Chap IV. Médecins et malades

La pensée et la pratique médicales n’ont pas, au xvne et au xvme siècle, l’unité, ou du moins la cohérence que nous leur connaissons maintenant. Le monde de la guérison s’organise selon des principes qui lui sont, dans une certaine mesure, particuliers et que la théorie médicale, l’analyse physiologique, l’observation même des symptômes ne contrôlent pas toujours avec exactitude. L’hospitalisation et l’internement — nous avons déjà vu quelle était leur indépendance à l’égard de la médecine ; mais dans la médecine même, théorie et thérapeutique ne communiquent que dans une imparfaite réciprocité.

En un sens l'univers thérapeutique reste plus solide, plus stable, plus attaché aussi à ses structures, moins labile dans ses développements, moins libre pour un renouvellement radical. Et ce que la physiologie a pu découvrir d’horizons nouveaux avec Harvey, Descartes et Willis, n'a pas entraîné dans les techniques de la médication des inventions d'un ordre proportionnel.

En premier lieu, le mythe de la panacée n’a pas encore disparu complètement. Pourtant l'idée de l’universalité dans les effets d’un remède commence à changer de sens vers la fin du xvne siècle. Dans la querelle de l'antimoine, on affirmait (ou niait) encore une certaine vertu appartenant en propre à un corps, et qui serait capable d’agir directement sur le mal ; dans la panacée, c’est la nature elle-même qui agit, et efface tout ce qui appartient à la contre-nature. Mais bientôt succèdent aux disputes de l’antimoine les discussions sur l’opium, qu’on utilise dans un grand nombre d'affections, et singulièrement dans « les maladies de la tête ». Whytt n’a pas assez de mots pour en célébrer les mérites et l’efficacité quand on l’utilise contre les maux de nerfs : il affaiblit « la faculté de sentir propre aux nerfs », et par voie de conséquence diminue « ces douleurs, ces mouvements irréguliers, ces spasmes qui sont occasionnés par une irritation extraordinaire » ; il est très utile pour toutes les agitations, toutes les convulsions ; on le donne avec succès contre « la faiblesse, la lassitude, et le bâillement occasionnés par les règles trop abondantes », ainsi que dans la « colique venteuse », l’obstruction des poumons, la pituite, et « l’asthme proprement spasmodique ». Bref, comme la sensibilité sympathique est le grand agent de la communication des maladies à l’intérieur de l’espace organique, l'opium, dans la mesure où il a un effet premier d’insensibilisation, est un agent antisympathique, formant obstacle à la propagation du mal le long des lignes de la sensibilité nerveuse. Sans doute cette action ne tarde pas à s’émousser ; le nerf redevient sensible malgré l’opium ; le seul moyen alors « d’en retirer encore du fruit, c’est d’augmenter la dose de temps en temps561 ». On voit que l'opium ne doit pas exactement sa valeur universelle à une vertu qui lui appartiendrait comme une force secrète. Son effet est circonscrit : il insensibilise. Mais son point d’application

— le genre nerveux — étant un agent universel de la maladie, c’est par cette médiation anatomique et fonctionnelle que l’opium prend son sens de panacée. Le remède n'est pas général en lui-même, mais parce qu’il s’insère dans les formes les plus générales du fonctionnement de l’organisme.

Le thème de la panacée au xviif siècle est un compromis, un équilibre plus souvent cherché qu’obtenu, entre un privilège de nature qui serait échu au médicament et une efficacité qui lui permettrait d’intervenir dans les fonctions les plus générales de l’organisme. De ce compromis, caractéristique de la pensée médicale à cette époque, le livre de Hecquet sur l’opium porte témoignage. L’analyse physiologique est méticuleuse ; la santé y est définie par le « juste tempérament » des fluides, et « la souplesse du ressort » des solides ; « en un mot par le jeu libre et réciproque de ces deux puissances maîtresses de la vie ». Inversement « les causes des maladies s empruntent des fluides ou des solides, c’est-à-dire des défauts ou altérations qui arrivent à leur tissure, à leur mouvement, etc.562 ». Mais en fait les fluides n’ont point de qualités propres : sont-ils trop épais ou trop liquides, agités ou stagnants ou corrompus ? Ce ne sont là que les effets des mouvements des solides, lesquels seuls peuvent « les chasser de leurs réservoirs », et les « faire rouler dans les vaisseaux ». Le principe moteur de la santé et de la maladie, ce sont donc « des vaisseaux qui battent, ... des membranes qui pressent » et cette « vertu de ressort qui meut, qui agite, qui anime563 ». Or qu’est-ce que l’opium ? Un solide qui a cette propriété que sous l’effet de la chaleur « il se développe presque tout en vapeur ». On a donc raison de supposer qu’il est composé d’un « assemblage de parties spiritueuses et aériennes ». Ces parties sont vite libérées dans l'organisme dès que l’opium est absorbé par le corps : « L’opium, résous dans les entrailles, devient comme une nuée d’atomes insensibles qui, pénétrant soudainement le sang, le traverse promptement, pour, avec le plus fin de la lymphe, s’aller filtrer dans la substance corticale du cerveau564. » Là l’effet de l’opium sera triple, conformément aux qualités physiques des vapeurs qu’il libère. Ces vapeurs en effet sont constituées d’esprits ou « parties légères, fines, lévigées, non salines, parfaitement polies lesquelles comme des brins d’un duvet mince, léger et imperceptible, élastique cependant, s’insinuent sans trouble et pénètrent sans violence565 ». Dans la mesure où ce sont des éléments lisses et polis, ils peuvent adhérer à la surface régulière des membranes, sans que soit laissé aucun interstice « de la même manière que deux superficies, parfaitement aplanies, se collent l’une à l’autre » ; ils renforcent ainsi les membranes et les fibres ; mais de plus leur souplesse, qui les fait ressembler à des « brins ou lamelles de ressort », affermit le « ton des membranes » et les rend plus élastiques. Enfin, puisque ce sont des « particules aériennes », elles sont capables de se mêler intimement au suc nerveux, et de l’animer en le « rectifiant » et en le « corrigeant1 ».

L’effet de l’opium est total parce que la décomposition chimique à laquelle il est soumis dans l’organisme le lie, par cette métamorphose, aux éléments qui déterminent la santé dans leur état normal, et, dans leurs altérations, la maladie. C’est par le long chemin des transformations chimiques, et des régénérations physiologiques, que l’opium prend valeur de médicament universel. Et pourtant Hecquet n’abandonne pas l’idée que l’opium guérit par une vertu de nature, qu’en lui a été déposé un secret qui le met en communication directe avec les sources de la vie. Le rapport de l’opium avec la maladie est double : un rapport indirect, médiat et dérivé par rapport à un enchaînement de mécanismes divers, et un rapport direct, immédiat, antérieur à toute causalité discursive, un rapport originaire qui a placé dans l’opium une essence, un esprit — élément spirituel et spiritueux à la fois — qui est l’esprit de vie lui-même : « Ces esprits demeurés dans l’opium » sont les « fidèles dépositaires de l’esprit de vie que le Créateur leur a imprimé... Car enfin ce fut à un arbre (l’arbre de vie) que le Créateur confia, par préférence, un esprit vivifiant, qui préservant la santé devait préserver de mort l’homme, s’il fût demeuré innocent ; et peut-être sera-ce aussi à une plante qu’il aura confié l’esprit qui doit rendre la santé à l’homme devenu pécheur2 ». L'opium n’est efficace au bout du compte, que dans la mesure où il était, dès l’origine, bienfaisant. Il agit selon une mécanique naturelle et visible, mais parce qu’il avait reçu un don secret de la nature.

Tout au long du xvme siècle, l’idée de l’efficacité du médicament se resserrera autour de ce thème de la nature, mais sans échapper jamais à ces équivoques. Le mode d’action du médicament suit un développement naturel et

1.    Ibid., p. 87.

2.    Ibid., pp. 87-88.

discursif ; mais le principe de son action, c’est une proximité d’essence, une communication originaire avec la nature, une ouverture sur son Principe566. C’est dans cette ambiguïté qu’il faut comprendre les privilèges successifs accordés pendant le xvme siècle aux médicaments « naturels », c’est-à-dire à ceux dont le principe est caché dans la nature, mais dont les résultats sont visibles pour une philosophie de la nature : l’air, l’eau, 1’éther et l’électricité. En chacun de ces thèmes thérapeutiques, l’idée de la panacée se survit, métamorphosée comme nous l’avons vu, mais faisant toujours obstacle à la recherche du médicament spécifique, de l’effet localisé en rapport direct avec le symptôme particulier ou la cause singulière. Le monde de la guérison, au xvme siècle, demeure en grande partie dans cet espace de la généralité abstraite.

Mais en partie seulement. Au privilège de la panacée s’opposent, continuent à s’opposer depuis le Moyen Age, les privilèges régionaux des efficacités particulières. Entre le microcosme de la maladie et le macrocosme de la nature, tout un réseau de lignes est tracé depuis longtemps qui établit et maintient un complexe système de correspondances. Vieille idée, qu’il n’y a pas dans le monde une forme de maladie, un visage du mal qu’on ne puisse effacer, si on a la chance de trouver son antidote, qui ne peut d’ailleurs manquer d'exister, mais peut-être dans un canton de la nature infiniment reculé. Le mal n'existe pas à l’état simple ; il est toujours déjà compensé : « Jadis, l’herbe était bonne au fou et hostile au bourreau. » Assez vite l’usage des végétaux et des sels sera réinterprété dans une pharmacopée de style rationaliste, et mis dans un rapport discursif avec les troubles de l’organisme qu’il est censé guérir. Il y eut pourtant à l’âge classique un secteur de résistance : et c’est le domaine de la folie. Longtemps elle reste en communication directe avec des éléments cosmiques que la sagesse du monde a répartis dans les secrets de la nature. Et chose étrange, la plupart de ces antithèses toutes constituées de la folie ne sont pas de l’ordre végétal, mais soit du règne humain, soit du règne minéral. Comme si les pouvoirs inquiétants de l’aliénation, qui lui font une place à part parmi les formes de la pathologie ne pouvaient être réduits que par les secrets les plus souterrains de la nature, ou au contraire par les essences les plus subtiles qui composent la forme visible de l’homme. Phénomène de l’âme et du corps, stigmate proprement humain, aux limites du péché, signe d’une déchéance mais rappel, également de la chute elle-même, la folie ne peut être guérie que par l’homme et son enveloppe mortelle de pécheur. Mais l’imagination classique n’a pas encore expatrié tout à fait le thème que la folie est liée aux forces les plus obscures, les plus nocturnes du monde et qu’elle figure comme une remontée de ces profondeurs d’en dessous de la terre où veillent désirs et cauchemars. Elle est donc apparentée aux pierres, aux gemmes, à tous ces trésors ambigus qui portent dans leur éclat aussi bien une richesse qu’une malédiction : leurs vives couleurs cernent un fragment de nuit La vigueur, longtemps intacte, de ces thèmes moraux et imaginaires explique sans doute pourquoi, jusqu’au fond de l’âge classique, on rencontre la présence de ces médicaments humains et minéraux et qu’on les applique obstinément à la folie, au mépris de la plupart des conceptions médicales de l’époque.

En 1638, Jean de Serres avait encore traduit ces fameuses Œuvres pharmaceutiques de Jean de Renou où il est dit que « l’auteur de la Nature a divinement infusé dans chacune des pierres précieuses quelque particulière et admirable vertu qui oblige les rois et les princes d’en parsemer leur couronne... pour qu’ils s’en servent pour se garantir des enchantements, pour guérir plusieurs maladies et conserver leur santé567 » ; le lapis-lazuli, par exemple, « étant porté, non seulement fortifie la vue, mais aussi tient allègre le cœur ; étant lavé, et préparé comme il faut, il purge l’humeur mélancolique sans aucun danger ». De toutes les pierres, 1 emeraude est celle qui recèle les pouvoirs les plus nombreux, et les plus ambivalents aussi ; sa vertu majeure est de veiller sur la Sagesse et la Vertu elles-mêmes ; selon Jean de Renou elle peut « non seulement préserver du mal caduc tous ceux qui la portent au doigt enchâssée d’or, mais aussi fortifier la mémoire et résister aux efforts de la concupiscence. Car on récite qu’un roi de Hongrie étant aux prises amoureuses avec sa femme sentit qu’une belle émeraude qu’il portait au doigt se rompit en trois pièces devant leur conflit, tant cette pierre aime la chasteté568 ». Cet ensemble de croyances ne vaudrait guère, sans doute, d’être cité, s’il ne figurait encore, et d’une manière très explicite, dans les Pharmacopées et les Traités de médecine médicale du xvue et du xvme siècle. Sans doute on met de côté les pratiques dont le sens est trop manifestement magique. Lemery, dans son Dictionnaire des drogues, refuse d’accorder crédit à toutes les propriétés supposées des émeraudes : « On prétend qu’elles sont bonnes pour l’épilepsie et qu’elles hâtent l'accouchement, étant portées en amulette ; mais ces dernières qualités ne sont qu’imaginaires. » Mais si on récuse l’amulette comme médiation des efficacités, on se garde de dépouiller les pierres de leurs pouvoirs ; on les replace dans l’élément de la nature, où les vertus prennent l’allure d’un suc imperceptible dont les secrets peuvent être extraits par quintessence ; l’émeraude portée au doigt n’a plus de pouvoirs ; mêlez-la aux sels de l’estomac, aux humeurs du sang, aux esprits des nerfs, ses effets seront certains et sa vertu naturelle ; « les émeraudes » — c’est toujours Lemery qui parle

— « sont propres pour adoucir les humeurs trop âcres étant broyées subtilement et prises par la bouche569 ».

A l’autre extrémité de la nature, le corps humain lui aussi est considéré jusqu’en plein xvme siècle comme un des remèdes privilégiés de la folie. Dans le complexe mélange qui forme l’organisme, la sagesse naturelle a sans doute caché des secrets qui, seuls, peuvent combattre ce que la folie humaine a inventé de désordre et de fantasmes. Là encore, thème archaïque de l'homme microcosme en qui viennent se rejoindre les éléments du monde, qui sont en même temps principes de vie et de santé ; Lemery constate dans « toutes les parties de l’homme, ses excroissances et ses excréments », la présence de quatre corps essentiels : « huile et sel volatif mêlés et enveloppés dans du phlegme et de la terre570 ». Remédier à l’homme par l’homme, c'est lutter par le monde contre les désordres du monde, par la sagesse contre la folie, par la nature contre l’antiphysis. « Les cheveux de l’homme sont bons pour abatti e les vapeurs, si en les brûlant on les fait sentir aux malades... L’urine de l’homme nouvellement rendue... est bonne pour les vapeurs hystériques571. » Buchoz recommande le lait de femme, l’aliment naturel par excellence (Buchoz écrit après Rousseau) pour n’importe laquelle des affections nerveuses, et l’urine pour « toutes les formes de maladies hypochondriaques572 ». Mais ce sont les convulsions depuis le spasme hystérique jusqu’à l'épilepsie qui attirent avec le plus d’obstination les remèdes humains

— ceux surtout qu’on peut prélever sur le crâne, partie la plus précieuse de l’homme. Il y a dans la convulsion une violence qui ne peut être combattue que par la violence elle-même, c’est pourquoi on a si longtemps utilisé le crâne des pendus, tués de main humaine, et dont le cadavre n’a pas été enseveli en terre bénie573. Lemery cite le fréquent usage de la poudre d’os de crâne ; mais à l’en croire ce magistère n’est qu’« une tête morte » et privée de v'ertu On fera mieux d’employer à sa place le crâne ou le cerveau « d’un jeune homme nouvellement mort de mort violeme574 ». C’est aussi contre les convulsions qu’on utilisait du sang humain encore chaud, en veillant toutefois à ne pas abuser de cette thérapeutique dont l’excès peut provoquer la manie *.

