II. L’hypothèse répressive

1. L’incitation aux discours

XVIIe siècle : ce serait le début d’un âge de répression, propre aux sociétés qu’on appelle bourgeoises, et dont nous ne serions peut-être pas encore tout à fait affranchis. Nommer le sexe serait, de ce moment, devenu plus difficile et plus coûteux. Comme si, pour le maîtriser dans le réel, il avait fallu d’abord le réduire au niveau du langage, contrôler sa libre circulation dans le discours, le chasser des choses dites et éteindre les mots qui le rendent trop sensiblement présent. Et ces interdits mêmes auraient peur, dirait-on, de le nommer. Sans même avoir à le dire, la pudeur moderne obtiendrait qu’on n’en parle pas, par le seul jeu de prohibitions qui renvoient les unes aux autres : des mutismes qui, à force de se taire, imposent le silence. Censure.

Or, à prendre ces trois derniers siècles dans leurs transformations continues, les choses apparaissent bien différentes : autour, et à propos du sexe, une véritable explosion discursive. Il faut s’entendre. Il se peut bien qu’il y ait eu une épuration – et fort rigoureuse du vocabulaire autorisé. Il se peut bien qu’on ait codifié toute une rhétorique de l’allusion et de la métaphore. De nouvelles règles de décence, sans aucun doute, ont filtré les mots : police des énoncés. Contrôle des énonciations aussi : on a défini de façon beaucoup plus stricte où et quand il n’était pas possible d’en parler ; dans quelle situation, entre quels locuteurs, et à l’intérieur de quels rapports sociaux ; on a établi ainsi des régions sinon de silence absolu, du moins de tact et de discrétion : entre parents et enfants par exemple, ou éducateurs, et élèves, maîtres et domestiques. Il y a eu là, c’est presque certain, toute une économie restrictive. Elle s’intègre à cette politique de la langue et de la parole – spontanée pour une part, concertée pour une autre qui a accompagné les redistributions sociales de l’âge classique.

En revanche, au niveau des discours et de leurs domaines, le phénomène est presque inverse. Sur le sexe, les discours des discours spécifiques, différents à la fois par leur forme et leur objet – n’ont pas cessé de proliférer : une fermentation discursive qui s’est accélérée depuis le XVIIIe siècle. Je ne pense pas tellement ici à la multiplication probable des discours « illicites », des discours d’infraction qui, crûment, nomment le sexe par insulte ou dérision des nouvelles pudeurs ; le resserrement des règles de convenance a amené vraisemblablement, comme contre effet, une valorisation et une intensification de la parole indécente. Mais l’essentiel, c’est la multiplication des discours sur le sexe, dans le champ d’exercice du pouvoir lui-même : incitation institutionnelle à en parler, et à en parler de plus en plus ; obstination des instances du pouvoir à en entendre parler et à le faire parler lui-même sur le mode de l’articulation explicite et du détail indéfiniment cumulé.

Soit l’évolution de la pastorale catholique et du sacrement de pénitence après le Concile de Trente. On voile peu à peu la nudité des questions que formulaient les manuels de confession du Moyen Âge, et bon nombre de celles qui avaient cours au XVIIe siècle encore. On évite d’entrer dans ce détail que certains, comme Sanchez ou Tamburini, ont longtemps cru indispensable pour que la confession soit complète : position respective des partenaires, attitudes prises, gestes, attouchements, moment exact du plaisir – tout un parcours pointilleux de l’acte sexuel dans son opération même. La discrétion est recommandée, avec de plus en plus d’insistance. Il faut quant aux péchés contre la pureté la plus grande réserve : « Cette matière ressemble à la poix qui étant maniée de telle façon que ce puisse être, encore même que ce serait pour la jeter loin de soi, tache néanmoins et souille toujours1. » Et plus tard Alphonse de Liguori prescrira de débuter quitte éventuellement à s’y tenir, surtout avec les enfants par des questions « détournées et un peu vagues2 ».

