Chapitre II. La douceur des peines

L’art de punir doit donc reposer sur toute une technologie de la représentation. L’entreprise ne peut réussir que si elle s’inscrit dans une mécanique naturelle. « Semblable à la gravitation des corps, une force secrète nous pousse toujours vers notre bien-être. Cette impulsion n'est affectée que par les obstacles que les lois lui opposent. Toutes les actions diverses de l’homme sont les effets de cette tendance intérieure. » Trouver pour un crime le châtiment qui convient, c’est trouver le désavantage dont l’idée soit telle qu’elle rende définitivement sans attrait l’idée d’un méfait. Art des énergies qui se combattent, art des images qui s’associent, fabrication de liaisons stables qui défient le temps : il s’agit de constituer des couples de représentation à valeurs opposées, d’instaurer des différences quantitatives entre les forces en présence, d’établir un jeu de signes-obstacles qui puissent soumettre le mouvement des forces à un rapport de pouvoir. « Que l’idée du supplice soit toujours présente au cœur de l’homme faible et domine le sentiment qui le pousse au crime115. » Ces signes-obstacles doivent constituer le nouvel arsenal des peines, comme les marques-vindictes organisaient les anciens supplices. Mais pour fonctionner, ils doivent obéir à plusieurs conditions.

1. Être aussi peu arbitraires que possible. Il est vrai que c’est la société qui définit, en fonction de ses intérêts propres, ce qui doit être considéré comme crime : celui-ci n’est donc pas naturel. Mais si on veut que la punition puisse sans difficulté se présenter à l’esprit dès qu’on pense au crime, il faut que de l’un à l’autre, le lien soit le plus immédiat possible : de ressemblance, d’analogie, de proximité. Il faut donner « à la peine toute la conformité possible avec la nature du délit, afin que la crainte d’un châtiment éloigne l’esprit de la route où la conduisait la perspective d’un crime avantageux116 ». La punition idéale sera transparente au crime qu’elle sanctionne ; ainsi pour celui qui la contemple, elle sera infailliblement le signe du crime qu’elle châtie ; et pour celui qui rêve au crime, la seule idée du méfait réveillera le signe punitif. Avantage pour la stabilité de la liaison, avantage pour le calcul des proportions entre crime et châtiment et pour la lecture quantitative des intérêts ; avantage aussi puisqu’en prenant la forme d’une suite naturelle, la punition n’apparaît pas comme l’effet arbitraire d’un pouvoir humain : « Tirer le délit du châtiment, c’est le meilleur moyen de proportionner la punition au crime. Si c’est là le triomphe de la justice, c’est aussi le triomphe de la liberté, puisque alors les peines ne venant plus de la volonté du législateur, mais de la nature des choses, on ne voit plus l’homme faire violence à l’homme117. » Dans la punition analogique, le pouvoir qui punit se cache.

Des peines qui soient naturelles par institution, et qui reprennent dans leur forme le contenu du crime, les réformateurs en ont proposé toute une panoplie. Vermeil par exemple ; ceux qui abusent de la liberté publique, on les privera de la leur ; on retirera leurs droits civils à ceux qui ont abusé des bienfaits de la loi et des privilèges des fonctions publiques ; l’amende punira la concussion et l’usure ; la confiscation punira le vol ; l’humiliation, les délits de « vaine gloire » ; la mort, l’assassinat ; le bûcher, l’incendie. Quant à l’empoisonneur, « le bourreau lui présentera une coupe dont il lui jettera la liqueur sur la face, pour l’accabler de l’horreur de son forfait en lui en offrant l’image, et le renversera ensuite dans une chaudière d’eau bouillante118 ». Simple rêverie ?

Peut-être. Mais le principe d’une communication symbolique est clairement formulé encore par Le Peletier, lorsqu’il présente en 1791 la nouvelle législation criminelle : « Il faut des rapports exacts entre la nature du délit et la nature de la punition » ; celui qui a été féroce dans son crime subira des douleurs physiques ; celui qui aura été fainéant sera contraint à un travail pénible ; celui qui a été abject subira une peine d’infamie119.

Malgré des cruautés qui rappellent fort les supplices de l’Ancien Régime, c’est tout un autre mécanisme qui est à l’œuvre dans ces peines analogiques. On n’oppose plus l’atroce à l’atroce dans une joute de pouvoir ; ce n’est plus la symétrie de la vengeance, c’est la transparence du signe à ce qu’il signifie ; on veut, sur le théâtre des châtiments, établir un rapport immédiatement intelligible aux sens et qui puisse donner lieu à un calcul simple. Une sorte d’esthétique raisonnable de la peine. « Ce n’est pas seulement dans les beaux-arts qu'il faut suivre fidèlement la nature ; les institutions politiques, du moins celles qui ont un caractère de sagesse et des éléments de durée sont fondées sur la nature120. » Que le châtiment découle du crime ; que la loi ait l’air d’être une nécessité des choses, et que le pouvoir agisse en se masquant sous la force douce de la nature.

2. Ce jeu de signes doit mordre sur la mécanique des forces : diminuer le désir qui rend le crime attrayant, accroître l’intérêt qui fait que la peine est redoutable ; inverser le rapport des intensités, faire en sorte que la représentation de la peine et de ses désavantages soit plus vive que celle du crime avec ses plaisirs. Toute une mécanique donc, de l’intérêt, de son mouvement, de la manière dont on se le représente et de la vivacité de cette représentation. « Le législateur doit être un architecte habile qui sache en même temps employer toutes les forces qui peuvent contribuer à la solidité de l’édifice et amortir toutes celles qui pourraient le ruiner121. »

Plusieurs moyens. « Aller droit à la source du mal122. »

Briser le ressort qui anime la représentation du crime. Rendre sans force l’intérêt qui l’a fait naître. Derrière les délits de vagabondage, il y a la paresse ; c’est elle qu’il faut combattre. « On ne réussira pas en enfermant les mendiants dans des prisons infectes qui sont plutôt des cloaques », il faudra les contraindre au travail. « Les employer, c’est le meilleur moyen de les punir123. » Contre une mauvaise passion, une bonne habitude ; contre une force, une autre force, mais il s’agit de celle de la sensibilité et de la passion, non de celles du pouvoir avec ses armes. « Ne doit-on pas déduire toutes les peines de ce principe si simple, si heureux et déjà connu de les choisir dans ce qu’il y a de plus déprimant pour la passion qui a conduit au crime commis124 ? »

Faire jouer contre elle-même la force qui a porté vers le délit. Diviser l’intérêt, se servir de lui pour rendre la peine redoutable. Que le châtiment l’irrite et le stimule plus que la faute n’avait pu le flatter. Si l’orgueil a fait commettre un forfait, qu’on le blesse, qu’on le révolte par la punition. L’efficacité des peines infamantes, c’est de s’appuyer sur la vanité qui était à la racine du crime. Les fanatiques se font gloire et de leurs opinions et des supplices qu’ils endurent pour elles. Faisons donc jouer contre le fanatisme l’entêtement orgueilleux qui le soutient : « Le comprimer par le ridicule et par la honte ; si on humilie l’orgueilleuse vanité des fanatiques devant une grande foule de spectateurs, on doit attendre d’heureux effets de cette peine. » Il ne servirait à rien, au contraire, de leur imposer des douleurs physiques125.

Ranimer un intérêt utile et vertueux, dont le crime prouve combien il s'est affaibli. Le sentiment de respect pour la propriété — celle des richesses, mais aussi celle de l’honneur, de la liberté, de la vie — le malfaiteur l’a perdu quand il vole, calomnie, enlève ou tue. Il faut donc le lui réapprendre. Et on commencera à le lui enseigner pour lui-même : on lui fera éprouver ce que c’est que perdre la libre disposition de ses biens, de son honneur, de son temps et de son corps, pour qu’il la respecte à son tour chez les autres126. La peine qui forme des signes stables et facilement lisibles doit aussi recomposer l'économie des intérêts et la dynamique des passions.

3. Utilité par conséquent d’une modulation temporelle. La peine transforme, modifie, établit des signes, aménage des obstacles. Quelle serait son utilité si elle devait être définitive ? Une peine qui n’aurait pas de terme serait contradictoire : toutes les contraintes qu’elle impose au condamné et dont, redevenu vertueux, il ne pourrait jamais profiter, ne seraient plus que des supplices ; et l’effort fait pour le réformer serait peine et coût perdus du côté de la société. S’il y a des incorrigibles, il faut se résoudre à les éliminer. Mais pour tous les autres les peines ne peuvent fonctionner que si elles s’achèvent. Analyse acceptée par les Constituants : le Code de 1791 prévoit la mort pour les traîtres et les assassins ; toutes les autres peines doivent avoir un terme (le maximum est de vingt ans).

