Chapitre I. Des institutions complètes et austères

La prison est moins récente qu’on ne le dit lorsqu’on la fait naître avec les nouveaux Codes. La forme-prison préexiste à son utilisation systématique dans les lois pénales. Elle s’est constituée à l’extérieur de l'appareil judiciaire, quand se sont élaborées, à travers tout le corps social, les procédures pour répartir les individus, les fixer et les distribuer spatialement, les classer, tirer d’eux le maximum de temps, et le maximum de forces, dresser leur corps, coder leur comportement continu, les maintenir dans une visibilité sans lacune, former autour d’eux tout un appareil d’observation, d’enregistrement et de notations, constituer sur eux un savoir qui s’accumule et se centralise. La forme générale d’un appareillage pour rendre les individus dociles et utiles, par un travail précis sur leur corps, a dessiné l’institution-prison, avant que la loi ne la définisse comme la peine par excellence. Il y a, au tournant du xvme siècle et du XIXe siècle, passage à une pénalité de détention, c’est vrai ; et c’était chose nouvelle. Mais il s’agissait en fait de l'ouverture de la pénalité à des mécanismes de coercition déjà élaborés ailleurs. Les « modèles » de la détention pénale — Gand, Gloucester, Walnut Street — marquent les premiers points visibles de cette transition, plutôt que des innovations ou des points de départ. La prison, pièce essentielle dans la panoplie punitive, marque à coup sûr un moment important dans l’histoire de la justice pénale : son accès à l’« humanité ». Mais aussi, un moment important dans l’histoire de ces mécanismes disciplinaires que le nouveau pouvoir de classe était en train de

développer : celui où ils colonisent l’institution judiciaire. Au tournant des deux siècles, une nouvelle législation définit le pouvoir de punir comme une fonction générale de la société qui s’exerce de la même façon sur tous ses membres, et dans laquelle chacun d’eux est également représenté ; mais en faisant de la détention la peine par excellence, elle introduit des procédures de domination caractéristiques d’un type particulier de pouvoir. Une justice qui se dit « égale », un appareil judiciaire qui se veut « autonome », mais qui est investi par les dissymétries des assujettissements disciplinaires, telle est la conjonction de naissance de la prison, « peine des sociétés civilisées253 ».

On peut comprendre le caractère d’évidence que la prison-châtiment a pris très tôt. Dès les premières années du xixe siècle, on aura encore conscience de sa nouveauté ; et pourtant elle est apparue tellement liée, et en profondeur, avec le fonctionnement même de la société, qu’elle a rejeté dans l’oubli toutes les autres punitions que les réformateurs du xvme siècle avaient imaginées. Elle sembla sans alternative, et portée par le mouvement même de l’histoire : « Ce n’est pas le hasard, ce n’est pas le caprice du législateur qui ont fait de l’emprisonnement la base et l’édifice presque entier de notre échelle pénale actuelle : c’est le progrès des idées et l’adoucissement des mœurs254. » Et si, en un peu plus d’un siècle, le climat d’évidence s’est transformé, il n’a pas disparu. On sait tous les inconvénients de la prison, et qu’elle est dangereuse quand elle n’est pas inutile. Et pourtant on ne « voit » pas par quoi la remplacer. Elle est la détestable solution, dont on ne saurait faire l’économie.

Cette « évidence » de la prison dont nous nous détachons si mal se fonde d’abord sur la forme simple de la « privation de liberté ». Comment la prison ne serait-elle pas la peine par excellence dans une société où la liberté est un bien qui appartient à tous de la même façon et auquel chacun est attaché par un sentiment « universel et constant255 » ? Sa perte a donc le même prix pour tous ; mieux que l’amende elle est le châtiment « égalitaire ». Clarté en quelque sorte juridique de la prison. De plus elle permet de quantifier exactement la peine selon la variable du temps. Il y a une forme-salaire de la prison qui constitue, dans les sociétés industrielles, son « évidence » économique. Et lui permet d’apparaître comme une réparation. En prélevant le temps du condamné, la prison semble traduire concrètement l’idée que l’infraction a lésé, au-delà de la victime, la société tout entière. Évidence économico-morale d’une pénalité qui monnaie les châtiments en jours, en mois, en années et qui établit des équivalences quantitatives délits-durée. De là l’expression si fréquente, si conforme au fonctionnement des punitions, bien que contraire à la théorie stricte du droit pénal, qu’on est en prison pour « payer sa dette ». La prison est « naturelle » comme est « naturel » dans notre société l’usage du temps pour mesurer les échanges.

Mais l'évidence de la prison se fonde aussi sur son rôle, supposé ou exigé, d’appareil à transformer les individus. Comment la prison ne serait-elle pas immédiatement acceptée puisqu’elle ne fait, en enfermant, en redressant, en rendant docile, que reproduire, quitte à les accentuer un peu, tous les mécanismes qu’on trouve dans le corps social ? La prison : une caserne un peu stricte, une école sans indulgence, un sombre atelier, mais, à la limite, rien de qualitativement différent. Ce double fondement — juridico-économique d’une part, technico-disciplinaire de l’autre — a fait apparaître la prison comme la forme la plus immédiate et la plus civilisée de toutes les peines. Et c’est ce double fonctionnement256 qui lui a donné tout de suite sa solidité. Une chose en effet est claire : la prison n’a pas été d’abord une privation de liberté à laquelle on aurait donné par la suite une fonction technique de correction ; elle a été dès le départ une « détention légale » chargée d’un supplément correctif, ou encore une entreprise de modification des individus que la privation de liberté permet de faire fonctionner dans le système légal. En somme l’emprisonnement pénal, dès le début du xixe siècle, a couvert à la fois la privation de liberté et la transformation technique des individus.

Rappelons, un certain nombre de faits. Dans les Codes de 1808 et de 1810, et les mesures qui les ont immédiatement précédés ou suivis, l’emprisonnement n’est jamais confondu avec la simple privation de liberté. Il est, ou il doit être en tout cas, un mécanisme différencié et finalisé. Différencié puisqu’il ne doit pas avoir la même forme, selon qu’il s’agit d’un prévenu ou d’un condamné, d’un correctionnaire ou d’un criminel : maison d'arrêt, maison de correction, maison centrale doivent en principe correspondre à peu près à ces différences, et assurer un châtiment non seulement gradué en intensité, mais diversifié dans ses buts. Car la prison a une fin, posée d’entrée de jeu : « La loi infligeant des peines plus graves les unes que les autres ne peut pas permettre que l’individu condamné à des peines légères se trouve enfermé dans le même local que le criminel condamné à des peines plus graves ; ... si la peine infligée par la loi a pour but principal la réparation du crime, elle veut aussi l’amendement du coupable257. » Et cette transformation, il faut la demander aux effets internes de l’incarcération. Prison-châtiment, prison-appareil : « L’ordre qui doit régner dans les maisons de force peut contribuer puissamment à régénérer les condamnés ; les vices de l’éducation, la contagion des mauvais exemples, l’oisiveté... ont enfanté les crimes. Eh bien, essayons de fermer toutes ces sources de corruption ; que les règles d’une morale saine soient pratiquées dans les maisons de force ; qu’obligés à un travail qu'ils finiront par aimer, quand ils en recueilleront le fruit, les condamnés y contractent l’habitude, le goût, et le besoin de l’occupation ; qu’ils se donnent respectivement l’exemple d’une vie laborieuse ; elle deviendra bientôt une vie pure ; bientôt ils commenceront à connaître le regret du passé, premier avant-coureur de l’amour des devoirs1. » Les techniques correctrices font tout de suite partie de l’armature institutionnelle de la détention pénale.

