Chap III. Du bon usage de la liberté

Voici donc la folie restituée à une sorte de solitude, non celle bruyante, et, d'une certaine manière, glorieuse qu’elle avait pu connaître jusqu’à la Renaissance, mais une autre, étrangement silencieuse ; une solitude qui la dégage peu à peu de la communauté confuse des maisons d'internement, et qui la cerne comme d’une zone neutre et vide.

Ce qui a disparu, au cours du xvme siècle, ce n’est pas la rigueur inhumaine avec laquelle on traite les fous, mais l’évidence de l’internement, l’unité globale dans laquelle ils étaient pris sans problème, et ces fils sans nombre qui les inséraient dans la trame continue de la déraison. Libérée, la folie l'est bien avant Pinel, non des contraintes matérielles qui la maintiennent au cachot, mais d’un asservissement bien plus contraignant, plus décisif peut-être, qui la tient sous la domination de cette obscure puissance. Avant même la Révolution, elle est libre : libre pour une perception qui l'individualise, libre pour la reconnaissance de ses visages singuliers et tout le travail qui lui donnera finalement son statut d’objet.

Laissée seule, et détachée de ses anciennes parentés, entre les murs délabrés de l’internement, la folie fait problème, — posant des questions quelle n’avait jusqu’alors jamais formulées.

Elle a surtout embarrassé le législateur, qui ne pouvant manquer de sanctionner la fin de l’internement, ne savait plus en quel point de l’espace social la situer — prison, hôpital ou assistance familiale. Les mesures prises immé-

diatement avant ou après le début de la Révolution reflètent cette indécision.

Dans sa circulaire sur les lettres de cachet, Breteuil demande aux intendants de lui indiquer la nature des ordres de détention dans les diverses maisons d’internement, et quels motifs les justifient. Devront être libérés, après tout au plus un ou deux ans de détention, « ceux qui, sans avoir rien fait qui ait pu les exposer à la sévérité des peines prononcées par les lois, se sont livrés à l'excès du libertinage, de la débauche et de la dissipation ». Au contraire, on maintiendra dans les maisons d’internement « les prisonniers dont l'esprit est aliéné et que leur imbécillité rend incapables de se conduire dans le monde ou que leurs fureurs y rendraient dangereux. Il ne s’agit à leur égard que de s’assurer si leur état est toujours le même et, malheureusement, il devient indispensable de continuer leur détention tant qu’il est reconnu que leur liberté est ou nuisible à la société, ou un bienfait inutile pour eux-mêmes808 ». C’est la première étape : réduire le plus possible la pratique de l’internement en ce qui concerne les fautes morales, les conflits familiaux, les aspects les plus bénins du libertinage, mais le laisser valoir dans son principe, et avec une de ses significations majeures : le renfermement des fous. C’est le moment où la folie prend en fait possession de l'internement, alors que lui-même se dépouille de ses autres formes d’utilité.

La deuxième étape, c’est celle des grandes enquêtes prescrites par l’Assemblée nationale et la Constituante au lendemain de la Déclaration des droits de l’homme : « Nul homme ne peut être arrêté, ni détenu que dans les cas déterminés par la loi et selon les formes qu’elle a prescrites... La loi ne doit admettre que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu'en vertu d’une loi établie et promulguée antérieurement au délit et légalement appliquée. » L’ère de l’internement est close. Seul demeure un emprisonnement où se côtoient pour l’instant les criminels condamnés ou présumés et les fous. Le Comité de mendicité de la Constituante désigne 5 personnes809 pour visiter les maisons d’internement de Paris. Le duc de La Rochefoucauld-Lian-court présente le rapport (décembre 1789) ; d’un côté, il assure que la présence des fous donne aux maisons de force un style dégradant, et risque de réduire les internés à un statut indigne de l'humanité ; le mélange qu’on y tolère prouve de la part du pouvoir et des juges une grande légèreté : « Cette insouciance est bien éloignée de la pitié éclairée et soigneuse pour le malheur par laquelle il reçoit tous les adoucissements, toutes les consolations possibles... ; peut-on jamais et en voulant secourir la misère consentir à paraître dégrader l’humanité810 ? »

Si les fous avilissent ceux auxquels on a l’imprudence de les mêler, il faut leur réserver un internement qui leur soit spécial ; internement qui n’est pas médical, mais qui doit être la forme d’assistance la plus efficace et la plus douce : « De tous les malheurs qui affligent l’humanité, l’état de folie est cependant un de ceux qui appelle à plus de titre la pitié et le respect ; c’est à cet état que les soins devraient être à plus de titre prodigués ; quand la guérison est sans espoir, que de moyens il reste encore, de douceurs, de bons traitements qui peuvent procurer à ces malheureux au moins une existence supportable811. » Dans ce texte le statut de la folie apparaît dans son ambiguïté : il faut à la fois protéger de ses périls la population internée, et lui accorder les bienfaits d’une assistance spéciale.

Troisième étape, la grande série des décrets pris entre le 12 et le 16 mars 1790. La Déclaration des droits de l’homme y reçoit une application concrète : « Dans l’espace de six semaines à partir du présent décret, toutes personnes détenues dans les châteaux, maisons religieuses, maisons de force, maisons de police ou autres prisons quelconques, par lettres de cachet ou par ordre des agents du pouvoir exécutif, à moins qu’elles ne soient également condamnées, décrétées de prise de corps ou qu’il y ait contre elles plainte en justice à l’occasion d’un crime important, peine afflictive, ou renfermées pour cause de folie, seront mises en liberté. » L’internement est donc de manière définitive réservé à certaines catégories de justiciables, et aux fous. Mais pour ceux-ci on prévoit un aménagement : « Les personnes détenues pour cause de démence seront, pendant l’espace de trois mois, à compter du jour de la publication du présent décret, à la diligence de nos procureurs, interrogées par les juges dans les formes usitées, et en vertu de leurs ordonnances visitées par les médecins qui, sous la surveillance des directeurs du district, s’expliqueront sur la véritable situation des malades afin que, d’après la sentence qui aura statué sur leur état, ils soient élargis ou soignés dans des hôpitaux qui seront indiqués à cet effet *. » Il semble que l’option soit prise désormais. Le 29 mars 1790, Bailly, Duport-Dutertre et un administrateur de la police se rendent à la Salpêtrière pour déterminer de quelle manière on pourra appliquer le décret812 ; ils font ensuite la même visite à Bicêtre. C’est que les difficultés sont nombreuses, et d’abord celle-ci ; qu’il n’existe pas d’hôpitaux qui soient destinés ou du moins réservés aux fous.

Devant ces difficultés matérielles, auxquelles s’ajoutent tant d'incertitudes théoriques, une longue phase d’hésitations va commencer813. De toutes parts, on réclame de l’As-semblée un texte qui permette de se protéger contre les fous avant même la création promise des hôpitaux. Et par une régression, qui sera de grande importance pour l’avenir, on fait tomber les fous sous le coup des mesures immédiates et incontrôlées qu’on prend, non pas même contre les criminels dangereux, mais contre les bêtes malfaisantes. La loi du 16-24 août 1790 « confie à la vigilance et à l’autorité des corps municipaux... le soin d’obvier ou de remédier aux événements fâcheux qui pourraient être occasionnés par les insensés ou les furieux laissés en liberté et par la divagation des animaux malfaisants et féroces814 ». La loi du 22 juillet 1791 renforce cette disposition, en rendant les familles responsables de la surveillance des aliénés, et permettant aux autorités municipales de prendre toutes les mesures utiles : « Les parents des insensés doivent veiller sur eux, les empêcher de divaguer et prendre garde qu’ils ne commettent aucun désordre. L’autorité municipale doit obvier aux inconvénients qui résulteraient de la négligence avec laquelle les particuliers remplissent ce devoir. » Par ce détour de leur libération, les fous retrouvent, mais cette fois dans la loi elle-même, ce statut animal dans lequel l’internement avait paru les aliéner ; ils redeviennent bêtes sauvages à l’époque même où les médecins commencent à leur reconnaître une animalité douce815. Mais on a beau avoir mis cette disposition légale entre les mains des autorités, les problèmes ne sont pas résolus pour autant ; les hôpitaux pour aliénés n'existent toujours pas.

Des demandes sans nombre arrivent au ministère de l’intérieur. Delessart répond, par exemple, à l’une d’entre elles : « Je sens comme vous, monsieur, combien il serait intéressant que l’on pût procéder incessamment à l’établissement des maisons destinées à servir de retraite à la classe infortunée des insensés... À l’égard des insensés que le défaut de cet établissement a forcé de placer dans différentes prisons de votre département, je ne vois pas d’autres moyens quant à présent de les retirer de ces lieux si peu analogues à leur état, que de les faire transférer provisoirement, s’il est possible, à Bicêtre. Il serait donc convenable que le Directoire écrivît à celui de Paris pour se concerter avec lui sur les moyens de les faire admettre dans cette maison, où les frais de leur entretien seront payés par votre département ou par les communes des domiciles de ces malheureux si leurs familles n'étaient pas en état de se charger de cette dépense ■. » Bicêtre devient donc le grand centre où sont envoyés tous les insensés, surtout depuis le moment où Saint-Lazare a été fermé. Même chose pour les femmes à la Salpêtrière : en 1792, on y amène 200 folles qui avaient été installées cinq ans auparavant dans l'ancien noviciat des Capucins de la rue Saint-Jacques816. Mais dans les provinces éloignées, il n’est pas question d’envoyer les aliénés dans les anciens hôpitaux généraux. La plupart du temps, on les garde dans les prisons, comme ce fut le cas par exemple au fort du Hâ, au château d’Angers, à Belle-vaux. Le désordre y est alors indescriptible, et se prolongera longtemps —jusqu’au moment de l’Empire. Antoine Nodier donne quelques détails sur Bellevaux. « Chaque jour les clameurs avertissent le quartier que les renfermés se battent et s’assomment. La garde accourt. Composée comme elle l’est aujourd’hui, elle est la risée des combattants ; les administrateurs municipaux sont priés de venir rétablir le calme ; leur autorité est méprisée ; ils sont honnis et insultés ; ce n'est plus une maison de justice et de détention817... »

Les désordres sont aussi grands, plus peut-être, à Bicêtre ; on y met des prisonniers politiques ; on y cache des suspects poursuivis ; la misère, la disette y maintiennent beaucoup d’affamés. L’administration ne cesse de protester ; on demande de mettre à part les criminels ; et chose importante, certains suggèrent encore que, dans leur lieu de détention, on leur adjoigne les fous. À la date du 9 Brumaire An III, l’économe de Bicêtre écrit aux « citoyens Grandpré et Osmond, membres de la Commission des administrations et tribunaux » ; « J’expose que dans un moment où l’humanité est décidément à l’ordre du jour, il n'est personne qui n’éprouve un mouvement d'horreur en voyant réunis dans le même asile, le crime et l’indigence. » Faut-il rappeler les massacres de septembre, les évasions continuelles818 et pour tant d’innocents le spectacle des prisonniers garrottés, de la chaîne qui part ? Les pauvres et les vieillards indigents « n’ont sous les yeux que des chaînes, des grilles et des verrous. Que l’on joigne à ce]a les gémissements des détenus qui parviennent quelquefois jusqu’à eux... C’est sur ce fondement enfin que je m’appuie pour demander avec de nouvelles instances ou que les prisonniers soient retirés de Bicêtre, pour n’y laisser que des pauvres, ou que les pauvres en soient retirés pour n’y laisser que des prisonniers ». Et voici, maintenant, ce qui est décisif, si on songe que cette lettre a été écrite en pleine Révolution, bien après les rapports de Cabanis, et plusieurs mois après que Pinel, selon la tradition, eut « libéré » les aliénés de Bicêtre819 : « On pourrait peut-être dans ce dernier cas y laisser les fous, autre espèce de malheureux qui font horriblement souffrir l’humanité... Hâtez-vous donc, citoyens qui chérissez l’humanité, de réaliser un aussi beau songe, et soyez d’avance persuadés que vous aurez dès lors bien mérité d’elle820. » Tant la confusion était grande au cours de ces années ; tant il était difficile, au moment où on réévaluait « l’humanité » de déterminer la place que devait y occuper la folie ; tant il était difficile de la situer dans un espace social qui était en voie de restructuration.

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Mais déjà, dans cette simple chronologie, nous avons dépassé la date traditionnellement fixée pour le début de la grande réforme. Les mesures prises de 1780 à 1793 situent le problème : la disparition de l’internement laisse la folie sans point d’insertion précise dans l’espace social ; et devant le péril déchaîné, la société réagit d'un côté par un ensemble de décisions à long terme, conformes à un idéal en train de naître — création de maisons réservées aux insensés —, de l’autre par une série de mesures immédiates, qui doivent lui permettre de maîtriser la folie par la force — mesures régressives si l’on veut mesurer cette histoire en termes de progrès.

Situation ambiguë, mais significative de l’embarras dans lequel on se trouve ; et qui porte témoignage de nouvelles formes d’expérience qui sont en train de naître. Il faut, pour les comprendre, se libérer justement de tous les thèmes du progrès, de ce qu’ils impliquent de mise en perspective et de téléologie. Cette option levée, on doit pouvoir déterminer des structures d’ensemble qui emportent les formes de l’expérience dans un mouvement indéfini, ouvert seulement sur la continuité de son prolongement, et que rien ne saurait arrêter, même pour nous.

