Préface

Il est question dans ce livre de l’espace, du langage et de la mort ; il est question du regard.

Vers le milieu du XVIIIe siècle, Pomme soigna et guérit une hystérique en lui faisant prendre « des bains de 10 à 12 heures par jour, pendant dix mois entiers ». Au terme de cette cure contre le dessèchement du système nerveux et la chaleur qui l’entretenait, Pomme vit des « portions membraneuses semblables à des morceaux de parchemin trempé… se détacher par de légères douleurs et sortir journellement avec les urines, l’uretère du côté droit se dépouiller à son tour et sortir tout entier par la même voie ». Il en fut de même « pour les intestins qui, dans un autre temps, se dépouillèrent de leur tunique interne que nous vîmes sortir par le rectum. L’œsophage, la trachée artère, et la langue s’étaient dépouillées à leur tour ; et la malade nous avait rejeté différentes pièces soit par le vomissement soit par l’expectoration »1.

Et voici comment, moins de cent ans plus tard, un médecin perçoit une lésion anatomique de l’encéphale et de ses enveloppes ; il s’agit des « fausses membranes » qu’on trouve fréquemment chez les sujets atteints de « méningite chronique » : « Leur surface externe appliquée sur le feuillet arachnoïdien de la dure-mère est adhérente à ce feuillet, tantôt d’une manière très lâche, et alors on les sépare facilement, tantôt d’une manière ferme et intime et dans ce cas il est quelquefois très difficile de les détacher. Leur surface interne est seulement contiguë à l’arachnoïde, avec laquelle elle ne contracte aucune union… Les fausses membranes sont souvent transparentes surtout lorsqu’elles sont très minces ; mais ordinairement elles ont une couleur blanchâtre, grisâtre, rougeâtre et plus rarement jaunâtre, brunâtre cl noirâtre. Cette matière offre fréquemment des nuances différentes suivant les parties de la même membrane. L’épaisseur de ces productions accidentelles varie beaucoup ; elles sont parfois d’une ténuité telle qu’on pourrait les comparer à une toile d’araignée… L’organisation des fausses membranes présente également beaucoup de différences : celles qui sont minces sont couenneuses, semblables aux pellicules albumineuses des œufs et sans structure propre distincte. Les autres offrent souvent sur une de leurs faces des traces de vaisseaux sanguins entrecroisés en divers sens et injectés. Elles sont souvent réductibles en lames superposées entre lesquelles sont assez fréquemment interposés des caillots d’un sang plus ou moins décoloré »2.

Entre le texte de Pomme qui portait à leur forme dernière les vieux mythes de la pathologie nerveuse et celui de Bayle qui décrivait, pour un temps dont nous ne sommes pas encore sortis, les lésions encéphaliques de la paralysie générale, la différence est infime et totale. Totale pour nous, puisque chaque mot de Bayle, en sa précision qualitative, guide notre regard dans un monde de constante visibilité, alors que le texte précédent nous parle le langage, sans support perceptif, des fantasmes. Mais cet évident partage, quelle expérience fondamentale peut l’instaurer en deçà de nos certitudes, là où elles naissent et se justifient ? Qui peut nous assurer qu’un médecin du XVIIIe siècle ne voyait pas ce qu’il voyait, mais qu’il a suffi de quelques dizaines d’années pour que les figures fantastiques se dissipent et que l’espace libéré laisse venir jusqu’aux yeux la franche découpe des choses ?

Il n’y a pas eu de « psychanalyse » de la connaissance médicale, ni de rupture plus ou moins spontanée des investissements imaginaires ; la médecine « positive » n’est pas celle qui a fait un choix « objectal » porté enfin sur l’objectivité elle-même. Toutes les puissances d’un espace visionnaire par où communiquaient médecins et malades, physiologistes et praticiens (nerfs tendus et tordus, sécheresse ardente, organes durcis ou brûlés, nouvelle naissance du corps dans l’élément bénéfique de la fraîcheur et des eaux) n’ont pas disparu ; elles ont été déplacées plutôt et comme encloses dans la singularité du malade, du côté de cette région des « symptômes subjectifs » qui définit pour le médecin non plus le mode de la connaissance mais le monde des objets à connaître. Le lien fantastique du savoir et de la souffrance, loin d’être rompu, est assuré par une voie plus complexe que la simple perméabilité des imaginations ; la présence de la maladie dans le corps, ses tensions, ses brûlures, le monde sourd des entrailles, tout l’envers noir du corps que tapissent de longs rêves sans yeux sont à la fois contestés dans leur objectivité par le discours réducteur du médecin et fondés comme autant d’objets pour son regard positif. Les figures de la douleur ne sont pas conjurées au bénéfice d’une connaissance neutralisée ; elles ont été redistribuées dans l’espace où se croisent les corps et les regards. Ce qui a changé, c’est la configuration sourde où le langage prend appui, le rapport de situation et de posture entre ce qui parle et ce dont on parle.