Il faut rappeler aussi que le mouvement pour réformer les prisons, pour en contrôler le fonctionnement n’est pas un phénomène tardif. Il ne semble même pas être né d’un constat d’échec dûment établi. La « réforme » de la prison est à peu près contemporaine de la prison elle-même. Elle en est comme le programme. La prison s’est trouvée dès le début engagée dans une série de mécanismes d’accompagnement, qui doivent en apparence la corriger mais qui semblent faire partie de son fonctionnement même, tant ils ont été liés à son existence tout au long de son histoire. Il y a eu, tout de suite, une technologie bavarde de la prison. Des enquêtes : celle de Chaptal en 1801 déjà (quand il s’agissait de faire l’état de ce qu’on pouvait utiliser pour implanter en France l’appareil carcéral), celle de Decazesen 1819, le livre de Villermé publié en 1820, le rapport sur les maisons centrales établi par Martignac en 1829, les enquêtes menées aux États-Unis par Beaumont de Tocqueville en 1831, par Demetz et Blouet en 1835, les questionnaires adressés par Montalivet aux directeurs de centrales et aux conseils généraux quand on est en plein débat sur l’isolement des détenus. Des sociétés, pour contrôler le fonctionnement des prisons et proposer leur amélioration : en 1818, c’est la très officielle Société pour l'amélioration des prisons, un peu plus tard la Société des prisons et différents groupes philanthropiques. Des mesures innombrables — arrêtés, instructions ou lois : depuis la réforme que la première Restauration avait prévue dès le mois de septembre 1814, et qui ne fut jamais appliquée, jusqu’à la loi de 1844, préparée par Tocqueville et qui clôt

1. Ibid., Rapport de Treilhard, p. 8-9. Dans les années précédentes, on trouve fréquemment le même thème : « La peine de la détention prononcée par la loi a surtout pour objet de corriger les individus, c'est-à-dire de les rendre meilleurs, de les préparer par des épreuves plus ou moins longues, à reprendre leur place dans la société pour n'en plus abuser... Les moyens les plus sûrs de rendre les individus meilleurs sont le travail et l’instruction. » Celle-ci consiste non seulement à apprendre à lire et à calculer, mais aussi à réconcilier les condamnés « avec les idées d’ordre, de morale, de respect d’eux-mêmes et des autres » (Beugnot, préfet de Seine-Inférieure, arrêté de Frimaire, an X). Dans les rapports que Chaptal a demandés aux conseils généraux, plus d’une douzaine réclament des prisons où l’on puisse faire travailler les détenus.

pour un temps un long débat sur les moyens de rendre la prison efficace. Des programmes pour assurer le fonctionnement de la machine-prison258 : programmes de traitement pour les détenus ; modèles d’aménagement matériel, certains restant de purs projets comme ceux de Danjou, de Blouet, d’Harou-Romain, d’autres prenant corps dans des instructions (comme la circulaire du 9 août 1841 sur la construction des maisons d’arrêt), d’autres devenant de très réelles architectures, comme la Petite Roquette où fut organisé pour la première fois en France l’emprisonnement cellulaire.

À quoi il faut encore ajouter les publications plus ou moins directement issues de la prison et rédigées soit par des philanthropes, comme Appert, soit un peu plus tard par des « spécialistes » (ainsi les Annales de la Charité259), soit encore par des anciens détenus ; Pauvre Jacques à la fin de la Restauration, ou la Gazette de Sainte-Pélagie au début de la monarchie de Juillet260.

Il ne faut pas voir la prison comme une institution inerte que des mouvements de réforme auraient secouée par intervalles. La « théorie de la prison » a été son mode d’emploi constant plutôt que sa critique incidente — une de ses conditions de fonctionnement. La prison a toujours fait partie d’un champ actif où ont foisonné les projets, les réaménagements, les expériences, les discours théoriques, les témoignages, les enquêtes. Autour de l’institution carcérale, toute une prolixité, tout un zèle. La prison, région sombre et abandonnée ? Le seul fait qu’on n’ait pas cessé de le dire depuis près de deux siècles prouve-t-il qu’elle ne l’était pas ? En devenant punition légale, elle a lesté la vieille question juridico-politique du droit de punir de tous les problèmes, de toutes les agitations qui ont tourné autour des technologies correctives de l’individu.

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Des « institutions complètes et austères », disait Baltard261. La prison doit être un appareil disciplinaire exhaustif. En plusieurs sens : elle doit prendre en charge tous les aspects de l’individu, son dressage physique, son aptitude au travail, sa conduite quotidienne, son attitude morale, ses dispositions ; la prison, beaucoup plus que l’école, l’atelier ou l’armée, qui impliquent toujours une certaine spécialisation, est « omni-disciplinaire ». De plus la prison est sans extérieur ni lacune ; elle ne s’interrompt pas, sauf sa tâche totalement achevée ; son action sur l’individu doit être ininterrompue : discipline incessante. Enfin elle donne un pouvoir presque total sur les détenus ; elle a ses mécanismes internes de répression et de châtiment : discipline despotique. Elle porte à leur intensité la plus forte toutes les procédures qu’on trouve dans les autres dispositifs de discipline. Il faut qu’elle soit la machinerie la plus puissante pour imposer une nouvelle forme à l’individu perverti ; son mode d’action, c’est la contrainte d’une éducation totale : « En prison le gouvernement peut disposer de la liberté de la personne et du temps du détenu ; dès lors, on conçoit la puissance de l’éducation qui, non seulement dans un jour, mais dans la succession des jours et même des années peut régler pour l’homme le temps de veille et de sommeil, de l’activité et du repos, le nombre et la durée des repas, la qualité et la ration des aliments, la nature et le produit du travail, le temps de la prière, l’usage de la parole et pour ainsi dire jusqu’à celui de la pensée, cette éducation qui, dans les simples et courts trajets du réfectoire à l’atelier, de l'atelier à la cellule, règle les mouvements du corps et jusque dans les moments de repos détermine l’emploi du temps, cette éducation, en un mot, qui se met en possession de l’homme tout entier, de toutes les facultés physiques et morales qui sont en lui et du temps où il est lui-même '. » Ce « réformatoire » intégral prescrit un recodage de l’existence bien différent de la pure privation juridique de liberté et bien différent aussi de la simple mécanique des représentations à laquelle songeaient les réformateurs à l’époque de l’idéologie.

1. Premier principe, l’isolement. Isolement du condamné par rapport au monde extérieur, à tout ce qui a motivé l’infraction, aux complicités qui l’ont facilitée. Isolement des détenus les uns par rapport aux autres. Non seulement la peine doit être individuelle, mais aussi individualisante. Et cela de deux façons. D’abord la prison doit être conçue de manière à effacer d’elle-même les conséquences néfastes qu’elle appelle en réunissant dans un même lieu des condamnés très différents : étouffer les complots et les révoltes qui peuvent se former, empêcher que se forment des complicités futures ou que naissent des possibilités de chantage (le jour où les détenus se retrouvent libres), faire obstacle à l’immoralité de tant d’« associations mystérieuses ». Bref, que la prison ne forme pas à partir des malfaiteurs qu’elle rassemble une population homogène et solidaire : « Il existe en ce moment parmi nous une société organisée de criminels... Ils forment une petite nation au sein de la grande. Presque tous ces hommes se sont connus dans les prisons ou s’y retrouvent. C’est cette société dont il s’agit aujourd’hui de disperser les membres262. » En outre, la solitude doit être un instrument positif de réforme. Par la réflexion qu’elle suscite, et le remords qui ne peut pas manquer de survenir : « Jeté dans la solitude le condamné réfléchit. Placé seul en présence de son crime, il apprend à le haïr, et si son âme n’est pas encore blasée par le mal, c’est dans l’isolement que le remords viendra l’assaillir263. » Par le fait aussi que la solitude assure une sorte d’autorégulation de la peine, et permet comme une individualisation spontanée du châtiment : plus le condamné est capable de réfléchir, plus il a été coupable de commettre son crime ; mais plus aussi le remords sera vif, et la solitude douloureuse ; en revanche, lorsqu’il se sera profondément repenti, et amendé sans la moindre dissimulation, la solitude ne lui pèsera plus : « Ainsi selon cette admirable discipline, chaque intelligence et chaque moralité portent en elles-mêmes le principe et la mesure d’une répression dont l’erreur et la faillibilité humaine ne sauraient altérer la certitude et l’invariable équité... N’est-ce pas en vérité comme le sceau d’une justice divine et providentielle264 ? » Enfin, et peut-être surtout, l’isolement des condamnés garantit qu’on peut exercer sur eux, avec le maximum d’intensité, un pouvoir qui ne sera balancé par aucune autre influence ; la solitude est la condition première de la soumission totale : « Qu’on se figure », disait Charles Lucas, évoquant le rôle du directeur, de l’instituteur, de l’aumônier, et des « personnes charitables » sur le détenu isolé, « qu’on se figure la puissance de la parole humaine intervenant au milieu de la terrible discipline du silence pour parler au cœur, à l’âme, à la personne humaine265 ». L’isolement assure le tête-à-tête du détenu et du pouvoir qui s’exerce sur lui.

