Chapitre IV. Expériences de la folie

Depuis la création de l’Hôpital général, depuis l’ouverture, en Allemagne et en Angleterre, des premières maisons de correction, et jusqu’à la fin du xviif siècle, l’âge classique enferme. Il enferme les débauchés, les pères dissipateurs, les fils prodigues, les blasphémateurs, les hommes qui « cherchent à se défaire », les libertins. Et dessine à travers tant de rapprochements et ces étranges complicités, le profil de son expérience propre de la déraison.

Mais dans chacune de ces cités, on trouve, de plus, toute une population de fous. La dixième partie environ des arrestations qu’on opère à Paris pour l’Hôpital général concerne des « insensés », des hommes « en démence », des gens à « l’esprit aliéné », des « personnes devenues tout à fait folles260 ». Entre eux et les autres, aucun signe d’une différence. A suivre le fil des registres, on dirait qu’une même sensibilité les repère, qu’un même geste les écarte. Laissons au jeu des archéologies médicales le soin de déterminer s’il fut malade ou non, aliéné ou criminel, tel qui est entré à l'hôpital pour « le dérangement de ses mœurs » ou tel autre qui a « maltraité sa femme » et voulu plusieurs fois se défaire. Pour poser ce problème, il faut accepter toutes les déformations qu’impose notre regard rétrospectif. Nous croyons volontiers que c'est pour avoir méconnu la nature de la folie en restant aveugle à ses signes positifs, qu’on lui a appliqué les formes les plus générales, les plus indifférenciées de l’internement. Et par là nous nous empêchons de voir ce que cette « méconnaissance » — ou du moins ce qui est tel pour nous — comporte en réalité de conscience explicite. Car le problème réel est précisément de déterminer le contenu de ce jugement qui, sans établir nos distinctions, expatrie de la même manière ceux que nous aurions soignés et ceux que nous aurions aimé condamner. Il ne s’agit pas de repérer l’erreur qui a autorisé pareille confusion, mais de bien suivre la continuité que notre manière de juger a maintenant rompue. C’est au bout de cent cinquante ans de renfermement qu’on a cru s’apercevoir que parmi ces visages prisonniers, il y avait des grimaces singulières, des cris qui invoquaient une autre colère et appelaient une autre violence. Mais pendant tout l’âge classique, il n’y a qu’un internement ; dans toutes ces mesures prises, et d’un extrême à l’autre, se cache une expérience homogène.

Un mot la signale — la symbolise presque — qui est un des plus fréquents de ceux qu’on a l’occasion de rencontrer sur les livres de l’internement ; celui de « furieux ». « Fureur », nous le verrons, est un terme technique de la jurisprudence et de la médecine ; il désigne très précisément une des formes de la folie. Mais dans le vocabulaire de l’internement, il dit tout ensemble beaucoup plus et beaucoup moins ; il fait allusion à toutes les formes de violence qui échappent à la définition rigoureuse du crime, et à son assignation juridique : ce qu’il vise, c’est une sorte de région indifférenciée du désordre — désordre de la conduite et du cœur, désordre des mœurs et de l’esprit — tout le domaine obscur d’une rage menaçante qui apparaît en deçà d’une condamnation possible. Notion confuse pour nous, peut-être, mais suffisamment claire alors pour dicter l’impératif policier et moral de l’internement. Enfermer quelqu’un en disant de lui que c’est un « furieux », et sans avoir à préciser s’il est malade ou criminel — c’est là un des pouvoirs que la raison classique s’est donné à elle-même, dans l’expérience qu’elle a fait de la déraison.

Ce pouvoir a un sens positif : quand le xvif et le xviif siècle internent la folie au même titre que la débauche ou le libertinage, l'essentiel n'est pas qu’ils la méconnaissent comme maladie, mais qu’ils la perçoivent sur un autre ciel.

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Il y aurait pourtant danger à simplifier. Le monde de la folie n’était pas uniforme à l'âge classique. Il ne serait pas faux, mais partiel de prétendre que les fous étaient traités, purement et simplement, comme des prisonniers de police.

Certains ont un statut spécial. À Paris, un hôpital se réserve le droit de traiter les pauvres qui ont perdu la raison. Tant qu’on espère encore guérir un aliéné, il peut être reçu à l’Hôtel-Dieu. Là on lui donnera les soins cou-tumiers : saignées, purgations, et dans certains cas, vési-catoires et bains261. C’était une vieille tradition, puisque, au Moyen Âge déjà, on avait dans ce même Hôtel-Dieu réservé des places pour les fous. Les « fantastiques et frénétiques » étaient enfermés dans des sortes de couchettes closes sur les parois desquelles on avait pratiqué « deux fenêtres pour voir et donner262 ». À la fin du xvme siècle, lorsque Tenon rédige ses Mémoires sur les hôpitaux de Paris, on avait groupé les fous dans deux salles : celle des hommes, la salle Saint-Louis, comportait deux lits à une place et 10 qui pouvaient recevoir simultanément 4 personnes. Devant ce grouillement humain, Tenon s’inquiète (c’est l’époque où l’imagination médicale a prêté à la chaleur des pouvoirs maléfiques, en attribuant au contraire des valeurs physiquement et moralement curatives à la fraîcheur, à l’air vif, à la pureté des campagnes) : « Comment se procurer un air frais dans des lits où on couche 3 ou 4 fous qui se pressent, s'agitent, se battent263 ?... » Pour les femmes, ce n’est pas une salle à proprement parler qui leur a été réservée ; on a édifié dans la grande chambre des fiévreuses une mince cloison, et ce réduit groupe six grands lits à quatre places, et huit petits. Mais si, au bout de quelques semaines, on n’est pas parvenu à vaincre le mal, on dirige les hommes vers Bicêtre, les femmes vers la Salpêtrière. Au total, et pour l’ensemble de la population de Paris et de ses environs, on a donc prévu 74 places pour les fous à soigner — 74 places constituant l’antichambre avant un internement qui signifie justement la chute hors d’un monde de la maladie, des remèdes et de l’éventuelle guérison.

A Londres également, Bethléem est réservé à ceux qu’on appelle les « lunatiques ». L’hôpital avait été fondé au milieu du xme siècle, et, en 1403 déjà, on y signale la présence de 6 aliénés qu’on maintient avec des chaînes et des fers ; il y en a 20 en 1598. Lors des agrandissements de 1642, on construit 12 nouvelles chambres, dont 8 sont expressément destinées aux insensés. Après la reconstruction de 1676, l’hôpital peut contenir entre 120 et 150 personnes. Il est maintenant réservé aux fous : les deux statues de Gibber en portent témoignage264. On n’accepte pas les lunatiques « considérés comme incurables265 », et ceci jusqu’en 1733 où l'on construira pour eux dans l’enceinte même de l’hôpital deux bâtiments spéciaux. Les internés reçoivent des soins réguliers — plus exactement saisonniers : les grandes médications ne sont appliquées qu’une fois par an, et pour tous à la fois, à l’époque du printemps. T. Monro, qui était médecin à Bethléem depuis 1783, a donné les grandes lignes de sa pratique au Comité d’enquête des Communes : « Les malades doivent être saignés au plus tard à la fin du mois de mai, selon le temps qu’il fait ; après la saignée, ils doivent prendre des vomitifs, une fois par semaine, pendant un certain nombre de semaines. Après quoi, nous les purgeons. Cela fut pratiqué pendant des années avant mon temps, et me fut transmis par mon père ; je ne connais pas de meilleure pratique1. »

Il serait faux de considérer que l'internement des insensés au xviie et au xvme siècle est une mesure de police qui ne pose pas de problèmes, ou qui manifeste pour le moins une insensibilité uniforme au caractère pathologique de l’aliénation. Même dans la pratique monotone de l’internement, la folie a une fonction variée. Elle est déjà en porte-à-faux à l’intérieur de ce monde de la déraison qui l’enveloppe dans ses murs et l’obsède de son universalité. Car s'il est vrai que, dans certains hôpitaux, les fous ont une place réservée, qui leur assure un statut quasi médical, la plus grande partie d’entre eux réside dans des maisons d’internement, et y mène à peu de chose près une existence de correctionnaires.