Quant au langage lui-même, à partir de quel moment, de quelle modification sémantique ou syntactique, peut-on reconnaître qu’il s’est mué en discours rationnel ? Quelle ligne décisive est donc tracée entre une description qui peint des membranes comme des « parchemins trempés » et cette autre, non moins qualitative, non moins métaphorique qui voit, étalées sur les enveloppes du cerveau, comme des pellicules de blanc d’œuf ? Les feuillets « blanchâtres » et « rougeâtres » de Bayle sont-ils, pour un discours scientifique, de valeur différente, de solidité et d’objectivité plus denses que les lamelles racornies décrites par les médecins du XVIIIe siècle ? Un regard un peu plus méticuleux, un parcours verbal plus lent et mieux appuyé sur les choses, des valeurs épithétiques fines, parfois un peu brouillées, n’est-ce pas simplement, dans le langage médical, la prolifération d’un style qui depuis la médecine galénique a tendu, devant le gris des choses et de leurs formes, des plages de qualités ?

Pour saisir la mutation du discours quand elle s’est produite, il faut sans doute interroger autre chose que les contenus thématiques ou les modalités logiques, et s’adresser à cette région où les « choses » et les « mots » ne sont pas encore séparés, là où s’appartiennent encore, au ras du langage, manière de voir et manière de dire. Il faudra questionner la distribution originaire du visible et de l’invisible dans la mesure où elle est liée au partage de ce qui s’énonce et de ce qui est tu : alors apparaîtra, en une figure unique, l’articulation du langage médical et de son objet. Mais de préséance, il n’y en a point pour qui ne se pose pas de question rétrospective ; seule mérite d’être portée dans un jour à dessein indifférent la structure parlé du perçu, cet espace plein au creux duquel le langage prend son volume et sa mesure. Il faut se placer, et, une fois pour toutes, se maintenir au niveau de la spatialisation et de la verbalisation fondamentales du pathologique, là où prend naissance et se recueille le regard loquace que le médecin pose sur le cœur vénéneux des choses.

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La médecine moderne a fixé d’elle-même sa date de naissance vers les dernières années du XVIIIe siècle. Quand elle se prend à réfléchir sur elle-même, elle identifie l’origine de sa positivité à un retour, par-delà toute théorie, à la modestie efficace du perçu. En fait, cet empirisme présumé repose non sur une redécouverte des valeurs absolues du visible, non sur l’abandon résolu des systèmes et de leurs chimères, mais sur une réorganisation de cet espace manifeste et secret qui fut ouvert lorsqu’un regard millénaire s’est arrêté sur la souffrance des hommes. Le rajeunissement de la perception médicale, l’illumination vive des couleurs et des choses sous le regard des premiers cliniciens n’est pourtant pas un mythe ; au début du XIXe siècle, les médecins ont décrit ce qui, pendant des siècles, était resté au-dessous du seuil du visible et de l’énonçable ; mais ce n’est pas qu’ils se soient remis à percevoir après avoir trop longtemps spéculé, ou à écouter la raison mieux que l’imagination ; c’est que le rapport du visible à l’invisible, nécessaire à tout savoir concret, a changé de structure et fait apparaître sous le regard et dans le langage ce qui était en deçà et au-delà de leur domaine. Entre les mots et les choses, une alliance nouvelle s’est nouée, faisant voir et dire, et parfois dans un discours si réellement « naïf » qu’il paraît se situer à un niveau plus archaïque de rationalité, comme s’il s’agissait d’un retour à un regard enfin matinal.

