Chapitre II. Illégalismes et délinquance

Au regard de la loi, la détention peut bien être privation de liberté. L’emprisonnement qui l’assure a toujours comporté un projet technique. Le passage des supplices, avec leurs rituels éclatants, leur art mêlé de la cérémonie de la souffrance, à des peines de prisons enfouies dans des architectures massives et gardées par le secret des administrations, n’est pas le passage à une pénalité indifférenciée, abstraite et confuse ; c’est le passage d’un art de punir à un autre, non moins savant que lui. Mutation technique. De ce passage, un symptôme et un résumé : le remplacement, en 1837, de la chaîne des forçats par la voiture cellulaire.

La chaîne, tradition qui remontait à l’époque des galères, subsistait encore sous la monarchie de Juillet. L’importance qu’elle semble avoir prise comme spectacle au début du xixe siècle est liée peut-être au fait qu’elle joignait en une seule manifestation les deux modes de châtiment : le chemin vers la détention se déroulait comme un cérémonial de supplice 315. Les récits de la « dernière chaîne » — en fait, celles qui ont sillonné la France, l’été 1836 — et de ses scandales, permettent de retrouver ce fonctionnement, bien étranger aux règles de la « science pénitentiaire ». Au départ, un rituel d’échafaud ; c’est le scellement des colliers de fer et des chaînes, dans la cour de Bicêtre : le bagnard a la nuque renversée sur une enclume, comme contre un billot ; mais cette fois l’art du bourreau, en martelant, est de ne pas

écraser la tête — habileté inversée qui sait ne pas donner la mort. « La grande cour de Bicêtre étale les instruments du supplice : plusieurs rangées de chaînes avec leurs carcans. Les artoupans (chef de gardes), forgerons temporaires, disposent l’enclume et le marteau. À la grille du chemin de ronde, sont collées toutes ces têtes d’une expression morne ou hardie, et que l’opérateur va river. Plus haut à tous les étages de la prison on aperçoit des jambes et des bras pendants à travers les barreaux des cabanons, figurant un bazar de chair humaine ; ce sont les détenus qui viennent assister à la toilette de leurs camarades de la veille... Les voici dans l’attitude du sacrifice. Ils sont assis par terre, accouplés au hasard et selon la taille ; ces fers dont chacun d’eux doit porter 8 livres pour sa part pèsent sur leurs genoux. L’opérateur les passe en revue prenant la mesure des têtes et adaptant les énormes colliers, d’un pouce d’épaisseur. Pour river un carcan, le concours de trois bourreaux est nécessaire ; l’un supporte l’enclume, l’autre tient réunies les deux branches du collier de fer et préserve de ses deux bras étendus la tête du patient ; le troisième frappe à coups redoublés et aplatit le boulon sous son marteau massif. Chaque coup ébranle la tête et le corps... Au reste on ne songe pas au danger que la victime pourrait courir si le marteau déviait ; cette impression est nulle ou plutôt elle s’efface devant l’impression profonde d’horreur qu’on éprouve à contempler la créature de Dieu dans un tel abaissement316. » Puis c’est la dimension du spectacle public ; selon la Gazette des tribunaux, plus de 100 000 personnes regardent la chaîne partir de Paris le 19 juillet : « La descente de la Courtille au Mardi Gras... » L’ordre et la richesse viennent regarder passer de loin la grande tribu nomade qu’on a enchaînée, cette autre espèce, la « race distincte qui a le privilège de peupler les bagnes et les prisons317 ». Les spectateurs populaires, eux, comme au temps des supplices publics, poursuivent avec les condamnés leurs échanges ambigus d’injures, de menaces, d’encouragements, de coups, de signes de haine ou de complicité. Quelque chose de violent se soulève et ne cesse de courir tout au long de la procession : colère contre une justice trop sévère ou trop indulgente ; cris contre des criminels détestés ; mouvements en faveur des prisonniers qu’on connaît et qu’on salue ; affrontements avec la police : « Pendant tout le trajet parcouru depuis la barrière de Fontainebleau, des groupes de forcenés ont fait entendre des cris d’indignation contre Delacollonge : À bas l’abbé, disaient-ils, à bas cet homme exécrable ; on aurait dû en faire justice. Sans l’énergie et la fermeté de la garde municipale, il aurait pu se commettre de graves désordres. À Vaugirard, c’étaient les femmes qui étaient les plus furieuses. Elles criaient : À bas le mauvais prêtre ! À bas le monstre Delacollonge ! Les commissaires de police de Montrouge, de Vaugirard et plusieurs maires et adjoints de maires sont accourus l’écharpe déployée pour faire respecter l’arrêt de la justice. À peu de distance d’Issy, François apercevant M. Allard et les agents de la brigade lança sur eux son écuelle de bois. Alors on se rappela que la famille de quelques-uns des anciens camarades de ce condamné habitaient Ivry. Dès ce moment les inspecteurs du service s’échelonnèrent sur la route et suivirent de près la charrette des forçats. Ceux du cordon de Paris, sans exception, lancèrent chacun leur écuelle en bois à la tête des agents dont quelques-uns furent atteints. Dans ce moment, la foule éprouva une chaude alerte. On s’est jeté les uns sur les autres318. » Entre Bicêtre et Sèvres un nombre considérable de maisons auraient été pillées pendant le passage de la chaîne319.

Dans cette fête des condamnés qui partent, il y a un peu des rites du bouc émissaire qu’on frappe en le chassant, un peu de la fête des fous où se pratique l’inversion des rôles, une part des vieilles cérémonies d’échafaud où la vérité doit éclater au plein jour, une part aussi de ces spectacles populaires, où on vient reconnaître les personnages célèbres ou les types traditionnels : jeu de la vérité et de l’infamie, défilé de la notoriété et de la honte, invectives contre les coupables qu’on démasque, et, de l’autre côté, joyeux aveu des crimes. On cherche à retrouver le visage des criminels qui ont eu leur gloire ; des feuilles volantes rappellent les crimes de ceux qu’on voit passer ; les journaux, à l’avance, donnent leur nom et racontent leur vie ; parfois ils indiquent leur signalement, décrivent leur costume, pour que leur identité ne puisse pas échapper : programmes pour les spectateurs1. On vient aussi contempler des types de criminels, essayer de distinguer d’après le costume ou le visage la « profession » du condamné, s’il est assassin ou voleur : jeu des mascarades et des marionnettes, mais où se glisse aussi, pour des regards plus éduqués, comme une ethnographie empirique du crime. Des spectacles de tréteaux à la phrénologie de Gall, on met en œuvre, selon le milieu auquel on appartient, les sémiologies du crime dont on dispose : « Les physionomies sont aussi variées que les costumes : ici, une tête majestueuse, comme les figures de Murillo ; là, un visage vicieux encadré d’épais sourcils, qui annonce une énergie de scélérat déterminé... Ailleurs une tête d’Arabe se dessine sur un corps de gamin. Voici des traits féminins et suaves, ce sont des complices ; regardez ces figures lustrées de débauche, ce sont les précepteurs2. » À ce jeu les condamnés répondent eux-mêmes, arborant leur crime et donnant la représentation de leurs méfaits : c’est une des fonctions du tatouage, vignette de leur exploit ou de leur destin : « Ils en portent les insignes, soit une guillotine tatouée sur le bras gauche, soit sur la poitrine un poignard enfoncé dans un cœur sanglant. » Ils miment en passant la scène de leur crime, se moquent des juges ou de la police, se vantent de méfaits qui n’ont pas été découverts. François, l’ancien complice de Lacenaire, raconte qu’il est l’inventeur d’une méthode pour tuer un homme sans le faire crier, et sans répandre une goutte de sang. La grande foire ambulante du

1.    La Gazette des tribunaux publie régulièrement ces listes et ces notices « criminelles ». Exemple de signalement pour bien reconnaître Delacollonge : « Un pantalon de drap, vieux, qui couvre une paire de bottes, une casquette de même étoffe garnie d’une visière et une blouse grise... un manteau de drap bleu » (6 juin 1836). Plus tard, on décide de déguiser Delacollonge pour le faire échapper aux violences de la foule. La Gazette des tribunaux signale aussitôt le déguisement : « Un pantalon rayé, une blouse de toile bleue, un chapeau de paille » (20 juillet).

2.    Revue de Paris, juin 1836. Cf. Claude Gueux : « Tâtez tous ces crânes, chacun de ces hommes tombés a au-dessous de lui son type bestial Voici le loup cervier, voici le chat, voici le singe, voici le vautour, voici l'hyène. » crime avait ses bateleurs et ses masques, où l’affirmation comique de la vérité répondait à la curiosité et aux invectives. Toute une série de scènes, en cet été 1836, autour de Delacol-longe : à son crime (il avait coupé en morceaux sa maîtresse enceinte) sa qualité de prêtre avait valu beaucoup d’éclat ; elle lui avait permis aussi d'échapper à l’échafaud. Il semble qu’il ait été poursuivi par une grande haine populaire. Déjà, dans la charrette qui l’avait amené à Paris au mois de juin 1836, il avait été insulté et n’avait pu retenir ses larmes ; il n’avait pas voulu cependant être transporté en voiture, considérant que l’humiliation faisait partie de son châtiment. Au départ de Paris, « on ne peut se faire une idée de ce que la foule a épuisé d'indignation vertueuse, de colère morale et de lâcheté sur cet homme ; il a été couvert de terre et de boue ; les pierres pleuvaient sur lui avec les cris de la fureur publique... C’était une explosion de rage inouïe ; les femmes surtout, de véritables furies, montraient une incroyable exaltation de haine320. » Pour le protéger, on lui fait changer de vêtements. Certains spectateurs trompés croient le reconnaître dans François. Lequel, par jeu, accepte le rôle ; mais à la comédie du crime qu’il n’a pas commis, il ajoute celle du prêtre qu’il n’est pas ; au récit de « son » crime, il mêle des prières et des grands gestes de bénédiction adressés à la foule qui l’invective et qui rit. À quelques pas de là, le vrai Delacollonge, « qui semblait un martyr », subissait le double affront des insultes qu’il ne recevait pas mais qui lui étaient adressées, et de la dérision qui faisait réapparaître, sous les espèces d’un autre criminel, le prêtre qu’il était et qu’il aurait voulu cacher. Sa passion était jouée, sous ses yeux, par un baladin meurtrier auquel il était enchaîné.