Mais surtout le rôle de la durée doit être intégré à l’économie de la peine. Les supplices dans leur violence risquaient d’avoir ce résultat : plus le crime était grave, moins son châtiment était long. La durée intervenait bien dans l’ancien système des peines : journées de pilori, années de bannissement, heures passées à expirer sur la roue. Mais c’était un temps d’épreuve, non de transformation concertée. La durée doit permettre maintenant l’action propre du châtiment : « Une suite prolongée de privations pénibles en épargnant à l’humanité l’horreur des tortures affecte beaucoup plus le coupable qu’un instant passager de douleur... Elle renouvelle sans cesse aux yeux du peuple qui en est témoin le souvenir des lois vengeresses et fait revivre à tous les moments une terreur salutaire127. » Le temps, opérateur de la peine.

Or la fragile mécanique des passions ne veut pas qu’on les contraigne de la même façon ni avec la même insistance à mesure qu’elles se redressent ; il est bon que la peine s’atténue avec les effets qu'elle produit. Elle peut bien être fixe, en ce sens quelle est déterminée pour tous, de la même façon, par la loi ; son mécanisme interne doit être variable. Dans son projet à la Constituante, Le Peletier proposait des peines à intensité dégressive : un condamné à la peine la plus grave ne subira le cachot (chaîne aux pieds et aux mains, obscurité, solitude, pain et eau) que pendant une première phase ; il aura la possibilité de travailler deux puis trois jours par semaine. Aux deux tiers de sa peine, il pourra passer au régime de la « gêne » (cachot éclairé, chaîne autour de la taille, travail solitaire pendant cinq jours par semaine, mais en commun les deux autres jours ; ce travail lui sera payé et lui permettra d’améliorer son ordinaire). Enfin quand il approchera de la fin de sa condamnation il pourra passer au régime de la prison ; « Il pourra tous les jours se réunir avec tous les autres prisonniers pour un travail commun. S’il le préfère, il pourra travailler seul. Sa nourriture sera ce que la rendra son travail1. »

4. Du côté du condamné, la peine, c’est une mécanique des signes, des intérêts et de la durée. Mais le coupable n’est qu’une des cibles du châtiment. Celui-ci regarde surtout les autres ; tous les coupables possibles. Que ces signes-obstacles qu’on grave peu à peu dans la représentation du condamné circulent donc rapidement et largement ; qu’ils soient acceptés et redistribués par tous ; qu’ils forment le discours que chacun tient à tout le monde et par lequel tous s’interdisent le crime — la bonne monnaie qui se substitue, dans les esprits, au faux profit du crime.

Pour cela, il faut que le châtiment soit trouvé non seulement naturel, mais intéressant ; il faut que chacun puisse y lire son propre avantage. Plus de ces peines éclatantes, mais inutiles. Plus de peines secrètes, non plus ; mais que les châtiments puissent être regardés comme une rétribution que le coupable fait à chacun de ses concitoyens, pour le crime qui les a tous lésés : des peines « qui se remettent sans cesse sous les yeux des citoyens », et qui fassent « ressortir l’utilité publique des mouvements communs et particuliers2 ». L’idéal serait que le condamné apparaisse comme une sorte

1.    Le Peletier de Saint-Fargeau, Archives parlementaires, t. XXVI, p 329-330.

2.    Ch.E. Dufriche de Valazé, Des lois pénales, 1784, p. 346.

de propriété rentable : un esclave mis au service de tous. Pourquoi la société supprimerait-elle une vie et un corps quelle pourrait s’approprier ? Il serait plus utile de le faire « servir l’État dans un esclavage qui serait plus ou moins étendu selon la nature de son crime » ; la France n’a que trop de chemins impraticables qui gênent le commerce ; les voleurs qui eux aussi font obstacle à la libre circulation des marchandises n’auront qu’à reconstruire les routes. Plus que la mort, serait éloquent « l’exemple d’un homme qu’on a toujours sous les yeux, auquel on a ôté la liberté et qui est obligé d’employer le reste de sa vie pour réparer la perte qu’il a causée à la société128 ».

Dans l’ancien système, le corps des condamnés devenait la chose du roi, sur laquelle le souverain imprimait sa marque et abattait les effets de son pouvoir. Maintenant, il sera plutôt bien social, objet d’une appropriation collective et utile. De là le fait que les réformateurs ont presque toujours proposé les travaux publics comme une des meilleures peines possibles ; les Cahiers de doléances, d’ailleurs, les ont suivis : « Que les condamnés à quelque peine au-dessous de la mort, le soient aux travaux publics du pays, un temps proportionné à leur crime129. » Travail public voulant dire deux choses : intérêt collectif à la peine du condamné et caractère visible, contrôlable du châtiment. Le coupable, ainsi, paye deux fois : par le labeur qu’il fournit et par les signes qu’il produit. Au cœur de la société, sur les places publiques ou les grands chemins, le condamné est un foyer de profits et de significations. Visiblement, il sert à chacun ; mais en même temps, il glisse dans l’esprit de tous le signe crime-châtiment ; utilité seconde, purement morale celle-là, mais combien plus réelle.

5. D’où toute une économie savante de la publicité. Dans le supplice corporel, la terreur était le support de l’exemple : effroi physique, épouvante collective, images qui doivent se graver dans la mémoire des spectateurs, comme la marquer sur la joue ou l’épaule du condamné. Le support de l’exemple, maintenant, c’est la leçon, le discours, le signe déchiffrable, la mise en scène et en tableau de la moralité publique. Ce n’est plus la restauration terrifiante de la souveraineté qui va soutenir la cérémonie du châtiment, c’est la réactivation du Code, le renforcement collectif du lien entre l’idée du crime et l’idée de la peine. Dans la punition, plutôt que de voir la présence du souverain, on lira les lois elles-mêmes. Celles-ci avaient associé à tel crime tel châtiment. Aussitôt le crime commis et sans qu’on perde de temps, la punition viendra, mettant en acte le discours de la loi et montrant que le Code, qui lie les idées, lie aussi les réalités. La jonction, immédiate dans le texte, doit l'être dans les actes. « Considérez ces premiers moments où la nouvelle de quelque action atroce se répand dans nos villes et dans nos campagnes ; les citoyens ressemblent à des hommes qui voient la foudre tomber auprès d’eux ; chacun est pénétré d’indignation et d’horreur... Voilà le moment de châtier le crime : ne le laissez pas échapper ; hâtez-vous de le convaincre et de le juger. Dressez des échafauds, des bûchers, traînez le coupable sur les places publiques, appelez le peuple à grands cris ; vous l’entendrez alors applaudir à la proclamation de vos jugements, comme à celle de la paix et de la liberté ; vous les verrez accourir à ces terribles spectacles comme au triomphe des lois130. » La punition publique est la cérémonie du recodage immédiat.

La loi se reforme, elle vient reprendre place à côté du forfait qui l’avait violée. Le malfaiteur en revanche est détaché de la société. Il la quitte. Mais non pas dans ces fêtes ambiguës d’Ancien Régime où le peuple fatalement prenait sa part ou du crime ou de l’exécution, mais dans une cérémonie de deuil. La société qui a retrouvé ses lois a perdu celui des citoyens qui les avait violées. La punition publique doit manifester cette double affliction : qu’on ait pu ignorer la loi, et qu’on soit obligé de se séparer d’un citoyen. « Liez au supplice l’appareil le plus lugubre et le plus touchant ; que ce jour terrible soit pour la patrie un jour de deuil ; que la douleur générale se peigne partout en grands caractères...