Il faut donc se garder avec méticulosité de chercher dans les années qui entourent la réforme de Pinel et de Tuke, quelque chose qui serait comme un avènement : avènement d’une reconnaissance positive de la folie ; avènement d’un traitement humain des aliénés. Il faut laisser aux événements de cette période et aux structures qui les supportent leur liberté de métamorphoses. Un peu au-dessous des mesures juridiques, au ras des institutions, et dans ce débat quotidien où s’affrontent, se partagent, se compromettent et se reconnaissent enfin le fou et le non-fou, des figures se sont formées au cours de ces années — figures décisives évidemment, puisque ce sont elles qui ont porté la « psychiatrie positive » ; d’elles sont nés les mythes d’une reconnaissance enfin objective et médicale de la folie, qui les a justifiées après coup, en les consacrant comme découverte et libération de la vérité.

En fait, ces figures, on ne peut pas les décrire en termes de connaissance. Elles se situent en deçà, là où le savoir est tout proche encore de ses gestes, de ses familiarités, de ses premières paroles. Trois de ces structures ont sans doute été déterminantes.

1° Dans l’une sont venus se confondre le vieil espace de l’internement maintenant réduit et limité, et un espace médical qui s’était formé par ailleurs, et n’a pu s’ajuster à lui que par modifications et épurations successives.

2° Une autre structure établit entre la folie et qui la reconnaît, la surveille et la juge, un rapport nouveau, neutralisé, apparemment purifié de toute complicité, et qui est de l’ordre du regard objectif.

3° Dans la troisième, le fou se trouve confronté au criminel ; mais ni dans un espace de confusion, ni sous les espèces de l’irresponsabilité. C’est une structure qui va permettre à la folie d’habiter le crime sans le réduire tout à fait, et qui autorisera en même temps l’homme raisonnable à juger et répartir les folies selon les formes nouvelles de la morale.

Derrière la chronique de la législation dont nous avons esquissé les étapes, ce sont ces structures qu’il faut étudier.

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Longtemps, la pensée médicale et la pratique de l’internement étaient restées étrangères l’une à l’autre. Tandis que se développait, selon ses lois propres, la connaissance des maladies de l’esprit, une expérience concrète de la folie prenait place dans le monde classique — expérience symbolisée et fixée par l’internement. À la fin du xvme siècle, ces deux figures se rapprochent, dans le dessin d’une première convergence. Il ne s’agit pas d’une illumination, ni même d’une prise de conscience, qui aurait révélé, dans une conversion du savoir, que les internés étaient des malades ; mais d’un obscur travail dans lequel se sont confrontés le vieil espace d’exclusion, homogène, uniforme, rigoureusement limité, et cet espace social de l’assistance que le xvme siècle vient de fragmenter, de rendre polymorphe, en le segmentant selon les formes psychologiques et morales du dévouement.

Mais ce nouvel espace n’est pas adapté aux problèmes propres à la folie. Si on prescrivait aux pauvres valides l’obligation de travailler, si on confiait aux familles le soin des malades, il n’était pas question de laisser les fous se mêler à la société. Tout au plus pouvait-on essayer de les maintenir dans l’espace familial, en interdisant aux particuliers de laisser les fous dangereux de leur entourage circuler librement. Mais la protection n’est alors assurée que d’un côté, et d’une manière bien fragile. Autant la société bourgeoise se sent innocente devant la misère, autant elle reconnaît sa responsabilité devant la folie, et sent qu'elle doit en protéger l’homme privé. À l’époque où maladie et pauvreté devenaient pour la première fois dans le monde chrétien choses privées, n’appartenant qu’à la sphère des individus ou des familles, la folie, par le fait même, requiert un statut public et la définition d’un espace de confinement qui garantisse la société de ses périls.

La nature de ce confinement, rien encore ne la détermine. On ne sait pas si elle sera plus proche de la correction ou de l'hospitalité. Une seule chose, pour l’instant, est certaine : c’est que le fou, au moment où l’internement s’effondre, restituant les correctionnaires à la liberté et les misérables à leur famille, se trouve dans la même situation que les prisonniers prévenus ou condamnés, et les pauvres ou les malades qui n’ont pas de famille. Dans son rapport, La Rochefoucauld-Liancourt fait valoir que les secours à domicile pourraient s’appliquer à la grande majorité des personnes hospitalisées à Paris. « Sur près de 11 000 pauvres, ce mode de secours pourrait avoir lieu pour près de 8 000, c'est-à-dire pour les enfants et personnes des deux sexes, qui ne sont pas prisonniers, insensés ou sans famille *. » Faut-il donc traiter les fous comme d’autres prisonniers, et les placer dans une structure car-céraire, ou les traiter comme des malades hors de la situation familiale et constituer autour d’eux une quasi-famille ? Nous verrons précisément comment Tuke et Pinel ont fait l'un et l'autre en définissant l’archétype de l’asile moderne.

Mais la fonction commune et la forme mixte de ces deux types de confinement ne sont pas encore découvertes. Au moment où va commencer la Révolution, deux séries de projets s’affrontent : les uns cherchant à faire revivre sous de nouvelles formes — dans une sorte de pureté géométrique, de rationalité presque délirante — les vieilles fonctions de l'internement, à l’usage essentiel de la folie et du crime ; les autres s’efforçant au contraire de définir un statut hospitalier de la folie qui se substituera à la famille défaillante. Ce n’est pas la lutte de la philanthropie et de la barbarie, des traditions contre l'humanisme nouveau. Ce sont les tâtonnements malaisés vers une définition de la folie que toute une société cherche à exorciser à nouveau, à l'époque où ses vieux compagnons — pauvreté, libertinage, maladie — sont retombés dans le domaine privé. Dans un espace social entièrement restructuré, la folie doit retrouver une place.

On a beaucoup rêvé, à l’époque même où l’internement perdait son sens, de maisons de correction idéales, fonctionnant sans obstacles ni inconvénients, dans une perfection silencieuse, de Bicêtres oniriques où tous les mécanismes de la correction pourraient jouer à l'état pur ; là tout ne serait qu'ordre et châtiment, mesure exacte des peines, pyramide organisée des travaux et des punitions — le meilleur possible de tous les mondes du mal. Et ces forteresses idéales, on rêve qu’elles soient sans contact avec le monde réel : entièrement fermées sur elles-mêmes, elles vivraient des seules ressources du mal, dans une suffisance qui prévient la contagion et dissipe les terreurs. Elles formeraient, dans leur microcosme indépendant, une image inversée de la société : vice, contrainte et châtiment reflétant ainsi comme en miroir la vertu, la liberté et les récompenses qui font le bonheur des hommes.

Brissot trace, par exemple, le plan d’une maison de correction parfaite, selon la rigueur d’une géométrie qui est à la fois architecturale et morale. Tout fragment d'espace prend les valeurs symboliques d'un enfer social méticuleux. Deux des côtés d'un bâtiment, qui doit être carré, seront réservés au mal sous ses formes atténuées : les femmes et les enfants d'une part, les débiteurs de l’autre ; on leur accordera « des lits et une nourriture passables ». On exposera leur chambre au soleil et à la douceur du climat. Du côté du froid et du vent, on placera « les gens accusés du crime capital », et avec eux les libertins, les agités et tous les insensés « perturbateurs du repos public ». Les deux premières classes de correctionnaires feront quelques besognes utiles au bien public. Aux deux dernières, on réservera ces travaux indispensables qui nuisent à la santé, et que trop souvent les honnêtes gens sont obligés de pratiquer. « Les ouvrages seront proportionnés à la force ou à la délicatesse, à la nature des crimes, etc

Ainsi les vagabonds, les libertins, les scélérats seront occupés à scier les pierres, polir le marbre, broyer des couleurs, ei aux manipulations chimiques où la vie des honnêtes citoyens est ordinairement en danger. » Dans cette merveilleuse économie, le travail acquiert une double efficacité : il produit en détruisant — l'ouvrage nécessaire à la société naissant de la mort même de l’ouvrier qui lui est indésirable. La vie inquiète et dangereuse de l’homme est passée dans la docilité de l’objet. Toutes les irrégularités de ces existences insensées se sont égalisées finalement en cette surface polie du marbre. Les thèmes classiques de l’internement atteignent ici une perfection paroxystique : l'interné est exclu jusqu’à la mort, mais chaque pas qu’il fait jusqu'à cette mort, devient, dans une réversibilité sans résidu, utile au bonheur de la société dont il est banni '.

Quand la Révolution commence, de pareils rêves ne sont pas encore dissipés. Celui de Musquinet relève d’une géométrie assez semblable ; mais la méticulosité des symboles y est plus riche encore. Forteresse à quatre côtés ; chacun des bâtiments à son tour a quatre étages, formant une pyramide de travail. Pyramide architecturale : en bas, métiers à carder et à tisser ; au sommet, « on pratiquera une plate-forme qui servira d’emplacement pour ourdir les chaînes, avant de mettre les pièces sur le métier821 ». Pyramide sociale : les internés sont groupés en bataillons de 12 individus, sous la direction d'un contremaître. Des surveillants contrôlent leur travail. Un directeur préside l’ensemble. Hiérarchie enfin des mérites, qui culmine vers la libération ; chaque semaine, le plus zélé des travailleurs « recevra de M. le président un prix d’un écu de six livres, et celui qui aura remporté trois fois le prix aura gagné sa liberté822 ». Voilà pour le domaine du travail et de x’intérêt ; l'équilibre est obtenu au plus juste : le travail de l’interné est valeur marchande pour l’.administration, et, pour le prisonnier, valeur d’achat de la liberté ; un seul produit et deux systèmes de gains. Mais il y a aussi le monde de la moralité, symbolisé par la chapelle qui doit se trouver au centre du carré formé par les bâtiments. Hommes et femmes devront assister à la messe tous les dimanches, et rester attentifs au sermon « qui aura toujours pour objet de leur faire naître tout le repentir qu’ils doivent avoir de leur vie passée, de leur faire comprendre combien le libertinage et l’oisiveté rendent les hommes malheureux, même dans cette vie..., et leur faire prendre une ferme résolution de tenir une meilleure conduite à l’avenir823 ». Un prisonnier, qui a déjà gagné des prix, qui n’est plus qu’à une étape ou deux de sa liberté, s’il vient à troubler la messe, ou s’il se montre « déréglé dans ses mœurs » perd aussitôt le bénéfice qu’il a acquis. La liberté n’a pas seulement un prix marchand ; elle a une valeur morale, et elle doit s’acquérir aussi par la vertu. Le prisonnier est donc placé au point de croisement de deux ensembles : l’un purement économique, constitué par le travail, son produit, et ses gratifications ; l’autre purement moral constitué par la vertu, la surveillance et les récompenses. Quand l’un et l’autre viennent à coïncider, dans un travail parfait qui est en même temps pure moralité, l’interné est libre. La maison de correction elle-même, ce Bicêtre parfait, se trouve avoir une double justification : pour le monde extérieur, il n’est que bénéfice — ce travail non rémunéré, Musquinet l’estime précisément à 500 000 livres par an pour 400 ouvriers ; et pour le monde intérieur qu’il renferme, il est une gigantesque purification morale : « Il n’y a point d’homme si corrompu qu’on puisse le supposer qui soit incorrigible ; il ne s’agit que de lui faire connaître ses véritables intérêts, et ne jamais l’abrutir par des punitions insupportables et toujours au-dessus de la faiblesse humaine824. »

Nous touchons là aux formes extrêmes du mythe de l’internement. Il s’épure dans un schéma complexe, où

toutes ses intentions transparaissent. Il devient, en toute naïveté, ce qu’il était déjà obscurément : contrôle moral pour les internés, profit économique pour les autres ; et le produit du travail qui s’y accomplit se décompose en toute rigueur : d’un côté le bénéfice, qui revient tout entier à l’administration, et par là à la société, de l’autre la gratification, qui revient au travailleur sous forme de certificats de moralité. Sorte de vérité caricaturale et qui ne désigne pas seulement ce que voulait être l’asile, mais le style dans lequel toute une forme de la conscience bourgeoise établissait les rapports entre le travail, le profit et la vertu. C’est le point où l’histoire de la folie bascule dans les mythes où se sont exprimées à la fois la raison et la déraison825.

Avec ce rêve d’un labeur effectué tout entier dans le dépouillement de la moralité, avec cet autre songe d’un travail qui rejoint sa positivité dans la mort de celui qui l’accomplit, l'internement atteint une vérité excessive. De tels projets ne sont plus dominés que par une surabondance de significations psychologiques et sociales, par tout un système de symboles moraux où la folie se trouve nivelée ; elle n’est plus alors que désordre, irrégularité, faute obscure — un dérangement dans l'homme qui trouble l’État et contredit la morale. Au moment où la société bourgeoise perçoit l’inutilité de l’internement, et laisse échapper cette unité d’évidence qui rendait la déraison sensible à l’âge classique, elle se prend à rêver d’un travail pur — pour elle, tout profit, pour les autres, seulement mort et soumission morale — où tout ce qu’il y a d’étranger en l’homme serait étouffé et réduit au silence.

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Dans ces songeries, l’internement s’exténue. Il devient forme pure, s’installe aisément dans le réseau des utilités sociales, se révèle indéfiniment fécond. Vain travail que toutes ces élaborations mythiques, qui reprennent dans une géométrie fantastique les thèmes d’un internement déjà condamné. Et pourtant, en purifiant l’espace de l’internement de toutes ses contradictions réelles, en le rendant assimilable, au moins dans l’imaginaire, aux exigences de la société, il tentait de substituer à sa seule valeur d’exclusion, une signification positive. Cette région, qui avait formé comme une zone négative aux limites de l’État, cherchait à devenir un milieu plein, où la société pût se reconnaître et mettre en circulation ses propres valeurs. Dans cette mesure, les rêves de Brissot ou de Musquinet sont de complicité avec d’autres projets auxquels leur sérieux, leurs soucis philanthropiques, les premières préoccupations médicales semblent donner un sens tout opposé.