Dans toutes les villes où elle passait, la chaîne apportait avec elle sa fête ; c’étaient les saturnales du châtiment ; la peine s’y retournait en privilège. Et par une très curieuse tradition, qui, elle, semble échapper aux rites ordinaires des supplices, elle appelait chez les condamnés moins les marques obligées du repentir, que l’explosion d’une joie folle qui niait la punition. À l’ornement du collier et des fers, les bagnards, d’eux-mêmes, ajoutaient la parure de rubans, de paille tressée, de fleurs ou d’un linge précieux. La chaîne, c’est la ronde et la danse ; c’est l’accouplement aussi, le mariage forcé dans l’amour interdit. Noces, fête et sacre sous les chaînes : « Ils accourent au devant des fers un bouquet à la main, des rubans ou des glands de paille décorent leurs bonnets et les plus adroits ont dressé des casques à cimier... D’autres portent des bas à jour dans des sabots ou un gilet à la mode, sous une blouse de manœuvre1. » Et pendant toute la soirée qui suivait le ferrement, la chaîne formait une grande farandole, qui tournait sans arrêt dans la cour de Bicêtre : « Gare aux surveillants si la chaîne les reconnaissait ; elle les enveloppait et les noyait dans ses anneaux, les forçats restaient maîtres du champ de bataille jusqu’à la chute du jour2. » Le sabbat des condamnés répondait au cérémonial de la justice par les fastes qu’il inventait. Il inversait les splendeurs, l’ordre du pouvoir et ses signes, les formes du plaisir. Mais quelque chose du sabbat politique n’était pas loin. Il fallait être sourd pour ne pas entendre un peu de ces accents nouveaux. Les forçats chantaient des chansons de marche, dont la célébrité était rapide et qui furent longtemps répétées partout. S’y retrouve sans doute l’écho des complaintes que les feuilles volantes prêtaient aux criminels

— affirmation du crime, héroïsation noire, évocation des châtiments terribles, et de la haine générale qui les entoure : « Renommée, à nous les trompettes... Courage, enfants, subissons sans frémir le sort affreux qui plane sur nos têtes... Nos fers sont lourds, mais nous les supporterons. Pour les forçats, point de voix qui s'élève : soulageons-les. » Pourtant, il y a dans ces chants collectifs une tonalité autre ; le code moral auquel obéissaient la plupart des vieilles complaintes est inversé. Le supplice, au lieu d’amener le remords, aiguise la

1.    Revue de Paris, 1 juin 1836. D'après la Gazette des tribunaux, le capitaine Thorez qui commandait la chaîne du 19 juillet voulut faire enlever ces ornements : « Il est inconvenant qu'en allant au bagne expier vos crimes, vous poussiez l’effronterie jusqu’à parer vos coiffures, comme s’il s'agissait pour vous d'un jour de noces. »

2.    Revue de Paris, 7 juin 1836. À cette date, la chaîne avait été raccourcie pour empêcher cette farandole, et des soldats avaient été chargés de maintenir l'ordre jusqu’au départ de la chaîne. Le sabbat des bagnards est décrit dans le Dernier Jour d'un condamné. « La société avait beau être là, représentée par les geôliers et les curieux épouvantés, le crime la narguait un peu, et de ce châtiment horrible faisait une fête de famille. » fierté ; la justice qui a porté la condamnation est récusée, et blâmée la foule qui vient pour contempler ce qu’elle croit être des repentirs ou des humiliations ; « Si loin de nos foyers, parfois, nous gémissons. Nos fronts toujours sévères feront pâlir nos juges... Avides de malheurs vos regards parmi nous cherchent à rencontrer une race flétrie qui pleure et s’humilie. Mais nos regards sont fiers. » On y trouve aussi l’affirmation que la vie de bagne avec ses compagnonnages réserve des plaisirs que la liberté ne connaît pas. « Avec le temps enchaînons les plaisirs. Sous les verrous naîtront des jours de fête... Les plaisirs sont transfuges. Ils fuiront les bourreaux, ils suivent les chansons. » Et surtout l’ordre actuel ne durera pas toujours ; non seulement les condamnés seront libérés et retrouveront leurs droits, mais leurs accusateurs viendront prendre leur place. Entre les criminels et leurs juges, viendra le jour du grand jugement renversé ; « À nous forçats, le mépris des humains. À nous aussi tout l’or qu’ils déifient. Cet or, un jour, passera dans nos mains. Nous l’achetons au prix de notre vie. D’autres ressaisiront ces chaînes qu’aujourd’hui vous nous faites porter ; ils deviendront esclaves. Nous, brisant les entraves, l’astre de liberté pour nous aura relui... Adieu car nous bravons et vos fers et vos lois321. » Le pieux théâtre que les feuilles volantes imaginaient, et où le condamné exhortait la foule à ne jamais l’imiter est en train de devenir une scène menaçante où la foule est sommée de choisir entre la barbarie des bourreaux, l’injustice des juges et le malheur des condamnés vaincus aujourd’hui, mais qui triompheront un jour.

Le grand spectacle de la chaîne communiquait avec l’ancienne tradition des supplices publics ; il communiquait aussi avec cette multiple représentation du crime que donnaient à l’époque les journaux, les canards, les bateleurs, les théâtres de boulevards322 ; mais il communiquait aussi avec des affrontements et des luttes dont il porte le grondement ; il leur donne comme une issue symbolique : l’armée du désordre terrassée par la loi promet de revenir ; ce que la violence de l’ordre a chassé apportera à son retour le bouleversement libérateur. « Je fus épouvanté de voir tant d’étincelles reparaître dans cette cendre323. » L’agitation qui avait toujours entouré les supplices entre en résonance avec des menaces précises. On comprend que la monarchie de Juillet ait décidé de supprimer la chaîne pour les mêmes raisons — mais plus pressantes — qui exigeaient, au XVIIIe siècle, l’abolition des supplices ; « Il n’est pas dans nos mœurs de conduire ainsi des hommes ; il faut éviter de donner dans les villes que traverse le convoi un spectacle aussi hideux qui d’ailleurs n’est d’aucun enseignement sur la population324. » Nécessité donc de rompre avec ces rites publics ; de faire subir aux transferts des condamnés la même mutation qu’aux châtiments eux-mêmes ; et de les placer, eux aussi, sous le signe de la pudeur administrative.

Or ce qui, en juin 1837, fut adopté pour remplacer la chaîne, ce ne fut pas la simple charrette couverte dont on avait parlé un moment, mais une machine qui avait été fort soigneusement élaborée. Une voiture conçue comme une prison roulante. Un équivalent mobile du Panoptique. Un couloir central la partage sur toute sa longueur : de part et d’autre, six cellules où les détenus sont assis de face. On passe leurs pieds dans des anneaux qui sont intérieurement doublés de laine et réunis entre eux par des chaînes de 18 pouces ; les jambes sont engagées dans des genouillères de métal. Le condamné est assis sur « une espèce d’entonnoir en zinc et en chêne qui se déverse sur la voie publique ». La cellule n’a aucune fenêtre sur l’extérieur ; elle est entièrement doublée de tôle ; seul un vasistas, lui aussi en tôle percée, donne passage à « un courant d’air convenable ». Du côté du couloir, la porte de chaque cellule est garnie d’un guichet à double compartiment : l’un pour les aliments, l’autre, grillagé, pour la surveillance. « L’ouverture et la direction oblique des guichets sont combinées de telle sorte que les gardiens ont incessamment les yeux sur les prisonniers, et entendent leurs moindres paroles, sans que ceux-ci puissent venir à bout de se voir ou de s’entendre entre eux. » De telle sorte que « la même voiture peut, sans le moindre inconvénient contenir tout à la fois un forçat et un simple prévenu, des hommes et des femmes, des enfants et des adultes. Quelle que soit la longueur du trajet, les uns et les autres sont rendus à leur destination sans avoir pu s’apercevoir ni se parler ». Enfin la surveillance constante des deux gardiens qui sont armés d’une petite massue en chêne, « à gros clous de diamants émoussés », permet de faire jouer tout un système de punitions, conformes au règlement intérieur de la voiture : régime de pain et d’eau, poucettes, privation du coussin qui permet de dormir, enchaînement des deux bras. « Toute lecture autre que celle des livres de morale est interdite. » N’aurait-elle eu que sa douceur et sa rapidité, cette machine « eût fait honneur à la sensibilité de son auteur » ; mais son mérite, c’est d’être une véritable voiture pénitentiaire. Par ses effets extérieurs elle a une perfection toute benthamienne : « Dans le passage rapide de cette prison roulante qui sur ses flancs silencieux et sombres ne porte d’autre inscription que ces mots : Transport de Forçats, il y a quelque chose de mystérieux et lugubre que Bentham demande à l’exécution des arrêts criminels et qui laissent dans l’esprit des spectateurs une impression plus salutaire et plus durable que la vue de ces cyniques et joyeux voyageurs325. » Elle a aussi des effets intérieurs ; déjà dans les quelques journées du transport (pendant lesquelles les détenus ne sont pas détachés un seul instant) elle fonctionne comme un appareil de correction. On en sort étonnamment assagi : « Sous le rapport moral ce transport qui pourtant ne dure que soixante-douze heures est un supplice affreux dont l'effet agit longtemps, à ce qu’il paraît, sur le prisonnier. » Les forçats en témoignent eux-mêmes : « Dans la voiture cellulaire quand on ne dort pas, on peut que penser. À force de penser, il me semble que cela me donne du regret de ce que j’ai fait ; à la longue, voyez-vous, j’aurais peur de devenir meilleur et je ne veux pas326. »

Mince histoire que celle de la voiture panoptique. Pourtant la façon dont elle se substitue à la chaîne, et les raisons de ce remplacement resserrent tout le processus par lequel en quatre-vingts ans la détention pénale a pris la relève des supplices : comme une technique réfléchie pour modifier les individus. La voiture cellulaire est un appareil de réforme. Ce qui a remplacé le supplice, ce n’est pas un enfermement massif, c’est un dispositif disciplinaire soigneusement articulé. En principe du moins.

ie

Car tout de suite la prison, dans sa réalité et ses effets visibles, a été dénoncée comme le grand échec de la justice pénale. D’une façon bien étrange, l’histoire de l’emprisonnement n’obéit pas une chronologie au long de laquelle on verrait se succéder sagement : la mise en place d’une pénalité de détention, puis l’enregistrement de son échec ; puis la lente montée des projets de réforme, qui aboutiraient à la définition plus ou moins cohérente de technique pénitentiaire ; puis la mise en œuvre de ce projet ; enfin le constat de ses succès ou de son échec. Il y a eu en fait un télescopage ou en tout cas une autre distribution de ces éléments. Et tout comme le projet d’une technique corrective a accompagné le principe d’une détention punitive, la critique de la prison et de ses méthodes apparaît très tôt, dans ces mêmes années 1820-1845 ; elle se fige d’ailleurs dans un certain nombre de formulations qui — aux chiffres près — sont aujourd’hui répétées sans presque aucun changement.

—    Les prisons ne diminuent pas le taux de la criminalité : on peut bien les étendre, les multiplier ou les transformer, la quantité de crimes et de criminels reste stable ou, pis encore, augmente : « On évalue en France à environ 108 mille le chiffre d’individus qui sont en état d’hostilité flagrante avec la société. Les moyens de répression dont on dispose, sont : l’échafaud, le carcan, 3 bagnes, 19 maisons centrales, 86 maisons de justice, 362 maisons d’arrêt, 2 800 prisons de canton, 2 238 chambres de sûreté dans les postes de gendarmerie. Malgré cette série de moyens, le vice conserve son audace. Le nombre des crimes ne diminue pas ; ... le nombre des récidives augmente plutôt qu’il ne décroît1. »

—    La détention provoque la récidive ; après être sorti de prison, on a plus de chance qu’auparavant d’y retourner ; les condamnés sont, en proportion considérable, d’anciens détenus ; 38 % de ceux qui sortent des maisons centrales sont à nouveau condamnés et 33 % des bagnards2 ; de 1828 à 1834, sur près de 35 000 condamnés pour crime, 7 400 à peu près étaient des récidivistes (soit 1 sur 4,7 condamnés) ; surplus de 200 000 correctionnels, presque 35 000 l’étaient également (1 sur 6) ; au total un récidiviste sur 5,8 condamnés3 ; en 1831 sur 2 174 condamnés pour récidive, 350 étaient sortis du bagne, 1 682 des maisons centrales, 142 des 4 maisons de correction soumises au même régime que les centrales4. Et le diagnostic se fait de plus en plus sévère tout au long de la monarchie de Juillet : en 1835, on compte 1 486 récidivistes sur 7 223 condamnés criminels ; en 1839, 1 749 sur 7 858 ; en 1844, 1 821 sur 7 195. Parmi les 980 détenus de Loos, il y avait 570 récidivistes et à Melun, 745 sur 1 088 prisonniers5. La prison par conséquent, au lieu de remettre en liberté des individus corrigés, essaime dans la population des délin-

1.    La Fraternité, n° 10, février 1842.

2.    Chiffre cité par G. de La Rochefoucauld au cours de la discussion sur la réforme du Code pénal, 2 déc. 1831, Archives parlementaires, t. LXXII, p. 209-210.