Si rudimentaires que soient les soins médicaux accordés aux insensés de l'Hôtel-Dieu ou de Bethléem, ils sont pourtant la raison d’être, ou du moins la justification de leur présence dans ces hôpitaux. En revanche, il n’en est pas question dans les différents bâtiments de l’Hôpital général. Les règlements avaient prévu un seul médecin qui devait résider à la Pitié, avec obligation de visiter deux fois par semaine chacune des maisons de l’Hôpital2. Il ne pouvait s’agir que d’un contrôle médical à distance qui n’était pas destiné à soigner les internés en tant que tels, mais seulement ceux qui tombaient malades : preuve suffisante que les fous internés n’étaient pas considérés comme malades du seul fait de leur folie. Dans son Essai sur la topographie physique et médicale de Paris, qui date de la fin du xvme siècle, Audin Rouvière explique comment « l’épi-lepsie, les humeurs froides, la paralysie donnent entrée dans la maison de Bicêtre• mais... leur guérison n’est ten-

D. H. Tuke, ibid., pp. 79-80.

2. Le premier de ces médecins fut Raymond Finot, puis Fermelhuis, jusqu'en 1725 ; ensuite l’Epy (1725-1762), Gaulard (1762-1782) ; enfin Philip (1782-1792). Au cours du xvni« siècle, ils furent aidés par des assistants. Cf. Delà un a y, Le Monde médical parisien au XVIIIe siècle, pp. 72-73. A Bicêtre, il y avait à la fin du xviif siècle un chirurgien gagnant maîtrise qui visitait l’infirmerie une fois par jour, deux compagnons et quelques élèves (Mémoires de P. Richard, ms. de la Bibliothèque de la Ville de Paris, f° 23).

tée par aucun remède... Ainsi un enfant de dix à douze ans, admis dans cette maison souvent pour des convulsions nerveuses qui sont réputées épileptiques, prend au milieu de véritables épileptiques la maladie dont il n'est pas atteint, et n’a dans la longue carrière dont son âge lui ouvre la perspective, d'autre espoir de guérison que les efforts rarement complets de la nature ». Quant aux fous ils « sont jugés incurables lorsqu’ils arrivent à Bicêtre et n’y reçoivent aucun traitement... Malgré la nullité du traitement pour les fous, ... plusieurs d’entre eux recouvrent la raison266 ». En fait, cette absence de soins médicaux, à la seule exception de la visite prescrite, met l’Hôpital général à peu près dans la même situation que toute prison. Les règles qu'on y impose sont en somme celles que prescrit l’ordonnance criminelle de 1670 pour le bon ordre de toutes les maisons d’emprisonnement : « Voulons que les prisons soient sûres et disposées en sorte que la santé des prisonniers n’en puisse être incommodée. Enjoignons aux geôliers et guichetiers de visiter les prisonniers enfermés dans les cachots au moins une fois chacun jour, et de donner avis à nos procureurs de ceux qui seront malades pour être visités par les médecins et chirurgiens des prisons s’il y en a267. »

S’il y a un médecin à l’Hôpital général, ce n’est pas qu’on ait conscience d’y enfermer des malades, c’est qu'on redoute la maladie chez ceux qui sont déjà internés. On craint la fameuse « fièvre des prisons ». En Angleterre, on aimait à citer le cas de prisonniers qui avaient contaminé leurs juges pendant les sessions du tribunal, on rappelait que des internés, après leur libération, avaient transmis à leurs familles le mal contracté là-bas268 : « On a des exemples, assure Howard, de ces effets funestes sur des hommes accumulés dans des antres ou des tours, où l’air ne peut se renouveler... Cet air putréfié peut corrompre le cœur d’un tronc de chêne où il ne pénètre qu’au travers de l’écorce et du bois '. » Les soins médicaux se greffent sur la pratique de l’internement pour en prévenir certains effets ; ils n’en constituent ni le sens, ni le projet.

L’internement n'est pas un premier effort vers une hospitalisation de la folie, sous ses divers aspects morbides. Il constitue plutôt une homologation des aliénés à tous les autres correctionnaires, comme en témoignent ces étranges formules juridiques, qui ne confient pas les insensés aux soins de l’hôpital, mais les condamnent à y séjourner. On trouve sur les registres de Bicêtre des mentions comme celle-ci : « Transféré de la Conciergerie en vertu d’un arrêt du Parlement qui le condamne à être détenu et enfermé à perpétuité au château de Bicêtre et y être traité comme les autres insensés269. » Être traité comme les autres insensés : cela ne signifie pas subir un traitement médical270 ; mais suivre le régime de la correction, en pratiquer les exercices, et obéir aux lois de sa pédagogie. Des parents qui avaient mis leur fils à la Charité de Senlis à cause de ses « fureurs » et des « désordres de son esprit », demandent son transfert à Saint-Lazare, « n’ayant point en dessein de faire périr leur fils, lorsqu’ils ont sollicité un ordre pour le faire enfermer, mais seulement de le corriger et de ramener son esprit presque perdu271 ». L'internement est destiné à corriger, et si tant est qu’on lui fixe un terme, ce n’est pas celui de la guérison, mais celui, plutôt, d’un sage repentir. François-Marie Bailly, « clerc tonsuré, minoré, musicien organiste » est en 1772 « transféré des prisons de Fontainebleau à Bicêtre par ordre du Roi, portant qu’il y sera enfermé trois ans ». Puis intervient une nouvelle sentence de la Prévôté, le 20 septembre 1773, « portant de garder ledit Bailly, parmi les faibles d’esprit, jusqu’à parfaite résipiscence272 ». Le temps qui scande et limite l'internement n’est jamais que le temps moral des conversions et de la sagesse, le temps pour le châtiment d’accomplir son effet.

Il n’est pas étonnant que les maisons d’internement aient l’allure de prisons, que souvent même les deux institutions aient été confondues, au point qu’on ait réparti assez indifféremment les fous dans les unes et les autres. Lorsqu’en 1806 un comité est chargé d’étudier la situation des « pauvres lunatiques en Angleterre », il dénombre

1 765 fous dans les workhouses, 113 dans les maisons de correction273. Il y en avait sans doute bien davantage dans le courant du xvme siècle, puisque Howard évoque, comme un fait qui n’est pas rare, ces prisons « où l’on enferme les idiots et les insensés, parce qu’on ne sait où les confiner ailleurs, loin de la société qu’ils attristent ou qu’ils troublent. Ils servent à l’amusement cruel des prisonniers et des spectateurs oisifs, dans les occasions qui rassemblent beaucoup de gens. Souvent, ils inquiètent, ils effrayent ceux qui sont enfermés avec eux. On n’en prend aucun soin274 ». En France, il est fréquent également de rencontrer des fous dans les prisons : à la Bastille, d’abord ; puis en province, on en trouve à Bordeaux, au fort du Hâ, à la maison de force de Rennes, dans les prisons d’Amiens, d’Angers, de Caen, de Poitiers275. Dans la plupart des hôpitaux généraux, les insensés sont mélangés, sans distinction aucune, à tous les autres pensionnaires ou internés ; seuls les plus agités sont mis dans des loges qui leur sont réservées : « Dans tous les hospices ou hôpitaux, on a abandonné aux aliénés des bâtiments, vieux, délabrés, humides, mal distribués, et nullement construits pour leur destination, excepté quelques loges, quelques cachots bâtis exprès ; les furieux habitent ces quartiers séparés ; les aliénés tranquilles, les aliénés dits incurables sont confondus avec les indigents, les pauvres. Dans un petit nombre d'hospices où l’on enferme des prisonniers dans le quartier appelé quartier de force, ces internés habitent avec les prisonniers et sont soumis au même régime *. »

Tels sont les faits, dans ce qu’ils ont de plus schématique. À les rapprocher, et à les grouper selon leurs signes de ressemblance, on a l’impression que deux expériences de la folie se juxtaposent au xvne et au xvme siècle. Les médecins de l’époque suivante n’ont guère été sensibles qu’au « pathétique » général de la situation des aliénés : partout, ils ont perçu la même misère, partout la même incapacité à guérir. Pour eux, aucune différence entre les emplois de Bicêtre et les salles de l’Hôtel-Dieu, entre Bethléem et un quelconque workhouse. Et pourtant, il y a un fait irréductible : dans certains établissements, on ne reçoit des fous que dans la mesure où ils sont théoriquement curables ; dans d’autres, on ne les reçoit que pour s’en délivrer ou pour les redresser. Sans doute, les premiers sont les moins nombreux, et les plus restreints : il y a moins de 80 fous à l’Hôtel-Dieu ; il y en a plusieurs centaines, un millier peut-être à l’Hôpital général. Mais aussi déséquilibrées qu’elles puissent être dans leur extension et leur importance numérique, ces deux expériences ont chacune leur individualité. L’expérience de la folie, comme maladie, pour restreinte qu’elle est, ne peut être niée. Elle est paradoxalement contemporaine d’une autre expérience dans laquelle la folie relève de l’internement, du châtiment, de la correction. C’est cette juxtaposition qui fait problème ; c’est elle sans doute qui peut aider à comprendre quel était le statut du fou dans le monde classique et à définir le mode de perception qu’on en avait.