Bien qu’ils leur soient contemporains, ces projets sont de style très différent. Là régnait l’abstraction d’un internement pris dans ses formes les plus générales, sans référence à l'interné — qui en était plutôt l’occasion et le matériel que la raison d’être. Ici au contraire, ce qu’il peut y avoir de particulier aux internés et surtout ce visage singulier que la folie a pris au xvme siècle à mesure que l’internement perdait ses structures essentielles s’y trouvent exaltés. L’aliénation y est traitée pour elle-même, non pas tellement comme l’un des cas d’internement nécessaire, mais comme un problème, en soi et pour soi, où l’internement prend figure seulement de solution. C’est la première fois que se trouvent confrontées systématiquement la folie internée et la folie soignée, la folie rapportée à la déraison et la folie rapportée à la maladie ; bref, le premier moment de cette confusion, ou de cette synthèse (comme on voudra l’appeler) qui constitue l’aliénation mentale au sens moderne du mot.

En 1785, paraît, sous la double signature de Doublet et de Colombier, une Instruction imprimée par ordre et aux frais du gouvernement sur la manière de gouverner et de traiter les insensés. Le fou y est situé, en pleine ambiguïté, à mi-che-min d’une assistance qu’on s’efforce de réajuster et d’un internement en train de disparaître. Ce texte n’a valeur ni de découverte, ni de conversion dans la manière de traiter la folie. Il désigne plutôt des compromis, des mesures cherchées, des équilibres. Toutes les hésitations des législateurs révolutionnaires s’y trouvent déjà présagées

D’un côté, l’assistance, comme manifestation d’une pitié naturelle, est exigée par les fous, au même titre que tous ceux qui ne peuvent subvenir à leurs propres besoins : « C’est aux êtres les plus faibles et les plus malheureux que la société doit la protection la plus marquée et le plus de soins ; aussi les enfants et les insensés ont-ils toujours été l’objet de la sollicitude publique. » Pourtant, la compassion qu’on éprouve naturellement pour les enfants est attirance positive ; avec les fous, la pitié est aussitôt compensée, effacée même par l’horreur qu’on éprouve pour cette existence étrangère vouée à ses violences et à ses fureurs : « On est pour ainsi dire porté à les fuir pour éviter le spectacle déchirant des marques hideuses, qu’ils portent sur leur figure et sur leur corps, de l’oubli de leur raison ; et d’ailleurs la crainte de leur violence éloigne d’eux tous ceux qui ne sont pas obligés de les soutenir. » Il faut donc trouver une voie moyenne entre le devoir d’assistance que prescrit une pitié abstraite, et les craintes légitimes que suscite une épouvante réellement éprouvée ; ce sera tout naturellement une assistance intra muros, un secours apporté au terme de cette distance que prescrit l’horreur, une pitié qui se déploiera dans l’espace ménagé depuis plus d’un siècle par l’internement et laissé vide par lui. Par le fait même l’exclusion des fous prendra un autre sens : elle ne marquera plus la grande césure de la raison et de la déraison, aux limites ultimes de la société ; mais à l’intérieur même du groupe, elle dessinera comme une ligne de compromis entre des sentiments et des devoirs — entre la pitié et l’horreur, entre l’assistance et la sécurité. Plus jamais elle n’aura cette valeur de limite absolue qu’elle avait héritée peut-être de vieilles hantises, et qu’elle avait confirmée, dans les craintes sourdes des hommes, en réoccupant d’une manière presque géographique la place de la lèpre. Elle doit être maintenant plutôt mesure que limite ; et c’est l'évidence de cette signification nouvelle qui rend si critiquables les « asiles français, inspirés par la loi romaine » ; ils ne soulagent en effet « que la crainte publique et ils ne peuvent satisfaire la pitié qui réclame non seulement la sûreté, mais encore des soins et des traitements qui sont souvent négligés et au défaut desquels la démence des uns est perpétuelle alors qu’on pourrait la guérir et celle des autres augmentée alors qu’on pourrait la diminuer ».

Mais cette forme nouvelle d’internement doit être mesure également en cet autre sens qu’il faut y concilier les possibilités de la richesse et les exigences de la pauvreté ; car les riches — et c’est bien là l’idéal de l’assistance chez les disciples de Turgot — « se font une loi de traiter avec soin, dans leur domicile, leurs parents attaqués de folie », et en cas d’insuccès les font « surveiller par des gens de confiance ». Mais les pauvres n’ont « ni les ressources nécessaires pour contenir les insensés, ni la faculté de les soigner et de faire traiter les malades ». Il faut donc établir, sur le modèle que propose la richesse, un secours qui soit à la disposition des pauvres — à la fois surveillance et soins aussi vigilants que dans les familles, mais gratuité complète pour qui en bénéficie ; pour ce faire, Colombier prescrit qu’on établisse « un département uniquement destiné pour les pauvres insensés dans chaque dépôt de mendicité et que l’on se propose d’y traiter indistinctement tous les genres de folie ».

Toutefois le plus décisif du texte, c’est la recherche, encore hésitante, d’un équilibre entre l’exclusion pure et simple des fous et les soins médicaux qu’on leur donne dans la mesure où l'on les considère comme des malades. Enfermer les fous, c’est essentiellement prémunir la société contre le péril qu’ils représentent : « Mille exemples ont prouvé ce danger, et les papiers publics nous l’ont démontré, il y a peu de temps, en nous faisant l’histoire d’un maniaque qui après avoir égorgé sa femme et ses enfants s’est endormi avec tranquillité sur les victimes sanglantes de sa frénésie. » Donc, premier point, enfermer les déments que les familles pauvres ne sont pas capables de faire surveiller. Mais aussi leur laisser le bénéfice des soins qu’ils pourraient recevoir soit chez des médecins s’ils étaient plus fortunés, soit dans des hôpitaux, si on ne les enfermait pas sur-le-champ. Doublet donne le détail des cures qu’il faut appliquer aux différentes maladies de l’esprit — préceptes qui résument avec exactitude les soins traditionnellement donnés au xvme siècle826.

Toutefois, le raccord entre l’internement et les soins n’est ici que de l’ordre temporel. Ils ne coïncident pas exactement, ils se succèdent : on soignera pendant la courte période où la maladie est considérée comme curable ; aussitôt après, l’internement reprendra sa seule fonction d’exclusion. En un sens, l’instruction de 1785 ne fait que reprendre et systématiser les habitudes de l’hospitalité et de l’internement ; mais l’essentiel, c’est qu’elle les additionne dans une même forme institutionnelle et que les soins soient administrés là même où on prescrit l’exclusion. Jadis on soignait à l’Hôtel-Dieu, on enfermait à Bicêtre. On projette maintenant une forme de renfermement dans laquelle la fonction médicale et la fonction d'exclusion joueront tour à tour, mais à l’intérieur d’une structure unique. Protection de la société contre le fou dans un espace de bannissement qui désigne la folie comme aliénation irrémissible — et protection contre la maladie dans un espace de récupération où la folie est considérée, de droit au moins, comme transitoire : ces deux types de mesures, qui recouvrent deux formes d’expérience jusqu’ici hétérogènes, vont se superposer sans se confondre encore.

On a voulu faire du texte de Doublet et de Colombier la première grande étape vers la constitution de l’asile moderne827. Mais leur Instruction a beau rapprocher le plus possible du monde de l’internement, et jusqu'à les y faire pénétrer, les techniques médicales et pharmaceutiques, le pas essentiel n’est toujours pas franchi. Et il ne le sera que du jour où l’espace d’internement, adapté et réservé à la folie, révélera des valeurs propres, qui, sans addition extérieure mais par un pouvoir autochtone, sont en elles-mêmes capables de résoudre la folie, c’est-à-dire du jour où l’internement sera devenu la médication essentielle, où le geste négatif d'exclusion sera en même temps, par son seul sens et par ses vertus intrinsèques, ouverture sur le monde positif de la guérison. Il ne s'agit pas de doubler l’internement de pratiques qui lui étaient étrangères, mais en l’aménageant, en forçant une vérité qu’il cachait, en tendant tous les fils qui se croisaient en lui obscurément, de lui donner valeur médicale dans le mouvement qui ramène la folie à la raison. Faire d’un espace qui n’était que partage social, le domaine dialectique où le fou et le non-fou vont échanger leurs secrètes vérités.

Ce pas, il est franchi par Tenon et par Cabanis. On trouve encore chez Tenon, la vieille idée que l’internement des fous ne peut être décrété de manière définitive que si les soins médicaux ont échoué : « Ce n’est qu’après avoir épuisé toutes les ressources possibles qu’il est permis de consentir à la nécessité fâcheuse d’enlever à un citoyen sa liberté828. » Mais déjà l’internement n’est plus, d'une manière rigoureusement négative, abolition totale et absolue de la liberté. Il doit être plutôt liberté restreinte et organisée. S’il est destiné à éviter tous les contacts avec le monde raisonnable — et en ce sens il reste toujours clôture — il doit ouvrir, vers l’intérieur, sur l’espace vide où la folie est laissée libre de s’exprimer : non pour qu’elle soit abandonnée à sa rage aveugle, mais pour qu’on lui laisse une possibilité de satisfaction, une chance d’apaisement que la contrainte ininterrompue ne peut lui permettre : « Le premier remède est d’offrir au fou une certaine liberté, de façon qu’il puisse se livrer mesurément aux impulsions que la nature lui commande829. » Sans chercher à la maîtriser tout à fait, l’internement fonctionne plutôt comme s’il devait laisser à la folie un recul, grâce auquel elle puisse être elle-même, et apparaître dans une liberté dépouillée de toutes les réactions secondaires — violence, rage, fureur, désespoir — que ne manque pas de provoquer une oppression constante. L’âge classique, au moins dans certains de ses mythes, avait assimilé la liberté du fou aux formes les plus agressives de l’animalité : ce qui apparentait le dément à la bête, c'était la prédation. Apparaît maintenant le thème qu’il peut y avoir chez le fou une animalité douce, qui ne détruit pas par la violence sa vérité humaine, mais laisse venir à jour un secret de nature, un fonds oublié, toujours familier pourtant, qui approche l’insensé de l'animal domestique et de l'enfant. La folie n’est plus perversion absolue dans la contre-nature, mais invasion d’une nature toute voisine. Et aux yeux de Tenon l’idéal des pratiques d’internement, c’est bien celle qui est en usage à Saint-Luke, où le fou « abandonné à lui-même, sort s’il veut de sa loge, parcourt la galerie, ou se porte à un promenoir sablé qui est en plein air. Forcé de s’agiter, il lui en fallait de couverts et de découverts pour qu'il pût en tout temps céder à l'impulsion qui le maîtrise830 ». L'internement doit donc être espace de vérité tout autant qu'espace de contrainte, et ne doit être celui-ci que pour être celui-là. Pour la première fois, se formule cette idée qui pèse d’un tel poids sur toute l’histoire de la psychiatrie jusqu’à la libération psychanalytique : que la folie internée trouve dans cette contrainte, dans cette vacuité close, dans ce « milieu », l’élément privilégié dans lequel pourront affleurer les formes essentielles de sa vérité.

Relativement libre et abandonnée aux paroxysmes de sa vérité, la folie ne risque-t-elle pas de se renforcer elle-même, et d’obéir à une sorte d’accélération constante ? Ni Tenon, ni Cabanis ne le croient. Ils supposent au contraire que cette semi-liberté, cette liberté en cage aura valeur thérapeutique. C’est que, pour eux comme pour tous les médecins du xvme siècle, l'imagination, parce qu'elle participe du corps et de l’âme et parce qu’elle est le lieu de naissance de l’erreur, est toujours responsable de toutes les maladies de l’esprit. Mais plus l'homme est contraint, plus son imagination vagabonde ; plus strictes sont les règles auxquelles est soumis son corps, plus déréglés ses rêves et ses images. Si bien que la liberté lie mieux l'imagination que les chaînes, puisqu'elle confronte sans cesse l'imagination au réel, et qu'elle enfouit les songes les plus étranges dans les gestes familiers. L’imagination rentre en silence dans le vagabondage de la liberté. Et Tenon loue fort la prévoyance des administrateurs de Saint-Luke, où « le fou en général est mis en liberté durant le jour : cette liberté pour qui ne connaît pas le frein de la raison est déjà un remède qui prévient le soulagement d’une imagination égarée ou perdue831 ». De lui-même, et sans être autre chose que cette liberté recluse, l’internement est donc un agent de guérison ; il est médical, non pas tellement en raison des soins qu'on apporte, mais par le jeu même de l'imagination, de la liberté, du silence, des limites, par le mouvement qui les organise spontanément et ramène l’erreur à la vérité, la folie à la raison. La liberté internée guérit par elle-même, comme bientôt le langage libéré dans la psychanalyse ; mais par un mouvement qui est exactement inverse : non pas en permettant aux fantasmes de prendre corps dans les mots et de s'échanger en eux, mais en les contraignant au contraire à s'effacer devant le silence insistant et pesamment réel des choses.

Le pas essentiel est franchi : l'internement a pris ses lettres de noblesse médicale ; il est devenu lieu de guérison ; non plus ce en quoi la folie veillait et se conservait obscurément jusqu'à la mort, mais ce en quoi, par une sorte de mécanisme autochtone, elle est censée se supprimer d’elle-même.