Mais nous voici déjà, avec la surdétermination de cette image de sang, dans une autre région de l’efficacité thérapeutique : celle des valeurs symboliques. Ce fut là encore un autre obstacle à l’ajustement des pharmacopées aux formes nouvelles de la médecine et de la physiologie. Certains systèmes purement symboliques conservèrent leur solidité jusqu’à la fin de l’âge classique, transmettant, plus que des recettes, plus que des secrets techniques, des images et de sourds symboles relevant d’un onirisme immémorial. Le Serpent, occasion de la Chute, et forme visible de la Tentation, l’Ennemi par excellence de la Femme, est en même temps pour elle, dans le monde du rachat, le remède le plus précieux. Ne fallait-il pas que ce qui fut cause de péché et de mort devienne cause de guérison et de vie ? Et entre tous les serpents, le plus vénéneux doit être le plus efficace contre les vapeurs et les maladies de la femme. « C’est aux vipères, écrit Mme de Sévigné, que je dois la pleine santé dont je jouis... Elles tempèrent le sang, elles le purifient, elles le rafraîchissent. » Encore désire-t-elle de vrais serpents, non un remède en bocal, du produit d'apothicaire, mais de la bonne vipère des champs : « Il faut que ce soient de véritables vipères en chair et en os, et non de la poudre ; la poudre échauffe, à moins qu'on ne la prenne dans de la bouillie, ou de la crème cuite, ou quelque autre chose de rafraîchissant. Priez M. de Boissy de vous faire venir des douzaines de vipères du Poitou, dans une caisse, séparées en trois ou quatre, afin qu’elles y soient bien à leur aise avec du son et de la mousse. Prenez-en deux tous les matins ; coupez-leur la tête, faites-les écorcher et couper par morceaux et farcissez-en le corps d’un poulet. Observez cela un mois575. »

Contre les maux de nerfs, l’imagination déréglée et les fureurs de l’amour, les valeurs symboliques multiplient leurs efforts. Seule l’ardeur peut éteindre l’ardeur, et il faut des corps vifs, violents et denses, mille fois portés à l'incandescence dans les foyers les plus rouges, pour apaiser les appétits démesurés de la folie. Dans « l’Appendice des formules » qui suit son Traité de la nymphomanie, Bienville propose 17 médications contre les ardeurs de l’amour ; la plupart sont empruntées aux recettes végétales traditionnelles ; mais la quinzième introduit à une étrange alchimie du contre-amour : il faut prendre du « Vif-argent revivifié de cinabre », le broyer avec deux dragmes d’or, et ceci à cinq reprises successives, puis le faire chauffer sur la cendre avec de l’esprit de vitriol, distiller le tout cinq fois avant de le faire rougir cinq heures sur du charbon ardent. On réduit en poudre, et on en donne trois grains à la jeune fille dont l'imagination est enflammée par de vives chimères576. Comment tous ces corps précieux et violents, secrètement animés d'immémoriales ardeurs, tant de fois rougis et portés jusqu’au flamboiement de leur vérité, ne triompheraient-ils pas des chaleurs passagères d’un corps humain, de toute cette ébullition obscure des humeurs et des désirs — et ceci en vertu de la très archaïque magie du similis similibus ? Leur vérité d’incendie tue cette morne, cette inavouable chaleur. Le texte de Bienville date de 1778

Peut-on s’étonner de trouver encore dans la très sérieuse Pharmacopée de Lemery cette recette d’un élec-tuaire de chasteté qu’on recommande pour les maladies nerveuses et dont les significations thérapeutiques sont toutes portées par les valeurs symboliques d’un rite ? « Prenez du camphre, de la réglisse, des semences de vigne et de jusquiame, de la conserve de fleurs de nénuphars, et du sirop de nénuphars... On prend le matin deux à trois dragmes buvant dessus un verre de petit-lait dans lequel on aura éteint un morceau de fer rougi au feu577. » Le désir et ses fantasmes s’éteindront dans le calme d'un cœur comme cette tige de métal ardent s'apaise dans le plus innocent, dans le plus enfantin des breuvages. Obstinément ces schémas symboliques survivent dans les méthodes de guérison de l'âge classiaue.

Les réinterprétations qu’on en propose en style de philosophie naturelle, les aménagements par lesquels on en atténue les formes rituelles trop accentuées ne réussissent pas à en venir à bout ; et la folie, avec tout ce qu’elle comporte de pouvoirs inquiétants, de parentés morales condamnables, semble attirer vers elle et protéger des efforts d’une pensée positive ces médications d’efficacité symbolique.

Pendant combien de temps encore l’assa fetida sera-t-elle chargée de refouler dans le corps des hystériques tout ce monde de mauvais désirs, d’appétits interdits qui étaient censés autrefois remonter jusqu’à la poitrine, jusqu'au cœur, jusqu'à la tête et au cerveau avec le corps mobile de l'utérus lui-même ? Refoulement encore considéré comme réel par Ettmüller pour qui les odeurs ont un pouvoir propre d’attraction et de répulsion sur les organes mobiles du corps humain, refoulement qui devient de plus en plus idéal, jusqu’à devenir, au xvme siècle, hors de toute mécanique des mouvements contraires, simple effort pour équilibrer, limiter et finalement effacer une sensation. C’est en lui prêtant cette signification que Whytt prescrit l’assa fetida : la violence désagréable de son odeur doit diminuer l’irritabilité de tous les éléments sensibles du tissu nerveux qui ne sont pas affectés par elle, et la douleur hystérique localisée surtout dans les organes du ventre et de la poitrine disparaît aussitôt : « Ces remèdes en faisant une forte et subite impression sur les nerfs très sensibles du nez, non seulement excitent les divers organes avec lesquels ces nerfs ont quelque sympathie à entrer en action, mais ils contribuent aussi à diminuer ou à détruire la sensation désagréable qu’éprouve la partie du corps qui, par ses souffrances, a occasionné la pâmoison *. » L’image d'une odeur dont les forts effluves repoussent l’organe s’est effacée au profit du thème plus abstrait d’une sensibilité qui se déplace et se mobilise par régions isolées ; mais ce n’est là qu’un glissement dans les interprétations spéculatives d'un schéma symbolique qui demeure permanent : le schéma d’un refoulement des menaces d’en bas par les instances supérieures.

Toutes ces cohésions symboliques autour d’images, de rites, d’antiques impératifs moraux, continuent à organiser en partie les médications qui ont cours à l’âge classique — formant des noyaux de résistance difficiles à maîtriser.

Et il est d’autant plus difficile d’en venir à bout que la majeure partie de la pratique médicale n’est pas entre les mains des médecins eux-mêmes. Il existe encore à la fin du xvme siècle tout un corpus technique de la guérison que les médecins ni la médecine n’ont jamais contrôlé, parce qu’il appartient tout entier à des empiriques fidèles à leurs recettes, à leurs chiffres et à leurs symboles. Les protestations des docteurs ne cessent de croître jusqu’à la fin de l'âge classique ; un médecin de Lyon publie en 1772 un texte significatif, L'Anarchie médicinale : « La plus grande branche de la médecine pratique est entre les mains de gens nés hors du sein de l’art ; les femmelettes, les dames de miséricorde, les charlatans, les mages, les rhabilleurs, les hospitalières, les moines, les religieuses, les droguistes, les herboristes, les chirurgiens, les apothicaires, traitent beaucoup plus de maladies, donnent beaucoup plus de remèdes que les médecins578. » Cette fragmentation sociale qui sépare, dans la médecine, théorie et pratique, est surtout sensible pour la folie : d'une part, l’internement fait échapper l’aliéné au traitement des médecins ; et d’autre part, le fou en liberté est, plus volontiers qu’un autre malade, confié aux soins d’un empirique. Lorsque s’ouvrent, dans la seconde moitié du xvme siècle, en France et en Angleterre, des maisons de santé pour les aliénés, on admet que les soins doivent leur être donnés plutôt par des surveillants que par des médecins. Il faut attendre la circulaire de Doublet en France, et en Angleterre la fondation de la Retraite pour que la folie soit officiellement annexée au domaine de la pratique médicale. Auparavant, elle demeure liée, par beaucoup de côtés, à tout un monde de pratiques extramédicales, si bien reçues, si solides dans leur tradition, qu’elles s’imposent naturellement aux médecins eux-mêmes. Ce qui donne cette allure paradoxale, ce style si hétérogène aux prescriptions. Les formes de pensée, les âges techniques, les niveaux d’élaboration scientifique s’y confrontent sans qu’on ait l’impression que la contradiction soit jamais éprouvée comme telle.

*

Et pourtant c’est l’âge classique qui a donné la plénitude de son sens à la notion de cure.

Vieille idée sans doute, mais qui maintenant va prendre toute sa mesure du fait qu’elle se substitue à la panacée. Celle-ci devait supprimer toute maladie (c’est-à-dire tous les effets de toute maladie possible), tandis que la cure va supprimer toute la maladie (c’est-à-dire l’ensemble de ce qui est dans la maladie déterminant et déterminé). Les moments de la cure doivent donc s’articuler sur les éléments constitutifs de la maladie. C’est qu’à partir de cette époque, on commence à percevoir la maladie dans une unité naturelle qui prescrit à la médication son ordonnance logique et la détermine de son propre mouvement. Les étapes de la cure, les phases par lesquelles elle passe et les moments qui la constituent, doivent s’articuler sur la nature visible de la maladie, épouser ses contradictions, et poursuivre chacune de ses causes. Plus encore : elle doit se régler sur ses propres effets, se corriger, compenser progressivement les étapes par lesquelles passe la guérison, au besoin se contredire elle-même si la nature de la maladie et l’effet provisoirement produit l’exigent ainsi.

Toute cure est donc, en même temps qu'une pratique, une réflexion spontanée sur soi et sur la maladie, et sur le rapport qui s’établit entre elles. Le résultat n’est plus simplement constat, mais expérience ; et la théorie médicale prend vie dans une tentative. Quelque chose, qui deviendra bientôt le domaine clinique, est en train de s’ouvrir.

Domaine où le rapport constant et réciproque entre théorie et pratique se trouve doublé d’une immédiate confrontation du médecin et du malade. Souffrance et savoir s’ajusteront l’un à l’autre dans l’unité d’une expérience concrète. Et celle-ci exige un langage commun, une communication au moins imaginaire entre le médecin et le malade.

Or, c’est à propos des maladies nerveuses que les cures au xvme siècle ont acquis le plus de modèles variés et se sont renforcées comme technique privilégiée de la médecine. Comme si, à leur propos, s’établissait enfin, et d’une manière particulièrement favorisée, cet échange entre la folie et la médecine que l’internement, avec obstination, refusait.

Dans ces cures, vite jugées fantaisistes, naissait la possibilité d’une psychiatrie d’observation, d’un internement d’allure hospitalière, et de ce dialogue du fou avec le médecin qui, de Pinel à Leuret, à Charcot et à Freud, empruntera de si étranges vocabulaires.

Essayons de restituer quelques-unes des idées thérapeutiques qui ont organisé les cures de la folie.

La consolidation. Il y a dans la folie, même sous ses formes les plus agitées, toute une composante de faiblesse. Si les esprits y sont soumis à des mouvements irréguliers, c’est qu’ils n’ont pas assez de force ni de poids pour suivre la gravité de leur cours naturel ; si on rencontre tant de fois spasmes et convulsions dans les maux de nerfs, c’est que la fibre est trop mobile, ou trop irritable, ou trop sensible aux vibrations ; de toute façon elle manque de robustesse. Sous la violence apparente de la folie, qui semble parfois multiplier la force des maniaques dans des proportions considérables, il y a toujours une secrète faiblesse, un manque essentiel de résistance ; les fureurs du fou ne sont à vrai dire que violence passive. On cherchera donc une cure qui devra donner aux esprits ou aux fibres une vigueur, mais une vigueur calme, une force qu'aucun désordre ne pourra mobiliser, tant elle sera ployée, d’entrée de jeu, au cours de la loi naturelle. Plus que l’image de la vivacité et de la vigueur, c'est celle de la robustesse qui s’impose, enveloppant le thème d’une résistance nouvelle, d’une jeune élasticité, mais soumise et déjà domestiquée. Il faut trouver une force à prélever sur la nature, pour renforcer la nature elle-même.

On rêve de remèdes « qui prennent pour ainsi dire le parti » des esprits, et « leur aide à vaincre la cause qui les fermente ». Prendre le parti des esprits, c'est lutter contre la vaine agitation à laquelle ils sont soumis malgré eux ; c'est leur permettre aussi d’échapper à tous les bouillonnements chimiques qui les échauffent et les Lroublent ; c’est enfin leur donner assez de solidité pour résister aux vapeurs qui tentent de les suffoquer, de les rendre inertes, et de les emporter dans leur tourbillon. Contre les vapeurs, on renforce les esprits « par les odeurs les plus puantes » ; la sensation désagréable vivifie les esprits qui se révoltent en quelque sorte, et se portent vigoureusement là où il faut repousser l’assaut ; à cet effet on usera de « l’assa fetida, l’huile d’ambre, les cuirs et plumes brûlés, enfin tout ce qui peut donner à l’âme des sentiments vifs et désagréables ». Contre la fermentation, il faut donner de la thériaque, de « l’esprit antiépileptique de Char-ras », ou surtout la fameuse eau de la reine de Hongrie579 ; les acidités disparaissent, et les esprits reprennent leur juste poids. Enfin, pour leur restituer leur exacte mobilité, Lange recommande qu’on soumette les esprits à des sensations et à des mouvements qui sont à la fois agréables, mesurés et réguliers : « Lorsque les esprits animaux sont écartés et désunis, il leur faut des remèdes qui calment leur mouvement et qui les remettent dans leur situation naturelle, tels que sont les objets qui donnent à l’âme un sentiment de plaisir doux et modéré, les odeurs agréables, la promenade dans des lieux délicieux, la vue des personnes qui ont accoutumé de plaire, la Musique580. » Cette ferme douceur, une pesanteur convenable, une vivacité enfin qui n’est destinée qu’à protéger le corps, voilà autant de moyens pour consolider, dans l’organisme, les éléments fragiles qui font communiquer le corps et l’âme.