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On est tenté par la solution la plus simple : résoudre cette juxtaposition dans une durée implicite, dans le temps imperceptible d’un progrès. Les insensés de l’Hôtel-Dieu, les lunatiques de Bethléem seraient ceux qui ont déjà reçu le statut des malades. Mieux, et plus tôt que les autres, on les aurait reconnus et isolés, et, en leur faveur, on aurait institué un traitement hospitalier qui semble préfigurer déjà celui que le xixe siècle devait accorder de plein droit à tous les malades mentaux. Quant aux autres — à ceux qu’on rencontre indifféremment dans les hôpitaux généraux, les workhouses, les maisons de correction ou les prisons, on incline aisément à penser qu’il s’agit de toute une série de malades qui n’ont pas encore été repérés par une sensibilité médicale tout juste naissante à ce moment là. On aime à penser que de vieilles croyances, ou des appréhensions propres au monde bourgeois enferment les aliénés dans une définition de la folie qui les assimile confusément aux criminels ou à toute la classe mêlée des asociaux. C’est un jeu, auquel se prêtent avec plaisir les médecins-historiens, de reconnaître sur les registres mêmes de l’internement, et à travers l’approximation des mots, les solides catégories médicales entre lesquelles la pathologie a réparti, dans l’éternité du savoir, les maladies de l’esprit. Les « illuminés » et « visionnaires » correspondent sans doute à nos hallucinés — « visionnaire s'imaginant avoir des apparitions célestes », « illuminé à révélation » — les débiles et certains qui sont atteints de démence organique ou sénile, sont probablement désignés sur les registres comme des « imbéciles » — « imbécile par d’horribles débauches de vin », « imbécile parlant toujours, se disant empereur des Turcs et Pape », « imbécile sans aucun espoir de retour » — ce sont aussi des formes de délire qu’on rencontre, caractérisées surtout par leur côté de pittoresque absurde — « particulier poursuivi par des gens qui veulent le tuer », « faiseur de projets à tête fêlée » ; « homme électrisé continuellement et à qui on transmet les idées d’autrui » ; « espèce de fol qui veut présenter des mémoires au Parlement276 ».

Pour les médecins277, il est d’un grand poids, et d’un précieux réconfort, de pouvoir constater qu’il y a toujours eu des hallucinations sous le soleil de la folie, toujours des délires dans les discours de la déraison, et qu’on retrouve les mêmes angoisses dans tous ces coeurs sans repos. C’est que la médecine mentale en reçoit les premières cautions de son éternité ; et s’il lui était donné d'avoir mauvaise conscience, elle serait rassurée, sans doute, de reconnaître que l’objet de sa quête était là, qui à travers le temps l’attendait. Et puis, pour celui-là même qui viendrait à s’inquiéter du sens de l’internement et de la manière dont il a pu s’inscrire dans les institutions de la médecine, n’est-il pas réconfortant de songer que de toutes façons, c’étaient des fous qu’on enfermait, et que dans cette obscure pratique se cachait déjà ce qui prend pour nous figure d’une justice médicale immanente ? Aux insensés qu’on internait, il ne manquait guère que le nom de malades mentaux et le statut médical qu’on accordait aux plus visibles, aux mieux reconnus d’entre eux. En procédant à pareille analyse, on acquiert à bon marché une conscience heureuse en ce qui concerne d’une part la justice de l’histoire, de l’autre, l’éternité de la médecine. La médecine est vérifiée par une pratique pré-médicale ; et l’histoire justifiée par une sorte d’instinct social, spontané, infaillible et pur. Il suffit d’ajouter à ces postulats une stable confiance dans le progrès pour n’avoir plus qu’à dessiner l’obscur cheminement qui va de l’internement — diagnostic silencieux porté par une médecine qui n’a pas encore trouvé à se formuler — jusqu'à l’hospitalisation dont les premières formes au xvme siècle anticipent déjà sur le progrès et en indiquent symboliquement le terme.

Mais le malheur a voulu que les choses soient plus compliquées ; et d’une façon générale que l’histoire de la folie ne puisse, en aucun cas, servir de justification, et comme de science d’appoint, à la pathologie des maladies mentales. La folie, dans le devenir de sa réalité historique, rend possible, à un moment donné, une connaissance de l’aliénation en un style de positivité qui la cerne comme maladie mentale ; mais ce n’est pas cette connaissance qui forme la vérité de cette histoire, et l’anime secrètement dès son origine. Et si, pendant un temps, nous avons pu croire que cette histoire s'y achevait, c'est pour n'avoir pas reconnu que jamais la folie, comme domaine d’expérience, ne s'épuisait dans la connaissance médicale ou paramédicale qu’on pouvait en prendre. Et pourtant le fait de l’internement en lui-même pourrait en servir de preuve.

Il faut revenir un instant à ce qu'a pu être le personnage du fou avant le xvue siècle. On a tendance à croire qu'il n’a reçu son indice individuel que d’un certain humanitarisme médical, comme si la figure de son individualité ne pouvait jamais être que pathologique. En fait, bien avant qu’il ait reçu le statut médical que lui a donné le positivisme, le fou avait acquis — c’était au Moyen Age déjà — une sorte de densité personnelle. Individualité du personnage, sans doute, plus que du malade. Le fou que simule Tristan, le « dervé » qui apparaît dans le Jeu de la Feuillée ont déjà des valeurs assez singulières pour constituer des rôles et prendre place parmi les paysages les plus familiers. Le fou n’a pas eu besoin des déterminations de la médecine pour accéder à son royaume d’individu. Le cerne dont l’a entouré le Moyen Âge y a suffi. Mais cette individualité n’est restée ni stable ni tout à fait immobile. Elle s’est défaite, et, en quelque manière, réorganisée, au cours de la Renaissance. Dès la fin du Moyen Âge elle s’est trouvée désignée à la sollicitude d’un certain humanisme médical. Sous quelle influence ? Il n’est pas impossible que l’Orient et la pensée arabe aient joué là un rôle déterminant. Il semble en effet qu’on ait fondé assez tôt dans le monde arabe de véritables hôpitaux réservés aux fous : peut-être à Fez dès le vue siècle *, peut-être aussi à Bagdad vers la fin du xne278, très certainement au Caire dans le courant du siècle suivant ; on y pratique une sorte de cure d’âme dans laquelle interviennent la musique, la danse, les spectacles et l’audition de récits merveilleux ; ce sont des médecins qui dirigent la cure, et décident de l’interrompre quand ils la considèrent réussie279. En tout cas, ce n’est peut-être pas un hasard si les premiers hôpitaux d’insensés en Europe ont été précisément fondés vers le début du xve siècle en Espagne. Il est significatif aussi que ce soient les Frères de la Merci, très familiers avec le monde arabe puisqu’ils pratiquent le rachat des captifs, qui aient ouvert l’hôpital de Valence : l’initiative en avait été prise par un frère de cette religion, en 1409 ; des laïcs, de riches commerçants surtout, dont Lorenzo Salou, s’étaient chargés de réunir les fonds280. Puis ce fut en 1425 la fondation de cet hôpital de Saragosse dont Pinel, près de quatre siècles plus tard, devait encore admirer la sage ordonnance : les portes largement ouvertes aux malades de tous les pays, de tous les gouvernements, de tous les cultes, comme en fait foi l’inscription urbis et orbis ; cette vie de jardin qui rythme l’égarement des esprits par la sagesse saisonnière « des moissons, du treillage, des vendanges, de la cueillette des olives281 ». Toujours en Espagne, il y aura encore Séville (1436), Tolède (1483), Valladolid (1489). Tous ces hôpitaux ont un caractère médical dont étaient dépourvus sans doute les Dollhâuse qui existaient déjà en Allemagne282 ou la célèbre maison de la Charité d’Uppsala283. Toujours est-il que partout en Europe, on voit apparaître, à peu près à cette même époque, des institutions d’un type nouveau, comme la Casa di maniaci à Padoue (vers 1410) ou l’asile de Ber-game284. Dans les hôpitaux, on commence à réserver des salles aux insensés ; c'est au début du xve siècle qu’on signale la présence de fous à l’hôpital de Bethléem, qui avait été fondé au milieu du xiif siècle et confisqué par la couronne en 1373. A la même époque en Allemagne, on signale des locaux qui sont spécialement destinés aux insensés : d’abord le Narrhâuslein de Nuremberg285, puis en 1477, on construit dans l’hôpital de Francfort un bâtiment pour les aliénés et les ungehorsame Kranke 286 ; et à Hambourg on mentionne en 1376 une cista stolidorum qu’on appelle aussi custodia fatuorum287. Une preuve encore du statut singulier qu’acquiert le fou, à la fin du Moyen Âge, c’est l'étrange développement de la colonie de Gheel : pèlerinage fréquenté sans doute dès le xe siècle, constituant un village où le tiers de la population est composé d’aliénés.