Que le magistrat couvert du crêpe funèbre annonce au peuple l’attentat et la triste nécessité d’une vengeance légale. Que les différentes scènes de cette tragédie frappent tous les sens, remuent toutes les affections douces et honnêtes131. »

Deuil dont le sens doit être clair pour tous ; chaque élément de son rituel doit parler, dire le crime, rappeler la loi, montrer la nécessité de la punition, justifier sa mesure. Affiches, écriteaux, signes, symboles doivent être multipliés, pour que chacun puisse apprendre les significations. La publicité de la punition ne doit pas répandre un effet physique de terreur ; elle doit ouvrir un livre de lecture. Le Peletier proposait que le peuple, une fois par mois, puisse visiter les condamnés « dans leur douloureux réduit : il lira tracé en gros caractères, au-dessus de la porte du cachot, le nom du coupable, le crime et le jugement132 ». Et dans le style naïf et militaire des cérémonies impériales, Bexon imaginera quelques années plus tard tout un tableau des armoiries pénales : « Le condamné à mort sera acheminé à l’échafaud dans une voiture “tendue ou peinte en noir entremêlé de rouge” ; s’il a trahi, il aura une chemise rouge sur laquelle sera inscrit, devant et derrière, le mot "traître" ; s’il est parricide, il aura la tête recouverte d’un voile noir et sur sa chemise seront brodés des poignards ou les instruments de mort dont il se sera servi ; s’il a empoisonné, sa chemise rouge sera ornée de serpents et d’autres animaux venimeux133. »

Cette lisible leçon, ce recodage rituel, il faut les répéter aussi souvent que possible ; que les châtiments soient une école plutôt qu’une fête ; un livre toujours ouvert plutôt qu’une cérémonie. La durée qui rend le châtiment efficace pour le coupable est utile aussi pour les spectateurs. Ils doivent pouvoir consulter à chaque instant le lexique permanent du crime et du châtiment. Peine secrète, peine à demi perdue. Il faudrait que dans les lieux où elle s’exécute les enfants puissent venir ; ils y feraient leurs classes civiques. Et les hommes faits y réapprendraient périodiquement les lois.

Concevons les lieux de châtiments comme un Jardin des Lois que les familles visiteraient le dimanche. « Je voudrais que de temps en temps, après avoir préparé les esprits par un discours raisonné sur la conservation de l'ordre social, sur l’utilité des châtiments, on conduisît les jeunes gens, les hommes mêmes aux mines, aux travaux, pour contempler le sort affreux des proscrits. Ces pèlerinages seraient plus utiles que ceux que font les Turcs à La Mecque134. » Et Le Peletier considérait que cette visibilité des châtiments était un des principes fondamentaux du nouveau Code pénal : « Souvent et à des temps marqués, la présence du peuple doit porter la honte sur le front du coupable ; et la présence du coupable dans l’état pénible où l’a réduit son crime doit porter dans l’âme du peuple une instruction utile135. » Bien avant d’être conçu comme un objet de science, le criminel est rêvé comme élément d’instruction. Après la visite de charité pour partager la souffrance des prisonniers — le xvne siècle l’avait inventée ou reprise — on a rêvé de ces visites d’enfants venus apprendre comment le bienfait de la loi vient s’appliquer au crime : vivante leçon au muséum de l’ordre.

6. Alors pourra s’inverser dans la société le traditionnel discours du crime. Grave souci pour les faiseurs de lois au xvme siècle : comment éteindre la gloire douteuse des criminels ? Comment faire taire l’épopée des grands malfaiteurs que chantent les almanachs, les feuilles volantes, les récits populaires ? Si le recodage punitif est bien fait, si la cérémonie de deuil se déroule comme il faut, le crime ne pourra plus apparaître que comme un malheur et le malfaiteur comme un ennemi à qui on réapprend la vie sociale. Au lieu de ces louanges qui héroïsent le criminel, ne circuleront plus dans le discours des hommes que ces signes-obstacles qui arrêtent le désir du crime par la crainte calculée du châtiment. La mécanique positive jouera à plein dans le langage de tous les jours, et celui-ci la fortifiera sans cesse par des récits nouveaux. Le discours deviendra le véhicule de la loi : principe constant du recodage universel. Les poètes du peuple rejoindront enfin ceux qui s’appellent eux-mêmes les « missionnaires de l’étemelle raison » ; ils se feront moralistes. « Tout rempli de ces terribles images et de ces idées salutaires, chaque citoyen viendra les répandre dans sa famille, et là par des longs récits faits avec autant de chaleur qu’avidement écoutés, ses enfants rangés autour de lui ouvriront leur jeune mémoire pour recevoir, en traits inaltérables, l’idée du crime et du châtiment, l’amour des lois et de la patrie, le respect et la confiance pour la magistrature. Les habitants des campagnes, témoins aussi de ces exemples, les sèmeront autour de leurs cabanes, le goût de la vertu s’enracinera dans ces âmes grossières tandis que le méchant consterné de la publique joie, effrayé de se voir tant d’ennemis, renoncera peut-être à des projets dont l’issue n’est pas moins prompte que funeste136. »

Voici donc comment il faut imaginer la cité punitive. Aux carrefours, dans les jardins, au bord des routes qu’on refait ou des ponts qu’on construit, dans des ateliers ouverts à tous, au fond des mines qu’on va visiter, mille petits théâtres de châtiments. À chaque crime, sa loi ; à chaque criminel, sa peine. Peine visible, peine bavarde qui dit tout, qui explique, se justifie, convainc : écriteaux, bonnets, affiches, placards, symboles, textes lus ou imprimés, tout cela répète inlassablement le Code. Des décors, des perspectives, des effets d’optique, des trompe-l’œil parfois grossissent la scène, la rendent plus redoutable qu’elle n’est, mais plus claire aussi. D’où le public est placé, on peut croire à certaines cruautés qui, de fait, n’ont pas lieu. Mais l’essentiel, pour ces sévérités réelles ou amplifiées, c’est que, selon une stricte économie, elles fassent toutes leçon : que chaque châtiment soit un apologue. Et qu’en contrepoint de tous les exemples directs de vertu, on puisse à chaque instant rencontrer, comme une scène vivante, les malheurs du vice. Autour de chacune de ces « représentations » morales, les écoliers se presseront avec leurs maîtres et les adultes apprendront quelles leçons enseigner à leurs enfants. Non plus le grand rituel terrifiant des supplices, mais au fil des jours et des rues, ce théâtre sérieux, avec ses scènes multiples et persuasives. Et la mémoire populaire reproduira dans ses rumeurs le discours austère de la loi. Mais peut-être sera-t-il besoin, au-dessus de ces mille spectacles et récits, de placer le signe majeur de la punition pour le plus terrible des crimes : la clef de voûte de l’édifice pénal. Vermeil en tout cas avait imaginé la scène de l’absolue punition qui devait dominer tous les théâtres du châtiment quotidien : le seul cas où on devait chercher à atteindre l’infini punitif. Un peu l’équivalent dans la nouvelle pénalité de ce qu’avait été le régicide dans l’ancienne. Le coupable aurait les yeux crevés ; on le placerait dans une cage de fer, suspendue en plein air, au-dessus d’une place publique ; il serait complètement nu ; une ceinture de fer autour de la taille, il serait attaché aux barreaux ; jusqu’à la fin de ses jours, on le nourrirait au pain et à l’eau. « Il serait ainsi exposé à toutes les rigueurs des saisons, tantôt le front couvert de neige, tantôt calciné par un soleil brûlant. C’est dans ce supplice énergique, présentant plutôt la prolongation d’une mort douloureuse que celle d’une vie pénible qu’on pourrait vraiment reconnaître un scélérat dévoué à l’horreur de la nature entière, condamné à ne plus voir le ciel qu’il a outragé et à ne plus habiter la terre qu’il a souillée137. » Au-dessus de la cité punitive, cette araignée de fer ; et celui que doit crucifier ainsi la nouvelle loi, c’est le parricide.

*

r

Tout un arsenal de châtiments pittoresques. « Gardez-vous d’infliger les mêmes punitions », disait Mably. Est bannie l’idée d’une peine uniforme, modulée seulement d’après la gravité de la faute. Plus précisément ; l’utilisation de la prison comme forme générale de châtiment n’est jamais présentée dans ces projets de peines spécifiques, visibles et parlantes. Sans doute, l’emprisonnement est prévu, mais parmi les autres peines ; il est alors le châtiment spécifique de certains délits, ceux qui attentent à la liberté des individus (comme le rapt) ou ceux qui résultent de l’abus de la liberté (le désordre, la violence). Il est prévu aussi comme condition pour que certaines peines puissent être exécutées (le travail forcé, par exemple). Mais il ne recouvre pas tout le champ de la pénalité avec sa durée comme seul principe de variation. Mieux, l’idée d’un enfermement pénal est explicitement critiquée par beaucoup de réformateurs. Parce qu’il est incapable de répondre à la spécificité des crimes. Parce qu’il est dépourvu d’effets sur le public. Parce qu’il est inutile à la société, nuisible même : il est coûteux, il entretient les condamnés dans l’oisivité, il multiplie leurs vices1. Parce que l’accomplissement d’une telle peine est difficile à contrôler et qu’on risque d’exposer les détenus à l’arbitraire de leurs gardiens. Parce que le métier de priver un homme de sa liberté et de le surveiller en prison est un exercice de tyrannie. « Vous exigez qu’il y ait parmi vous des monstres ; et ces hommes odieux, s’ils existaient, le législateur devrait peut-être les traiter comme des assassins2. » La prison au total est incompatible avec toute cette technique de la peine-effet, de la peine-représentation, de la peine-fonction générale, de la peine-signe et discours. Elle est l’obscurité, la violence et le soupçon. « C'est un lieu de ténèbres où l’œil du citoyen ne peut compter les victimes, où par conséquent leur nombre est perdu pour l’exemple... Alors que si, sans multiplier les crimes, on peut multiplier l’exemple des châtiments, on parvient enfin à les rendre moins nécessaires ; d’ailleurs l’obscurité des prisons devient un sujet de défiance pour les citoyens ; ils supposent facilement qu’il s’y commet de grandes injustices... Il y a certainement quelque chose qui va mal, quand la loi qui est faite pour le bien de la multitude, au lieu d’exciter sa reconnaissance, excite continuellement ses murmures3. »

Que l’emprisonnement puisse comme aujourd’hui, entre la mort et les peines légères, recouvrir tout l’espace médian de la punition, c’est une idée que les réformateurs ne pouvaient pas avoir immédiatement.