L'important, c'est que cette transformation de la maison d’internement en asile ne s'est pas faite par l’introduction progressive de la médecine — sorte d’invasion venant de l’extérieur —, mais par une restructuration interne de cet espace auquel l’âge classique n’avait donné d’autres fonctions que celles d’exclusion et de correction. L’altération progressive de ses significations sociales, la critique politique de la répression et la critique économique de l'assistance, l'appropriation de tout le champ de l'internement par la folie, alors que toutes les autres figures de la déraison en ont été peu à peu libérées, c’est tout cela qui a fait de l’internement un lieu doublement privilégié pour la folie : le lieu de sa vérité et le lieu de son abolition. Et dans cette mesure, il devient réellement sa destination ; entre eux le lien sera désormais nécessaire. Et les fonctions qui pouvaient sembler les plus contradictoires — protection contre les périls provoqués par les insensés, et guérison des maladies — ces fonctions trouvent finalement comme une soudaine harmonie : puisque c’est dans l’espace fermé mais vide de l’internement que la folie formule sa vérité et libère sa nature, d’un coup et par la seule opération de l’internement, le danger public sera conjuré, et les signes de la maladie effacés.

L’espace de l’internement ainsi habité par des valeurs nouvelles et tout un mouvement qui lui était inconnu, c’est alors, et alors seulement que la médecine pourra prendre possession de l’asile, et ramener à soi toutes les expériences de la folie. Ce n’est pas la pensée médicale qui a forcé les portes de l’internement ; si les médecins régnent aujourd’hui à l’asile, ce n’est pas par un droit de conquête, grâce à la force vive de leur philanthropie ou leur souci d’objectivité scientifique. C’est parce que l’internement lui-même a pris peu à peu valeur thérapeutique, et ceci par le réajustement de tous les gestes sociaux ou politiques, de tous les rites, imaginaires ou moraux, qui depuis plus d’un siècle avaient conjuré la folie et la déraison.

*

L’internement change de figure. Mais dans le complexe qu’elle forme avec lui et où le partage n’est jamais possible en toute rigueur, la folie à son tour s’altère. Elle noue, avec cette semi-liberté qu’on lui offre, non sans la mesurer, avec le temps dans lequel elle s’écoule, avec les regards enfin qui la surveillent et la cernent, des rapports nouveaux. Elle fait corps nécessairement avec ce monde clos, qui est à la fois pour elle sa vérité et son séjour. Par une récurrence, qui n’est étrange que si on présuppose la folie aux pratiques qui la désignent et la concernent, sa situation lui devient nature ; ses contraintes prennent le sens du déterminisme, et le langage qui la fixe prend la voix d’une vérité qui parlerait d’elle-même.

Le génie de Cabanis, et les textes qu'il a écrits en 1791 *, se situent en ce moment décisif, et équivoque à la fois, où la perspective bascule : ce qui était réforme sociale de l’internement, devient fidélité aux vérités profondes de la folie ; et la manière dont on aliène le fou se laisse oublier pour réapparaître comme nature de l’aliénation. L’internement est en train de s’ordonner aux formes qu’il a fait naître.

Le problème de la folie n’est plus envisagé du point de vue de la raison ou de l’ordre, mais du point de vue du droit de l’individu libre ; aucune coercition, aucune charité même ne peuvent les entamer. « C’est à la liberté, c’est à la sûreté des personnes qu’il faut pourvoir avant tout ; en exerçant la bienfaisance, il ne faut pas violer les règles de la justice. » Liberté et raison ont les mêmes limites. Lorsque la raison est atteinte, la liberté peut être contrainte ; encore faut-il que cette atteinte de la raison soit précisément une de celles qui menacent l’existence du sujet ou la liberté des autres : « Quand les hommes jouissent de leurs facultés rationnelles, c’est-à-dire tant qu’elles ne sont point altérées au point de compromettre la sûreté et la tranquillité d’autrui, ou de les exposer eux-mêmes à des dangers véritables, nul n’a le droit, pas même la société tout entière, de porter la moindre atteinte à leur indépendance832. » Ainsi se prépare une définition de la folie à partir des rapports que la liberté peut entretenir avec elle-même. Les vieilles conceptions juridiques qui délivraient le fou de sa responsabilité pénale, et le privaient de ses droits civils, ne formaient pas une psychologie de la folie ; cette suspension de la liberté n’était que l’ordre des conséquences juridiques. Mais avec Cabanis, la liberté est devenue pour l’homme une nature ; ce qui en empêche légitimement l’usage doit nécessairement avoir altéré les formes naturelles qu’elle prend en l’homme. L’internement du fou ne doit plus être alors que la sanction d’un état de fait, la traduction, en termes juridiques, d’une abolition de la liberté déjà acquise au niveau psychologique. Et par cette récurrence du droit à la nature, se trouve fondée la grande ambiguïté qui fait tant hésiter la pensée contemporaine à propos de la folie : si l’irresponsabilité s’identifie à l'absence de liberté, il n’y a pas de déterminisme psychologique qui ne puisse innocenter, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de vérité pour la psychologie qui ne soit en même temps aliénation pour l’homme.

La disparition de la liberté, de conséquence qu’elle était, devient fondement, secret, essence de la folie. Et c’est cette essence qui doit prescrire ce qu’il faut imposer de restriction à la liberté matérielle des insensés. Un contrôle s’impose qui devra interroger la folie sur elle-même, et pour lequel on convoquera confusément — tant cette disparition de la liberté reste encore ambiguë — magistrats, juristes, médecins, et tout simplement hommes d’expérience : « Voilà pourquoi les lieux où les fous sont retenus doivent être sans cesse soumis à l’inspection des différentes magistratures, et à la surveillance spéciale de la police. » Lorsqu’un fou est amené dans un lieu de détention, « sans perdre de temps on l’observera sous tous les rapports, on le fera observer par des officiers de santé, on le fera surveiller par les gens de service les plus intelligents et les plus habitués à observer la folie dans toutes ses variétés1 ». L’internement devra jouer comme une sorte de mesure permanente de la folie, se réajuster sans arrêt à sa vérité changeante, ne contraindre, que là et dans la limite où la liberté s’aliène : « L’humanité, la justice et la bonne médecine ordonnent de ne renfermer que les fous qui peuvent nuire véritablement à autrui ; de ne resserrer dans les liens que ceux qui, sans cela, se nuiraient à eux-mêmes. » La justice qui régnera à l’asile ne sera plus celle de la punition, mais celle de la vérité : une certaine exactitude dans l’usage des libertés et des restrictions, une conformité aussi rigoureuse que possible de la contrainte à l’aliénation de la liberté. Et la forme concrète de cette justice, son symbole visible, se trouvent, non plus dans la chaîne — restriction absolue et punitive, qui « meurtrit toujours les parties qu’elle presse » — mais dans ce qui allait devenir la fameuse camisole, ce « gilet étroit de coutil ou de toile forte qui serre et contient les bras2 », et qui doit gêner d’autant plus que les mouve-

t. Cabanis, op. cit. p. 51

2. Ibid., p. 58.

ments qu’on fait deviennent plus violents. Il ne faut pas concevoir la camisole comme l’humanisation des chaînes, et un progrès vers le « self-restraint ». Il y a toute une déduction conceptuelle du gilet de force833 qui montre que dans la folie on ne fait plus l’expérience d’un affrontement absolu de la raison et de la déraison, mais celle d’un jeu toujours relatif, toujours mobile, de la liberté et de ses limites.

Le projet de règlement qui fait suite au Rapport adressé au Département de Paris propose l’application dans le détail des principales idées que le texte de Cabanis développe : « L’admission des fous ou des insensés dans les établissements qui leur sont ou leur seront destinés dans toute l’étendue du Département de Paris, se fera sur un rapport de médecin et chirurgien légalement reconnus, signé par deux témoins, parents, amis ou voisins, et certifié par un juge de paix de la section ou du canton. » Mais le rapport donne une interprétation plus large du règlement : la prééminence même du médecin, dans la détermination de la folie, y est clairement contrôlée, et au nom justement d’une expérience asilaire considérée comme plus proche de la vérité à la fois parce qu'elle repose sur des cas plus nombreux, et parce qu’elle laisse en quelque sorte la folie parler plus librement d’elle-même. « Supposons donc qu’un fou soit conduit dans un hôpital... Le malade arrive, conduit par sa famille, des voisins, des amis ou des personnes charitables. Ces personnes attestent qu’il est véritablement fou ; elles sont ou ne sont pas munies de certificats de médecins. Les apparences confirment ou semblent contredire leur récit. Quelque opinion qu'on puisse avoir alors sur l’état du malade, si d’ailleurs les preuves de la pauvreté sont authentiques, il faut le recevoir provisoirement. » Alors doit suivre une longue observation faite aussi bien par « les gens de service » que par « les officiers de santé ». C’est là, dans le privilège de l'internement et sous le regard d’une observation purifiée par lui, que le partage se fait : si le sujet donne des signes manifestes de folie « tout doute s’évanouit. On peut le retenir sans scrupule, on doit le soigner, le mettre à l’abri de ses propres erreurs et continuer courageusement l’usage des remèdes indiqués. Si au contraire après le temps jugé convenable, on ne découvre aucun symptôme de folie, si des perquisitions faites avec prudence n’apprennent rien qui laisse soupçonner que ce temps de calme n’a été qu’un intervalle lucide ; enfin si le malade demande à sortir de l’hôpital, ce serait un crime de le retenir de force. Il faut sans retard le rendre à lui-même et à la société ». Le certificat médical à l’entrée de l’asile n’apporte donc qu'une garantie douteuse. Le critère définitif et qu'on ne peut mettre en doute, c’est à l’internement de le fournir : la folie y apparaît filtrée de tout ce qui a pu faire illusion, et offerte à un regard absolument neutre ; car ce n’est plus l’intérêt de la famille qui parle, ni le pouvoir et son arbitraire, ni les préjugés de la médecine ; mais l’internement qui prononce de lui-même, et dans le vocabulaire qui lui est propre : c'est-à-dire dans ces termes de liberté ou de contrainte qui touchent le plus profondément à l’essence de la folie. Les gardiens qui veillent aux limites de l’internement, ce sont ceux-là maintenant qui détiennent la possibilité d’une connaissance positive de la folie.

Et Cabanis en arrive par là à la curieuse idée (la plus nouvelle sans doute), d’un « journal d'asile ». Dans l’internement classique, la déraison était, au sens strict, réduite au silence. De tout ce qu’elle a été pendant si longtemps, nous ne savons rien, sauf quelques signes énigmatiques qui la désignent sur les registres des maisons d’internement : ses figures concrètes, son langage, et le foisonnement de ces existences délirantes, tout cela est sans doute perdu pour nous. Alors la folie était sans mémoire, et l’internement formait le sceau de cet oubli. Désormais, il est au contraire ce en quoi la folie formule sa vérité ; il doit en marquer à chaque instant les mesures, et c’est en lui qu’elle se totalisera, venant ainsi au point de décision : « Il sera tenu un journal où le tableau de chaque maladie, les effets des remèdes, les ouvertures des cadavres, se trouveront consignés avec une scrupuleuse exactitude. Tous les individus de la section y seront nominativement inscrits, au moyen de quoi l’administration pourra se faire rendre compte nominativement de leur état, semaine par semaine, ou même jour par jour, si elle le juge nécessaire. » La folie gagne ainsi des régions de la vérité que la déraison n’avait jamais atteintes : elle s'insère dans le temps, échappe à l’accident pur par lequel on signalait jadis ses différents épisodes, pour prendre figure autonome dans l’histoire. Son passé et son évolution font partie de sa vérité — et ce qui la révèle, ce n’est plus justement cette rupture toujours instantanée avec la vérité à laquelle on reconnaissait la déraison. Il y a un temps de la folie qui est celui du calendrier, non le calendrier rythmique des saisons qui l’apparente aux forces obscures du monde, mais celui, quotidien, des hommes, dans lequel on fait le compte de l’histoire.

Déployée par l’internement dans sa vérité, installée dans le temps des chroniques et de l’histoire, dépouillée de tout ce qui pouvait rendre irréductible la présence profonde de la déraison, la folie, ainsi désarmée, peut rentrer sans péril dans le jeu des échanges. Elle devient communi-cable, mais sous la forme neutralisée d’une objectivité offerte. Elle peut reprendre une existence publique — non pas sous cette forme qui faisait scandale, contestant d’un coup et sans recours tout ce qu’il y a de plus essentiel en l’homme et de plus vrai dans la vérité — mais sous la forme d’un objet calme, mis à distance sans que rien en lui ne se dérobe, ouvert sans réticence sur des secrets qui ne troublent pas, mais enseignent. « L’administration pensera sans doute que le résultat de ce journal et ses détails les plus précieux appartiennent à ce même public qui en aura fourni les déplorables matériaux. Sans doute, elle en ordonnera l’impression et pour peu que le rédacteur y porte de philosophie et de connaissances médicales, ce recueil offrant d’année en année de nouveaux faits, de nouvelles observations, des expériences nouvelles et vraies, deviendra pour la science physique et morale de l’homme, une immense source de richesses834. »

Voilà la folie offerte aux regards. Elle l’était déjà dans l’internement classique, lorsqu’elle donnait le spectacle de son animalité ; mais le regard qu’on portait sur elle était alors un regard fasciné, en ce sens que l’homme contemplait dans cette figure si étrangère une bestialité qui était la sienne propre, et qu’il reconnaissait d’une manière confuse comme indéfiniment proche et indéfiniment éloignée, cette existence qu’une monstruosité en délire rendait inhumaine et plaçait au plus lointain du monde, c’était secrètement celle qu’il éprouvait en lui-même. Le regard qui se porte maintenant sur la folie n’est pas chargé de tant de complicités ; il est dirigé vers un objet, qu’il atteint par le seul intermédiaire d’une vérité discursive déjà formulée ; le fou ne lui apparaît que décanté par l’abstraction de la folie. Et s’il y a quelque chose dans ce spectacle qui concerne l'individu raisonnable, ce n’est pas dans la mesure où la folie peut contester pour lui l’homme tout entier, mais dans la mesure où elle peut apporter quelque chose à ce que l’on sait de l’homme. Elle ne doit plus s’inscrire dans la négativité de l’existence, comme l'une de ses figures les plus abruptes, mais prendre place progressivement dans la positivité des choses connues.