Présent dans la vie quotidienne du Moyen Âge, et familier à son horizon social, le fou, à la Renaissance, est reconnu sur un autre mode, regroupé, en quelque sorte, selon une nouvelle unité spécifique : cerné par une pratique sans doute ambiguë qui l’isole du monde sans lui donner exactement un statut médical. Il devient l’objet d’une sollicitude et d'une hospitalité qui le concernent, lui précisément et nul autre de la même façon. Or, ce qui caractérise le xvne siècle, ce n'est pas qu’il ait avancé, plus ou moins vite, sur le chemin qui conduit à la reconnaissance du fou, et par là à la connaissance scientifique qu’on peut en prendre ; c’est au contraire qu’il se soit mis à le distinguer avec moins de clarté ; il l’a, en quelque sorte, résorbé en une masse indifférenciée. Il a brouillé les lignes d’un visage qui s'était déjà individualisé depuis des siècles. Par rapport au fou des Narrtürmer et des premiers asiles d'Espagne, le fou de l'âge classique enfermé avec les vénériens, les débauchés, les libertins, les homosexuels, a perdu les indices de son individualité ; il se dissipe dans une appréhension générale de la déraison. Étrange évolution d'une sensibilité qui semble perdre la finesse de son pouvoir différenciateur et rétrograder vers des formes plus massives de la perception. La perspective devient plus uniforme. On dirait qu’au milieu des asiles du xvne siècle, le fou se perd parmi les grisailles, au point qu'il est difficile d’en suivre la trace, jusqu’au mouvement de réforme qui précède de peu la Révolution

De cette « involution », le xvne siècle peut donner bien des signes, et dans le cours même de son développement. On peut saisir sur le vif l'altération que subissent avant la fin du siècle des établissements qui à l’origine semblent avoir été plus ou moins complètement destinés aux fous. Lorsque les Frères de la Charité s'installent à Charenton, le 10 mai 1645, il s'agit d'établir un hôpital qui doit recevoir les pauvres malades, et parmi eux les insensés. Charenton ne se distingue en rien des hôpitaux de la Charité, tels qu'ils n’ont cessé de se multiplier en Europe depuis la fondation en 1640 de l’ordre Saint-Jean de Dieu. Mais avant la fin du xvne siècle, on ajoute aux bâtiments principaux qui sont destinés à tous ceux qu’on enferme : correc-tionnaires, fous, pensionnaires par lettres de cachet. En 1720, il est fait mention, pour la première fois, dans un capitulaire, d’une « maison de réclusion288 » ; elle devait exister depuis quelque temps déjà, puisque cette année-là, il y avait en dehors des malades eux-mêmes, un total de 120 pensionnaires : toute une population dans laquelle les aliénés viennent à se perdre. L’évolution fut plus rapide encore à Saint-Lazare. S'il faut en croire ses premiers hagiographes, saint Vincent de Paul aurait hésité, pendant un certain temps, à prendre en charge, pour sa Congrégation, cette ancienne léproserie. Un argument l’aurait finalement décidé : la présence dans le « prieuré » de quelques insensés, auxquels il aurait souhaité de pouvoir accorder ses soins289. Ôtons au récit ce qu'il peut comporter d’intention volontairement apologétique, et ce qu’on peut prêter au saint, par rétrospection, de sentiments humanitaires. Il est possible, sinon probable, qu’on ait voulu tourner certaines difficultés touchant à l'attribution de cette léproserie et de ses biens considérables, qui appartenaient toujours aux chevaliers de Saint-Lazare, en en faisant un hôpital pour les « pauvres insensés ». Mais très vite, on le convertit en « Maison de Force pour les personnes détenues par ordre de Sa Majesté290 » ; et les insensés qui s’y trouvaient en séjour, passèrent, du fait même, au régime correctionnaire. Pontchartrain le sait bien, qui écrit au lieutenant d’Argenson, le 10 octobre 1703 : « Vous savez que ces Messieurs de Saint-Lazare sont depuis longtemps accusés de tenir les prisonniers avec beaucoup de dureté, et même d’empêcher que ceux qui y sont envoyés comme faibles d’esprit ou pour leurs mauvaises mœurs ne fassent connaître leur meilleur état à leurs parents afin de les garder plus longtemps'. » Et c’est bien un régime de prison qu'évoque l’auteur de la Relation sommaire quand il évoque la promenade des insensés : « Les frères servants, ou anges gardiens des aliénés les mènent promener dans la cour de la maison l’après-dînée des jours ouvriers et les conduisent tous ensemble, le bâton à la main, comme on fait un troupeau de moutons, et si quelques-uns s'écartent le moins du monde de la troupe, ou ne peuvent aller si vite que les autres, on les frappe à coups de bâton, d’une manière si rude qu’on en a vu qui s’étaient estropiés, et d’autres qui ont eu la tête cassée et sont morts des coups qu’ils ont reçus291. »

On pourrait croire qu’il n’y a là qu’une certaine logique propre à l’internement des fous, dans la mesure où il échappe à tout contrôle médical : il vire alors, selon toute nécessité, à l’emprisonnement. Mais il semble qu’il s’agisse de tout autre chose qu’une sorte de fatalité administrative ; car ce ne sont pas seulement les structures et les organisations qui sont impliquées, mais la conscience que l’on prend de la folie. C’est elle qui subit un décalage, et ne parvient plus à percevoir un asile d’insensés comme un hôpital, mais tout au plus comme une maison de correction. Quand on crée un quartier de force à la Charité de Senlis, en 1675, il est dit d’emblée qu’on le réserve « aux fous, aux libertins et autres que le gouvernement du Roi fait enfermer292 ». C’est d’une manière très concertée qu’on fait passer le fou du registre de l’hôpital à celui de la correction, et, laissant s’effacer ainsi les signes qui le distinguaient, on l’enveloppe dans une expérience morale de la déraison qui est d’une qualité tout autre. Qu’il suffise d’apporter le témoignage d’un seul exemple. On avait reconstruit Bethléem dans la seconde moitié du xvne siècle ; en 1703, Ned Ward fait dire à l’un des personnages de son London Spy : « Vraiment, je pense que ce sont des fous qui ont construit un bâtiment si coûteux pour des cervelles fêlées (for a crack brain society). J’ajoute que c’est bien dommage qu’un si beau bâtiment ne soit pas habité par des gens qui auraient conscience de leur bonheur1. » Ce qui s’est produit entre la fin de la Renaissance et l’apogée de l’âge classique, ce n’est donc pas seulement une évolution des institutions ; c’est une altération dans la conscience de la folie ; ce sont les asiles d’internement, les maisons de force et de correction qui représentent désormais cette conscience.

Et s’il peut y avoir quelque paradoxe à trouver à une même époque des fous dans des salles d’hôpital, et des insensés parmi des correctionnaires et des prisonniers, ce n’est en aucune façon le signe d'un progrès en voie d’accomplissement — d’un progrès allant de la prison à la maison de santé, de l’incarcération à la thérapeutique. En fait, les fous qui sont à l'hôpital désignent, tout au long de l’âge classique, un état de choses dépassé ; ils renvoient à cette époque — depuis la fin du Moyen Age jusqu’à la Renaissance — où le fou était reconnu et isolé comme tel, même en dehors d'un statut médical précis. Au contraire les fous des hôpitaux généraux, des workhouses, des Zuch-thaüsem renvoient à une certaine expérience de la déraison qui est rigoureusement contemporaine de l'âge classique. S'il est vrai qu'il y a un décalage chronologique entre ces deux manières de traiter les insensés, ce n’est pas l’hôpital qui appartient à la couche géologique la plus récente ; il forme au contraire une sédimentation archaïque. La preuve en est qu’il n’a cessé d’être attiré vers les maisons d’internement par une sorte de gravitation et qu'il a été comme assimilé au point d'être presque entièrement

t. Ned Ward, London Spy. Londres, 1700 ; rééd. de 1924, p. 61 confondu avec elles. Du jour où Bethléem, hôpital pour les lunatiques curables, fut ouvert à ceux qui ne l’étaient pas (1733), il ne présenta plus de différence notable avec nos hôpitaux généraux, ou n’importe laquelle des maisons de correction. Saint-Luke, lui-même, bien que tardivement fondé, en 1751, pour doubler Bethléem, n’échappe pas à cette attraction du style correctionnaire. Lorsque Tuke, à la fin du siècle, en fera la visite, il notera sur le carnet où il relate ce qu’il a pu observer : « Le surintendant n’a jamais trouvé grand avantage à la pratique de la médecine... Pense que la séquestration et la contrainte peuvent être imposées avantageusement à titre de punition, et d’une façon générale estime que la peur est le principe le plus efficace pour réduire les fous à une conduite ordonnée293. »

C’est permuter les données du problème que d’analyser l’internement, comme on le fait d’une manière traditionnelle, en mettant au compte du passé tout ce qui touche encore à un emprisonnement, et au compte d’un avenir en formation ce qui laisse déjà présager l'hôpital psychiatrique. En fait, les fous ont été, peut-être sous l’influence de la pensée et de la science arabes, placés dans des établissements qui leur étaient spécialement destinés, et dont certains, surtout dans l’Europe méridionale, se rapprochaient assez des hôpitaux pour qu’ils y fussent traités au mo,ins partiellement comme des malades. De ce statut, acquis depuis longtemps, certains hôpitaux vont témoigner à travers l’âge classique, jusqu’au temps de la grande réforme. Mais autour de ces institutions témoins, le xvne siècle instaure une expérience nouvelle, dans laquelle la folie noue des parentés inconnues avec des figures morales et sociales qui lui étaient encore étrangères.