Or, voici le problème : au bout de bien peu de temps, la

1.    Cf. Archives parlementaires, t. XXVI, p. 712.

2.    G. de Mably, De la législation, Œuvres complètes, 1789, t. IX, p. 338.

3.    Ch.E. Dufriche de Valazé, Des lois pénales, 1784, p. 344-345.

détention est devenue la forme essentielle du châtiment. Dans le Code pénal de 1810, entre la mort et les amendes, il occupe, sous un certain nombre de formes, presque tout le champ des punitions possibles. « Qu’est-ce que le système de pénalité admis par la nouvelle loi ? C’est l’incarcération sous toutes ses formes. Comparez en effet les quatre peines principales qui restent dans le Code pénal. Les travaux forcés sont une forme de l’incarcération. Le bagne est une prison en plein air. La détention, la réclusion, l’emprisonnement correctionnel ne sont en quelque sorte que les noms divers d’un seul et même châtiment138. » Et cet emprisonnement, voulu par la loi, l’Empire avait décidé aussitôt de le transcrire dans la réalité, selon toute une hiérarchie pénale, administrative, géographique : au plus bas degré, associée à chaque justice de paix, des maisons de police municipale ; dans chaque arrondissement, des maisons d’arrêt ; dans tous les départements, une maison de correction ; au sommet, plusieurs maisons centrales pour les condamnés criminels ou ceux des correctionnels qui sont condamnés à plus d’un an ; enfin, dans quelques ports, les bagnes. Un grand édifice carcéral est programmé, dont les différents niveaux doivent s’ajuster exactement aux étages de la centralisation administrative. À l’échafaud où le corps du supplicié était exposé à la force rituellement manifestée du souverain, au théâtre punitif où la représentation du châtiment aurait été donnée en permanence au corps social, s’est substituée une grande architecture fermée, complexe et hiérarchisée qui s’intégre au corps même de l’appareil étatique. Une tout autre matérialité, une tout autre physique du pouvoir, une tout autre manière d’investir le corps des hommes. À partir de la Restauration et sous la monarchie de Juillet, c’est, à quelques écarts près, entre 40 et 43 000 détenus qu’on trouvera dans les prisons françaises (un prisonnier à peu près pour 600 habitants). Le haut mur, non plus celui qui entoure et protège, non plus celui qui manifeste, par son prestige, la puissance et la richesse, mais le mur soigneusement clos, infranchissable dans un sens et dans l’autre, et refermé sur le travail maintenant mystérieux de la punition, sera, tout près et parfois même au milieu des villes du XIXe siècle, la figure monotone, à la fois matérielle et symbolique, du pouvoir de punir. Déjà sous le Consulat, le ministre de l’intérieur avait été chargé d’enquêter sur les différents lieux de sûreté qui fonctionnaient déjà ou qui pouvaient être utilisés dans les différentes villes. Quelques années plus tard, des crédits avaient été prévus pour construire, à hauteur du pouvoir qu’ils devaient représenter et servir, ces nouveaux châteaux de l’ordre civil. L’Empire les utilisa, en fait, pour une autre guerre139. Une économie moins somptuaire mais plus obstinée finit par les bâtir peu à peu au xixe siècle.

En moins de vingt ans en tout cas, le principe si clairement formulé à la Constituante, de peines spécifiques, ajustées, efficaces, formant, dans chaque cas, leçon pour tous, est devenu la loi de détention pour toute infraction un peu importante, si du moins elle ne mérite pas la mort. À ce théâtre punitif, dont on rêvait au XVIIIe siècle, et qui aurait agi essentiellement sur l’esprit des justiciables, s’est substitué le grand appareil uniforme des prisons dont le réseau d’édifices immenses va s’étendre sur toute la France et l’Europe. Mais donner vingt ans comme chronologie à ce tour de passe-passe, c’est encore trop, peut-être. On peut dire qu’il a été presque instantané. Il suffit de regarder d’un peu près le projet de Code criminel présenté à la Constituante par Le Peletier. Le principe formulé au départ, c’est qu’il faut « des rapports exacts entre la nature du délit et la nature de la punition » : douleurs pour ceux qui ont été féroces, travail pour ceux qui ont été paresseux, infamie pour ceux dont l’âme est dégradée. Or, les peines afflictives qui sont effectivement proposées sont trois formes de détention : le cachot où la peine d’enfermement est aggravée de mesures diverses (concernant la solitude, la privation de lumière, les restrictions de nourriture) ; la « gêne » où ces mesures annexes sont atténuées, enfin la prison pioprement dite, qui est réduite à l’enfermement pur et simple. La diversité, si solennellement promise, se réduit finalement à cette pénalité uniforme et grise. Il y eut d’ailleurs, sur le moment, des députés pour s’étonner qu’au lieu d’avoir établi un rapport de nature entre délits et peines, on ait suivi un tout autre plan : « De manière que si j’ai trahi mon pays, on m’enferme ; si j’ai tué mon père, on m’enferme ; tous les délits imaginables sont punis de la manière la plus uniforme. Il me semble voir un médecin qui pour tous les maux a le même remède140. »

Prompte substitution qui n’a pas été le privilège de la France. On la retrouve, toutes choses égales, dans les pays étrangers. Lorsque Catherine II, dans les années qui ont suivi immédiatement le traité Des délits et des peines, fait rédiger un projet pour un « nouveau code des lois », la leçon de Beccaria sur la spécificité et la variété des peines n’a pas été oubliée ; elle est reprise presque mot à mot : « C’est le triomphe de la liberté civile lorsque les lois criminelles tirent chaque peine de la nature particulière de chaque crime. Alors tout l’arbitraire cesse ; la peine ne dépend point du caprice du législateur, mais de la nature de la chose ; ce n’est point l’homme qui fait violence à l’homme, mais la propre action de l’homme141. » Quelques années plus tard, ce sont bien toujours les principes généraux de Beccaria qui servent de fondement au nouveau code toscan et à celui donné par Joseph II à l’Autriche ; et pourtant ces deux législations font de l’emprisonnement — modulé selon sa durée et aggravé dans certains cas par la marque ou les fers, une peine presque uniforme : trente ans au moins de détention pour attentat contre le souverain, pour fausse monnaie et pour assassinat compliqué de vol ; de quinze à trente ans pour homicide /olontaire ou pour vol à main armée ; de un mois à cinq ans pour vol simple, etc.142.

Mais si cette colonisation de la pénalité par la prison a de quoi surprendre, c’est que celle-ci n’était pas comme on l’imagine un châtiment qui aurait déjà été solidement installé dans le système pénal, juste au-dessous de la peine de mort, et qui tout naturellement aurait occupé la place laissée vide par la disparition des supplices. En fait la prison — et beaucoup de pays sur ce point étaient dans la même situation que la France — n’avait qu’une position restreinte et marginale dans le système des peines. Les textes le prouvent. L’ordonnance de 1670, parmi les peines afflictives, ne cite pas la détention. Sans doute, la prison perpétuelle ou temporaire avait-elle figuré parmi les peines dans certaines coutumes143. Mais on tient qu’elle tombe en désuétude comme d’autres supplices : « Il y avait autrefois des peines qui ne se pratiquent plus en France, comme d’écrire sur le visage ou le front d'un condamné sa peine, et la prison perpétuelle, comme aussi on ne doit pas condamner un criminel à être exposé aux bêtes féroces ni aux mines144. » Dans les faits, il est certain que la prison avait subsisté d’une manière tenace, pour sanctionner les fautes sans gravités, et cela au gré des coutumes ou habitudes locales. En ce sens Soulatges parlait des « peines légères » que l’ordonnance de 1670 n’avait pas mentionnées : le blâme, l’admonition, l’abstention de lieu, la satisfaction à personne offensée, et la prison à temps. Dans certaines régions, surtout celles qui avaient le mieux conservé leur particularisme judiciaire, la peine de prison avait encore une grande extension, mais la chose n’allait pas sans quelque difficulté, comme dans le Roussillon, récemment annexé.