Mais sans doute n’y a-t-il pas de meilleur procédé roboratif que l’usage de ce corps qui est à la fois le plus solide et le plus docile, le plus résistant mais le mieux ployable entre les mains de l’homme qui sait le forger à ses fins : c’est le fer. Le fer compose, dans sa nature privilégiée, toutes ces qualités qui deviennent vite contradictoires quand on les isole. Nul ne résiste mieux que lui, nul ne sait mieux obéir ; il est donné dans la nature, mais il est également à la disposition de toutes les techniques humaines. Comment l'homme pourrait-il aider la nature et lui prêter un surcroît de force par un moyen plus sûr

— c’est-à-dire plus proche de la nature et mieux soumis à l’homme — que par l’application du fer ? On cite toujours le vieil exemple de Dioscoride qui donnait à l’inertie de l’eau des vertus de vigueur qui lui étaient étrangères, en y plongeant une tige de fer rougi. L’ardeur du feu, la mobilité calme de l’eau, et cette rigueur d’un métal traité jusqu’à devenir souple — tous ces éléments réunis conféraient à l’eau des pouvoirs de renforcement, de vivification, de consolidation qu’elle pouvait transmettre à l’organisme. Mais le fer est efficace en dehors même de toute préparation. Sydenham le recommande sous sa forme la plus simple, par l’absorption directe de limaille de fer581. Whytt a connu un homme qui, pour se guérir d’une faiblesse des nerfs de l’estomac, entraînant un état permanent d’hypochondrie, en prenait chaque jour jusqu’à 230 grains582. C’est qu’à toutes ses vertus le fer ajoute cette propriété remarquable de se transmettre directement sans intermédiaire ni transformation. Ce qu’il communique, ce n’est pas sa substance, c’est sa force ; paradoxalement, lui qui est si résistant, se dissipe aussitôt dans l’organisme, ne déposant en lui que ses qualités, sans rouille ni déchet. Il est clair qu’ici toute une imagerie de fer bienfaisant commande la pensée discursive, et l’emporte même sur l’observation. Si on expérimente, ce n'est pas pour mettre au jour un enchaînement positif, c’est pour cerner cette communication immédiate des qualités. Wright fait absorber du sel de Mars à un chien ; il observe qu’une heure après, le chyle, si on le mêle à la teinture de noix de galle, ne montre pas la couleur de pourpre foncée qu’il ne manquerait pas de prendre si le fer avait été assimilé. C’est donc que le fer, sans se mêler à la digestion, sans passer dans le sang, sans pénétrer substantiellement dans l’organisme, fortifie directement les membranes et les fibres. Plus qu’un effet constaté, la consolidation des esprits et des nerfs apparaît plutôt comme une métaphore opératoire qui implique un transfert de force sans aucune dynamique discursive. La force passe par contact, en dehors de tout échange substantiel, de toute communication de mouvements.

La purification. Encombrement de viscères, bouillonnement d’idées fausses, fermentation de vapeurs et de violences, corruption des liquides et des esprits — la folie appelle toute une série de thérapeutiques dont chacune peut être rattachée à une même opération de purification.

On rêve d’une sorte de purification totale : la plus simple, mais aussi la plus impossible des cures. Elle consisterait à substituer au sang surchargé, épaissi, tout encombré d’humeurs âcres, d’un mélancolique, un sang clair et léger dont le mouvement nouveau dissiperait le délire. C’est en 1662 que Moritz Hoffmann avait suggéré la transfusion sanguine comme remède à la mélancolie. Quelques années plus tard, l’idée a obtenu assez de succès pour que la Société de Philosophie de Londres projette de faire une série d’expériences sur les sujets enfermés à Bethléem ; Allen, le médecin chargé de l’entreprise, refuse583. Mais Denis la tente sur un de ses malades, atteint de mélancolie amoureuse ; il prélève 10 onces de sang, qu’il remplace par une quantité légèrement moindre tirée de l’artère fémorale d’un veau ; le lendemain, il recommence, mais l’opération cette fois ne porte que sur quelques onces. Le malade se calme ; dès le jour suivant, son esprit s’était clarifié ; et il était bientôt entièrement guéri ; « tous les professeurs de l’École de Chirurgie le confirmèrent584 ». La technique pourtant est assez vite abandonnée, malgré quelques tentatives ultérieures585.

On utilisera de préférence les médications qui préviennent la corruption. Nous savons « par une expérience de plus de trois mille ans que la Myrrhe et l’Aloès préservent les cadavres586. » Ces altérations des corps ne sont-elles pas de même nature que celles qui accompagnent les maladies des humeurs ? Rien ne sera donc plus recomraan-dable contre les vapeurs que des produits comme la myrrhe ou l’aloès, et surtout le fameux élixir de Paracelse587. Mais il faut faire plus que de prévenir les corruptions ; il faut les détruire. D’où les thérapeutiques qui s’en prennent à l’altération elle-même, et cherchent soit à dévier les matières corrompues, soit à dissoudre les substances corruptrices ; techniques de la dérivation, et techniques de la détersion.

Aux premières appartiennent toutes les méthodes proprement physiques qui tendent à créer à la surface du corps des blessures ou des plaies, à la fois centres d’infection qui dégagent l’organisme, et centres d’évacuation vers le monde extérieur. Ainsi Fallowes explique le mécanisme bienfaisant de son Oleutn Cephalicum ; dans la folie, « des vapeurs noires bouchent les vaisseaux très fins par lesquels les esprits animaux devraient passer » ; le sang est alors privé de direction ; il encombre les veines du cerveau où il stagne, à moins qu’il ne soit agité d’un mouvement confus « qui brouille les idées ». L’Oleum Cephalicum a l’avantage de provoquer « de petites pustules sur la tête » ; on les oint avec de l’huile pour les empêcher de se dessécher et de façon que demeure ouverte l’issue « pour les vapeurs noires fixées dans le cerveau588 ». Mais les brûlures, mais les cautères sur tout le corps produisent le même effet. On suppose même que des maladies de la peau comme la gale, l’eczéma, ou la petite vérole, peuvent mettre fin à un accès de folie ; la corruption quitte alors les viscères et le cerveau, pour se répandre à la superficie du corps et se libérer à l’extérieur. A la fin du siècle on prendra l’habitude d’inoculer la gale dans les cas les plus rétifs de manie. Doublet dans son Instruction de 1785, à l’adresse des directeurs d’hôpitaux, recommande, si les saignées, les purgations, les bains et les douches ne sont pas venus à bout d’une manie, d’avoir recours aux « cautères, aux sétons, aux abcès superficiels, à l’inoculation de la gale589 ».

Mais la tâche principale consiste à dissoudre toutes les fermentations qui, formées dans le corps, ont déterminé la folie590. Pour ce faire, viennent en premier lieu les amers. L'amertume a toutes les âpres vertus de l’eau de mer ; elle purifie en usant, elle exerce sa corrosion sur tout ce que le mal a pu déposer d’inutile, de malsain et d’impur dans le corps ou dans l’âme. Amer et vif, le café est utile pour « les personnes grasses et dont les humeurs épaissies ne circulent qu'à peine591 » ; il dessèche sans brûler — car c’est là le propre des corps de cette espèce de dissiper les humidités superflues sans chaleur dangereuse ; il y a dans le café comme un feu sans flamme, une puissance de purification qui ne calcine pas ; le café réduit l’impur : « Ceux qui en usent sentent par une longue expérience qu’il raccommode l'estomac, qu'il en consomme les humidités superflues, qu’il dissipe les vents, dissout les glaires des boyaux, dont il fait une douce abstersion, et ce qui est particulièrement très considérable, il empêche les fumées qui montent à la tête, et conséquemment adoucit les douleurs et les pointes qu’on a coutume d’y sentir ; et enfin, il donne de la force, de la vigueur et de la netteté aux esprits animaux, sans qu’il laisse aucune impression considérable de chaleur, non pas même aux personnes les plus brûlées qui ont coutume d’en user592. » Amer, mais tonifiant aussi, le quinquina que Whytt recommande volontiers aux personnes « dont le genre nerveux est très délicat » ; il est efficace dans « la faiblesse, le découragement et l'abattement » ; deux ans d’une cure qui consistait seulement en une teinture de quinquina « discontinuée de temps en temps pendant un mois au plus » suffirent à guérir une femme atteinte de maladie nerveuse593. Pour les personnes délicates, il faut associer le quinquina « avec un amer gracieux au goût » ; mais si l’organisme peut résister à des attaques plus vives, on ne saurait trop recommander le vitriol, mélangé au quinquina. 20 ou 30 gouttes d’élixir de vitriol sont souveraines594.

Tout naturellement, savons et produits savonneux ne manqueront pas d’avoir des effets privilégiés dans cette entreprise de purification. « Le savon dissout presque tout ce qui est concret595. » Tissot pense qu’on peut consommer le savon directement et qu'il apaisera bien des maux de nerfs ; mais le plus souvent il suffit de consommer, à jeun, le matin, seuls ou sur du pain, des « fruits savonneux » ; c’est-à-dire cerises, fraises, groseilles, figues, oranges, raisins, poires fondantes, et « autres fruits de cette espèce596 ». Mais il y a des cas où l’embarras est si sérieux, l'obstruction si irréductible qu’aucun savon ne pourrait les vaincre. On utilise alors le tartre soluble. C’est Muzzell le premier qui eut l’idée de prescrire le tartre contre « la folie et la mélancolie » et publia à ce sujet plusieurs observations victorieuses597. Whytt les confirme, et montre en même temps que c’est bien comme détersif qu’agit le tartre puisqu’il est efficace surtout contre les maladies d’obstruction ; « autant que je l'ai remarqué, le tartre soluble est plus utile dans les affections maniaques ou mélancoliques dépendantes d’humeurs nuisibles, amassées dans les premières voies, que pour celles qui sont produites par un vice dans le cerveau598 ». Parmi les dissolvants, Raulin cite encore le miel, la suie de cheminée, le safran oriental, les cloportes, la poudre de pattes d'écrevisses et le bézoard jovial599.

À mi-chemin de ces méthodes internes de dissolution et des techniques externes de dérivation, on trouve une série de pratiques dont les plus fréquentes sont les applications du vinaigre. En tant qu'acide, le vinaigre dissipe les obstructions, détruit les corps en train de fermenter. Mais en application externe, il peut servir de révulsif, et attirer vers l'extérieur humeurs et liquides nocifs. Chose curieuse, mais bien caractéristique de la pensée thérapeutique de cette époque, on ne reconnaît pas de contradiction entre les deux modalités d’action. Etant donné ce qu’il est par nature — détersif et révulsif — le vinaigre agira, de toutes manières, selon cette double détermination, quitte à ce qu’un des deux modes d’action ne puisse plus être analysé sur un mode rationnel et discursif. Il se déploiera alors, directement, sans intermédiaire, par le simple contact de deux éléments naturels. C’est ainsi qu’on recommande la friction de la tête et du crâne, autant que possible rasé, avec du vinaigre600. La Gazette de médecine cite le cas d’un empirique qui était parvenu à guérir « quantité de fous par une méthode très prompte et très simple. Voici en quoi consiste son secret. Après qu’il les a fait purger par haut et par bas, il leur fait tremper les pieds et les mains dans du vinaigre, et les laisse dans cette situation jusqu’à ce qu’ils s’endorment, ou pour mieux dire jusqu’à ce qu’ils se réveillent, et la plupart se trouvent guéris à leur réveil. Il fait aussi appliquer sur la tête raséê du malade des feuilles pilées de Dipsacus, ou chardon à foulon601 ».

L’immersion. Ici s’entrecroisent deux thèmes : celui de l’ablution, avec tout ce qui l’apparente aux rites de pureté et de renaissance ; celui, beaucoup plus physio logique, de l’imprégnation qui modifie les qualités essentielles des liquides et des solides. Malgré leur origine différente, et l’écart entre leur niveau d’élaboration conceptuelle, ils forment jusqu’à la fin du xvme siècle une unité assez cohérente pour que l’opposition ne soit pas éprouvée comme telle. L’idée de Nature, avec ses ambi-guites, leur sert d’élément de cohésion. L'eau, liquide simple et primitif, appartient à ce qu’il y a de plus pur dans la Nature ; tout ce que l’homme a pu apporter de modifications douteuses à la bonté essentielle de la Nature n’a pu altérer la bienfaisance de l’eau ; lorsque la civilisation, la vie en société, les désirs imaginaires suscités par la lecture des romans ou les spectacles du théâtre ont provoqué des maux de nerfs, le retour à la limpidité de l’eau prend le sens d’un rituel de purification ; dans cette fraîcheur transparente on renaît à sa propre innocence. Mais en même temps l’eau que la nature a fait entrer dans la composition de tous les corps restitue à chacun son équilibre propre ; elle sert d’universel régulateur physiologique. Tous ces thèmes, Tissot, disciple de Rousseau, les a éprouvés dans une imagination tout autant morale que médicale : « La Nature a indiqué l’eau à toutes les Nations pour unique breuvage ; elle lui a donné la force de dissoudre toutes sortes d’aliments ; elle est agréable au palais ; choisissez donc une bonne eau froide, douce et légère ; elle fortifie et nettoie les entrailles ; les Grecs et les Romains la regardaient comme un remède universel602. »

L’usage de l’immersion remonte loin dans l’histoire de la folie ; les bains pratiqués à Épidaure en seraient à eux seuls un témoignage ; et il faut bien que les applications froides de toutes sortes soient devenues monnaie courante à travers l’Antiquité puisque Soranez d’Ephèse, si on en croit Coelius Aurelianus, protestait déjà contre leur abus603. Au Moyen Âge, quand on avait affaire à un maniaque, il était de tradition de le plonger plusieurs fois dans l’eau « jusqu’à ce qu’il ait perdu sa force et oublié sa fureur ». Sylvius recommande des imprégnations dans les cas de mélancolie et de frénésie604. C’est donc une réinterprétation, que l’histoire admise au xvme siècle d’une brusque découverte de l’utilité des bains par Van Hel-mont. Selon Menuret cette invention, qui daterait du milieu du xvne siècle, serait l’heureux résultat du hasard ; on transportait sur une charrette un dément solidement garrotté ; il parvint pourtant à se dégager de ses chaînes, sauta dans un lac, essaya de nager, s’évanouit ; quand on le reprit, chacun le crut mort, mais il reprit vite ses esprits qui, du coup, furent rétablis dans leur ordre naturel, et il « vécut longtemps sans éprouver aucune atteinte de la folie ». Cette anecdote aurait été un trait de lumière pour Van Helmont, qui se mit à plonger les aliénés indifféremment dans la mer ou dans l’eau douce ; « la seule attention qu’on doive avoir, c’est de plonger subitement et à l’im-proviste les malades dans l’eau et de les y soutenir très longtemps. Il n’y a rien à craindre pour leur vie605 ».