Il ne s’agit pas ici d’établir une hiérarchie, ni de montrer que l’âge classique a été en régression par rapport au xvie siècle dans la connaissance qu’il a prise de la folie. Nous le verrons, les textes médicaux du xvne et du xvme siècle suffiraient à prouver le contraire. Il s’agit seulement, en dégageant les chronologies et les successions historiques de toute perspective de « progrès », en restituant à l’histoire de l’expérience un mouvement qui n em prunte rien à la finalité de la connaissance ou à l’orthoge-nèse du savoir — il s’agit de laisser apparaître le dessein et les structures de cette expérience de la folie, telle que le classicisme l’a faite réellement. Cette expérience n’est ni en progrès, ni en retard par rapport à une autre. S’il est possible de parler d'une chute du pouvoir de discrimination dans la perception de la folie, s’il est possible de dire que le visage de l’insensé tend à s’effacer, ce n’est là ni un jugement de valeur, ni même l’énoncé purement négatif d’un déficit de la connaissance ; c’est une manière, tout extérieure encore, d’approcher une expérience très positive de la folie — expérience qui, en ôtant au fou la précision d’une individualité et d’une stature où l’avait caractérisé la Renaissance, l’englobe dans une expérience nouvelle, et lui prépare, au-delà du champ de notre expérience coutumière, un visage nouveau : celui-là même où la naïveté de notre positivisme croit reconnaître la nature de toute folie.

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L’hospitalisation juxtaposée à l’internement doit nous alerter sur l’indice chronologique qui est propre à ces deux formes institutionnelles et démontrer avec assez de clarté que l’hôpital n’est pas la vérité prochaine de la maison de correction. Il n’en reste pas moins que, dans l’expérience globale de la déraison à l’âge classique, ces deux structures se maintiennent ; si l’une est plus neuve et plus vigoureuse, l’autre n’est jamais totalement réduite. Et dans la perception sociale de la folie, dans la conscience synchronique qui l’appréhende, on doit donc retrouver cette dualité — à la fois césure et équilibre.

La reconnaissance de la folie dans le droit canon comme dans le droit romain était liée à son diagnostic par la médecine. La conscience médicale était impliquée par tout jugement d’aliénation. Dans ses Questions médico-légales, rédigées entre 1624 et 1650, Zacchias faisait le bilan précis de toute la jurisprudence chrétienne concernant la folie '. Pour toutes les causes de dementia et rationis laesione et morbis omnibus qui rationem laedunt, Zacchias est formel : seul le médecin peut être compétent pour juger si un individu est fou, et quel degré de capacité lui laisse sa maladie. N’est-il pas significatif, que cette obligation rigoureuse, qu’un juriste formé à la pratique du droit canon admet comme une évidence, fasse problème cent cinquante ans plus tard, avec Kant déjà294, et qu’elle attise toute une polémique à l’époque de Heinroth puis d’Élias Régnault295. Cette participation médicale à l’expertise ne sera plus reconnue comme allant de soi ; il faudra l’établir à nouveaux frais. Or, pour Zacchias, la situation est encore parfaitement claire : un jurisconsulte peut reconnaître un fou à ses paroles, quand il n’est pas capable de les mettre en ordre ; il peut le reconnaître aussi à ses actions — incohérence de ses gestes, ou absurdité de ses actes civils : on aurait pu deviner que Claude était fou, à considérer seulement qu’il avait préféré pour héritier Néron à Britannicus. Mais ce ne sont là encore que pressentiments : seul le médecin pourra les transformer en certitude. Il a à la disposition de son expérience tout un système de signalisation ; dans la sphère des passions, une tristesse continue et sans motif dénonce la mélancolie ; dans le domaine du corps, la température permet de distinguer la frénésie de toutes les formes apy-rétiques de la fureur ; la vie du sujet, son passé, les jugements qu'on a pu porter sur lui depuis son enfance, tout cela soigneusement pesé peut autoriser le médecin à porter un jugement, et décréter qu’il y a ou non maladie. Mais la tâche du médecin ne s’achève pas avec cette décision ; un travail plus fin doit alors commencer. Il faut déterminer quelles sont les facultés atteintes (mémoire, imagination ou raison), de quelle manière et jusqu’à quel degré. C’est ainsi que la raison est diminuée dans la fatui-tas ; elle est pervertie superficiellement dans les passions, profondément dans la frénésie et la mélancolie ; enfin la manie, la fureur et toutes les formes morbides du sommeil l’abolissent entièrement.

En suivant le fil de ces différentes questions, il est possible d’interroger les conduites humaines, et de déterminer dans quelle mesure on peut les mettre au compte de la folie. Il y a des cas, par exemple, où l’amour est aliénation. Avant même de faire appel à l’expert médical, le juge peut s’en douter, s’il observe dans le comportement du sujet une coquetterie excessive, une recherche perpétuelle des parures et des parfums, ou encore, s’il a l’occasion de constater sa présence dans une rue peu fréquentée où passe une jolie femme. Mais tous ces signes ne font guère qu’esquisser une probabilité : fussent-ils tous réunis, ils n’emporteraient pas encore la décision. Les marques indubitables de la vérité, c’est au médecin de les découvrir. Le sujet a-t-il perdu l’appétit et le sommeil, a-t-il les yeux creux, s’abandonne-t-il à de longs moments de tristesse ? C’est que sa raison est déjà pervertie et qu’il est atteint de cette mélancolie d’amour que Hucherius définit comme « la maladie atrabilaire d'une âme qui déraisonne, trompée par le fantôme et la fausse estimation de la beauté ». Mais si, lorsque le malade aperçoit l’objet de sa flamme, ses yeux deviennent hagards, son pouls s’accélère et qu'il lui prend comme une grande agitation désordonnée, il doit être considéré comme irresponsable, ni plus ni moins que n’importe quel maniaque296.