Mais à travers ces divergences, les juristes tiennent fermement au principe que « la prison n’est pas regardée comme une peine dans notre droit civil145 ». Son rôle, c’est d’être une prise de gage sur la personne et sur son corps : ad continendos homines, non ad puniendos, dit l’adage ; en ce sens, l’emprisonnement d’un suspect a un peu le même rôle que celui d’un débiteur. Par la prison, on s’assure de quelqu’un, on ne le punit pas146. Tel est le principe général. Et si la prison joue bien parfois le rôle de peine, et dans des cas importants, c’est essentiellement à titre de substitut : elle remplace les galères pour ceux — femmes, enfants invalides — qui n’y peuvent servir : « La condamnation à être renfermé à temps ou à toujours dans une maison de force est équivalente à celle des galères147. » Dans cette équivalence, on voit bien se dessiner une relève possible. Mais pour qu’elle se fasse, il a fallu que la prison change de statut judirique.

Et il a fallu aussi que soit surmonté un second obstacle, qui, pour la France au moins, était considérable. La prison s’y trouvait en effet d’autant plus disqualifiée qu’elle était, dans la pratique, directement liée à l’arbitraire royal et aux excès du pouvoir souverain. Les « maisons de force », les hôpitaux généraux, les « ordres du roi » ou ceux du lieutenant de police, les lettres de cachet obtenues par les notables ou par les familles avaient constitué toute une pratique répressive, juxtaposée à la « justice régulière » et plus souvent encore opposée à elle. Et cet enfermement extra-judiciaire se trouvait rejeté aussi bien par les juristes classiques que par les réformateurs. Prison, fait du prince, disait un traditionaliste comme Serpillon qui s’abritait derrière l’autorité du président Bouhier : « Quoique les princes pour des raisons d’État se portent quelquefois à infliger cette peine, la justice ordinaire ne fait pas usage de ces sortes de condamnation148. » Détention, figure et instrument privilégié du despotisme, disent les réformateurs, dans d’innombrables déclamations : « Que dira-t-on de ces prisons secrètes imaginées par l’esprit fatal du monarchisme, réservées principalement ou pour les philosophes dans les mains desquels la nature a mis son flambeau et qui osent éclairer leur siècle, ou pour ces âmes fières et indépendantes qui n’ont pas la lâcheté de taire les maux de leur patrie ; prisons dont de mystérieuses lettres ouvrent les funestes portes pour y ensevelir à jamais ses malheureuses victimes ? Que dira-t-on même de ces lettres, chefs-d’œuvre d’une ingénieuse tyrannie, qui renversent le privilège qu’a tout citoyen d’être entendu avant d’être jugé, et qui sont mille fois plus dangereuses pour les hommes que l’invention des Phalaris149... »

Sans doute ces protestations venues d’horizons si divers concernent non pas l’emprisonnement comme peine légale, màis l’utilisation « hors la loi » de la détention arbitraire et indéterminée. Il n’en demeure pas moins que la prison apparaissait, d’une façon générale, comme marquée par les abus du pouvoir. Et beaucoup de cahiers de doléances la rejettent comme incompatible avec une bonne justice. Tantôt au nom des principes juridiques classiques : « Les prisons, dans l’intention de la loi, étant destinées non pas à punir mais à s’assurer de leurs personnes150... » Tantôt au nom des effets de la prison qui punit déjà ceux qui ne sont pas encore condamnés, qui communique et généralise le mal qu’elle devrait prévenir et qui va contre le principe de l’individualité des peines en sanctionnant toute une famille ; on dit que « la prison n’est pas une peine. L’humanité se soulève contre cette affreuse pensée que ce n’est pas une punition de priver un citoyen du plus précieux des biens, de le plonger ignominieusement dans le séjour du crime, de l’arracher à tout ce qu’il a de cher, de le précipiter peut-être dans la ruine et d’enlever non seulement à lui mais à sa malheureuse famille tous les moyens de subsistance151 ». Et les cahiers, à plusieurs reprises, demandent la suppression de ces maisons d’internement : « Nous croyons que les maisons de force doivent être rasées152... » Et en effet le décret du 13 mars 1790 ordonne qu’on remette en liberté « toutes les personnes détenues dans les châteaux, maisons religieuses, maisons de force, maisons de police ou autres prisons quelconques, par lettres de cachet ou par ordre des agents du pouvoir exécutif ».

Comment la détention, si visiblement liée avec cet illégalisme qu’on dénonce jusque dans le pouvoir du prince, a-t-elle pu et en si peu de temps devenir une des formes les plus générales des châtiments légaux ?

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L’explication le plus souvent donnée, c’est la formation pendant l’âge classique de quelques grands modèles d’emprisonnement punitif. Leur prestige, d’autant plus grand que les plus récents venaient d’Angleterre et surtout d’Amérique, aurait permis de surmonter le double obstacle constitué par les règles séculaires du droit et le fonctionnement despotique de la prison. Très vite, ils auraient balayé les merveilles punitives imaginées par les réformateurs, et imposé la réalité sérieuse de la détention. L’importance de ces modèles a été grande, à n’en pas douter. Mais ce sont eux justement qui avant même de fournir la solution posent les problèmes : celui de leur existence et celui de leur diffusion. Comment ont-ils pu naître et surtout comment ont-ils pu être acceptés d’une façon si générale ? Car il est facile de montrer que s’ils présentent avec les principes généraux de la réforme pénale un certain nombre de conformité, ils leur sont sur beaucoup de points tout à fait hétérogènes, et parfois même incompatibles.

Le plus ancien de ces modèles, celui qui passe pour avoir de près ou de loin inspiré tous les autres, c’est le Rasphuis d’Amsterdam ouvert en 15961. Il était destiné en principe à des mendiants ou à de jeunes malfaiteurs. Son fonctionnement obéissait à trois grands principes : la durée des peines pouvait, du moins dans certaines limites, être déterminée par l’administration elle-même, selon la conduite du prisonnier (cette latitude pouvait d’ailleurs être prévue dans la sen-

1. Cf. Thorsten Sellin, Pioneering in Penology, 1944, qui donne une étude exhaustive du Rasphuis et du Spinhuis d’Amsterdam. On peut laisser de côté un autre « modèle » souvent cité au xvm* siècle. C’est celui proposé par Mabillon dans les Réflexions sur les prisons des ordres religieux, réédité en 1845. Il semble que ce texte ait été exhumé au xix1' siècle au moment où les catholiques disputaient aux protestants la place qu’ils avaient prise dans le mouvement de la philanthropie et dans certaines administrations. L’opuscule de Mabillon, qui semble être resté peu connu et sans influence, montrerait que « la première pensée du système pénitentiaire américain » est une « pensée toute monastique et française, quoi qu’on ait pu dire pour lui donner une origine genevoise ou pennsylvanienne » (L. Faucher).

tence : en 1597 un détenu était condamné à douze ans de prison, qui pouvaient être ramenés à huit, si son comportement donnait satisfaction). Le travail y était obligatoire, il se faisait en commun (d’ailleurs la cellule individuelle n’était utilisée qu’à titre de punition supplémentaire ; les détenus dormaient 2 ou 3 par lit, dans les cellules contenant de 4 à 12 personnes) ; et pour le travail fait, les prisonniers recevaient un salaire. Enfin un emploi du temps strict, un système d’interdits et d’obligations, une surveillance continuelle, des exhortations, des lectures spirituelles, tout un jeu de moyens pour « attirer vers le bien » et « détourner du mal », encadrait les détenus au jour le jour. On peut prendre le Rasphuis d’Amsterdam comme une figure de base. Historiquement, il fait le lien entre la théorie, caractéristique du XVIe siècle, d’une transformation pédagogique et spirituelle des individus par un exercice continu, et les techniques pénitentiaires imaginées dans la seconde moitié du xvrae siècle. Et il a donné aux trois institutions qui sont alors mises en place les principes fondamentaux que chacune développera dans une direction particulière.

