Chap IV. Naissance de l’asile

On connaît les images. Elles sont familières à toutes les histoires de la psychiatrie, où elles ont pour fonction d’illustrer cet âge heureux où la folie est enfin reconnue et traitée selon une vérité à laquelle on n’était resté que trop longtemps aveugle.

« La respectable Société des Quakers. . a désiré assurer à ceux de ses membres qui auraient le malheur de perdre la raison sans avoir une fortune suffisante pour recourir aux établissements dispendieux, toutes les ressources de l’art et toutes les douceurs de la vie compatibles avec leur état ; une souscription volontaire a fourni les fonds, et depuis deux ans environ, un établissement qui paraît réunir beaucoup d’avantages avec toute l’économie possible a été fondé près de la ville d’York. Si l’âme flétrit un moment à l’aspect de cette terrible maladie qui semble faite pour humilier la raison humaine, on éprouve ensuite de douces émotions en considérant tout ce qu’une bienveillance ingénieuse a su inventer pour la guérir et la soulager.

« Cette maison est située à un mille d’York, au milieu d'une campagne fertile et riante ; ce n’est point l’idée d’une prison qu’elle fait naître, mais plutôt celle d’une grande ferme rustique ; elle est entourée d’un grand jardin fermé. Point de barreaux, point de grillages aux fenêtres *. »

Quant à la délivrance des aliénés de Bicêtre, le récit en est célèbre : la décision prise d’ôter leurs chaînes aux prisonniers des cachots ; Couthon visitant l’hôpital pour savoir si on n’y cache point de suspects ; Pinel se portant courageusement à sa rencontre, alors que chacun tremblait à l'aspect « de l’infirme porté à bras d'hommes ». Confrontation du philanthrope sage et ferme avec le monstre paralytique. « Pinel le conduisit aussitôt au quartier des agités où la vue des loges l’impressionna péniblement. Il voulut interroger tous les malades. Il ne recueillit de la plupart que des injures et des apostrophes grossières. Il était inutile de prolonger plus longtemps l’enquête. Se tournant vers Pinel : “Ah çà, citoyen, est-ce que tu es fou toi-même de vouloir déchaîner de pareils animaux ?" Pinel lui répondit avec calme : “Citoyen, j’ai la conviction que ces aliénés ne sont si intraitables que parce qu’on les prive d’air et de liberté. — Eh bien, fais-en ce que tu voudras, mais je crains bien que tu ne sois victime de ta présomption." Et là-dessus, on transporte Couthon jusqu’à sa voiture. Son départ fut un soulagement ; on respira ; le grand philanthrope se mit aussitôt à l’œuvre *. »

Ce sont là des images, dans la mesure au moins où chacun des deux récits emprunte l’essentiel de ses pouvoirs à des formes imaginaires : le calme patriarcal de la demeure de Tuke, où s’apaisent lentement les passions du cœur et les désordres de l’esprit ; la fermeté lucide de Pinel qui maîtrise d'un seul mot et d’un seul geste les deux fureurs animales qui rugissent contre lui et le guettent ; et cette sagesse qui a bien su discerner des fous furieux et du conventionnel sanguinaire quel était le véritable danger : images qui porteront loin — jusqu’à nos jours — leur poids de légende.

Inutile de les récuser. Il nous reste trop peu de documents plus valables. Et puis, elles sont trop denses en leur naïveté pour ne pas révéler beaucoup de ce qu’elles ne disent pas. Dans la surprenante profondeur de chacune, il faudrait pouvoir déchiffrer à la fois la situation concrète qu’elles cachent, les valeurs mythiques qu’elles donnent pour vérité, et qu’elles ont transmises ; et finalement l’opération réelle qui a été faite et dont elles ne donnent qu’une traduction symbolique.

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Et d’abord Tuke est un Quaker, un membre actif d’une de ces innombrables « Sociétés d’Amis » qui se sont développées en Angleterre depuis la fin du xvne siècle.

La législation anglaise, nous l'avons vu, tend de plus en plus, au cours de la seconde moitié du xvme siècle, à favoriser l’initiative privée dans le domaine de l’assistance854. On organise des sortes de groupes d’assurance, on favorise les associations de secours. Or, pour des raisons à la fois économiques et religieuses, depuis un siècle et plus, les Quakers ont joué ce rôle, et à l’origine contre le gré du gouvernement. « Nous ne donnons point d’argent à des hommes vêtus de noir pour assister nos pauvres, pour enterrer nos morts, pour prêcher nos fidèles : ces saints emplois nous sont trop chers pour nous en décharger sur d’autres855. » On comprend que, dans les conditions nouvelles de la fin du xvme siècle, une loi ait été votée en 1793 pour « l’encouragement et le soutien des sociétés amicales856 ». Il s’agit de ces associations, dont le modèle et souvent l’inspiration ont été pris chez les Quakers, et qui par des systèmes de collectes et de donations réunissent des fonds pour ceux de leurs membres qui se trouvent dans le besoin, deviennent infirmes ou tombent malades. Le texte de la loi précise qu’on peut attendre de ces institutions « des effets très bénéfiques, en secondant le bonheur des individus, et en diminuant en même temps le fardeau des charges publiques ». Chose importante : on dispense les membres de ces sociétés du « Removal » par lequel une paroisse peut et doit se débarrasser d’un indigent ou d’un malade pauvre, s’il n’est pas originaire de l’endroit, en le renvoyant dans sa paroisse d’origine. Il faut noter que cette mesure du Removal, établie par le Settlement Act, devait être abolie en 1795857 et qu’on prévoit l’obligation pour une paroisse de se charger d’un malade pauvre qui ne lui appartient pas, si son transport risque d’être dangereux. Nous avons là le cadre juridique du conflit singulier qui a donné naissance à la Retraite, On peut supposer d’autre part que les Quakers se sont montrés très tôt vigilants en ce qui concerne les soins et l’assistance à donner aux insensés. Dès l’origine, ils avaient eu affaire aux maisons d’internement ; en 1649 George Fox et l’un de ses compagnons avaient été envoyés, par ordre du juge, à l’établissement de correction de Darby pour y être fouettés, et enfermés pendant six mois à titre de blasphémateurs858. En Hollande, les Quakers furent à plusieurs reprises enfermés à l’hôpital de Rotterdam859. Et soit qu’il ait transcrit un propos entendu chez eux, soit qu’il leur ait prêté une opinion courante à leur sujet, Voltaire fait dire à son Quaker, dans les Lettres philosophiques, que le souffle qui les inspire n’est pas forcément la Parole même de Dieu, mais parfois le verbiage insensé de la déraison : « Nous ne pouvons savoir si un homme qui se lève pour parler sera inspiré par l’esprit ou par la folie860. » En tout cas, les Quakers, comme beaucoup de sectes religieuses à la fin du xvne siècle et au début du xvme, se sont trouvés pris dans le grand débat de l’expérience religieuse et de la déraison861 ; pour les autres, pour eux-mêmes peut-être, certaines formes de cette expérience étaient placées dans l’équivoque du bon sens et de la folie ; et il leur a fallu sans doute faire à chaque instant le partage de l’un et de l’autre, tout en affrontant le reproche d’aliénation qu’on ne cessait de leur faire. De là probablement l’intérêt un peu soupçonneux que les Sociétés des Amis ont porté au traitement des fous dans les maisons d’internement.

En 1791, une femme qui appartient à la secte, est placée dans « un établissement pour insensés, au voisinage de la ville d’York ». La famille, qui vit loin de là, charge les Amis de veiller sur le sort qu'on lui fait. Mais la direction de l’asile refuse les visites, en prétextant que l’état de la malade ne lui permet pas d’en recevoir. Quelques semaines après, la femme meurt. « Cet événement affligeant suscita naturellement des réflexions sur la situation des insensés, et sur les améliorations qui pouvaient être adoptées dans les établissements de ce genre. En particulier, on comprit qu'il y aurait un avantage tout spécial, pour la Société des Amis, à posséder une institution de ce genre, sur laquelle elle veillerait elle-même, et où on pourrait appliquer un traitement mieux approprié que celui qu’on pratique d’ordinaire862. » Tel est le récit fait par Samuel Tuke, vingt ans après l’événement.

Il est facile de soupçonner là un de ces nombreux incidents auxquels donnait lieu la loi de Seulement. Une personne, sans beaucoup de ressources, tombe malade loin de chez elle ; la loi veut qu'on l'y renvoie. Mais son état, les frais peut-être du transport obligent à la garder. Situation en partie illégale que seul le danger immédiat peut justifier, et qui a dû, d’ailleurs, dans le cas présent, être légalisée par un ordre d’internement signé du juge de paix. Mais en dehors de l’asile où la malade est enfermée, nulle association de charité, sauf celle de sa paroisse d’origine, n'a le droit de lui venir en aide. Bref, un pauvre qui tombe gravement malade hors de sa paroisse est exposé à l’arbitraire d’un internement que nul ne peut contrôler. C’est contre quoi s’élèvent les sociétés de bienfaisance qui obtiendront le droit de recueillir sur place ceux de leurs adhérents qui tombent malades, par la loi de 1793, deux ans après l’incident dont parle Samuel Tuke. Il faut donc comprendre ce projet d’une maison privée, mais collective, destinée aux insensés, comme l’une des très nombreuses protestations contre la vieille législation des pauvres et des malades. D'ailleurs, les dates sont claires, même si Samuel Tuke se garde de les rapprocher, dans son souci de laisser tout le mérite de l’entreprise à la seule générosité privée. En 1791, le projet des Quakers d’York ; au début de 1793, la loi qui décide d’encourager les Sociétés amicales de bienfaisance, et de les dispenser du Removal : l’assistance passe ainsi de la paroisse à l'entreprise privée. Dans cette même année 1793, les Quakers d’York lancent une souscription, et votent le règlement de la société ; et l’année suivante ils décident l’achat d’un terrain. En 1795, le Settlement Act est officiellement aboli ; la construction de la Retraite commence, et la maison pourra fonctionner l’année suivante. L’entreprise de Tuke s’inscrit exactement dans la grande réorganisation légale de l’assistance à la fin du xvme siècle dans cette série de mesures par lesquelles l’État bourgeois invente, pour ses besoins propres, la bienfaisance privée.

L’événement qui a déclenché en France la libération des « enchaînés de Bicêtre » est d’une autre nature, et les circonstances historiques bien plus difficiles à déterminer. La loi de 1790 avait prévu la création de grands hôpitaux destinés aux insensés. Mais aucun d’entre eux n’existait encore en 1793. Bicêtre avait été érigé en « Maison des pauvres » ; on y trouvait encore confusément mêlés, comme avant la Révolution, des indigents, des vieillards, des condamnés et des fous. A toute cette population traditionnelle s’ajoute celle qu’y a déposée la Révolution. Tout d’abord les détenus politiques. Piersin, surveillant des fous à Bicêtre, écrit à la Commission des administrations civiles, le 28 Brumaire An III, c'est-à-dire au cours même du séjour de Pinel : « Il y a toujours dans mon emploi des détenus même pour le tribunal révolutionnaire.863 » Ensuite les suspects qui se cachent. Bicêtre a été utilisé, au même titre que la pension Belhomme, la Maison Douai ou Vernet864, comme cachette pour des suspects. Sous la Restauration, quand il faudra faire oublier que Pinel était médecin de Bicêtre sous la Terreur, on lui fera mérite d’avoir ainsi protégé des aristocrates ou des prêtres ; « Pinel était déjà médecin de Bicêtre lorsqu’à une époque de douloureuse mémoire, on vint demander à cette maison de détention son tribut pour la mort. La Terreur l’avait remplie de prêtres, d’émigrés rentrés ; M. Pinel osa s’opposer à l’extradition d’un grand nombre d'entre eux, prétextant qu’ils étaient aliénés. On insista ; son opposition redoubla ; elle prit bientôt un caractère de force qui en imposa aux bourreaux, et l’énergie d’un homme ordinairement si doux et si facile sauva la vie à un grand nombre de victimes parmi lesquelles on cite le prélat qui occupe en ce moment un des principaux sièges de France865. Mais il faut aussi tenir compte d’un autre fait : c’est que Bicêtre était devenu pendant la Révolution le centre principal d’hospitalisation pour les insensés. Dès les premières tentatives pour appliquer la loi de 1790, on y avait envoyé les fous libérés des maisons de force, puis bientôt les aliénés qui encombraient les salles de l’Hôtel-Dieu866. Si bien que, par la force des choses plus que par un projet réfléchi, Bicêtre se trouve avoir hérité de cette fonction médicale qui avait subsisté à travers l’âge classique, sans se confondre avec l’internement, et qui avait fait de l’Hôtel-Dieu le seul hôpital parisien où la guérison des fous fût tentée de façon systématique. Ce que l’Hôtel-Dieu n’avait cessé de faire depuis le Moyen Âge, Bicêtre est chargé de le faire, dans le cadre d’un internement plus confus que jamais ; pour la première fois Bicêtre devient hôpital où les aliénés reçoivent des soins jusqu’à la guérison : « Depuis la Révolution, l’administration des établissements publics ne considérant le renfermement des fous dans un hospice libre que s’ils sont nuisibles et dangereux dans la société, ils n’y restent qu’autant qu’ils sont malades, et aussitôt qu’on est assuré de leur parfaite guérison, on les fait rentrer dans le sein de leurs familles ou de leurs amis. La preuve en existe dans la sortie générale de tous ceux qui avaient recouvré leur bon sens, et ceux mêmes qui avaient été renfermés à vie par le ci-devant Parlement, l’administration se faisant un devoir de ne tenir renfermés que les fous hors d’état de jouir de la liberté867. » La fonction médicale est clairement introduite à Bicêtre ; il s’agit maintenant de réviser au plus juste tous les internements pour démence qui ont pu être décrétés dans le passé868. Et pour la première fois dans l'histoire de l’Hôpital général, on nomme aux infirmeries de Bicêtre, un homme qui a déjà acquis une certaine réputation dans la connaissance des maladies de l’esprit869 ; la désignation de Pinel prouve à elle seule que la présence des fous à Bicêtre est devenue déjà un problème médical.

On ne peut douter cependant que c’était aussi bien un problème politique. La certitude qu’on avait interné des innocents parmi les coupables, des gens de raison parmi les furieux faisait depuis longtemps partie de la mythologie révolutionnaire : « Bicêtre renferme sûrement des criminels, des brigands, des hommes féroces, ... mais aussi, et l’on doit en convenir, il contient une foule de victimes du pouvoir arbitraire, de la tyrannie des familles, du despotisme paternel... Les cachots recèlent des hommes, nos frères et nos égaux, à qui l’air est refusé, qui ne voient la lumière que par d’étroites lucarnes870. » Bicêtre, prison de l’innocence, hante l’imagination, comme naguère la Bastille : « Les brigands, lors du massacre dans les prisons, s’introduisent en forcenés dans l’hospice de Bicêtre, sous prétexte de délivrer certaines victimes de l’ancienne tyrannie qu’elle cherchait à confondre avec les aliénés. Ils vont en armes de loge en loge ; ils interrogent les détenus

et passent outre si l’aliénation est manifeste. Mais un des reclus retenus dans les chaînes fixe leur attention par des propos pleins de sens et de raison et par les plaintes les plus amères. N’était-il pas odieux qu’on le retînt aux fers et qu'on le confondît avec d'autres aliénés ?... Dès lors, il s’excite dans cette troupe armée des murmures violents, et des cris d’imprécation contre le surveillant de l’hospice ; on le force de rendre des comptes de sa conduite *. » Sous la Convention, nouvelle hantise. Bicêtre est toujours une immense réserve de frayeurs, mais parce qu’on y voit un repaire de suspects — aristocrates qui se cachent sous la défroque des pauvres, agents de l'étranger qui complotent, masqués par une aliénation de commande. Là encore, il faut dénoncer la folie pour qu’éclate l’innocence, mais qu’apparaisse la duplicité. Ainsi dans ces frayeurs qui cernent Bicêtre tout au long de la Révolution, et qui en font aux limites de Paris une sorte de grande force redoutable et mystérieuse, où l'Ennemi se mêle inextricablement à la déraison, la folie joue tour à tour deux rôles aliénants : elle aliène celui qui est jugé fou sans l’être, mais elle peut tout aussi bien aliéner celui qui croit être protégé de la folie ; elle tyrannise ou elle trompe — élément périlleux intermédiaire entre l’homme raisonnable et le fou, qui peut aliéner l’un comme l'autre et menace pour tous deux l’exercice de leur liberté. Elle doit être, de toute façon, déjouée, de manière que la vérité et la raison soient restituées à leur propre jeu.