En 1764, J. F. Meckel avait voulu étudier les altérations de l’encéphale dans un certain nombre d’affections (apoplexie, manie, phtisie) ; il avait utilisé la méthode rationnelle de la pesée des volumes égaux et de leur comparaison pour déterminer quels secteurs du cerveau étaient desséchés, quels autres engorgés et dans quelles maladies. La médecine moderne n’a à peu près rien retenu de ces recherches. La pathologie de l’encéphale a inauguré pour nous sa forme « positive » lorsque Bichat et surtout Récamier et Lallemand utilisèrent le fameux « marteau terminé par une surface large et mince. En procédant à petits coups, le crâne étant plein, il ne peut en résulter d’ébranlement susceptible de produire des désordres. Il vaut mieux commencer par sa partie postérieure, parce que, quand l’occipital reste seul à casser, il est souvent si mobile que les coups portent à faux… Chez les enfants très jeunes, les os sont trop souples pour être cassés, trop minces pour être sciés ; il faut les couper avec des ciseaux forts »3. Alors le fruit s’ouvre : sous la coque méticuleusement éclatée, quelque chose apparaît, masse molle et grisâtre, enveloppée de peaux visqueuses à nervure de sang, triste pulpe fragile en quoi rayonne, enfin libéré, enfin donné au jour, l’objet du savoir. L’agilité artisanale du casse-crâne a remplacé la précision scientifique de la balance, et pourtant c’est en celle-là que notre science depuis Bichat se reconnaît ; le geste précis, mais sans mesure qui ouvre pour le regard la plénitude des choses concrètes, avec le quadrillage menu de leurs qualités, fonde une objectivité plus scientifique pour nous que les médiations instrumentales de la quantité. Les formes de la rationalité médicale s’enfoncent dans l’épaisseur merveilleuse de la perception, en offrant comme visage premier de la vérité le grain des choses, leur couleur, leurs taches, leur dureté, leur adhérence. L’espace de l’expérience semble s’identifier au domaine du regard attentif, de cette vigilance empirique ouverte à l’évidence des seuls contenus visibles. L’œil devient le dépositaire et la source de la clarté ; il a pouvoir de faire venir au jour une vérité qu’il ne reçoit que dans la mesure où il lui a donné le jour ; en s’ouvrant, il ouvre le vrai d’une ouverture première : flexion qui marque, à partir du monde de la clarté classique, le passage des « Lumières » au XIXe siècle.

Pour Descartes et Malebranche, voir, c’était percevoir (et jusque sous les espèces les plus concrètes de l’expérience : pratique de l’anatomie chez Descartes, observations microscopiques chez Malebranche) ; mais il s’agissait, sans dépouiller la perception de son corps sensible, de la rendre transparente pour l’exercice de l’esprit : la lumière, antérieure à tout regard, était l’élément de l’idéalité, l’inassignable lieu d’origine où les choses étaient adéquates à leur essence et la forme selon laquelle elles la rejoignaient à travers la géométrie des corps ; parvenu à sa perfection, l’acte de voir se résorbait dans la figure sans courbe ni durée de la lumière. À la fin du XVIIIe siècle, voir consiste à laisser à l’expérience sa plus grande opacité corporelle ; le solide, l’obscur, la densité des choses closes sur elles-mêmes ont des pouvoirs de vérité qu’ils n’empruntent pas à la lumière, mais à la lenteur du regard qui les parcourt, les contourne et peu à peu les pénètre en ne leur apportant jamais que sa propre clarté. Le séjour de la vérité dans le noyau sombre des choses est paradoxalement lié à ce pouvoir souverain du regard empirique qui met leur nuit, à jour. Toute la lumière est passée du côté du mince flambeau de l’œil qui tourne maintenant autour des volumes et dit, dans ce chemin, leur lieu et leur forme. Le discours rationnel s’appuie moins sur la géométrie de la lumière que sur l’épaisseur insistante, indépassable de l’objet : en sa présence obscure mais préalable à tout savoir, se donnent la source, le domaine et la limite de l’expérience. Le regard est passivement lié à cette passivité première qui le voue à la tâche infinie de la parcourir en son entier et de la maîtriser.

Il appartenait à ce langage des choses et à lui seul sans doute d’autoriser à propos de l’individu un savoir qui ne fût pas simplement d’ordre historique ou esthétique. Que la définition de l’individu soit un labeur infini n’était plus un obstacle pour une expérience qui, en acceptant ses propres limites, prolongeait sa tâche dans l’illimité. La qualité singulière, l’impalpable couleur, la forme unique et transitoire, en acquérant le statut de l’objet, ont pris son poids et sa solidité. Aucune lumière ne pourra plus les dissoudre dans les vérités idéales ; mais l’application du regard, tour à tour, les éveillera et les fera valoir sur fond d’objectivité. Le regard n’est plus réducteur, mais fondateur de l’individu dans sa qualité irréductible. Et par là il devient possible d’organiser autour de lui un langage rationnel. L’objet du discours peut aussi bien être un sujet, sans que les figures de l’objectivité soient pour autant altérées. C’est cette réorganisation formelle et en profondeur, plus que l’abandon des théories et des vieux systèmes, qui a ouvert la possibilité d’une expérience clinique ; elle a levé le vieil interdit aristotélicien : on pourra enfin tenir sur l’individu un discours à structure scientifique.