La maison de force de Gand a surtout organisé le travail pénal autour d’impératifs économiques. La raison donnée, c’est que l’oisiveté est la cause générale de la plupart des crimes. Une enquête — une des premières sans doute — faite sur les condamnés dans la juridiction d’Alost, en 1749, montre que les malfaiteurs n’étaient pas « des artisans ou des laboureurs (les ouvriers pensent uniquement au travail qui les nourrit), mais des fainéants voués à la mendicité153 ». De là, l’idée d’une maison qui assurerait en quelque sorte la pédagogie universelle du travail pour ceux qui s’y montrent réfrac-taires. Quatre avantages : diminuer le nombre des poursuites criminelles qui sont coûteuses à l’État (on pourrait ainsi économiser plus de 100 000 livres en Flandre) ; n’être plus obligé de faire des remises d’impôts aux propriétaires de bois ruinés par les vagabonds ; former une foule d’ouvriers nouveaux, ce qui « contribuerait, par la concurrence à diminuer la main-d’œuvre » ; enfin permettre aux vrais pauvres de bénéficier, sans partage, de la charité nécessaire1. Cette si utile pédagogie reconstituera chez le sujet paresseux le goût du travail, le replacera de force dans un système d’intérêts où le labeur sera plus avantageux que la paresse, formera autour de lui une petite société réduite, simplifiée et coercitive où apparaîtra clairement la maxime : qui veut vivre doit travailler. Obligation du travail, mais aussi rétribution qui permet au détenu d’améliorer son sort pendant et après la détention. « L’homme qui ne trouve point sa subsistance doit absolument se porter au désir de se la procurer par le travail ; on la lui offre par la police et la discipline ; on le force en quelque sorte à s’y livrer ; l’appât du gain l’excite ensuite ; corrigé dans ses mœurs, habitué à travailler, nourri sans inquiétude avec quelques profits qu’il préserve pour sa sortie », il a appris un métier « qui lui assure une subsistance sans danger2 ». Reconstruction de Yhomo œconomicus, qui exclut l’usage de peines trop brèves — ce qui empêcherait l’acquisition des techniques et du goût du travail, ou définitives — ce qui rendrait inutile tout apprentissage. « Le terme de six mois est trop court pour corriger les criminels, et les porter à l’esprit de travail » ; en revanche, « le terme de la vie les désespère ; ils sont indifférents à la correction des mœurs et à l’esprit de travail ; ils ne sont occupés que des projets d’évasion et de révolte ; et puisqu’on n’a pas jugé à propos de les priver de la vie, pourquoi chercherait-on à la leur rendre insupportable3 ? » La durée de la peine n’a de sens que par rapport à une correction possible, et à une utilisation économique des criminels corrigés.

Au principe du travail, le modèle anglais ajoute, comme condition essentielle à la correction, l’isolement. Le schéma en avait été donné en 1775, par Hanway, qui le justifiait

1.    Vilan XIV, Mémoire, p. 68.

2.    Ibid., p. 107.

3.    Ibid., p. 102-103.

d’abord par des raisons négatives : la promiscuité dans la prison fournit de mauvais exemples et des possibilités d’évasion dans l’immédiat, de chantage ou de complicité pour l’avenir. La prison ressemblerait trop à une manufacture si ori laissait les détenus travailler en commun. Les raisons positives ensuite : l’isolement constitue un « choc terrible » à partir duquel le condamné, échappant aux mauvaises influences, peut faire un retour sur soi et redécouvrir au fond de sa conscience la voix du bien ; le travail solitaire deviendra alors un exercice autant de conversion que d’apprentissage ; il ne reformera pas simplement le jeu d’intérêts propre à Yhomo œconomicus, mais aussi les impératifs du sujet moral. La cellule, cette technique du monachisme chrétien et qui ne subsistait plus qu’en pays catholique, devient dans cette société protestante l’instrument par lequel on peut reconstituer à la fois Yhomo œconomicus et la conscience religieuse. Entre le crime et le retour au droit et à la vertu, la prison constituera un « espace entre deux mondes », un lieu pour les transformations individuelles qui restitueront à l’État les sujets qu’il avait perdus. Appareil à modifier les individus que Hanway appelle un « réformatoire1 ». Ce sont ces principes généraux que Howard et Blackstone mettent en œuvre en 1779 lorsque l’indépendance des États-Unis empêche les déportations et qu’on prépare une loi pour modifier le système des peines. L’incarcération, à des fins de transformation de l’âme et de la conduite, fait son entrée dans le système des lois civiles. Le préambule de la loi, rédigé par Blackstone et Howard, décrit l’emprisonnement individuel dans sa triple fonction d’exemple redoutable, d’instrument de conversion, et de condition pour un apprentissage : soumis « à une détention isolée, à un travail régulier et à l’influence de l’instruction religieuse » certains criminels pourraient « non seulement inspirer l’effroi à ceux qui seraient tentés de les imiter, mais encore se corriger eux-mêmes et contracter l’habitude du travail2 ». D’où la décision de construire deux pénitenciers, un pour les hommes, un pour les femmes, où les détenus isolés seraient astreints « aux travaux les plus serviles et les

1.    J. Hanway, The Defects of Police, 1775.

2.    Préambule du Bill de 1779, cité par Julius, Leçons sur les prisons, trad. française 1831, I, p. 299.

plus compatibles avec l’ignorance, la négligence et l’obstination des criminels » : marcher dans une roue pour mouvoir une machine, fixer un cabestan, polir du marbre, battre du chanvre, râper du bois de campêche, hacher des chiffons, faire des cordages et des sacs. De fait un seul pénitencier fut construit, celui de Gloucester et qui ne répondait que partiellement au schéma initial : confinement total pour les criminels les plus dangereux ; pour les autres, travail de jour en commun et séparation la nuit.

Enfin, le modèle de Philadelphie. Le plus célèbre sans doute parce qu’il apparaissait lié aux innovations politiques du système américain et aussi parce qu’il ne fut pas voué comme les autres a l’échec immédiat et à l’abandon ; il fut continûment repris et transformé jusqu’aux grandes discussions des années 1830 sur la réforme pénitentiaire. Sur bien des points, la prison de Walnut Street, ouverte en 1790, sous l’influence directe des milieux quaker, reprenait le modèle de Gand et de Gloucester154. Travail obligatoire en ateliers, occupation constante des détenus, financement de la prison par ce travail, mais aussi rétribution individuelle des prisonniers pour assurer leur réinsertion morale et matérielle dans le monde strict de l’économie ; les condamnés sont donc « constamment employés à des travaux productifs pour leur faire supporter les frais de la prison, pour ne pas les laisser dans l’inaction et pour leur préparer quelques ressources au moment où leur captivité devra cesser155 ». La vie est donc quadrillée selon un emploi du temps absolument strict, sous une surveillance ininterrompue ; chaque instant de la journée reçoit son affectation, prescrit un type d’activité, et porte avec soi ses obligations et ses interdictions : « Tous les prisonniers se lèvent à la pointe du jour, de manière qu’après avoir fait leurs lits, s’être nettoyés, et lavés, et avoir vaqué à d’autres nécessités, ils commencent généralement leur travail au lever du soleil. Dès ce moment, aucun ne peut aller dans les salles ou autres endroits, si ce n’est aux ateliers et lieux assignés à leurs travaux... À la chute du jour, on sonne une cloche qui les avertit dequitter leur travail... On leur donne une demi-heure pour arranger leurs lits, après quoi on ne leur permet plus de converser haut et de faire le moindre bruit156. » Comme à Gloucester, le confinement solitaire n’est pas total ; il l'est pour certains condamnés qui autrefois auraient encouru la mort, et pour ceux qui à l’intérieur de la prison méritent une punition spéciale : « Là, sans occupation, sans rien pour le distraire, dans l’attente et l’incertitude du moment où il est délivré », le prisonnier passe « de longues heures anxieuses, enfermé dans les réflexions qui sont présentes à l’esprit de tous les coupables157 ». Comme à Gand enfin la durée de l’emprisonnement peut varier avec la conduite du détenu : les inspecteurs de la prison, après consultation du dossier, obtiennent des autorités — et cela sans difficulté jusque vers les années 1820 — la grâce des détenus qui se sont bien comportés.