Dans cette situation un peu confuse — réseau serré de conditions réelles et de forces imaginaires — il est difficile de préciser le rôle de Pinel. Il a pris ses fonctions le , 25 août 1793. On peut supposer, sa réputation de médecin étant déjà grande, qu'on l’avait choisi justement pour « déjouer » la folie, pour en prendre la mesure médicale exacte, libérer les victimes et dénoncer les suspects, fonder enfin en toute rigueur cet internement de la folie, dont on connaît la nécessité, mais dont on éprouve les périls. D’autre part, les sentiments de Pinel étaient assez républicains pour qu'on ne puisse redouter de lui ni qu’il maintienne enfermés les prisonniers de l’ancien pouvoir,

ni qu’il favorise ceux que poursuit le nouveau. En un sens on peut dire que Pinel s’est trouvé investi d’un extraordinaire pouvoir moral. Dans la déraison classique, il n'y avait pas incompatibilité entre la folie et la simulation, ni entre la folie reconnue de l’extérieur et la folie objectivement assignée ; au contraire, de la folie à ses formes illusoires et à la culpabilité qui se cache sous elles, il y avait plutôt comme un lien essentiel d’appartenance. Pinel devra politiquement le dénouer, et opérer un partage qui ne laissera plus apparaître qu’une seule unité rigoureuse : celle qui enveloppe, pour la connaissance discursive, la folie, sa vérité objective et son innocence. Il faudra la dégager de toutes ces franges de non-être où se déployaient les jeux de la déraison, et où elle était acceptée aussi bien comme non-folie persécutée que comme non-folie dissimulée, sans pour autant cesser jamais d’être folie.

Dans tout cela quel est le sens de la libération des « enchaînés » ? Etait-ce l’application pure et simple des idées qui avaient été formulées depuis plusieurs années, et qui faisaient partie de ces programmes de réorganisation dont le projet de Cabanis est le meilleur exemple, un an avant l’arrivée de Pinel à Bicêtre ? ôter leurs chaînes aux aliénés des cachots, c’est leur ouvrir le domaine d’une liberté qui sera en même temps celui d’une vérification, c’est les laisser apparaître dans une objectivité qui ne sera plus voilée ni dans les persécutions ni dans les fureurs qui leur répondent ; c'est constituer un champ asilaire pur, tel que le définissait Cabanis et que la Convention, pour des raisons politiques, souhaitait voir établir. Mais on peut tout aussi bien penser que, ce faisant, Pinel dissimulait une opération politique de signe inverse : libérant les fous, il les mêlait davantage à toute la population de Bicêtre, la rendant plus confuse et plus inextricable, abolissant tous les critères qui auraient pu permettre un partage. N’était-ce pas d’ailleurs le souci constant de l’administration de Bicêtre, au cours de cette période, d’empêcher ces séparations que réclamaient les autorités politiques871 ? Toujours est-il que Pinel a été déplacé et nommé à la Salpêtrière, le 13 mai 1795, plusieurs mois après Thermidor, au moment de la détente politique1.

Impossible sans doute de savoir au juste ce que Pinel avait l’intention de faire lorsqu’il décida la libération des aliénés. Peu importe — l’essentiel étant justement dans cette ambiguïté qui marquera toute la suite de son œuvre, et le sens même qu’elle prend dans le monde moderne : constitution d'un domaine où la folie doit apparaître dans une vérité pure, à la fois objective et innocente, mais constitution de ce domaine sur un mode idéal, toujours indéfiniment reculé, chacune des figures de la folie se mêlant à la non-folie dans une proximité indiscernable. Ce que la folie gagne en précision dans son dessin scientifique, elle le perd en vigueur dans la perception concrète ; l’asile où elle doit rejoindre sa vérité ne permet pas de la distinguer de ce qui n’est pas sa vérité. Plus elle est objective, moins elle est certaine. Le geste qui la libère pour la vérifier est en même temps l’opération qui la dissémine et la cache dans toutes les formes concrètes de la raison.

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L œuvre de Tuke a été portée par tout le réajustement de l'assistance dans la législation anglaise de la fin du xvme siècle ; celle de Pinel par toute l'ambiguïté de la situation des fous au moment de la Révolution. Mais il ne s'agit point de diminuer leur originalité. Il y a eu dans leurs œuvres un pouvoir de décision qu'on ne peut pas réduire, et qui apparaît clairement — à peine transposé

— dans les mythes qui en ont transmis le sens.

Il était important que Tuke fût Quaker. Tout aussi important que la Retraite fût une maison de campagne. « L’air y est sain, et bien plus pur de fumée que dans les endroits proches des cités industrielles2. » La Maison

. Dans son souci de faire de Pinel une victime de la Terreur, Dupuytren raconte qu’il « fut arrêté, et sur le point d'être traduit au Tribunal Révolutionnaire ; heureusement on parvint à faire sentir la nécessité des soins qu'il donnait aux pauvres de Bicêtre et on lui accorda la liberté » (Dupuytren, loc. cit., p. 9).

2. Rapport fait à la Société des Amis le 5 avril 1793 ; cité in S. Tuke, Description of the Retreat, p. 36.

s’ouvre par des fenêtres sans grillages sur un jardin ; comme elle « est située sur une éminence, elle commande un très agréable paysage, qui s’étend, vers le Sud, aussi loin que peut atteindre le regard, sur une plaine fertile et boisée... ». Sur les terres voisines, on pratique la culture et l’élevage ; le jardin « produit en abondance fruits et légumes ; il offre en même temps, à beaucoup de malades, un endroit agréable pour la récréation et le travail872 ». L’exercice au grand air, les promenades régulières, le travail au jardin et à la ferme ont toujours un effet bénéfique « et sont favorables à la guérison des fous ». Il est même arrivé que certains malades se trouvent guéris par le seul voyage qui les amenait à la Retraite, et « les premiers jours de repos qu’ils avaient l’occasion d’y prendre873 ». Toutes les puissances imaginaires de la vie simple, du bonheur campagnard, du retour des saisons sont convoquées ici pour présider à la guérison des folies. C’est que la folie, conformément aux idées du xvme siècle, est une maladie, non de la nature, ni de l’homme lui-même, mais de la société ; émotions, incertitudes, agitation, nourriture artificielle, autant de causes de folie qui sont admises par Tuke, comme par ses contemporains. Produit d’une vie qui s’écarte de la nature, la folie n’est jamais que de l’ordre des conséquences ; elle ne met pas en question ce qui est essentiel en l’homme, et qui est son appartenance immédiate à la nature. Elle laisse intacte comme un secret provisoirement oublié cette nature de l'homme qui est en même temps sa raison. Ce secret, il arrive qu’il réapparaisse dans d’étranges conditions, comme s’il se réintroduisait par ruse et en fraude, au hasard d’une nouvelle perturbation. Samuel Tuke cite le cas d’une jeune femme tombée dans un état de « parfaite idiotie » ; elle y était demeurée, sans rémission, durant de longues années, lorsqu’elle fut prise d’une fièvre typhoïde. Or à mesure que la fièvre augmentait, l’esprit se clarifiait, devenait plus limpide, et plus vif ; et pendant toute cette phase aiguë, où les malades, d’ordinaire, sont pris de délire, la malade au contraire est entièrement raisonnable ; elle reconnaît son entourage, rappelle des événements passés auxquels elle n’avait pas semblé prêter attention. « Mais, hélas, ce ne fut qu’une lueur de raison, comme la fièvre diminuait, les nuages enveloppèrent à nouveau son esprit ; elle sombra dans l’état déplorable qui avait précédé, et elle y demeura jusqu’à sa mort qui se produisit quelques années après874. »

Il y a là tout un mécanisme de compensation : dans la folie, la nature est oubliée, non abolie, ou plutôt décalée de l'esprit vers le corps, de manière que la démence garantit en quelque sorte une solide santé ; mais qu’une maladie se produise, et la nature, bouleversée dans le corps, réapparaît dans l’esprit, plus pure, plus claire qu’elle n’a jamais été. Preuve qu’il ne faut pas considérer « les fous comme absolument privés de raison », mais évoquer plutôt en eux, par tout le jeu des ressemblances et des proximités, ce qui de la nature ne peut pas manquer de sommeiller sous l’agitation de leur folie ; les saisons et les jours, la grande plaine d’York, cette sagesse des jardins, où la nature coïncide avec l’ordre des hommes, doivent incanter jusqu’à son plein réveil la raison un instant cachée. Dans cette vie potagère qu’on impose aux malades de la Retraite, et qui semble n’être guidée que par une immobile confiance, une opération magique s’est glissée, dans laquelle la nature est censée faire triompher la nature, par ressemblance, rapprochement et mystérieuse pénétration, cependant que se trouve conjuré tout ce que la société a pu déposer en l’homme de contre-nature. Et derrière toutes ces images, un mythe commence à prendre figure, qui sera une des grandes formes organisatrices de la psychiatrie au xixe siècle, le mythe des trois Natures : Nature-Vérité, Nature-Raison, et Nature-Santé. C’est dans ce jeu que se développe le mouvement de l’aliénation et de sa guérison ; si la Nature-Santé peut être abolie, la Nature-Raison ne peut jamais être que cachée, cependant que la Nature comme Vérité du monde demeure indéfiniment adéquate à elle-même ; et c’est à partir d’elle qu’on pourra réveiller et restaurer la Nature-Raison, dont l’exercice, quand il coïncide avec la vérité, permet la restauration de la Nature-Santé. Et c’est en ce sens que Tuke préférait au terme anglais insane, le mot français « aliéné, parce qu'il comporte une idée plus juste de ce genre de désordre que les termes qui impliquent à un degré quelconque l’abolition de la faculté de penser875 ».

La Retraite insère le malade dans une dialectique simple dé la nature ; mais elle édifie en même temps un groupe social. Et ceci sur un mode étrangement contradictoire. Elle a en effet été fondée par souscriptions, et doit fonctionner comme un système d’assurances à la manière des sociétés de secours qui se développent à la même époque ; chaque souscripteur peut désigner un malade auquel il porte intérêt et qui versera une pension réduite, tandis que les autres paieront tarif entier. La Retraite est une coalition contractuelle, une convergence d’intérêts organisés sur le mode d’une société simple876. Mais en même temps elle s'entretient dans le mythe de la famille patriarcale : elle veut être une grande communauté fraternelle des malades et des surveillants, sous l’autorité des directeurs et de l’administration. Famille rigoureuse, sans faiblesse, ni complaisance, mais juste, conforme à la grande image de la famille biblique. « Le soin que les intendants ont mis à assurer le bien-être des malades, avec tout le zèle que peuvent apporter des parents attentifs mais judicieux, a été récompensé dans bien des cas par un attachement presque filial877. » Et dans cette affection commune, sans indulgence mais sans injustice, les malades retrouveront le calme bonheur et la sécurité d'une famille à l’état pur ; ils seront les enfants de la famille dans son idéalité primitive.

Contrat et famille, intérêts entendus et affection naturelle — la Retraite enferme, en les confondant, les deux grands mythes par lesquels le xvme siècle avait cherché à définir l’origine des sociétés et la vérité de l’homme social. Elle est à la fois l’intérêt individuel qui renonce à lui-même pour se retrouver, et l’affection spontanée que la nature fait naître chez les membres d’une famille, proposant ainsi une sorte de modèle affectif et immédiat à toute société. Dans la Retraite, le groupe humain est reconduit à ses formes les plus originaires et les plus pures : il s’agit de replacer l’homme dans des rapports sociaux élémentaires, et absolument conformes à l’origine ; ce qui veut dire qu’ils doivent être à la fois rigoureusement fondés et rigoureusement moraux. Ainsi le malade se trouvera reporté à ce point où la société vient juste de surgir de la nature, et où elle s’accomplit dans une vérité immédiate que toute l'histoire des hommes a contribué par la suite à brouiller. On suppose que s’effacera alors de l’esprit aliéné tout ce que la société actuelle a pu y déposer d’artifices, de troubles vains, de liens et d’obligations étrangers à la nature.

Tels sont les pouvoirs mythiques de la Retraite : pouvoirs qui maîtrisent le temps, contestent l’histoire, reconduisent l’homme à ses vérités essentielles, et l’identifient dans l’immémorial au Premier Homme naturel et au Premier Homme social. Toutes les distances qui le séparaient de cet être primitif ont été effacées, tant d’épaisseurs, polies ; et au terme de cette « retraite », sous l'aliénation réapparaît finalement l’inaliénable, qui est nature, vérité, raison, et pure moralité sociale. L’œuvre de Tuke semblait portée et expliquée par un long mouvement de réforme qui l’avait précédée ; elle l’était en effet ; mais ce qui a fait d’elle à la fois une rupture et une initiation, c’est tout le paysage mythique dont elle était entourée dès sa naissance, et qu’elle est parvenue à insérer dans le vieux monde de la folie et de l’internement. Et par là, au partage linéaire que l’internement effectuait entre la raison et la déraison, sur le mode simple de la décision, elle a substitué une dialectique, qui prend son mouvement dans l’espace du mythe ainsi constitué. En cette dialectique, la folie devient aliénation, et sa guérison retour à l’inaliénable ; mais l’essentiel, c’est un certain pouvoir que prend pour la première fois l’internement, tel du moins qu’il est rêvé par les fondateurs de la Retraite ; grâce à ce pouvoir, au moment où la folie se révèle comme aliénation, et par cette découverte même, l’homme est ramené à l’inaliénable. Et on peut établir ainsi, dans le mythe de la Retraite, à la fois le procédé imaginaire de la guérison tel qu’il est obscurément supposé, et l’essence de la folie telle qu’elle va être implicitement transmise au xixe siècle •

1° Le rôle de l’internement est de réduire la folie à sa vérité.

2° La vérité de la folie, c’est ce qu’elle est, moins le monde, moins la société, moins la contre-nature.

3° Cette vérité de la folie est l’homme lui-même dans ce qu’il peut avoir de plus primitivement inaliénable.

4° Ce qu’il y a d’inaliénable en l’homme, c’est à la fois Nature, Vérité et Morale ; c’est-à-dire la Raison elle-même.

5° C’est parce qu’elle ramène la folie à une vérité qui est à la fois vérité de la folie et vérité de l’homme, à une nature qui est nature de la maladie et nature sereine du monde, que la Retraite reçoit son pouvoir de guérir.

On voit par où le positivisme pourra prendre pied dans cette dialectique, où rien pourtant ne semble l'annoncer, puisque tout indique des expériences morales, des thèmes philosophiques, des images rêvées de l’homme. Mais le positivisme ne sera que la contraction de ce mouvement, la réduction de cet espace mythique ; il admettra d’entrée de jeu, comme évidence objective, que la vérité de la folie c’est la raison de l’homme, ce qui inverse entièrement la conception classique pour qui l’expérience de la déraison dans la folie conteste tout ce qu’il peut y avoir de vérité en l’homme. Désormais, toute prise objective sur la folie, toute connaissance, toute vérité formulée sur elle, sera la raison elle-même, la raison recouvrée et triomphante, le dénouement de l’aliénation.

