le patient peut éventuellement être encouragé à accomplir certaines actions. On voit bien ainsi ce qui distingue l’analyste actif de l’hypnotiseur ou du suggestionneur ; il y a une autre différence, encore plus importante, c’est que dans la suggestion tout se résume à donner et à accomplir des directives ; tandis que dans l’analyse ce procédé sert uniquement d’adjuvant pour précipiter l’émergence d’un matériel nouveau dont l'interprétation reste, comme avant, la tâche principale de l’analyse. Ces précisions opposent un démenti à toutes les allusions tendancieuses concernant la déviation qu’impliquerait ma technique active. D’un autre côté, il me paraît un peu excessif de dire que l’activité, dans la mesure où elle est utilisée correctement, ne représente absolument rien de nouveau. En disant les choses ainsi, on est en quelque sorte plus royaliste que le roi ; Freud, pour sa part, trouve qu’il existe une différence de nuance entre mettre l’accent sur le facteur de répétition et tenter éventuellement d’en provoquer l’apparition.

Je suis maintenant en mesure de vous parler un peu de la manière dont les patients ont cherché à pousser à l’absurde la liberté d’action qui leur était offerte. En général, ils commencent par demander s’il leur est vraiment permis de crier tout fort pendant la séance d’analyse, de se lever de la chaise longue5 pour regarder l’analyste ou de déambuler dans la pièce, etc. On ne se laissera pas effrayer par ces menaces ; l’attitude de laisser faire est non seulement inoffensive mais peut favoriser la découverte de motions infantiles refoulées. Parfois les patients reproduisent les formes du désir d’exhibition propres à la prime enfance ou s’efforcent, naturellement en vain, de susciter la réprobation du médecin en réponse à leurs désirs manifestes d’onanisme ou d’incontinence. Avec les non psychotiques, on peut être certain qu’ils ne se permettront aucun acte dangereux pour eux ou pour le médecin6. En général, on peut formuler la limite de l’activité permise de la façon suivante : sont admis tous les modes d’expression qui n’obligent pas le médecin à sortir de son rôle d’observateur et de conseiller bienveillant. Il convient de laisser insatisfaits les désirs qu’a le patient d’obtenir des signes d’un contre-transfert positif ; en effet l’analyse n’a pas à faire le bonheur du patient pendant la cure par un traitement tendre et amical (pour ce qui est de ces demandes, il faut le renvoyer à la vie réelle après l’analyse), mais elle doit répéter les réactions du patient à la privation dans des conditions plus favorables qu’il n’a été possible dans l’enfance et corriger les troubles du développement dont on peut faire la reconstruction historique.

En disant que l’activité est toujours l’affaire du patient, je ne veux nullement réduire l’importance de ce que nous disions, Rank et moi, dans notre travail commun sur les interprétations plus hardies du matériel analytique dans le sens de la situation analytique ; au contraire, et je ne peux que le répéter ici, cela a représenté pour moi-même et pour mes analyses un progrès essentiel de prendre, sous l’impulsion de Rank, la relation du malade au médecin comme pivot du matériel analytique et de concevoir de prime abord chaque rêve, chaque geste, chaque acte manqué, toute détérioration ou amélioration de l’état du patient comme des expressions de la relation transférentielle et de la résistance. Alexander n’avait pas à nous objecter que transfert et résistance ont de tout temps constitué les fondements de l’analyse. En effet tout analyste débutant le sait bien. Mais s’il est incapable de voir la différence entre la méthode que nous proposons et celle beaucoup plus hésitante à cet égard qui a généralement été pratiquée jusqu’à présent, on peut supposer que, malgré tous ses dons, le sens des nuances n’est pas son fort ou que dans sa modestie il tient pour superflu de communiquer la conception avancée par nous qu’il semble avoir connue de tout temps. Ajoutons qu’en tout état de cause la priorité revient à Groddeck, qui avait l’habitude de demander quand l’état d’un de ses malades s’aggravait : « Qu’avez-vous contre moi ? Que vous ai-je fait î » Il affirmait qu’en résolvant ce problème il parvenait toujours à surmonter les aggravations ; par ailleurs ces artifices analytiques lui permettaient d’approfondir un peu plus la préhistoire du cas. Précisons enfin que la prise en considération de la situation analytique n’a qu’un rapport indirect avec l’activité et que l’attention marquée qu’on peut lui porter ne représente pas encore l’activité au sens que je donne à ce terme.