Mais la langue peut bien se châtier. L’extension de l’aveu, et de l’aveu de la chair, ne cesse de croître. Parce que la Contre Réforme s’emploie dans tous les pays catholiques à accélérer le rythme de la confession annuelle. Parce qu’elle essaie d’imposer des règles méticuleuses d’examen de soi-même. Mais surtout parce qu’elle accorde de plus en plus d’importance dans la pénitence et aux dépens, peut être, de certains autres péchés – à toutes les insinuations de la chair : pensées, désirs, imaginations voluptueuses, délectations, mouvements conjoints de l’âme et du corps, tout cela désormais doit entrer, et en détail, dans le jeu de la confession et de la direction. Le sexe, selon la nouvelle pastorale, ne doit plus être nommé sans prudence ; mais ses aspects, ses corrélations, ses effets doivent être suivis jusque dans leurs rameaux les plus fins : une ombre dans une rêverie, une image trop lentement chassée, une complicité mal conjurée entre la mécanique du corps et la complaisance de l’esprit : tout doit être dit. Une double évolution tend à faire de la chair la racine de tous les péchés, et à en déplacer le moment le plus important de l’acte lui-même vers le trouble, si difficile à percevoir et à formuler, du désir ; car c’est un mal qui atteint l’homme entier, et sous les formes les plus secrètes : « Examinez donc, diligemment, toutes les facultés de votre âme, la mémoire, l’entendement, la volonté. Examinez aussi avec exactitude tous vos sens,… Examinez encore toutes vos pensées, toutes vos paroles, et toutes vos actions. Examinez même jusqu’à vos songes, savoir si, étant éveillés vous ne leur avez pas donné votre consentement… Enfin n’estimez pas que dans cette matière si chatouilleuse et si périlleuse, il y ait quelque chose de petit et de léger3 » Un discours obligé et attentif doit donc suivre, selon tous ses détours, la ligne de jonction du corps et de l’âme : il fait apparaître, sous la surface des péchés, la nervure ininterrompue de la chair. Sous le couvert d’un langage qu’on prend soin d’épurer de manière qu’il n’y soit plus nommé directement, le sexe est pris en charge, et comme traqué, par un discours qui prétend ne lui laisser ni obscurité ni répit.

C’est peut être là pour la première fois que s’impose sous la forme d’une contrainte générale, cette injonction si particulière à l’Occident moderne. Je ne parle pas de l’obligation d’avouer les infractions aux lois du sexe, comme l’exigeait la pénitence traditionnelle ; mais de la tâche, quasi infinie, de dire, de se dire à soi-même et de dire à un autre, aussi souvent que possible, tout ce qui peut concerner le jeu des plaisirs, sensations et pensées innombrables qui, à travers l’âme et le corps, ont quelque affinité avec le sexe. Ce projet d’une « mise en discours » du sexe, il s’était formé, il y a bien, longtemps, dans une tradition ascétique et monastique. Le XVIIe siècle en a fait une règle pour tous. On dira qu’en fait, elle ne pouvait guère s’appliquer qu’à une toute petite élite ; la masse des fidèles qui n’allaient à confesse qu’à de rares reprises dans l’année échappait à des prescriptions si complexes. Mais l’important sans doute, c’est que cette obligation ait été fixée au moins comme point idéal, pour tout bon chrétien. Un impératif est posé : non pas seulement confesser les actes contraires à la loi, mais chercher à faire de son désir, de tout son désir, discours. Rien, s’il est possible, ne doit échapper à cette formulation, quand bien même les mots qu’elle emploie ont à être soigneusement neutralisés. La pastorale chrétienne a inscrit comme devoir fondamental la tâche de faire passer tout ce qui a trait au sexe au moulin sans fin de la parole4. L’interdit de certains mots, la décence des expressions, toutes les censures du vocabulaire pourraient bien n’être que des dispositifs seconds par rapport à ce grand assujettissement : des manières de le rendre moralement acceptable et techniquement utile.