Peu importe l’exactitude du récit ; une chose est certaine, qu’il transcrit sous une forme anecdotique : à partir de la fin du xvne siècle, la cure par les bains prend place ou reprend place parmi les thérapeutiques majeures de la folie. Lorsque Doublet rédige son Instruction peu de temps avant la Révolution, il prescrit, pour les quatre grandes formes pathologiques qu’il reconnaît (frénésie, manie, mélancolie, imbécillité), l'usage régulier des bains, en ajoutant pour les deux premières l’usage des douches froides606. Et à cette époque, il y avait longtemps déjà que Cheyne avait recommandé à « tous ceux qui ont besoin de fortifier leur tempérament » d’établir des bains dans leur maison, et d’en user tous les deux, trois ou quatre jours ; ou « s’ils n’en ont pas le moyen, de se plonger en quelque façon que ce soit dans un lac ou dans quelques eaux vives, toutes les fois qu’ils en auront la commodité607. »

Les privilèges de l’eau sont évidents, dans une pratique médicale qui est dominée par le souci d’équilibrer liquides et solides. Car si elle a des pouvoirs d’imprégnation, qui la mettent à la première place parmi les humectants, elle a, dans la mesure où elle peut recevoir des qualités supplémentaires comme le froid et la chaleur, des vertus de constriction, de rafraîchissement ou de réchauffement, et elle peut même avoir ces effets de consolidation qu’on prête à des corps comme le fer. En fait le jeu des qualités est très labile, dans la fluide substance de l’eau ; tout comme elle pénètre facilement dans la trame de tous les tissus, elle se laisse aisément imprégner de toutes les influences qualitatives auxquelles elle est soumise Paradoxalement, l’universalité de son usage au xvme siècle, ne vient pas de la reconnaissance générale de son effet et de son mode d’action ; mais de la facilité avec laquelle on peut prêter à son efficacité les formes et les modalités les plus contradictoires. Elle est le lieu de tous les thèmes thérapeutiques possibles, formant une inépuisable réserve de métaphores opératoires. Dans cet élément fluide se fait l’universel échange des qualités.

Bien entendu, l’eau froide rafraîchit. Autrement l’utiliserait-on dans la frénésie ou la manie — maladie de la chaleur, où les esprits entrent en ébullition, où les solides se tendent, où les liquides s'échauffent au point de s’évaporer, laissant « sec et friable » le cerveau de ces malades, comme peut le constater chaque jour l'anatomie ? Raisonnablement, Boissieu cite l'eau froide parmi les moyens essentiels des cures rafraîchissantes ; sous forme de bain elle est le premier des « antiphlogistiques » qui arrache au corps les particules ignées qui s’y trouvent en excès ; sous forme de boisson elle est un « ralentissant délayant », qui diminue la résistance des fluides à l’action des solides, et abaisse par là indirectement la chaleur générale du corps608.

Mais on peut dire tout aussi bien que l’eau froide réchauffe et que la chaude refroidit. C’est cette thèse précisément que soutient Darut. Les bains froids chassent le sang qui est à la périphérie du corps, et le « repoussent avec plus de vigueur vers le cœur ». Mais le cœur étant le siège de la chaleur naturelle, là le sang vient à s’échauffer, et d’autant plus que « le cœur qui lutte seul contre les autres parties fait de nouveaux efforts pour chasser le sang et surmonter la résistance des capillaires. De là une grande intensité de la circulation, la division du sang, la fluidité des humeurs, la destruction des engorgements, l’augmentation des forces de la chaleur naturelle, de l’appétit des forces digestives, de l'activité du corps et de l’esprit ». Le paradoxe du bain chaud est symétrique : il- attire le sang vers la périphérie, ainsi que toutes les humeurs, la transpiration, et tous les liquides utiles ou nocifs. Par lui-même les centres vitaux se trouvent désertés : le cœur ne fonctionne plus qu’au ralenti ; et l’organisme se trouve ainsi refroidi. Ce fait n’est-il pas confirmé par « ces syncopes, ces lipothymies..., cette faiblesse, cette nonchalance, ces lassitudes, ce peu de vigueur » qui accompagnent toujours l’usage trop constant des bains chauds609.

Mais il y a plus encore ; si riche est la polyvalence de reau, si grande son aptitude à se soumettre aux qualités qu’elle porte, qu'il lui arrive même de perdre son efficacité de liquide, et d’agir comme un remède desséchant. L’eau peut conjurer l’humidité. Elle retrouve le vieux principe similia similibus ; mais en un autre sens, et par l’intermédiaire de tout un mécanisme visible. Pour certains, c'est l'eau froide qui dessèche, la chaleur au contraire préservant l’humidité de l’eau. La chaleur en effet dilate les pores de l’organisme, distend ses membranes, et permet à l’humidité de les imprégner par un effet secondaire. La chaleur fraye sa voie au liquide. C’est en cela justement que risquent de devenir nocives toutes les boissons chaudes dont on use et abuse au xvne siècle : relâchement, humidité générale, mollesse de tout l’organisme, voilà ce qui guette ceux qui consomment trop de ces infusions. Et puisque ce sont là les traits distinctifs du corps féminin, par opposition à la sécheresse et à la solidité viriles610, l’abus des boissons chaudes risque de conduire à une féminisation générale du genre humain : « On reproche non sans raison à la plupart des hommes d’avoir dégénéré en contractant la mollesse, l’habitude et les inclinations des femmes ; il ne manquait que de leur ressembler par la constitution du corps. L'usage abusif des humectants accélérerait très promptement la métamorphose et rendrait les deux sexes presque aussi ressemblants dans le physique que dans le moral. Malheur à l’espèce humaine si ce préjugé étend son empire sur le peuple ; plus de laboureurs, plus d’artisans et de soldats, parce qu’ils seront bientôt dénués de la force et de la vigueur qui sont nécessaires dans leur profession611. » Dans l’eau froide, c’est le froid qui l’emporte sur toutes les puissances de l’humidité, parce que resserrant les tissus, il les ferme à toute possibilité d’imprégnation : « Ne voyons-nous pas combien nos vaisseaux, combien le tissu de nos chairs se resserre quand nous nous lavons dans de l’eau froide ou quand nous sommes transis de froid612. » Les bains froids ont donc la paradoxale propriété de consolider l’organisme, de le garantir contre les mollesses de l’humidité, « de donner du ton aux parties », comme disait Hoffmann, « et d’augmenter la force systaltique du cœur et des vaisseaux613 ».

Mais dans d’autres intuitions qualitatives, le rapport se renverse ; c’est alors la chaleur qui tarit les pouvoirs humectants de l’eau, tandis que la fraîcheur les maintient et les renouvelle sans cesse. Contre les maladies de nerfs qui sont dues à « un raccornissement du genre nerveux », et à « la sécheresse des membranes614 », Pomme ne recommande pas les bains chauds, complices de la chaleur qui règne dans le corps ; mais tièdes ou froids, ils sont capables d’imbiber les tissus de l’organisme, et de leur rendre leur souplesse. N’est-ce pas cette méthode qu’on pratique spontanément en Amérique615 ? Et ses effets, son mécanisme même ne sont-ils pas visibles à l’œil nu, dans le développement de la cure, puisque, au point le plus aigu de leur crise, les malades surnagent dans l’eau du bain — tant la chaleur interne a raréfié l’air et les liquides de leur corps ; mais s’ils restent longtemps dans l’eau, « trois, quatre ou même six heures par jour », alors le relâchement survient, l’eau imprègne progressivement les membranes et les fibres, le corps s’alourdit, et tombe naturellement au fond de l’eau '.

_ A la fin du xvme siècle, les pouvoirs de l’eau s’épuisent dans l’excès même de ses richesses qualitatives : froide, elle peut réchauffer ; chaude, elle rafraîchit ; au lieu d’hu-mecter, elle est même capable de solidifier, de pétrifier par le froid, ou d’entretenir un feu par sa propre chaleur. Toutes les valeurs de la bienfaisance et de la malfaisance se croisent indifféremment en elle. Elle est douée de toutes les complicités possibles. Dans la pensée médicale, elle forme un thème thérapeutique ployable et utilisable à merci, dont l’effet peut se comprendre dans les physiolo-gies et les pathologies les plus diverses. Elle a tant de valeurs, tant de modes d’action divers, qu’elle peut tout confirmer et infirmer. Sans doute est-ce cette polyvalence elle-même, avec toutes les discussions qu’elle a fait naître, qui a fini par la neutraliser. À l’époque de Pinel, on pratique toujours l’eau, mais une eau redevenue entièrement limpide, une eau dont on a effacé toutes les surcharges qualitatives, et dont le mode d’action ne pourra plus être que mécanique.

La douche, jusqu’alors moins souvent utilisée que les bains et les boissons, devient à ce moment la technique privilégiée. Et paradoxalement l’eau retrouve, par-delà toutes les variations physiologiques de l’époque précédente, sa fonction simple de purification. La seule qualité dont on la charge, c’est la violence, elle doit entraîner dans un flux irrésistible toutes les impuretés qui forment la folie ; par sa propre force curative, elle doit réduire l’individu à sa plus simple expression possible, à sa forme d’existence la plus mince et la plus pure, l’offrant ainsi à une seconde naissance ; il s’agit, explique Pinel, « de détruire jusqu’aux traces primitives des idées extravagantes des aliénés, ce qui ne pouvait avoir lieu qu’en oblitérant pour ainsi dire ces idées dans un état voisin de la mort616 ». D’où les fameuses techniques utilisées dans les asiles comme Charenton à la fin du xvme et au début du xixe siècle : la douche proprement dite — « l’aliéné fixé sur un fauteuil était placé au-dessous d'un réservoir rempli d'eau froide qui se déversait directement sur sa tête par un large tuyau » ; et les bains de surprise — « le malade descendait des corridors au rez-de-chaussée, et arrivait dans une salle carrée, voûtée, dans laquelle on avait construit un bassin ; on le renversait en arrière pour le précipiter dans l’eau617 ». Cette violence promettait la renaissance d’un baptême.

La régulation du mouvement. S’il est vrai que la folie est agitation irrégulière des esprits, mouvement désordonné des fibres et des idées — elle est aussi engorgement du corps et de l’âme, stagnation des humeurs, immobilisation des fibres dans leur rigidité, fixation des idées et de l’attention sur un thème qui, peu à peu, prévaut sur tous les autres. Il s’agit alors de rendre à l’esprit et aux esprits, au corps et à l’âme, la mobilité qui fait leur vie. Cette mobilité pourtant, il faut la mesurer et la contrôler, éviter qu’elle ne devienne l’agitation vide des fibres qui n’obéissent plus aux sollicitations du monde extérieur. L’idée qui anime ce thème thérapeutique, c’est la restitution d’un mouvement qui s’ordonne à la mobilité sage du monde extérieur. Puisque la folie peut être aussi bien immobilité sourde, fixation obstinée, que désordre et agitation, la cure consiste à susciter chez le malade un mouvement qui soit à la fois régulier et réel, en ce sens qu’il devra obéir aux règles des mouvements du monde.

On aime à rappeler la solide croyance des Anciens qui attribuait des effets salutaires aux différentes formes de marche et de course ; la marche simple qui à la fois assouplit et raffermit le corps ; la course en ligne droite à une vitesse toujours croissante, qui répartit mieux les sucs et les humeurs à travers tout l’espace du corps, en même temps qu’elle diminue la pesanteur des organes ; la course que l’on fait tout habillé réchauffe et attendrit les tissus, amollit les fibres trop rigides618. Sydenham recommande surtout les promenades à cheval dans les cas de mélancolie et d’hypochondrie : « Mais la meilleure chose que j’aie connue jusqu’à présent pour fortifier et animer le sang et les esprits, c'est d'aller à cheval presque tous les jours, et de faire par cette voiture des promenades un peu longues et en grand air. Cet exercice, par les secousses redoublées qu'il cause aux poumons et surtout aux viscères du bas-ventre débarrasse le sang des humeurs excrémentielles qui y séjournent, donne du ressort aux fibres, rétablit les fonctions des organes, ranime la chaleur naturelle, évacue par la transpiration ou autrement les sucs dégénérés, ou bien les rétablit dans leur premier état, dissipe les obs tructions, ouvre tous les couloirs, et enfin par le mouvement continuel qu'il cause au sang le renouvelle pour ainsi dire et lui donne une vigueur extraordinaire619. » Le balancement de la mer, de tous les mouvements du monde le plus régulier, le plus naturel, le plus conforme à l’ordre cosmique — ce même mouvement que de Lancre jugeait si périlleux au cœur humain, tant il lui offrait de tentations hasardeuses, de rêves improbables et toujours inassouvis, tant il était l’image même du mauvais infini — ce mouvement, le xvme siècle le considère comme un régulateur privilégié de la mobilité organique. En lui, c’est le rythme même de la nature qui parle. Gil-christ écrit tout un traité « on the use of sea voyages in Medecine » ; Whytt trouve le remède peu commode à appliquer chez des sujets atteints de mélancolie ; il est « difficile de déterminer de pareils malades à entreprendre un long voyage en mer ; mais il faut citer un cas de vapeurs hypochondriaques qui disparurent d’un coup chez un jeune homme qui fut contraint de voyager en bateau pendant quatre ou cinq semaines ».

Le voyage a cet intérêt supplémentaire d’agir directement sur le cours des idées, ou du moins par une voie plus directe puisqu'elle ne passe que par la sensation. La variété du paysage dissipe l’obstination du mélancolique : vieux remède dont on use depuis l’Antiquité, mais que le xvme siècle prescrit avec une insistance toute nouvelle620, et dont il varie les espèces depuis le déplacement réel, jusqu’aux voyages imaginaires dans la littérature et le théâtre. Le Camus prescrit pour « relâcher le cerveau » dans tous les cas d'affections vaporeuses : « les promenades, les voyages, l’équitation, l’exercice en plein air, la danse, les spectacles, les lectures amusantes, les occupations qui peuvent faire oublier l'idée chérie621 ». La campagne, par la douceur et la variété de ses paysages arrache les mélancoliques à leur unique souci « en les éloignant des lieux qui pourraient rappeler le souvenir de leurs douleurs622 ».