Dans ce regard nouveau, où les compromissions sont conjurées, la barrière des grilles, elle aussi, est abolie. Le fou et le non-fou sont, à visage découvert, en présence l’un de l’autre. Entre eux, plus de distance, sauf celle que mesure immédiatement le regard. Mais pour être imperceptible, elle n’est sans doute que plus infranchissable ; la liberté acquise dans l’internement, la possibilité d’y prendre une vérité et un langage, ne sont en fait pour la folie que l’autre côté d’un mouvement qui lui donne un statut dans la connaissance : sous le regard qui l’enveloppe maintenant, elle se dépouille de tous les prestiges qui en faisaient récemment encore une figure conjurée dès qu’aperçue ; elle devient forme regardée, chose investie par le langage, réalité qu’on connaît ; elle devient objet. Et si le nouvel espace de l’internement rapproche, au point de les réunir en un séjour mixte, la folie et la raison, i ! établit entre elles une distance bien plus redoutable, un déséquilibre qui ne pourra plus être renversé ; aussi libre que soit la folie dans le monde que lui aménage l'homme raisonnable, aussi proche qu’elle soit de son esprit et de son cœur, elle ne sera jamais pour lui qu’un objet. Non plus l’envers toujours imminent de son existence, mais un événement possible dans l’enchaînement des choses. Cette chute dans l’objectivité, c’est elle qui maîtrise la folie plus profondément et mieux que son ancien asservissement aux formes de la déraison. L’internement, dans ses aspects nouveaux, peut bien offrir à la folie le luxe d’une liberté : elle est serve maintenant et désarmée de ses plus profonds pouvoirs.

Et s'il fallait résumer d’un mot toute cette évolution, on pourrait dire sans doute, que le propre de l’expérience de la Déraison, c’est que la folie y était sujet d’elle-même ; mais que dans l’expérience qui se forme, en cette fin de xvme siècle, la folie est aliénée par rapport à elle-même dans le statut d’objet qu’elle reçoit.

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Cabanis rêve pour elle de ce demi-sommeil auquel l’asile la contraindrait ; il cherche à l’épuiser dans cette problématique sereine. Chose curieuse, à ce même moment, elle reprend vie ailleurs, et se charge de tout un contenu concret. Tandis qu’elle se purifie pour la connaissance et se dégage de ses anciennes complicités, elle s’engage dans une série d’interrogations que la morale se pose à elle-même ; elle pénètre la vie quotidienne, s'offrant à des choix et à des décisions élémentaires, suscitant des options frustes et contraignant ce qu’on peut appeler « l’opinion publique » à réviser le système de valeurs qui la concerne. La décantation, la purification qui s’est opérée chez Colombier, chez Tenon, chez Cabanis, sous l’effort d’une réflexion continue, est aussitôt contrebalancée et compromise par ce labeur spontané qui s'effectue, chaque jour, dans les marges de la conscience. C’est là, pourtant, dans ce fourmillement à peine perceptible d’expériences journalières et minuscules, que la folie va prendre la figure morale que Pinel, que Tuke lui reconnaîtront d’emblée.

C’est que, l’internement disparaissant, la folie émerge à nouveau dans le domaine public. Elle réapparaît portée comme par une invasion lente et sourde, interrogeant les juges, les familles, et tous les responsables de l’ordre. Tandis qu'on lui cherche un statut, elle pose des questions urgentes : le vieux concept — familial, policier, social — d'homme déraisonnable se défait, laissant confrontées l’une à l’autre et sans intermédiaire, la notion juridique de l’irresponsabilité, et l’expérience immédiate de la folie. Tout un labeur commence, par lequel le concept négatif d’aliénation, tel que le définissait le droit, va se laisser pénétrer peu à peu, et altérer par les significations morales que l'homme quotidien prête à la folie.

« On doit distinguer dans le lieutenant de police, le magistrat et l’administrateur. Le premier est l’homme de la loi ; le second est celui du gouvernement835. » Et Des Essarts, quelques années plus tard, commente cette définition qu'il avait lui-même donnée : « En relisant, au mois d’avril 1789, cet article rédigé en 1784, je dois ajouter que la nation fait des vœux pour que cette partie d'administration soit détruite, ou du moins modifiée, de manière que la liberté des citoyens soit assurée de la manière la plus inviolable. » La réorganisation de la police, au début de la Révolution, faisant disparaître ce pouvoir à la fois indépendant et mixte, en confie les privilèges au citoyen — à la fois homme privé et volonté collective. Les circonscriptions électorales, créées par le décret du 28 mars 1789, vont servir de cadre à la réorganisation de la police ; dans chacun des districts de Paris, on établit cinq compagnies, dont l’une est rétribuée (il s’agit la plupart du temps de l'ancienne police), mais les quatre autres sont formées de citoyens volontaires836. D’un jour à l’autre, l'homme privé se trouve chargé d’assurer ce partage social immédiat, antérieur à l’acte de justice, qui est la tâche de toute police. Il a affaire, directement, sans intermédiaire ni contrôle, à tout le matériel humain qui était proposé jadis à l’internement : vagabondage, prostitution, débauche, immoralité, et bien entendu toutes les formes confuses qui vont de la violence à la fureur, de la faiblesse d’esprit à la démence. L’homme, en tant que citoyen, est appelé à exercer dans son groupe le pouvoir, provisoirement absolu, de la police, c’est à lui d'accomplir ce geste obscur et souverain, par lequel une société désigne un individu comme indésirable ou étranger à l’unité qu’elle forme ; c’est lui qui a pour tâche de juger les limites de l’ordre et du désordre, de la liberté et du scandale, de la morale et de l’immoralité. C’est en lui maintenant, et dans sa conscience, qu’est déposé le pouvoir par lequel doit s'opérer immédiatement, et avant toute libération, le partage de la folie et de la raison.

Le citoyen est raison universelle — et en un double sens : il est vérité immédiate de la nature humaine, mesure de toute législation. Mais il est également celui pour lequel la déraison se sépare de la raison ; il est, dans les formes les plus spontanées de sa conscience, dans les décisions qu’il est amené à prendre d’emblée, avant toute élaboration théorique ou judiciaire, à la fois le lieu, l’instrument et le juge du partage. L’homme classique, nous l’avons vu, reconnaissait, lui aussi, la folie, avant tout savoir et dans une appréhension immédiate ; mais il faisait alors usage spontané de son bon sens, non de ses droits politiques ; c'était l'homme, en tant qu’homme, qui jugeait, et percevait, sans commentaire, une différence de fait. Maintenant, quand il a affaire à la folie, le citoyen exerce un pouvoir fondamental qui lui permet d’être à la fois « l’homme de la loi » et « celui du gouvernement ». En tant que seul souverain de l'État bourgeois, l'homme libre est devenu le juge premier de la folie. Par là l’homme concret, l’homme de tous les jours rétablit avec elle ces contacts que l’âge classique avait interrompus ; mais il les reprend, sans dialogue, ni confrontation, dans la forme déjà donnée de la souveraineté, et dans l’exercice absolu et silencieux de ses droits. Les principes fondamentaux de la société bourgeoise permettent à cette conscience à la fois privée et universelle de régner sur la folie avant toute contestation possible. Et quand elle la restitue à l’expérience judiciaire ou médicale, dans les tribunaux ou les asiles, elle l’a déjà maîtrisée secrètement.

Ce règne aura sa forme première, et bien transitoire, dans « les tribunaux de famille » ; vieille idée, bien antérieure déjà à la Révolution, et que les habitudes de l’Ancien Régime semblaient dessiner à l’avance. À propos des placets par lesquels les familles sollicitaient des lettres de cachet, le lieutenant de police Bertin écrivait aux intendants, le 1er juin 1764 : « Vous ne sauriez prendre trop de précautions sur les deux points suivants : le premier que les mémoires soient signés des parents paternels et maternels les plus proches ; le second d’avoir une note bien exacte de ceux qui n'auront pas signé et des raisons qui les auront empêchés837. » Breteuil, plus tard, songera à constituer légalement une juridiction familiale. Finalement, c’est un décret de la Constituante qui créa les tribunaux de famille en mai 1790. Ils devaient former la cellule élémentaire de la juridiction civile, mais leurs décisions ne pouvaient prendre force exécutoire qu’après une ordonnance spéciale rendue par les instances du district. Ces tribunaux devaient décharger les juridictions de l’État des innombrables procédures concernant les différends d'intérêts familiaux, héritages, copropriétés, etc. Mais on leur prescrivait également un autre but ; ils devaient donner statut et forme juridique à des mesures qu’autrefois les familles demandaient directement à l’autorité royale : pères dissipateurs ou débauchés, enfants prodigues, héritiers incapables de gérer leur part, toutes ces formes de déficience, de désordre ou d'inconduite, qu’une lettre de cachet sanctionnait autrefois à défaut de la procédure totale d’interdiction, relèvent maintenant de cette juridiction familiale.

En un sens la Constituante achève une évolution qui n’avait cessé de se poursuivre tout au long du xvme siècle, conférant une stature institutionnelle à toute une pratique spontanée. Mais en fait il s’en fallait de beaucoup que l'arbitraire des familles, et la relativité de leurs intérêts, fussent par là limités ; au contraire, tandis que sous l'Ancien Régime, tout placet devait entraîner une enquête policière à des fins de vérification838, dans la nouvelle juridiction, on a seulement le droit d'en appeler des décisions du tribunal de famille auprès des instances supérieures. Sans doute ces tribunaux ont fonctionné d’une manière assez défectueuse839 et ils ne survivront pas aux diverses réorganisations de la justice. Mais il est assez significatif que, pour un certain temps, la famille elle-même ait été érigée en instance juridique, et qu'elle ait pu avoir à propos de l’inconduite, des désordres, et des différentes formes de l’incapacité et de la folie, les prérogatives d’un tribunal. Un moment, elle est apparue en toute clarté ce qu’elle était devenue et ce qu’elle allait rester obscurément : l’instance immédiate qui opère le partage entre raison et folie — cette forme judiciaire fruste qui assimile les règles de la vie, de l’économie et de la morale familiales aux normes de la santé, de la raison et de la liberté. Dans la famille, considérée comme institution et définie comme tribunal, la loi non écrite prend une signification de nature, et en même temps l’homme privé reçoit statut déjugé, portant dans le domaine du débat public son dialogue quotidien avec la déraison. Il y a désormais une emprise publique et institutionnelle de la conscience privée sur la folie.

Bien d’autres transformations désignent cette emprise nouvelle jusqu'à l’évidence. Et surtout les modifications apportées à la nature de la peine. Parfois, nous l’avons vu840, l’internement constituait une atténuation des châtiments ; plus souvent encore, il cherchait à esquiver la monstruosité du crime, lorsqu’elle révélait un excès, une violence qui révélait comme des pouvoirs inhumains841 ; l’internement traçait la limite à partir de laquelle le scandale devient inacceptable. Pour la conscience bourgeoise, au contraire, le scandale devient un des instruments de l'exercice de sa souveraineté. C’est qu’en son pouvoir absolu, elle n'est pas seulement juge, mais en même temps, et par elle-même châtiment. « Connaître », comme elle en assume maintenant le droit, ne signifie pas seulement instruire et juger, mais aussi rendre publique, et manifester de manière éclatante à ses propres yeux une faute qui trouvera par là sa punition. En elle doivent s’opérer et le jugement et l'exécution de la sentence et le rachat par le seul acte idéal et instantané du regard. La connaissance assume, dans le jeu organisé du scandale, la totalité du jugement.

Dans sa Théorie des lois criminelles, Brissot montre que le scandale constitue le châtiment idéal, toujours proportionné à la faute, libre de tout stigmate physique, et immédiatement adéquat aux exigences de la conscience morale. Il reprend la vieille distinction entre le péché, infraction à l’ordre divin, dont le châtiment est réservé à Dieu, le crime, commis au détriment du prochain, et qui doit être puni par des supplices, et le vice, « désordre qui n’est relatif qu’à nous-mêmes », celui-ci doit être sanctionné par la honte *. Parce qu’il est plus intérieur, le vice est aussi plus primitif : il est le crime lui-même, mais avant son accomplissement, dès sa source dans le cœur des hommes. Avant d’enfreindre les lois, le criminel a toujours attenté aux règles silencieuses qui sont présentes à la conscience des hommes : « Les vices sont, en effet, aux mœurs ce que les crimes sont aux lois, et le vice est toujours le père du crime ; c’est une race de monstres, qui, comme dans cette effrayante généalogie du péché décrite par Milton, semblent se reproduire les uns les autres. Je vois un malheureux prêt à subir le trépas... Pourquoi monte-t-il sur l’échafaud ? Suivez la chaîne de ses actions, vous verrez que le premier anneau a été presque toujours la violation de la barrière sacrée des mœurs842. » Si on veut éviter les crimes, ce n’est pas en renforçant la loi ou en aggravant les peines ; c’est en rendant plus impérieuses les mœurs, plus redoutables leurs règles, c’est en suscitant le scandale chaque fois qu’un vice se dénonce. Punition fictive, semble-t-il, et qui l’est effectivement dans un État tyrannique, où la vigilance des consciences et le scandale ne peuvent produire que l’hypocrisie, « parce que l'opinion publique n’y a plus aucun nerf, ... parce qu’enfin, il faut dire le mot de l’énigme, la bonté des mœurs n’est pas partie essentielle et intégrante des gouvernements monarchiques comme des républiques843 ». Mais lorsque les mœurs constituent la substance même de l’État, et l’opinion, le lien le plus solide de la société, le scandale devient la forme la plus redoutable de l’aliénation. Par lui l’homme devient irréparablement étranger à ce qu’il y a d’essentiel dans la société, et la punition, au lieu de garder le caractère particulier d’une réparation, prend la forme de l’universel ; elle est présente à la conscience de chacun, et effectuée par la volonté de tous. « Législateurs, qui voulez prévenir le crime, voici la route que suivent tous les criminels, marquez la première borne qu’ils franchiront, c’est celle des mœurs, rendez-la donc insupérable, vous ne serez pas si souvent forcés de recourir aux peines844. » Le scandale devient ainsi la punition doublement idéale, comme adéquation immédiate à la faute, et comme moyen de la prévenir avant quelle n’ait pris une forme criminelle.