On pourrait tracer une ligne qui irait droit de la pastorale du XVIIe siècle à ce qui en fut la projection dans la littérature, et dans la littérature « scandaleuse ». Tout dire, répètent les directeurs : « non seulement les actes consommés mais les attouchements sensuels, tous les regards impurs, tous les propos obscènes…, toutes les pensées consenties5 ». Sade relance l’injonction dans des termes qui semblent retranscrits des traités de direction spirituelle : « Il faut à vos récits les détails les plus grands et les plus étendus ; nous ne pouvons juger ce que la passion que vous contez a de relatif aux mœurs et aux caractères de l’homme, qu’autant que vous ne déguisez aucune circonstance ; les moindres circonstances servent d’ailleurs infiniment à ce que nous attendons de vos récits6 ». Et à la fin du XIXe siècle l’auteur anonyme de My secret Life s’est encore soumis à la même prescription ; il fut sans doute, en apparence au moins, une sorte de libertin traditionnel ; mais cette vie qu’il avait consacrée presque entièrement à l’activité sexuelle, il a eu l’idée de la doubler du récit le plus méticuleux de chacun de ses épisodes. Il s’en excuse parfois en faisant valoir son souci d’éduquer les jeunes gens, lui qui a fait imprimer, à quelques exemplaires seulement, ces onze volumes consacrés aux moindres aventures, plaisirs et sensations de son sexe ; il vaut mieux le croire quand il laisse passer dans son texte la voix du pur impératif : « Je raconte les faits, comme ils se sont produits, autant que je puisse me les rappeler ; c’est tout ce que je puis faire » ; « une vie secrète ne doit présenter aucune omission ; il n’y a rien dont on doive avoir honte…, on ne peut jamais trop connaître la nature humaine7. » Le solitaire de la Vie secrète a dit souvent, pour justifier qu’il les décrive, que ses plus étranges pratiques étaient partagées certainement par des milliers d’hommes sur la surface de la terre. Mais la plus étrange de ces pratiques, qui était de les raconter toutes, et en détail, et au jour le jour, le principe en avait été déposé dans le cœur de l’homme moderne depuis deux bons siècles. Plutôt que de voir en cet homme singulier l’évadé courageux d’un « victorianisme » qui l’astreignait au silence, je serais tenté de penser qu’à une époque où dominaient des consignes d’ailleurs fort prolixes de discrétion et de pudeur, il fut le représentant le plus direct et d’une certaine manière le plus naïf d’une injonction pluriséculaire à parler du sexe. L’accident historique, ce seraient plutôt les pudeurs du « puritanisme, victorien » ; elles seraient en tout cas une péripétie, un raffinement, un retournement tactique dans le grand processus de mise en discours du sexe.

Mieux que sa souveraine, cet Anglais sans identité peut servir de figure centrale à l’histoire d’une sexualité moderne qui se forme déjà pour une bonne part avec la pastorale chrétienne. Sans doute, à l’opposé de celle-ci, il s’agissait pour lui de majorer les sensations qu’il éprouvait par le détail de ce qu’il en disait ; comme Sade, il écrivait, au sens fort de l’expression, « pour son seul plaisir » ; il mêlait soigneusement la rédaction et la relecture de son texte à des scènes érotiques dont elles étaient à la fois la répétition, le prolongement et le stimulant. Mais après tout, la pastorale chrétienne, elle aussi, cherchait à produire des effets spécifiques sur le désir, par le seul fait de le mettre, intégralement et avec application, en discours : effets de maîtrise et de détachement sans doute, mais aussi effet de reconversion spirituelle, de retournement vers Dieu, effet physique de bienheureuse douleur à sentir dans son corps les morsures de la tentation et l’amour qui lui résiste. L’essentiel est bien là. Que l’homme occidental ait été depuis trois siècles attaché à cette tâche de tout dire sur son sexe ; que depuis l’âge classique il y ait eu une majoration constante et une valorisation toujours plus grande du discours sur le sexe ; et qu’on ait attendu de ce discours, soigneusement analytique, des effets multiples de déplacement, d’intensification, de réorientation, de modification sur le désir lui-même. On a non seulement élargi le domaine de ce qu’on pouvait dire du sexe et astreint les hommes à l’étendre toujours ; mais surtout on a branché sur le sexe le discours, selon un dispositif complexe et à effets variés, qui ne peut s’épuiser dans le seul rapport à une loi d’interdiction. Censure sur le sexe ? On a plutôt mis en place un appareillage à produire sur le sexe des discours, toujours davantage de discours, susceptibles de fonctionner et de prendre effet dans son économie même.