Mais inversement l'agitation de la manie peut être corrigée par les bons effets d'un mouvement régulier. Il ne s’agit plus ici de remettre en mouvement, mais de régler l’agitation, d’en arrêter momentanément le cours, de fixer l’attention. Le voyage ne sera pas efficace par des ruptures incessantes de continuité, mais par la nouveauté des objets qu’il propose, la curiosité qu’il fait naître. Il doit permettre de capter de l’extérieur un esprit qui échappe à toute règle, et s’échappe à lui-même dans la vibration de son mouvement intérieur. « Si on peut apercevoir des objets ou des personnes qui puissent rappeler leur attention de la poursuite de leurs idées déréglées et qui puissent la fixer un peu sur d’autres, il faut les présenter souvent aux maniaques et c’est pour cela qu’on peut retirer souvent des avantages d'un voyage qui interrompt la suite des anciennes idées et qui offre des objets qui fixent l’attention623. »

Utilisée pour les changements qu’elle apporte dans la mélancolie, ou pour la régularité qu’elle impose à la manie, la thérapeutique par le mouvement cache l’idée d’une confiscation par le monde de l’esprit aliéné. Elle est à la fois une « mise au pas » et une conversion, puisque le mouvement prescrit son rythme, mais constitue, par sa nouveauté ou sa variété, un appel constant à l’esprit pour qu’il sorte de lui-même et rentre dans le monde. S'il est vrai que dans les techniques de l’immersion, se cachaient toujours les souvenirs éthiques, presque religieux de l'ablution, et de la seconde naissance — dans ces cures par le mouvement, on peut reconnaître encore un thème moral symétrique, mais inverse du premier : revenir au monde, se confier à sa sagesse, en reprenant place dans l'ordonnance générale, oublier par là la folie qui est le moment de la subjectivité pure. On voit comment jusque dans l’empirisme des moyens de guérison se retrouvent les grandes structures organisatrices de l’expérience de la folie à l’âge classique. Erreur et faute, la folie est à la fois impureté et solitude ; elle est retirée du monde, et de la vérité ; mais elle est par là même emprisonnée dans le mal. Son double néant est d’être la forme visible de ce non-être qu’est le mal, et de proférer, dans le vide et dans l’apparence colorée de son délire, le non-être de l’erreur. Elle est totalement pure, puisqu’elle n’est rien, si ce n’est le point évanescent d’une subjectivité à qui a été soustraite toute présence de la vérité ; et totalement impure, puisque ce rien qu'elle est, c’est le non-être du mal. La technique de guérison, jusque dans ses symboles physiques les plus chargés d’intensité imaginaire — consolidation et remise en mouvement d’une part, purification et immersion de l’autre —, s’ordonne secrètement à ces deux thèmes fondamentaux ; il s’agit à la fois de rendre le sujet à sa pureté initiale, et de l'arracher à sa pure subjectivité pour l'initier au monde ; anéantir le non-être qui l’aliène à lui-même et le rouvrir à la plénitude du monde extérieur, à la solide vérité de l’être.

Les techniques demeureront plus longtemps que leur sens. Lorsque, en dehors de l’expérience de la déraison, la folie aura reçu un statut purement psychologique et moral, lorsque les rapports de l’erreur et de la faute par lesquels le classicisme définissait la folie seront resserrés dans la seule notion de culpabilité, alors les techniques resteront, mais avec une signification beaucouD plus restreinte ; on ne cherchera plus qu’un effet mécanique, ou un châtiment moral. C’est de cette manière que les méthodes de régulation du mouvement dégénéreront en la fameuse « machine rotatoire » dont Mason Cox, au début du xixe siècle, montre le mécanisme et démontre l'efficacité624 : un pilier perpendiculaire est fixé à la fois au plancher et au plafond ; on attache le malade sur une chaise ou un lit suspendu à un bras horizontal mobile autour du pilier ; grâce à « un rouage peu compliqué » on imprime « à la machine le degré de vitesse que l’on veut ». Cox cite une de ses propres observations ; il s’agit d’un homme que la mélancolie a frappé d’une sorte de stupeur ; « son teint était noir et plombé, ses yeux jaunes, ses regards constamment fixés sur la terre, ses membres paraissaient immobiles, sa langue était sèche et coupée, et son pouls lent ». On le place sur la machine rotatoire, et on lui imprime un mouvement de plus en plus rapide. L’effet dépasse l’espérance ; on a trop secoué ; à la rigidité mélancolique s’est substituée l’agitation maniaque. Mais ce premier effet passé, le malade retombe dans son état initial. On modifie alors le rythme ; on fait tourner la machine très rapidement, mais en l’arrêtant à intervalles réguliers, et d’une manière très brutale. La mélancolie est chassée, sans que la rotation ait eu le temps de déclencher l’agitation maniaque625. Cette « centrifugation » de la mélancolie est très caractéristique de l’usage nouveau des anciens thèmes thérapeutiques. Le mouvement ne vise plus à restituer le malade à la vérité du monde extérieur, mais à produire seulement une série d’effets internes, purement mécaniques et purement psychologiques. Ce n’est plus à la présence du vrai que s'ordonne la cure, mais à une norme de fonctionnement. Dans cette réinterprétation de la vieille méthode, l’organisme n’est plus mis en rapport qu’avec lui-même et avec sa nature propre, alors que dans la version initiale, ce qui devait être restitué, c’était son rapport au monde, son lien essentiel à l'être et à la vérité : si on ajoute que très tôt, la machine rotatoire fut utilisée à titre de menace et de châtiment626, on voit comment se sont amincies les lourdes significations qui avaient porté les méthodes thérapeutiques tout au long de l’âge classique. On se contente de régler et de punir, avec les moyens qui servaient autrefois à conjurer la'faute, à dissiper l’erreur dans la restitution de la folie à l’éclatante vérité du monde.

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En 1771, Bienville écrivait à propos de la nymphomanie qu’il y a des occasions où on peut la guérir « en se contentant de traiter l’imagination ; mais il n’y en a point ou du moins presque aucune où les remèdes physiques puissent seuls opérer une cure radicale627 ». Et un peu plus tard, Beauchesne : « En vain voudrait-on entreprendre la guérison d’un homme attaqué de folie, si l’on n’employait pour y réussir que des moyens physiques... Les remèdes matériels n’auraient jamais un succès complet sans ces secours que l’esprit juste et sain doit donner à l’esprit faible et malade628. »

Ces textes ne découvrent pas la nécessité d’un traitement psychologique ; ils marquent plutôt la fin d’une époque : celle où la différence entre médicaments physiques et traitements moraux n’était pas encore reçue comme une évidence par la pensée médicale. L’unité des symboles commence à se défaire, et les techniques se dégagent de leur signification globale. On ne leur prête plus d’efficacité que régionale — sur le corps ou sur l'âme. La cure change de sens à nouveau : elle n’est plus portée par l’unité significative de la maladie, groupée autour de ses qualités majeures ; mais, segment par segment, elle devra s’adresser aux divers éléments qui la composent ; elle constituera une suite de destructions partielles, dans laquelle l’attaque psychologique et l’intervention physique se iuxtaposent, s'additionnent, mais ne se pénètrent jamais

En fait ce qui, pour nous, se présente comme étant déjà l’esquisse d’une cure psychologique ne l’était point pour les médecins classiques qui l’appliquaient. Depuis la Renaissance, la musique avait retrouvé toutes les vertus thérapeutiques que lui avait prêtées l’antiquité. Ses effets surtout étaient remarquables sur la folie. Schenck a guéri un homme « tombé dans une mélancolie profonde » en lui faisant entendre « des concerts d’instruments de musique qui lui plaisaient particulièrement629 » ; Albrecht guérit lui aussi un délirant, après avoir en vain tenté tous les autres remèdes, en faisant chanter pendant un de ses accès « une petite chanson, qui réveilla le malade, lui fit plaisir, l’excita à rire, et dissipa pour toujours le paroxysme630 ». On cite même des cas de frénésie guérie par la musique631. Or jamais ces observations ne prêtent à interprétation psychologique. Si la musique guérit c’est en agissant sut l’être humain tout entier, en pénétrant le corps aussi directement, aussi efficacement que l’âme elle-même Diemerbroek n’a-t-il pas connu des pestiférés guéris par la musique632 ? Sans doute on n’admet plus, comme le faisait encore Porta, que la musique, dans la réalité matérielle de ses sons, apportait jusqu’au corps les vertus secrètes cachées dans la substance même des instruments ; sans doute on ne croit plus avec lui que les lymphatiques sont guéris par « un air vif joué sur une flûte de thyrre », ni les mélancoliques soulagés par « un air doux joué sur une flûte d’hellébore », ni qu’il fallait se servir « d’une flûte faite avec la roquette ou le satyrisin pour les impuissants et les hommes froids633 ». Mais si la musique ne transporte plus les vertus celées dans les substances, elle est efficace sur le corps grâce aux qualités qu’elle lui impose. Elle forme même la plus rigoureuse de toutes les mécaniques de la qualité, puisqu’à son origine elle n'est rien d’autre que mouvement, mais que parvenue à l’oreille elle devient aussitôt effet qualitatif. La valeur thérapeutique de la musique vient de ce que cette transformation se défait dans le corps, que la qualité s’y redécompose en mouvements, que l’agrément de la sensation y devient ce qu’il avait toujours été, vibrations régulières et équilibre des tensions. L’homme, comme unité de l’âme et du corps, parcourt en un sens inverse le cycle de l’harmonie, en redescendant de l’harmonieux à l’harmonique. La musique s’y dénoue, mais la santé s’y rétablit. Mais il y a un autre chemin, plus direct encore et plus efficace ; l’homme alors ne joue plus ce rôle négatif d’anti-instrument, il réagit comme s'il était lui-même instrument : « À ne considérer le corps humain que comme un assemblage de fibres plus ou moins tendues, abstraction faite de leur sensibilité, de leur vie, de leur mouvement, on concevra sans peine que la musique doit faire le même effet sur les fibres qu’elle fait sur les cordes des instruments voisins » ; effet de résonance qui n’a pas besoin de suivre les voies toujours longues et complexes de la sensation auditive. Le genre nerveux vibre avec la musique qui remplit l’air ; les fibres sont comme autant de « danseuses sourdes » dont le mouvement se fait à l’unisson d’une musique qu’elles n’entendent pas. Et cette fois, c'est à l’intérieur même du corps, depuis la fibre nerveuse jusqu’à l’âme, que se fait la recomposition de la musique, la structure harmonique de la consonance reconduisant le fonctionnement harmonieux des passions634.

L’usage même de la passion dans la thérapeutique de la folie ne doit pas être entendu comme une forme de médication psychologique. Utiliser la passion contre les démences, ce n’est pas autre chose que s’adresser à l'unité de l’âme et du corps dans ce qu'elle a de plus rigoureux, se servir d’un événement dans le double système de ses effets, et dans la correspondance immédiate de leur signification.

Guérir la folie par la passion suppose qu’on se place dans le symbolisme réciproque de l’âme et du corps. La peur, au xvme siècle, est considérée comme une des passions qu’il est le plus recommandable de susciter chez les fous. On juge qu’elle est le complément naturel des contraintes qu’on impose aux maniaques et aux furieux ; on rêve même d’une sorte de dressage qui ferait que chaque accès de colère chez un maniaque soit accompagné aussitôt et compensé par une réaction de peur ; « C’est par la force qu’on triomphe des fureurs du maniaque ; c’est en opposant la crainte à la colère que la colère peut être domptée. Si la terreur d’un châtiment et d’une honte publique s’associe dans l’esprit aux accès de colère, l’un ne se manifestera pas sans l’autre ; le poison et l’antidote sont inséparables635. » Mais la peur n’est pas efficace seulement au niveau des effets de la maladie : c’est la maladie elle-même qu’elle parvient à atteindre et à supprimer. Elle a la propriété en effet de figer le fonctionnement du système nerveux, d’en pétrifier en quelque sorte les fibres trop mobiles, de mettre un frein à tous leurs mouvements désordonnés ; « la peur étant une passion qui diminue l’excitation du cerveau peut par conséquent en calmer l’excès, et surtout l’excitation irascible des maniaques636 ».

Si le couple antithétique de la peur et de la colère est efficace contre l'irritation maniaque, il peut être utilisé en sens inverse contre les craintes mal motivées des mélancoliques, des hypochondriaques, de tous ceux qui ont un tempérament lymphatique. Tissot, reprenant l’idée traditionnelle que la colère est une décharge de bile, pense qu’elle a son utilité pour dissoudre les phlegmes amassés dans l’estomac et le sang. En soumettant les fibres nerveuses à une tension plus forte, la colère leur donne plus de vigueur, restitue le ressort perdu, et permet ainsi à la crainte de se dissiper637. La cure passionnelle repose sur une constante métaphore des qualités et des mouvements ; elle implique toujours qu’ils soient immédiatement transférables dans leur modalité propre du corps à l’âme et inversement. On doit l’utiliser, dit Scheidenmantel dans le traité qu’il consacre à cette forme de cure, « lorsque la guérison nécessite dans le corps des changements identiques à ceux qui produisent cette passion ». Et c’est en ce sens qu'elle peut être le substitut universel de toute autre thérapeutique physique ; elle n’est qu’un autre chemin pour produire le même enchaînement d’effets. Entre une cure par les passions, et une cure par les recettes de la pharmacopée, il n’y a pas de différence de nature ; mais une diversité dans ie mode d’accès à ces mécanismes qui sont communs au corps et à 1 ame. « Il faut se servir des passions, si le malade ne peut être amené, par la raison, à faire ce qui est nécessaire au rétablissement de sa santé '. »

Il n’est donc pas possible en toute rigueur d’utiliser comme une distinction valable à l’âge classique ou du moins chargée de signification, la différence, pour nous immédiatement déchiffrable, entre médications physiques et médications psychologiques ou morales. La différence ne commencera à exister dans toute sa profondeur que du jour où la peur ne sera plus utilisée comme méthode de fixation du mouvement, mais comme punition ; lorsque la joie ne signifiera pas la dilatation organique, mais la récompense ; lorsque la colère ne sera plus qu’une réponse à l’humiliation concertée ; bref, lorsque le xixe siècle, en inventant les fameuses « méthodes morales » aura introduit la folie et sa guérison dans le jeu de la culpabilité638. La distinction du physique et du moral n’est devenue un concept pratique dans la médecine de l’esprit qu’au moment où la problématique de la folie s’est déplacée vers une interrogation du sujet responsable. L’espace purement moral, qui est défini alors, donne les mesures exactes de cette intériorité psychologique où l’homme moderne cherche à la fois sa profondeur et sa vérité. La thérapeutique physique tend à devenir, dans la première moitié du xix« siècle, la cure du déterminisme innocent, et le traitement moral, celle de la liberté fautive. La psychologie, comme moyen de guérir, s’organise désormais autour de la punition. Avant de chercher à apaiser, elle aménage la souffrance dans la rigueur d’une nécessité morale. « N’employez pas les consolations, car elles sont inutiles ; n’ayez pas recours aux raisonnements, ils ne persuadent pas. Ne soyez pas tristes avec les mélancoliques, votre tristesse entretiendrait la leur- ne prenez pas avec eux un air de gaieté, ils en seraient blessés. Beaucoup de sang-froid, et quand cela devient nécessaire, de la sévérité. Que votre raison soit leur règle de conduite. Une seule corde vibre encore chez eux, celle de la douleur ; ayez assez de courage pour la toucher639. »

L’hétérogénéité du physique et du moral dans la pensée médicale n’est pas issue de la définition, par Descartes, des substances étendue et pensante ; un siècle et demi de médecine post-cartésienne n’est pas parvenu à assumer cette séparation au niveau de ses problèmes et de ses méthodes, ni à entendre la distinction des substances comme une opposition de l’organique et du psychologique. Cartésienne ou anticartésienne, la médecine classique n’a jamais fait passer au compte de l’anthropologie le dualisme métaphysique de Descartes. Et quand la séparation se fait, ce n’est pas par une fidélité renouvelée aux Méditations, c’est par un privilège nouveau accordé à la faute. Seule la pratique de la sanction a séparé chez le fou les médications du corps et celles de l'âme. Une médecine purement psychologique n’a été rendue possible que du jour où la folie s’est trouvée aliénée dans la culpabilité.