Cet accès à l’individu, nos contemporains y voient l’instauration d’un « colloque singulier » et la formulation la plus serrée d’un vieil humanisme médical, aussi vieux que la pitié des hommes. Les phénoménologies acéphales de la compréhension mêlent à cette idée mal jointe le sable de leur désert conceptuel ; le vocabulaire faiblement érotisé de la « rencontre » et du « couple médecin-malade » s’exténue à vouloir communiquer à tant de non-pensée les pâles pouvoirs d’une rêverie matrimoniale. L’expérience clinique – cette ouverture, première dans l’histoire occidentale, de l’individu concret au langage de la rationalité, cet événement majeur dans le rapport de l’homme à lui-même et du langage aux choses – a vite été prise pour un affrontement simple, sans concept, d’un regard et d’un visage, d’un coup d’œil et d’un corps muet, sorte de contact préalable à tout discours et libre des embarras du langage, par quoi deux individus vivants sont « encagés » dans une situation commune mais non réciproque. Dans ses dernières secousses, la médecine dite libérale invoque à son tour en faveur d’un marché ouvert les vieux droits d’une clinique comprise comme contrat singulier et pacte tacite passé d’homme à homme. On prête même à ce regard patient le pouvoir de rejoindre, par addition mesurée de raisonnement – ni trop, ni trop peu –, la forme générale de tout constat scientifique : « Pour pouvoir proposer à chacun de nos malades un traitement parfaitement adapté à sa maladie et à lui-même, nous cherchons à avoir de son cas une idée objective et complète, nous rassemblons dans un dossier qui lui est personnel (son « observation ») la totalité des renseignements dont nous disposons sur lui. Nous « l’observons » de la même manière que nous observons les astres ou une expérience de laboratoire »4.

Les miracles ne sont point si faciles : la mutation qui a permis et qui, tous les jours, permet encore que le « lit » du malade devienne champ d’investigation et de discours scientifiques n’est pas le mélange, tout à coup déflagrant, d’une vieille habitude avec une logique plus ancienne encore, ou celle d’un savoir avec le bizarre composé sensoriel d’un « tact », d’un « coup d’œil » et d’un « flair ». La médecine comme science clinique est apparue sous des conditions qui définissent, avec sa possibilité historique, le domaine de son expérience et la structure de sa rationalité. Elles en forment l’a priori concret qu’il est possible maintenant de faire venir au jour, peut-être parce qu’une nouvelle expérience de la maladie est en train de naître, offrant sur celle qu’elle repousse dans le temps la possibilité d’une prise historique et critique.

Mais un détour ici est nécessaire pour fonder ce discours sur la naissance de la clinique. Discours étrange, je le veux bien, puisqu’il ne veut s’appuyer ni sur la conscience actuelle des cliniciens, ni même sur la répétition de ce qu’autrefois ils ont pu dire.

Il est bien probable que nous appartenons à un âge de critique dont l’absence d’une philosophie première nous rappelle à chaque instant le règne et la fatalité : âge d’intelligence qui nous tient irrémédiablement à distance d’un langage originaire. Pour Kant, la possibilité d’une critique et sa nécessité étaient liées, à travers certains contenus scientifiques, au fait qu’il y a de la connaissance. Elles sont liées de nos jours – et Nietzsche le philologue en témoigne – au fait qu’il y a du langage et que, dans les paroles sans nombre prononcées par les hommes — qu’elles soient raisonnables ou insensées, démonstratives ou poétiques – un sens a pris corps qui nous surplombe, conduit notre aveuglement, mais attend dans l’obscurité notre prise de conscience pour venir à jour et se mettre à parler. Nous sommes voués historiquement à l’histoire, à la patiente construction de discours sur les discours, à la tâche d’entendre ce qui a été déjà dit.