Les pouvoirs de décision sont remis au jugement médical ; lui et lui seul introduit au monde de la folie ; lui et lui seul permet de distinguer le normal de l’insensé, le criminel de l’aliéné irresponsable. Or, la pratique de l’internement est structurée selon un tout autre type ; en aucune manière elle ne s’ordonne à une décision médicale. Elle relève d'une autre conscience. La jurisprudence de l’internement est assez complexe en ce qui concerne les fous. A prendre les textes à la rigueur, il semble qu’une expertise médicale soit toujours requise : à Bethléem, on exige jusqu’en 1733, un certificat assurant que le malade peut être soigné, c’est-à-dire qu’il n’est pas un idiot de naissance ou qu’il ne se trouve pas atteint d’une infirmité permanente Aux Petites-Maisons, en revanche, on demande un certificat déclarant qu’il a été soigné en vain et que sa maladie est incurable. Les parents qui veulent placer un membre de leur famille parmi les insensés de Bicêtre doivent s’adresser au juge qui « ordonnera ensuite la visite de l’insensé par le médecin et le chirurgien, lesquels dresseront leur rapport et le déposeront au greffe297 ». Mais derrière ces précautions administratives, la réalité est tout autre. En Angleterre, c’est le juge de paix qui prend la décision de décréter l’internement, soit qu’il ait été requis pour cela par l’entourage du sujet, soit que de lui-même il l’estime nécessaire pour le bon ordre de son district. En France, l’internement est décrété parfois par une sentence du tribunal lorsque le sujet a été convaincu d’un délit ou d’un crime298. Le commentaire à l’ordonnance criminelle de 1670 prévoit la folie comme fait justificatif, dont la preuve n’est admise qu’après la visite du procès ; si après information sur la vie de l’accusé, on constate le dérangement de son esprit, les juges décident qu’on doit le garder dans sa famille ou l’interner soit à l’hôpital soit dans une maison de force « pour y être traité comme les autres insensés ». Il est très rare de voir les magistrats recourir à une expertise médicale bien que depuis 1603 on ait nommé « dans toutes les bonnes villes du royaume deux personnes de l’art de médecine et de chirurgie de la meilleure réputation, probité et expérience pour faire les visites et rapports en justice299 ». Jusqu'en 1692, tous les internements à Saint-Lazare se sont faits sur ordre du magistrat et portent, en dehors de tout certificat médical, les signatures du premier président, du lieutenant civil, du lieutenant au Châtelet, ou des lieutenants généraux de province ; lorsqu’il s’agit de religieux, les ordres sont signés par les évêques et les chapitres. La situation se complique et se simplifie à la fois à la fin du xvne siècle : en mars 1667, on crée la charge de lieutènant de police300 ; beaucoup d’internements (la plupart d’entre eux à Paris) se feront sur sa demande, et sous cette seule condition qu’elle soit contresignée par un ministre. À partir de 1692, la procédure la plus fréquente est évidemment la lettre de cachet. La famille, ou l’entourage, en fait la demande au Roi qui l’accorde et la fait décerner après signature par un ministre. Certaines de ces demandes sont accompagnées de certificats médicaux. Mais ce sont les cas les moins nombreux301. D’ordinaire, c’est la famille, le voisinage, le curé de la paroisse qui sont invités à donner leur témoignage. Les parents les plus proches ont le plus d’autorité pour faire valoir leurs griefs, leurs plaintes ou leurs appréhensions dans le placet par lequel ils demandent un internement. On veille autant que possible à obtenir le consentement de toute la famille, ou en tout cas à connaître les raisons de rivalité ou d’intérêt qui empêchent, le cas échéant, de réunir cette unanimité302. Mais il arrive que l’entourage le plus lointain, les voisins même puissent obtenir une mesure d'internement à laquelle la famille ne veut pas consentir303. Tant il est vrai qu’au xvne siècle la folie est devenue affaire de sensibilité sociale304 ; se rapprochant par là du crime, du désordre, du scandale, elle peut être jugée, comme eux, par les formes les plus spontanées et les plus primitives de cette sensibilité.

Ce qui peut déterminer et isoler le fait de la folie, ce n’est pas tellement une science médicale qu’une conscience susceptible de scandale. Dans cette mesure les représentants de l’Église ont une situation privilégiée plus encore que les représentants de l’État pour porter un jugement de folie '. Lorsqu’en 1784, Breteuil limitera l’usage des lettres de cachet, et les laissera bientôt tomber en désuétude, il insistera pour que, dans la mesure du possible, l’internement n’ait pas lieu avant la procédure juridique de l’interdiction. Précaution par rapport à l’arbitraire du placet de la famille et des ordres du Roi. Mais ce n’est pas pour s’en remettre plus objectivement à l’autorité de la médecine ; c’est au contraire pour faire passer le pouvoir de décision à une autorité judiciaire qui n’a pas recours au médecin. L’interdiction, en effet, ne comporte aucune expertise médicale ; elle est une affaire à régler entièrement entre les familles et l’autorité judiciaire305. L’internement et les pratiques de jurisprudence qui ont pu se greffer autour de lui n’ont en aucune manière permis une emprise médicale plus rigoureuse sur l’insensé. Il semble, tout à l’inverse, qu’on ait tendu, de plus en plus, à se passer de ce contrôle médical, qui était prévu, au xvif siècle, dans le règlement de certains hôpitaux, et à « socialiser » toujours davantage le pouvoir de décision qui doit reconnaître la folie là où elle est. Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’on discute encore, au début du xixe siècle, comme d’une question non encore résolue, de l’aptitude des médecins à reconnaître l’aliénation et à la diagnostiquer. Ce que Zacchias, héritier de toute la tradition du droit chrétien, accordait, sans hésiter, à l'autorité de la science médicale, un siècle et demi plus tard Kant pourra le lui contester, et Régnault, bientôt, le lui refuser entièrement. Le classicisme et plus d’un siècle d’internement avaient fait le travail.

A prendre les choses au niveau du résultat, il semble qu’on ait seulement un décalage entre une théorie juri dique de la folie, assez élaborée pour en discerner, avec l’aide de la médecine, les limites et les formes ; et une pratique sociale, policière presque, qui l’appréhende d’une manière massive, utilise des formes d’internement qui ont été préparées déjà pour la répression, et néglige de suivre dans leurs subtilités des distinctions qui sont ménagées pour et par l’arbitrage judiciaire. Décalage qu'au premier regard on pourrait croire tout à fait normal, en tout cas très habituel : la conscience juridique ayant coutume d’être plus élaborée et plus fine que les structures qui doivent la servir ou les institutions dans lesquelles elle semble se réaliser. Mais ce décalage prend son importance décisive, et sa valeur particulière, si l’on songe que la conscience juridique de la folie était élaborée depuis longtemps, après s'être constituée tout au long du Moyen Âge et de la Renaissance, à travers le droit canon et les persistances du droit romain, avant que s’instaure la pratique de l'internement. Cette conscience n’anticipe pas sur elle. L’une et l’autre appartiennent à deux mondes différents.

L’une relève d’une certaine expérience de la personne comme sujet de droit, dont on analyse les formes et les obligations ; l’autre appartient à une certaine expérience de l’individu comme être social. Dans un cas, il faut analyser la folie dans les modifications qu’elle ne peut manquer d’apporter au système des obligations ; dans l’autre, il faut la prendre avec toutes les parentés morales qui en justifient l’exclusion. En tant qu’il est sujet de droit, l’homme se libère de ses responsabilités dans la mesure même où il est aliéné ; comme être social, la folie le compromet dans les voisinages de la culpabilité. Le droit raffinera donc indéfiniment son analyse de la folie ; et, en un sens, il est juste de dire que c’est sur le fond d’une expérience juridique de l'aliénation que s’est constituée la science médicale des maladies mentales. Déjà dans les formulations de la jurisprudence du xvne siècle, on voit émerger certaines des structures fines de la psychopathologie. Zacchias, par exemple, dans la vieille catégorie de la fatuitas, de l’imbécillité, distingue des niveaux qui semblent présager la classification d’Esquirol, et bientôt toute la psychologie des débilités mentales. Au premier rang d’un ordre décroissant, il place les « sots » qui peuvent témoigner, tester, se marier, mais non pas entrer dans les ordres, ni administrer une charge « car ils sont comme des enfants qui approchent de la puberté ». Les imbéciles proprement dits (fatui) viennent après ; on ne peut leur confier aucune responsabilité ; leur esprit est au-dessous de l’âge de raison, comme des enfants de moins de sept ans. Quant aux stolidi, aux stupides, ce ne sont ni plus ni moins que des cailloux ; on ne peut leur autoriser aucun acte juridique, sauf peut-être le testament, si du moins ils ont encore assez de discernement pour reconnaître leurs parents306. Sous la pression des concepts du droit, et dans la nécessité de cerner précisément la personnalité juridique, l’analyse de l’aliénation ne cesse de s’affiner et semble anticiper sur des théories médicales qui la suivent de loin.

La différence est profonde, si on compare à ces analyses les concepts qui sont en vigueur dans la pratique de l’internement. Un terme comme celui d'imbécillité n’a de valeur que dans un système d’équivalences approchées, qui exclut toute détermination précise. À la Charité de Senlis, nous trouverons un « fou devenu imbécile », un « homme autrefois fol, à présent esprit faible et imbécile307 » ; le lieutenant d'Argenson fait enfermer « un homme d’une rare espèce rassemblant des choses très opposées : l’apparence du bon sens en bien des choses et l’apparence d'une bête en bien d’autres308 ». Mais il est plus curieux encore de confronter à une jurisprudence comme celle de Zacchias les très rares certificats médicaux qui accompagnent les dossiers d’internement. On dirait que rien des analyses de la jurisprudence n’a passé dans leur jugement. A propos de la fatuité, justement, on peut lire avec la signature d’un médecin, un certificat comme celui-ci : « Nous avons vu et visité le nommé Charles Dormont, et après avoir examiné son maintien, le mouvement de ses yeux, touché son pouls, et l'avoir suivi dans toutes ses allures, lui avoir fait diverses interrogations et reçu ses réponses, nous sommes unanimement convaincus que le dit Dormont avait l’esprit mal tourné et extravagant et qu’il est tombé dans une entière et absolue démence et fatuité309. » On a l’impression à lire ce texte, qu’il y a deux usages, presque deux niveaux d’élaboration de la médecine, selon qu’elle est prise dans le contexte du droit, ou qu’elle doit s’ordonner à la pratique sociale de l’internement. Dans un cas, elle met en jeu les capacités du sujet de droit, et par là elle prépare une psychologie qui mêlera, dans une unité indécise, une analyse philosophique des facultés et une analyse juridique de la capacité à contracter et à s’obliger. Elle s’adresse aux structures fines de la liberté civile. Dans l'autre cas, elle met en jeu les conduites de l’homme social, et prépare ainsi une pathologie dualiste, en terme de normal et d'anormal, de sain et de morbide, que scinde en deux domaines irréductibles la simple formule : « Bon à interner. » Structure épaisse de la liberté sociale.