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À cela pourtant, tout un aspect de la pratique médicale durant l’âge classique pourrait apporter un long démenti. L’élément psychologique, dans sa pureté, semble avoir sa place dans les techniques. Comment expliquer, autrement, l’importance qu’on attache à l’exhortation, à la persuasion, au raisonnement, à tout ce dialogue que le médecin classique engage avec son malade, indépendamment de la cure par les remèdes du corps ? Comment expliquer que Sauvages puisse écrire, d’accord avec tous ses contemporains : « Il faut être philosophe pour pouvoir guérir les maladies de l’âme. Car comme l'origine de ces maladies n’est autre chose qu’un désir violent pour une chose que le malade envisage comme un bien, il est du devoir du médecin de lui prouver par des raisons solides que ce qu’il désire avec tant d’ardeur est un bien apparent et un mal réel afin de le faire revenir de son erreur640. »

En fait cette approche de la folie n'est ni plus ni moins psychologique que toutes celles dont nous avons déjà parlé. Le langage, les formulations de la vérité ou de la morale sont en prise directe sur le corps ; et c'est encore Bienville dans son traité de la nymphomanie qui montre comment l’adoption ou le refus d’un principe éthique peut modifier directement le cours des processus organiques641. Pourtant, il y a une différence de nature entre les techniques qui consistent à modifier les qualités communes au corps et à l'âme, et celles qui consistent à investir la folie par le discours. Dans un cas, il s’agit d’une technique des métaphores, au niveau d’une maladie qui est altération de la nature ; dans l’autre, il s’agit d’une technique du langage, au niveau d’une folie perçue comme débat de la raison avec elle-même. Cet art, sous cette dernière forme, se déploie dans un domaine où la folie est « traitée » — dans tous les sens du mot — en termes de vérité et d’erreur. Bref, il a toujours existé, au cours de l’âge classique, une juxtaposition de deux univers techniques dans les thérapeutiques de la folie. L’un, qui repose sur une mécanique implicite des qualités, et qui s'adresse à la folie en tant qu'elle est essentiellement passion, c’est-à-dire en tant qu'elle est un certain mixte (mouvement-qualité) appartenant au corps et à l’âme à la fois ; l’autre qui repose sur un mouvement discursif de la raison raisonnant avec elle-même, et qui s'adresse à la folie en tant qu’elle est erreur, double inanité du langage et de l'image, en tant qu’elle est délire. Le cycle structural de la passion et du délire qui constitue l’expérience classique de la folie, réapparaît ici, dans le monde des techniques — mais sous une forme syncopée. Son unité ne s'y profile que d’une manière lointaine. Ce qui est visible immédiatement, en grosses lettres, c’est la dualité, l’opposition presque, dans la médecine de la folie, des méthodes de suppression de la maladie, et des formes d’investissement de la déraison. Celles-ci peuvent se ramener à trois figures essentielles.

Le réveil. Puisque le délire est le rêve des personnes qui veillent, il faut arracher ceux qui délirent à ce quasi-sommeil, les rappeler de leur veille rêveuse, livrée aux images, à une veille authentique, où le songe s’efface devant les figures de la perception. Ce réveil absolu, qui congédie une à une toutes les formes de l’illusion, Descartes le poursuivait au début de ses Méditations et le trouvait paradoxalement dans la conscience même du rêve, dans la conscience de la conscience leurrée. Mais chez les fous, c’est la médecine qui doit opérer le réveil, transformant la solitude du courage cartésien en l’intervention autoritaire du veilleur certain de sa veille dans l'illusion du veilleur ensommeillé : voie de traverse qui coupe dogmatiquement le long chemin de Descartes. Ce que Descartes découvre au terme de sa résolution et dans le redoublement d’une conscience qui ne se sépare jamais d’elle-même et ne se dédouble pas, la médecine l’impose de l’extérieur, et dans la dissociation du médecin et du malade. Le médecin par rapport au fou reproduit le moment du Cogito par rapport au temps du rêve, de l’illusion et de la folie. Cogito tout extérieur, étranger à la cogitation elle-même, et qui ne peut s’imposer à elle que dans la forme de l’irruption.

Cette structure d’irruption de la veille est une des formes les plus constantes parmi les thérapeutiques de la folie. Elle prend parfois les aspects les plus simples, à la fois les plus chargés d’images, et les plus crédités de pouvoirs immédiats. On admet qu’un coup de fusil tiré tout près d’elle a guéri une jeune fille de convulsions qu’elle avait contractées à la suite d’un chagrin très violent Sans aller jusqu’à cette réalisation imaginaire des méthodes de réveil, les émotions soudaines et vives obtiennent le même résultat. C'est dans cet esprit que Boerhaave a opéré sa fameuse guérison des convulsionnaires de Harlem. Dans l’hôpital de la ville s’était répandue une épidémie de convulsions. Les antispasmodiques, administrés à haute dose, demeurent sans effet. Boerhaave ordonna « qu’on apportât des poêles remplis de charbons ardents, et qu’on y fît rougir des crochets de fer d’une certaine forme ; ensuite de quoi, il dit à haute voix que puisque tous les moyens mis en usage jusqu’alors pour guérir les convulsions avaient été inutiles, il ne connaissait plus qu’un seul remède à employer, c’était de brûler jusqu’à l’os avec un fer rouge un tel endroit du bras de la personne, garçon ou fille, qui aurait une attaque de la maladie convulsive642 ».

Plus lent, mais plus certain aussi de la vérité sur laquelle il s’ouvre, l’éveil qui vient de la sagesse elle-même et de son cheminement insistant, impératif, à travers les paysages de la folie. A cette sagesse, dans ses différentes formes, Willis demande la guérison des folies. Sagesse pédagogique pour les imbéciles ; « un maître appliqué et dévoué doit les éduquer complètement » ; on doit leur apprendre, peu à peu et très lentement, ce qu'on apprend aux enfants dans les écoles. Sagesse qui emprunte son modèle aux formes les plus rigoureuses et les plus évidentes de la vérité, pour les mélancoliques : tout ce qu'il y a d'imaginaire dans leur délire se dissipera à la lumière d’une vérité incontestable ; c’est pourquoi « les études mathématiques et chimiques » leur sont si vivement recommandées. Pour les autres, c’est la sagesse d’une vie bien ordonnée qui réduira leur délire ; il n’est pas besoin de leur imposer d’autre vérité que celle de leur vie quotidienne ; restant dans leur domicile « ils doivent continuer à gérer leurs affaires, à gouverner leur famille, à ordonner et à cultiver leurs propriétés, leurs jardins, leurs vergers, leurs champs ». C’est en revanche l'exactitude d'un ordre social, imposé de l’extérieur, et s’il le faut, par la contrainte, qui peut ramener progressivement l’esprit des maniaques à la lumière de la vérité : « Pour cela, l’insensé, placé dans une maison spéciale sera traité, tant par le médecin que par des aides prudents, de façon qu’on puisse toujours le maintenir dans son devoir, dans sa tenue et dans ses mœurs, par des avertissements, des remontrances, des peines que l’on inflige aussitôt '. »

Peu à peu, au cours de l’âge classique, ce réveil autoritaire de la folie perdra son sens original, pour se limiter à n’être plus que remémoration de la loi morale, retour au bien, fidélité à la loi. Ce que Willis entendait encore comme réouverture sur la vérité, ne sera plus entièrement compris par Sauvages qui parlera de lucidité dans la reconnaissance du bien : « C’est ainsi qu’on peut rappeler à la raison ceux à qui de faux principes de philosophie morale l’ont fait perdre, pourvu qu’ils veuillent examiner avec nous quels sont les vrais biens, quels sont ceux qu’il faut préférer aux autres643. » Ce n’est plus déjà comme éveilleur que le médecin devra agir, mais comme moraliste. Contre la folie, Tissot pense qu’une « conscience pure et sans reproche est un excellent préservatif644 ». Et voici bientôt Pinel pour qui l’éveil à la vérité n’a plus de sens dans la guérison, mais seulement l’obéissance et la soumission aveugle : « Un principe fondamental pour la guérison de la manie dans un grand nombre de cas est de recourir d’abord à une répression énergique, et de faire succéder ensuite des voies de bienveillance645. »

La réalisation théâtrale. En apparence au moins il s'agit d’une technique rigoureusement opposée à celle de l’éveil. Là, le délire, dans sa vivacité immédiate, était confronté au patient travail de la raison. Soit sous la forme d’une lente pédagogie, soit sous la forme d’une irruption autoritaire, la raison s’imposait d’elle-même, et comme par la pesanteur de son être propre. Le non-être de la folie, l’inanité de son erreur devaient bien céder finalement à cette pression de la vérité. Ici l'opération thérapeutique se joue tout entière dans l'espace de l’imagination ; il s’agit d’une complicité de l’irréel avec lui-même ; l’imaginaire doit entrer dans son propre jeu, susciter volontairement de nouvelles images, délirer dans la ligne du délire, et sans opposition ni confrontation, sans même de dialectique visible, paradoxalement, guérir. La santé doit investir la maladie et la vaincre dans le néant même où la maladie est enfermée. L’imagination « lorsqu’elle est malade ne peut être guérie que par l’effet d’une imagination très saine et exercée... Il est très indifférent que l’imagination du malade soit guérie par une peur, par une impression vive et douloureuse sur les sens, ou par une illusion' ». L’illusion peut guérir de l’illusoire — alors que seule la raison peut libérer du déraisonnable. Quel est donc ce trouble pouvoir de l’imaginaire ?

Dans la mesure où il est de l’essence de l’image de se faire prendre pour la réalité, il appartient réciproquement à la réalité de pouvoir mimer l'image, de se donner comme ayant la même substance, et la même signification qu’elle. Sans heurt, sans rupture, la perception peut continuer le rêve, en remplir les lacunes, le confirmer dans ce qu’il a de précaire et le mener à son accomplissement. Si l’illusion peut paraître aussi vraie que la perception, la perception à son tour peut devenir la vérité visible, irrécusable de l’illusion. Tel est le premier moment de la cure par la « réalisation théâtrale » : Intégrer l’irréalité de l’image dans la vérité perceptive, sans que celle-ci ait l’air de contredire, ou même de contester celle-là. Lusitanus raconte ainsi la guérison d’un mélancolique qui se croyait damné, dès cette terre, à cause de l’énormité des péchés qu’il avait commis. Dans l’impossibilité de le convaincre par des arguments raisonnables qu’il pouvait être sauvé, on accepte son délire, on lui fait apparaître un ange vêtu de blanc, une épée à la main, qui après une sévère exhortation, lui annonce que ses péchés lui sont remis646.

Sur cet exemple même, on voit comment s’esquisse le second moment. La réalisation dans l'image ne suffit pas ; il faut de plus continuer le discours délirant. Car dans les propos insensés du malade, il y a une voix qui parle ; elle obéit à sa grammaire, et elle énonce un sens. Grammaire et signification doivent être maintenues de telle sorte que la réalisation du fantasme dans la réalité ne paraisse pas comme le passage d’un registre à un autre, comme une transposition dans une langue nouvelle, avec un sens modifié. Le même langage doit continuer à se faire entendre, apportant seulement à la rigueur de son discours un élément déductif nouveau. Cet élément pourtant n’est pas indifférent ; il ne s’agit pas de poursuivre le délire, mais en le continuant de tendre à l’accomplir. Il faut le conduire vers un état de paroxysme et de crise, où, sans aucun apport d’un élément étranger, il sera confronté à lui-même et mis en débat avec les exigences de sa propre vérité. Le discours réel et perceptif qui prolonge le langage délirant des images doit donc, sans échapper aux lois de ce dernier, ni sortir de sa souveraineté, exercer par rapport à lui une fonction positive ; il le resserre autour de ce qu’il a d’essentiel ; s’il le réalise au risque de le confirmer, c’est pour le dramatiser. On cite le cas d'un malade qui se croyait mort, et mourait réellement de ne pas manger ; « une troupe de gens qui s’étaient rendus pâles et habillés comme des morts, entre dans sa chambre, dresse une table, apporte des mets, et se met à manger et à boire devant le lit. Le mort, affamé, regarde ; on s’étonne qu’il reste au lit ; on lui persuade que les morts mangent au moins autant que les vivants. Il s’accommode fort bien de cette coutume647. » C’est à l’intérieur d’un discours continu que les éléments du délire entrant en contradiction, déclenchent la crise. Crise qui est, d’une manière très ambiguë, à la fois médicale et théâtrale ; toute une tradition de la médecine occidentale depuis Hippocrate recoupe là, soudain, et pour quelques années seulement, une des formes majeures de l’expérience théâtrale. On voit se dessiner le grand thème d’une crise qui serait confrontation de l’insensé avec son propre sens, de la raison avec la déraison, de la ruse lucide de l’homme avec l’aveuglement de l’aliéné, une crise qui marque le point où l’illusion, retournée contre elle-même, va s’ou-vrir sur l’éblouissement de la vérité.

Cette ouverture est imminente dans la crise ; c’est même elle, avec sa proximité immédiate, qui en constitue l'essentiel. Mais elle n’est pas donnée par la crise elle-même. Pour que la crise soit médicale et non pas simplement dramatique, pour qu’elle ne soit pas anéantissement de l'homme, mais pure et simple suppression de la maladie, bref pour que cette réalisation dramatique du délire ait un effet de purification comique, il faut qu’une ruse soit introduite à un moment donné648. Une ruse, ou du moins un élément qui altère subrepticement le jeu autonome du délire, et qui, le confirmant sans cesse, ne le lie pas à sa propre vérité sans l’enchaîner en même temps à la nécessité de sa suppression. L’exemple le plus simple de cette méthode, c’est la ruse employée avec les malades délirants qui s’imaginent percevoir dans leur corps un objet, un animal extraordinaire : « Lorsqu’un malade croit avoir enfermé quelque animal vivant dans le corps, il faut faire semblant de l'en retirer ; si c’est dans le ventre, on peut par un purgatif qui secoue un peu vivement produire cet effet, en jetant cet animal dans le bassin, sans que le malade s’en aperçoive649. » La mise en scène réalise l’objet délirant mais ne peut le faire sans l’extérioriser, et si elle donne au malade une confirmation perceptive de son illusion, ce n’est qu'en le délivrant de force. La reconstitution artificieuse du délire constitue la distance réelle dans laquelle le malade recouvre sa liberté.