Est-il fatal pour autant que nous ne connaissions d’autre usage de la parole que celui du commentaire ? Ce dernier, à vrai dire, interroge le discours sur ce qu’il dit et a voulu dire ; il cherche à faire surgir ce double fond de la parole, où elle se retrouve en une identité à elle-même qu’on suppose plus proche de sa vérité ; il s’agit, en énonçant ce qui a été dit, de redire ce qui n’a jamais été prononcé. Dans cette activité de commentaire qui cherche à faire passer un discours resserré, ancien et comme silencieux à lui-même dans un autre plus bavard, à la fois plus archaïque et plus contemporain, se cache une étrange attitude à l’égard du langage : commenter, c’est admettre par définition un excès du signifié sur le signifiant, un reste nécessairement non formulé de la pensée que le langage a laissé dans l’ombre, résidu qui en est l’essence elle-même, poussée hors de son secret ; mais commenter suppose aussi que ce non-parlé dort dans la parole, et que, par une surabondance propre au signifiant, on peut en l’interrogeant faire parler un contenu qui n’était pas explicitement signifié. Cette double pléthore, en ouvrant la possibilité du commentaire, nous voue à une tâche infinie que rien ne peut limiter : il y a toujours du signifié qui demeure et auquel il faut encore donner la parole ; quant au signifiant, il est toujours offert en une richesse qui nous interroge malgré nous sur ce qu’elle « veut dire ». Signifiant et signifié prennent ainsi une autonomie substantielle qui assure à chacun d’eux isolément le trésor d’une signification virtuelle ; à la limite, l’un pourrait exister sans l’autre et se mettre à parler de lui-même : le commentaire se loge dans cet espace supposé. Mais en même temps, il invente entre eux un lien complexe, toute une trame indécise qui met en jeu les valeurs poétiques de l’expression : le signifiant n’est pas censé « traduire » sans cacher, et sans laisser le signifié dans une inépuisable réserve ; le signifié ne se dévoile que dans le monde visible et lourd d’un signifiant chargé lui-même d’un sens qu’il ne maîtrise pas. Le commentaire repose sur ce postulat que la parole est acte de « traduction », qu’elle a le privilège dangereux des images de montrer en cachant, et qu’elle peut indéfiniment être substituée à elle-même dans la série ouverte des reprises discursives ; bref, il repose sur une interprétation du langage qui porte assez clairement la marque de son origine historique : l’Exégèse, qui écoute, à travers les interdits, les symboles, les images sensibles, à travers tout l’appareil de la Révélation, le Verbe de Dieu, toujours secret, toujours au-delà de lui-même. Nous commentons depuis des années le langage de notre culture de ce point précisément où nous avions attendu en vain, pendant des siècles, la décision de la Parole.

Traditionnellement, parler sur la pensée des autres, chercher à dire ce qu’ils ont dit, c’est faire une analyse du signifié. Mais est-il nécessaire que les choses dites, ailleurs et par d’autres, soient exclusivement traitées selon le jeu du signifiant et du signifié ? N’est-il pas possible de faire une analyse des discours qui échapperait à la fatalité du commentaire en ne supposant nul reste, nul excès en ce qui a été dit, mais le seul fait de son apparition historique ? Il faudrait alors traiter les faits de discours, non pas comme des noyaux autonomes de significations multiples, mais comme des événements et des segments fonctionnels, formant système de proche en proche. Le sens d’un énoncé ne serait pas défini par le trésor d’intentions qu’il contiendrait, le révélant et le réservant à la fois, mais par la différence qui l’articule sur les autres énoncés réels et possibles, qui lui sont contemporains ou auxquels il s’oppose dans la série linéaire du temps. Alors apparaîtrait l’histoire systématique des discours.

Jusqu’à présent, l’histoire des idées ne connaissait guère que deux méthodes. L’une, esthétique, était celle de l’analogie — d’une analogie dont on suivait les voies de diffusion dans le temps (genèses, filiations, parentés, influences) ou à la surface d’une plage historique déterminée (l’esprit d’une époque, sa Weltanschauung, ses catégories fondamentales, l’organisation de son monde socioculturel). L’autre, psychologique, était celle de la dénégation des contenus (tel siècle ne fut pas aussi rationaliste, ou irrationaliste qu’il le disait et qu’on l’a cru), par quoi s’inaugure et se développe une sorte de « psychanalyse » des pensées dont le terme est de plein droit réversible – le noyau du noyau étant toujours son contraire.

On voudrait essayer ici l’analyse d’un type de discours — celui de l’expérience médicale – à une époque où, avant les grandes découvertes du XIXe siècle, il a modifié moins ses matériaux que sa forme systématique. La clinique, c’est à la fois une nouvelle découpe des choses, et le principe de leur articulation dans un langage où nous avons coutume de reconnaître le langage d’une « science positive ».