3.    E. Ducpétiaux, De la réforme pénitentiaire, 1837, t. III, p. 276 et suiv.

4.    E. Ducpétiaux, ibid.

5.    G. Ferrus, Des prisonniers, 1850, p. 363-367.

quants dangereux : « 7 000 personnes rendues chaque année à la société,... ce sont 7 000 principes de crimes ou de corruption répandus dans le corps social. Et lorsqu’on songe que cette population croît sans cesse, qu’elle vit et s’agite autour de nous, prête à saisir toutes les chances de désordre, et à se prévaloir de toutes les crises de la société pour essayer ses forces, peut-on rester impassible devant un tel spectacle327 ? »

— La prison ne peut pas manquer de fabriquer des délinquants. Elle en fabrique par le type d’existence qu’elle fait mener aux détenus : qu’on les isole dans des cellules, ou qu’on leur impose un travail inutile, pour lequel ils ne trouveront pas d’emploi, c’est de toute façon ne pas « songer à l’homme en société ; c’est créer une existence contre nature inutile et dangereuse » ; on veut que la prison éduque des détenus, mais un système d’éducation qui s’adresse à l’homme peut-il raisonnablement avoir pour objet d’agir contre le vœu de la nature328 ? La prison fabrique aussi des délinquants en imposant aux détenus des contraintes violentes ; elle est destinée à appliquer les lois, et à en enseigner le respect ; or tout son fonctionnement se déroule sur le mode de l’abus de pouvoir. Arbitraire de l’administration : « Le sentiment de l’injustice qu’un prisonnier éprouve est une des causes qui peuvent le plus rendre son caractère indomptable. Lorsqu’il se voit ainsi exposé à des souffrances que la loi n’a ni ordonnées ni même prévues, il entre dans un état habituel du colère contre tout ce qui l’entoure ; il ne voit que des bourreaux dans tous les agents de l’autorité ; il ne croit plus avoir été coupable : il accuse la justice elle-même329. » Corruption, peur et incapacité des gardiens : « 1 000 à 1 500 condamnés vivent sous la surveillance de 30 à 40 surveillants qui ne conservent quelque sécurité qu’en comptant sur la délation, c’est-à-dire sur la corruption qu’ils ont soin de semer eux-mêmes. Qui sont ces gardiens ? Des soldats libérés, des hommes sans instruction, sans intelligence de leur fonction, gardant des malfaiteurs par métier330. » Exploitation par un travail pénal, qui ne peut avoir dans ces conditions aucun caractère éducatif : « On déclame contre la traite des noirs. Comme eux les détenus ne sont-ils pas vendus par les entrepreneurs et achetés par les confectionnaires... Les prisonniers reçoivent-ils à cet égard des leçons de probité ? Ne sont-ils pas démoralisés davantage par ces exemples d’abominable exploitation331 ? »

—    La prison rend possible, mieux, elle favorise l’organisation d’un milieu de délinquants, solidaires les uns des autres, hiérarchisés, prêts pour toutes les complicités futures : « La société prohibe les associations de plus de 20 personnes... et elle constitue elle-même des associations de 200, de 500, de

1 200 condamnés dans les maisons centrales qu’on leur construit ad hoc, et qu’elle divise pour leur plus grande commodité, en ateliers, en préaux, en dortoirs, en réfectoires communs... Et elle les multiplie sur toute la surface de la France, de telle sorte que là où il y a une prison, il y a une association... autant de clubs antisociaux332. » Et c’est dans ces clubs que se fait l’éducation du jeune délinquant qui en est à sa première condamnation : « Le premier désir qui va naître en lui sera d’apprendre des habiles comment on échappe aux rigueurs de la loi ; la première leçon sera puisée dans cette logique serrée des voleurs qui leur fait considérer la société comme une ennemie ; la première morale sera la délation, l’espionnage mis en honneur dans nos prisons ; la première passion qu’on excitera chez lui viendra effrayer la jeune nature par ces monstruosités qui ont dû prendre naissance dans les cachots et que la plume se refuse à nommer... Il a rompu désormais avec tout ce qui l’attachait à la société333. » Faucher parlait des « casernes du crime ».

—    Les conditions qui sont faites aux détenus libérés les condamnent fatalement à la récidive : parce qu’ils sont sous la surveillance de la police ; parce qu’ils sont assignés à résidence, ou interdits de séjour ; parce qu’ils « ne sortent de prison qu’avec un passeport qu’ils doivent faire voir partout où ils vont et qui mentionne la condamnation qu’ils ont subie334 ». La rupture de ban, l’impossibilité de trouver du travail, le vagabondage sont les facteurs les plus fréquents de la récidive. La Gazette des tribunaux, mais les journaux ouvriers aussi en citent régulièrement des cas, comme celui de cet ouvrier condamné pour vol, mis en surveillance à Rouen, repris pour vol, et que les avocats ont renoncé à défendre ; il prend alors lui-même la parole devant le tribunal, fait l’historique de sa vie, explique comment, sorti de prison et contraint à résidence, il ne peut retrouver son métier de doreur, sa qualité de réclusionnaire le faisant repousser de partout ; la police lui refuse le droit de chercher ailleurs du travail : il s’est trouvé enchaîné à Rouen pour y mourir de faim et de misère par l’effet de cette accablante surveillance. Il a sollicité du travail à la mairie ; il a été occupé 8 jours aux cimetières pour 14 sous par jour : « Mais, dit-il, je suis jeune, j’ai bon appétit je mangeais plus de deux livres de pain à 5 sous la livre ; que faire avec 14 sous pour me nourrir, me blanchir et me loger ? J’étais réduit au désespoir, je voulais redevenir honnête homme ; la surveillance m’a replongé dans le malheur. J’ai pris tout à dégoût ; c’est alors que j’ai fait connaissance de Lemaître qui était aussi dans la misère ; il fallait vivre et la mauvaise idée de voler nous est revenue335. »

— Enfin la prison fabrique indirectement des délinquants en faisant tomber dans la misère la famille du détenu : « Le même arrêt qui envoie le chef de famille en prison réduit chaque jour la mère au dénuement, les enfants à l’abandon, la famille entière au vagabondage et à la mendicité. C’est sous ce rapport que le crime menacerait de faire souche336. »

Cette critique monotone de la prison, il faut noter qu’elle s’est faite constamment dans deux directions : contre le fait que la prison n était pas effectivement correctrice, que la technique pénitentiaire y restait à l’état de rudiment ; contre le fait qu’en voulant être corrective, qu’elle y perd sa force de punition337, que la vraie technique pénitentiaire, c’est la rigueur338, et que la prison est une double erreur économique : directement par le coût intrinsèque de son organisation et indirectement par le coût de la délinquance qu’elle ne réprime pas339. Or à ces critiques, la réponse a été invariablement la même : la reconduction des principes invariables de la technique pénitentiaire. Depuis un siècle et demi, la prison a toujours été donnée comme son propre remède ; la réactivation des techniques pénitentiaires comme le seul moyen de réparer leur perpétuel échec ; la réalisation du projet correctif comme la seule méthode pour surmonter l’impossibilité de le faire passer dans les faits.

Un fait pour s’en convaincre : les révoltes de détenus, ces dernières semaines, ont été attribuées au fait que la réforme définie en 1945 n’avait jamais pris réellement effet ; qu’il fallait donc en revenir à ses principes fondamentaux. Or ces principes, dont on attend aujourd’hui encore de si merveilleux effets sont connus : ils constituent depuis 150 ans bientôt les sept maximes universelles de la bonne « condition pénitentiaire ».

1.    La détention pénale doit donc avoir pour fonction essentielle la transformation de comportement de l’individu : « L’amendement du condamné comme but principal de la peine est un principe sacré dont l’apparition formelle dans le domaine de la science et surtout dans celui de la législation est toute récente » (Congrès pénitentiaire de Bruxelles, 1847). Et la commission Amor, de mai 1945, répète fidèlement : « La peine privative de liberté a pour but essentiel l’amendement et le reclassement social du condamné. » Principe de la correction.

2.    Les détenus doivent être isolés ou du moins répartis selon la gravité pénale de leur acte, mais surtout selon leur âge, leurs dispositions, les techniques de correction qu’on entend utiliser à leur égard, les phases de leur transformation. « Il doit être tenu compte, dans l’emploi des moyens modificateurs des grandes dissemblances physiques et morales, que comportent l’organisation des condamnés, de leur degré de perversité, des chances inégales de correction qu’ils peuvent offrir » (février 1850). 1945 : « La répartition dans les établissements pénitentiaires des individus à une peine inférieure à un an a pour base le sexe, la personnalité et le degré de perversion du délinquant. » Principe de la classification.

3.    Les peines, dont le déroulement doit pouvoir se modifier selon l’individualité des détenus, les résultats qu’on obtient, les progrès ou les rechutes. « Le but principal de la peine étant la réforme du coupable, il serait à désirer qu’on pût élargir tout condamné lorsque sa régénération morale est suffisamment garantie » (Ch. Lucas, 1836). 1945 : « Un régime progressif est appliqué... en vue d’adapter le traitement du prisonnier à son attitude et à son degré d’amendement. Ce régime va de l’encellulement à la semi-liberté... Le bénéfice de la liberté conditionnelle est étendu à toutes les peines temporaires. » Principe de la modulation des peines.

4.    Le travail doit être une des pièces essentielles de la transformation et de la socialisation progressive des détenus. Le travail pénal « ne doit pas être considéré comme le complément et pour ainsi dire comme une aggravation de la peine, mais bien comme un adoucissement dont la privation serait on ne peut plus possible ». Il doit permettre d’apprendre ou de pratiquer un métier, et de donner des ressources au détenu et à sa famille (Ducpétiaux, 1857). 1945 : « Tout condamné de droit commun est astreint au travail... Aucun ne peut être astreint à rester inoccupé. » Principe du travail comme obligation et comme droit.

5.    L’éducation du détenu est de la part de la puissance publique à la fois une précaution indispensable dans l’intérêt de la société et une obligation vis-à-vis du détenu. « L’éducation seule peut servir d’instrument pénitentiaire. La question de l’emprisonnement pénitentiaire est une question d’éducation » (Ch. Lucas, 1838). 1945 : « Le traitement infligé au prisonnier, hors de toute promiscuité corruptrice... doit tendre principalement à son instruction générale et professionnelle et à son amélioration. » Principe de l’éducation pénitentiaire.