Pour éviter de vous ennuyer plus longtemps avec ces détails méthodologiques et par là vous donner l’impression fausse que la technique active n’a plus que des contre-indications, je vous dirai quelques mots — dans la mesure où le permet le temps qui m’a été imparti — de ce que je voudrais appeler les prolongements de l’activité. Dans mon dernier travail, j’ai beaucoup parlé des tensions musculaires, surtout sphinctériennes, dont je me servais dans certains cas pour accroître la tension. J’ai appris depuis qu’il est parfois utile de conseiller des exercices de détente et que ce mode de relaxation permet souvent de venir également à bout plus rapidement des tensions psychiques et des résistances à l’association. Inutile de vous dire que ces conseils n’ont d’utilité que pour l’analyse et qu’ils n’ont à voir avec les exercices physiques de contrôle de soi et de relaxation du yoga que dans la mesure où nous espérons mieux comprendre grâce à eux la psychologie de leurs adeptes.

Très tôt j’ai attiré l’attention sur l’importance des mots obscènes pour l’analyse7. Dans une première tentative pour appréhender psychanalytiquement le tic convulsif8, j’en vins entre autres à élucider partiellement l’étrange symptôme de la coprolalie. L’activité m’a fourni l’occasion de faire une étude détaillée des expressions verbales émotionnelles des malades, ce qui m’a permis de constater que non seulement tout cas de tic est une expression déformée de mots ou de gestes obscènes, d’injures scatologiques et aussi d’actes agressifs sadiques, mais encore que cette tendance existe à l’état latent dans tous les cas de bégaiement et chez presque tous les obsessionnels et qu’elle peut être tirée du refoulement par la technique active. Il s’est avéré que toute une série de cas d’impuissance et de frigidité ne guérissent pas tant que l’on n’a pas levé l’interdiction infantile de dire des mots obscènes et ce éventuellement pendant l’acte sexuel lui-même. Cette forme d’inhibition a pour pendant positif la compulsion à dire des mots obscènes pour parvenir à l’orgasme, compulsion que l’on pourrait considérer comme un nouveau type de perversion si elle n’était aussi extraordinairement répandue.

On ne contestera guère à ces observations le pouvoir d’accroître non seulement notre efficacité technique mais aussi notre savoir théorique. Et c’est justement à ces légers progrès de la connaissance que je dois la certitude que l’activité mérite peut-être encore de retenir l’attention en tant que méthode de travail. Je voudrais le démontrer à l’aide de quelques exemples.