Ce que l’internement enfermait, de propos délibéré, dans l’ombre, la conscience révolutionnaire veut l’offrir au public — la manifestation devenant l’essence du châtiment. Toutes les valeurs relatives du secret et du scandale ont ainsi été renversées : à la profondeur obscure de la punition qui enveloppait la faute accomplie, on a substitué l’éclat superficiel du scandale, pour sanctionner ce qu’il y a de plus obscur, de plus profond, de moins formulé encore dans le cœur des hommes. Et d’une manière étrange, la conscience révolutionnaire retrouve la vieille valeur des châtiments publics, et comme l’exaltation des sourdes puissances de la déraison845. Mais ce n’est là qu’apparence ; il ne s’agit plus de manifester l’insensé à la face du monde, mais seulement l’immoralité aux consciences scandalisées.

Par là, toute une psychologie est en train de naître qui change les significations essentielles de la folie et propose une nouvelle description des rapports de l’homme aux formes cachées de la déraison, il est étrange que la psychologie du crime, sous ses aspects encore rudimentaires

— ou du moins le souci de remonter jusqu’à ses origines dans le cœur de l’homme — ne soit pas née d'une humanisation de la justice, mais d’une exigence supplémentaire de la morale, d’une sorte d’étatisation des mœurs, et comme des raffinements des formes de l’indignation. Cette psychologie, elle est avant tout l’image inversée de la justice classique. Ce qui s’y trouvait caché, elle en fait une vérité qu’elle manifeste. Elle va porter témoignage de tout ce qui, jusque-là, avait dû rester sans témoin. Et par voie de conséquence, la psychologie et la connaissance de ce qu’il y a de plus intérieur en l’homme sont nées justement de ce que la conscience publique a été convoquée comme instance universelle, comme forme immédiatement valable de la raison et de la morale pour juger les hommes. L’intériorité psychologique a été constituée à partir de l’extériorité de la conscience scandalisée. Tout ce qui avait fait le contenu de la vieille déraison classique va pouvoir être repris dans les formes de la connaissance psychologique. Ce monde, qui avait été conjuré dans une distance irréductible, devient tout d’un coup familier à la conscience quotidienne puisqu’elle doit en être le juge ; et il se répartit maintenant selon la surface d’une psychologie tout entière supportée par les formes les moins réfléchies et les plus immédiates de la morale.

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Tout ceci prend forme d’institution dans la grande réforme de la justice criminelle. Le jury doit y figurer précisément l’instance de la conscience publique, son règne idéal sur tout ce que l’homme peut avoir de pouvoirs secrets et inhumains. La règle des débats publics donne à cette souveraineté, que les jurés détiennent momentanément et par délégation, une extension théoriquement infinie : c’est le corps tout entier de la nation qui juge à travers eux et qui se trouve en débat avec toutes les formes de violence, de profanation, et de déraison que l’internement esquivait. Or, par un mouvement paradoxal, qui, de nos jours encore, n’a pas atteint son achèvement, à mesure que l’instance qui juge revendique, pour fonder sa justice, plus d’universalité, à mesure qu’elle substitue aux règles des jurisprudences particulières la norme générale des droits et des devoirs de l’homme, à mesure que ses jugements confirment leur vérité dans une certaine conscience publique, le crime s'intériorise et sa signification ne cesse de devenir davantage privée. La criminalité perd le sens absolu et l’unité qu’elle prenait dans le geste accompli, dans l’offense faite ; elle se divise selon deux mesures qui deviendront toujours plus irréductibles avec le temps : celle qui ajuste la faute et sa peine — mesure empruntée aux normes de la conscience publique, aux exigences du scandale, aux règles de l’attitude juridique qui assimile châtiment et manifestation ; et celle qui définit le rapport de la faute à ses origines — mesure qui est de l’ordre de la connaissance, de l’assignation individuelle et secrète. Dissociation qui suffirait à prouver, s’il en était besoin, que la psychologie, comme connaissance de l’individu, doit être considérée historiquement dans un rapport fondamental aux formes du jugement que profère la conscience publique. De psychologie individuelle, il n’a pu y en avoir que par toute une réorganisation du scandale dans la conscience sociale. Connaître l’enchaînement des hérédités, du passé, des motivations n’est devenu possible que du jour où la faute et le crime, cessant de n’avoir que des valeurs autochtones et de n’être en rapport qu’avec eux-mêmes, ont emprunté toute leur signification au regard universel de la conscience bourgeoise. Dans cette scission entre scandale et secret, le crime a perdu sa densité réelle ; il a pris place dans un monde mi-privé, mi-public ; en tant qu’il appartient au monde privé, il est erreur, délire, imagination pure, donc inexistence ; en tant qu’il appartient au monde public lui-même, il manifeste l’inhumain, l’insensé, ce en quoi la conscience de tous ne peut pas se reconnaître, ce qui n’est pas fondé en elle, donc ce qui n’a pas le droit d’exister. De toute façon, le crime devient irréel, et dans le non-être qu’il manifeste il découvre sa profonde parenté avec la folie.

L’internement classique n’était-il pas déjà le signe que cette parenté, depuis longtemps, était nouée ? Ne confon-dait-il pas dans une même monotonie les faiblesses de l’esprit et celles de la conduite, les violences des paroles et des gestes, les enveloppant dans l’appréhension massive de la déraison ? Mais ce n’était pas pour leur assigner une commune psychologie qui dénoncerait dans les uns et les autres les mêmes mécanismes de la folie. La neutralisation y était cherchée comme un effet. La non-existence va être maintenant assignée comme origine. Et par un phénomène de récurrence, ce qui était obtenu dans l’internement à titre de conséquence est découvert comme principe d’assimilation entre la folie et le crime. La proximité géographique où on les contraignait pour les réduire devient voisinage généalogique dans le non-être.

Cette altération est perceptible déjà dans la première affaire de crime passionnel qui ait été plaidée en France devant un jury et en séance publique. Un événement comme celui-là n’est guère retenu d’habitude par les historiens de la psychologie. Mais pour qui voudrait connaître la signification de ce monde psychologique qui s’est ouvert à l’homme occidental à la fin du xvme siècle, et dans lequel il a été amené à chercher de plus en plus profondément sa vérité, au point de vouloir maintenant l’y déchiffrer jusqu’au dernier mot, pour qui voudrait savoir ce qu’est la psychologie, non pas comme corps de connaissances, mais comme fait et expression culturels propres au monde moderne, ce procès, la manière dont il a été mené et plaidé, ont bien l’importance de la mesure d’un seuil ou d’une théorie de la mémoire. Tout un nouveau rapport de l’homme à sa vérité est en train de s’y formuler.

Pour le situer avec exactitude, on peut le comparer à n’importe laquelle des affaires de crime et de folie qui ont pu être jugées au cours des années précédentes. Pour prendre un exemple, à l’époque où Joly de Fleury était garde des Sceaux, un nommé Bourgeois tente d’assassiner une femme qui lui refusait de l'argent846. Il est arrêté ; la famille présente aussitôt une requête « pour être autorisée à faire faire une information pour acquérir la preuve que le dit Bourgeois a dans tous les temps donné des traits de folie et de dissipation, et, par ce moyen, parvenir à le faire enfermer ou passer dans les îles ». Des témoins peuvent affirmer qu’à diverses reprises, l’accusé a eu « l’air égaré et le maintien d’un fou », que bien souvent il a « beaucoup verbiagé », donnant tous les signes d’un homme qui « perd la tête ». Le procureur fiscal incline à accorder satisfaction à l'entourage, non par considération pour l’état du coupable, mais par respect pour l’honorabilité et la misère de sa famille. « C’est à la sollicitation, écrit-il à Joly de Fleury, de cette honnête famille désolée qui ne jouit que d’une fortune très médiocre, et qui se trouvera par le fait chargée de six enfants en bas âge que le dit Bourgeois, réduit à la plus affreuse misère, leur laisse sur les bras, que j'ai l’honneur d’adresser à Votre Grandeur, la copie que vous trouverez ci-jointe afin qu’à l’aide de votre protection que cette famille réclame, elle soit autorisée à faire enfermer dans une maison de force, ce mauvais sujet capable de la déshonorer par des traits de folie dont il n’a donné que trop de preuves depuis quelques années. » Joly de Fleury répond que le procès doit être suivi de bout en bout, et conformément aux règles : en aucun cas, même si la folie est évidente, l'internement ne doit arrêter le cours de la justice, ni prévenir une condamnation ; mais, dans la procédure, il faut faire une place à l’enquête sur la folie ; l’accusé doit « être ouï et interrogé par-devant le conseiller rapporteur, vu et visité par le médecin et chirurgien de la Cour, en la présence d’un de ses substituts ». Effectivement le procès a lieu, et le 1er mars 1783, la Cour en la Chambre de la Tournelle criminelle, arrête que" « Bourgeois sera mené et conduit en la Maison de force du château de Bicêtre, pour y être détenu, nourri, traité, et médicamenté comme les autres insensés ». Après un bref séjour au quartier des aliénés, on constate qu’il donne peu de signes de folie ; on craint d’avoir affaire à un cas de simulation et on le met aux cabanons. A quelque temps de là il demande et obtient, puisqu’il ne manifeste aucune violence, de revenir aux insensés, où « il est employé à un petit poste qui le met à portée de se procurer de petites douceurs ». Il rédige un placet pour demander sa sortie. « M. le président a répondu que sa détention est une faveur, et qu’il était dans le cas d’être condamné ad omnia citra mortem. »

Et c’est là le point essentiel : le séjour chez les insensés auquel on condamne le criminel n’est pas le signe qu’on l’innocente ; il reste, en tous les cas, une faveur. C’est dire que la reconnaissance de la folie, même si elle a été établie au cours du procès, ne fait pas partie intégrante du jugement : elle s’est superposée à lui, elle en a modifié les conséquences, sans rien toucher à l’essentiel. Le sens du crime, sa gravité, la valeur absolue du geste, tout cela est resté intact ; la folie, même reconnue par les médecins, ne remonte pas jusqu’au centre de l’acte, pour l’« irréaliser » ; mais le crime étant ce qu'il est, elle fait bénéficier celui qui l’a commis d’une forme atténuée de la peine. Il se constitue alors, dans le châtiment, une structure complexe et réversible — une sorte de peine oscillante : si le criminel ne donne pas des signes évidents de folie, il passe des insensés aux prisonniers ; mais si, quand il est au cabanon, il se montre raisonnable, s'il ne fait preuve d’aucune violence, si sa bonne conduite peut faire pardonner son crime, on le remet parmi les aliénés dont le régime est plus doux. La violence qui est au centre de l’acte, est tour à tour ce qui signifie la folie et ce qui justifie un châtiment rigoureux. Aliénation et crime tournent autour de ce thème instable, dans une relation confuse de complémentarité, de voisinage, et d’exclusion. Mais de toute façon leurs rapports restent d’extériorité. Ce qui reste à découvrir et qui sera formulé précisément en 1792 c’est au contraire un rapport d’intériorité, où toutes les significations du crime vont basculer et se laisser prendre dans un système d’interrogation qui, de nos jours encore, n’a pas reçu de réponse.

C’est en 1792 que l’avocat Bellart doit défendre en appel un ouvrier nommé Gras, âgé de cinquante-deux ans, qui vient d’être condamné à mort pour avoir assassiné sa maîtresse, surprise par lui en flagrant délit d’infidélité. Pour la première fois une cause passionnelle était plaidée en audience publique, et devant un jury ; pour la première fois, le grand débat du crime et de l’aliénation venait à la pleine lumière du jour, et la conscience publique s’essayait à tracer la limite entre l’assignation psychologique et la responsabilité criminelle. La plaidoirie de Bellart n’apporte aucune connaissance nouvelle dans le domaine d !une science de l’âme ou du cœur ; elle fait plus : elle délimite, pour ce savoir, tout un espace nouveau où il pourra prendre signification ; elle découvre l’une de ces opérations par lesquelles la psychologie est devenue dans la culture occidentale la vérité de l'homme.