Cette technique peut être serait restée liée au destin de la spiritualité chrétienne ou à l’économie des plaisirs individuels, si elle n’avait été appuyée et relancée par d’autres mécanismes. Essentiellement un « intérêt public ». Non pas une curiosité ou une sensibilité collectives ; non pas une mentalité nouvelle. Mais des mécanismes de pouvoir au fonctionnement desquels le discours sur le sexe – pour des raisons sur lesquelles il faudra revenir – est devenu essentiel. Naît vers le XVIIIe siècle une incitation politique, économique, technique, à parler du sexe. Et non pas tellement sous la forme d’une théorie générale de la sexualité, mais sous forme d’analyse, de comptabilité, de classification et de spécification, sous forme de recherches quantitatives ou causales. Prendre le sexe « en compte », tenir sur lui un discours qui ne soit pas uniquement de morale, mais de rationalité, ce fut là une nécessité – assez nouvelle pour qu’au début elle s’étonne d’elle-même et se cherche des excuses. Comment un discours de raison pourrait-il parler de ça ? « Rarement les philosophes ont porté un regard assuré sur ces objets placés entre le dégoût et le ridicule, où il fallait à la fois éviter l’hypocrisie et le scandale8. » Et près d’un siècle plus tard, la médecine dont on aurait pu attendre qu’elle soit moins surprise de ce qu’elle avait à formuler trébuche encore au moment de parler : « L’ombre qui enveloppe ces faits, la honte et le dégoût qu’ils inspirent, en ont de tout temps éloigné le regard des observateurs… J’ai longtemps hésité à faire entrer dans cette étude le tableau repoussant9... » L’essentiel n’est pas dans tous ces scrupules, dans le « moralisme » qu’ils trahissent, ou l’hypocrisie dont on peut les soupçonner. Mais dans la nécessité reconnue qu’il faut les surmonter. Du sexe, on doit parler, on doit parler publiquement et d’une manière qui ne soit pas ordonnée au partage du licite ou de l’illicite, même si le locuteur en maintient pour lui la distinction (c’est à le montrer que servent ces déclarations solennelles et liminaires) ; on doit en parler comme d’une chose qu’on n’a pas simplement à condamner ou à tolérer, mais à gérer, à insérer dans des systèmes d’utilité, à régler pour le plus grand bien de tous, à faire fonctionner selon un optimum. Le sexe, ça ne se juge pas seulement, ça s’administre. Il relève de la puissance publique ; il appelle des procédures de gestion ; il doit être pris en charge par des discours analytiques. Le sexe, au XVIIIe siècle, devient affaire de « police ». Mais au sens plein et fort qu’on donnait alors à ce mot – non pas répression du désordre, mais majoration ordonnée des forces collectives et individuelles : « Affermir et augmenter par la sagesse de ses règlements la puissance intérieure de l’État, et comme cette puissance consiste non seulement dans la République en général, et dans chacun des membres qui la composent, mais encore dans les facultés et les talents de tous ceux qui lui appartiennent, il s’ensuit que la police doit s’occuper entièrement de ces moyens et les faire servir au bonheur public. Or, elle ne peut obtenir ce but qu’au moyen de la connaissance qu’elle a de ces différents avantages10 » Police du sexe : c’est-à dire non pas rigueur d’une prohibition mais nécessité de régler le sexe par des discours utiles et publics.