Walnut Street comporte en outre un certain nombre de traits qui lui sont spécifiques, ou qui du moins développent ce qui était virtuellement présent dans les autres modèles. D’abord le principe de la non-publicité de la peine. Si la condamnation et ce qui l’a motivée doivent être connus de tous, l’exécution de la peine, en revanche, doit se faire dans le secret ; le public n’a pas à intervenir ni comme témoin, ni comme garant de la punition ; la certitude que, derrière les murs, le détenu accomplit sa peine doit suffire à constituer un exemple : plus de ces spectacles de rues auxquels la loi de 1786 avait donné lieu en imposant à certains condamnés des travaux publics à exécuter dans les villes ou sur les routes158. Le châtiment et la correction qu’il doit opérer sont des processus qui se déroulent entre le prisonnier et ceux qui le surveillent. Processus qui imposent une transformation de l’individu tout entier — de son corps et de ses habitudes par le travail quotidien auquel il est contraint, de son esprit et de sa volonté, par les soins spirituels dont il est l’objet : « Des Bibles, et d’autres livres de religion pratique sont fournis ; le clergé des différentes obédiences qu’on trouve dans la ville et les faubourgs, assure le service une fois par semaine et toute autre personne édifiante peut avoir tout le temps accès aux prisonniers1. » Mais l’administration elle-même a pour rôle d’entreprendre cette transformation. La solitude et le retour sur soi ne suffisent pas ; non plus que les exhortations purement religieuses. Un travail sur l’âme du détenu doit être fait aussi souvent que possible. La prison, appareil administratif, sera en même temps une machine à modifier les esprits. Quand le détenu entre, on lui lit le règlement ; « en même temps, les inspecteurs cherchent à fortifier en lui les obligations morales où il est ; ils lui représentent l’infraction où il est tombé à leur égard, le mal qui en est conséquemment résulté pour la société qui le protégeait et la nécessité de faire une compensation par son exemple et son amendement. Ils l’engagent ensuite à faire son devoir avec gaieté, à se conduire décemment, en lui promettant ou en lui faisant espérer qu’avant l’expiration du terme de la sentence, il pourra obtenir son élargissement, s’il se comporte bien... De temps à autre les inspecteurs se font un devoir de converser avec les criminels l’un après l’autre, relativement à leurs devoirs comme hommes et comme membres de la société2 ».

Mais le plus important sans doute, c’est que ce contrôle et cette transformation du comportement s’accompagnent — à la fois condition et conséquence — de la formation d’un savoir des individus. En même temps que le condamné lui-même, l’administration de Walnut Street reçoit un rapport sur son crime, sur les circonstances dans lesquelles il a été commis, un résumé de l’interrogatoire de l’inculpé, des notes sur la manière dont il s’est conduit avant et après la sentence. Autant d’éléments indispensables si on veut

1.    Premier rapport des inspecteurs de Walnut Street, cité par Teeters, p. 53-54.

2.    J. Tumbull, Visite à la prison de Philadelphie, trad. 1797, p. 27 « déterminer quels seront les soins nécessaires pour détruire ses anciennes habitudes159 ». Et pendant tout le temps de la détention il sera observé ; on notera sa conduite au jour le jour, et les inspecteurs — douze notables de la ville désignés en" 1795 — qui, deux par deux, visitent la prison chaque semaine, doivent s’informer de ce qui s’est passé, prendre connaissance de la conduite de chaque condamné et désigner ceux dont on demandera la grâce. Cette connaissance des individus, continuellement mise à jour, permet de les répartir dans la prison moins en fonction de leurs crimes que des dispositions dont ils font preuve. La prison devient une sorte d’observatoire permanent qui permet de distribuer les variétés du vice ou de la faiblesse. À partir de 1797, les prisonniers étaient divisés en quatre classes : la première pour ceux qui ont été explicitement condamnés au confinement solitaire, ou qui ont commis dans la prison des fautes graves ; une autre est réservée à ceux qui sont « bien connus pour être de vieux délinquants... ou dont la morale dépravée, le caractère dangereux, les dispositions irrégulières ou la conduite désordonnée » se sont manifestés pendant le temps où ils étaient en prison ; une autre pour ceux « dont le caractère et les circonstances, avant et après la condamnation font croire que ce ne sont pas des délinquants habituels ». Enfin il existe une section spéciale, une classe de probation pour ceux dont le caractère n’est pas encore connu, ou qui, s’ils sont mieux connus, ne méritent pas d’entrer dans la catégorie précédente160. Tout un savoir individualisant s’organise qui prend pour domaine de référence non pas tellement le crime commis (du moins à l’état isolé) mais la virtualité de dangers que recèle un individu et qui se manifeste dans la conduite quotidiennement observée. La prison fonctionne là comme un appareil de savoir.

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Entre cet appareil punitif que proposent les modèles flamand, anglais, américain — entre ces « réformatoires » et tous les châtiments imaginés par les réformateurs, on peut établir les points de convergence et les disparités.

Points de convergence. En premier lieu, le retournement temporel de la punition. Les « réformatoires » se donnent pour fonction, eux aussi, non pas d’effacer un crime, mais d’éviter qu’il recommence. Ce sont des dispositifs tournés vers l’avenir, et qui sont aménagés pour bloquer la répétition du méfait. « L’objet des peines n’est pas l’expiation du crime dont il faut laisser la détermination à l’Être suprême ; mais de prévenir les délits de la même espèce1. » Et en Pennsylvanie Buxton affirmait que les principes de Montesquieu et de Beccaria devaient avoir maintenant « force d’axiomes », « la prévention des crimes est la seule fin du châtiment2 ». On ne punit donc pas pour effacer un crime, mais pour transformer un coupable (actuel ou virtuel) ; le châtiment doit porter avec lui une certaine technique corrective. Là encore, Rush est tout proche des juristes réformateurs — n’était, peut-être, la métaphore qu’il emploie — lorsqu’il dit : on a bien inventé des machines qui facilitent le travail ; combien davantage devrait-on louer celui qui inventerait « les méthodes les plus rapides et les plus efficaces pour ramener à la vertu et au bonheur la part la plus vicieuse de l'humanité et pour extirper une partie du vice qui est dans le monde3 ». Enfin les modèles anglo-saxons, comme les projets des législateurs et des théoriciens, appellent des procédés pour singulariser la

1.    W. Blackstone, Commentaire sur le Code criminel d’Angleterre, trad. française, 1776, p. 19.

2.    W. Bradford, An inquiry how far the punishment ofdeath is necessary in Pennsylvania, 1793, p. 3.

3.    B. Rush, An inquiry into the effects of public punishments, 1787, p. 14. Cette idée d'un appareil à transformer se trouve déjà chez Hanway dans le projet d’un « réformatoire » : « L’idée d'hôpital et celle de malfaiteur sont incompatibles ; mais essayons de faire de la prison un réformatoire (reformato-ry) authentique et efficace, au lieu qu'elle soit comme les autres une école de vice. » (Defects of police, p. 52.) peine : dans sa durée, sa nature, son intensité, la manière dont il se déroule, le châtiment doit être ajusté au caractère individuel, et à ce qu’il porte avec lui de danger pour les autres. Le système des peines doit être ouvert aux variables individuelles. Dans leur schéma général, les modèles plus ou moins dérivés du Rasphuis d’Amsterdam n’étaient pas en contradiction avec ce que proposaient les réformateurs. On pourrait même penser au premier regard qu’ils n’en étaient que le développement — ou l’esquisse — au niveau des institutions concrètes.

Et pourtant la disparité éclate dès qu’il s’agit de définir les techniques de cette correction individualisante. Là où se fait la différence, c’est dans la procédure d’accès à l’individu, la manière dont le pouvoir punitif se donne prise sur lui, les instruments qu’il met en œuvre pour assurer cette transformation ; c’est dans la technologie de la peine, non pas dans son fondement théorique ; dans le rapport qu’elle établit au corps et à l’âme, et non pas dans la manière dont elle s’insère à l’intérieur du système du droit.

Soit la méthode des réformateurs. Le point sur lequel porte la peine, ce par quoi elle a prise sur l’individu ? Les représentations : représentation de ses intérêts, représentation de ses avantages, des désavantages, de son plaisir, et de son déplaisir ; et s’il arrive au châtiment de s’emparer du corps, de lui appliquer des techniques qui n’ont rien à envier aux supplices, c’est dans la mesure où il est — pour le condamné et pour les spectateurs — un objet de représentation. L'instrument par lequel on agit sur les représentations ? D’autres représentations, ou plutôt des couplages d’idées (crime-punition, avantage imaginé du crime-désavantage perçu des châtiments) ; ces appariements ne peuvent fonctionner que dans l’élément de la publicité : scènes punitives qui les établissent ou les renforcent aux yeux de tous, discours qui les font circuler et revalorisent à chaque instant le jeu des signes. Le rôle du criminel dans la punition, c'est de réintroduire, en face du code et des crimes, la présence réelle du signifié — c’est-à-dire de cette peine qui selon les termes du code doit être infailliblement associée à l’infraction. Produire en abondance et à l’évidence ce signifié, réactiver par là le système signifiant du code, faire fonctionner l'idée de crime comme un signe de punition, c’est de cette monnaie-là que le malfaiteur paie sa dette à la société. La correction individuelle doit donc assurer le processus de requalification de l’individu comme sujet de droit, par le renforcement des systèmes de signes et des représentations qu’ils font circuler.