Mais parfois, il n’est pas même besoin de cette mise à distance. C'est à l’intérieur de la quasi-perception du délire, que vient se loger, par ruse, un élément perceptif, d’abord silencieux, mais dont l’affirmation progressive viendra contester tout le système. C'est en lui-même et dans la perception qui confirme son délire que le malade perçoit la réalité libératrice. Trallion rapporte comment un médecin dissipa le délire d’un mélancolique qui s’imaginait n’avoir plus de tête, et sentir à sa place une sorte de vide ; le médecin entrant dans le délire accepte sur la demande du malade de boucher ce trou, et lui place sur la tête une grosse boule de plomb. Bientôt la gêne qui en résulta et le poids vite douloureux convainquent le malade qu’il avait une tête650. Enfin la ruse et sa fonction de réduction comique peut être assurée avec la complicité du médecin, mais sans autre intervention directe de sa part, par le jeu spontané de l’organisme du malade. Dans le cas cité plus haut du mélancolique qui mourait réellement de ne plus vouloir manger parce qu’il se croyait mort, la réalisation théâtrale d’un festin des morts l’incite à manger ; cette nourriture le restaure, « l’usage des mets le rend plus tranquille » et le trouble organique disparaissant, le délire qui en était indissociablement la cause et l’effet, ne manquera pas de disparaître651. Ainsi la mort réelle qui allait résulter de la mort imaginaire est-elle écartée de la réalité, par la seule réalisation de la mort irréelle. L’échange du non-être avec lui-même s’est fait dans ce jeu savant : le non-être du délire s’est reporté sur l’être de la maladie, et l’a supprimé par le seul fait qu’il a été chassé du délire par la réalisation dramatique. L’accomplissement du non-être du délire dans l’être parvient à le supprimer comme non-être même ; et ceci par le mécanisme pur de sa contradiction interne — mécanisme qui est à la fois jeu de mots et jeu de l’illusion, jeux de langage et de l’image ; le délire en effet est supprimé en tant que non-être puisqu’il devient être perçu ; mais comme l’être du délire est tout entier dans son non-être, il est supprimé en tant que délire. Et sa confirmation dans le fantastique théâtral le restitue à une vérité, qui, en le retenant captif dans le réel, le chasse de la réalité même, et le fait disparaître dans le discours sans délire de la raison

On a là comme une minutieuse mise en œuvre, ironique et médicale à la fois, de Y esse est percipi ; son sens philosophique s’y trouve suivi à la lettre, et en même temps utilisé en direction contraire de sa portée naturelle ; il est remonté à contre-courant de sa signification. À partir du moment en effet où le délire pénètre dans le champ du percipi, il relève malgré lui de l’être, c’est-à-dire qu’il entre en contradiction avec son être propre qui est le non-esse. Le jeu théâtral et thérapeutique qui se joue alors consiste à mettre en continuité, dans le développement du délire même, les exigences de son être avec les lois de l’être (c’est le moment de l’invention théâtrale, de la mise en place de l’illusion comique) ; puis à promouvoir, entre celles-ci et celles-là, la tension et la contradiction qui s’y trouvent déjà inscrites mais cessent vite d’être silencieuses (c’est le moment du drame) ; enfin à découvrir, en la mettant sous un jour cruel, cette vérité que les lois de l’être du délire sont seulement appétits et désirs de l’illusion, exigences du non-être, et que, par conséquent, le percipi qui l’insérait dans l’être le vouait déjà secrètement à sa ruine (c’est la comédie, c’est le dénouement). Dénouement en ce sens strict que l’être et le non-être sont délivrés l’un et l'autre de leur confusion dans la quasi-réalité du délire, et rendus à la pauvreté de ce qu’ils sont. On voit la curieuse analogie de structure, à l’âge classique, entre les divers modes d’affranchissement ; ils ont le même équilibre et le même mouvement dans l'artifice des techniques médicales, et dans les jeux sérieux de l’illusion théâtrale.

On peut comprendre pourquoi la folie comme telle a disparu du théâtre à la fin du xvif siècle pour ne reparaître guère avant les dernières années du siècle suivant : le théâtre de la folie était effectivement réalisé dans la pratique médicale ; sa réduction comique était de l’ordre de la guérison quotidienne.

Le retour à l’immédiat. Puisque la folie est illusion, la guérison de la folie, s’il est vrai qu’on peut l’opérer par le théâtre, peut s’accomplir aussi bien et plus directement encore par la suppression du théâtre. Confier directement la folie et son monde vain à la plénitude d’une nature qui ne trompe pas parce que son immédiateté ne connaît pas le non-être, c’est tout à la fois livrer la folie à sa propre vérité (puisque la folie, comme maladie, n’est après tout qu’un être de. nature), et à sa plus proche contradiction (puisque le délire comme apparence sans contenu est le contraire même de la richesse souvent secrète et invisible, de la nature). Celle-ci apparaît ainsi comme la raison de la déraison, en ce double sens qu’elle en détient les causes, et qu’elle en recèle, en même temps, le principe de suppression. Il faut noter toutefois que ces thèmes ne sont pas contemporains de 1 âge classique dans toute sa durée. Bien qu’ils s’ordonnent à la même expérience de la déraison, ils prennent le relais des thèmes de la réalisation théâtrale ; et leur apparition indique le moment où l'interrogation sur l’être et le leurre commence à fléchir et à faire place à une problématique de la nature. Les jeux de l’illusion théâtrale perdent leur sens, et aux techniques artificieuses de la réalisation imaginaire on substitue l’art, simple et confiant, d’une réduction naturelle. Et ceci dans un sens ambigu puisqu’il s’agit aussi bien d’une réduction par la nature que d’une réduction à la nature.

Le retour à l’immédiat est la thérapeutique par excellence, parce qu’il est le refus rigoureux de la thérapeutique ; il soigne dans la mesure où il est oubli de tous les soins. C’est dans la passivité de l’homme à l'égard de lui-même, dans le silence qu’il impose à son art et à ses artifices, que la nature déploie une activité qui est exactement réciproque du renoncement. Car, à la regarder de plus près, cette passivité de l’homme est activité réelle ; quand l’homme se confie au médicament, il échappe à la loi du travail que la nature même lui impose ; il s’enfonce dans le monde de l'artifice, et de la contre-nature dont sa folie n’est qu’une des manifestations ; c’est en ignorant cette maladie, et en reprenant place dans l’activité des êtres naturels, que l’homme, dans une apparente passivité qui n’est au fond qu’une industrieuse fidélité parvient à la guérison. C’est ainsi que Bernardin de Saint-Pierre explique comment il se délivra d’un « mal étrange », dans lequel « comme Œdipe, il voyait deux soleils ». La médecine lui avait bien offert son secours et lui avait appris que « le foyer de son mal était dans les nerfs ». En vain, il applique les médicaments les plus prisés ; il s’aperçoit vite que les médecins eux-mêmes sont tués par leurs remèdes ; « Ce fut à Jean-Jacques Rousseau que je dus le retour de ma santé. J’avais lu, dans ses immortels écrits, entre autres vérités naturelles, que l’homme est fait pour travailler, non pour méditer. Jusqu’alors j’avais exercé mon âme et reposé mon corps ; je changeai de régime ; j’exerçai le corps et je reposai l’âme. Je renonçai à la plupart des livres ; je jetai les yeux sur les ouvrages de la nature, qui parlaient à tous mes sens un langage que ni le temps, ni les nations ne peuvent altérer. Mon histoire et mes journaux étaient les herbes des champs et des prairies ; ce n’étaient pas mes pensées qui allaient péniblement à elles, comme dans le système des hommes, mais leurs pensées qui venaient à moi sous mille formes agréables *. »

Malgré les formulations que certains disciples de Rousseau ont pu en proposer, ce retour à l'immédiat n’est ni absolu ni simple. C’est que la folie, même si elle est provoquée, entretenue par ce qu’il y a de plus artificiel dans la société, apparaît, dans ses formes violentes, comme l’expression sauvage des désirs humains les plus primitifs. La folie à l’âge classique, relève, nous l’avons vu, des menaces de la bestialité — une bestialité toute dominée par la prédation et l'instinct du meurtre. Livrer la folie à la nature serait, par un renversement qu’on ne maîtrise pas, l’abandonner à cette rage de la contre-nature. La guérison de la folie suppose donc un retour à ce qui est immédiat non par rapport au désir, mais par rapport à l’imagination ; — retour qui écarte de la vie de l’homme et de ses plaisirs tout ce qui est artificiel, irréel, imaginaire. Les thérapeutiques par la plongée réfléchie dans l’immédiat supposent secrètement la médiation d’une sagesse qui partage, dans la nature, ce qui relève de la violence et ce qui relève de la vérité. C’est toute la différence entre le Sauvage et le Laboureur. « Les Sauvages, mènent plutôt la vie de l’animal carnassier que celle de l’être raisonnable » ; la vie du Laboureur, en revanche, « est plus heureuse en fait que celle de l’homme du monde ». Du côté du sauvage, l’immédiat désir, sans discipline, sans contrainte, sans moralité réelle ; du côté du laboureur, le plaisir sans médiation, c’est-à-dire sans sollicitation vaine, sans excitation ni accomplissement imaginaire. Ce qui, dans la nature et ses vertus immédiates, guérit la folie, c’est le plaisir — mais un plaisir qui d'un côté rend vain le désir sans même avoir à le réprimer, puisqu’il lui offre par avance une plénitude de satisfaction, et de l’autre rend dérisoire l'imagination, puisqu’il apporte spontanément la présence heureuse de la réalité. « Les plaisirs entrent dans l’ordre éternel des choses ; ils existent invariablement ; il faut pour les former de certaines conditions... ; ces conditions ne sont point arbitraires ; la nature les a tracées, l’imagination ne peut point créer, et l’homme le plus passionné pour les plaisirs ne pourrait réussir à augmenter les siens qu’en renonçant à tous ceux qui ne portent pas cette empreinte de la nature '. » Le monde immédiat du laboureur est donc un monde tout investi de sagesse et de mesure, qui guérit de la folie dans la mesure où il rend inutile le désir et les mouvements de la passion qu’il suscite, et dans la mesure aussi où il réduit avec l’imaginaire toutes les possibilités du délire. Ce que Tissot entend par le « plaisir » c’est cet immédiat guérisseur, délivré à la fois de la passion et du langage, c’est-à-dire des deux grandes formes de l’expérience humaine d’où naît la déraison.

Et peut-être la nature, comme forme concrète de l’immédiat, a-t-elle encore un pouvoir plus fondamental dans la suppression de la folie. Car elle a la puissance de libérer l’homme de sa liberté. Dans la nature — celle du moins qui est mesurée par la double exclusion de la violence du désir, et de l’irréalité du fantasme — l’homme est sans doute libéré des contraintes sociales (celles qui forcent « à calculer et à faire le bilan de ses plaisirs imaginaires qui en portent le nom sans en être ») et du mouvement incontrôlable des passions. Mais par le fait même, il est pris doucement et comme de l’intérieur même de sa vie, par le système des obligations naturelles. La pression des besoins les plus sains, le rythme des jours et des saisons, la nécessité sans violence de se nourrir et de s’abriter, contraignent à une régulière observance le désordre des fous. Ce que l’imagination invente de trop lointain est congédié, avec ce que cache de trop urgent le désir. Dans la douceur d’un plaisir qui ne contraint pas, l’homme se trouve hé à la sagesse de la nature, et cette fidélité en forme de liberté dissipe la déraison qui juxtapose en son paradoxe l’extrême déterminisme de la passion et l’extrême fantaisie de l’image. Ainsi on se prend à rêver, dans ces paysages mêlés de l’éthique et de la médecine, d’une libération de la folie : libération qu'il ne faut point entendre en son origine comme la découverte, par la philanthropie, de l’humanité des fous, mais comme un désir d’ouvrir la folie aux contraintes douces de la nature.

Le vieux village de Gheel qui, depuis la fin du Moyen Âge, témoignait encore de la parenté, maintenant oubliée, entre l’internement des fous et l’exclusion des lépreux, reçoit aussi dans les dernières années du xvme siècle une brusque réinterprétation. Ce qui, en lui, marquait toute la séparation violente, pathétique, du monde des fous et du monde des hommes, porte maintenant les valeurs idylliques de l’unité retrouvée entre la déraison et la nature. Ce village autrefois signifiait que les fous étaient parqués, et qu’ainsi l’homme de raison en était protégé ; il manifeste maintenant que le fou est libéré, et que, dans cette liberté qui le met de plain-pied avec les lois de la nature, il se réajuste à l'homme de raison. À Gheel, selon le tableau qu'en trace Jouy, « les quatre cinquièmes des habitants sont fous, mais fous dans toute la force du terme, et jouissent sans inconvénients de la même liberté que les autres citoyens... Des aliments sains, un air pur, tout l’appareil de la liberté, tel est le régime qu’on leur prescrit, et auquel le plus grand nombre doit, au bout de l’année, sa guérison652 ». Sans que rien dans les institutions ait encore réellement changé, le sens de l’exclusion et de l'internement commence à s'altérer : il prend lentement des valeurs positives, et l'espace neutre, vide, nocturne dans lequel on restituait autrefois la déraison à son néant commence à se peupler d’une nature à laquelle la folie, libérée, est obligée de se soumettre. L’internement, comme séparation de la raison et de la déraison, n’est pas supprimé ; mais à l'intérieur même de son dessin, l’espace qu'il occupe laisse apparaître des pouvoirs naturels, plus contraignants pour la folie, plus propres à la soumettre dans son essence, que tout le vieux système limitatif et répressif. De ce système il faut libérer la folie pour que, dans l’espace de l’internement, maintenant chargé d’efficacité positive, elle soit libre de se dépouiller de sa sauvage liberté, et d’accueillir les exigences de la nature qui sont pour elle à la fois vérité et loi. En tant qu’elle est loi, la nature contraint la violence du désir ; en tant qu’elle est vérité, elle réduit la contre-nature et tous les fantasmes de l’imaginaire.

Pinel décrit ainsi cette nature, à propos de l’hôpital de Saragosse : on y a établi « une sorte de contrepoids aux égarements de l’esprit par l’attrait et le charme qu’inspire la culture des champs, par l’instinct naturel qui porte l’homme à féconder la terre et à pourvoir ainsi aux besoins par les fruits de son industrie. Dès le matin, on les voit... se répartir avec gaieté dans les diverses parties d'un vaste enclos dépendant de l’hospice, se partager avec une sorte d’émulation les travaux relatifs aux saisons, cultiver le froment, les légumes, les plantes potagères, s’occuper tour à tour de la moisson, du treillage, des vendanges, de la cueillette des olives, et retrouver le soir dans leur asile solitaire le calme et un sommeil tranquille. L'expérience la plus constante a appris dans cet hospice que c’est là le moyen le plus sûr et le plus efficace d’être rendu à la raison653 ». Sous la convention des images, on retrouve aisément la rigueur d’un sens. Le retour à l'immédiat n’a d’efficacité contre la déraison que dans la mesure où il s'agit d’un immédiat aménagé — et partagé d’avec lui-même ; un immédiat où la violence est isolée de la vérité, la sauvagerie mise à part de la liberté, où la nature cesse de pouvoir se reconnaître dans les figures fantastiques de la contre-nature. Bref un immédiat où la nature est médiatisée par la morale. Dans un espace aménagé de la sorte, la folie ne pourra plus jamais parler le langage de la déraison, avec tout ce qui en lui transcende les phénomènes naturels de la maladie. Elle sera tout entière dans une pathologie. Transformation que les époques postérieures ont accueillie comme une acquisition positive, l’avènement sinon d’une vérité, du moins de ce qui rend possible la connaissance de la vérité ; mais qui au regard de l’histoire doit apparaître comme ce qu’elle a été : c’est-à-dire la réduction de l’expérience classique de la déraison à une perception strictement morale de la folie, qui servira secrètement de noyau à toutes les conceptions que le xixe siècle fera valoir, par la suite, comme scientifiques, positives et expérimentales.