Quelques exemples seulement. Une des grandes nouveautés dans les techniques de pouvoir, au XVIIIe siècle, ce fut l’apparition, comme problème économique et politique, de la « population » : la population richesse, la population main-d’œuvre ou capacité de travail, la population en équilibre entre sa croissance propre et les ressources dont elle dispose. Les gouvernements s’aperçoivent qu’ils n’ont pas affaire simplement à des sujets, ni même à un « peuple », mais à une « population », avec ses phénomènes spécifiques, et ses variables propres : natalité, morbidité, durée de vie, fécondité, état de santé, fréquence des maladies, forme d’alimentation et d’habitat. Toutes ces variables sont au point de croisement des mouvements propres à la vie et des effets particuliers aux institutions : « Les États ne se peuplent point suivant la progression naturelle de la propagation, mais en raison de leur industrie, de leurs productions, et des différentes institutions… Les hommes se multiplient comme les productions du sol et à proportion des avantages et des ressources qu’ils trouvent dans leurs travaux11. » Au cœur de ce problème économique et politique de la population, le sexe : il faut analyser le taux de natalité, l’âge du mariage, les naissances légitimes et illégitimes, la précocité et la fréquence des rapports sexuels, la manière de les rendre féconds ou stériles, l’effet du célibat ou des interdits, l’incidence des pratiques contraceptives – de ces fameux « funestes secrets » dont les démographes, à la veille de la Révolution, savent qu’ils sont déjà familiers à la campagne. Certes, il y avait bien longtemps qu’on affirmait qu’un pays devait être peuplé s’il voulait être riche et puissant. Mais c’est la première fois qu’au moins d’une manière constante, une société affirme que son avenir et sa fortune sont liés non seulement au nombre et à la vertu des citoyens, non seulement aux règles de leurs mariages et à l’organisation des familles, mais à la manière dont chacun fait usage de son sexe. On passe de la désolation rituelle sur la débauche sans fruit des riches, des célibataires et des libertins, à un discours où la conduite sexuelle de la population est prise à la fois pour objet d’analyse et cible d’intervention ; on va des thèses massivement populationnistes de l’époque mercantiliste à des tentatives de régulation plus fines et mieux calculées qui oscilleront selon les objectifs et les urgences dans une direction nataliste ou antinataliste. À travers l’économie politique de la population se forme toute une grille d’observations sur le sexe. Naît l’analyse des conduites sexuelles, de leurs déterminations et de leurs effets, à la limite du biologique et de l’économique. Apparaissent aussi ces campagnes systématiques qui, au-delà des moyens traditionnels – exhortations morales et religieuses, mesures fiscales – essaient de faire du comportement sexuel des couples, une conduite économique et politique concertée. Les racismes du XIXe et du XXe siècle y trouveront certains de leurs points d’ancrage. Que l’État sache ce qu’il en est du sexe des citoyens et de l’usage qu’ils en font, mais que chacun, aussi, soit capable de contrôler l’usage qu’il en fait. Entre l’État et l’individu, le sexe est devenu un enjeu, et un enjeu public ; toute une trame de discours, de savoirs, d’analyses et d’injonctions l’ont investi.

Il en est de même pour le sexe des enfants. On dit souvent que l’âge classique l’a soumis à une occultation dont il ne s’est guère dégagé avant les Trois Essais ou les bénéfiques angoisses du petit Hans. Il est vrai qu’une ancienne « liberté » de langage a pu disparaître entre enfants et adultes, ou élèves et maîtres. Aucun pédagogue du XVIIe siècle n’aurait publiquement, comme Érasme dans ses Dialogues, conseillé son disciple sur le choix d’une bonne prostituée. Et les rires bruyants qui avaient accompagné si longtemps, et, semble-t-il, dans toutes les classes sociales, la sexualité précoce des enfants, peu à peu se sont éteints. Mais ce n’est pas pour autant une pure et simple mise au silence. C’est plutôt un nouveau régime des discours. On n’en dit pas moins, au contraire. Mais on le dit autrement ; ce sont d’autres gens qui le disent, à partir d’autres points de vue et pour obtenir d’autres effets. Le mutisme lui-même, les choses qu’on se refuse à dire ou qu’on interdit de nommer, la discrétion qu’on requiert entre certains locuteurs, sont moins la limite absolue du discours, l’autre côté dont il serait séparé par une frontière rigoureuse, que des éléments qui fonctionnent à côté des choses dites, avec elles et par rapport à elles dans des stratégies d’ensemble. Il n’y a pas à faire de partage binaire entre ce qu’on dit et ce qu’on ne dit pas ; il faudrait essayer de déterminer les différentes manières de ne pas les dire, comment se distribuent ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent pas en parler, quel type de discours est autorisé ou quelle forme de discrétion est requise pour les uns et les autres. Il n’y a pas un, mais des silences et ils font partie intégrante des stratégies qui sous-tendent et traversent les discours.