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Dans le récit traditionnel de la libération des enchaînés de Bicêtre, un point n’a pas été établi avec sûreté : c’est la présence de Couthon. On a pu faire valoir que sa visite était impossible, qu’il a dû y avoir confusion entre lui et un membre de la Commune de Paris, lui aussi paralysé, et que cette même infirmité ajoutée à la sinistre réputation de Couthon a fait prendre l’un pour l’autre878. Laissons de côté ce problème : l’essentiel c’est que la confusion ait été faite et transmise, et que se soit imposée avec un tel prestige l’image de l’infirme qui recule d'horreur devant les fous et abandonne à leur destin « ces animaux-là ». Ce qui est au centre de la scène, c’est bien le paralytique porté à bras d’hommes ; et il est préférable encore que ce paralytique soit un conventionnel redoutable, connu pour sa cruauté, et célèbre pour avoir été un des grands pourvoyeurs de l’échafaud. Par conséquent ce sera Couthon qui visitera Bicêtre, et sera maître un instant du destin des fous. La force imaginaire de l’histoire le veut ainsi.

Ce que cache en effet cet étrange récit, c’est un chiasme décisif dans la mythologie de la folie. Couthon visite Bicêtre pour savoir si les fous que veut libérer Pinel ne sont pas des suspects. Il pense trouver une raison qui se cache ; il rencontre une animalité qui se manifeste dans toute sa violence : il renonce à y reconnaître les signes de l’intelligence et de la dissimulation ; il décide de l’abandonner à elle-même, et de laisser la folie se résoudre dans sa sauvagerie essentielle. Mais c’est là précisément que se produit la métamorphose : lui, Couthon, le révolutionnaire paralytique, l’infirme qui décapite, au moment où il traite les fous comme des bêtes, incarne, sans le savoir et dans le double stigmate de son infirmité et de ses crimes, ce qu’il y a de plus monstrueux dans l’inhumanité. Et c’est pourquoi il fallait bien, dans le mythe, que ce soit lui, et non tel autre, moins infirme ou moins cruel, qui soit chargé de prononcer les ultimes paroles qui, pour la dernière fois dans le monde occidental, ont assigné la folie à sa propre animalité. Quand il quitte Bicêtre, porté à bras d’hommes, il croit avoir livré les fous à tout ce qu’il peut y avoir de bestial en eux, mais en fait c’est lui qui se trouve chargé de cette bestialité, tandis que dans la liberté qu’on leur offre les fous vont pouvoir montrer qu’ils n’avaient rien perdu de ce qu’il y a d’essentiel en l’homme. Quand il a formulé l’animalité des fous, et les a laissés libres de s’y mouvoir, il les en a libérés, mais a révélé la sienne, et s’y est enfermé. Sa rage était plus insensée, plus inhumaine que la folie des déments. Ainsi la folie a émigré du côté des gar diens ; ceux qui enferment les fous comme des animaux, ceux-là détiennent maintenant toute la brutalité animale de la folie ; c’est en eux que la bête fait rage, et celle qui apparaît chez les déments n’en est que le trouble reflet. Un secret se découvre : c’est que la bestialité ne résidait pas dans l’animal, mais dans sa domestication ; celle-ci, par sa seule rigueur, parvenait à la constituer. Le fou se trouve ainsi purifié de l’animalité ou du moins de cette part d’animalité qui est violence, prédation, rage, sauvagerie ; il ne lui restera plus qu’une animalité docile, celle qui ne répond pas à la contrainte et au dressage par la violence. La légende de la rencontre de Couthon et de Pinel raconte cette purification ; plus exactement, elle montre que cette purification était chose faite lorsque fut écrite la légende.

Couthon parti, « le philanthrope se met aussitôt à l’œuvre » ; il décide de détacher douze aliénés qui étaient aux fers. Le premier est un capitaine anglais enchaîné dans un cachot de Bicêtre depuis quarante ans : « Il était regardé comme le plus terrible de tous les aliénés... ; dans un accès de fureur, il avait frappé d’un coup de ses menottes un des servants à la tête, et l’avait tué sur le coup. » Pinel s’approche de lui, l’exhorte « à être raisonnable, et à ne faire de mal à personne » ; à ce prix, promesse lui est faite de le libérer de ses chaînes, et de lui accorder droit de promenade dans la cour : « Croyez à ma parole. Soyez doux et confiant, je vous rendrai la liberté. » Le capitaine entend le discours, et reste calme tandis que tombent ses chaînes ; à peine libre, il se précipite pour admirer la lumière du soleil et « il s’écrie en extase : que c’est beau ! » Toute cette première journée de liberté recouvrée, il la passe « à courir, à monter les escaliers, à les descendre en disant toujours : que c’est beau ! » Le soir même, il rentre dans sa loge, y dort paisiblement. « Durant deux années qu’il passe encore à Bicêtre, il n’a plus d’accès de fureur ; il se rend même utile dans la maison, en exerçant une certaine autorité sur les fous qu’il régente à sa guise et dont il s’établit comme le surveillant. »

Autre libération, non moins connue dans les chroniques de l’hagiographie médicale : celle du soldat Chevingé. C’était un ivrogne qui avait été pris d’un délire de grandeur et se croyait général ; mais Pinel avait reconnu « une excellente nature sous cette irritation » ; il défait ses liens en lui déclarant qu'il le prend à son service, et qu'il réclame de lui toute la fidélité qu'un « bon maître » peut attendre d’un domestique reconnaissant. Le miracle s'opère ; la vertu du valet fidèle se réveille tout à coup dans cette âme brouillée : « Jamais dans une intelligence humaine révolution ne fut plus subite, ni plus complète ; ... à peine délivré, le voilà prévenant, attentif » ; mauvaise tête domptée par tant de générosité, il va lui-même, à la place de son nouveau maître, braver et apaiser la fureur des autres ; il « fait entendre aux aliénés des paroles de raison et de bonté, lui qui tout à l’heure était encore à leur niveau, mais devant lesquels il se sent grandi de toute sa liberté879 ». Ce bon serviteur devait jouer jusqu’au bout dans la légende de Pinel le rôle de son personnage ; dévoué corps et âme à son maître, il le protège lorsque le peuple de Paris veut forcer les portes de Bicêtre pour faire justice aux « ennemis de la nation ; il lui fait un rempart de son corps, et s’expose lui-même aux coups pour lui sauver la vie ».

Donc, les chaînes tombent ; le fou se trouve libéré. Et dans cet instant, il recouvre la raison. Ou plutôt, non : ce n’est pas la raison qui réapparaît en elle-même et pour elle-même ; ce sont des espèces sociales toutes constituées qui ont sommeillé longtemps sous la folie, et qui se dressent d’un bloc, dans une conformité parfaite à ce qu’elles représentent, sans altération ni grimaces. Comme si le fou, libéré de l'animalité à laquelle les chaînes le contraignaient, ne rejoignait l’humanité que dans le type social. Le premier de ceux qu’on délivre ne redevient pas purement et simplement un homme sain d’esprit, mais un officier, un capitaine anglais, loyal avec celui qui l’a libéré, comme avec un vainqueur qui le retiendrait prisonnier sur parole, autoritaire avec les hommes sur lesquels il fait régner son prestige d’officier. Sa santé ne se restaure que dans ces valeurs sociales qui en sont à la fois le signe et la présence concrète. Sa raison n’est pas de l’ordre de la connaissance ni du bonheur ; elle ne consiste pas dans un bon fonctionnement de l'esprit ; ici la raison est honneur. Pour le soldat, elle sera fidélité, et sacrifice ; Chevingé ne redevient pas homme raisonnable, mais serviteur. Il y a dans son histoire à peu près les mêmes significations mythiques que dans celle de Vendredi avec Robinson Crusoé ; entre l’homme blanc isolé dans la nature et le bon sauvage, le rapport établi par Defoe n’est pas un rapport d’homme à homme, s'épuisant dans son immédiate réciprocité, c’est un rapport de maître à serviteur, d’intelligence à dévouement, de force sage à force vive, de courage réfléchi à inconscience héroïque ; bref, c’est un rapport social, avec son statut littéraire et tous ses coefficients éthiques, qui est transposé sur l’état de nature, et devient vérité immédiate de cette société à deux. Les mêmes valeurs se retrouvent à propos du soldat Chevingé : entre lui et Pinel, il ne s’agit pas de deux raisons qui se reconnaissent, mais de deux personnages bien déterminés, qui surgissent dans leur exacte adéquation à des types, et qui organisent un rapport selon ses structures toutes données. On voit comment la force du mythe a pu l’emporter sur toute vraisemblance psychologique, et sui toute observation rigoureusement médicale ; il est clair, si les sujets libérés par Pinel étaient effectivement des fous, qu’ils n'ont pas été guéris par le fait même, et que leur conduite a dû longtemps garder des traces d’aliénation. Mais ce n’est pas ce qui importe à Pinel ; l’essentiel pour lui, c’est que la raison soit signifiée par des types sociaux cristallisés très tôt, dès que le fou a cessé d’être traité comme l’Étranger, comme l'Animal, comme figure absolument extérieure à l’homme et aux rapports humains. Ce qui constitue la guérison du fou, pour Pinel, c'est sa stabilisation dans un type social moralement reconnu et approuvé.

L’important, ce n’est donc pas le fait que les chaînes aient été détachées — mesure qui avait été prise en plusieurs occasions déjà au xvme siècle, et particulièrement à Saint-Luke ; l’important, c'est le mythe qui a donné sens à cette libération, en l'ouvrant sur une raison toute peuplée de thèmes sociaux et moraux, de figures dessinées depuis longtemps par la littérature, et en constituant, dans l'imaginaire, la forme idéale d’un asile. Un asile qui ne serait plus une cage de l’homme livré à sa sauvagerie, mais une sorte de république du rêve où les rapports ne s’établiraient que dans une transparence vertueuse. L’honneur, la fidélité, le courage, le sacrifice régnent à l’état pur, et désignent à la fois les formes idéales de la société et les critères de la raison. Et ce mythe prend toute sa vigueur de ce qu’il est opposé presque explicitement — et là encore la présence de Couthon est indispensable — aux mythes de la Révolution, tels qu’ils se sont formulés après la Terreur : la république conventionnelle est une république de violences, de passions, de sauvagerie — c’est elle, sans le savoir, qui rassemble toutes les formes de l’insensé et de la déraison ; quant à la république qui se constitue spontanément parmi ces fous qu’on abandonnait à leur propre violence, elle est pure de passions, c’est la cité des obéissances essentielles. Couthon est le symbole même de cette « mauvaise liberté » qui a déchaîné dans le peuple les passions, et a suscité la tyrannie du Salut public — liberté au nom de laquelle on laisse les fous dans leurs chaînes, Pinel est le symbole de la « bonne liberté », celle qui délivrant les plus insensés et les plus violents des hommes, dompte leurs passions et les introduit dans le monde calme des vertus traditionnelles. Entre le peuple de Paris qui vient à Bicêtre réclamer les ennemis de la nation, et le soldat Chevingé qui sauve la vie de Pinel, le plus insensé et le moins libre n’est pas celui qu’on avait enfermé pendant des années pour ivrognerie, délire et violence.

Le mythe de Pinel, comme celui de Tuke, cache tout un mouvement discursif qui vaut à la fois comme description de l’aliénation et analyse de sa suppression :

1° Dans le rapport inhumain et animal qu’imposait l’internement classique, la folie n’énonçait pas sa vérité morale.

2° Cette vérité, dès qu’on la laisse libre d’apparaître, se révèle être un rapport humain dans toute son idéalité vertueuse : héroïsme, fidélité, sacrifice, etc.

3° Or la folie est vice, violence, méchanceté, comme le prouve trop bien la rage des révolutionnaires.

4° La libération dans l’internement, dans la mesure où elle est réédification d’une société sur le thème de la conformité aux types, ne peut pas manquer de guérir.

Le mythe de la Retraite, et celui des enchaînés délivrés se répondent terme à terme dans une opposition immédiate. L’un fait valoir tous les thèmes de la primitivité, l’autre met en circulation les images transparentes des vertus sociales. L’un va chercher la vérité et la suppression de la folie au point où l’homme, à peine, se détache de la nature ; l’autre cas les requiert plutôt d’une sorte de perfection sociale, de fonctionnement idéal des rapports humains. Mais ces deux thèmes étaient trop voisins encore et avaient été trop souvent mêlés au xvme siècle pour qu’ils aient un sens bien différent chez Pinel et chez Tuke. Ici et là, on voit se dessiner le même effort pour reprendre certaines pratiques de l’internement dans le grand mythe de l’aliénation, celui-là même que Hegel devait formuler quelques années plus tard, tirant en toute rigueur la leçon conceptuelle de ce qui s’était passé à la Retraite et à Bicêtre. « Le véritable traitement psychique s’en tient à cette conception que la folie n’est pas une perte abstraite de la raison, ni du côté de l’intelligence, ni du côté de la volonté et de sa responsabilité, mais un simple dérangement d’esprit, une contradiction dans la raison qui existe encore de même que la maladie physique n’est pas une perte abstraite, c’est-à-dire complète de la santé (cela serait en effet la mort) mais une contradiction en celle-ci. Ce traitement humain, c’est-à-dire aussi bienveillant que raisonnable de la folie... suppose le malade raisonnable et trouve là un point solide pour le prendre de ce côté880. » L’internement classique avait créé un état d’aliénation, qui n’existait que du dehors, pour ceux qui internaient et ne reconnaissaient l’interné que comme Étranger ou Animal ; Pinel et Tuke, dans ces gestes simples où la psychiatrie positive a paradoxalement reconnu son origine, ont intériorisé l’aliénation, l’ont installée dans l’internement, l'ont délimitée comme distance du fou à lui-même, et par là l’ont constituée comme mythe. Et c’est bien de mythe qu’il faut parler lorsqu’on fait passer pour nature ce qui est concept, pour libération d'une vérité ce qui est reconstitution d’une morale, pour guérison spontanée de la folie ce qui n’est peut-être que sa secrète insertion dans une artificieuse réalité.

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Les légendes de Pinel et de Tuke transmettent des valeurs mythiques, que la psychiatrie du xixe siècle acceptera comme évidences de nature. Mais sous les mythes eux-mêmes, il y avait une opération, ou plutôt une série d’opérations qui silencieusement ont organisé à la fois le monde asilaire, les méthodes de guérison, et l’expérience concrète de la folie.