C’est en ce point que se situe la discussion sur les deux systèmes américains d’emprisonnement, celui d'Auburn et celui de Philadelphie. En fait, cette discussion qui occupe une si large surface266 ne concerne que la mise en œuvre d’un isolement, admis par tous,

Le modèle d’Auburn prescrit la cellule individuelle pendant la nuit, le travail et les repas en commun, mais sous la règle du silence absolu, les détenus ne pouvant parler qu’aux gardiens, avec leur permission et à voix basse. Référence claire au modèle monastique ; référence aussi à la discipline d’atelier. La prison doit être un microcosme d’une société parfaite où les individus sont isolés dans leur existence morale, mais où leur réunion s’effectue dans un encadrement hiérarchique strict, sans relation latérale, la communication ne pouvant se faire que dans le sens de la verticale. Avantage du système aubumien selon ses partisans : c’est une répétition de la société elle-même. La contrainte y est assurée par des moyens matériels mais surtout par une règle qu’il faut apprendre à respecter et qui est garantie par une surveillance et des punitions. Plutôt que de tenir les condamnés « sous les verrous comme la bête féroce dans sa cage », il faut les réunir aux autres, « les faire participer en commun à des exercices utiles, les astreindre en commun à de bonnes habitudes, en prévenant la contagion morale par une surveillance active, en maintenant le recueillement par la règle du silence » ; cette règle habitue le détenu à « considérer la loi comme un précepte sacré dont l’infraction entraîne un mal juste et légitime' ». Ainsi ce jeu de l’isolement, de la réunion sans communication, et de la loi garantie par un contrôle ininterrompu, doit requalifier le criminel comme individu social : il le dresse à une « activité utile et résignée267 » ; il lui restitue « des habitudes de sociabilité268 ».

Dans l’isolement absolu — comme à Philadelphie — la requalification du criminel n’est pas demandée à l’exercice d’une loi commune, mais au rapport de l’individu à sa propre conscience et à ce qui peut l’éclairer de l’intérieur269. « Seul dans sa cellule le détenu est livré à lui-même ; dans le silence de ses passions et du monde qui l’entoure, il descend dans sa conscience, il l’interroge et sent en lui se réveiller le sentiment moral qui ne périt jamais entièrement dans le cœur de l’homme270. » Ce n’est donc pas un respect extérieur pour la loi ou la seule crainte de la punition qui va agir sur le détenu, mais bien le travail même de la conscience. Plutôt une soumission profonde qu’un dressage superficiel ; un changement de « moralité » et non pas d’attitude. Dans la prison pênnsylvanienne, les seules opérations de la correction sont la conscience et l’architecture muette à laquelle elle se heurte. A Cherry Hill, « les murs sont la punition du crime ; la cellule met le détenu en présence de lui-même ; il est forcé d’entendre sa conscience ». De là le fait que le travail y est plutôt une consolation qu’une obligation ; que les surveillants n’ont pas à exercer une contrainte qui est assurée par la matérialité des choses, et que leur autorité, par conséquent, peut être acceptée ; « À chaque visite, quelques paroles bienveillantes coulent de cette bouche honnête et portent au cœur du détenu, avec la reconnaissance, l’espoir et la consolation ; il aime son gardien ; et il l’aime parce que celui-ci est doux et compatissant. Les murs sont terribles et l’homme est bon '. » Dans cette cellule fermée, sépulcre provisoire, les mythes de la résurrection prennent corps facilement. Après la nuit et le silence, la vie régénérée. Auburn, c’était la société elle-même reconduite dans ses vigueurs essentielles. Cherry Hill, la vie anéantie et recommencée. Le catholicisme récupère vite dans ses discours cette technique quaker. « Je ne vois dans votre cellule qu’un affreux sépulcre, dans lequel à la place des vers, les remords et le désespoir s’avancent pour vous ronger et faire de votre existence un enfer anticipé. Mais... ce qui n'est pour un prisonnier irréligieux qu’un tombeau, qu’un ossuaire repoussant devient, pour le détenu sincèrement chrétien, le berceau même de la bienheureuse immortalité2. »

Sur l’opposition entre ces deux modèles, toute une série de conflits différents est venue se brancher ; religieux (la conversion doit-elle être la pièce principale de la correction ?), médicaux (l’isolement complet rend-il fou ?), économiques (où est le moindre coût ?), architecturaux et administratifs

1.    Abel Blouet, Projet de prisons cellulaires, 1843.

2.    Abbé Petigny, Allocution adressée aux prisonniers, à l'occasion de l’inauguration des bâtiments cellulaires de la prison de Versailles. Cf., quelques années après, dans Monte-Cristo, une version très nettement ehristologique de la résurrection après incarcération ; mais il s’agit alors, non pas d'apprendre en prison la docilité aux lois, mais d'acquérir par un savoir secret le pouvoir de faire justice par-delà l'injustice des magistrats.

(quelle forme garantit la meilleure surveillance ?). D’où, sans doute, la longueur de la polémique. Mais au cœur des discussions, et les rendant possibles, ce premier objectif de l’action carcérale : l’individualisation coercitive, par la rupture de toute relation qui ne serait pas contrôlée par le pouvoir ou ordonnée selon la hiérarchie.

2. « Le travail alternant avec les repas accompagne le détenu jusqu’à la prière du soir ; alors un nouveau sommeil lui donne un repos agréable que ne viennent point troubler les fantômes d’une imagination déréglée. Ainsi s’écoulent six jours de la semaine. Ils sont suivis d'une journée exclusivement consacrée à la prière, à l’instruction et à des méditations salutaires. C’est ainsi que se succèdent et viennent se relever les semaines, les mois, les années ; ainsi le prisonnier qui à son entrée dans l’établissement était un homme inconstant ou ne mettant de conviction que dans son irrégularité, cherchant à détruire son existence par la variété de ses vices, devient peu à peu par la force d’une habitude d’abord purement extérieure, mais bientôt transformée en une seconde nature, si familiarisé avec le travail et les jouissances qui en découlent que, pour peu qu’une instruction sage ait ouvert son âme au repentir, on pourra l'exposer avec plus de confiance aux tentations, que viendra lui rendre le recouvrement de la liberté271. » Le travail est défini, avec l’isolement, comme un agent de la transformation carcérale. Et cela, dès le code de 1808 : « Si la peine infligée par la loi a pour but la réparation du crime, elle veut aussi l’amendement du coupable, et ce double but se trouvera rempli si le malfaiteur est arraché à cette oisiveté funeste qui, l’ayant jeté dans la prison viendrait l’y retrouver encore et s’en saisir pour le conduire au dernier degré de la dépravation272. » Le travail n’est ni une addition ni un correctif au régime de la détention : qu’il s’agisse des travaux forcés, de la réclusion, de l’emprisonnement, il est conçu, par le législateur lui-même, comme devant l’accompagner de toute nécessité. Mais d’une nécessité justement qui n’est pas celle dont parlaient les réformateurs du XVIIIe siècle, quand ils voulaient en faire soit un exemple pour le public, soit une réparation utile pour la société. Dans le régime carcéral le lien du travail et de la punition est d’un autre type.