Soient les collèges d’enseignement du XVIIIe siècle. Globalement, on peut avoir l’impression que du sexe on n’y parle pratiquement pas. Mais il suffit de jeter un coup d’œil sur les dispositifs architecturaux, sur les règlements de discipline et toute l’organisation intérieure : il ne cesse pas d’y être question du sexe. Les constructeurs y ont pensé, et explicitement. Les organisateurs le prennent en compte de façon permanente. Tous les détenteurs d’une part d’autorité sont placés dans un état d’alerte perpétuelle, que les aménagements, les précautions prises, le jeu des punitions et des responsabilités relancent sans répit. L’espace de la classe, la forme des tables, l’aménagement des cours de récréation, la distribution des dortoirs (avec ou sans cloisons, avec ou sans rideaux), les règlements prévus pour la surveillance du coucher et du sommeil, tout cela renvoie, de la manière la plus prolixe, à la sexualité des enfants12. Ce qu’on pourrait appeler le discours interne de l’institution – celui qu’elle se tient à elle-même et qui circule parmi ceux qui la font fonctionner – est pour une part importante articulé sur le constat que cette sexualité existe, précoce, active, permanente. Mais il y a plus : le sexe du collégien est devenu au cours du XVIIIe siècle – et d’une manière plus particulière que celui des adolescents en général – un problème public. Les médecins s’adressent aux directeurs d’établissements et aux professeurs, mais donnent aussi leurs avis aux familles ; les pédagogues font des projets qu’ils soumettent aux autorités ; les maîtres se tournent vers les élèves, leur font des recommandations et rédigent pour eux des livres d’exhortation, d’exemples moraux ou médicaux. Autour du collégien et de son sexe prolifère toute une littérature de préceptes, d’avis, d’observations, de conseils médicaux, de cas cliniques, de schémas de réforme, de plans pour des institutions idéales. Avec Basedow et le mouvement « philanthropique » allemand, cette mise en discours du sexe adolescent a pris une ampleur considérable. Saltzmann avait même organisé une école expérimentale, dont le caractère particulier était un contrôle et une éducation du sexe si bien réfléchis que l’universel péché de jeunesse devait ne s’y pratiquer jamais. Et dans toutes ces mesures prises, l’enfant ne devait pas être seulement l’objet muet et inconscient de soins concertés entre eux par les seuls adultes ; on lui imposait un certain discours raisonnable, limité, canonique et vrai sur le sexe – une sorte d’orthopédie discursive. La grande fête, organisée au Philanthropinum au mois de mai 1776, peut servir de vignette. Ce fut dans la forme mêlée de l’examen, des jeux floraux, de la distribution des prix et du conseil de révision, la première communion solennelle du sexe adolescent et du discours raisonnable. Pour montrer le succès de l’éducation sexuelle qu’on donnait aux élèves, Basedow avait convié ce que l’Allemagne pouvait compter de notable (Goethe avait été un des rares à décliner l’invitation). Devant le public rassemblé, un des professeurs, Wolke, pose aux élèves des questions choisies sur les mystères du sexe, de la naissance, de la procréation : il leur fait commenter des gravures qui représentent une femme enceinte, un couple, un berceau. Les réponses sont éclairées, sans honte ni gêne. Aucun rire malséant ne vient les troubler – sauf justement du côté d’un public adulte plus enfantin que les enfants eux-mêmes, et que Wolke, sévèrement, réprimande. On applaudit finalement ces garçons joufflus qui, devant les grands, tressent d’un savoir adroit les guirlandes du discours et du sexe13.

Il serait inexact de dire que l’institution pédagogique a imposé massivement le silence au sexe des enfants et des adolescents. Elle a au contraire, depuis le XVIIIe siècle, démultiplié à son sujet les formes du discours ; elle a établi pour lui des points d’implantation différents ; elle a codé les contenus et qualifié les locuteurs. Parler du sexe des enfants, en faire parler les éducateurs, les médecins, les administrateurs et les parents, ou leur en parler, faire parler les enfants eux-mêmes, et les enserrer dans une trame de discours qui tantôt s’adressent à eux, tantôt parlent d’eux, tantôt leur imposent des connaissances canoniques, tantôt forment à partir d’eux un savoir qui leur échappe, – tout cela permet de lier une intensification des pouvoirs et une multiplication du discours. Le sexe des enfants et des adolescents est devenu, depuis le XVIIIe siècle, un enjeu important autour duquel d’innombrables dispositifs institutionnels et stratégies discursives ont été aménagés. Il se peut bien qu’on ait retiré aux adultes et aux enfants eux-mêmes une certaine manière d’en parler ; et qu’on l’ait disqualifiée comme directe, crue, grossière. Mais ce n’était là que la contrepartie, et peut-être la condition pour que fonctionnent d’autres discours, multiples, entrecroisés, subtilement hiérarchisés, et tous fortement articulés autour d’un faisceau de relations de pouvoir.