Ce fut un des efforts constants du xvme siècle d’ajuster à la vieille notion juridique de « sujet de droit » l’expérience contemporaine de l’homme social. Entre elles, la pensée politique des Lumières postule à la fois une unité fondamentale et une réconciliation toujours possible par-delà tous les conflits de fait. Ces thèmes ont conduit silencieusement l’élaboration de la notion de folie, et l’organisation des pratiques qui la concernent. La médecine positiviste du xixe siècle hérite de tout cet effort de YAufklarung. Elle admettra comme déjà établi et prouvé que l’aliénation du sujet de droit peut et doit coïncider avec la folie de l’homme social, dans l’unité d'une réalité pathologique, qui est à la fois analysable en termes de droit et perceptible aux formes les plus immédiates de la sensibilité sociale. La maladie mentale, que la médecine va se donner pour objet, aura été lentement constituée comme l’unité mythique du sujet juridiquement incapable, et de l’homme reconnu comme perturbateur du groupe : et ceci sous l’effet de la pensée politique et morale du xvme siècle. Ce rapprochement, on en perçoit déjà l'effet peu avant la Révolution, lors qu’en 1784 Breteuil veut faire précéder l’internement des fous d’une procédure judiciaire plus minutieuse qui comporte l'interdiction et la détermination de la capacité dy sujet comme personne juridique : « A l’égard des personnes dont on demandera la détention pour cause d’aliénation d’esprit, la justice et la prudence exigent » écrit le ministre aux intendants, « que vous ne proposiez les ordres (du Roi) que quand il y aura une interdiction proposée par jugement310. » Ce que prépare l’effort libéral de la dernière monarchie absolue, le Code civil le réalisera, en faisant de l’interdiction la condition indispensable de tout internement.

Le moment où la jurisprudence de l’aliénation devient la condition préalable de tout internement est aussi le moment où, avec Pinel, une psychiatrie est en train de naître, qui prétend traiter pour la première fois le fou comme un être humain. Ce que Pinel et ses contemporains éprouveront comme une découverte à la fois de la philanthropie et de la science, n’est au fond que la réconciliation de la conscience partagée du xvme siècle. L’internement de l’homme social aménagé dans l’interdiction du sujet juridique — cela veut dire que pour la première fois l’homme aliéné est reconnu comme incapable et comme fou ; son extravagance, perçue immédiatement par la société, limite, mais sans l’oblitérer, son existence juridique. Par le fait même, les deux usages de la médecine sont réconciliés — celui qui tente de définir les structures fines de la responsabilité et de la capacité, et celui qui aide seulement à déclencher le décret social de l’internement.

Tout cela est d’une extrême importance pour le développement ultérieur de la médecine de l’esprit. Celle-ci, dans sa forme « positive », n’est au fond que la superposition des deux expériences que le classicisme a juxtaposées sans jamais les joindre définitivement : une expérience sociale, normative et dichotomique de la folie qui pivote tout entière autour de l’impératif de l’internement, et se formule simplement en style de « oui ou non », « inoffensif ou dangereux », « bon ou pas bon à interner » ; et une expérience juridique, qualitative, finement différenciée, sensible aux questions de limites et de degrés, et qui cherche dans tous les domaines de l’activité du sujet, les visages polymorphes que peut prendre l’aliénation. La psychopathologie du xixe siècle (et la nôtre peut-être encore) croit se situer et prendre ses mesures par rapport à un homo natura, ou à un homme normal donné antérieurement à toute expérience de la maladie. En fait, cet homme normal est une création ; et s’il faut le situer, ce n’est pas dans un espace naturel, mais dans un système qui identifie le socius au sujet de droit ; et par voie de conséquence, le fou n’est pas reconnu comme tel parce qu’une maladie l’a décalé vers les marges de la normale, mais parce que notre culture l’a situé au point de rencontre entre le décret social de l’internement et la connaissance juridique qui discerne la capacité des sujets de droit. La science « positive » des maladies mentales, et ces sentiments humanitaires qui ont promu le fou au rang d’être humain n’ont été possibles qu’une fois cette synthèse solidement établie. Elle forme en quelque sorte l'a priori concret de toute notre psychopathologie à prétention scientifique.

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Tout ce qui, depuis Pinel, Tuke et Wagnitz, a pu indigner la bonne conscience du xixe siècle, nous a masqué longtemps combien pouvait être polymorphe et variée l’expérience de la folie à l'époque du classicisme. On a été fasciné par la maladie méconnue, les aliénés enchaînés, et toute cette population enfermée sur lettre de cachet ou demande du lieutenant de police. Mais on n’a pas vu toutes les expériences qui s’entrecroisaient dans ces pratiques d’allure massive et dont on a pu croire, au premier regard, qu’elles étaient peu élaborées. En fait, la folie à l’âge classique a été prise dans deux formes d’hospitalité : celle des hôpitaux proprement dits et celle de l’internement : elle a été soumise à deux formes de repérage : l’une qui était empruntée à l’univers du droit, et usait de ses concepts ; l’autre qui appartenait aux formes spontanées de la perception sociale. Parmi tous ces aspects divers de la sensibilité à la folie, la conscience médicale n’est pas inexistante ; mais elle n’est pas autonome-, à plus forte raison, ne faut-il pas s’imaginer que c’est elle qui supporte, même obscurément, toutes les autres formes d’expérience. Elle est simplement localisée dans certaines pratiques de l'hospitalisation ; elle prend place aussi à l’intérieur de l’analyse juridique de l’aliénation, mais elle n’en constitue pas, tant s’en faut, l’essentiel. Pourtant son rôle est d’importance dans l’économie de toutes ces expériences, et pour la manière dont elles s’articulent les unes sur les autres. C’est elle, en effet, qui fait communiquer les règles de l’analyse juridique, et la pratique du placement des fous dans des établissements médicaux. En revanche, elle pénètre difficilement dans le domaine constitué par l’internement et la sensibilité sociale qui s’exprime en lui.

Si bien qu’on voit se dessiner deux sphères étrangères l’une à l’autre. Il semble que durant tout l’âge classique, l’expérience de la folie a été vécue sur deux modes différents. Il y aurait eu comme un halo de déraison qui entoure le sujet de droit ; il est cerné par la reconnaissance juridique de l’irresponsabilité et de l’incapacité, par le décret d’interdiction et la définition de la maladie. Il y aurait eu un autre halo de déraison, celui qui entoure l’homme social, et que cernent à la fois la conscience du scandale et la pratique de l’internement. Il est arrivé sans doute que ces deux domaines se recouvrent partiellement ; mais, l’un par rapport à l’autre, ils sont toujours demeurés excentriques, et ont défini deux formes de l’aliénation essentiellement différentes.

L’une est prise comme la limitation de la subjectivité

— ligne tracée aux confins des pouvoirs de l’individu, et qui dégage les régions de son irresponsabilité ; cette aliénation désigne un processus par lequel le sujet est dépossédé de sa liberté par un double mouvement : celui, naturel, de sa folie, et celui, juridique, de l’interdiction, qui le fait tomber sous le pouvoir d’un Autre : autrui en général, qui est représenté en l’occurrence par le curateur.

L’autre forme de l'aliénation désigne au contraire une prise de conscience par laquelle le fou est reconnu, par sa société, comme étranger à sa propre patrie ; on ne le libère pas de sa responsabilité, on lui assigne, au moins sous la forme de parenté et de voisinages complices, une culpabilité morale ; on le désigne comme l’Autre, comme l’Étran-ger, comme l’Exclu. Le concept si étrange d’« aliénation psychologique », qu’on estimera fondé dans la psychopathologie, non sans le faire bénéficier, d’ailleurs, des équivoques dont il aura pu s'enrichir dans un autre domaine de la réflexion, ce concept n’est au fond que la confusion anthropologique de ces deux expériences de l’aliénation, l'une qui concerne l’être tombé dans la puissance de l’Autre, et enchaîné à sa liberté, la seconde qui concerne l’individu devenu Autre, étranger à la ressemblance fraternelle des hommes entre eux. L’une approche du déterminisme de la maladie, l’autre prend plutôt l’allure d’une condamnation éthique.