Plusieurs polémiques qui ont eu lieu sous la Restauration ou la monarchie de Juillet éclairent la fonction qu’on prête au travail pénal. Discussion d’abord sur le salaire. Le travail des détenus était rémunéré en France. Problème : si une rétribution récompense le travail en prison, c’est que celui-ci ne fait pas réellement partie de la peine ; et le détenu peut donc le refuser. De plus le bénéfice récompense l’habileté de l’ouvrier et non pas l’amendement du coupable : « Les plus mauvais sujets sont presque partout les plus habiles ouvriers ; ils sont les plus rétribués, conséquemment les plus intempérants et les moins aptes au repentir273. » La discussion qui n’a jamais été tout à fait éteinte reprend et avec une grande vivacité vers les années 1840-1845 ; époque de crise économique, époque d’agitation ouvrière, époque aussi où commence à se cristalliser l’opposition de l’ouvrier et du délinquant274. Il y a des grèves contre les ateliers de prison : quand un gantier de Chaumont obtient d’organiser un atelier à Clairvaux, les ouvriers protestent, déclarent que leur travail est déshonoré, occupent la manufacture et forcent le patron à renoncer à son projet275. Il y a aussi toute une campagne de presse dans les journaux ouvriers : sur le thème que le gouvernement favorise le travail pénal pour faire baisser les salaires « libres » ; sur le thème que les inconvénients de ces ateliers de prison sont plus sensibles encore pour les femmes auxquelles ils retirent leur travail, qu’ils poussent à la prostitution, donc à la prison, où ces mêmes femmes, qui ne pouvaient plus travailler quand elles étaient libres, viennent alors faire concurrence à celles qui ont encore de l’ouvrage276 ; sur le thème qu’on réserve aux détenus les travaux les plus sûrs — « les voleurs exécutent très chaudement et à l’abri les travaux de la chapellerie et de l’ébénisterie », alors que le chapelier réduit au chômage doit aller « à l’abattoir humain fabriquer du blanc de céruse à 2 francs par jour277 » ; sur le thème que la philanthropie prend le plus grand soin des conditions de travail des détenus, mais néglige celles de l’ouvrier libre : « Nous sommes certains que si les prisonniers travaillaient le mercure par exemple, la science serait bien plus prompte qu’elle ne l’est à trouver les moyens de préserver les travailleurs du danger de ses émanations : "Ces pauvres condamnés !” dirait celui qui parle à peine des ouvriers doreurs. Que voulez-vous, il faut avoir tué ou volé pour attirer la compassion ou l’intérêt. » Sur le thème surtout que si la prison tend à devenir un atelier, on aura vite fait d’y envoyer les mendiants et les chômeurs, reconstituant ainsi les vieux hôpitaux généraux de France ou les workhouses d’Angleterre278. Il y a eu encore, surtout après le vote de la loi de 1844, des pétitions et des lettres — une pétition est rejetée par la Chambre de Paris, qui « a trouvé inhumain qu’on proposât d’appliquer des assassins, des meurtriers, des voleurs, à des travaux qui sont aujourd’hui le lot de quelques milliers d’ouvriers » ; « La Chambre nous a préféré Barrabas279 » ; des ouvriers typographes envoient une lettre au ministre quand ils apprennent qu’on a installé une imprimerie à la Centrale de Melun : « Vous avez à décider entre des réprouvés justement frappés par la loi, et des citoyens qui sacrifient leurs jours, dans l’abnégation et la probité, à l'existence de leurs familles autant qu’à la richesse de leur patrie280. »

Or à toute cette campagne les réponses données par le gouvernement et l’administration sont très constantes. Le travail pénal ne peut pas être critiqué en raison d’un chômage qu’il provoquerait : par son peu d’étendue, son faible rendement, il ne peut pas avoir d’incidence générale sur l’économie. Ce n’est pas comme activité de production qu’il est intrinsèquement utile, mais par les effets qu’il prend dans la mécanique humaine. Il est un principe d’ordre et de régularité ; par les exigences qui lui sont propres, il véhicule, d’une manière insensible, les formes d’un pouvoir rigoureux ; il plie les corps à des mouvements réguliers, il exclut l’agitation et la distraction, il impose une hiérarchie et une surveillance qui sont d’autant mieux acceptées, et qui s’inscriront d'autant plus profondément dans le comportement des condamnés, qu’elles font partie de sa logique : avec le travail « la règle s’introduit dans une prison, elle y règne sans effort, sans l’emploi d’aucun moyen répressif et violent. En occupant le détenu, on lui donne des habitudes d’ordre et d’obéissance ; on le rend diligent et actif, de paresseux qu’il était... avec le temps, il trouve dans le mouvement régulier de la maison, dans les travaux manuels auxquels on l’a assujetti... un remède certain contre les écarts de son imagination281 ». Le travail pénal doit être conçu comme étant par lui-même une machinerie qui transforme le détenu violent, agité, irréfléchi en une pièce qui joue son rôle avec une parfaite régularité. La prison n’est pas un atelier ; elle est, il faut qu’elle soit en elle-même une machine dont les détenus-ouvriers sont à la fois les rouages et les produits ; elle les « occupe » et cela « continuellement fût-ce dans l’unique but de remplir leurs moments. Lorsque le corps s’agite, lorsque l’esprit s’applique à un objet déterminé, les idées importunes s’éloignent, le calme renaît dans l’âme282 ». Si, au bout du compte, le travail de la prison a un effet économique, c’est en produisant des individus mécanisés selon les normes générales d’une société industrielle : « Le travail est la providence des peuples modernes ; il leur tient lieu de morale, remplit le vide des croyances et passe pour le principe de tout bien. Le travail devait être la religion des prisons. À une société-machine, il fallait des moyens de réforme purement mécaniques283. » Fabrication d’individus-machines mais aussi de prolétaires ; en effet, lorsqu’on n’a que « les bras pour tout bien », on ne peut vivre que « du produit de son travail, par l’exercice d’une profession, ou du produit du travail des autres, par le métier du vol » ; or si la prison ne contraignait pas les malfaiteurs au travail, elle reconduirait dans son institution même et par le biais de la fiscalité, ce prélèvement des uns sur le travail des autres : « La question de l’oisiveté est la même que dans la société ; c’est du travail des autres qu’il faut que vivent les détenus, s’ils n'existent pas du leur284. » Le travail par lequel le condamné subvient à ses propres besoins requalifie le voleur en ouvrier docile. Et c’est là qu’intervient l’utilité d’une rétribution pour le travail pénal ; elle impose au détenu la forme « morale » du salaire comme condition de son existence. Le salaire fait prendre « l’amour et l’habitude » du travail285 ; il donne à ces malfaiteurs qui ignorent la différence du mien et du tien, le sens de la propriété — de « celle qu’on a gagnée à la sueur de son front286 » ; il leur apprend aussi, à eux qui ont vécu dans la dissipation, ce qu’est la prévoyance, l’épargne, le calcul de l’avenir287 ; enfin en proposant une mesure du travail fait, il permet de traduire quantitativement le zèle du détenu et les progrès de son amendement288. Le salaire du travail pénal ne rétribue pas une production ; il fonctionne comme moteur et repère des transformations individuelles : une fiction juridique puisqu'il ne représente pas la « libre » cession d’une force de travail, mais un artifice qu’on suppose efficace dans les techniques de correction.