6.    Le régime de la prison doit être, pour une part au moins, contrôlé et pris en charge par un personnel spécialisé possédant les capacités morales et techniques de veiller à la bonne formation des individus. Ferrus, en 1850, à propos du médecin de prison : « Son concours est utile avec toutes les formes d’emprisonnement... nul ne pourrait posséder plus intimement qu’un médecin la confiance des détenus, mieux connaître leur caractère, exercer une action plus efficace sur leurs sentiments, en soulageant leurs maux physiques et en profitant de ce moyen d’ascendant pour leur faire entendre des paroles sévères ou d’utiles encouragements. » 1945 : « Dans tout établissement pénitentiaire fonctionne un service social et médico-psychologique. » Principe du contrôle technique de la détention.

7.    L’emprisonnement doit être suivi de mesures de contrôle et d’assistance jusqu’à la réadaptation définitive de l’ancien détenu. Il faudrait non seulement le surveiller à sa sortie de prison « mais lui prêter appui et secours » (Boulet et Benquot à la Chambre de Paris). 1945 : « L’assistance est donnée aux prisonniers pendant et après la peine en vue de faciliter leur reclassement. » Principe des institutions annexes.

Mot à mot, d’un siècle à l’autre, les mêmes propositions fondamentales se répètent. Et se donnent chaque fois pour la formulation enfin acquise, enfin acceptée d’une réforme toujours manquée jusque-là. Les mêmes phrases ou presque auraient pu être empruntées à d’autres périodes « fécondes » de la réforme : la fin du xixe siècle, et le « mouvement de la défense sociale » ; ou encore, ces années toutes récentes, avec les révoltes des détenus.

Il ne faut donc pas concevoir la prison, son « échec » et sa réforme plus ou moins bien appliquée comme trois temps successifs. Il faut plutôt penser à un système simultané qui historiquement s’est surimposé à la privation juridique de liberté ; un système à quatre termes qui comprend : le « supplément » disciplinaire de la prison — élément de surpouvoir ; la production d’une objectivité, d’une technique, d’une « rationalité » pénitentiaire — élément du savoir connexe ; la reconduction de fait, sinon l’accentuation d’une criminalité que la prison devrait détruire — élément de l’efficacité inversée ; enfin la répétition d’une « réforme » qui est isomorphe, malgré son « idéalité », au fonctionnement disciplinaire de la prison — élément du dédoublement utopique. C’est cet ensemble complexe qui constitue le « système carcéral » et non pas seulement l’institution de la prison, avec ses murs, son personnel, ses règlements et sa violence. Le système carcéral joint en une même figure des discours et des architectures, des règlements coercitifs et des propositions scientifiques, des effets sociaux réels et des utopies invincibles, des programmes pour corriger les délinquants et des mécanismes qui solidifient la délinquance. Le prétendu échec ne fait-il pas partie alors du fonctionnement de la prison ? N’est-il pas à inscrire dans ces effets de pouvoir que la discipline et la technologie connexe de l’emprisonnement ont induits dans l’appareil de justice, plus généralement dans la société et qu’on peut regrouper sous le nom de « système carcéral » ? Si l’institution-prison a tenu si longtemps, et dans une pareille immobilité, si le principe de la détention pénale n’a jamais sérieusement été mis en question, c’est sans doute parce que ce système carcéral s’enracinait en profondeur et exerçait des fonctions précises. De cette solidité prenons pour témoignage un fait récent ; la prison modèle qui a été ouverte à Fleury-Mérogis en 1969 n’a fait que reprendre dans sa distribution d’ensemble l’étoile panoptique qui avait en 1836 donné son éclat à la Petite-Roquette. C’est la même machinerie de pouvoir qui y prend corps réel et forme symbolique. Mais pour jouer quel rôle ?

*

Admettons que la loi soit destinée à définir des infractions, que l’appareil pénal ait pour fonction de les réduire et que la prison soit l’instrument de cette répression ; alors il faut dresser un constat d’échec. Ou plutôt — car pour l’établir en termes historiques, il faudrait pouvoir mesurer l’incidence de la pénalité de détention sur le niveau global de la criminalité

— il faut s’étonner que depuis 150 ans la proclamation de l’échec de la prison se soit toujours accompagnée de son maintien. La seule alternative réellement envisagée a été la déportation que l’Angleterre avait abandonnée dès le début du xixe siècle et que la France reprit sous le second Empire, mais plutôt comme une forme à la fois rigoureuse et lointaine d’emprisonnement.

Mais peut-être faut-il retourner le problème et se demander à quoi sert l’échec de la prison ; à quoi sont utiles ces différents phénomènes que la critique, continûment, dénonce : maintien de la délinquance, induction de la récidive, transformation de l’infracteur d’occasion en délinquant d’habi-ude, organisation d’un milieu fermé de délinquance. Peut-être faut-il chercher ce qui se cache sous l’apparent cynisme de l'institution pénale qui, après avoir fait purger leur peine aux condamnés, continue à les suivre par toute une série de marquages (surveillance qui était de droit jadis et qui est de fait aujourd’hui ; passeports des bagnards autrefois, et maintenant casier judiciaire) et qui poursuit ainsi comme « délinquant » celui qui s’est acquitté de sa punition comme infrac-teur ? Ne peut-on pas voir là plutôt qu’une contradiction, une conséquence ? Il faudrait alors supposer que la prison et d’une façon générale, sans doute, les châtiments ne sont pas destinés à supprimer les infractions ; mais plutôt à les distinguer, à les distribuer, à les utiliser ; qu’ils visent non pas tellement à rendre dociles ceux qui sont prêts à transgreîser les lois, mais qu’ils tendent à aménager la transgression des lois dans une tactique générale des assujettissements. La pénalité serait alors une manière de gérer les illégalismes, de dessiner des limites de tolérance, de donner du champ à certains, de faire pression sur d’autres, d’en exclure une partie, d’en rendre utile une autre, de neutraliser ceux-ci, de tirer profit de ceux-là. Bref, la pénalité ne « réprimerait » pas purement et simplement les illégalismes ; elle les « différencierait », elle en assurerait l’« économie » générale. Et si on peut parler d’une justice de classe ce n’est pas seulement parce que la loi elle-même ou la manière de l’appliquer servent les intérêts d’une classe, c’est que toute la gestion différentielle des illégalismes par l’intermédiaire de la pénalité fait partie de ces mécanismes de domination. Les châtiments légaux sont à replacer dans une stratégie globale des illégalismes. L’« échec » de la prison peut sans doute se comprendre à partir de là.

Le schéma général de la réforme pénale s’était inscrit à la fin du xvme siècle dans la lutte contre les illégalismes : tout un équilibre de tolérances, d’appuis et d’intérêts réciproques, qui sous l’Ancien Régime avait maintenu les uns à côté des autres les illégalismes de différentes couches sociales, s’était trouvé rompu. L’utopie s’était alors formée d’une société universellement et publiquement punitive où des mécanismes pénaux toujours en activité auraient fonctionné sans retard ni médiation ni incertitude ; une loi, doublement idéale puisque parfaite dans ses calculs et inscrite dans la représentation de chaque citoyen, aurait bloqué, dès leur origine, toutes les pratiques d’illégalité. Or au tournant du xviii® et du XIXe siècle et contre les codes nouveaux, voilà que surgit le danger d’un nouvel illégalisme populaire. Ou plus exactement, peut-être, les illégalismes populaires se développent alors selon des dimensions nouvelles : celles que portent avec eux tous les mouvements qui, depuis les années 1780 jusqu’aux révolutions de 1848 entrecroisent les conflits sociaux, les luttes contre les régimes politiques, la résistance au mouvement de l’industrialisation, les effets des crises économiques. Schématiquement, on peut repérer trois processus caractéristiques. D’abord le développement de la dimension politique des illégalismes populaires ; et cela de deux façons : des pratiques jusque-là localisées et en quelque sorte limitées à elles-mêmes (comme le refus de l’impôt, de la conscription, des redevances, des taxations ; la confiscation violente de denrées accaparées ; le pillage des magasins et la mise en vente autoritaire des produits au « juste prix » ; les affrontements avec les représentants du pouvoir), ont pu déboucher pendant la Révolution sur des luttes directement politiques, qui avaient pour but, non pas simplement de faire céder le pouvoir ou de rapporter une mesure intolérable, mais de changer le gouvernement et la structure même du pouvoir. En retour, certains mouvements politiques ont pris appui de façon explicite sur des formes existantes d’illégalisme (comme l’agitation royaliste de l’ouest ou du midi de la France a utilisé le refus paysan des nouvelles lois sur la propriété, la religion, la conscription) ; cette dimension politique de l’illégalisme deviendra à la fois plus complexe et plus marquée dans les rapports entre le mouvement ouvrier et les partis républicains au xixe siècle, dans le passage des luttes ouvrières (grèves, coalitions interdites, associations illicites) à la révolution politique. En tout cas, à l’horizon de ces pratiques illégales — et qui se multiplient avec des législations de plus en plus restrictives — se profilent des luttes proprement politiques ; le renversement éventuel du pouvoir ne les hante pas toutes, loin de là ; mais une bonne part d’entre elles peuvent se capitaliser pour des combats politiques d’ensemble et parfois même y conduire directement.

D’autre part, à travers le refus de la loi ou des règlements, on reconnaît facilement les luttes contre ceux qui les établissent conformément à leurs intérêts : on ne se bat plus contre les traitants, les gens de finance, les agents du roi, les officiers prévaricateurs ou les mauvais ministres, contre tous les agents de l’injustice ; mais contre la loi elle-même et la justice qui est chargée de l’appliquer, contre les propriétaires tout proches et qui font valoir les droits nouveaux ; contre les employeurs qui s’entendent entre eux, mais font interdire les coalitions ; contre les entrepreneurs qui multiplient les machines, baissent les salaires, allongent les horaires de travail, rendent de plus en plus rigoureux les règlements d’usines. C’est bien contre le nouveau régime de propriété foncière — instauré par la bourgeoisie profitant de la Révolution — que s’est développé tout un illégalisme paysan qui a sans doute connu ses formes les plus violentes de Thermidor au Consulat, mais n’a pas disparu alors ; c’est contre le nouveau régime de l’exploitation légale du travail, que se sont développés les illégalismes ouvriers au début du xixe siècle : depuis les plus violents comme les bris de machines, ou les plus durables comme la constitution d’associations, jusqu’aux plus quotidiens comme l’absentéisme, l’abandon de travail, le vagabondage, les fraudes sur les matières premières, sur la quantité et qualité du travail achevé. Toute une série d’illégalismes s’inscrivent dans des luttes où on sait qu’on affronte à la fois la loi et la classe qui l’a imposée.