À qui voudrait en faire l’inventaire thématique, l’idée de clinique apparaîtrait sans doute chargée de valeurs assez floues ; on y déchiffrerait probablement des figures incolores comme l’effet singulier de la maladie sur le malade, la diversité des tempéraments individuels, la probabilité de l’évolution pathologique, la nécessité d’une perception aux aguets, inquiète des moindres modalités visibles, la forme empirique, cumulative et indéfiniment ouverte du savoir médical : autant de vieilles notions depuis longtemps usagées, et qui formaient déjà, à n’en pas douter, l’équipement de la médecine grecque. Rien, dans ce vieil arsenal ne peut désigner clairement ce qui s’est passé au détour du XVIIIe siècle quand la remise en jeu de l’ancien thème clinique a « produit », s’il faut en croire des apparences hâtives, une mutation essentielle dans le savoir médical. Mais, considérée dans sa disposition d’ensemble, la clinique apparaît comme un nouveau profil, pour l’expérience du médecin, du perceptible et de l’énonçable : nouvelle distribution des éléments discrets de l’espace corporel (isolement, par exemple, du tissu plage fonctionnelle à deux dimensions, qui s’oppose à la masse fonctionnante de l’organe et constitue le paradoxe d’une « surface intérieure »), réorganisation des éléments constituant le phénomène pathologique (une grammaire des signes s’est substituée à une botanique des symptômes), définition des séries linéaires d’événements morbides (par opposition au buissonnement des espèces nosologiques), articulation de la maladie sur l’organisme (disparition des entités morbides générales qui groupaient des symptômes en une figure logique, au profit d’un statut local qui situe l’être de la maladie avec ses causes et ses effets dans un espace à trois dimensions). L’apparition de la clinique, comme fait historique, doit être identifiée au système de ces réorganisations. Cette nouvelle structure est signalée, mais n’est pas épuisée bien sûr, par le changement infime et décisif qui a substitué à la question : « Qu’avez-vous ? », par quoi s’inaugurait au XVIIIe siècle le dialogue du médecin et du malade avec sa grammaire et son style propres, cette autre où nous reconnaissons le jeu de la clinique et le principe de tout son discours : « Où avez-vous mal ? ». À partir de là, tout le rapport du signifiant au signifié se redistribue, et ceci à tous les niveaux do l’expérience médicale : entre les symptômes qui signifient et la maladie qui est signifiée, entre la description et ce qu’elle décrit, entre l’événement et ce qu’il pronostique, entre la lésion et le mal qu’elle signale, etc. La clinique, invoquée sans cesse pour son empirisme, la modestie de son attention et le soin avec lequel elle laisse venir silencieusement les choses sous le regard, sans les troubler d’aucun discours, doit sa réelle importance au fait qu’elle est une réorganisation en profondeur non seulement des connaissances médicales, mais de la possibilité même d’un discours sur la maladie. La retenue du discours clinique (proclamée par les médecins : refus de la théorie, abandon des systèmes, non-philosophie) renvoie aux conditions non verbales à partir de quoi il peut parler : la structure commune qui découpe et articule ce qui se voit et ce qui se dit.

La recherche ici entreprise implique donc le projet délibéré d’être à la fois historique et critique, dans la mesure où il s’agit, hors de toute intention prescriptive, de déterminer les conditions de possibilité de l’expérience médicale telle que l’époque moderne l’a connue.

Une fois pour toutes, ce livre n’est pas écrit pour une médecine contre une autre, ou contre la médecine pour une absence de médecine. Ici, comme ailleurs, il s’agit d’une étude qui essaie de dégager dans l’épaisseur du discours les conditions de son histoire.

Ce qui compte dans les choses dites par les hommes, ce n’est pas tellement ce qu’ils auraient pensé en deçà ou au-delà d’elles, mais ce qui d’entrée de jeu les systématise, les rendant pour le reste du temps, indéfiniment accessibles à de nouveaux discours et ouvertes à la tâche de les transformer.


1 P. Pomme, Traité des affections vaporeuses des deux sexes (4e éd., Lyon, 1769), t. I, pp. 60-65.

2 A. L. J. Bayle, Nouvelle doctrine des maladies mentales (Paris, 1825), pp. 23-24.

3 F. Lallemand, Recherches anatomo-pathologiques sur l’encéphale (Paris, 1820), Introd., p. VII note.

4 J.-Ch. Sournia, Logique et morale du diagnostic (Paris, 1962), p. 19.