On pourrait citer bien d’autres foyers qui, à partir du XVIIIe siècle ou du XIXe siècle, sont entrés en activité pour susciter les discours sur le sexe. La médecine d’abord, par l’intermédiaire des « maladies de nerfs » ; la psychiatrie ensuite, quand elle se met à chercher du côté de l’« excès », puis de l’onanisme, puis de l’insatisfaction, puis des « fraudes à la procréation » l’étiologie des maladies mentales, mais surtout quand elle s’annexe comme de son domaine propre l’ensemble des perversions sexuelles ; la justice pénale aussi qui longtemps avait eu affaire à la sexualité surtout sous la forme de crimes « énormes » et contre nature, mais qui, vers le milieu du XIXe siècle, s’ouvre à la juridiction menue des petits attentats, des outrages mineurs, des perversions sans importance ; enfin tous ces contrôles sociaux qui se développent à la fin du siècle passé, et qui filtrent la sexualité des couples, des parents et des enfants, des adolescents dangereux et en danger entreprenant de protéger, de séparer, de prévenir, signalant partout des périls, éveillant des attentions, appelant des diagnostics, entassant des rapports, organisant des thérapeutiques ; autour du sexe, ils irradient les discours, intensifiant la conscience d’un danger incessant qui relance à son tour l’incitation à en parler.

Un jour de 1867, un ouvrier agricole, du village de Lapcourt, un peu simple d’esprit, employé selon les saisons chez les uns ou les autres, nourri ici et là par un peu de charité et pour le pire travail, logé dans les granges ou les écuries, est dénoncé : au bord d’un champ, il avait, d’une petite fille, obtenu quelques caresses, comme il l’avait déjà fait, comme il l’avait vu faire, comme le faisaient autour de lui les gamins du village ; c’est qu’à la lisière du bois, ou dans le fossé de la route qui mène à Saint-Nicolas, on jouait familièrement au jeu qu’on appelait « du lait caillé ». Il est donc signalé par les parents au maire du village, dénoncé par le maire aux gendarmes, conduit par les gendarmes au juge, inculpé par lui et soumis à un premier médecin, puis à deux autres experts qui, après avoir rédigé leur rapport, le publient14. L’important de cette histoire ? C’est son caractère minuscule ; c’est que ce quotidien de la sexualité villageoise, ces infimes délectations buissonnières aient pu devenir, à partir d’un certain moment, objet non seulement d’une intolérance collective, mais d’une action judiciaire, d’une intervention médicale, d’un examen clinique attentif, et de toute une élaboration théorique. L’important, c’est que de ce personnage, jusque-là partie intégrante de la vie paysanne, on ait entrepris de mesurer la boîte crânienne, d’étudier l’ossature de la face, d’inspecter l’anatomie pour y relever les signes possibles de dégénérescence ; qu’on l’ait fait parler ; qu’on l’ait interrogé sur ses pensées, penchants, habitudes, sensations, jugements. Et qu’on ait décidé finalement, le tenant quitte de tout délit, d’en faire un pur objet de médecine et de savoir – objet à enfouir, jusqu’au bout de sa vie, à l’hôpital de Maréville, mais à faire connaître aussi au monde savant par une analyse détaillée. On peut parier qu’à la même époque, l’instituteur de Lapcourt apprenait aux petits villageois à châtier leur langage et à ne plus parler de toutes ces choses à voix haute. Mais c’était là sans doute une des conditions pour que les institutions de savoir et de pouvoir puissent recouvrir ce petit théâtre de tous les jours de leur discours solennel. Sur ces gestes sans âge, sur ces plaisirs à peine furtifs qu’échangeaient les simples d’esprit avec les enfants éveillés, voilà que notre société et elle fut sans doute la première dans l’histoire – a investi tout un appareil à discourir, à analyser et à connaître.