En première approximation, ce qu’on trouve dans le texte de Bellart, c’est le dégagement d’une psychologie par rapport à une mythologie littéraire et morale de la passion, qui tout au long du xvme siècle lui avait servi à la fois de norme et de vérité. Pour la première fois, la vérité de la passion cesse de coïncider avec l’éthique des passions vraies. On connaît une certaine vérité morale de l’amour — faite de vraisemblance, de naturel, de spontanéité vive, qui est confusément la loi psychologique de sa genèse et la forme de sa validité. Il n’est pas d’âme sensible au xvme siècle qui n’ait compris et n’eût acquitté des Grieux ; et si on voyait à la place de ce vieil homme de cinquante-deux ans, accusé d’avoir tué, par jalousie, une douteuse maîtresse, « un jeune homme brillant de la force et de la grâce de son âge, intéressant par sa beauté et peut-être même par ses passions, l’intérêt serait général pour lui... L’amour appartient à la jeunesse847 ». Mais au-delà de cet amour que reconnaît immédiatement la sensibilité morale, il y en a un autre qui, indépendamment de la beauté et de la jeunesse, peut naître et survivre long temps dans les cœurs. Sa vérité est d’être sans vraisemblance, sa nature d’être contre nature ; il n’est pas, comme le premier, lié aux saisons de l'âge ; il n’est pas « le ministre de la nature, créé pour servir ses desseins et donner l’existence ». Tandis que l’harmonie du premier est promise au bonheur, l'autre ne se nourrit que de souffrances : si l’un « fait les délices de la jeunesse, la consolation de l’âge mûr », le second fait « trop souvent le tourment de la vieillesse848 ». Le texte des passions, que le xviïïe siècle déchiffrait indifféremment en termes de psychologie et en termes de morale, est maintenant dissocié ; il se partage selon deux formes de vérité ; il est pris dans deux systèmes d’appartenance à la nature. Et une psychologie se dessine, qui n’intéresse plus la sensibilité, mais la connaissance seulement, une psychologie qui parle d'une nature humaine où les figures de la vérité ne sont plus des formes de validité morale.

Cet amour que ne limite plus la sagesse de la nature est entièrement livré à ses propres excès ; il est comme la rage d’un cœur vide, le jeu absolu d’une passion sans objet ; tout son attachement est indifférent à la vérité de l’objet aimé, tant il se livre avec violence aux mouvements de sa seule imagination. « Il vit principalement dans le cœur, jaloux et furieux comme lui. » Cette rage tout absorbée en elle-même, c’est à la fois l’amour dans une sorte de vérité dépouillée, et la folie dans la solitude de ses illusions. Il vient un moment où la passion s’aliène d’être trop conforme à sa vérité mécanique, si bien que, sur la seule lancée de son mouvement, elle devient délire. Et par voie de conséquence, en référant un geste de violence à la violence de la passion, en en dégageant la vérité psychologique à l’état pur, on le situe dans un monde d’aveuglement, d’illusion et de folie qui esquive sa réalité criminelle. Ce que Bellart dévoilait pour la première fois dans sa plaidoirie, c’est ce rapport, fondamental pour nous, qui établit dans tout geste humain une proportion inverse entre sa vérité et sa réalité. La vérité d’une conduite ne peut manquer de l’irréaliser ; elle tend obscurément à lui proposer, comme forme ultime et inanalysable de ce qu’elle est en secret, la folie. De l'acte meurtrier de Gras, il ne reste plus finalement qu'un geste vide, accompli « par une main seule coupable », et d’autre part « une fatalité malheureuse » qui a joué « dans l’absence de la raison, et dans la tourmente d'une passion irrésistible849 ». Si on libère l’homme de tous les mythes moraux où sa vérité restait prise, on s'aperçoit que la vérité de cette vérité désaliénée n’est pas autre chose que l'aliénation elle-même.

Ce qu'on va entendre désormais par la « vérité psycho-

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logique de l’homme » reprend ainsi les fonctions et le sens dont la déraison pendant longtemps avait été chargée ; et l’homme découvre au fond de lui-même, à l’extrême de sa solitude, en un point que n’atteignent jamais le bonheur, la vraisemblance ni la morale, les vieux pouvoirs que l’âge classique avait conjurés et exilés aux frontières les plus lointaines de la société. La déraison est objectivée de force, dans ce qu’il y a de plus subjectif, de plus intérieur, de plus profond en l’homme. Elle, qui avait été longtemps manifestation coupable, devient maintenant innocence et secret. Elle, qui avait exalté ces formes de l’erreur où l’homme abolit sa vérité, devient par-delà l’apparence, par-delà la réalité elle-même, la vérité la plus pure. Captée dans le cœur humain, enfoncée en lui, la folie peut formuler ce qu’il y a d’originairement vrai chez l’homme. Alors commence un lent travail qui de nos jours enfin aboutit à l’une des contradictions majeures de notre vie morale : tout ce qui vient à être formulé comme vérité de l’homme passe au compte de l’irresponsabilité, et de cette innocence qui a toujours été, dans le droit occidental, le propre de la folie à son dernier degré : « Si, dans l’instant où Gras a tué la veuve Lefèvre, il était tellement dominé par quelque passion absorbante qu’il lui fût impossible de savoir ce qu’il faisait, et de se laisser guider par la raison, il est impossible aussi de le condamner à mort850. » Toute la remise en question de la peine, du jugement, du sens même du crime par une psychologie qui place secrètement l'innocence de la folie au cœur de toute vérité que l’on peut énoncer sur l’homme, était déjà virtuellement présente dans la plaidoirie de Bellart.

Innocence : ce mot, pourtant, ne doit pas être entendu en ce sens absolu. Il ne s’agit pas d’une libération du psychologique par rapport au moral, mais plutôt d’une restructuration de leur équilibre. La vérité psychologique n’innocente que dans une mesure très précise. Cet « amour qui vit principalement dans le cœur », pour être irresponsable, ne doit pas être seulement un mécanisme psychologique ; il doit être l’indication d’une autre morale, qui n’est qu’une forme raréfiée de la morale elle-même. Un jeune

homme, dans la force de son âge et « intéressant par sa beauté », si sa maîtresse le trompe — il la quitte ; plus d’un, « à la place de Gras, eût ri de l’infidélité de sa maîtresse et en eût fait une autre ». Mais la passion de l’accusé vit seule et pour elle-même ; elle ne peut supporter cette infidélité, et ne s’accommode d’aucun changement : « Gras voyait avec désespoir lui échapper le dernier cœur sur qui il pût espérer de régner ; et toutes ses actions ont dû porter l’empreinte de ce désespoir851. » Il est absolument fidèle ; l’aveuglement de son amour l’a conduit à une vertu peu commune, exigeante, tyrannique mais qu’il n’est pas possible de condamner. Faut-il être sévère avec la fidélité, quand on est indulgent à l’inconstance ? Et si l’avocat demande que son client ne soit pas condamné à la peine capitale, c’est au nom d’une vertu que les mœurs du xvme siècle ne prisaient peut-être pas, mais qu’il convient d’honorer maintenant si on veut en revenir aux vertus d’autrefois.

Cette région de folie et de fureur où naît le geste criminel ne l’innocente justement que dans la mesure où elle n’est pas d'une neutralité morale rigoureuse, mais où elle joue un rôle précis : exalter une valeur que la société reconnaît sans lui permettre d’avoir cours. On prescrit le mariage, mais on est obligé de fermer les yeux sur l’infidélité. La folie aura pouvoir d’excuse si elle manifeste jalousie, obstination, fidélité — même au prix de la vengeance. La psychologie doit se loger à l'intérieur d'une mauvaise conscience, dans le jeu entre valeurs reconnues et valeurs exigées. C’est alors, mais alors seulement, qu’elle peut dissoudre la réalité du crime, et l’innocenter dans une sorte de don quichottisme des vertus impraticables.

S’il ne laisse pas transparaître ces inaccessibles valeurs, le crime peut être aussi déterminé qu’on le veut par les lois de la psychologie et les mécanismes du cœur : il ne mérite aucune indulgence ; il ne révèle que vice, perversion, scélératesse. Bellart prend soin d’établir une « grande distinction entre les crimes : les uns sont vils, et annoncent une âme de boue, comme le vol » — dans lesquels la société bourgeoise ne peut évidemment reconnaître aucune valeur, même idéale ; il faut leur rattacher aussi d’autres gestes, plus atroces encore, qui « annoncent une âme gangrenée de scélératesse, comme l’assassinat ou le meurtre prémédité ». Mais d’autres en revanche révèlent « une âme vive et passionnée, comme tous ceux qui sont arrachés par le premier mouvement, comme celui qui a été commis par Gras852 ». Le degré de détermination d’un geste ne fixe donc pas la responsabilité de celui qui l’a commis ; au contraire plus une action semble naître de loin et prendre racine dans ces natures « de boue », plus elle est coupable ; née au contraire à l'improviste, et portée, comme par surprise, par un pur mouvement du cœur vers une sorte d’héroïsme solitaire et absurde, elle mérite une moindre sanction. On est coupable d’avoir reçu une nature perverse, et une éducation vicieuse ; mais on est innocent dans ce passage immédiat et violent d’une morale à l’autre — c’est-à-dire d’une morale pratiquée qu’on n’ose guère reconnaître à une morale exaltée qu’on se refuse à pratiquer, pour le plus grand bien de tous. « Quiconque a connu, dans son enfance, une éducation saine, et a eu le bonheur d’en conserver les principes dans un âge plus avancé, peut se promettre sans effort qu’aucun crime pareil aux premiers » — ceux des âmes gangrenées — « ne tachera jamais sa vie. Mais quel serait l’homme assez téméraire pour oser assurer que jamais dans l’explosion d’une grande passion il ne commettra les seconds ? Qui oserait assurer que jamais dans l’exaltation de la fureur et du désespoir, il ne souillera ses mains de sang, et peut-être du sang le plus précieux853. »

Ainsi s’opère un partage nouveau de la folie : d’un côté, une folie abandonnée à sa perversion, et qu’aucun déterminisme jamais ne pourra excuser ; de l’autre une folie projetée vers un héroïsme qui forme l’image renversée, mais complémentaire, des valeurs bourgeoises. C’est celle-ci, et celle-ci seulement, qui acquerra peu à peu droit de cité dans la raison, ou plutôt dans les intermittences de la raison ; c’est en elle que la responsabilité s’atténuera, que le crime deviendra à la fois plus humain et moins punissable. Si on la trouve explicable, c’est parce qu’on la découvre toute pénétrée d’options morales dans lesquelles on se reconnaît. Mais il y a l’autre côté de l’aliénation, celle dont Royer-Collard parlait sans doute dans sa fameuse lettre à Fouché, quand il évoquait la « folie du vice ». Folie qui est moins que la folie, parce qu’elle est absolument étrangère au monde moral, et que son délire n’y parle que du mal. Et tandis que la première folie se rapproche de la raison, se mêle à elle, se laisse comprendre à partir d’elle, l’autre est rejetée vers les ténèbres extérieures ; c’est là que prennent naissance ces notions étranges qui ont été successivement au xixe siècle la folie morale, la dégénérescence, le criminel-né, la perversité : autant de « mauvaises folies » que la conscience moderne n'a pu assimiler, et qui forment le résidu irréductible de la déraison, ce dont on ne peut se protéger que d’une manière absolument négative, par le refus et l’absolue condamnation.

Dans les premiers grands procès criminels qui ont été plaidés et jugés sous la Révolution en audience publique, c’est tout l’ancien monde de la folie qui se trouve de nouveau mis au jour dans une expérience presque quotidienne. Mais les normes de cette expérience ne lui permettent plus d’en assumer tout le poids et ce que le xvie siècle avait accueilli dans la totalité prolixe d’un monde imaginaire, le xixe siècle va le scinder selon les règles d’une perception morale : il reconnaîtra la bonne et la mauvaise folie — celle dont on accepte la présence confuse dans les marges de la raison, dans le jeu de la morale et de la mauvaise conscience, de la responsabilité et de l’innocence, et celle sur laquelle on laisse retomber le vieil anathème et tout le poids de l’irréparable offense.

*

La ruine de l’internement fut plus brutale en France que partout ailleurs. Pendant les brèves années qui précèdent la réforme de Pinel, les lieux de séjour de la folie, et l’élaboration qui les transforme restent à découvert : tout un travail apparaît alors dont nous avons essayé de fixer les aspects.

Travail qui au premier regard semble être de « prise de conscience » : la folie enfin désignée dans une problématique qui lui est propre. Encore faut-il donner à cette « prise de conscience » la plénitude de son sens ; il s’agit moins d’une découverte soudaine que d’un long investissement, comme si dans cette « prise de conscience » la capture était plus importante encore que la nouveauté de l'éclairage. Il y a une certaine forme de conscience, historiquement située, qui s'est emparée de la folie et en a maîtrisé le sens. Si cette conscience nouvelle semble restituer à la folie sa liberté et une vérité positive, ce n’est pas par la seule disparition des anciennes contraintes, mais grâce à l’équilibre de deux séries de processus positifs : les uns sont de mise au jour, de dégagement, et, si l’on veut, de libération ; les autres bâtissent hâtivement de nouvelles structures de protection, qui permettent à la raison de se déprendre et de se garantir au moment même où elle redécouvre la folie dans une immédiate proximité. Ces deux ensembles ne s'opposent pas ; ils font plus même que se compléter ; ils ne sont qu'une seule et même chose — l’unité cohérente d’un geste par lequel la folie est offerte à la connaissance dans une structure qui est, d'entrée de jeu, aliénante.

C’est là que changent définitivement les conditions de l’expérience classique de la folie. Et il est possible au bout du compte, de dresser le tableau de ces catégories concrètes, dans le jeu de leur apparente opposition :

Formes de libération.

Structures de protection.

1° Suppression d’un internement qui confond la folie avec toutes les autres formes de la déraison

1° Désignation pour la folie d’un internement qui n’est plus terre d’exclusion mais lieu privilégié où elle doit rejoindre sa vérité.

2° Constitution d’un asile qui ne se propose d’autre but que médical.

2° Captation de la folie par un espace infranchissable qui doit être à la fois lieu de manifestation et espace de guérison.