L’utilité du travail pénal ? Non pas un profit ; ni même la formation d’une habileté utile ; mais la constitution d’un rapport de pouvoir, d’une forme économique vide, d’un schéma de la soumission individuelle et de son ajustement à un appareil de production.

Image parfaite du travail de prison : l’atelier des femmes à Clairvaux ; l’exactitude silencieuse de la machinerie humaine y rejoint la rigueur réglementaire du couvent : « Dans une chaire, au-dessus de laquelle est un crucifix, une sœur est assise ; devant elle, et rangées sur deux lignes, les prisonnières s’acquittent de la tâche qui leur est imposée, et comme le travail à l’aiguille domine presque exclusivement, il en résulte que le silence le plus rigoureux est constamment maintenu... Il semble que dans ces salles tout respire la pénitence et l’expiation. On se reporte, comme par un mouvement spontané, vers le temps des vénérables habitudes de cette antique demeure ; on se rappelle ces pénitents volontaires qui s’y enfermaient pour dire adieu au monde289. »

3. Mais la prison excède la simple privation de liberté d’une manière plus importante. Elle tend à devenir un instrument de modulation de la peine : un appareil qui, à travers l’exécution de la sentence dont il est chargé, serait en droit d’en reprendre, au moins en partie, le principe. Bien sûr, ce « droit », l’institution carcérale ne l’a pas reçu au xixe siècle ni même encore au xxe, sauf sous une forme fragmentaire (par le biais des libérations conditionnelles, des semi-libertés, de l’organisation des centrales de réforme). Mais il faut noter qu’il a été réclamé très tôt par les responsables de l’administration pénitentiaire, comme la condition même d’un bon fonctionnement de la prison, et de son efficacité dans cette tâche d’amendement que la justice elle-même lui confie.

Ainsi pour la durée du châtiment : elle permet de quantifier exactement les peines, de les graduer selon les circonstances, et de donner au châtiment légal la forme plus ou moins explicite d’un salaire ; mais elle risque d’être sans valeur corrective, si elle est fixée une fois pour toutes, au niveau du jugement. La longueur de la peine ne doit pas mesurer la « valeur d’échange » de l’infraction ; elle doit s’ajuster à la transformation « utile » du détenu au cours de sa condamnation. Non pas un temps-mesure, mais un temps finalisé. Plutôt que la forme du salaire, la forme de l’opération. « De même que le médecin prudent cesse sa médication ou la continue selon que le malade est ou n’est pas arrivé à parfaite guérison, de même, dans la première de ces deux hypothèses, l’expiation devrait-elle cesser en présence de l'amendement complet du condamné ; car dans ce cas, toute détention est devenue inutile, et partant aussi inhumaine envers l’amendé que vainement onéreuse pour l’État290. » La juste durée de la peine doit donc varier non pas seulement avec l’acte et ses circonstances, mais avec la peine elle-même telle qu’elle se déroule concrètement. Ce qui revient à dire que si la peine doit être individualisée, ce n’est pas à partir de l’individu-infracteur, sujet juridique de son acte, auteur responsable du délit, mais à partir de l’individu puni, objet d’une matière contrôlée de transformation, l’individu en détention inséré dans l’appareil carcéral, modifié par lui ou réagissant à lui. « Il ne s’agit que de réformer le méchant. Une fois cette réforme opérée, le criminel doit rentrer dans la société291. »

La qualité et le contenu de la détention ne devraient pas être déterminés non plus par la seule nature de l'infraction. La gravité juridique d’un crime n’a pas du tout valeur de signe univoque pour le caractère corrigible ou non du condamné. En particulier la distinction crime-délit, à laquelle le code a fait correspondre la distinction entre prison et réclusion ou travaux forcés, n’est pas opératoire en termes d’amendement. C’est l’avis presque général formulé par les directeurs de maisons centrales, lors d’une enquête faite par le ministère en 1836 : « Les correctionnels en général sont les plus vicieux... Parmi les criminels, il se rencontre beaucoup d’hommes qui ont succombé à la violence de leurs passions et aux besoins d’une nombreuse famille. » « La conduite des criminels est bien meilleure que celle des correctionnels ; les premiers sont plus soumis, plus laborieux que les derniers qui sont en général filous, débauchés, paresseux292. » D’où l’idée que la rigueur punitive ne doit pas être en proportion directe de l’importance pénale de l’acte condamné. Ni déterminée une fois pour toutes.

Opération correctrice, l’emprisonnement a ses exigences et ses péripéties propres. Ce sont ses effets qui doivent déterminer ses étapes, ses aggravations temporaires, ses allègements successifs ; ce que Charles Lucas appelait « le classement mobile des moralités ». Le système progressif appliqué à Genève depuis 1825293 fut souvent réclamé en France. Sous la forme, par exemple, des trois quartiers ; celui d’épreuve pour la généralité des détenus, le quartier de punition, et le quartier de récompense pour ceux qui sont sur la voie de l’amélioration294. Ou sous la forme des quatre phases ; période d’intimidation (privation de travail et de toute relation intérieure ou extérieure) ; période de travail (isolement mais travail qui après la phase d'oisiveté forcée serait accueilli comme un bienfait) ; régime de moralisation (« conférences » plus ou moins fréquentes avec les directeurs et les visiteurs officiels) ; période de travail en commun295. Si le principe de la peine est bien une décision de justice, sa gestion, sa qualité et ses rigueurs doivent relever d’un mécanisme autonome qui contrôle les effets de la punition à l’intérieur même de l’appareil qui les produit. Tout un régime de punitions et de récompenses qui n’est pas simplement une manière de faire respecter le règlement de la prison, mais de rendre effective l’action de la prison sur les détenus. Cela, il arrive que l’autorité judiciaire en convienne elle-même : « Il ne faut pas, disait la Cour de cassation, consultée à propos du projet de loi sur les prisons, s'étonner de l’idée d’accorder des récompenses qui pourront consister soit dans une plus grande part de pécule, soit dans un meilleur régime alimentaire, soit même dans des abréviations de peine. Si quelque chose peut réveiller dans l’esprit des condamnés les notions de bien et de mal, les amener à des réflexions morales et les relever quelque peu à leurs propres yeux, c’est la possibilité d’atteindre à quelques récompenses296. »

Et pour toutes ces procédures qui rectifient la peine, à mesure qu’elle se déroule, il faut admettre que les instances judiciaires ne peuvent avoir d’autorité immédiate. Il s’agit en effet de mesures qui par définition ne sauraient intervenir qu’après le jugement et ne peuvent porter que sur autre chose que les infractions. Indispensable autonomie par conséquent du personnel qui gère la détention quand il s’agit d’individualiser et de varier l’application de la peine : des surveillants, un directeur d’établissement, un aumônier ou un instituteur sont mieux capables d’exercer cette fonction corrective que les détenteurs du pouvoir pénal. C'est leur jugement (entendu comme constatation, diagnostic, caractérisation, précision, classement différentiel) et non plus un verdict en forme d’assignation de culpabilité, qui doit servir de support à cette modulation interne de la peine — à son allègement ou même à son interruption. Quand Bonneville en 1846 présenta son projet de liberté conditionnelle, il la définit comme « le droit qu’aurait l’administration, sur l’avis préalable de l’autorité judiciaire, de mettre en liberté provisoire après un temps suffisant d'expiation et moyennant certaines conditions, le condamné complètement amendé, sauf à le réintégrer à la prison, à la moindre plainte fondée297 ». Tout cet « arbitraire » qui, dans l’ancien régime pénal, permettait aux juges de moduler la peine et aux princes d’y mettre fin éventuellement, tout cet arbitraire que les codes modernes ont retiré au pouvoir judiciaire, on le voit se reconstituer, progressivement, du côté du pouvoir qui gère et contrôle la punition. Souveraineté savante du gardien : « Véritable magistrat appelé à régner souverainement dans la maison... et qui doit pour ne pas être au-dessous de sa mission unir à la vertu la plus éminente une science profonde des hommes298 ».

