Le processus de la formation psychanalytique1

C’est une grande joie et un grand honneur pour moi de pouvoir parler de la psychanalyse, dans la capitale espagnole, devant une assistance aussi éminente. J’ai l’impression de contribuer ainsi à combler une partie de la dette que nous, hommes d’Europe centrale, avons contractée envers le génie hispanique, pour tout le plaisir que nous a dispensé son art et sa littérature. Néanmoins, il est vrai que je vous apporte quelque chose qui n’est pas pour vous entièrement nouveau. L’excellente traduction que nous devons à l’enthousiasme et au zèle de M. Lopes-Ballisteros vous a permis de lire les œuvres de Freud, le grand maître de cette science, dans une édition presque complète. Aujourd’hui, j’aborderai donc plutôt quelques problèmes pratiques.

Comment peut-on étudier la psychanalyse ? Qui peut prétendre au titre de psychanalyste, capable de comprendre les problèmes et les conflits du psychisme, jusque dans ses couches les plus profondes, et de trouver une solution pratique aux difficultés de la vie psychique pathologique ou normale ? Cette façon de poser le problème vous surprendra peut-être ; car vous avez l’habitude de penser que les théories scientifiques les plus complexes sont accessibles par la lecture des ouvrages y afférant et par la fréquentation des cours universitaires et séminaires qui en traitent. Le passage d’un certain nombre d’examens rigoureux vous donne le droit de pratiquer la profession de juriste, de médecin, de pédagogue ou d’ethnologue. Dans les branches scientifiques, purement logiques et mathématiques, il suffit de prendre pour base certaines données fondamentales évidentes et incontestables sur lesquelles on peut édifier un savoir solidement étayé ; dans les sciences naturelles, il s’y ajoute une pratique : l’observation et l’expérimentation. Par contre, l’expérience psychanalytique montre que, pour pratiquer le métier de psychologue, il ne suffit pas d’établir un rapport logique entre les connaissances et les données expérimentales, il est indispensable d’effectuer une étude approfondie de notre propre personnalité et une observation rigoureuse de nos motions psychiques et affectives. C’est cette éducation à la connaissance et à la maîtrise de soi qui constitue l’essentiel de la formation analytique, sa condition sine qua non ; la formation théorique et pratique ne peut venir qu’ensuite. La psychanalyse est encore plus exigeante à cet égard que l’astronomie. L’observateur du ciel étoilé doit connaître toutes les particularités de sa vue et les adapter à la normale, sinon ses observations seraient dépourvues de toute valeur. En psychologie, l’importance du facteur personnel est encore plus considérable ; la psychanalyse s’intéresse essentiellement aux connaissances introspectives et subjectives ; mais, pour comprendre le matériel psychique recueilli par autrui, nous sommes obligés de procéder par rapprochements avec nos propres processus psychiques et intellectuels.

Nous savons que l’extraordinaire progrès de la biologie a entraîné une dévalorisation de tout ce qui est psychique ; sur le plan scientifique, un des principaux mérites de Freud est de s’être courageusement opposé aux excès des fanatiques de l’objectivité, et d’avoir pris en compte la réalité psychique en même temps que la réalité physique. Lors de mon séjour en Amérique, il y a deux ans, le Dr. Watson, représentant des behaviouristes, m’a invité à un duel intellectuel. Il soutenait la thèse qu’il était parfaitement inutile de prêter attention aux altérations accessibles par l’introspection, mais qu’il suffisait de décrire l’activité et le comportement des êtres vivants, animaux ou humains, en les considérant comme des ensembles de réflexes et de tropismes. Invité à donner un exemple, le Dr. Watson décrivit le réflexe de terreur observé chez la souris blanche et chez le jeune enfant en réaction à un bruit imprévu. Je fus amené à lui répondre que, pour conclure à l’effet de terreur à partir du réflexe de fuite, il s’était certainement référé à ce que lui-même éprouvait dans la même situation ; à partir de l’auto-observation, il avait donc logiquement déduit la possibilité de faire des comparaisons. Le behaviouriste n’est qu’un explorateur déguisé du psychisme.