Le geste de Tuke, tout d’abord. Parce qu’il est contemporain de celui de Pinel, parce qu’on le sait porté par tout un mouvement de « philanthropie », on le fait valoir comme un geste de « libération » des aliénés. Il s’agit de tout autre chose : « On a pu observer le grand dommage éprouvé par les membres de notre société par le fait qu’on les a confiés à des gens qui non seulement sont étrangers à nos principes, mais qui de plus les ont mêlés à d’autres malades qui se permettent un langage grossier et des pratiques blâmables. Tout cela laisse souvent un effet ineffaçable sur les esprits des malades après qu’ils ont recouvré l'usage de la raison, en les rendant étrangers à ces attachements religieux dont ils avaient fait autrefois l’expérience ; parfois même, ils sont corrompus par des habitudes vicieuses auxquelles ils étaient étrangers881. » La Retraite devra agir comme instrument de ségrégation : ségrégation morale et religieuse, qui cherche à reconstituer, autour de la folie, un milieu aussi ressemblant que possible à la Communauté des Quakers. Et ceci pour deux raisons : la première est que le spectacle du mal est pour toute âme sensible une souffrance, l’origine de toutes ces passions néfastes et vives que sont l’horreur, la haine, le mépris, et qui engendrent ou perpétuent la folie : « On a pensé à juste titre que le mélange qui se produit dans les grands établissements publics de personnes qui ont des sentiments et des pratiques religieuses différents, le mélange des débauchés et des vertueux, des profanes et des sérieux avait pour effet d'entraver le progrès du retour à la raison et d’enfoncer plus profondément la mélancolie et les idées misanthropiques882. » Mais la raison principale est ailleurs : c’est que la religion peut jouer le double rôle de nature et de règle, puisqu’elle a pris, dans l’habitude ancestrale, dans l’éducation, dans l’exercice quotidien, la profondeur de la nature, et qu’elle est en même temps principe constant de coercition. Elle est à la fois spontanéité et contrainte, et dans cette mesure, elle détient les seules forces qui peuvent, dans 1’éclipse de la raison, contrebalancer les violences sans mesure de la folie ; ses préceptes, « lorsqu’on en a été fortement imprégné au début de la vie, deviennent presque des principes de notre nature : et leur pouvoir de coercition est souvent éprouvé, même pendant l’excitation délirante de la folie. Encourager l’influence des principes religieux sur l’esprit de l’insensé est d’une grande importance comme moyen de cure883 ». Dans la dialectique de l’aliénation où la raison se cache sans s’abolir, la religion constitue la forme concrète de ce qui ne peut s’aliéner ; elle porte ce qu’il y a d’invincible dans la raison, ce qui subsiste sous la folie comme quasi-nature, et autour d’elle comme sollicitation incessante du milieu : « Le malade, au cours de ses intervalles lucides ou pendant sa convalescence, pourrait profiter de la société de ceux qui ont les mêmes opinions et les mêmes habitudes que lui884. » Elle assure la veille secrète de la raison auprès de la folie, rendant ainsi plus prochaine, plus immédiate, la contrainte qui sévissait déjà dans l’internement classique. Là, le milieu religieux et moral s’imposait de l’extérieur, de façon que la folie fût refrénée, non guérie. A la Retraite, la religion fait partie du mouvement qui indique malgré tout la raison dans la folie, et qui ramène de l’aliénation à la santé. La ségrégation religieuse a un sens bien précis : il ne s'agit pas de préserver les malades de l’influence profane des non-Quakers, mais de placer l’aliéné à l’intérieur d’un élément moral où il se trouvera en débat avec lui-même et avec son entourage ; lui constituer un milieu où, loin d’être protégé, il sera maintenu dans une perpétuelle inquiétude, sans cesse menacé par la Loi et la Faute.

« Le principe de la peur, qui est rarement diminué dans la folie, est considéré comme d’une grande importance pour le traitement des fous1. » La Peur apparaît comme personnage essentiel de l’asile. Figure déjà ancienne, sans doute, si on songe aux terreurs de l’internement. Mais celles-ci cernaient la folie de l’extérieur, marquant la limite de la raison et de la déraison, et jouant d’un double pouvoir : sur les violences de la fureur pour les contenir, et sur la raison elle-même pour la tenir à l’écart ; cette peur était toute de surface. Celle qui est instaurée à la Retraite est toute en profondeur : elle va de la raison à la folie comme une médiation, comme l’évocation d’une commune nature qui leur appartiendrait encore, et par laquelle elle pourrait nouer leur lien. La terreur qui régnait était le signe le plus visible de l’aliénation de la folie dans le monde classique ; la peur maintenant est douée d’un pouvoir de désaliénation, qui lui permet de restaurer comme une très primitive connivence entre le fou et l’homme de raison. Elle doit les solidariser à nouveau. Maintenant la folie ne devra plus, ne pourra plus faire peur ; elle aura peur, sans recours ni retour, entièrement livrée par là à la pédagogie du bon sens, de la vérité et de la morale.

Samuel Tuke raconte comment on reçut à la Retraite un maniaque, jeune et prodigieusement fort, et dont les accès provoquaient la panique dans son entourage et même parmi ses gardiens. Quand il entre à la Retraite il est chargé de chaînes ; il a des menottes ; ses vêtements sont attachés par des cordes. À peine est-il arrivé, on lui ôte toutes ses entraves, et on le fait dîner avec les surveillants ; son agitation cesse aussitôt ; « son attention paraissait captivée par sa nouvelle situation ». Il est conduit à sa chambre ; l’intendant lui adresse une exhortation pour lui expliquer que toute la maison est organisée pour la plus grande liberté et le plus grand confort de tous, qu’on ne lui fera subir aucune contrainte à condition qu’il ne se mette pas en faute contre les règlements de la maison, ou les principes généraux de la morale humaine. Pour sa part, l’intendant affirme qu’il ne souhaite pas faire usage des moyens de coercition qui sont à sa disposition. « Le maniaque fut sensible à la douceur de ce traitement. Il promit de se contraindre lui-même. » Il lui arrivait encore de s’agiter, de vociférer, et d’effrayer ses compagnons. L’intendant lui rappelait menaces et promesses du premier jour ; s’il ne se calmait pas, on serait obligé de revenir aux anciens sévices. L’agitation du malade augmentait alors pendant un certain temps, puis déclinait rapidement. « Il écoutait alors avec attention les exhortations de son amical visiteur. Après de semblables conversations, le malade était en général en meilleur état pendant plusieurs jours. » Au bout de quatre mois, il quittait la Retraite, entièrement guéri1. Ici, la peur s’adresse au malade, de façon directe, non par des instruments, mais en un discours ; il ne s’agit pas de limiter une liberté qui fait rage, mais de cerner et d’exalter une région de responsabilité simple, où toute manifestation de folie se trouvera liée à un châtiment. L’obscure culpabilité, qui nouait autrefois faute et déraison, est ainsi déplacée ; le fou, en tant qu’être humain originairement doué de raison, n'est plus coupable d’être fou ; mais le fou, en tant que fou, et à l’intérieur de cette maladie dont il n’est plus coupable, doit se sentir responsable de tout ce qui en elle peut troubler la morale et la société, et ne s’en prendre qu’à lui-même des châtiments qu’il reçoit. L’assignation de culpabilité n’est plus le mode de rapport qui s’instaure entre le fou et l'homme raisonnable dans leur généralité ; elle devient à la fois la forme de coexistence concrète de chaque fou avec son gardien, et la forme de conscience que l’aliéné doit prendre de sa propre folie.

Il faut donc réévaluer les significations qu’on prête à l’œuvre de Tuke : libération des aliénés, abolition des contraintes, constitution d'un milieu humain — ce ne sont là que des justifications. Les opérations réelles ont été différentes. En fait, Tuke a créé un asile où il a substitué à la terreur libre de la folie, l’angoisse close de la responsabilité ; la peur ne règne plus de l’autre côté des portes de la prison, elle va sévir main tenant sous les scellés de la conscience. Les terreurs séculaires dans lesquelles l’aliéné se trouvait pris, elles ont été transférées par Tuke au cœur même de la folie. L’asile ne sanctionne plus la culpabilité du fou, c’est vrai ; mais il fait plus, il l’organise ; il l’organise pour le fou comme conscience de soi, et rapport non réciproque au gardien ; il l’organise pour l’homme raisonnable, comme conscience de l’autre, et intervention thérapeutique dans l’existence du fou. C’est-à-dire que par cette culpabilité le fou devient objet de châtiment toujours offert à lui-même et à l’autre ; et de la reconnaissance de ce statut d’objet, de la prise de conscience de sa culpabilité, le fou doit revenir à sa conscience de sujet libre et responsable, et par conséquent à la raison. Ce mouvement par lequel, s’objectivant pour l’autre, l’aliéné revient par là à sa liberté, c’est le mouvement qu’on trouve aussi bien dans le Travail que dans le Regard.

N’oublions pas que nous sommes dans un monde Quaker où Dieu bénit les hommes dans les signes de leur prospérité. Le travail vient en première ligne dans le « traitement moral » tel qu’il est pratiqué à la Retraite. En lui-même, le travail possède une force de contrainte supérieure à toutes les formes de coercition physique, en ceci que la régularité des heures, les exigences de l’attention, l’obligation de parvenir à un résultat détachent le malade d’une liberté d’esprit qui lui serait funeste et l’engagent dans un système de responsabilités : « Le travail régulier doit être préféré, aussi bien du point de vue physique que moral... ; il est ce qu’il y a de plus agréable pour le malade, et ce qu’il y a de plus opposé aux illusions de sa maladie1. » Par là l’homme rentre dans l’ordre des commandements de Dieu ; il soumet sa liberté à des lois qui sont à la fois celles de la réalité et celles de la morale. Dans cette mesure le travail de l’esprit n’est pas à déconseiller ; encore faut-il bannir avec la dernière rigueur tous les exercices de l’imagination, qui sont toujours de complicité avec les passions, les désirs, ou toutes les illusions délirantes. Au contraire l’étude de ce qu’il y a d’éternel dans la nature et de plus conforme à la sagesse et à la bonté de la Providence a la plus grande efficacité pour réduire les libertés démesurées du fou, et lui faire découvrir les formes de sa responsabilité. « Les diverses branches des mathématiques et des sciences naturelles forment les sujets les plus utiles auxquels peuvent s’employer les esprits des insensés1. » Dans l’asile, le travail sera dépouillé de toute valeur de production ; il ne s’imposera qu’à titre de règle morale pure ; limitation de la liberté, soumission à l’ordre, engagement de la responsabilité, à seule fin de désaliéner l’esprit perdu dans l’excès d’une liberté que la contrainte physique ne limite qu’apparemment.

Plus efficace encore que le travail, le regard des autres, ce que Tuke appelle le « besoin d’estime » : « Ce principe de l’esprit humain influence sans aucun doute notre conduite générale, dans une proportion très inquiétante, bien que souvent d’une manière secrète, et il agit avec une force toute particulière lors que nous sommes introduits dans un nouveau cercle de relations2. » Le fou dans l’internement classique était, lui aussi, offert au regard : mais ce regard au fond ne l'atteignait pas lui-même ; il atteignait seulement sa surface monstrueuse, son animalité visible ; et il comportait au moins une forme de réciprocité, puisque l’homme sain pouvait y lire, comme en un miroir, le mouvement imminent de sa propre chute. Le regard que Tuke instaure maintenant comme une des grandes composantes de l’existence asilaire, est à la fois plus profond et moins réciproque. Il doit chercher à traquer le fou dans les signes les moins sensibles de sa folie, là où elle s’articule secrètement sur la raison et commence à peine à s’en détacher ; et ce regard, le fou ne peut le rendre sous aucune forme, car il est seulement regardé ; il est comme le nouveau venu, le dernier arrivant dans le monde de la raison. Tuke avait organisé tout un cérémonial autour de ces conduites du regard. Il s’agissait de soirées selon la mode anglaise où chacun devait mimer

1.    Ibid., p. 183.

2.    Ibid., p. 157.

l’existence sociale dans toutes ses exigences formelles, sans que rien d’autre ne circule que le regard qui épie toute incongruité, tout désordre, toute maladresse où se trahirait la folie. Les directeurs et les surveillants de la Retraite convient donc régulièrement quelques malades à des « tea-parties » ; les invités « revêtent leurs meilleurs costumes, et rivalisent les uns avec les autres en politesse et en bienséance. On leur offre le meilleur menu, et on les traite avec autant d’attention que s'ils étaient des étrangers. La soirée se passe généralement dans la meilleure harmonie et dans le plus grand contentement. Il arrive rarement qu’un événement désagréable se produise. Les malades contrôlent à un degré extraordinaire leurs différents penchants ; cette scène suscite à la fois l'étonnement et une satisfaction bien touchante885. » Curieusement, ce rite n’est pas celui du rapprochement, du dialogue, de la connaissance mutuelle ; c'est l’organisation tout autour du fou d’un monde où tout lui serait semblable et prochain, mais où lui-même resterait étranger, l’Étranger par excellence qu'on ne juge pas seulement sur les apparences, mais sur tout ce qu’elles peuvent trahir et révéler malgré elles. Rappelé sans cesse à ce rôle vide du visiteur inconnu, et récusé dans tout ce qu'on peut connaître de lui, attiré ainsi à la surface de lui-même par un personnage social dont on lui impose, silencieusement, par le regard, la forme et le masque, le fou est invité à s'objecti-ver aux yeux de la raison raisonnable comme l'étranger parfait, c'est-à-dire celui dont l’étrangeté ne se laisse pas percevoir. La cité des hommes raisonnables ne l’accueille qu'à ce titre et au prix de cette conformité à l'anonyme.

On voit qu'à la Retraite la suppression partielle886 des contraintes physiques faisait partie d’un ensemble dont l’élément essentiel était la constitution d’un « self restraint » où la liberté du malade, engagée dans le travail et dans le regard des autres, est menacée sans cesse par la reconnaissance de la culpabilité. Là où on croyait avoir affaire à une simple opération négative qui dénoue des liens et délivre la nature la plus profonde de la folie, il faut bien reconnaître qu’il s’agit d’une opération positive qui l'enferme dans le système des récompenses et des punitions, et l'inclut dans le mouvement de la conscience morale. Passage d’un monde de la Réprobation à un univers de Jugement. Mais en même temps une psychologie de la folie devient possible, puisque sous le regard elle est sans cesse appelée, à la surface d’elle-même, à nier sa dissimulation. On ne la juge que sur ses actes ; on ne lui fait pas de procès d’intention, et il ne s'agit pas de sonder ses secrets. Elle n’est responsable que de cette partie d’elle-même qui est visible. Tout le reste est réduit au silence. La folie n’existe plus que comme être vu. Cette proximité qui s’instaure dans l’asile, que les chaînes ni les grilles ne viennent plus rompre, ce n’est pas elle qui permettra la réciprocité : elle n'est que voisinage du regard qui surveille, qui épie, qui s’approche pour mieux voir, mais éloigne toujours davantage puisqu'il n’accepte et ne reconnaît que les valeurs de l'Etranger. La science des maladies mentales, telle qu’elle pourra se développer dans les asiles, ne sera jamais que de l'ordre de l’observation et du classement. Elle ne sera pas dialogue. Et ne pourra l’être vraiment que du jour où la psychanalyse aura exorcisé ce phénomène du regard, essentiel à l’asile du xix« siècle, et qu'elle aura substitué à sa magie silencieuse les pouvoirs du langage. Encore serait-il plus juste de dire qu’elle a doublé le regard absolu du surveillant de la parole indéfiniment monologuée du surveillé — conservant ainsi la vieille structure asilaire du regard non-réciproque, mais en l’équilibrant, dans une réciprocité non-symétrique, par la structure nouvelle du langage sans réponse.