Et on en arrive, formulé en clair par Charles Lucas, à un principe que bien peu de juristes oseraient aujourd’hui admettre sans réticence bien qu’il marque la ligne de pente essentielle du fonctionnement pénal moderne ; appelons-le la Déclaration d’indépendance carcérale : on y revendique le droit d’être un pouvoir qui a non seulement son autonomie administrative, mais comme une part de la souveraineté punitive. Cette affirmation des droits de la prison pose en principe : que le jugement criminel est une unité arbitraire ; qu’il faut la décomposer ; que les rédacteurs des codes ont eu raison déjà de distinguer le niveau législatif (qui classe les actes et leur affecte des peines), et le niveau du jugement (qui porte les sentences) ; que la tâche aujourd’hui est d’analyser à son tour ce dernier niveau ; qu’il faut y distinguer ce qui est proprement judiciaire (apprécier moins les actes que les agents, mesurer « les intentionalités qui donnent aux actes humains autant de moralités différentes », et donc rectifier s’il le peut les évaluations du législateur) ; et donner son autonomie au « jugement pénitentiaire », qui est peut-être le plus important ; par rapport à lui l’évaluation du tribunal n’est qu’une « manière de préjuger », car la moralité de l’agent ne peut être appréciée « qu’à l’épreuve. Le juge a donc besoin à son tour d’un contrôle nécessaire et rectificatif de ses évaluations ; et ce contrôle, c’est celui que doit fournir la prison pénitentiaire299 ».

On peut donc parler d’un excès ou d’une série d’excès de l’emprisonnement par rapport à la détention légale — du « carcéral » par rapport au « judiciaire ». Or cet excès se constate très tôt, dès la naissance de la prison, soit sous la forme de pratiques réelles, soit sous la forme de projets. Il n’est pas venu, ensuite, comme un effet second. La grande machinerie carcérale est liée au fonctionnement même de la prison. On peut bien voir le signe de cette autonomie dans les violences « inutiles » des gardiens ou dans le despotisme d’une administration qui a les privilèges du lieu clos. Sa racine est ailleurs : dans le fait justement qu’on demande à la prison d’être « utile », dans le fait que la privation de liberté

— ce prélèvement juridique sur un bien idéal — a dû, dès le

départ, exercer un rôle technique positif, opérer des transformations sur les individus. Et pour cette opération l’appareil carcéral a eu recours à trois grands schémas : le schéma politico-moral de l’isolement individuel et de la hiérarchie ; le modèle économique de la force appliquée à un travail obligatoire ; le modèle technico-médical de la guérison et de la normalisation. La cellule, l’atelier, l’hôpital. La marge par laquelle la prison excède la détention est remplie en fait par des techniques de type disciplinaire. Et ce supplément disciplinaire par rapport au juridique, c’est cela, en somme, qui s'est appelé le « pénitentiaire ».

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Cet ajout n’a pas été accepté sans problème. Question qui fut d’abord de principe : la peine ne doit être rien de plus que la privation de liberté ; comme nos actuels gouvernants, Decazes le disait, mais avec l’éclat de son langage : « La loi doit suivre le coupable dans la prison où elle l’a conduit '. » Mais très vite — et c’est un fait caractéristique — ces débats deviendront bataille pour s’approprier le contrôle de ce « supplément » pénitentiaire ; les juges demanderont droit de regard sur les mécanismes carcéraux : « La moralisation des détenus exige de nombreux coopérateurs ; ce n’est que par des visites d’inspection, des commissions de surveillance, des sociétés de patronage qu’elle peut s’accomplir. Il lui faut donc des auxiliaires et c’est à la magistrature de les lui fournir2. » Dès cette époque, l’ordre pénitentiaire avait acquis assez de consistance pour qu’on puisse chercher non à le défaire, mais à le prendre en charge. Voici donc le juge saisi par le désir de la prison. En naîtra, un siècle après, un enfant bâtard, et pourtant difforme : le juge de l’application des peines.

Mais si le pénitentiaire, dans son « excès » par rapport à la détention, a pu de fait s'imposer, bien plus, piéger toute la justice pénale et enfermer les juges eux-mêmes, c’est qu’il a

1.    E. Decazes, « Rapport au Roi sur les prisons », Le Moniteur, 11 avril 1819.

2.    Vivien, in G. Ferrus, Des prisonniers, 18.50, p. VÏII. Une ordonnance de 1847 avait créé les commissions de surveillance.

pu introduire la justice criminelle dans des relations de savoir qui sont devenues maintenant pour elle son labyrinthe infini.

La prison, lieu d'exécution de la peine, est en même temps lieu d’observation des individus punis. En deux sens. Surveillance bien sûr. Mais connaissance aussi de chaque détenu, de sa conduite, de ses dispositions profondes, de sa progressive amélioration ; les prisons doivent être conçues comme un lieu de formation pour un savoir clinique sur les condamnés ; « le système pénitentiaire ne peut pas être une conception a priori ; c’est une induction de l’état social. Il en est des maladies morales ainsi que des accidents de la santé où le traitement dépend du siège et de la direction du mal300 ». Ce qui implique deux dispositifs essentiels. Il faut que le prisonnier puisse être tenu sous un regard permanent ; il faut que soient enregistrées et comptabilisées toutes les notations qu’on peut prendre sur eux. Le thème du Panopticon — à la fois surveillance et observation, sûreté et savoir, individualisation et totalisation, isolement et transparence — a trouvé dans la prison son lieu privilégié de réalisation. S’il est vrai que les procédures panoptiques, comme formes concrètes d’exercice du pouvoir, ont eu, au moins à l’état dispersé, une très large diffusion, ce n’est guère que dans les institutions pénitentiaires que l’utopie de Bentham a pu d’un bloc prendre une forme matérielle. Le Panoptique est devenu autour des années 1830-1840 le programme architectural de la plupart des projets de prison. C’était la manière la plus directe de traduire « dans la pierre l’intelligence de la discipline301 » ; de rendre l’architecture transparente à la gestion du pouvoir302 ; de permettre qu’à la force ou aux contraintes violentes on substitue l’efficacité douce d’une surveillance sans faille ; d’ordonner l’espace à la récente humanisation des codes et à la nouvelle théorie pénitentiaire : « L’autorité d’une part, et l’architecte de l’autre ont donc à savoir si les prisons doivent être combinées dans le sens de l’adoucissement des peines ou dans un système d’amendement des coupables et en conformité d’une législation qui, remontant vers l’origine des vices du peuple, devient un principe régénérateur des vertus qu’il doit pratiquer303. »

Au total constituer une prison-machine304 avec une cellule de visibilité où le détenu se trouvera pris comme « dans la maison de verre du philosophe grec305 » et un point central d’où un regard permanent puisse contrôler à la fois les prisonniers et le personnel. Autour de ces deux exigences, plusieurs variations possibles : le Panoptique benthamien sous sa forme stricte, ou le demi-cercle, ou le plan en croix, ou la disposition en étoile306. Au milieu de toutes ces discussions, le ministre de l’intérieur en 1841 rappelle les principes fondamentaux : « La salle centrale d’inspection est le pivot du système. Sans point central d’inspection, la surveillance cesse d’être assurée, continue et générale ; car il est impossible d’avoir une entière confiance dans l’activité, le zèle et l’intelligence du préposé qui surveille immédiatement les cellules... L’architecte doit donc porter toute son attention sur cet objet ; il y a là à la fois une question de discipline et d’économie. Plus la surveillance sera exacte et facile, moins il sera besoin de chercher dans la force des bâtiments des garanties contre les tentatives d’évasion et contre les communications des détenus entre eux. Or, la surveillance sera parfaite si d’une salle centrale le directeur ou le préposé en chef sans changer de place voit sans être vu non seulement l’entrée de toutes les cellules et même l’intérieur du plus grand nombre de cellules quand la porte pleine est ouverte, mais encore les surveillants préposés à la garde des prisonniers à tous les étages... Avec la formule des prisons circulaires ou semi-circulaires, il paraîtrait possible de voir d’un centre unique tous les prisonniers dans leurs cellules, et les gardiens dans les galeries de surveillance307. »