Freud ne tombe pas dans l’autre extrême, il ne nie pas la nécessité et l’importance de la recherche objective, mais il note que l’accumulation des faits subjectifs peut aussi aboutir à des résultats scientifiques valables ; il ajoute même qu’un facteur causal, du domaine de la pensée, des affects ou de l’action, n’est intelligible que par identification à l’autre. En d’autres termes, l’analyste doit être capable de reconstituer les émotions, les pensées, les actes d’une autre personne, qu’elle soit malade ou non, à partir du matériel associatif fourni par celle-ci. Même avant Freud, cette sorte d’artistes existaient : on les appelait connaisseurs de l’âme humaine. Mais la psychanalyse de Freud a transformé cet art en science, accessible à tout esprit pensant, et non plus le seul privilège de quelques élus. Cependant, il est certain que, pour que ce savoir devienne conviction, il faut passer par l’expérience personnelle, c’est-à-dire par une analyse personnelle.

Je crains que vous ne me demandiez avec inquiétude si le futur analyste est tenu de devenir lui-même névrosé, malade mental, criminel ou enfant pour comprendre et soigner de tels sujets ? Je déplore d’avoir à répondre par l’affirmative, mais j’ajoute aussitôt pour vous rassurer qu’il ne faut pas y voir une corruption de la psyché par l’analyse. Car une des plus extraordinaires découvertes de la psychanalyse est la survivance en nous, à l’état refoulé, des divers modes de réaction infantiles et primitifs de la psyché, comme les anneaux dans un tronc d’arbre sous l'écorce, que la psychanalyse peut ramener à la conscience. Qu’il vous suffise d’évoquer les hallucinations confuses, et souvent amorales, de vos propres rêves, pour vous convaincre qu’il vous arrive de sentir et de penser comme des malades mentaux ; certaines formes atténuées d’angoisse ou de compulsions, que l’on rencontre pratiquement chez tout le monde, et qui passent en général inaperçues, ont la même origine et la même nature que les symptômes névrotiques ; qui peut affirmer ne jamais s’être surpris, au cours d’un rêve éveillé, à avoir des pensées qui, s’il passait aux actes, le feraient aussitôt classer parmi les criminels ? Si vous posiez la question : en quoi un citoyen honorable diffère-t-il d’un criminel, je pourrais vous répondre : en ceci, qu’il peut parfaitement maîtriser ses pulsions primitives. Quant au caractère infantile, n’est-il pas vrai que si nous laissons tomber le masque des conventions, notre naïveté infantile, notre humeur ludique surgissent immédiatement, ainsi que notre cruauté infantile et notre sauvagerie ? La méthode psychanalytique aide le futur analyste à découvrir, le plus possible, et à maîtriser l’inconscient. Pour y parvenir, notre principal moyen est l’association libre : l’expression, sans aucune sélection préalable, de toutes les idées, émotions, motions intellectuelles auxquelles nous n’accordons en général aucune attention et que nous n’avons certainement jamais communiquées à autrui. L’analyste ou le pédagogue-analyste, non inhibé par ses propres conflits, fait surgir au moyen du matériel associatif la partie oubliée du passé qui gît dans le lit de la psyché comme l’Atlantide au fond des océans pour, maintenant, refaire surface. L’Interprétation des rêves, de Freud, un authentique travail d’artiste, fournit un moyen complémentaire pour combler les lacunes de la mémoire.