Surveillance et Jugement : déjà se dessine un personnage nouveau qui va être essentiel dans l'asile du xixe siècle. Tuke lui-même en dessine le profil, lorsqu’il raconte l’histoire d'un maniaque, sujet à des crises de violences irrépressibles. Un jour qu'il se promenait avec l’intendant dans le jardin de la maison, il entre brusquement dans une phase d’excitation, il s'éloigne de quelques pas, saisit une grosse pierre et fait déjà le geste de la lancer sur son

compagnon. L’intendant s’arrête, fixe le malade dans les yeux ; puis il avance de quelques pas, et « d’un ton de voix résolu, il lui commande de déposer la pierre » ; à mesure qu’il s’approche, le malade baisse la main, puis laisse tomber son arme ; « il se laissa alors conduire tranquillement dans sa chambre1 ». Quelque chose vient de naître, qui n’est plus répression, mais autorité. Jusqu’à la fin du xvme siècle le monde des fous n'était peuplé que par le pouvoir abstrait et sans visage qui les tenait enfermés ; et dans ces limites, il était vide, vide de tout ce qui n’est pas la folie elle-même ; les gardiens souvent étaient recrutés parmi les malades eux-mêmes. Tuke établit au contraire entre gardiens et malades, entre raison et folie, un élément médiateur. L’espace réservé par la société à l’aliénation va être maintenant hanté par ceux qui sont « de l’autre côté », et qui représentent à la fois les prestiges de l’autorité qui enferme et la rigueur de la raison qui juge. Le surveillant intervient, sans armes, sans instruments de contrainte, par le regard et le langage seulement ; il avance vers la folie, dépouillé de tout ce qui pourrait le protéger ou le rendre menaçant, se risquant à une confrontation immédiate et sans recours. En fait pourtant, ce n’est pas comme personne concrète qu’il va affronter la folie, mais comme être de raison, chargé par là même, et avant tout combat, de l’autorité qui lui vient de n’être pas fou. La victoire de la raison sur la déraison n’était assurée autrefois que par la force matérielle, et dans une sorte de combat réel. Maintenant le combat est toujours déjà joué, la défaite de la déraison est inscrite par avance dans la situation concrète où s’affrontent le fou et le non-fou. L’absence de contrainte dans les asiles du xixe siècle n’est pas déraison libérée mais folie depuis longtemps maîtrisée.

Pour cette raison nouvelle qui règne dans l’asile, la folie ne représente pas la forme absolue de la contradiction, mais plutôt un âge mineur, un aspect d’elle-même, qui n’a pas droit à l’autonomie, et ne peut vivre qu’enté sur le monde de la raison. La folie est enfance. Tout est organisé à la Retraite pour que les aliénés soient minorisés. On les y considère « comme des enfants qui ont un superflu de force et qui en font un emploi dangereux. Il leur faut des peines et des récompenses présentes ; tout ce qui est un peu éloigné n'a point d’effet sur eux. Il faut leur appliquer un nouveau système d’éducation, donner un nouveau cours à leurs idées ; les subjuguer d’abord, les encourager ensuite, les appliquer au travail, leur rendre ce travail agréable par des moyens attrayants887 ». Depuis bien longtemps déjà, le droit avait tenu les aliénés pour des mineurs ; mais c’était là une situation juridique, abstraitement définie par l'interdiction et la curatelle ; ce n était pas un mode concret de rapports d’homme à homme. L’état de minorité devient chez Tuke un style d’existence pour les fous, et pour les gardiens un mode de souveraineté. On insiste beaucoup sur l’allure de « grande famille » que prend à la Retraite la communauté des insensés et de leurs surveillants. Apparemment cette « famille » place le malade dans un milieu à la fois normal et naturel ; en fait elle l’aliène plus encore : la minorité juridique dont on affectait le fou était destinée à le protéger en tant que sujet de droit ; cette structure ancienne, en devenant forme de coexistence, le livre entièrement, et comme sujet psychologique, à l’autorité et au prestige de l’homme de raison, qui prend pour lui figure concrète d’adulte, c’est-à-dire à la fois de domination et de destination.

Dans la grande réorganisation des rapports entre folie et raison, la famille, à la fin du xvme siècle, joue un rôle décisif — à la fois paysage imaginaire et structure sociale réelle ; c’est d'elle que part, c’est vers elle que s'achemine l'œuvre de Tuke. Lui prêtant le prestige des valeurs primitives, et non encore compromises dans le social, Tuke lui faisait jouer un rôle de désaliénation ; elle était, dans son mythe, l’antithèse de ce « milieu » où le xvme siècle voyait l’origine de toute folie. Mais il l’a également introduite, sur un mode très réel, dans le monde asilaire, où elle apparaît à la fois comme vérité et comme norme de tous les rapports qui peuvent s’instaurer entre le fou et l’homme de raison. Par le fait même la minorité sous tutelle de famille, statut juridique dans lequel s’aliénaient les droits civils de l’insensé, devient situation psycholo-

gique où s’aliène sa liberté concrète. Toute l’existence de la folie, dans le monde qu’on lui prépare maintenant, se trouve enveloppée dans ce qu’on pourrait appeler, par anticipation, un « complexe parental ». Les prestiges du patriarcat revivent tout autour d’elle dans la famille bourgeoise. C’est cette sédimentation historique que la psychanalyse, plus tard, remettra à jour, lui prêtant par un nouveau mythe le sens d’un destin qui sillonnerait toute la culture occidentale et peut-être toute civilisation, alors qu’elle a été lentement déposée par elle, et qu’elle ne s’est solidifiée que tout récemment, dans cette fin de siècle où la folie s’est trouvée deux fois aliénée dans la famille — par le mythe d’une désaliénation dans la pureté patriarcale, et par une situation réellement aliénante dans un asile constitué sur le mode familial. Désormais, et pour un temps dont il n’est pas encore possible de fixer le terme, les discours de la déraison seront indissociablement liés à la dialectique mi-réelle, mi-imaginaire de la Famille. Et là où, dans leurs violences, il fallait lire profanations ou blasphèmes, il faudra déchiffrer désormais l’attentat incessant contre le Père. Ainsi dans le monde moderne, ce qui avait été la grande confrontation irréparable de la raison et de la déraison deviendra la sourde butée des instincts contre la solidité de l’institution familiale et contre ses symboles les plus archaïques.

Il y a une étonnante convergence entre le mouvement des institutions de base et cette évolution de la folie dans le monde de l’internement. L’économie libérale, nous l’avons vu, tendait à confier à la famille plutôt qu’à l’État le soin d’assister pauvres et malades : la famille devenait ainsi le lieu de la responsabilité sociale. Mais si le malade peut être confié à la famille, il n’en est pas de même du fou, qui est trop étranger et inhumain. Tuke, précisément, reconstitue de manière artificielle autour de la folie une famille de simulacre, qui est parodie institutionnelle, mais situation psychologique réelle. Là où la famille vient à faire défaut, il lui substitue un décor familial fictif à travers signes et attitudes. Mais par un croisement très curieux, il viendra un jour où elle se trouvera déchargée de son rôle d’assistance et de soulagement à l’égard du malade en général, tandis qu’elle gardera les valeurs fictives qui concernent la folie ;

et bien longtemps après que la maladie des pauvres sera redevenue affaire d’Etat, l’asile maintiendra l’insensé dans la fiction impérative de la famille ; le fou restera mineur, et longtemps la raison gardera pour lui les traits du Père.

-Fermé sur ces valeurs fictives, l’asile sera protégé de l'histoire et de l’évolution sociale. Dans l’esprit de Tuke, il s’agissait de constituer un milieu qui mimerait les formes les plus anciennes, les plus pures, les plus naturelles de la coexistence : milieu le plus humain possible, en étant le moins social possible. En fait, il a découpé la structure sociale de la famille bourgeoise, l’a reconstituée symboliquement dans l’asile, et l’a laissée dériver dans l’histoire. L’asile, toujours décalé vers des structures et des symboles anachroniques, sera par excellence inadapté et hors du temps. Et là même où l’animalité manifestait une présence sans histoire et toujours recommencée, vont remonter lentement les marques sans mémoire des vieilles haines, des vieilles profanations familiales, les signes oubliés de l’inceste et du châtiment.

*

Chez Pinel, aucune ségrégation religieuse. Ou plutôt une ségrégation qui s’exerce en sens inverse de celle pratiquée par Tuke. Les bienfaits de l’asile rénové seront offerts à tous, à presque tous, sauf aux fanatiques « qui se croient inspirés et cherchent à faire d’autres prosélytes ». Bicêtre et la Salpêtrière, selon le cœur de Pinel, forment la figure complémentaire de la Retraite.

La religion ne doit pas être substrat moral de la vie asilaire, mais purement et simplement objet médical : « Les opinions religieuses, dans un hôpital d’aliénés, ne doivent être considérées que sous un rapport purement médical, c'est-à-dire qu’on doit écarter toute autre considération de culte public et de politique, et qu’il faut seulement rechercher s’il importe de s'opposer à l’exaltation des idées et des sentiments qui peuvent naître de cette source pour concourir efficacement à la guérison de certains aliénés » Source d’émotions vives et d’images effrayantes qu'il suscite par les terreurs de l’au-delà, le catholicisme provoque fréquemment la folie ; il fait naître des croyances délirantes, entretient des hallucinations, conduit les hommes au désespoir et à la mélancolie. Il ne faut pas s’étonner si « en compulsant les registres de l’hospice des aliénés de Bicêtre, on trouve inscrits beaucoup de prêtres et de moines, ainsi que des gens de la campagne égarés par un tableau effrayant de l’avenir888 ». Moins s’étonner encore de voir, au fil des années, varier le nombre des folies religieuses. Sous l’Ancien Régime et pendant la Révolution, la vivacité des croyances superstitieuses, ou la violence des luttes qui ont opposé la République à l’Église catholique ont multiplié les mélancolies d’origine religieuse. La paix revenant, le Concordat effaçant les luttes, ces formes de délire disparaissent ; en l’an X, on comptait encore 50 % de folie religieuse parmi les mélancoliques de la Salpêtrière, 33 % l’année suivante, et 18 % seulement en l’an XII889. L’asile doit donc être libéré de la religion et de toutes ses parentés imaginaires ; il faut se garder de laisser « aux mélancoliques par dévotion » leurs livres de piété ; l’expérience « apprend que c’est le moyen le plus sûr de perpétuer l'aliénation ou même de la rendre incurable, et plus on accorde cette permission, moins on parvient à calmer les inquiétudes et les scrupules890 ». Rien ne nous éloigne plus de Tuke et de ses rêves d’une communauté religieuse qui serait en même temps le lieu privilégié des guérisons de l’esprit, que cette idée d’un asile neutralisé, comme purifié de ces images et de ces passions que le christianisme fait naître, et qui font dériver l’esprit vers l’erreur, l’illusion, bientôt le délire et les hallucinations.

Mais il s’agit pour Pinel de réduire les formes imaginaires, non le contenu moral de la religion. Il y a en elle, une fois qu’elle est décantée, un pouvoir de désaliénation qui dissipe les images, calme les passions, et restitue l’homme à ce qu’il peut y avoir en lui d’immédiat et d’essentiel : elle peut l’approcher de sa vérité morale. Et c’est en ceci qu’elle est capable souvent de guérir. Pinel raconte quelques histoires, voltairiennes de style. Celle, par exemple, d'une jeune femme de vingt-cinq ans, « d’une constitution forte, unie par le mariage à un homme faible et délicat » ; elle avait des « crises d'hystérie fort violentes ; elle imaginait être possédée par le démon qui, suivant elle, prenait des formes variées et faisait entendre tantôt des chants d’oiseaux, tantôt des sons lugubres, quelquefois des cris perçants ». Par bonheur, le curé du lieu est plus féru de religion naturelle que savant dans les pratiques de l’exorcisme ; il croit à la guérison par la bienveillance de la nature ; cet « homme éclairé, d’un caractère doux et persuasif, prit de l’ascendant sur l’esprit de la malade et parvint à la faire sortir de son lit, à l’engager à reprendre ses travaux domestiques et même à lui faire bêcher son jardin... Ce qui fut suivi des effets les plus heureux et d’une guérison qui s'est soutenue pendant trois années891 ». Ramenée à l’extrême simplicité de ce contenu moral, la religion ne peut pas manquer d’être de connivence avec la philosophie, avec la médecine, avec toutes les formes de sagesse et de science qui peuvent restaurer la raison dans un esprit égaré. Il y a même des cas où la religion peut servir comme de traitement préliminaire et préparer ce qui sera fait à l’asile : témoin cette jeune fille « d’un tempérament ardent quoique très sage et très pieuse » qui est partagée entre « les penchants de son cœur et les principes sévères de sa conduite » ; son confesseur, après lui avoir en vain conseillé de s’attacher à Dieu, lui propose les exemples d’une sainteté ferme et mesurée, et lui « oppose le meilleur remède aux grandes passions, la patience et le temps ». Conduite à la Salpê-trière, elle fut traitée sur l’ordre de Pinel, « suivant les mêmes principes moraux » et sa maladie fut « de peu de durée892 ». L’asile recueille ainsi, non le thème social d’une religion où les hommes se sentent frères dans une même communion et dans une même communauté, mais le pouvoir moral de la consolation, de la confiance, et d’une fidélité docile à la nature. Il doit reprendre le travail moral de la religion, hors de son texte fantastique, au niveau seulement de la vertu, du labeur et de la vie sociale.

L’asile, domaine religieux sans religion, domaine de la morale pure, de l’uniformisation éthique. Tout ce qui pouvait conserver en lui la marque des vieilles différences vient à s’effacer. Les derniers souvenirs du sacré s’étei-gnent. Autrefois, la maison d’internement avait hérité, dans l’espace social, des limites presque absolues de la léproserie ; elle était terre étrangère. L’asile doit figurer maintenant la grande continuité de la morale sociale. Les valeurs de la famille et du travail, toutes les vertus reconnues, régnent à l’asile. Mais d’un règne double. D'abord, elles régnent en fait, au cœur de la folie elle-même ; sous les violences et le désordre de l’aliénation, la nature solide des vertus essentielles n’est pas rompue. Il y a une morale, tout à fait primitive, qui à l’ordinaire n’est pas entamée, même par la pire démence ; c’est elle qui tout à la fois apparaît et opère dans la guérison : « Je ne puis en général que rendre un témoignage éclatant aux vertus pures et aux principes sévères que manifeste souvent la guérison. Nulle part, excepté dans les romans, je n’ai vu des époux plus dignes d etre chéris, des pères ou mères plus tendres, des amants plus passionnés, des personnes plus attachées à leurs devoirs que la plupart des aliénés heureusement amenés à l’époque de la convalescence893. » Cette vertu inaliénable est à la fois vérité et résolution de la folie. C’est pourquoi, si elle règne, elle devra, de plus, régner. L’asile réduira les différences, réprimera les vices, effacera les irrégularités. Il dénoncera tout ce qui s’oppose aux vertus essentielles de la société : le célibat,

— « le nombre des filles tombées dans l’idiotisme est 7 fois plus grand que le nombre des femmes mariées pour l’an XI et l’an XIII ; pour la démence, la proportion est de deux à quatre fois ; on peut donc présumer que le mariage pour les femmes est une sorte de préservatif contre les deux espèces d’aliénation les plus invétérées et le plus souvent incurables894 » ; — la débauche, l'inconduite et « l’extrême perversité des mœurs », — « l'habitude du vice comme celle de l’ivrognerie, d’une galanterie illimitée, et sans choix, celle d’une conduite désordonnée ou d’une insouciance apathique peuvent dégrader peu à peu la raison et aboutir à une aliénation déclarée895 » — ; la paresse,

— « c’est le résultat le plus constant et le plus unanime de l’expérience que dans tous les asiles publics, comme les prisons et les hospices, le plus sûr et peut-être l’unique garant de maintien de la santé, des bonnes mœurs et de l’ordre est la loi d’un travail mécanique rigoureusement exécuté896 ». L’asile se donne pour but le règne homogène de la morale, son extension rigoureuse à tous ceux qui tendent à y échapper.