3° Acquisition par la folie du droit de s’exprimer, d’être entendue, de parler en son propre nom.

3° Élaboration autour et au-dessus de la folie d'une sorte de sujet absolu qui est tout entier regard, et lui confère un statut de pur objet.

4° Introduction de la folie dans le sujet psychologique comme vérité quotidienne de la passion, de la violence et du crime.

4° Insertion de la folie à l’intérieur d’un monde non cohérent de valeurs, et dans les jeux de la mauvaise conscience.

5° Reconnaissance de la folie, dans son rôle de vérité psychologique, comme déterminisme irresponsable.

5° Partage des formes de la folie selon les exigences dichotomiques d’un jugement moral.

Ce double mouvement de libération et d’asservissement constitue les assises secrètes sur lesquelles repose l’expérience moderne de la folie.

L’objectivité que nous reconnaissons aux formes de la maladie mentale, nous croyons aisément qu’elle est offerte librement à notre savoir comme vérité enfin libérée. En fait, elle ne se donne qu’à celui précisément qui en est protégé. La connaissance de la folie suppose chez qui la détient une certaine manière de se déprendre d’elle, de s’être par avance dégagé de ses périls et de ses prestiges, un certain mode de n’être pas fou. Et l'avènement historique du positivisme psychiatrique n’est lié à la promotion de la connaissance que d’une manière seconde ; originairement, il est la fixation d’un mode particulier d’être hors folie ; une certaine conscience de non-folie, qui devient, pour le sujet du savoir, situation concrète, base solide à partir de laquelle il est possible de connaître la folie.

Si on veut savoir ce qui s’est passé au cours de cette mutation brusque qui, en quelques années, a installé à la surface du monde européen une nouvelle connaissance et un nouveau traitement de la folie, il est inutile de se demander ce qui a été ajouté au savoir déjà acquis. Tuke qui n’était pas médecin, Pinel qui n’était pas psychiatre, en savaient-ils plus que Tissot ou Cullen ? Ce qui a changé, et changé brusquement, c’est la conscience de n’être pas fou — conscience qui, depuis le milieu du xvme siècle, se trouve de nouveau confrontée avec toutes les formes vives de la folie, prise dans leur lente montée, et bousculée bientôt dans la ruine de l’internement. Ce qui s’est passé au cours des années qui précèdent et suivent aussitôt la Révolution, c’est un nouveau et soudain dégagement de cette conscience.

Phénomène purement négatif, dira-t-on, mais qui ne l’est pas si on l’envisage de près. Il est même le premier et le seul phénomène positif dans l’avènement du positivisme. Ce dégagement n’a été possible en effet que par toute une architecture de protection, dessinée et bâtie successivement par Colombier, Tenon, Cabanis, Bellart. Et la solidité de ces structures leur a permis de subsister à peu près intactes jusqu’à nos jours, en dépit même des efforts de la recherche freudienne. À l’âge classique, la manière de n’être pas fou était double : elle se partageait entre une appréhension immédiate et quotidienne de la différence, et un système d’exclusion qui confondait la folie parmi d’autres périls ; cette conscience classique de la déraison était donc tout occupée par une tension entre cette évidence intérieure jamais contestée, et l’arbitraire toujours critiquable d’un partage social. Mais le jour où ces deux expériences se sont rejointes, où le système de protection sociale s’est trouvé intériorisé dans les formes de la conscience, le jour où la reconnaissance de la folie s’est faite dans le mouvement par lequel on se déprenait d'elle et on mesurait les distances à la surface même des institutions, ce jour-là, la tension qui régnait au xvme siècle a été réduite d’un coup. Formes de reconnaissance et structures de protection se sont superposées en une conscience de n’être pas fou désormais souveraine. Cette possibilité de se donner la folie comme connue et maîtrisée à la fois dans un seul et même acte de conscience — c’est cela qui est au cœur de l'expérience positiviste de la maladie men-taie. Et tant que cette possibilité ne sera pas redevenue impossible, dans une nouvelle libération du savoir, la folie restera pour nous ce qu’elle s’annonçait déjà pour Pinel et pour Tuke ; elle restera prise dans son âge de positivité.

Dès lors, la folie est autre chose qu’un sujet de crainte, ou un thème indéfiniment renouvelé du scepticisme. Elle est devenue objet. Mais avec un statut singulier. Dans le mouvement même qui l'objective, elle devient la première des formes objectivantes : ce par quoi l’homme peut avoir une prise objective sur lui-même. Jadis elle désignait en l’homme le vertige de l’éblouissement, le moment où la lumière s'obscurcit d'être trop éclatante. Devenue maintenant chose pour la connaissance — à la fois ce qu’il y a de plus intérieur en l'homme, mais de plus exposé à son regard — elle joue comme la grande structure de transparence : ce qui ne veut pas dire que par le travail de la connaissance elle se soit rendue entièrement claire au savoir ; mais qu’à partir d’elle et du statut d’objet que l’homme prend en elle, il doit pouvoir, théoriquement du moins, devenir en son entier transparent à la connaissance objective. Ce n’est pas un hasard, ni l'effet d’un simple décalage historique si le xixe siècle a demandé d’abord à la pathologie de la mémoire, de la volonté et de la personne, ce qu’était la vérité du souvenir, du vouloir et de l’individu. Dans l’ordre de cette recherche, il y a quelque chose de profondément fidèle aux structures qui ont été élaborées à la fin du xvme siècle, et qui faisaient de la folie la première figure de l’objectivation de l’homme.

Dans le grand thème d’une connaissance positive de l'être humain, la folie est donc toujours en porte-à-faux : à la fois objectivée et objectivante, offerte et en retrait, contenu et condition. Pour la pensée du xixe siècle, pour nous encore, elle a le statut d’une chose énigmatique : inaccessible en fait et pour l’instant dans sa vérité totale, on ne doute pas pourtant qu’elle ne s’ouvre un jour à une connaissance qui pourra l'épuiser. Mais ce n’est là que postulat et oubli des vérités essentielles. Cette réticence, qu’on croit transitoire, cache en fait un retrait fondamental de la folie dans une région qui couvre les frontières de la connaissance possible de l'homme, et les dépasse de part et d’autre. Il est essentiel à la possibilité d’une science positive de l’homme qu’il y ait, du côté le plus reculé, cette aire de la folie dans laquelle et à partir de laquelle l’existence humaine tombe dans l’objectivité. Dans son énigme essentielle, la folie veille, promise toujours à une forme de connaissance qui la cernera tout entière, mais toujours décalée par rapport à toute prise possible puisque c'est elle qui originairement donne à la connaissance objective une prise sur l’homme. L'éventualité pour l’homme d’être fou et la possibilité d’être objet se sont rejointes à la fin du xvme siècle, et cette rencontre a donné naissance à la fois (il n'y a pas, en ce cas, de hasard de date) aux postulats de la psychiatrie positive et aux thèmes d’une science objective de l’homme.

Mais chez Tenon, chez Cabanis, chez Bellart, cette jonction, essentielle à la culture moderne, n’était opérée encore que dans l’ordre de la pensée. Elle va devenir situation concrète grâce à Pinel et à Tuke : dans l’asile qu’ils fondent et qui prend le relais des grands projets de réforme, le péril d’être fou est identifié de force, chez chacun, et jusque dans sa vie quotidienne, avec la nécessité d’être objet. Le positivisme alors ne sera plus seulement projet théorique, mais stigmate de l’existence aliénée.

Le statut d’objet sera imposé d’entrée de jeu à tout individu reconnu aliéné ; l’aliénation sera déposée comme une vérité secrète au cœur de toute connaissance objective de l’homme.


808 Circulaire aux intendants (mars 1784) ; citée in Funck Brentano, Les Lettres de cachet à Paris, p. xui

809    Le duc de Liancourt, le curé de Sergy, le curé de Cretot, députés ; Montlinot et Thouret, « agrégés externes au travail du Comité » ; cf. Rapport au Comité de mendicité, loc. cit., p. 4.

810    Loc. cit., p. 47.

811    Rapport au Comité de mendicité, p. 78. Résumant ses travaux à la fin de la Constituante, le Comité demande la création « de deux hôpitaux destinés à la guérison de la folie » (cf. Tuetey, L’Assistance publique à Paris pendant la Révolution, 1.1, Introduction, p. xvl.

812    Cf. Moniteur du 3 avril 1790.

813    Nombreuses discussions pour savoir que faire des fous dans les hôpitaux. Par exemple à l’hospice de Toulouse, le ministre de la Police refuse pour des raisons de sécurité une libération que le ministre de l'intérieur accorde à cause de la misère de l'hôpital et des « soins très coûteux et pénibles à donner » (Archives nationales F 15, 339).

814    Titre XI, art. 3.

815    Ces dispositions se sont encore retrouvées dans le Code pénal. Portalis r‘ réfère dans une circulaire du 30 fructidor, an XII, 17 septembre 1804.

816    Cf. Pignot, Les Origines de l'hôpital du Midi, pp. 92-93.

817    Rapport du commissaire du gouvernement Antoine Nodier, auprès des Tribunaux, 4 germinal, an VIII. Cité in Léonce Pingaud, Jean de Bry, Paris, 1909, p. 194.

818    D’après les Mémoires du Père Richard, on aurait amené un jour à Bicêtre, 400 prisonniers politiques (f“ 49-50).

819    Pinel qui avait pris ses fonctions à Bicêtre le 11 septembre 1793, avait été nommé à la Salpêtrière le 13 mai 1795 (24 floréal, an III).

820    Lettre de Létourneau, économe de la Maison des Pauvres de Bicêtre aux citoyens Osmond et Grand Pré. Cité in Tuetey, L’Assistance publique à Paris pendant la Révolution, t. III, pp. 360-362.

821    Musquinet de La Pacne, Bicêtre réformé, ou l'établissement d'une maison de discipline, Paris, 1790, pp. 10-11.

822    Ibid., p. 26

823    Ibid.. p. 27.

824    Ibid., p. 11.

825 Il ne faut pas oublier que Musquinet avait été interné à Bicêtre sous l’Ancien Régime, qu’il fut condamné et à nouveau enfermé sous la Révolution, — considéré tantôt comme fou, tantôt comme criminel.

826 Journal de médecine, août 1785, pp. 529-583.

827 Cf. Sérieux et Libert, « L'Assistance et le Traitement des maladies mentales au temps de Louis XVI », Chronique médicale, 15 juillet-ler août 1914.

828    Tenon, Mémoires sur les hôpitaux de Paris, Paris, 1788, 4e Mémoire p. 212.

829    Tenon, Projet de rapport au nom du comité des secours, ms. B. N., f° 232.

830 Ibid. Cf. dans le même sens les Mémoires sur les hôpitaux, 4e Mémoire, p. 216.

831 Ibid.

832 1791 : Rapport adressé au département de Paris par l'un de ses membres sur l’état des folles à la Salpêtrière, et adoption d'un projet de règlement sur l’admission des fous. Ce texte est cité in extenso, sans nom d'auteur, par Tuetey, L'Assistance publique à Paris pendant la Révolution. Documents inédits, t. III, pp. 489-506. Il est en grande partie repris dans les Vues sur les secours publics, 1798.

833 Tenon prisait fort ces sortes de gilets dont il avait vu un exemple à Saint-Luke : « s’il est à craindre que le fou ne se blesse ou qu’il nuise à autrui, on retient ses bras à l’aide de longues manches liées entre elles derrière le dos », Projet de rapport au nom du comité des secours, f“ 232.

834 Cabanis, Rapport adressé au Département de Paris par l'un de ses membres sur l’état des folles détenues à la Salpêtrière (cité par Tuetey t. III, pp. 492-493).

835    Des Essarts, Dictionnaire de police, Paris, 1786, t. VIII p. 526.

836    Les décrets du 21 mai-7 juin 1790 remplacent les 70 districts par 48 sections.

837    Cité in Joly, Les Lettres de cachet dans la généralité de Caen au xvii/e siècle, Paris, 1864, p. 18, note 1.

838    Le texte de Bertin, cité plus haut, précise, à propos des précautions à prendre : « Le tout, indépendamment de la vérification exacte de leur exposé. »

839    Cf. le compte rendu du ministre de la Justice à ia Législative (Archives parlementaires. Suppl. à la séance du 20 mai 1792, t. XLIII, p. 613). Du 11 décembre 1790 au 1" mai 1792, le tribunal de Saint-Ger-main-en-Laye n'a homologué que 45 jugements de famille.

840    Cf. supra, Ire partie, chap. iv.

841    Cf. supra, Ire partie, chap. v.

842    Ibid., pp. 49-50.

843    Ibid., p. 114.

844    Brissot de Warville, Théorie des lois criminelles, t. I, p. 50.

845    Le 30 août 1791, on condamne une femme pour un crime sexuel « à être conduite par l’exécuteur de la haute justice, dans tous les lieux et carrefours accoutumés et notamment sur la place du Palais-Royal, montée sur un âne, la face tournée vers la queue, un chapeau de paille sur la tête avec un écriteau devant et derrière portant ces mots : "Femme corruptrice de la jeunesse”, battue et fustigée, nue, de verges, flétrie d’un fer chaud, en forme de fleur de lys » (Gazette des tribunaux, I, n° 18, p. 284. Cf. ibid., II, n° 36, p. 145).

846 B. N. coll. « Joly de Fleury », 1246, f“ 132-166.

847    Bellart, Œuvres, Paris, 1828, t. I, p. 103.

848    Ibid.

849 Ibid., pp. 76-77.

850 Ibid., p. 97,

851 Ibid., p. 103.

852    Ibid., p. 90.

853    Ibid., pp. 90-91.