Enfin, s’il est vrai qu’au cours du xviiic siècle, on a vu340 la criminalité tendre vers des formes spécialisées, incliner de plus en plus vers le vol habile, et devenir, pour une part, le fait de marginaux, isolés au milieu d’une population qui leur était hostile — on a pu assister, dans les dernières années du xvme siècle, à la reconstitution de certains liens ou à l’établissement de nouvelles relations ; non point, comme le disaient les contemporains, que les meneurs de l’agitation populaire aient été des criminels, mais parce que les nouvelles formes du droit, les rigueurs de la réglementation, les exigences soit de l’État, soit des propriétaires, soit des employeurs, et les techniques plus serrées de surveillance, multipliaient les occasions de délits, et faisaient basculer, de l’autre côté de la loi, beaucoup d’individus qui, dans d’autres conditions, ne seraient pas passés à la criminalité spécialisée ; c’est sur fond des nouvelles lois sur la propriété, sur fond aussi de la conscription refusée qu’un illégalisme paysan s’est développé dans les dernières années de la Révolution, multipliant les violences, les agressions, les vols, les pillages et jusqu’aux grandes formes de « brigandage politique » ; c’est sur fond également d’une législation ou de règlements très pesants (concernant le livret, les loyers, les horaires, les absences) que s’est développé un vagabondage ouvrier qui croisait souvent la délinquance stricte. Toute une série de pratiques illégalistes qui au cours du siècle précédent avaient eu tendance à se décanter et à s’isoler les unes des autres semblent maintenant renouer entre elles pour former une menace nouvelle.

Triple généralisation des illégalismes populaires au passage des deux siècles (et en dehors même d’une extension quantitative qui est problématique et resterait à mesurer) : il s’agit de leur insertion dans un horizon politique général ; de leur articulation explicite sur des luttes sociales ; de la communication entre différentes formes et niveaux d’infractions. Ces processus n’ont sans doute pas suivi un plein développement ; il ne s’est certainement pas formé au début du xixe siècle un illégalisme massif, à la fois politique et social. Mais sous leur forme ébauchée et malgré leur dispersion, ils ont été suffisamment marqués pour servir de support à la grande peur d’une plèbe qu’on croit tout ensemble criminelle et séditieuse, au mythe de la classe barbare, immorale et hors la loi qui, de l’Empire à la monarchie de Juillet hante le discours des législateurs, des philanthropes, ou des enquêteurs de la vie ouvrière. Ce sont ces processus qu’on trouve derrière toute une série d’affirmations bien étrangères à la théorie pénale du XVIIIe siècle ; que le crime n’est pas une virtualité que l’intérêt ou les passions ont inscrite au cœur de tous les hommes, mais qu’il est le fait presque exclusif d’une certaine classe sociale ; que les criminels, qu’on rencontrait autrefois dans toutes les classes sociales sortent maintenant « presque tous du dernier rang de l’ordre social341 » ; que « les neuf dixièmes de meurtriers, d’assassins, de voleurs et de lâches sont extraits de ce que nous avons nommé la base sociale342 » ; que ce n’est pas le crime qui rend étranger à la société, mais qu’il est dû plutôt lui-même au fait qu’on est dans la société comme un étranger, qu’on appartient à cette « race abâtardie » dont parlait Target, à cette « classe dégradée par la misère dont les vices opposent comme un obstacle invincible aux généreuses intentions qui veulent la combattre343 » ; que dans ces conditions il y aurait hypocrisie ou naïveté à croire que la loi est faite pour tout le monde au nom de tout le monde ; qu’il est plus prudent de reconnaître qu’elle est faite pour quelques-uns et qu’elle porte sur d’autres ; qu’en principe elle oblige tous les citoyens, mais qu’elle s’adresse principalement aux classes les plus nombreuses et les moins éclairées ; qu’à la différence de ce qui se passe pour les lois politiques ou civiles, leur application ne concerne pas tout le monde également *, que dans les tribunaux, la société tout entière ne juge pas l’un de ses membres, mais qu’une catégorie sociale préposée à l’ordre en sanctionne une autre qui est vouée au désordre : « Parcourez les lieux où l’on juge, où l’on emprisonne, où l’on tue... Partout un fait nous frappe ; partout vous voyez deux classes d’hommes bien distinctes dont les uns se rencontrent toujours sur les sièges des accusateurs et des juges, et les autres sur les bancs des prévenus et des accusés », ce qui s’explique par le fait que ces derniers, par défaut de ressources et d’éducation, ne savent pas « rester dans les limites de la probité légale2 » ; si bien que le langage de la loi qui se veut universel est, par là même, inadéquat ; il doit être, s’il faut qu’il soit efficace, le discours d’une classe à une autre, qui n’a ni les mêmes idées qu’elle, ni les mêmes mots : « Or avec nos langues prudes, dédaigneuses, et tout embarrassées de leur étiquette est-il aisé de se faire comprendre de ceux qui n’ont jamais entendu que le dialecte rude, pauvre, irrégulier, mais vif, franc, pittoresque de la halle, des cabarets et de la foire... De quelle langue, de quelle méthode faudra-t-il faire usage dans la rédaction des lois pour agir efficacement sur l’esprit inculte de ceux qui peuvent moins résister aux tentations du crime ?3 » La loi et la justice n’hésitent pas à proclamer leur nécessaire dissymétrie de classe.

Si telle est la situation, la prison, en « échouant » apparemment, ne manque pas son but ; elle l’atteint au contraire dans la mesure où elle suscite au milieu des autres une forme particulière d’illégalisme, qu’elle permet de mettre à part, de placer en pleine lumière et d’organiser comme un milieu relativement clos mais pénétrable. Elle contribue à mettre en

1.    P. Rossi, Traité de droit pénal, 1829, I, p. 32.

2.    Ch. Lucas, De la réforme des prisons, II, 1838, p. 82.

3.    P. Rossi, loc. cit., p. 33.

place un illégalisme voyant, marqué, irréductible à un certain niveau et secrètement utile, — rétif et docile à la fois ; elle dessine, isole et souligne une forme d’illégalisme qui semble résumer symboliquement toutes les autres, mais qui permet de laisser dans l’ombre celles qu’on veut ou qu’on doit tolérer. Cette forme, c’est la délinquance proprement dite. Il ne faut pas voir en celle-ci la forme la plus intense et la plus nocive de l'illégalisme, celle que l’appareil pénal doit bien essayer de réduire par la prison à cause du danger qu’elle représente ; elle est plutôt un effet de la pénalité (et de la pénalité de détention) qui permet de différencier, d’aménager et de contrôler les illégalismes. Sans doute la délinquance est bien une des formes de l’illégalisme ; elle y a, en tout cas, ses racines ; mais c’est un illégalisme que le « système carcéral » avec toutes ses ramifications, a investi, découpé, isolé, pénétré, organisé, enfermé dans un milieu défini, et auquel il a donné un rôle instrumental, à l’égard des autres illégalismes. En bref, si l’opposition juridique passe bien entre la légalité et la pratique illégale, l’opposition stratégique passe entre les illégalismes et la délinquance.

Au constat que la prison échoue à réduire les crimes il faut peut-être substituer l’hypothèse que la prison a fort bien réussi à produire la délinquance, type spécifié, forme politiquement ou économiquement moins dangereuse — à la limite utilisable — d’illégalisme ; à produire les délinquants, milieu apparemment marginalisé mais centralement contrôlé ; à produire le délinquant comme sujet pathologisé. La réussite de la prison : dans les luttes autour de la loi et des illégalismes, spécifier une « délinquance ». On a vu comment le système carcéral avait substitué à l’infracteur le « délinquant », et épinglé aussi sur la pratique juridique, tout un horizon de connaissance possible. Or ce processus qui constitue la délinquance-objet fait corps avec l’opération politique qui dissocie les illégalismes et en isole la délinquance. La prison est la charnière de ces deux mécanismes ; elle leur permet de se renforcer perpétuellement l'un l’autre, d’objectiver la délinquance derrière l’infraction, de solidifier la délinquance dans le mouvement des illégalismes. Réussite telle qu’après un siècle et demi d’« échecs », la prison existe toujours, produisant les mêmes effets et qu’on éprouve à la jeter bas les plus grands scrupules.

La pénalité de détention fabriquerait — de là sans doute sa longévité — un illégalisme fermé, séparé et utile. Le circuit de la délinquance ne serait pas le sous-produit d’une prison qui en punissant ne parviendrait pas à corriger ; il serait l’effet direct d’une pénalité qui, pour gérer les pratiques illégalistes, en investirait certaines dans un mécanisme de « punition-reproduction » dont l’emprisonnement formerait une des pièces principales. Mais pourquoi et comment la prison serait-elle appelée à jouer de la fabrication d’une délinquance qu’elle est censée combattre ?

La mise en place d’une délinquance qui constitue comme un illégalisme fermé présente en effet un certain nombre d’avantages. Il est possible d’abord de la contrôler (en repérant les individus, en noyautant le groupe, en organisant la délation mutuelle) : au grouillement imprécis d’une population pratiquant un illégalisme d’occasion qui est toujours susceptible de se propager, ou encore à ces troupes incertaines de vagabonds qui recrutent selon leurs passages et les circonstances, des chômeurs, des mendiants, des réfractaires, et qui se gonflent parfois — on l’avait vu à la fin du xvme siècle — jusqu’à former des forces redoutables de pillage et d’émeute, on substitue un groupe relativement restreint et clos d’individus sur lesquels on peut effectuer une surveillance constante. Il est possible en outre d’aiguiller cette délinquance repliée sur elle-même vers les formes d’illégalisme qui sont les moins dangereuses : maintenu par la pression des contrôles à la limite de la société, réduit à des conditions d’existence précaires, sans lien avec une population qui aurait pu le soutenir (comme cela se faisait naguère pour les contrebandiers ou certaines formes de banditisme '), les délinquants se rabattent fatalement sur une criminalité localisée, sans pouvoir d’attraction, politiquement sans péril et économiquement sans conséquence. Or cet illégalisme concentré, contrôlé et désarmé est directement utile. Il peut l’être par rapport à d’autres illégalismes : isolé à côté d’eux, replié sur ses propres organisations internes, voué à une criminalité violente dont les classes pauvres sont souvent les premières victimes, investi de toute part par la police, exposé à des longues peines de prison, puis à une vie définitivement « spécialisée », la délinquance, ce monde autre, dangereux et souvent hostile, bloque ou du moins maintient à un niveau assez bas les pratiques illégalistes courantes (petits vols, petites violences, refus ou détournements quotidiens de la loi), il les empêche de déboucher sur des formes larges et manifestes, un peu comme si l’effet d’exemple qu’on demandait autrefois à l’éclat des supplices, on le cherchait maintenant moins dans la rigueur des punitions, que dans l’existence visible, marquée, de la délinquance elle-même : en se différenciant des autres illégalismes populaires, la délinquance pèse sur eux.