Mais le Panoptique pénitentiaire, c’est aussi un système de documentation individualisant et permanent. L’année même où l’on recommandait les variantes du schéma benthamien pour construire les prisons, on rendait obligatoire le système du « compte moral » : bulletin individuel d’un modèle uniforme dans toutes les prisons et sur lequel le directeur ou le gardien-chef, l’aumônier, l’instituteur sont appelés à inscrire leurs observations à propos de chaque détenu : « C’est en quelque sorte le vade-mecum de l’administration de la prison qui la rend à même d’apprécier chaque cas, chaque circonstance, et de s’éclairer par suite sur le traitement à appliquer à chaque prisonnier individuellement308. » Bien d’autres systèmes d’enregistrement, beaucoup plus complets, ont été projetés ou essayés309. Il s’agit de toute façon de faire de la prison un lieu de constitution d’un savoir qui doit servir de principe régulateur pour l’exercice de la pratique pénitentiaire. La prison n’a pas seulement à connaître la décision des juges et à l’appliquer en fonction des règlements établis : elle a à prélever en permanence sur le détenu un savoir qui permettra de transformer la mesure pénale en une opération pénitentiaire ; qui fera de la peine rendue nécessaire par l’infraction une modification du détenu, utile pour la société. L’autonomie du régime carcéral et le savoir qu’elle rend possible permettent de multiplier cette utilité de la peine que le code avait placée au principe de sa philosophie punitive : « Quant au directeur, il ne peut perdre de vue aucun détenu, parce que dans quelque quartier que se trouve le détenu, soit qu’il y entre, soit qu’il en sorte, soit qu’il y reste, le directeur est également tenu de justifier les motifs de son maintien dans telle classe ou de son passage dans telle autre. C’est un véritable comptable. Chaque détenu est pour lui, dans la sphère de l’éducation individuelle un capital placé à intérêt pénitentiaire310. » La pratique pénitentiaire, technologie savante, rentabilise le capital investi dans le système pénal et la construction des lourdes prisons.

Corrélativement le délinquant devient individu à connaître. Cette exigence de savoir ne s’est pas insérée, en première instance, dans l’acte judiciaire lui-même, pour mieux fonder la sentence et pour déterminer en vérité la mesure de la culpabilité. C'est comme condamné, et à titre de point d’application pour des mécanismes punitifs que l’infracteur s’est constitué comme objet de savoir possible.

Mais cela implique que l’appareil pénitentiaire, avec tout le programme technologique dont il s’accompagne, effectue une curieuse substitution : des mains de la justice, il reçoit bien un condamné ; mais ce sur quoi il doit s'appliquer, ce n’est pas l’infraction bien sûr, ni même exactement l'infracteur, mais un objet un peu différent, et défini par des variables qui au moins au départ n’étaient pas prises en compte dans la sentence, car elles n’étaient pertinentes que pour une technologie corrective. Ce personnage autre, que l’appareil pénitentiaire substitue à l’infracteur condamné, c’est le délinquant.

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Le délinquant se distingue de l’infracteur par le fait que c’est moins son acte que sa vie qui est pertinente pour le caractériser. L’opération pénitentiaire, si elle veut être une vraie rééducation, doit totaliser l’existence du délinquant, faire de la prison une sorte de théâtre artificiel et coercitif où il faut la reprendre de fond en comble. Le châtiment légal porte sur un acte ; la technique punitive sur une vie ; à elle par conséquent de reconstituer l’infime et le pire dans la forme du savoir ; à elle d’en modifier les effets ou d’en combler les lacunes, par une pratique contraignante. Connaissance de la biographie, et technique de l’existence redressée. L’observation du délinquant « doit remonter non seulement aux circonstances, mais aux causes de son crime ; les chercher dans l’histoire de sa vie, sous le triple point de vue de l’organisation, de la position sociale et de l’éducation, pour connaître et constater les dangereux penchants de la première, les fâcheuses prédispositions de la seconde et les mauvais antécédents de la troisième. Cette enquête biographique est une partie essentielle de l’instruction judiciaire pour le classement des pénalités avant de devenir une condition du système pénitentiaire pour le classement des moralités. Elle doit accompagner le détenu du tribunal à la prison où l’office du directeur est non seulement d’en recueillir, mais d’en compléter, contrôler et rectifier les éléments pendant le cours de la détention311 ». Derrière l’infracteur auquel l’enquête des faits peut attribuer la responsabilité d’un délit, se profile le caractère délinquant dont une investigation biographique montre la'lente formation. L’introduction du « biographique » est importante dans l’histoire de la pénalité. Parce qu’il fait exister le « criminel » avant le crime et, à la limite, en dehors de lui. Et qu’à partir de là une causalité psychologique va, en doublant l’assignation juridique de responsabilité, en brouiller les effets. On entre alors dans le dédale « criminologique » dont on est bien loin aujourd'hui d’être sorti : toute cause qui, comme détermination, ne peut que diminuer la responsabilité, marque l’auteur de l’infraction d’une criminalité d’autant plus redoutable et qui demande des mesures pénitentiaires d’autant plus strictes. À mesure que la biographie du criminel double dans la pratique pénale l’analyse des circonstances, lorsqu’il s’agit de jauger le crime, on voit le discours pénal et le discours psychiatrique entremêler leurs frontières ; et là, en leur point de jonction, se forme cette notion de l’individu « dangereux » qui permet d’établir un réseau de causalité à l’échelle d’une biographie entière et de poser un verdict de punition-correction312.

Le délinquant se distingue aussi de l’infracteur en ceci qu’il n’est pas seulement l’auteur de son acte (auteur responsable en fonction de certains critères de la volonté libre et consciente), mais qu’il est lié à son délit partout un faisceau de fils complexes (instincts, pulsions, tendances, caractère). La technique pénitentiaire porte non pas sur la relation d’auteur mais sur l’affinité du criminel à son crime. Le délinquant, manifestation singulière d’un phénomène global de criminalité, se distribue en classes quasi naturelles, dotées chacune de ces caractères définis et relevant d’un traitement spécifique comme ce que Marquet-Wasselot appelait en 1841 l'Ethnographie des prisons : « Les condamnés sont... un autre peuple dans un même peuple : qui a ses habitudes, ses instincts, ses mœurs à part313. » On est encore là tout proche des descriptions « pittoresques » du monde des malfaiteurs