Mais par le fait même, il laisse surgir une différence ; si la loi ne règne pas universellement, c’est qu’il y a des hommes qui ne la reconnaissent pas, une classe de la société qui vit dans le désordre, dans la négligence, et presque dans l’illégalité : « Si d’un côté on voit des familles prospérer une longue suite d’années au sein de l’ordre et de la concorde, combien d’autres, surtout dans les classes inférieures de la société, affligent les regards par le tableau repoussant de la débauche, des dissensions et d’une détresse honteuse ! C’est là, suivant mes notes de chaque jour, la source la plus féconde de l’aliénation qu’on a à traiter dans les hospices897. »

En un seul et même mouvement, l’asile, entre les mains de Pinel, devient un instrument d’uniformisation morale et de dénonciation sociale. Il s’agit de faire régner sous les espèces de l'universel une morale, qui s’imposera de l’intérieur à celles qui lui sont étrangères et où l’aliénation est déjà donnée avant de se manifester chez les individus. Dans le premier cas, l’asile devra agir comme éveil et réminiscence, invoquant une nature oubliée ; dans le second, il devra agir par déplacement social, pour arracher l’individu à sa condition. L’opération, telle qu’elle était pratiquée à la Retraite était encore simple. ségrégation religieuse à des fins de purification morale. Celle qui est pratiquée par Pinel est relativement complexe : il s'agit d’opérer des synthèses morales, d’assurer une continuité éthique entre le monde de la folie et celui de la raison, mais en pratiquant une ségrégation sociale qui garantisse à la morale bourgeoise une universalité de fait et lui permette de s’imposer comme un droit à toutes les formes de l’aliénation.

À 1 âge classique, indigence, paresse, vices et folie se mêlaient en une même culpabilité à l'intérieur de la déraison ; les fous avaient été pris dans le grand internement de la misère et du chômage, mais tous avaient été promus, au voisinage de la faute, jusqu'à l’essence de la chute. La folie, maintenant, s'apparente à la déchéance sociale, qui en apparaît confusément comme la cause, le modèle et la limite. Un demi-siècle plus tard, la maladie mentale deviendra dégénérescence. Désormais, la folie essentielle, et qui menace réellement, c'est elle qui monte des bas-fonds de la société.

L’asile de Pinel ne sera pas, en retrait du monde, un espace de nature et de vérité immédiate comme celui de Tuke, mais un domaine uniforme de législation, un lieu de synthèses morales où s’effacent les aliénations qui naissent aux limites extérieures de la société ‘. Toute la vie des internés, toute la conduite à leur égard des surveillants et des médecins sont organisées par Pinel pour que ces synthèses morales soient opérées. Et ceci par trois moyens principaux :

1° Le silence. Le cinquième des enchaînés délivrés par Pinel était un ancien ecclésiastique que sa folie avait fait chasser de l’Église ; atteint d’un délire de grandeur, il se prenait pour le Christ ; c’était « le sublime de l'arrogance humaine en délire ». Entré à Bicêtre en 1782, voici douze ans maintenant qu’il est aux chaînes. Par l’orgueil de son maintien, la grandiloquence de ses propos, il constitue un des spectacles les plus appréciés de tout l’hôpital ; mais comme il sait qu’il est en train de revivre la Passion du Christ, « il supporte avec patience ce long martyre, et les sarcasmes continuels auxquels l’expose sa manie ». Pinel l’a désigné pour faire partie du lot des douze premiers délivrés, bien que son délire soit toujours aussi aigu. Mais il n'agit pas avec lui comme avec les autres : pas d'exhortations, pas de promesses exigées ; sans prononcer une parole, il lui fait retirer ses chaînes, et « ordonne expressément que chacun imite sa réserve et n’adresse pas un seul mot à ce pauvre aliéné. Cette défense qui est observée rigoureusement produit sur cet homme si gonflé de lui-même un effet bien plus sensible que les fers et le cachot ; il se sent humilié d’un abandon et d’un isolement si nouveau pour lui au milieu de son entière liberté. Enfin, après de longues hésitations, on le voit de son propre mouvement venir se mêler à la société des autres malades ; dès ce jour, il revient à des idées plus sensées et plus justes898 ».

La délivrance prend ici un sens paradoxal. Le cachot, les chaînes, le spectacle continuel, les sarcasmes formaient pour le délire du malade comme l’élément de sa liberté. Reconnu par là même, et fasciné de l’extérieur par tant de complicités, il ne pouvait être délogé de sa vérité immédiate. Mais les chaînes qui tombent, cette indifférence et le mutisme de tous l’enferment dans l’usage restreint d’une liberté vide ; il est livré en silence à une vérité non reconnue qu’il manifestera en vain puisqu'on ne la regarde plus, et dont il ne pourra pas tirer exaltation puisqu’elle n'est pas même humiliée. C'est l’homme lui-même, non sa projection dans le délire, qui se trouvera maintenant humilié : à la contrainte physique est substituée une liberté qui rencontre à chaque instant les limites de la solitude ; au dialogue du délire et de l’offense, le monologue d’un langage qui s’épuise dans le silence des autres ; à toute la parade de la présomption et de l’outrage, l'indifférence. Dès lors, plus réellement enfermé qu’il ne pouvait l’être dans un cachot ou dans des chaînes, prisonnier de rien d’autre que de lui-même, le malade est pris dans un rapport à soi qui est de l’ordre de la faute, et dans un non-rapport aux autres qui est de l’ordre de la honte. Les autres sont innocentés, ils ne sont plus persécuteurs ; la culpabilité est déplacée vers l'intérieur, montrant au fou qu’il n’était fasciné que par sa propre présomption ; les visages ennemis s’effacent ; il ne sent plus leur présence comme regard, mais comme refus d’attention, comme regard détourné ; les autres ne sont plus pour lui qu'une limite qui se recule sans cesse à mesure qu'il avance. Délivré de ses chaînes, il est enchaîné maintenant, par la vertu du silence, à la faute et à la honte. Il se sentait puni, et il y voyait le signe de son innocence ; libre de tout châtiment physique, il faut qu’il s'éprouve coupable. Son supplice faisait sa gloire ; sa délivrance doit l'humilier.

Comparé au dialogue incessant de la raison et de la folie, pendant la Renaissance, l’internement classique avait été une mise au silence. Mais celle-ci n’était pas totale : le langage s’y trouvait plutôt engagé dans les choses que réellement supprimé. L’internement, les prisons, les cachots, jusqu’aux supplices mêmes nouaient entre la raison et la déraison un dialogue muet, qui était lutte. Ce dialogue lui-même est maintenant dénoué ; le silence est absolu ; il n’y a plus entre la folie et la raison de langue commune ; au langage du délire ne peut répondre qu’une absence de langage, car le délire n’est pas fragment de dialogue avec la raison, il n’est pas langage du tout ; il ne renvoie, dans la conscience enfin silencieuse, qu’à la faute. Et c’est à partir de là seulement qu'un langage commun redeviendra possible, dans la mesure où il sera celui de la culpabilité reconnue. « Enfin, après de longues hésitations, on le voit, de son propre mouvement, venir se mêler à la société des autres malades... » L’absence de langage, comme structure fondamentale de la vie asilaire, a pour corrélatif la mise au jour de l’aveu. Lorsque Freud dans la psychanalyse renouera prudemment l'échange, ou plutôt se mettra à nouveau à l’écoute de ce langage, désormais effrité dans le monologue, faut-il s'étonner que les formulations entendues soient toujours celles de la faute ? Dans ce silence invétéré, la faute avait gagné les sources mêmes de la parole.

2° La reconnaissance en miroir. À la Retraite, le fou était regardé, et se savait vu ; mais à l’exception de ce regard direct, qui ne lui permettait en revanche de se saisir elle-même que de biais, la folie n’avait pas prise immédiate sur soi. Chez Pinel, au contraire, le regard ne jouera qu’à l’intérieur de l’espace défini par la folie, sans surface ni limites extérieures. Elle se verra elle-même, elle sera vue par elle-même — à la fois pur objet de spectacle et sujet absolu.

« Trois aliénés, qui se croyaient autant de souverains et qui prenaient chacun le titre de Louis XVI, se disputent un jour les droits à la royauté, et les font valoir avec des formes un peu trop énergiques. La surveillante s’approche de l'un d’eux et le tirant un peu à l’écart : Pourquoi, lui dit-elle, entrez-vous en dispute avec ces gens-là qui sont visiblement fous. Ne sait-on pas que vous devez être reconnu pour Louis XVI ? Ce dernier, flatté de cet hommage, se retire aussitôt en regardant les deux autres avec une hauteur dédaigneuse. Le même artifice réussit avec le second. Et c’est ainsi que dans un instant il ne reste plus de trace de dispute899. C’est là le premier moment, celui de l’exaltation. La folie est appelée à se regarder elle-même, mais chez les autres : elle apparaît en eux comme prétention non fondée, c’est-à-dire comme dérisoire folie ; cependant, dans ce regard qui condamne les autres, le fou assure sa propre justification, et la certitude d’être adéquat à son délire. La fêlure entre la présomption et la réalité ne se laisse reconnaître que dans l’objet. Elle est entièrement masquée au contraire dans le sujet, qui devient vérité immédiate et juge absolu : la souveraineté exaltée qui dénonce la fausse souveraineté des autres les en dépossède, et se confirme par là dans la plénitude sans défaillance de sa présomption. La folie, comme simple délire, est projetée sur les autres ; comme parfaite inconscience, elle est entièrement assumée.

C’est à ce moment que le miroir, de complice, devient démystificateur. Un autre malade de Bicêtre se croyait roi lui aussi, s’exprimant toujours « avec le ton du commandement et de l’autorité suprême ». Un jour où il était plus calme, le surveillant l’approche, et lui demande, s'il est souverain, comment il ne met pas fin à sa détention et pourquoi il reste confondu avec les aliénés de toutes espèces. Reprenant son discours les jours suivants, « il lui fait voir peu à peu le ridicule de ses prétentions exagérées, lui montre un autre aliéné convaincu lui aussi depuis longtemps qu’il était revêtu du pouvoir suprême et devenu un objet de dérision. Le maniaque se sent d’abord ébranlé, bientôt il met en doute son titre de souverain, enfin il parvient à reconnaître ses écarts chimériques. Ce fut dans une quinzaine de jours que s’opéra cette révolution morale si inattendue et, après quelques mois d’épreuves, ce père respectueux a été rendu à sa famille900 ». Voici donc venue la phase de l’abaissement : identifié présomptueusement à l’objet de son délire, le fou se reconnaît en miroir dans cette folie dont il a dénoncé la ridicule prétention ; sa solide souveraineté de sujet s’effondre dans cet objet qu’il a démystifié en l’assumant. Il est maintenant impitoyablement regardé par lui-même. Et dans le silence de ceux qui représentent la raison, et n’ont fait que tendre le miroir périlleux, il se reconnaît comme objectivement fou.

On a vu par quels moyens — et par quelles mystifications — la thérapeutique du xvme siècle essayait de persuader le fou de sa folie pour mieux l’en affranchir901. Ici le mouvement est d’une tout autre nature ; il ne s’agit pas de dissiper l’erreur par le spectacle imposant d’une vérité, même feinte ; il s’agit d’atteindre la folie dans son arrogance plus que dans son aberration. L’esprit classique condamnait dans la folie un certain aveuglement à la vérité ; à partir de Pinel, on verra en elle plutôt un élan venu des profondeurs, qui déborde les limites juridiques de l’individu, ignore les assignations morales qui lui sont fixées et tend à une apothéose de soi. Pour le xixe siècle le modèle initial de la folie sera de se croire Dieu, alors que pour les siècles précédents il était de refuser Dieu. C’est donc dans le spectacle d’elle-même, comme déraison humiliée, que la folie pourra trouver son salut, lorsque, captivée dans la subjectivité absolue de son délire, elle en surprendra l’image dérisoire et objective dans le fou identique. La vérité s’insinue, comme par surprise (et non par violence à la manière du xvme siècle), dans ce jeu des regards réciproques où elle ne voit jamais qu’elle-même. Mais l’asile, dans cette communauté de fous, a disposé les miroirs de telle sorte, que le fou ne peut manquer, au bout du compte, de se surprendre malgré lui comme fou. Libérée des chaînes qui faisaient d’elle un pur objet regardé, la folie perd, de manière paradoxale, l’essentiel de sa liberté, qui est celle de l’exaltation solitaire ; elle devient responsable de ce qu’elle sait de sa vérité ; elle s’empri-sonne dans son regard indéfiniment renvoyé à elle-même ; elle est enchaînée finalement à l’humiliation d’être objet pour soi. La prise de conscience est liée maintenant à la honte d’être identique à cet autre, d’être compromis en lui, et de s’être déjà méprisé avant d’avoir pu se reconnaître et se connaître.

3° Le jugement perpétuel. Par ce jeu de miroir, comme par le silence, la folie est appelée sans répit à se juger elle-même. Mais en outre, elle est à chaque instant jugée de l’extérieur ; jugée non par une conscience morale ou scientifique, mais par une sorte de tribunal invisible qui siège en permanence. L’asile dont rêve Pinel, et qu’il a en partie réalisé à Bicêtre, mais surtout à la Salpêtrière, est un microcosme judiciaire. Pour être efficace, cette justice doit être redoutable dans son aspect ; tout l’équipement imaginaire du juge et du bourreau doit être présent à l’esprit de l’aliéné, pour qu’il comprenne bien à quel univers du jugement il est maintenant livré. La mise en scène de la justice, dans tout ce qu'elle a de terrible et d’implacable, fera donc partie du traitement. Un des internés de Bicêtre avait un délire religieux animé par une terreur panique de l'Enfer ; il ne pensait pouvoir échapper à la damnation éternelle que par une abstinence rigoureuse. Il fallait que cette crainte d’une justice lointaine fût compensée par la présence d’une justice immédiate et plus redoutable encore : « Le cours irrésistible de ses idées sinistres pouvait-il être autrement contrebalancé que par l’impression d’une crainte vive et profonde ? » Un soir, le directeur se présente à la porte du malade « avec un appareil propre à l’effrayer l’œil en feu, un ton de voix foudroyant, un groupe de gens de service pressés autour de lui, et armés de fortes chaînes qu’ils agitent avec fracas. On met un potage auprès de 1 aliéné et on lui intime l’ordre le plus précis de le prendre durant la nuit, s’il ne veut pas encourir les traitements les plus cruels. On se retire, et on laisse l’aliéné dans l’état le plus pénible de fluctuation entre l’idée de la punition dont il est menacé et la perspective effrayante des tourments de l’autre vie. Après un combat intérieur de plusieurs heures, la première idée l’emporte et il se détermine à prendre sa nourriture 902 ».