Mais la délinquance est en outre susceptible d’une utilisation directe. L’exemple de la colonisation vient à l’esprit. Il n’est pas pourtant le plus probant ; en effet si la déportation des criminels fut à plusieurs reprises demandée sous la Restauration, soit par la Chambre des Députés, soit par les Conseils généraux, c’était essentiellement pour alléger les charges financières exigées par tout l’appareil de la détention ; et malgré tous les projets qui avaient pu être faits sous la monarchie de Juillet pour que les délinquants, les soldats indisciplinés, les prostituées et les enfants trouvés puissent participer à la colonisation de l’Algérie, celle-ci fut formellement exclue par la loi de 1854 qui créait les bagnes coloniaux ; en fait la déportation en Guyane ou plus tard en Nouvelle-Calédonie n’eut pas d’importance économique réelle, malgré l’obligation faite aux condamnés de rester dans la colonie où ils avaient purgé leur peine un nombre d’années au moins égal à leur temps de détention (dans certains cas, ils devaient même y rester toute leur vie)344. En fait l’utilisation de la délinquance comme milieu à la fois séparé et maniable s’est faite surtout dans les marges de la légalité. C'est-à-dire que là on a mis aussi en place au xixc siècle une sorte d’illégalisme subordonné, et dont l’organisation en délinquance, avec toute les surveillances que cela implique, garantit la docilité. La délinquance, illégalisme maîtrisé, est un agent pour l’illégalisme des groupes dominants. La mise en place des réseaux de prostitution au xixe siècle est caractéristique à ce sujet345 : les contrôles de police et de santé sur les prostituées, leur passage régulier par la prison, l’organisation à grande échelle des maisons closes, la hiérarchie soigneuse qui était maintenue dans le milieu de la prostitution, son encadrement par des délinquants-indicateurs, tout cela permettait de canaliser et de récupérer par toute une série d’intermédiaires les énormes profits sur un plaisir sexuel qu'une moralisation quotidienne de plus en plus insistante vouait à une demi-clandestinité et rendait naturellement coûteux ; dans la formation d’un prix du plaisir, dans la constitution d’un profit de la sexualité réprimée et dans la récupération de ce profit. Le milieu délinquant a été de complicité avec un puritanisme intéressé : un agent fiscal illicite sur des pratiques illégales346. Les trafics d’armes, ceux d’alcool dans les pays de prohibition, ou plus récemment ceux de drogue montreraient de la même façon ce fonctionnement de la « délinquance utile » : l’existence d’un interdit légal crée autour de lui un champ de pratiques illégalistes, sur lequel on parvient à exercer un contrôle et à tirer un profit illicite par le relais d’éléments eux-mêmes illégalistes mais rendus maniables par leur organisation en délinquance. Celle-ci est un instrument pour gérer et exploiter les il légalismes.

Elle est aussi un instrument pour l’illégalisme qu’appelle autour de lui l’exercice même du pouvoir. L’utilisation politique des délinquants — sous la forme de mouchards, d’indicateurs, de provocateurs — était un fait acquis bien avant le xixe siècle347. Mais après la Révolution, cette pratique a acquis de tout autres dimensions : le noyautage des partis politiques et des associations ouvrières, le recrutement d’hommes de main contre les grévistes et les émeutiers, l’organisation d’une sous-police — travaillant en relation directe avec la police légale et susceptible à la limite de devenir une sorte d’armée parallèle —, tout un fonctionnement extra-légal du pouvoir a été pour une part assuré par la masse de manœuvre constituée par les délinquants : police clandestine et armée de réserve du pouvoir. Il semble qu’en France, ce soit autour de la Révolution de 1848 et de la prise de pouvoir de Louis-Napoléon que ces pratiques aient atteint leur plein épanouissement348. On peut dire que la délinquance, solidifiée par un système pénal centré sur la prison, représente un détournement d’illégalisme pour les circuits de profit et de pouvoir illicites de la classe dominante.

L’organisation d’un illégalisme isolé et refermé sur la délinquance n’aurait pas été possible sans le développement des contrôles policiers. Surveillance générale de la population, vigilance « muette, mystérieuse, inaperçue... c’est l’œil du gouvernement incessamment ouvert et veillant indistinctement sur tous les citoyens, sans pour cela les soumettre à aucune mesure de coercition quelconque... Elle n’a pas besoin d’être écrite dans la loi349. » Surveillance particulière et prévue par le Code de 1810 des criminels libérés et de tous ceux qui, déjà passés par la justice pour des faits graves, sont légalement présumés devoir attenter de nouveau au repos de la société. Mais surveillance aussi de milieux et de groupes considérés comme dangereux par des mouchards ou des indicateurs dont presque tous sont d’anciens délinquants, contrôlés à ce titre par la police : la délinquance, objet parmi d’autres de la surveillance policière, en est un des instruments privilégiés. Toutes ces surveillances supposent l’organisation d’une hiérarchie en partie officielle, en partie secrète (c’était essentiellement dans la police parisienne le « service de sûreté » qui comprenait outre les « agents ostensibles » — inspecteurs et brigadiers - les « agents secrets » et des indicateurs qui sont mus par la crainte du châtiment ou l’appât d’une récompense350). Ils supposent aussi l’aménagement d’un système documentaire dont le repérage et l’identification des criminels constituent le centre : signalement obligatoire joint aux ordonnances de prise de corps et aux arrêts des cours d’assises, signalement porté sur les registres d’écrou des prisons, copie de registres de cours d’assises et de tribunaux correctionnels adressée tous les trois mois aux ministères de la Justice et de la Police générale, organisation un peu plus tard au ministère de l’intérieur d'un « sommier » avec répertoire alphabétique qui récapitule ces registres, utilisation vers 1833 selon la méthode des « naturalistes, des bibliothécaires, des négociants, des gens d’affaires » d’un système de fiches ou bulletins individuels, qui permet d’intégrer facilement des données nouvelles, et en même temps, avec le nom de l’individu recherché, tous les renseignements qui pourraient s’y appliquer351. La délinquance, avec les agents occultes qu’elle procure mais aussi avec le quadrillage généralisé qu’elle autorise, constitue un moyen de surveillance perpétuelle sur la population : un appareil qui permet de contrôler, à travers les déliquants eux-mêmes, tout le champ social. La délinquance fonctionne comme un observatoire politique. Les statisticiens et les sociologues en ont fait usage à leur tour, bien après les policiers.

Mais cette surveillance n’a pu fonctionner que couplée avec la prison. Parce que celle-ci facilite un contrôle des individus quand ils sont libérés, parce qu’elle permet le recrutement d’indicateurs, et qu’elle multiplie les dénonciations mutuelles, parce qu’elle met des infracteurs en contact les uns avec les autres, elle précipite l’organisation d’un milieu délinquant clos sur lui-même, mais qu’il est facile de contrôler : et tous les effets de désinsertion qu’elle entraîne (chômage, interdictions de séjour, résidences forcées, mises à la disposition) ouvrent largement la possibilité d’imposer aux anciens détenus les tâches qu’on leur assigne. Prison et police forment un dispositif jumelé ; à elles deux elles assurent dans tout le champ des illégalismes la différenciation, l’isolement et l’utilisation d’une délinquance. Dans les illégalismes, le système police-prison découpe une délinquance maniable. Celle-ci, avec sa spécificité, est un effet du système ; mais elle en devient aussi un rouage et un instrument. De sorte qu’il faudrait parler d’un ensemble dont les trois termes (police-prison-délinquance) prennent appui les uns sur les autres et forment un circuit qui n’est jamais interrompu. La surveillance policière fournit à la prison les infracteurs que celle-ci transforme en délinquants, cibles et auxiliaires des contrôles policiers qui renvoient régulièrement certains d’entre eux à la prison.

Il n’y a pas une justice pénale destinée à poursuivre toutes les pratiques illégales et qui, pour ce faire, utiliserait la police comme auxiliaire, et comme instrument punitif la prison, quitte à laisser dans le sillage de son action le résidu inassimi-•able de la « délinquance ». Il faut voir dans cette justice un instrument pour le contrôle différentiel des illégalismes. Par rapport à lui, la justice criminelle joue le rôle de caution légale et de principe de transmission. Elle est un relais dans une économie générale des illégalismes, dont les autres pièces sont (non pas au-dessous d’elle, mais à côté d’elle) la police, la prison et la délinquance. Le débordement de la justice par la police, la force d’inertie que l’institution carcé-raie oppose à la justice, cela n’est pas chose nouvelle, ni l’effet d’une sclérose ou d’un progressif déplacement du pouvoir ; c’est un trait de structure qui marque les mécanismes punitifs dans les sociétés modernes. Les magistrats ont beau dire ; la justice pénale avec tout son appareil de spectacle est faite pour répondre à la demande quotidienne d’un appareil de contrôle à demi plongé dans l’ombre qui vise à engrener l’une sur l'autre police et délinquance. Les juges en sont les employés à peine rétifs352. Ils aident dans la mesure de leurs moyens à la constitution de la délinquance, c’est-à-dire à la différenciation des illégalismes, au contrôle, à la colonisation et à l’utilisation de certains d’entre eux par l’illégalisme de la classe dominante.

De ce processus qui s’est développé dans les trente ou quarante premières années du xixe siècle, deux figures portent témoignage. Vidocq d’abord. Il fut353 l’homme des vieux illégalismes, un Gil Blas de l’autre bout du siècle et qui glisse vite vers le pire : turbulences, aventures, duperies, dont il fut le plus souvent la victime, rixes et duels ; enrôlements et désertions en chaîne, rencontres avec le milieu de la prostitution, du jeu, du vol à la tire, bientôt du grand brigandage. Mais l’importance presque mythique qu’il a prise aux yeux mêmes de ses contemporains ne tient pas à ce passé, peut-être embelli ; elle ne tient même pas au fait que, pour la première fois dans l’histoire, un ancien bagnard, racheté ou acheté, soit devenu un chef de police ; mais plutôt au fait qu’en lui, la délinquance a pris visiblement son statut ambigu d’objet et d’instrument pour un appareil de police qui travaille contre elle et avec elle. Vidocq marque le moment où la délinquance, détachée des autres illégalismes, est investie par le pouvoir, et retournée. C’est alors que s’opère le couplage direct et institutionnel de la police et de la délinquance Momen inquiétant où la criminalité devient un des rouages du pouvoir. Une figure avait hanté les âges précédents, celle du roi monstrueux, source de toute justice et pourtant souillé de crimes ; une autre peur apparaît, celle d’une entente cachée et trouble entre ceux qui font valoir la loi et ceux qui la violent Fini l’âge shakespearien où la souveraineté s’affrontait avec l’abomination dans un même personnage ; commencera bientôt le mélodrame quotidien de la puissance policière et des complicités que le crime noue avec le pouvoir.