Cette métamorphose qui s’est accomplie dans la seconde moitié du xvme siècle, s’est glissée d’abord dans les techniques de la guérison. Mais très vite elle s’est manifestée au grand jour, gagnant l’esprit des réformateurs, guidant la grande réorganisation de l’expérience de la folie, dans les dernières années du siècle. Très vite Pinel pourra écrire : « Combien il importe, pour prévenir l’hypochondrie, la mélancolie ou la manie, de suivre les lois immuables de la morale654 ! »

*

À l’âge classique, inutile de chercher à distinguer les thérapeutiques physiques et les médications psychologiques. Pour la simple raison que la psychologie n’existe pas. Quand on prescrit l'absorption des amers, par exemple, il ne s’agit pas de traitements physiques, puisqu’on veut décaper l’âme aussi bien que le corps ; quand on prescrit à un mélancolique la vie simple des laboureurs, ou quand on lui joue la comédie de son délire, ce n’est point là une intervention psychologique, puisque le mouvement des esprits dans les nerfs, la densité des humeurs sont intéressés au premier chef. Mais dans un cas, il s’agit d’un art de la transformation des qualités, d’une technique dans laquelle l’essence de la folie est prise comme nature, et comme maladie ; dans l’autre, il s’agit d’un art du discours, et de la restitution de la vérité, où la folie vaut comme déraison.

Lorsque sera dissociée, dans les années qui vont suivre, cette grande expérience de la déraison, dont l’unité est caractéristique de l’âge classique, lorsque la folie, confisquée tout entière dans une intuition morale, ne sera plus que maladie, alors la distinction que nous venons d’établir prendra un autre sens ; ce qui était de la maladie relèvera de l’organique ; et ce qui appartenait à la déraison, à la transcendance de son discours, sera nivelé dans le psychologique. Et c’est là précisément que naît la psychologie — non comme vérité de la folie, mais comme signe que la folie est maintenant détachée de sa vérité qui était la déraison, et quelle ne sera plus dès lors qu’un phénomène à la dérive, insignifiant, sur la surface indéfinie de la nature. Énigme sans autre vérité que ce qui peut la réduire.

C’est pourquoi il faut être juste avec Freud. Entre les 5 Psychanalyses et la soigneuse enquête sur les Médications psychologiques, il y a plus que l’épaisseur d’une découverte ; il y a la violence souveraine d'un retour. Janet énumérait les éléments d’un partage, dénombrait l’inventaire, annexait ici et là, conquérait peut-être. Freud reprenait la folie au niveau de son langage, reconstituait un des éléments essentiels d’une expérience réduite au silence par le positivisme ; il n’ajoutait pas à la liste des traitements psychologiques de la folie une addition majeure ; il restituait, dans la pensée médicale, la possibilité d’un dialogue avec la déraison. Ne nous étonnons pas que la plus « psychologique » des médications ait rencontré si vite son versant et ses confirmations organiques. Ce n’est point de psychologie qu’il s’agit dans la psychanalyse : mais précisément d'une expérience de la déraison que la psychologie dans le monde moderne a eu pour sens de masquer.


561 Whytt, Traité des maladies nerveuses, II, pp. 168-174.

562    P. Hecquet, Réflexion sur l'usage de l'opium, des calmants et des narcotiques, Paris, 1726, p. 11.

563    Ibid., pp. 32-33

564    Ibid., p. 84.

565    Ibid., p. 86.

566 La critique se fait au nom des mêmes principes que son apologie. Le Dictionnaire de James établit que l'Opium précipite la Manie : « La raison de cet effet est que ce médicament abonde en un certain soufre volatif très ennemi de la nature* (Dictionnaire des sciences médicales, loc. cit.).

567 Jean de Renou, Œuvres pharmaceutiques, traduites par de Serres Lyon, 1638, p. 405.

568    Ibid., pp. 406-413. Il y avait bien longtemps déjà qu’Albert de Bolls-dat avait dit de la chrysolithe qu'elle « fait acquérir sapience et fuir folie » et que Barthélémy (De proprietatibus rerum) prêtait à la topaze la faculté de chasser la frénésie.

569    Lemery, Dictionnaire universel des drogues simples éd. 1759, p. 821 Cf. aussi Mme de Sévigné, Œuvres, t. VII. p. 411

570    Lemery, Dictionnaire universel des drogues, article Homo, éd. de 1759, p. 429 ( f. également Moïse Charas, Pharmacopée royale, éd. de 1676, p. 771. « On peut dire qu’il n'y a aucune partie ni excrément ou superfluité en l'homme ni en la femme que la chimie ne puisse préparer pour la guérison ou le soulagement de la plupart des maux auxquels l’un et l’autre sont sujets. »

571    Ibid., p. 430.

572    Buchoz, Lettres périodiques curieuses, 2e et 3e. Compte rendu in Gazette salutaire, XX et XXI, 18 et 25 mai 1769.

573    Cf. Pinul Mercier, Le Monde médical de Touraine sous la Révolution, p. 206.

574    Lemf-k - Pharmacopée universelle, p. 124 ; p. 359 et p. 752.

575    Mme de Sévigné, Lettre du 8 juillet 1685, Œuvres, t. VII, p. 421.

576    Bienville, loc. cit., pp. 171-172.

577    Lemery, loc. cit.

578 Whytt, Traité des maladies nerveuses, t. II, p. 309.

579    Mme de Sévigné s’en servait beaucoup, la trouvant « bonne contre la tristesse » (cf. lettres du 16 et du 20 octobre 1675, Œuvres, t. IV, p. 186 et p. 193). La recette en est citée par Mme Fouquet, Recueil de remèdes faciles et domestiques, 1678, p. 381.

580    Lange, Traité des vapeurs, pp. 243-245.

581    Sydenham, Dissertation sur l’affection hystérique in Médecine pratique, trad. Jault, p. 571.

582    Whytt, Traité des maladies nerveuses, t. Il, p. 149.

583    L/'ehr, Gedenktage der Psychiatrie, p. 316.

584    Zilboorg, History of Psychiatry, pp. 275-276. Ettmüller recommandait vivement la transfusion dans les cas de délire mélancolique (Chirurgia transfusoria, 1682).

585    La transfusion est encore citée comme remède de la folie par Dionis, Cours d'opération de chirurgie (Démonstration VIII, p. 408), et oar Manjet, Bibliothèque médico-pratique, III, liv. IX, pp. 334 et sq.

586    Lange, Traité des vapeurs, p. 251.

587    Lieutaud, Précis de médecine pratique, pp. 620-621.

588    Fallowes, The best method for the cure of lunatic.s with some accounts of the incomparable oleum cephalicum, Londres, 1705 ; cité in Tuke, Chap-ters on the History of Medecine, pp. 93-94.

589    Doublet, Traitement qu 'il faut administrer dans les différentes espèces de folie. In Instruction par Doublet et Colombier (Journal de médecine, juillet 1785).

590    Le Dictionnaire de James propose cette généalogie des diverses aliénations : « La manie tirant généralement son origine de la mélancolie, la mélancolie des affections hypochondriaques, et les affections hypochon-driaques des sucs impurs et viciés qui circulent languissamment dans les intestins... » (Dictionnaire universel de médecine, article Manie, t. IV, p. 1126).

591    Thirion, De l'usage et de l’abus du café. Thèse soutenue à Pont-à-Mousson, 1763 (cf. compte rendu, in Gazette salutaire, n° 37, 15 septembre 1763).

592    Consultation de La Closure. Arsenal, ms. n° 4528, f° 119.

593    Whytt, Traité des maladies nerveuses, t. II, p. 145.

594    Ibid.

595    Raulin, Traité des affections vaporeuses du sexe, Paris, 1758, p. 339

596    Tissot, /tvis aux gens de lettres sur leur santé, p. 76.

597    Muzzell. Observations citées dans la Gazette salutaire du 17 mars 1763

598    Whytt, loc. cit., II, p. 364.

599    Raulin, loc. cit., p. 340.

600    F. H. Muzzell, Medizin und Chirurgie, Berlin, 1764, t. II, pp. 54-60.

601    Gazette de médecine, mercredi 14 octobre 1761, n° 23, t. II, pp. 215-216

602    Tissot, Avis aux gens de lettres sur leur santé, p. 90.

603    Aurelianus, De morbis acutis, I, 11. Asclépiade utilisait très volontiers les bains contre les maladies de l'esprit. Selon Pline, il aurait inventé des centaines de formes diverses de bains. (Pline, Histoire naturelle, liv. XXVI).

604 1. Sylvius, Opéra medica (1680), De methodo medendi, liv. Ier, chap. XIV.

605    Menuret, Mémoires de VAcadémie royale des sciences, 1734. Histoire, p. 56.

606    Doublet, loc. cit.

607    Cheyne, De infirmorum sanitate tuenda, cité in Rostaing, Réflexions sur les affections vaporeuses, pp. 73-74.

608 Boissieu, Mémoire sur les méthodes rafraîchissantes et échauffantes. 1770, pp. 37-55.

609    Darut, Les bains froids sont-ils plus propres à conserver la santé que les bains chauds ? Thèse 1763. (Gazette salutaire, n° 47).

610    Cf. Beaugresne, De l’influence des affections de l’âme, p. 13

611    Pressavin, Nouveau traité des vapeurs. Avant-propos non paginé. Cf. aussi Tissot : « C'est de la théière que coulent la plupart des maladies » (Avis aux gens de lettres, p. 85).

612    Rostaing, Réflexions sur les affections vaporeuses, p. 75.

613    Hoffmann, Opéra, II, section II, § 5. Cf. aussi Chambon de Montaux, « Les bains froids dessèchent les solides », Des maladies des femmes, II, p. 469.

614    Pomme, Traité des affections vaporeuses des deux sexes, 3e éd. 1767, pp. 20-21.

615    Lionet Chalmers, Journal de médecine, novembre 1759, p. 388.

616    Pinel, Traité médico-philosophique, p. 324.

617    Esquirol, Des maladies mentales, II, p. 225.

618    Burette, Mémoire pour servir à l'histoire de la course chez les Anciens, Mémoires de ['Académie des Belles-Lettres, t. III, p. 285.

619 Sydenham, « Dissertation sur l’affection hystérique » ; Médecine pratique, trad. Jault, p. 425.

620    Selon Lieutaud, le traitement de la mélancolie ne relève guère de la médecine, mais « de la dissipation et de l'exercice » (Précis de médecine pratique, p. 203). Sauvages recommande les promenades à cheval à cause de la variété des images (Nosologie, t. VIII, p. 30).

621    Le Camus, Médecine pratique (cité par Pomme, Nouveau recueil de pièces), p. 7.

622    Chambon de Montaux, Des maladies des femmes, II, pp. 477-478.

623    Cullen, Institutions de médecine pratique, II, p. 317. C'est sur cette idée aussi que reposent les techniques de guérison par le travail qui commencent à justifier au xviif siècle, l'existence, d'ailleurs préalable, d'ateliers dans les hôpitaux.

624    On discute pour savoir si l’inventeur de la machine rotatoire est Mau-pertuis, Darwin, ou le Danois Katzenstein.

625    Mason Cox, Practical observations on insanity. Londres, 1804, traduction française, 1806, pp. 49 sq.

626    Cf. Esquirol, Des maladies mentales, t. II, p. 225.

627    Bienville, De la nymphomanie, p. 136.

628    Beauchesne, De l’influence des affections de l’âme, pp. 28-29.

629    J. Schenck, Observationes, éd. de 1654, p. 128.

630    W. Albrecht, De effectu musicae, § 314.

631    Histoire de l'Académie royale des sciences, 1707, p. 7 et 1708, p. 22. Cf. aussi J.-L. Royer, De vi sorti et musicae in corpus humanum (Thèse Montpellier) ; Desbonnets, Effets de la musique dans les maladies nerveuses (notice in Journal de médecine, t. LIX, pp. 556). Roger, Traité des effets de la musique sur le corps humain, 1803.

632    Diemerbroek, De peste, liv. IV, 1665.

633    Porta. De magia naturali (cité in Encyclopédie, article Musique). Xénocrate aurait déjà utilisé des flûtes d'hellébore pour les aliénés, des flûtes en bois de peuplier contre la sciatique, cf. Roger, loc. cit.

634 Encyclopédie, article Musique. Cf. également Tissot (Traité des nerfs,

635    Crichton, On Mental Diseases (cité in Régnault, Du degré de compétence, pp. 187-188).

636    Cullen, Institutions de médecine pratique, t. II, p. 307.

637    Tissot, Traité des nerfs, t. II.

638    Guislain donne ainsi la liste des sédatifs moraux : le sentiment de dépendance, les menaces, les paroles sévères, les atteintes portées à l’amour-propre, l’isolement, la réclusion, les punitions (comme le fauteuil rotatoire, la douche brutale, le fauteuil de répression de Rush) et quelquefois la faim et la soif (Traité des phrénopathies, pp. 405-433).

639 Leuret, Fragments psychologiques sur la folie, Paris, 1834, cf. « Un exemple typique », pp. 308-321

640    Sauvages, Nosologie méthodique, t. VII, p. 39.

641    Bienville, De la nymphomanie, pp. 140-153.

642 Histoire de l’Académie des sciences, 1752. Relation lue par Lieutaud.

643    Sauvages, Nosologie méthodique, t. VII, p. 28.

644    Tissot, Avis aux gens de lettres sur leur santé, p. 117.

645    Pinel, Traité médico-philosophique, p. 222.

646    Z. Lusitanus, Praxis medica, 1637, obs. 45, pp. 43-44.

647 Discours sur les penchants, par M. Hulshorff, lu à l’Académie de Berlin. Extraits cités par la Gazette salutaire, 17 août 1769, n° 33.

648    Hic omnivarius morbus ingenio et astutia curandus est (Lusitanus, p. 43).

649    Encyclopédie, art. « Mélancolie ».

650    Ibid.

651    Gazette salutaire, 17 août 1769, n° 33.

652 Tissot, Traité sur les maladies des gens de lettres, pp. 90-94.

653 Pinel, Traité médico-philosophique, pp. 238-239.

654 Ibid.