Ici, vous pourriez me demander s’il n’est pas possible d’accomplir ce travail seul, sans guide ? En fait, c’est possible, mais jusqu’à un point donné seulement ; la valeur de l’auto-analyse ne peut pas se comparer à celle d’un travail fait avec l’aide d’un autre. Nous savons même pourquoi. Le refoulement, qui provoque l’amnésie infantile, est un symptôme social : la réaction de l’individu aux mesures éducatives de l’entourage. Seule une version revue et corrigée de cette éducation, c’est-à-dire un complément d’éducation, peut aider à déceler et à réparer les erreurs éducatives qui n’ont pas pu être évitées dans un premier temps. Dans le transfert, le sujet en analyse s’efforce de reporter sur la personne de l’analyste tous ses sentiments d’amour et de haine ; le phénomène du transfert existe dans toutes les relations, même non analytiques, comme par exemple celle entre maître et élève, médecin et malade, mais on n’y a jamais prêté l’attention qu’il mérite. Dans l’auto-analyse, la résistance, c’est-à-dire le déplaisir à admettre des vérités désagréables, ne peut être surmontée que dans une certaine mesure. Pour la vaincre, il faut que quelqu’un assiste l’analysant, avec fermeté et tact. Après avoir perlaboré les associations, et exploité au mieux le transfert, dévoilé et réduit les tendances à la résistance, il faut aussi libérer le candidat-analyste de la relation personnelle qui le lie à nous, il faut le rendre indépendant ; cette mesure n’est jamais pratiquée dans les autres formes de psychothérapie (hypnose, suggestion).

Comme vous le voyez, cette méthode de formation rappelle la formation professionnelle de l’artisan. L’apprenti doit d’abord s’approprier les tours de main du maître, subir son influence éducative ; devenu compagnon, mais toujours surveillé et contrôlé, il doit essayer de faire l’expérience du travail indépendant.

Dans la formation analytique, ce deuxième temps est représenté par l'analyse dite « sous contrôle ». L’élève se voit confier quelques analyses ; il travaille seul, mais périodiquement va rendre compte de son travail à son formateur, qui peut attirer son attention sur d’éventuelles erreurs techniques, le conseiller quant à la façon de mener la cure. Le contrôle est poursuivi jusqu’au moment où l’élève est capable de travailler seul. Pendant cette période de compagnonnage, il doit également acquérir un savoir théorique, par la lecture des ouvrages où Freud et ses disciples ont consigné les résultats déjà obtenus.

Je vous dirai à présent où trouver les écoles qui offrent ce triple programme de formation, et permettent d’obtenir le titre de maître. Voici dix-huit ans, s’est constituée sur mon initiative l'Association Internationale de Psychanalyse ; elle regroupe tous ceux qui s’intéressent à la psychanalyse et se donnent pour tâche de préserver, de leur mieux, la pureté de la psychanalyse selon Freud et de la développer en tant que discipline scientifique à part. En fondant cette Association, j’avais pris pour principe de n’y admettre que ceux qui adhéraient aux thèses fondamentales de la psychanalyse (aujourd’hui, l’analyse personnelle fait également partie des conditions d’admission). Je croyais, et je crois encore, qu’une discussion féconde n’est possible qu’entre tenants d’une même ligne de pensée ; ceux qui ont pris pour point de départ d’autres principes de base auraient avantage à disposer d’un centre d’activité propre. Ce principe, que nous continuons à appliquer aujourd’hui, nous a valu le qualificatif, pas nécessairement flatteur, d’orthodoxes, terme auquel on a injustement accolé le sens de réactionnaire. Cependant, il est bien démontré que le progrès aussi déclenche des schismes et des révoltes, où les jeunes se montrent souvent plus réactionnaires que les vieux. Il y a deux déviations qui s’écartent de Freud, que je suis obligé de stigmatiser comme réactionnaires sur le plan scientifique. L’une, liée au nom de Jung, opère un retour vers le mysticisme qui nous paraissait dépassé ; l’autre, la « psychologie individuelle », se rapproche des behavioristes en rejetant la psychologie, pour attendre le salut d’une nouvelle organisation sociale. L’Association freudienne orthodoxe a fondé de nombreuses filiales dans différents pays comme la Hongrie, l’Autriche, l’Allemagne, la Hollande, l’Angleterre, la Suisse ; les États-Unis, la France, la Russie, l’Inde et le Japon ont également constitué des associations. Sur la proposition du Dr. Eitingon, l’association-sœur allemande a également créé un Institut de formation avec des comités de formation, mettant ainsi en place les conditions d’une formation régulière. De tels instituts n’existent actuellement qu’à Berlin, Vienne, Londres et Budapest.