Lorsque le xixe siècle décidera de faire passer à l’hôpital l’homme de déraison, et lorsqu’il fera en même temps de l’internement un acte thérapeutique qui vise à guérir un malade, il le fera par un coup de force qui réduit à une unité confuse, mais difficile pour nous à dénouer, ces thèmes divers de l’aliénation et ces multiples visages de la folie auxquels le rationalisme classique avait toujours laissé la possibilité d’apparaître.


260 C’est la proportion qu’on trouve à peu près régulièrement depuis la fin du xviie siècle, jusqu’au milieu du xviii » siècle. D’après les Tableaux des ordres du roi pour l'incarcération à l’Hôpital général.

261    Cf. Fosseyeux, L'Hôtel-Dieu de Paris au xvw siècle et au xviif siècle, Paris, 1912.

262    On en trouve mention dans la comptabilité. « Pour avoir fait le fons d'une couche close, les tréteaux de ladite couche, et pour avoir fait deux fenêtres dans ladite couche pour voir et donner, XII, sp. » Comptes de l'Hôtel-Dieu, XX, 346. In Coyecque, L’Hôtel-Dieu de Paris, p. 209, note 1.

263    Tenon, Mémoires sur les hôpitaux de Paris, 4e mémoire. Paris, 1788, p. 215

264    D. H. Tuke, Chapters on the History of the Insane, Londres 1882. p. 67.

265    Dans un avis de 1675, [es directeurs de Bethléem demandent qu'on ne confonde pas « les malades qui sont gardés à l’Hôpital pour être soignés » et ceux qui ne sont que « des mendiants et des vagabonds ».

266    Audin Rouvière, Essai sur la topographie physique et médicale de Paris. Dissertation sur les substances qui peuvent influer sur la santé des habitants de cette cité, Paris, An II, pp. 105-107.

267    Titre XIII, in Isambert, Recueil des anciennes lois, Paris, 1821-1833, X, VIII, p. 393.

268    Toute la petite ville d’Axminster, dans le Devonshire, aurait été contaminée de cette manière au xvm« siècle.

269    Cas de Claude Rémy. Arsenal, ms. n° 12685.

270    C’est à la fin du xvih« siècle seulement qu’on verra apparaître la formule » traité et médicamenté comme les autres insensés ». Ordre de 1784 (cas Louis Bourgeois) : « Transféré des prisons de la Conciergerie, en vertu d’un arrêt du Parlement pour être conduit à la maison de force du château de Bicêtre, pour y être détenu, nourri, traité et médicamenté comme les autres insensés. »

271    Arsenal, ms. 11396, f** 40 et 41.

272    Arsenal, ms. 12686.

273    Cf. D. H. Tuke (Chapters on the History of the Insane, p. 117) : les chiffres étaient probablement beaucoup plus élevés, puisque quelques semaines après, sir Andrew Halliday compte 112 fous internés dans le Norfolk où le Comité n'en avait trouvé que 42.

274    Howard, loc. cit., t. I, p. 19.

275    Esquirol, « Des établissements consacrés aux aliénés en France », in Des maladies mentales, t. II, p. 138.

276 Ibid., t. II, p. 137.

277    On a un exemple de cette façon de procéder dans Hélène Bonnafous-Sérieux, La Charité de Senlis.

278    Cf. Journal of Psychological Medecine, 1850, p. 426. Mais l'opinion contraire est soutenue par Ullersperger, Die Geschichte der Psychologie und Psychiatrie in Spanien, Würzbourg, 1871.

279    F. M. Sandwith, « The Cairo lunatic Asylum, « Journal of Mental Science, vol. XXXIV, pp. 473-474.

280    Le roi d'Espagne, puis le pape, le 26 février 1410, donnèrent leur autorisation. Cf. Laehr, Gedenktage der Psychiatrie, p. 417.

281    Pinel, Traité médico-philosophique, pp. 238-239.

282    Comme celle de St Gergen. Cf. Kirchhoff, Deutsche Irrenàrzte, Berlin, 1921, p. 24.

283    Laehr, Gedenktage der Psychiatrie.

284    Krafft Ebing, Lehrbuch der Psychiatrie, Stuttgart, 1879, t. I, p. 45. Anm.

285    Signalé dans le livre de l’architecte Tucker : « Pey der spitalipruck das narrhewslein gegen dem Karll Hoitzschmer uber ». Cf. Kirchhoff, ibid., p. 14.

286    Kirchhoff, ibid., p. 20.

287    Cf. Beneke, loc. cit.

288    Cf. Esquirol, « Mémoire historique et statistique sur la maison royale de Charenton », in Traité des maladies mentales, 1.1 !, pp. 204 et 208.

289    Cf. Collet, Vie de saint Vincent de Paul (1818), t. I, pp. 310-312. « Il avait pour eux la tendresse qu'une mère a pour son fils. »

290    B. N. Coll. « Joly de Fleury », ms. 1309.

291    Une relation sommaire et fidèle de l'affreuse prison de Saint-Lazare, coll. Joly de Fleury, 1415. De la même façon les Petites-Maisons sont devenues lieu d'internement après avoir été lieu d’hospitalisation comme le prouve ce texte de la fin du xvi » siècle : « Encore sont reçus au dit hôpital pauvres aliénés de biens et de leur esprit et courant les rues comme fols et insensés, desquels plusieurs avec le temps et bon traitement cju’on leur fait reviennent en bon sens et santé » (texte cité in Fontanou, Edits et ordonnances des rois de France, Paris, 1611, I, p. 921).

292    Hélène Bonnafous-Sérieux, loc. cit., p. 20.

293 Cité in D. H. Tuke, Chapters on the History of the Insane pp. 9, 90.

294 Protomédecin à Rome, Zacchias (1584-1659) avait été souvent consulté par le tribunal de la Rota pour des expertises concernant des

affaires civiles et religieuses. De 1624 à 1650 il publia ses Quaestiones medico-legales.

295    Heinroth, Lehrbuch der Stôrungen des Seelenlebens, 1818.

Élias Régnault, Du degré de compétence des médecins, Paris, 1828.

296 Zacchias, Quaestiones tnedico-legales, liv. II, titre I.

297    Formalités à remplir pour l'admission des insensés à Bicêtre (document cité par Richard, Histoire de Bicêtre, Paris, 1889).

298    Dans ce cas, on trouve sur les registres de l'Hôpital de Paris des mentions de ce genre : « Transféré des prisons de la Conciergerie en vertu d’un arrêt du Parlement pour être conduit... »

299    Cette ordonnance fut complétée en 1692 par une autre qui prévoit deux experts dans toute ville possédant cour, évêché, présidial ou bailliage principal : il n’y en aura qu’un dans les autres bourgs.

300    Office qu’une ordonnance de 1699 décide de généraliser « dans chacune des villes et lieux de notre royaume où l’établissement en sera jugé nécessaire ».

301    Cf. par exemple la lettre de Berlin à La Michodière à propos d’une dame Rodeval (Arch. Seine-Maritime C 52) ; lettre de subdélégué de l’élection de Saint-Venant à propos du sieur Roux (Arch. Pas-de-Calais ; 709, f° 165).

302    « Vous ne sauriez prendre trop de précautions sur les points suivants : le premier que les mémoires soient signés des parents paternels et maternels les plus proches ; le second d’avoir une note bien exacte de ceux qui n’auront pas signé et des raisons qui les auront empêchés, le tout indépendamment de la vérification exacte de leur exposé » (cité in Joly, Lettres de cachet dans la généralité de Caen au xvm‘ siècle).

303    Cf. le cas de Lecomte : Archives Aisne C 677.

304    Cf. Mémoire à propos de Louis François Soucanye de Moreuil. Arsenal, ms. 12684.

305    Cf. l'article Interdit du Dictionnaire de droit et de pratique pai Cl.-J. deFerrière, éd. de 1769, t. II, pp. 48-50.

306    Zacchias, Quaestiones medico-legales, liv. II, titre I, question 7, Lyon, 1674, pp. 127-128.

307    Cité in H. Bonnafous Sérieux, loc. cit., p. 40.

308    Arsenal, ms. 10928.

309 Cité in Devaux, L’Art de faire les rapports en chirurgie, Paris, 1703, p. 435

310 Il est vrai que Breteuil ajoute : « À moins que les familles ne soient absolument hors d’état de faire les frais de la procédure qui doit précéder l’interdiction. Mais en ce cas, il faudra que la démence soit notoire, et constatée par des éclaircissements bien exacts. »