L’appareil de la pénalité corrective agit de façon tout autre. Le point d’application de la peine, ce n’est pas la représentation, c’est le corps, c’est le temps, ce sont les gestes et les activités de tous les jours ; l’âme aussi, mais dans la mesure où elle est le siège d’habitudes. Le corps et l’âme, comme principes des comportements, forment l’élément qui est maintenant proposé à l’intervention punitive. Plutôt que sur un art de représentations, celle-ci doit reposer sur une manipulation réfléchie de l’individu ; « Tout crime a sa guérison dans l’influence physique et morale » ; il faut donc pour déterminer les châtiments « connaître le principe des sensations et des sympathies qui se produisent dans le système nerveux161 ». Quant aux instruments utilisés, ce ne sont plus des jeux de représentation qu’on renforce et qu’on fait circuler ; mais des formes de coercition, des schémas de contrainte appliqués et répétés. Des exercices, non des signes : horaires, emplois du temps, mouvements obligatoires, activités régulières, méditation solitaire, travail en commun, silence, application, respect, bonnes habitudes. Et finalement ce qu’on essaie de reconstituer dans cette technique de correction, ce n’est pas tellement le sujet de droit, qui se trouve pris dans les intérêts fondamentaux du pacte social ; c’est le sujet obéissant, l’individu, assujetti à des habitudes, des règles, des ordres, une autorité qui s’exerce continûment autour de lui et sur lui, et qu’il doit laisser fonctionner automatiquement en lui. Deux manières, donc, bien distinctes de réagir à l’infraction : reconstituer le sujet juridique du pacte social — ou former un sujet d’obéissance plié à la forme à la fois générale et méticuleuse d’un pouvoir quelconque.

Tout cela ne ferait peut-être qu’une différence bien spéculative — puisque au total il s’agit dans les deux cas de former des individus soumis — si la pénalité « de coercition » n’emportait avec elle quelques conséquences capitales. Le dressage de la conduite par le plein emploi du temps, l’acquisition des habitudes, les contraintes du corps impliquent entre celui qui est puni et celui qui le punit un rapport bien particulier. Rapport qui ne rend pas simplement inutile la dimension du spectacle : il l’exclut '. L’agent de punition doit exercer un pouvoir total, qu’aucun tiers ne peut venir perturber ; l’individu à corriger doit être entièrement enveloppé dans le pouvoir qui s’exerce sur lui. Impératif du secret. Et donc aussi autonomie au moins relative de cette technique de punition : elle devra avoir son fonctionnement, ses règles, ses techniques, son savoir ; elle devra fixer ses normes, décider de ses résultats : discontinuité, ou en tout cas spécificité par rapport au pouvoir judiciaire qui déclare la culpabilité et fixe les limites générales de la punition. Or ces deux conséquences

— secret et autonomie dans l’exercice du pouvoir de punir — sont exorbitantes pour une théorie et une politique de la pénalité qui se proposaient deux buts : faire participer tous les citoyens au châtiment de l’ennemi social ; rendre l’exercice du pouvoir de punir entièrement adéquat et transparent aux lois qui publiquement le délimitent. Des châtiments secrets et non codés par la législation, un pouvoir de punir s’exerçant dans l’ombre selon des critères et avec des instruments qui échappent au contrôle — c’est toute la stratégie de la réforme qui risque d’être compromise. Après la sentence se constitue un pouvoir qui fait penser à celui qui s’exerçait dans l’ancien système. Le pouvoir qui applique les peines menace d’être aussi arbitraire, aussi despotique que celui qui autrefois en décidait.

Au total, la divergence est celle-ci : cité punitive ou institution coercitive ? D’un côté, un fonctionnement du pouvoir pénal, réparti dans tout l’espace social ; présent partout comme scène, spectacle, signe, discours ; lisible comme à livre ouvert ; opérant par une recodification permanente de l’esprit des citoyens ; assurant la répression du crime par ces obstacles mis à l’idée du crime ; agissant de manière invisible et inutile sur les « fibres molles du cerveau », comme disait

Servan. Un pouvoir de punir qui courrait tout au long du réseau social, agirait en chacun de ses points, et finirait par ne plus être perçu comme pouvoir de certains sur certains, mais comme réaction immédiate de tous à l’égard de chacun. De l’autre, un fonctionnement compact du pouvoir de punir : une prise en charge méticuleuse du corps et du temps du coupable, un encadrement de ses gestes, de ses conduites par un système d’autorité et de savoir ; une orthopédie concertée qu’on applique aux coupables afin de les redresser individuellement ; une gestion autonome de ce pouvoir qui s’isole aussi bien du corps social que du pouvoir judiciaire proprement dit. Ce qui est engagé dans l’émergence de la prison, c’est l’institutionnalisation du pouvoir de punir, ou plus précisément ; le pouvoir de punir (avec l’objectif stratégique qu’il s’est donné à la fin du xvme siècle, la réduction des illégalismes populaires) sera-t-il mieux assuré en se cachant sous une fonction sociale générale, dans la « cité punitive », ou en s’investissant dans une institution coercitive, dans le lieu clos du « réformatoire » ?

En tout cas, on peut dire qu’on se trouve à la fin du XVIIIe siècle devant trois manières d’organiser le pouvoir de punir. La première, c’est celle qui fonctionnait encore et qui prenait appui sur le vieux droit monarchique. Les autres se réfèrent toutes deux à une conception préventive, utilitaire, corrective d’un droit de punir qui appartiendrait à la société tout entière ; mais elles sont très différentes l’une de l’autre, au niveau des dispositifs qu’elles dessinent. En schématisant beaucoup, on peut dire que, dans le droit monarchique, la punition est un cérémonial de souveraineté ; elle utilise les marques rituelles de la vengeance qu'elle applique sur le corps du condamné ; et elle déploie aux yeux des spectateurs un effet de terreur d’autant plus intense qu’est discontinue, irrégulière et toujours au-dessus de ses propres lois, la présence physique du souverain et de son pouvoir. Dans le projet des juristes réformateurs, la punition est une procédure pour requalifier les individus comme sujets, de droit ; elle utilise non des marques, mais des signes, des ensembles codés de représentations, dont la scène de châtiment doit assurer la circulation la plus rapide, et l’acceptation la plus universelle possible. Enfin dans le projet d’institution carcérale qui s’élabore, la punition est une technique de coercition des individus ; elle met en œuvre des procédés de dressage du corps — non des signes — avec les traces qu’il laisse, sous forme d’habitudes, dans le comportement ; et elle suppose la mise en place d’un pouvoir spécifique de gestion de la peine. Le souverain et sa force, le corps social, l’appareil administratif. La marque, le signe, la trace. La cérémonie, la représentation, l’exercice. L’ennemi vaincu, le sujet de droit en voie de requalification, l’individu assujetti à une coercition immédiate. Le corps qu’on supplicie, l’âme dont on manipule les représentations, le corps qu’on dresse : on a là trois séries d'éléments qui caractérisent les trois dispositifs affrontés les uns aux autres dans la dernière moitié du xvme siècle. On ne peut les réduire ni à des théories du droit (bien qu’ils les recoupent) ni les identifier à des appareils ou à des institutions (bien qu’ils prennent appui sur eux) ni les faire dériver de choix moraux (bien qu’ils y trouvent leur justification). Ce sont des modalités selon lesquelles s’exerce le pouvoir de punir. Trois technologies de pouvoir.

Le problème est alors celui-ci : comment se fait-il que le troisième se soit finalement imposé ? Comment le modèle coercitif, corporel, solitaire, secret, du pouvoir de punir s’est-il substitué au modèle représentatif, scénique, signifiant, public, collectif ? Pourquoi l’exercice physique de la punition (et qui n’est pas le supplice) s’est-il substitué, avec la prison qui en est le support institutionnel, au jeu social des signes de châtiment, et de la fête bavarde qui les faisait circuler ?