En face de Vidocq, son contemporain Lacenaire. Sa présence marquée pour toujours au paradis des esthètes du crime a de quoi surprendre : malgré toute sa bonne volonté, son zèle de néophyte, il n’a jamais pu commettre, et avec bien de la maladresse, que quelques crimes étriqués ; il a été si fortement soupçonné d’être un mouton, que l’administration a dû le protéger contre les détenus de la Force qui cherchaient à le tuer354, et c’est le beau monde du Paris de Louis-Philippe qui lui a fait, avant son exécution, une fête à côté de laquelle de nombreuses résurrections littéraires n’ont été par la suite que des hommages académiques Sa gloire ne doit rien à l’ampleur de ses crimes ni ? 1 ar de leur conception ; c’est leur balbutiement qui étonne IViais elle doit beaucoup au jeu visible, dans son existence et ses discours, entre l’illégalisme et la délinquance. Escroquerie, désertion, petit vol, prison, reconstitution des amitiés de cellule, chantage mutuel, récidives jusqu'à la dernière tentative manquée d’assassinat, Lacenaire est le type du « délinquant ». Mais il portait avec lui, au moins à l’état virtuel, un horizon d’illégalismes qui récemment encore, avaient été menaçants : ce petit-bourgeois ruiné élevé dans un bon collège, sachant parler et écrire, une génération plus tôt, aurait été révolutionnaire, jacobin, régicide355, contemporain de Robespierre, son refus des lois aurait pu prendre effet dans un champ immédiatement historique. Né en 1800, à peu de chose près comme Julien Sorel, son personnage porte la trace de ces possibilités ; mais elles se sont rabattues sur le vol, le meurtre et la dénonciation. Toutes ces virtualités sont devenues une délinquance de bien peu d’envergure : en ce sens Lacenaire est un personnage rassurant. Et si elles reparaissent, c’est dans le discours qu’il tient sur la théorie du crime. Au moment de sa mort, Lacenaire manifeste le triomphe de la délinquance sur l’illégalisme, ou plutôt la figure d’un illégalisme confisqué d’une part dans la délinquance et déplacé de l’autre vers une esthétique du crime, c’est-à-dire vers un art des classes privilégiées. Symétrie de Lacenaire avec Vidocq qui à la même époque permettait de boucler la délinquance sur elle-même en la constituant comme milieu clos et contrôlable, et en déplaçant vers les techniques policières toute une pratique délinquante qui devient illégalisme licite du pouvoir. Que la bourgeoisie parisienne ait fait fête à Lacenaire, que sa cellule se soit ouverte à des visiteurs célèbres, qu’il ait été couvert d’hommages pendant les derniers jours de sa vie, lui que la plèbe de la Force, avant ses juges, avait voulu mettre à mort, lui qui avait tout fait, au tribunal, pour entraîner son complice François sur l’échafaud, il y a à cela une raison : on célébrait la figure symbolique d’un illégalisme assujetti dans la délinquance et transformé en discours — c’est-à-dire rendu deux fois inoffensif ; la bourgeoisie s’inventait là un plaisir nouveau, dont elle est loin encore d’avoir épuisé l’exercice. Il ne faut pas oublier que cette mort si célèbre de Lacenaire venait bloquer le retentissement de l’attentat de Fieschi, le plus récent des régicides qui représente la figure inverse d’une petite criminalité débouchant sur la violence politique. Il ne faut pas oublier non plus qu’elle a eu lieu quelques mois avant le départ de la dernière chaîne et les manifestations si scandaleuses qui l’avaient accompagnée. Ces deux fêtes se sont croisées dans l’histoire ; et d’ailleurs François, complice de Lacenaire, fut un des personnages les plus voyants de la chaîne du 19 juillet1. L’une prolongeait les rituels antiques des supplices au risque de réactiver autour des criminels les illégalismes populaires. Elle allait être interdite, car le criminel ne devait plus avoir de place que dans l’espace approprié dé la délinquance. L’autre inaugurait le jeu théorique d’un illégalisme de privilégiés ; ou plutôt elle marquait le moment où les illégalismes politiques et économiques que pratique de fait la bourgeoisie allaient se doubler de la représentation théorique et esthétique : la « Métaphysique du crime » comme on disait à propos de Lacenaire. L'Assassinat considéré comme un des Beaux-Arts fut publié en 1849.

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Cette production de la délinquance et son investissement par l’appareil pénal, il faut les prendre pour ce qu’ils sont : non pas des résultats acquis une fois pour toutes mais des tactiques qui se déplacent dans la mesure où elles n’atteignent jamais tout à fait leur but. La coupure entre sa délinquance et les autres illégalismes, son retournement contre eux, sa colonisation par les illégalismes dominants — autant d’effets qui apparaissent clairement dans la manière dont fonctionne le système police-prison ; pourtant, ils n’ont pas cessé de rencontrer des résistances ; ils ont suscité des luttes et provoqué des réactions. Dresser la barrière qui devrait séparer les délinquants de toutes les couches populaires dont ils étaient issus et avec lesquelles ils demeuraient liés, était une tâche difficile, surtout sans doute dans les milieux urbains2. On s’y est employé longtemps et avec

1.    La ronde des années 1835-36 : Fieschi, qui relevait de la peine commune aux parricides et aux régicides, fut une des raisons pour lesquelles Rivière, le parricide, fut condamné à mort malgré un mémoire dont le caractère étonnant fut sans doute étouffé par l'éclat de Lacenaire, de son procès, et de ses écrits qui furent publiés grâce au chef de la Sûreté (non sans certaines censures), au début de 1836, quelques mois avant que son complice François aille donner, avec la chaîne de Brest, un des derniers grands spectacles forains du crime. Ronde des illégalismes et des délinquances, ronde des discours du crime et sur le crime.

2.    À la fin du XVIIIe siècle, Colquhoun donne une idée de la difficulté de la tâche pour une ville comme Londres. Traité de la police de Londres, traduit en français 1807, I, p. 32-34 ; p. 299-300.

obstination. On a utilisé les procédés généraux de cette « moralisation » des classes pauvres qui a eu par ailleurs une importance capitale tant du point de vue économique que politique (acquisition de ce qu’on pouvait appeler un « légalisme de base », indispensable du moment que le système du code avait remplacé les coutumes ; apprentissage des règles élémentaires de la propriété et de l’épargne ; dressage à la docilité dans le travail, à la stabilité du logement et de la famille, etc.). On a mis en œuvre des procédés plus particuliers pour entretenir l’hostilité des milieux populaires contre les délinquants (en utilisant les anciens détenus comme indicateurs, mouchards, briseurs de grève ou hommes de main). On a confondu systématiquement les délits de droit commun et ces infractions à la lourde législation sur les livrets, les grèves, les coalitions, les associations356, pour lesquelles les ouvriers demandaient la reconnaissance d’un statut politique. On a très régulièrement accusé les actions ouvrières d’être animées sinon manipulées par de simples criminels357. On a montré dans les verdicts une sévérité souvent plus grande contre les ouvriers que contre les voleurs358. On a mélangé dans les prisons les deux catégories de condamnés, et accordé un traitement préférentiel au droit commun, tandis que les journalistes ou les hommes politiques détenus avaient droit la plupart du temps à être mis à part. Bref, toute une tactique de confusion qui avait pour fin un état de conflit permanent.

À cela s’ajoutait une longue entreprise pour imposer à la perception qu’on avait des délinquants une grille bien déterminée : les présenter comme tout proches, partout présents et partout redoutables. C’est la fonction du fait divers qui envahit une partie de la presse et qui commence à avoir ses journaux propres359. Le fait divers criminel, par sa redondance quotidienne, rend acceptable l’ensemble des contrôles judiciaires et policiers qui quadrillent la société ; il raconte au jour le jour une sorte de bataille intérieure contre l’ennemi sans visage ; dans cette guerre, il constitue le bulletin quotidien d’alarme ou de victoire. Le roman criminel, qui commence à se développer dans les feuilletons et dans la littérature à bon marché, assume un rôle apparemment inverse. Il a surtout pour fonction de montrer que le délinquant appartient à un monde entièrement autre, sans relation avec l’existence quotidienne et familière. Cette étrangeté, ce fut d’abord celle des bas-fonds (Les Mystères de Paris, Rocambole), puis celle de la folie (surtout dans la seconde moitié du siècle), enfin celle du crime doré, de la délinquance de « haut vol » (Arsène Lupin). Les faits divers joints à la littérature policière ont produit depuis plus d’un siècle une masse démesurée de « récits de crimes » dans lesquels surtout la délinquance apparaît à la fois comme très proche et tout à fait étrangère, perpétuellement menaçante pour la vie quotidienne, mais extrêmement lointaine par son origine, ses mobiles, le milieu où elle se déploie quotidienne et exotique. Par l’importance qu’on lui prête et le faste discursif dont on l’accompagne, on trace autour d’elle une ligne qui, en l’exaltant, la met à part. Dans cette délinquance si redoutable, et venue d’un ciel si étranger, quel illégalisme pourrait se reconnaître ?...

Cette tactique multiple n’est pas restée sans effet : le prouvent les campagnes des journaux populaires contre le travail pénal360 ; contre le « confort des prisons » ; pour qu’on réserve aux détenus les travaux les plus durs et les plus dangereux ; contre le trop d’intérêt que la philanthropie porte aux délinquants ; contre la littérature qui exalte le crime361 ; le prouve aussi la méfiance éprouvée en général dans tout le mouvement ouvrier à l’égard des anciens condamnés de droit commun. « À l’aube du xxe siècle », écrit Michèle Perrot, « ceinte de mépris, la plus altière des murailles, la prison achève de se clore sur un peuple impopulaire1. »

Mais cette tactique est loin pourtant d’avoir triomphé, ou d’avoir en tout cas obtenu une rupture totale entre les délinquants et les couches populaires. Les rapports des classes pauvres avec l’infraction, la position réciproque du prolétariat et de la plèbe urbaine seraient à étudier. Mais une chose est certaine : la délinquance et la répression sont considérées, dans le mouvement ouvrier des années 1830-1850, comme un enjeu important. Hostilité aux délinquants sans doute ; mais bataille autour de la pénalité. Les journaux populaires proposent souvent une analyse politique de la criminalité qui s’oppose terme à terme à la description familière aux philanthropes (pauvreté — dissipation — paresse — ivrognerie — vice — vol — crime). Le point d’origine de la délinquance, ils l’assignent non pas à l’individu criminel (il n’en est que l’occasion ou la première victime) mais à la société : « L’homme qui vous donne la mort n’est pas libre de ne pas vous la donner. Le coupable, c’est la société, ou pour dire plus vrai c’est la mauvaise organisation sociale2. » Et cela, soit parce qu’elle n’est pas apte à subvenir à ses besoins fondamentaux, soit parce qu’elle détruit ou efface en lui des possibilités, des aspirations ou des exigences qui se feront jour ensuite dans le crime : « La fausse instruction, les aptitudes et les forces non consultées, l’intelligence et le cœur comprimés par un travail forcé dans un âge trop tendre3. » Mais cette criminalité de besoin ou de répression masque par l’éclat qu’on lui donne et la déconsidération dont on l’entoure, une autre criminalité qui en est parfois la cause, et toujours l’amplification. C’est la délinquance d’en haut, exemple scandaleux, source de misère et principe de révolte pour les pauvres. « Pendant que la misère jonche vos pavés de cadavres, vos prisons de voleurs et d’assassins, que voit-on de la part des escrocs du grand monde ?... les exemples les plus

1.    Délinquance ei système pénitentiaire de France au XIXe siècle (texte inédit).

2.    L'Humanitaire, août 1841.

3.    La Fraternité, novembre 1845.

corrupteurs, le cynisme le plus révoltant, le brigandage le plus éhonté... Ne craignez-vous pas que le pauvre que l’on traduit sur les bancs des criminels pour avoir arraché un morceau de pain à travers les barreaux d’une boulangerie, ne s’indigne pas assez, quelque jour, pour démolir pierre à pierre la Bourse, un antre sauvage où l’on vole impunément les trésors de l’État, la fortune des familles362. » Or cette délinquance propre à la richesse est tolérée par les lois, et lorsqu’il lui arrive de tomber sous leurs coups, elle est sûre de l’indulgence des tribunaux et de la discrétion de la presse363. De là l’idée que les procès criminels peuvent devenir l’occasion d’un débat politique, qu’il faut profiter des procès d’opinion ou des actions intentées aux ouvriers pour dénoncer le fonctionnement général de la justice pénale : « L’enceinte des tribunaux n’est plus seulement comme autrefois un lieu d’exhibition pour les misères et les plaies de notre époque, une espèce de marque où viennent s’étaler côte à côte les tristes victimes de notre désordre social ; c’est une arène qui retentit du cri des combattants364. » De là aussi l’idée que les prisonniers politiques, puisqu’ils ont, comme les délinquants, une expérience directe du système pénal, mais qu’ils sont, eux, en état de se faire entendre, ont le devoir d'être les porte-parole de tous les détenus : à eux d’éclairer « le bon bourgeois de France qui n’a jamais connu les peines qu’on inflige qu’à travers les pompeux réquisitoires d'un procureur général365 ».