L’instance judiciaire qu’est l’asile n’en reconnaît aucune autre. Elle juge immédiatement, et en dernier ressort. Elle possède ses propres instruments de punition, et elle en use à son gré. L’ancien internement se pratiquait le plus souvent en dehors des formes juridiques normales ; mais il imitait les châtiments des condamnés, usant des mêmes prisons, des mêmes cachots, des mêmes sévices physiques. La justice qui règne dans l’asile de Pinel n’emprunte pas à l’autre justice ses modes de répression ; elle invente les siens. Ou plutôt elle utilise les méthodes thérapeutiques qui s’étaient répandues au cours du xvme siècle pour en faire des châtiments. Et ce n’est pas un des moindres paradoxes de l’œuvre « philanthropique » et « libératrice » de Pinel, que cette conversion de îa médecine en justice, de la thérapeutique en répression. Dans la médecine de l’époque classique, bains et douches étaient utilisés comme remèdes en rapport avec les songeries des médecins sur la nature du système nerveux : il s’agissait de rafraîchit l’organisme, de détendre les fibres brûlantes et desséchées903 ; il est vrai qu’on ajoutait aussi, parmi les conséquences heureuses de la douche froide, l’effet psychologique de la surprise désagréable, qui interrompt le cours des idées, et change la nature des sentiments ; mais nous sommes là encore dans le paysage des rêves médicaux Avec Pinel l’usage de la douche devient franchement judiciaire ; la douche, c’est la punition habituelle du tribunal de simple police qui siège en permanence à l’asile : « Considérées comme moyen de répi ession, elles suffisent souvent pour soumettre à la loi générale d’un travail des mains une aliénée qui en est susceptible, pour vaincre un refus obstiné de nourriture, et dompter les aliénées entraînées par une sorte d’humeur turbulente et raisonnée '. »

Tout est organisé pour que le fou se reconnaisse dans ce monde du jugement qui l’enveloppe de toutes parts ; il doit se savoir surveillé, jugé et condamné ; de la faute à la punition, le lien doit être évident, comme une culpabilité reconnue par tous : « On profite de la circonstance du bain, on rappelle la faute commise, ou l’omission d’un devoir important, et à l’aide d’un robinet on lâche brusquement un courant d'eau froide sur la tête, ce qui déconcerte souvent l’aliénée, ou écarte une idée prédominante par une impression forte et inattendue ; veut-elle s’obstiner, on réitère la douche, mais en évitant avec soin le ton de dureté et des termes choquants propres à révolter ; on lui fait entendre au contraire que c’est pour son propre avantage et avec regret qu’on a recours à ces mesures violentes ; on y mêle quelquefois la plaisanterie, en prenant soin de ne pas la porter trop loin904. » Cette évidence presque arithmétique de la punition, le châtiment répété autant de fois qu’il le faut, la reconnaissance de la faute par la répression qui en est faite, tout cela doit aboutir à l'intériorisation de l’instance judiciaire, et à la naissance du remords dans l’esprit du malade : c’est à ce point seulement que les juges acceptent de faire cesser le châtiment, certains qu’il se prolongera indéfiniment dans la conscience. Une maniaque avait l’habitude de déchirer ses vêtements et de briser tous les objets qui étaient à portée de sa main ; on lui administre la douche, on la soumet au gilet de force ; elle paraît, enfin, « humiliée et consternée » ; mais de peur que cette honte soit passagère et le remords trop superficiel, « le directeur, pour lui imprimer un sentiment de terreur, lui parle avec la fermeté la plus énergique, mais sans colère, et lui annonce qu’elle sera désormais traitée avec la plus grande sévérité ». Le résultat souhaité ne se fait pas attendre : « Son repentir s’annonce par un torrent de larmes qu’elle verse pendant près de deux heures905. » Le cycle est doublement achevé : la faute est punie, et son auteur se reconnaît coupable.

Il y a pourtant des aliénés qui échappent à ce mouvement et résistent à la synthèse morale qu’il opère. Ceux-là seront reclus à l’intérieur même de l'asile, formant une nouvelle population internée, celle qui ne peut même pas relever de la justice. Quand on parle de Pinel et de son œuvre de libération, on omet trop souvent cette seconde réclusion. Nous avons vu déjà qu’il refusait le bénéfice de la réforme asilaire aux « dévotes qui se croient inspirées, qui cherchent sans cesse à faire d’autres prosélytes, et qui se font un plaisir perfide d’exciter les autres aliénées à la désobéissance sous prétexte qu’il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes ». Mais la réclusion et le cachot seront également obligatoires pour « celles qui ne peuvent être pliées à la loi générale du travail et qui toujours dans une activité malfaisante, se plaisent à harceler les autres aliénées, à les provoquer, et à exciter sans cesse des sujets de discorde » et pour les femmes « qui ont durant leurs accès une propension irrésistible à dérober tout ce qui tombe sous leurs mains906 ». Désobéissance par fanatisme religieux, résistance au travail, et vol, les trois grandes fautes contre la société bourgeoise, les trois attentats majeurs contre ses valeurs essentielles ne sont pas excusables, même par la folie ; ils méritent l’emprisonnement pur et simple, l’exclusion dans tout ce qu’elle peut avoir de rigoureux, puisqu'ils manifestent tous la même résistance à l’uniformisation morale et sociale, qui forme la raison d’être de l’asile tel que le conçoit Pinel.

Jadis, la déraison était mise hors jugement pour être livrée dans l’arbitraire aux pouvoirs de la raison. Maintenant, elle est jugée : et non pas en une seule fois, à l’entrée de l’asile, de manière à être reconnue, classée et innocentée pour toujours ; elle est prise au contraire dans un jugement perpétuel, qui ne cesse de la poursuivre et d’appliquer ses sanctions, de proclamer des fautes, et d’exiger des amendes honorables, d’exclure enfin ceux dont les fautes risquent de compromettre pour longtemps le bon ordre social. La folie n’a échappé à l’arbitraire que pour entrer dans une sorte de procès indéfini pour lequel l’asile fournit à la fois policiers, instructeurs, juges et bourreaux ; un procès où toute faute de la vie, par une vertu propre à l’existence asilaire, devient crime social, surveillé, condamné et châtié ; un procès qui n’a d’issue que dans un recommencement perpétuel sous la forme intériorisée du remords. Le fou « délivré » par Pinel et, après lui, le fou de l’internement moderne, sont des personnages en procès ; s’ils ont le privilège de n’être plus mêlés ou assimilés à des condamnés, ils sont condamnés à être, à chaque instant, sous le coup d’un acte d’accusation dont le texte n’est jamais donné, car c’est toute leur vie asilaire qui le formule. L’asile de l’âge positiviste, tel qu’on fait gloire à Pinel de l’avoir fondé, n’est pas un libre domaine d’observation, de diagnostic et de thérapeutique ; c’est un espace judiciaire où on est accusé, jugé et condamné, et dont on ne se libère que par la version de ce procès dans la profondeur psychologique, c’est-à-dire par le repentir. La folie sera punie à l’asile, même si elle est innocentée au-dehors. Elle est pour longtemps, et jusqu’à nos jours au moins, emprisonnée dans un monde moral.

*

Au silence, à la reconnaissance en miroir, à ce jugement perpétuel, il faudrait ajouter une quatrième structure propre au monde asilaire, tel qu’il se constitue à la fin du xvme siècle : c’est l'apothéose du personnage médical. De toutes, elle est sans doute la plus importante, puisqu’elle va autoriser non seulement des contacts nouveaux entre le médecin et le malade, mais un nouveau rapport entre l’aliénation et la pensée médicale et commander finalement toute l’expérience moderne de la folie. Jusqu’à présent, on ne trouvait dans l’asile que les structures mêmes de l’internement, mais décalées et déformées. Avec le nouveau statut du personnage médical, c’est le sens le plus profond de l’internement qui est aboli : la maladie mentale, dans les significations que nous lui connaissons maintenant, est alors rendue possible.

L’œuvre de Tuke et celle de Pinel, dont l’esprit et les valeurs sont si différents, viennent se rejoindre dans cette transformation du personnage médical. Le médecin, nous l’avons vu, n’avait pas de part à la vie de l’internement. Or il devient la figure essentielle de l’asile. Il en commande l’entrée. Le règlement de la Retraite le précise : « En ce qui concerne l’admission des malades, le comité doit, en général, exiger un certificat signé par un médecin... On doit aussi établir si le malade est atteint d’une affection autre que la folie. Il est souhaitable également qu’un rapport soit joint, qui indique depuis combien le sujet est malade, et le cas échéant, quels sont les médicaments qui ont été utilisés » Depuis la fin du xvme siècle, le certificat médical était devenu à peu près obligatoire pour l’internement des fous907. Mais à l’intérieur même de l’asile, le médecin prend une place prépondérante, dans la mesure où il l’aménage en un espace médical. Pourtant, et c’est là l’essentiel, l'intervention du médecin ne se fait pas en vertu d’un savoir ou d’un pouvoir médical qu’il détiendrait en propre, et qui serait justifié par un corps de connaissances objectives. Ce n’est pas comme savant que

1 ’homo medicus prend autorité dans l’asile, mais comme sage. Si la profession médicale est requise, c’est comme garantie juridique et morale, non pas au titre de la science908. Un homme d’une haute conscience, d’une vertu intègre, et qui a une longue expérience de l’asile pourrait aussi bien se substituer à lui909. Car le travail médical n’est qu’une partie d’une immense tâche morale qui doit être accomplie à l’asile, et qui seule peut assurer la guérison de l’insensé : « Une loi inviolable dans la direction de tout établissement public ou particulier d'aliénés ne doit-elle pas être d’accorder au maniaque toute la latitude de liberté que peut permettre sa sûreté personnelle, ou celle des autres, de proportionner sa répression à la gravité plus ou moins grande ou au danger de ses écarts..., de recueillir tous les faits qui peuvent servir à éclairer le médecin dans le traitement, d’étudier avec soin les variétés particulières des mœurs et des tempéraments, et de déployer enfin à propos la douceur ou la fermeté, des formes conciliatrices ou le ton imposant de l’autorité et d’une sévérité inflexible910 ? » Selon Samuel Tuke, le premier médecin qui fut désigné à la Retraite, se recommandait par sa « persévérance infatigable » ; sans doute n’avait-il aucune connaissance particulière des maladies mentales lorsqu’il entra à la Retraite, mais c’était « un esprit sensible qui savait bien que de l’application de son habileté dépendaient les intérêts les plus chers de ses semblables ». Il essaya les différents remèdes que lui suggéraient son bon sens et l’expérience de ses prédécesseurs. Mais il fut vite déçu, non que les résultats fussent mauvais, ou que le nombre des guérisons fût minime : « Mais les moyens médicaux étaient si imparfaitement reliés au développement de la guérison qu’il ne put s’empêcher de soupçonner qu’ils étaient plutôt des concomitants que des causes911. » Il se rendit compte alors qu’il y avait peu à faire par les méthodes médicales connues jusqu’alors. Les soucis d’humanité l’emportèrent chez lui, et il décida de n’utiliser aucun médicament qui fût trop désagréable au malade. Mais il ne faudrait pas croire que le rôle du médecin avait une mince importance à la Retraite : par les visites qu’il fait régulièrement aux malades, par l’autorité qu’il exerce dans la maison et qui le place au-dessus de tous les surveillants, « le médecin possède sur l’esprit des malades une influence plus grande que celle de toutes les autres personnes qui ont à veiller sur eux912 ».

On croit que Tuke et Pinel ont ouvert l’asile à la connaissance médicale. Ils n’ont pas introduit une science, mais

un personnage, dont les pouvoirs n’empruntaient à ce savoir que leur déguisement, ou, tout au plus, leur justification. Ces pouvoirs, par nature, sont d’ordre moral et social ; ils prennent racine dans la minorité du fou, dans l’aliénation de sa personne, non de son esprit. Si le personnage médical peut cerner la folie, ce n’est pas qu’il la connaisse, c’est qu’il la maîtrise ; et ce qui pour le positivisme fera figure d’objectivité n’est que l’autre versant, la retombée de cette domination. « C’est un objet très important de gagner la confiance de ces infirmes, et d’exciter en eux des sentiments de respect et d’obéissance, ce qui ne peut être que le fruit de la supériorité du discernement, d’une éducation distinguée et de la dignité dans le ton et dans les manières. La sottise, l’ignorance et le défaut de principes, soutenus par une dureté tyrannique, peuvent exciter la crainte, mais ils inspirent toujours le mépris. Le surveillant d’un hospice d’aliénés qui a acquis de l’ascendant sur eux, dirige et règle leur conduite à son gré ; il doit être doué d’un caractère ferme, et déployer dans l’occasion un appareil imposant de puissance. Il doit peu menacer, mais exécuter, et s’il est désobéi, la punition doit suivre aussitôt913. » Le médecin n’a pu exercer son autorité absolue sur le monde asilaire que dans la mesure où, dès l’origine, il a été Père et Juge, Famille et Loi, sa pratique médicale ne faisant bien longtemps Que commenter les vieux rites de l’Ordre, de l’Autorité et du Châtiment. Et Pinel reconnaît bien que le médecin guérit lorsque, hors des thérapeutiques modernes, il met en jeu ces figures immémoriales.

Il cite le cas d’une jeune fille de dix-sept ans que ses parents avaient élevée avec « une extrême indulgence » ; elle était tombée dans un « délire gai et folâtre sans qu’on puisse en déterminer la cause » ; à l’hôpital, on l’avait traitée avec la plus grande douceur ; mais elle avait toujours un certain « air altier » qui ne pouvait être toléré à l’asile ; elle ne parlait « de ses parents qu’avec aigreur ». On décide de la soumettre à un régime de stricte autorité ; « le surveillant pour dompter ce caractère inflexible saisit le moment du bain et s’exprime avec force contre certaines personnes dénaturées qui osent s’élever contre les ordres de leurs parents et méconnaître leur autorité. Il la pré vient qu’elle sera traitée désormais avec toute la sévérité qu’elle mérite, puisqu’elle s’oppose elle-même à sa guérison et qu’elle dissimule avec une obstination insurmontable la cause primitive de sa maladie ». Par cette rigueur nouvelle et cette menace, la malade se sent « profondément émue... ; elle finit par convenir de ses torts et fait un aveu ingénu d’être tombée dans l'égarement de la raison à la suite d’un penchant de cœur contrarié, en nommant l’objet qui en avait été l’objet ». Après ce premier aveu, la guérison devient facile : « Il s’est opéré un changement des plus favorables ; ... elle est désormais soulagée et ne peut assez exprimer sa reconnaissance envers le surveillant qui a fait cesser ses agitations continuelles, et a ramené dans son cœur la tranquillité et le calme. » Il n’est pas un moment de ce récit qu’on ne puisse transcrire en termes de psychanalyse. Tant il est vrai que le personnage médical selon Pinel devait agir, non pas à partir d’une définition objective de la maladie ou d’un certain diagnostic classificateur, mais en s'appuyant sur ces prestiges où sont enclos les secrets de la Famille, de l’Autorité, de la Punition et de l'Amour ; c’est en faisant jouer ces prestiges, en prenant le masque du Père et du Justicier, que le médecin, par un de ces brusques raccourcis qui laissent de côté sa compétence médicale, devient l'opérateur presque magique de la guérison, et prend figure de thaumaturge ; il suffit qu’il regarde et qu’il parle, pour que les fautes secrètes apparaissent, pour que les présomptions insensées s'évanouissent, et que la folie finalement s’ordonne à la raison. Sa présence et sa parole sont douées de ce pouvoir de désaliénation, qui d’un coup découvre la faute et restaure l’ordre de la morale.

C’est un curieux paradoxe de voir la pratique médicale entrer dans ce domaine incertain de quasi-miracle au moment où la connaissance de la maladie mentale essaie de prendre un sens de positivité. D'un côté la folie se met à distance dans un champ objectif où disparaissent les menaces de la déraison ; mais en ce même instant le fou tend à former avec le médecin, et dans une unité sans oar-tage, une sorte de couple, où la complicité se noue par de très vieilles appartenances. La vie asilaire telle que Tuke et Pinel l’ont constituée a permis la naissance de cette structure fine qui va être la cellule essentielle de la folie — structure qui forme comme un microcosme où sont symbolisées les grandes structures massives de la société bourgeoise et de ses valeurs : rapports Famille-Enfants, autour du thème de l’autorité paternelle ; rapports Faute-Châtiment, autour du thème de la justice immédiate ; rapports Folie-Désordre, autour du thème de l’ordre social et moral. C’est de là que le médecin détient son pouvoir de guérison ; et c’est dans la mesure où par tant de vieilles attaches le malade se trouve déjà aliéné dans le médecin, à l’intérieur du couple médecin-malade, que le médecin a le pouvoir presque miraculeux de le guérir.

Au temps de Pinel et de Tuke, ce pouvoir n’avait rien d’extraordinaire ; il s’expliquait et se démontrait dans la seule efficacité des conduites morales ; il n’était pas plus mystérieux que le pouvoir du médecin du xvme siècle lorsqu’il diluait les fluides ou détendait les fibres. Mais très vite le sens de cette pratique morale a échappé au médecin, dans la mesure même où il enfermait son savoir dans les normes du positivisme : dès le début du xixe siècle, le psychiatre ne savait plus très bien quelle était la nature du pouvoir qu’il avait hérité des grands réformateurs, et dont l’efficace lui paraissait si étrangère à l’idée qu’il se faisait de la maladie mentale, et à la pratique de tous les autres médecins.