Les sacrifices que l’élève s’impose en vue de sa formation sont considérables ; après avoir obtenu tel ou tel diplôme, il lui faut demeurer, deux ou trois ans de plus, dans une des villes que je viens de citer et consacrer au moins la moitié de ce temps exclusivement à son analyse personnelle qui lui prendra une heure chaque jour. D’ici quelque temps, cette exigence sera moins difficile à remplir, car bientôt tout centre culturel possédera son propre institut. Au début, la psychanalyse a surtout trouvé bon accueil auprès des Germains, des Anglo-Saxons et des Hongrois. Il n’y a pas plus de quinze ans, de distingués psychiatres de l’Université de Bordeaux exposaient, avec force détails, dans leur critique de la méthode analytique, pourquoi celle-ci était incompatible avec l’esprit latin et n’en serait donc jamais acceptée. J’avais répondu à l’époque que les différences nationales et raciales n’avaient rien à faire en matière scientifique. Si les lois de la physique ou de la psychologie étaient valables, elles l’étaient autant en Allemagne qu’en Palestine ou en France ; si elles ne l’étaient pas, il fallait les exterminer partout sur le globe. Vous apprendrez avec intérêt que le peuple latin de France fait montre d’une curiosité croissante — fût-elle tardive — pour la psychanalyse. Le Professeur Claude, titulaire de la chaire de psychiatrie à la Faculté de Paris, sympathise avec notre science ; un de ses assistants, le Dr. Laforgue, a fondé le groupe de Paris, dont la vice-présidente, Marie, Princesse de Grèce, née Bonaparte, vient d’accorder une importante subvention à notre compatriote, l’ethnologue hongrois, le Dr. Géza Roheim, pour effectuer, en Australie Centrale, une étude psychanalytique des peuples les plus primitifs du monde.

J’espère que, malgré la résistance latine qui existe aussi chez vous, un groupe se constituera autour de M. Ballisteros, pour que l’analyse puisse se développer, dans ce pays, sans dépendre d’une aide étrangère.

On vient de m’apprendre qu’un groupe analytique a été fondé par un ethnologue analyste et par un juriste. Vous pourriez en manifester quelque surprise et demander si l’analyse n’appartient pas à la science médicale ? Je répondrai par la négative ; l’analyse est une nouvelle psychologie qu’il faudrait enseigner dans tous les domaines où il est question de psyché humaine. Quoi qu’il en soit, son champ d’application principal est constitué par les troubles névrotiques et psychotiques qui présentent un tableau déformé des activités psychiques peu visibles chez le sujet normal, fournissant ainsi une possibilité unique de se familiariser avec la science analytique. Il n’est pas nécessaire d’être médecin pour comprendre ces mécanismes. Jusqu’à présent, aucun rapport n’a été établi entre l’organisme physique et l’anatomie cérébrale d’une part, la psychiatrie et la science des névroses d’autre part, malgré la grande qualité des résultats obtenus dans le domaine organique. Pour cette raison, tout sociologue, pédagogue ou criminologue trouvera la voie ouverte pour lui permettre de se familiariser avec l’analyse, même s’il ne possède pas de formation biologique approfondie. J’irai même plus loin : dans un avenir plus éloigné, je serais prêt à exiger que tout père ou mère de famille acquière une formation analytique, car le sort des générations futures repose en leurs mains.

Ce n’est pas seulement l’esprit latin qui considère la psychanalyse d’un mauvais œil, c’est également le cas de l’esprit officiel qui règne dans les Facultés. Les psychiatres commencent seulement, avec plus de trente années de retard, avec les premières expériences primitives, dites cathartiques, de Breuer et Freud, qui désormais sont, de loin, dépassées. Notre gratitude va aux écrivains et aux artistes qui ne sont pas inhibés par la pensée traditionnelle. C’est leur intérêt et leur compréhension qui ont défendu la psychanalyse contre les savants qui risquaient de la mener à sa perte. Aujourd’hui, les savants eux-mêmes en sont venus à nous tendre une main amicale, justifiant l’espoir qu’ils viendront bientôt, en compagnie d’autres intellectuels, se joindre à nous pour travailler sur cette nouvelle psychologie.


1 Extrait d’un cycle de conférences tenu à Madrid, en 1928.