Dans cette remise en question de la justice pénale et de la frontière qu’elle trace soigneusement autour de la délinquance, la tactique de ce qu’on pourrait appeler le « contrefait divers » est caractéristique. Il s’agit pour les journaux populaires de retourner l’usage qui était fait des crimes ou des procès dans les journaux qui, à la manière de la Gazette des tribunaux, se « repaissent de sang », se « nourrissent de prison » et font jouer quotidiennement « un répertoire de mélodrame366 ». Le contre-fait divers souligne systématiquement les faits de délinquance dans la bourgeoisie, montrant que c’est elle la classe soumise à la « dégénérescence physique », à la « pourriture morale » ; il substitue aux récits de crimes commis par les gens du peuple la description de la misère où les plongent ceux qui les exploitent et qui au sens strict les affament et les assassinent367 ; il montre dans les procès criminels contre les ouvriers quelle part de responsabilité doit être attribuée aux employeurs et à la société tout entière. Bref, tout un effort se déploie pour retourner ce discours monotone sur le crime qui cherche à la fois à l’isoler comme une monstruosité et à en faire retomber l’éclat sur la classe la plus pauvre.

Au cours de cette polémique antipénale, les fouriéristes ont sans doute été plus loin que tous les autres. Ils ont élaboré, les premiers peut-être, une théorie politique qui est en même temps une valorisation positive du crime. S’il est, selon eux, un effet de la « civilisation », il est également et du fait même une arme, contre elle. Il porte en lui une vigueur et un avenir. « L’ordre social dominé par la fatalité de son principe compressif continue à tuer par le bourreau ou par les prisons ceux dont le naturel robuste rejette ou dédaigne ses prescriptions, ceux qui trop forts pour demeurer enfermés dans ces langes étroits, les brisent et les déchirent, hommes qui ne veulent pas rester enfants368. » Il n’y a donc pas une nature criminelle mais des jeux de force qui, selon la classe à laquelle appartiennent les individus369, les conduiront au pouvoir ou à la prison : pauvres, les magistrats d’aujourd’hui peupleraient sans doute les bagnes ; et les forçats, s’ils étaient bien nés, « siégeraient dans les tribunaux et y rendraient la justice370 ». Au fond, l’existence du crime manifeste heureusement une « incompressibilité de la nature humaine » ; il faut voir en lui, plutôt qu’une faiblesse ou une maladie, une énergie qui se redresse, une « éclatante protestation de l'individualité humaine » qui sans doute lui donne aux yeux de tous son étrange pouvoir de fascination. « Sans le crime qui réveille chez nous une foule de sentiments engourdis et de passions à moitié éteintes, nous resterions plus longtemps dans le désordre, c’est-à-dire dans l’atonie371. » Il peut donc arriver que le crime constitue un instrument politique qui sera éventuellement aussi précieux pour la libération de notre société qu’il l’a été pour l’émancipation des Noirs ; celle-ci aurait-elle eu lieu sans lui ? « Le poison, l’incendie et quelquefois même la révolte, témoignent des ardentes misères de la condition sociale372. » Les prisonniers ? La partie « la plus malheureuse et la plus opprimée de l’humanité ». La Phalange rejoignait parfois l’esthétique contemporaine du crime, mais pour un combat bien différent.

De là une utilisation des faits divers qui n’a pas simplement pour objectif de retourner vers l’adversaire le reproche d’immoralité, mais de faire apparaître le jeu des forces qui s’opposent les unes aux autres. La Phalange analyse les affaires pénales comme un affrontement codé par la « civilisation », les grands crimes non point comme des monstruosités mais comme le retour fatal et la révolte de ce qui est réprimé373, les petits illégalismes non point comme les marges nécessaires de la société mais comme le grondement central de la bataille qui s’y déroule.

Plaçons là, après Vidocq et Lacenaire, un troisième personnage. Il n’a fait, lui, qu’une brève apparition ; sa notoriété n’a guère duré plus d’un jour. Il n’était que la figure passagère des illégalismes mineurs : un enfant de treize ans, sans domicile ni famille, inculpé de vagabondage et qu’une condamnation à deux ans de correction a placé pour longtemps sans doute dans les circuits de la délinquance. Il serait à coup sûr passé sans traces, s’il n’avait opposé au discours de la loi qui le rendait délinquant (au nom des disciplines plus encore qu’aux termes du code) le discours d’un illégalisme qui demeurait rétif à ces coercitions. Et qui faisait valoir l’indiscipline d’une manière systématiquement ambiguë comme l’ordre désordonné de la société et comme l’affirmation de droits irréductibles. Tous les illégalismes que le tribunal code comme des infractions, l’accusé les a reformulés comme l’affirmation d’une force vive : l’absence d’habitat en vagabondage, l’absence de maître en autonomie, l’absence de travail en liberté, l’absence d’emploi du temps en plénitude des jours et des nuits. Cet affrontement de l’illégalisme avec le système discipline-pénalité-délinquance a été perçu par les contemporains ou plutôt par le journaliste qui se trouvait là comme l’effet comique de la loi criminelle aux prises avec les faits menus de l’indiscipline. Et c’était exact : l’affaire elle-même, et le verdict qui l’a suivie sont bien au cœur du problème des châtiments légaux au xixe siècle. L’ironie par laquelle le juge essaie d’envelopper l’indiscipline dans la majesté de la loi et l’insolence par laquelle l’accusé réinscrit l’indiscipline dans les droits fondamentaux constituent pour la pénalité une scène exemplaire.

Ce qui nous a valu sans doute le compte rendu de la Gazette des tribunaux374 : « Le président : On doit dormir chez soi. — Béasse : Est-ce que j’ai un chez soi ? — Vous vivez dans un vagabondage perpétuel. — Je travaille pour gagner ma vie. — Quel est votre état ? — Mon état : d’abord j'en ai trente-six au moins ; ensuite je travaille chez personne. Il y a déjà quelque temps que je suis à mes pièces. J’ai mes états de jour et de nuit. Ainsi par exemple le jour, je distribue de petits imprimés gratis à tous les passants ; je cours après les diligences qui arrivent pour porter les paquets ; je fais la roue sur l’avenue de Neuilly ; la nuit, j’ai les spectacles ; je vais ouvrir les portières, je vends des contre-marques ; je suis bien occupé. — Il vaudrait mieux pour vous être placé dans une bonne maison et y faire votre apprentissage. — Ah ouiche, une bonne maison, un apprentissage, c’est embêtant. Et puis ensuite, le bourgeois, ça grogne toujours et ensuite, pas de liberté. — Votre père ne vous réclame pas ? — Plus de père. — Et'votre mère ? — Pas plus, ni parents, ni amis, libre et indépendant. » Entendant sa condamnation à deux ans de correction, Béasse « fait une assez laide grimace puis reprenant sa belle humeur : "Deux ans, c’est jamais que vingt-quatre mois. Allons, en route.” »

C’est cette scène que La Phalange a reprise. Et l’importance qu’elle lui accorde, le démontage très lent, très soigneux qu’elle en fait montre que les fouriéristes voyaient dans une affaire aussi quotidienne un jeu de forces fondamentales. D’un côté, celle de la « civilisation », représentée par le président, « légalité vivante, esprit et lettre de la loi ». Elle a son système de coercition, qui semble être le Code et qui en fait est la discipline. Il faut avoir un lieu, une localisation, une insertion contraignante : « On dort chez soi, dit le président, parce qu’en effet, pour lui, tout doit avoir un domicile, une demeure splendide ou infime, peu lui importe ; il n’est point chargé d’y pourvoir ; il est chargé d’y forcer tout individu. » Il faut en outre avoir un état, une identité reconnaissable, une individualité fixée une fois pour toutes : « Quel est votre état ? Cette question est l’expression la plus simple de l’ordre qui s’établit dans la société ; ce vagabondage lui répugne et la trouble ; il faut avoir un état stable, continu, de longue haleine, des pensées d’avenir, d’établissement futur, pour la rassurer contre toute attaque. » Il faut enfin avoir un maître, être pris et situé à l’intérieur d’une hiérarchie ; on n'existe que fixé dans des rapports définis de domination : « Chez qui travaillez-vous ? C’est-à-dire, puisque vous n’êtes pas maître, il faut que vous soyez serviteur, n’importe à quelle condition ; il ne s’agit pas de la satisfaction de votre individu ; il s’agit de l’ordre à maintenir. » En face de la discipline au visage de loi, on a l’illégalisme qui se fait valoir comme un droit ; plus que par l’infraction, c’est par l’indiscipline que se fait la rupture. Indiscipline du langage : l’incorrection de la grammaire et le ton des répliques « indiquent une scission violente entre l’accusé et la société qui par l’organe du président s’adresse à lui en termes corrects ». Indiscipline qui est celle de la liberté native et immédiate : « Il sent bien que l’apprenti, l’ouvrier est esclave et que l’esclavage est triste... Cette liberté, ce besoin de mouvement dont il est possédé, il sent bien qu’il n’en jouirait plus dans l’ordre ordinaire... Il aime mieux la liberté, dût-elle n’être que désordre, que lui importe ? C’est la liberté, c’est-à-dire le développement plus spontané de son individualité, développement sauvage, et par conséquent brutal et borné, mais développement naturel et instinctif. » Indiscipline dans les relations familiales : peu importe que cet enfant perdu ait été abandonné ou se soit volontairement affranchi, car « il n’a pas pu non plus supporter l’esclavage de l’éducation chez des parents ou des étrangers ». Et à travers toutes ces menues indisciplines, c'est finalement, la « civilisation » tout entière qui est récusée, et la « sauvagerie » qui se fait jour : « C’est du travail, c’est de la fainéantise, c’est de l’insouciance, c’est de la débauche : c’est tout, excepté l’ordre ; sauf la différence des occupations et des débauches, c’est la vie du sauvage, au jour le jour et sans lendemain375. » Sans doute les analyses de La Phalange ne peuvent être considérées comme représentatives des discussions que les journaux populaires menaient à cette époque sur les crimes et la pénalité. Mais elles se situent pourtant dans le contexte de cette polémique. Les leçons de La Phalange n’ont pas été tout à fait perdues. Ce sont elles qui ont été réveillées par l’écho très ample qui a répondu aux anarchistes lorsque, dans la seconde moitié du XIXe siècle, ils ont, en prenant pour point d’attaque l’appareil pénal, posé le problème politique de la déliquance ; lorsqu’ils ont pensé reconnaître en elle la forme la plus combative du refus de la loi ; lorsqu'ils ont essayé moins d’héroïser la révolte des délinquants que de désan-nexer la délinquance par rapport à la légalité et à l’illégalisme bourgeois qui l’avaient colonisée ; lorsqu’ils ont voulu rétablir ou constituer l’unité politique des illégalismes populaires.