Cette pratique psychiatrique épaissie en son mystère, et rendue obscure à ceux-là mêmes qui l’utilisaient, est pour beaucoup dans la situation étrange du fou à l’intérieur du monde médical. D’abord, parce que la médecine de l’esprit, pour la première fois dans l’histoire de la science occidentale, va prendre une autonomie presque complète : depuis les Grecs, elle n’était qu’un chapitre de la médecine, et nous avons vu Willis étudier les folies sous la rubrique des « maladies de la tête » ; après Pinel et Tuke, la psychiatrie va devenir une médecine d’un style particulier : les plus acharnés à découvrir l’origine de la folie dans les causes organiques ou dans les dispositions héréditaires n’échapperont pas à ce style. Ils y échapperont même d’autant moins que ce style particulier — avec la mise en jeu de pouvoirs moraux de plus en plus obscurs

— sera à l’origine d’une sorte de mauvaise conscience ; ils s’enfermeront d’autant plus dans le positivisme qu’ils sentiront leur pratique y échapper davantage.

A mesure que le positivisme s’impose à la médecine et à la psychiatrie singulièrement, cette pratique devient plus obscure, le pouvoir du psychiatre plus miraculeux, et le couple médecin-malade s’enfonce davantage dans un monde étrange. Aux yeux du malade, le médecin devient thaumaturge ; l’autorité qu’il empruntait à l’ordre, à la morale, à la famille, il semble la détenir maintenant de lui-même ; c’est en tant qu’il est médecin qu’on le croit chargé de ces pouvoirs, et tandis que Pinel, avec Tuke, soulignait bien que son action morale n’était pas liée nécessairement à une compétence scientifique, on croira, et le malade le premier, que c’est dans l’ésotérisme de son savoir, dans quelque secret, presque démoniaque, de la connaissance, qu’il a trouvé le pouvoir de dénouer les aliénations ; et de plus en plus le malade acceptera cet abandon entre les mains d’un médecin à la fois divin et satanique, hors de mesure humaine en tout cas ; de plus en plus il s’aliénera en lui, acceptant d’un bloc et à l’avance tous ses prestiges, se soumettant d’entrée de jeu à une volonté qu’il éprouve comme magique, et à une science qu’il suppose prescience et divination, devenant ainsi au bout du compte le corrélatif idéal et parfait de ces pouvoirs qu’il projette sur le médecin, pur objet sans autre résistance que son inertie, tout prêt à être précisément cette hystérique dans laquelle Charcot exaltait la merveilleuse puissance du médecin. Si on voulait analyser les structures profondes de l’objectivité dans la connaissance et dans la pratique psychiatrique au xixe siècle, de Pinel à Freud914, il faudrait justement montrer que cette objectivité est dès l’origine une chosification d’ordre magique, qui n'a pu s'accomplir qu'avec la complicité du malade lui-même et à partir d'une pratique morale transparente et claire au départ, mais peu à peu oubliée à mesure que le positivisme imposait ses mythes de l’objectivité scientifique ; pratique oubliée dans ses origines et son sens, mais toujours utilisée et toujours présente. Ce qu’on appelle la pratique psychiatrique, c'est une certaine tactique morale, contemporaine de la fin du xvme siècle, conservée dans les rites de la vie asilaire, et recouverte par les mythes du positivisme.

Mais si le médecin devient vite thaumaturge pour le malade, à ses propres yeux de médecin positiviste, il ne peut l’être. Ce pouvoir obscur dont il ne connaît plus l’origine, où il ne peut pas déchiffrer la complicité du malade, et où il ne consentirait pas à reconnaître les anciennes puissances dont il est fait, il faut qu’il lui donne un statut ; et puisque rien dans la connaissance positive ne peut justifier un pareil transfert de volonté, ou de semblables opérations à distance, le moment viendra vite où la folie sera tenue elle-même pour responsable de ces anomalies. Ces guérisons sans support, et dont il faut bien reconnaître qu’elles ne sont pas de fausses guérisons, deviendront les vraies guérisons de fausses maladies. La folie n’était pas ce qu’on croyait ni ce qu’elle prétendait être ; elle était infiniment moins qu’elle-même : un ensemble de persuasion et de mystification. On voit se dessiner ce qui sera le pithiatisme de Babinski. Et par un étrange retour, la pensée remonte près de deux siècles en arrière à l’époque où entre folie, fausse folie, et simulation de folie la limite était mal établie — une même appartenance confuse à la faute leur tenant lieu d’unité ; et bien plus loin encore, la pensée médicale opère finalement une assimilation devant laquelle avait hésité toute la pensée occidentale depuis la médecine grecque : l’assimilation de la folie et de la folie — c'est-à-dire du concept médical et du concept critique de folie. À la fin du xixe siècle, et dans la pensée des contemporains de Babinski, on trouve ce prodigieux postulat, qu’aucune médecine n’avait encore osé formuler : que la folie, après tout, n’est que folie.

Ainsi, tandis que le malade mental est entièrement aliéné dans la personne réelle de son médecin, le médecin dissipe la réalité de la maladie mentale dans le concept critique de folie. De telle sorte qu’il ne reste plus, en dehors des formes vides de la pensée positiviste, qu’une seule réalité concrète : le couple médecin-malade en qui se résument, se nouent et se dénouent toutes les aliénations. Et c’est dans cette mesure que toute la psychiatrie du xixe siècle converge réellement vers Freud, le premier qui ait accepté dans son sérieux la réalité du couple médecin-malade, qui ait consenti à n’en détacher ni ses regards ni sa recherche, qui n’ait pas cherché à la masquer dans une théorie psychiatrique tant bien que mal harmonisée au reste de la connaissance médicale ; le premier qui en ait suivi en toute rigueur les conséquences. Freud a démystifié toutes les autres structures asilaires : il a aboli le silence et le regard, il a effacé la reconnaissance de la folie par elle-même dans le miroir de son propre spectacle, il fait taire les instances de la condamnation. Mais il a exploité en revanche la structure qui enveloppe le personnage médical ; il a amplifié ses vertus de thaumaturge, préparant à sa toute-puissance un statut quasi divin. Il a reporté sur lui, sur cette seule présence, esquivée derrière le malade et au-dessus de lui, en une absence qui est aussi présence totale, tous les pouvoirs qui s’étaient trouvés répartis dans l’existence collective de l’asile ; il en a fait le Regard absolu, le Silence pur et toujours retenu, le Juge qui punit et récompense dans un jugement qui ne condescend même pas jusqu’au langage ; il en a fait le miroir dans lequel la folie, dans un mouvement presque immobile, s’éprend et se déprend d’elle-même.

Vers le médecin, Freud a fait glisser toutes les structures que Pinel et Tuke avaient aménagées dans l’internement. Il a bien délivré le malade de cette existence asilaire dans laquelle l’avaient aliéné ses « libérateurs » ; mais il ne l’a pas délivré de ce qu’il y avait d’essentiel dans cette existence ; il en a regroupé les pouvoirs, les a tendus au maximum, en les nouant entre les mains du médecin ; il a créé la situation psychanalytique, où, par un court-circuit génial, l’aliénation devient désaliénante, parce que, dans le médecin, elle devient sujet.

Le médecin, en tant que figure aliénante, reste la clef de la psychanalyse. C’est peut-être parce qu’elle n’a pas supprimé cette structure ultime, et qu’elle y a ramené toutes les autres, que la psychanalyse ne peut pas, ne pourra pas entendre les voix de la déraison, ni déchiffrer pour eux-mêmes les signes de l’insensé. La psychanalyse peut dénouer quelques-unes des formes de la folie ; elle demeure étrangère au travail souverain de la déraison. Elle ne peut ni libérer ni transcrire, à plus forte raison expliquer ce qu’il y a d’essentiel dans ce labeur.

Depuis la fin du xvme siècle, la vie de la déraison ne se manifeste plus que dans la fulguration d’œuvres comme celles de Hôlderlin, de Nerval, de Nietzsche ou d’Artaud,

— indéfiniment irréductibles à ces aliénations qui guérissent, résistant par leur force propre à ce gigantesque emprisonnement moral, qu’on a l'habitude d’appeler, par antiphrase sans doute, la libération des aliénés par Pinel et par Tuke.


854 Scipion Pinel, Traité complet du régime sanitaire des aliénés, Paris, 1836, p. 56.

855    Voltaire, Lettres philosophiques, éd. Droz, I, p. 17.

856    33. George III, cap. V, « For the encouragement and Relief of Friendly societies ».

857    35. George III, cap. 101. Sur cette suppression du Settlement Act, cf. Nicholls, loc. cit., pp. 112-113.

858    Sewel, The history of the rise, increases and progress of Christian People, 3e éd., p. 28.

859    Ibid., p. 233.

860    Voltaire, loc. cit., p. 16.

861    De même les mystiques protestants de la fin du xvif siècle et les derniers jansénistes.

862 Samuel Tuke, Description of the Retreat, an Institution near York for insane persons, York, 1813, pp. 22-23.

863    Cité in Tuetey, loc. cit., III, p. 369.

864    C’est dans la pension Vernet, rue Servandoni, que Pinet et Boyer avaient trouvé un refuge pour Condorcet, lorsqu’il avait été décrété d’arrestation le 8 juillet 1793.

865    Dupuytren, Notice sur Philippe Pinel. Extrait du Journal des Débats du 7 novembre 1826, p. 8. Il est probable que Dupuytren fait allusion à l’abbé Fournier, qui s’était élevé en chaire contre l’exécution de Louis XVI, et qui, après avoir été interné à Bicêtre comme « attaqué de démence » devint chapelain de Napoléon, puis évêque de Montpellier.

866    Cf. par exemple l’arrêté du Comité de Sûreté générale ordonnant le transfèrement à Bicêtre d’un aliéné que l'on ne peut conserver au grand hospice d'humanité (Tuetey, loc. cit., III, pp. 427-428).

867    Lettre de Piersin à la Commission des Administrations civiles du 19 frimaire, an III (Tuetey, loc. cit., III, p. 172).

868    Selon Piersin, il y avait à Bicêtre 207 fous, à la date du 10 frimaire, an III (Tuetf.y, loc. cit., p. 370).

869    Pinel avait été rédacteur de la Gazette de Santé avant la Révolution. Il y avait écrit plusieurs articles concernant les maladies de l’esprit, en particulier en 1787 : « Les accès de mélancolie ne sont-ils pas toujours plus fréquents et plus à craindre durant les premiers mois de l’hiver ? » ; en 1789 : « Observations sur le régime moral qui est le plus propre à rétablir dans certains cas la raison égarée des maniaques. » Dans La Médecine éclairée par les Sciences physiques, il avait publié un article « sur une espèce particulière de mélancolie qui conduit au suicide » (1791).

870    Gazette nationale, 12 décembre 1789.

871 Cité in Sémelaigne, Philippe Pinel et son œuvre, pp. Î08-109.

872    Ibid., pp. 93-95.

873    Ibid., pp. 129-130.

874 Ibid., p. 137. note.

875    Ibid.

876    Depuis le xvne siècle, les Quakers ont souvent pratiqué le système des sociétés par actions. Chacun de ceux qui avaient souscrit pour la Retraite une somme d’au moins 20 livres recevait un intérêt annuel de 5 %. D’autre part, la Retraite semble avoir été une excellente entreprise commerciale. Voici les bénéfices réalisés pendant les premières années : juin 1798 : 268 livres ; 1799 :245 ; 1800 :800 ; 1801 : 145 ; 1802 :45 ; 1803 :258 ; 1804 : 449 ; 1805 : 521 (cf. S. Tuke, op. cit., pp. 72-75).

877    Ibid., p. 178.

878 En effet seul un membre de la Commune pouvait être désigné pour inspecter un hôpital. Or Couthon n'a jamais fait partie de cette assemblée (cf. Émile Richard, Histoire de l'Hôpital de Bicêtre, Paris, 1889, p. 113, note).

879 Scipion Pinel, Traité complet du régime sanitaire des aliénés, Paris. 1836, pp. 56-63.

880 Hegel, Encyclopédie des Sciences philosophiques, § 408, note.

881 Samuel Tuke, loc. cit., p. 50.

882    Ibid., p. 23.

883    Ibid., p. 121.

884    Ibid., p. 23.

885    Ibid., p. 178.

886    Bien des contraintes physiques étaient encore employées à la Retraite. Pour forcer les malades à manger, Tuke recommande l’usage d'une simple clef de porte qu'on introduit de force entre les mâchoires et qu’on fait tourner à volonté. Il note que par ce moyen on court moins souvent le risque de casser les dents des malades (S. Tuke, op. cit., p. 170).

887 Delarive, loc. cit. p. 30.

888 Traité médico-philosophique, p 265.

889    Pinel, op. cit. L’ensemble des statistiques établies par Pinel se trouve aux pages 427-437.

890    Ibid., p. 268.

891    Ibid., pp. 116-117.

892    Ibid., pp. 270-271.

893    Ibid., p. 141.

894    Ibid., p. 417.

895    Ibid., pp. 122-123.

896    Ibid., p. 237.

897    Ibid., pp. 29-30.

898 Pinel a toujours donné le privilège à l’ordre de la législation sur le progrès de la connaissance. Dans une lettre à son frère du 1er janvier 1779 : « Si on jette un coup d’œil sur les législations qui ont fleuri sur le globe, on verra que, dans l’institution de la société, chacune a précédé la lumière des sciences et des arts qui suppose un peuple policé et amené par les circonstances et le cours des âges à cette autorité qui fait éclore le germe des lettres... On ne dira pas que les Anglais doivent leur législation à l’état florissant des sciences et des arts, qu'elle a précédé de plusieurs siècles. Quand ces fiers insulaires se sont distingués par leur génie et leur talent, leur législation était ce qu'elle pouvait être » (in Sémelaigne, Alié-nistes et philanthropes, pp. 19-20).

899 Cité in Sémelaigne, Aliénistes et philanthropes. Appendice, p. 502.

900    Philippe Pinel, loc. cit., p. 256.

901    Cf. IIe partie, chap. V.

902    Pinel, Traité médico-philosophique, pp. 207-208.

903    Cf. supra, IIe partie, chap. iv.

904    Ibid. p. 205.

905 Ibid., p. 206.

906 2. Ibid., p. 291, note 1.

907    « L’admission des fous ou des insensés dans les établissements qui leur sont ou leur seront destinés dans toute l’étendue du département de Paris se fera sur un rapport de médecin et de chirurgien légalement reconnus. » (Projet de Règlement sur l’admission des insensés, adopté par le département de Paris, cité in Tuetey, III, p. 500.)

908    Langermann et Kant, dans le même esprit, préféraient que le rôle essentiel fût tenu par un « philosophe ». Ce n’est pas en opposition, au contraire, avec ce que pensaient Tuke et Pinel.

909    Cf. ce que Pinel dit de Pussin et de sa femme, dont il fait ses adjoints à la Salpêtrière (Sémelaigne, Aliénistes et philanthropes, Appendice, p. 502).

910    Pinel, loc. cit., pp. 292-293.

911    S. Tuke, loc. cit., pp. 110-111.

912    Ibid., p. 115.

913 Haslam, Observations on insanity with practical remarks on this disease, Londres, 1798, cité par Pinel, loc. cit., pp. 253-254.

914 Ces structures persistent toujours dans la psychiatrie non psychanalytique, et par bien des côtés encore dans la psychanalyse elle-même.