— vieille tradition qui remonte loin et qui reprend vigueur dans la première moitié du xixe siècle, au moment où la perception d’une autre forme de vie vient s’articuler sur celle d’une autre classe et d’une autre espèce humaine. Une zoologie des sous-espèces sociales, une ethnologie des civilisations de malfaiteurs, avec leurs rites et leur langue, s’esquissent sous une forme parodique. Mais s’y manifeste pourtant le travail de constitution d’une objectivité nouvelle où le criminel relève d’une typologie à la fois naturelle et déviante. La délinquance, écart pathologique de l’espèce humaine, peut s’analyser comme des syndromes morbides ou comme de grandes formes tératologiques. Avec la classification de Fer-rus, on a sans doute une des premières conversions de la vieille « ethnographie » du crime en une typologie systématique des délinquants. L’analyse est mince, à coup sûr, mais on y voit jouer de façon claire le principe que la délinquance doit se spécifier en fonction moins de la loi que de la norme. Trois types de condamnés : il y a ceux qui sont doués « de ressources intellectuelles supérieures à la moyenne d’intelligence que nous avons établie », mais qui sont rendus pervers soit par les « tendances de leur organisation » et une « prédisposition native » ; soit par une « logique pernicieuse », une « morale inique » ; une « dangereuse appréciation des devoirs sociaux ». Pour ceux-là il faudrait l’isolement de jour et de nuit, la promenade solitaire, et lorsqu’on est obligé de les mettre en contact avec les autres « un masque léger en toile métallique, dans le genre de ceux dont on fait usage pour la taille des pierres ou pour l’escrime ». La deuxième catégorie est faite de condamnés « vicieux, bornés, abrutis ou passifs qui sont entraînés au mal par indifférence pour la honte comme pour le bien, par lâcheté, par paresse pour ainsi dire et par défaut de résistance aux incitations mauvaises » ; le régime qui leur convient est moins celui de la répression que de l'éducation, et si possible de l’éducation mutuelle : isolement la nuit, travail en commun le jour, conversations permises pourvu qu’elles se fassent à haute voix, lectures en commun, suivies d’interrogations réciproques, elles-mêmes sanctionnées par des récompenses. Enfin, il y a les condamnés « ineptes ou incapables », qu’une « organisation incomplète rend impropres à toute occupation réclamant des efforts réfléchis et de la suite dans la volonté, qui se trouvent dès lors dans l’impossibilité de soutenir la concurrence du travail avec les ouvriers intelligents et qui n’ayant ni assez d’instruction pour connaître les devoirs sociaux, ni assez d’intelligence pour le comprendre et pour combattre leurs instincts personnels sont conduits au mal par leur incapacité même. Pour ceux-là, la solitude ne ferait qu’encourager leur inertie ; ils doivent donc vivre en commun, mais de manière à former des groupes peu nombreux, toujours stimulés par des occupations collectives, et soumis à une surveillance rigide314. » Ainsi se met progressivement en place une connaissance « positive » des délinquants et de leurs espèces, fort différente de la qualification juridique des délits et de leurs circonstances ; mais distincte aussi de la connaissance médicale qui permet de faire valoir la folie de l’individu et d’effacer par conséquent le caractère délictueux de l’acte. Ferrus énonce clairement le principe : « Les criminels considérés en masse sont rien moins que des fous ; il y aurait injustice envers ces derniers à les confondre avec des hommes sciemment pervers. » Il s’agit dans ce savoir nouveau de qualifier « scientifiquement » l’acte en tant que délit et surtout l’individu en tant que délinquant. La possibilité d’une criminologie est donnée.

Le corrélatif de la justice pénale, c’est bien sans doute l’infracteur, mais le corrélatif de l’appareil pénitentiaire, c’est quelqu’un d’autre ; c’est le délinquant, unité biographique, noyau de « dangerosité », représentant d'un type d’anomalie. Et s’il est vrai qu’à la détention privative de liberté qu’avait définie le droit, la prison a ajouté le « supplément » du pénitentiaire, celui-ci à son tour a introduit un personnage en trop, qui s’est glissé entre celui que la loi condamne et celui qui exécute cette loi. Là où a disparu le corps marqué, découpé, brûlé, anéanti du supplicié est apparu le corps du prisonnier, doublé de l’individualité du « délinquant », de la petite âme du criminel, que l’appareil même du châtiment a fabriquée comme point d’application du pouvoir de punir et comme objet de ce qui est appelé aujourd’hui encore la science pénitentiaire. On dit que la prison fabrique des délinquants ; c’est vrai qu'elle reconduit, presque fatalement, devant les tribunaux ceux qui lui ont été confiés. Mais elle les fabrique en cet autre sens qu’elle a introduit dans le jeu de la loi et de l’infraction, du juge et de l’infracteur, du condamné et du bourreau, la réalité incorporelle de la délinquance qui les lie les uns aux autres et, tous ensemble, depuis un siècle et demi, les prend au même piège.

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La technique pénitentiaire et l’homme délinquant sont en quelque sorte frères jumeaux. Ne pas croire que c’est la découverte du délinquant par une rationalité scientifique qui a appelé dans les vieilles prisons le raffinement des techniques pénitentiaires. Ne pas croire non plus que l’élaboration interne des méthodes pénitentiaires a fini par mettre en lumière l’existence « objective » d'une délinquance que l’abstraction et la raideur judiciaires ne pouvaient pas apercevoir. Elles sont apparues toutes deux ensemble et dans le prolongement l’une de l’autre comme un ensemble technologique qui forme et découpe l’objet auquel il applique ses instruments. Et c’est cette délinquance, formée dans les sous-sols de l’appareil judiciaire, à ce niveau des « basses œuvres » dont la justice détourne les yeux, par la honte qu’elle éprouve à punir ceux qu’elle condamne, c’est elle qui maintenant vient hanter les tribunaux sereins et la majesté des lois ; c’est elle qu’il faut connaître, apprécier, mesurer, diagnostiquer, traiter lorsqu'on porte des sentences, c’est elle maintenant, cette anomalie, cette déviation, ce sourd danger, cette maladie, cette forme d’existence, qu’il faut prendre en compte quand on récrit les Codes. La délinquance, c’est la vengeance de la pr.ison contre la justice. Revanche assez redoutable pour laisser le juge sans voix. Monte alors le ton des criminologues.

Mais il faut garder à l’esprit que la prison, figure concentrée et austère de toutes les disciplines, n’est pas un élément endogène dans le système pénal défini au tournant du xvme et xixe siècle. Le thème d’une société punitive et d’une sémio-technique générale de la punition qui a sous-tendu les Codes « idéologiques » — beccariens ou benthamiens — n’appelait pas l’usage universel de la prison. Cette prison vient d’ailleurs — des mécanismes propres à un pouvoir disciplinaire. Or, malgré cette hétérogénéité, les mécanismes et les effets de la prison ont diffusé tout au long de la justice criminelle moderne ; la délinquance et les délinquants l’ont parasitée tout entière. Il faudra chercher la raison de cette redoutable « efficacité » de la prison. Mais on peut déjà noter une chose : la justice pénale définie au xvme siècle par les réformateurs traçait deux lignes d’objectivation possibles du criminel, mais deux lignes divergentes : l’une, c’était la série des « monstres », moraux ou politiques, tombés hors du pacte social ; l’autre, c’était celle du sujet juridique requalifié par la punition. Or le « délinquant » permet justement de joindre les deux lignes et de constituer sous la caution de la médecine, de la psychologie ou de la criminologie, un individu dans lequel l’infracteur de la loi et l’objet d’une technique savante se superposent — à peu près. Que la greffe de la prison sur le système pénal n’ait pas entraîné de réaction violente de rejet est dû sans doute à beaucoup de raisons. L'une d'elles, c’est qu’en fabriquant de la délinquance, elle a donné à la justice criminelle un champ d’objets unitaire, authentifié par des « sciences » et qu’elle lui a ainsi permis de fonctionner sur un horizon général de « vérité ».

La prison, cette région la plus sombre dans l’appareil de justice, c’est le lieu où le pouvoir de punir, qui n’ose plus s’exercer à visage découvert, organise silencieusement un champ d’objectivité où le châtiment pourra fonctionner en plein jour comme thérapeutique et la sentence s’inscrire parmi les discours du savoir. On comprend que la justice ait adopté si facilement une prison qui n’avait point pourtant été la fille de ses pensées. Elle lui devait bien cette reconnaissance.