J’ai expliqué partiellement un trouble relatif de la puissance sexuelle chez certains patients par une hypersensibilité peu commune de la muqueuse du gland. Ces patients se gardaient, encore qu’inconsciemment en général, de dénuder leur gland, de le dégager de l’enveloppe protectrice constituée par le prépuce ; pour eux, le moindre contact direct avec une surface rugueuse signifiait la castration et s’accompagnait des sentiments extrêmes de douleur et d’angoisse correspondants. S’il leur arrivait de se masturber, ils ne le faisaient jamais directement sur le gland mais en tirant sur le prépuce et en frottant les plis de la muqueuse du prépuce les uns contre les autres ou contre le gland. L’un d’entre eux avait l’habitude dans son enfance d’obtenir le plaisir sexuel en remplissant d’eau la cavité du prépuce ; un autre patient qui, comme les autres, avait aussi très peur des rapports sexuels, sans doute à cause du frottement inévitable, s’était entre autres fixé dans ses fantasmes sur une servante qui, tenant manifestement compte de sa sensibilité, l’avait aidé quand il était jeune à parvenir à l’orgasme en se bornant à souffler sur son gland en érection. Dans ce genre de cas, je crois avoir fait avancer l’analyse en conseillant au patient de maintenir toute la journée son prépuce retroussé derrière le corona du gland et de l’exposer aux frottements et aux contacts. Outre les progrès de l’analyse, cette mesure me valut — je crois — une meilleure compréhension de l’importance érotique du prépuce en général ; et même elle m’amena à faire l’hypothèse d’un érotisme spécifique du prépuce dans l’enfance, dont le développement paraît accompagner le stade phallique proprement dit et peut constituer un point de régression pour certains symptômes névrotiques. Tout cela est à même d’étayer mon hypothèse purement théorique concernant le caractère vaginal du prépuce9 ; je peux aussi maintenant me faire une idée plus claire du déplacement, postulé par Freud, de l’érotisme clitoridien de la femme sur le vagin. Le vagin est en quelque sorte un prépuce gigantesque qui reprend le rôle érogène du clitoris caché ; par analogie, je peux également me référer à certains jeux érotiques des garçons, qui consistent à pratiquer le coït pour ainsi dire dans le prépuce d’un autre garçon. J’ai communiqué ces faits à un ethnologue, le Dr Roheim, dans l'espoir qu’ils lui permettraient de jeter plus de lumière sur la signification psychologique de certains rites pubertaires, en particulier de la circoncision. La circoncision me parait en effet posséder un double aspect. D’une part, elle est, comme Freud l’a montré, un moyen de faire peur, un symbole du droit de castration paternel ; elle paraît d’autre part constituer une sorte de « thérapie active » des primitifs, qui se propose, en triomphant de l’angoisse de castration et de la sensibilité du gland, d’endurcir le pénis et l’homme, donc de préparer à l’activité sexuelle. S’il en est bien ainsi, le caractère des individus et des peuples circoncis ou non circoncis aura un développement différent, ce qui pourrait alors contribuer à expliquer le problème juif et l’antisémitisme. Malheureusement, je dois aussi vous communiquer ici la réflexion d’un jeune collègue qui avait vaguement entendu parler de ces recherches : « Je sais ce que c’est la technique active, on fait retrousser son prépuce au patient. » Pour finir, quelques mots de l’effet produit sur la conviction par l’élément de vécu favorisé par l’activité. Les maniaques de la réflexion et autres sceptiques incorrigibles, pour lesquels les explications psychanalytiques pouvaient atteindre tous les degrés du vraisemblable mais jamais celui de la certitude, si importante pour la guérison, parvenaient à cette certitude quand ils étaient amenés, grâce à la technique active et à l’exploitation de la situation analytique, à aimer enfin un être humain — l’analyste — sincèrement, c’est-à-dire sans ambivalence. Ce fait est tout aussi important, si ce n’est plus, sur le plan théorique que sur le plan pratique. Il implique qu’en réalité on ne peut jamais parvenir à la « conviction » par la voie de l’intelligence, qui est une fonction du Moi. Le solipsisme constitue le dernier mot, logiquement irréfutable, de la pure intellectualité du Moi sur la relation aux autres sujets ; selon cette théorie, on ne peut jamais mettre sur le même plan la réalité des autres êtres humains ou du monde extérieur et ses expériences propres, on peut seulement considérer les autres comme des fantômes plus ou moins animés ou des projections. Donc, quand Freud a ramené à l’inconscient cette même nature psychique que l’on ressent comme qualité de son Moi propre, il a fait en direction du positivisme un pas qui, du point de vue logique, est vraisemblable mais ne saurait être démontré. Je n’hésite pas à assimiler cette identification et les identifications que nous savons être la condition des transferts libidinaux. Elle mène finalement à une sorte de personnification ou de conception animiste du monde environnant tout entier. Considéré sous l’angle logico-intellectuel, tout cela est de nature « transcendante ». Or nous avons été amenés à remplacer ce terme à résonance mystique par des expressions comme « transfert » ou « amour » et à affirmer hardiment que la connaissance d'une partie de la réalité, peut-être la plus importante, ne peut devenir une conviction par la voie intellectuelle mais seulement dans la mesure où elle est conforme au vécu affectif. Je m'empresse d’ajouter, pour ne pas laisser triompher plus longtemps les adversaires de la connaissance et de la science, que la connaissance de l'importance de l’élément émotionnel est elle-même une connaissance et que par conséquent nous n’avons pas à craindre pour l’avenir de la science. Je me sens personnellement tout à fait converti au positivisme freudien et je préfère voir en vous, qui êtes assis devant moi et m’écoutez, non des représentations de mon Moi mais des êtres réels auxquels je peux m’identifier. Je suis incapable de vous le démontrer logiquement et si j’en suis malgré tout convaincu, je le dois à un facteur émotionnel, — si vous voulez —, au transfert.

Tout cela parait n’avoir aucun rapport sinon très lointain avec la « technique active » ; pourtant la tendance à la répétition, qui est renforcée par l’activité, a été pour moi le moyen de parvenir non seulement à faire progresser la pratique psychanalytique mais encore la théorie. Ainsi après avoir tenté de vous montrer honnêtement l’envers de l’activité et ses contre-indications, je me suis senti obligé de vous faire part aussi de quelques-uns de ses avantages. À vrai dire, je cours le risque, comme mon ami Eitingon me l’a dit, d’être comparé à Bileam qui vint pour maudire les juifs — et qui les bénit.


1 « Prolongements de la technique active en psychanalyse » (1921), Psychanalyse III.

2 « Les fantasmes provoqués » (1924), Psychanalyse III.

3 À vrai dire, j'y faisais déjà allusion au Congrès de La Haye.

4 « Perspectives de la psychanalyse », Psychanalyse III.

5 En français dans le texte.

6 Au demeurant, la psychiatrie a parfois souligné l’utilité de la méthode de  « défoulement » avec les psychotiques.

7 Ferenczi, « Les mots obscènes », Psychanalyse I.

8 Ferenczi, « Considérations psychanalytiques sur les tics », Psychanalyse III.

9 Cf. « Thalassa », Psychanalyse III.