Entre l’Anglais libertin, qui s’acharnait à écrire pour lui-même les singularités de sa vie secrète, et son contemporain, ce niais de village qui donnait quelques sous aux fillettes pour des complaisances que lui refusaient les plus grandes, il y a sans aucun doute quelque lien profond : d’un extrême à l’autre, le sexe est, de toute façon, devenu quelque chose à dire, et à dire exhaustivement selon des dispositifs discursifs qui sont divers mais qui sont tous à leur manière contraignants. Confidence subtile ou interrogatoire autoritaire, le sexe, raffiné ou rustique, doit être dit. Une grande injonction polymorphe soumet aussi bien l’anonyme anglais que le pauvre paysan lorrain, dont l’histoire a voulu qu’il s’appelât Jouy.

Depuis le XVIIIe siècle, le sexe n’a pas cessé de provoquer une sorte d’éréthisme discursif généralisé. Et ces discours sur le sexe ne se sont pas multipliés hors du pouvoir ou contre lui ; mais là même où il s’exerçait et comme moyen de son exercice ; partout ont été aménagées des incitations à parler, partout des dispositifs à entendre et à enregistrer, partout des procédures pour observer, interroger et formuler. On le débusque et on le contraint à une existence discursive. De l’impératif singulier qui impose à chacun de faire de sa sexualité un discours permanent, jusqu’aux mécanismes multiples qui, dans l’ordre de l’économie, de la pédagogie, de la médecine, de la justice, incitent, extraient, aménagent, institutionnalisent le discours du sexe, c’est une immense prolixité que notre civilisation a requise et organisée. Peut-être aucun autre type de société n’a jamais accumulé, et dans une histoire relativement si courte, une telle quantité de discours sur le sexe. De lui, il se pourrait bien que nous parlions plus que de toute autre chose ; nous nous acharnons à cette tâche ; nous nous convainquons par un étrange scrupule que nous n’en disons jamais assez, que nous sommes trop timides et peureux, que nous nous cachons l’aveuglante évidence par inertie et par soumission, et que l’essentiel nous échappe toujours, qu’il faut encore partir à sa recherche. Sur le sexe, la plus intarissable, la plus impatiente des sociétés, il se pourrait que ce soit la nôtre.

Mais ce premier survol le montre : il s’agit moins d’un discours sur le sexe que d’une multiplicité de discours produits par toute une série d’appareillages fonctionnant dans des institutions différentes. Le Moyen Âge avait organisé autour du thème de la chair et de la pratique de la pénitence un discours assez fortement unitaire. Au cours des siècles récents, cette relative unité a été décomposée, dispersée, démultipliée en une explosion de discursivités distinctes, qui ont pris forme dans la démographie, la biologie, la médecine, la psychiatrie, la psychologie, la morale, la pédagogie, la critique politique. Mieux : le lien solide qui attachait l’une à l’autre la théologie morale de la concupiscence et l’obligation de l’aveu (le discours théorique sur le sexe et sa formulation en première personne), ce lien a été sinon rompu, du moins détendu et diversifié : entre l’objectivation du sexe dans des discours rationnels, et le mouvement par lequel chacun est mis à la tâche de raconter son propre sexe, il s’est produit depuis le XVIIIe siècle, toute une série de tensions, de conflits, d’efforts d’ajustement, de tentatives de retranscription. Ce n’est donc pas simplement en termes d’extension continue qu’il faut parler de cette croissance discursive ; on doit y voir plutôt une dispersion des foyers d’où se tiennent ces discours, une diversification de leurs formes et le déploiement complexe du réseau qui les relie. Plutôt que le souci uniforme de cacher le sexe, plutôt qu’une pudibonderie générale du langage, ce qui marque nos trois derniers siècles, c’est la variété, c’est la large dispersion des appareils qu’on a inventés pour en parler, pour en faire parler, pour obtenir qu’il parle de lui-même, pour écouter, enregistrer, transcrire et redistribuer ce qui s’en dit. Autour du sexe, toute une trame de mises en discours variées, spécifiques et coercitives : une censure massive, depuis les décences verbales imposées par l’âge classique ? Il s’agit plutôt d’une incitation réglée et polymorphe aux discours.

On objectera sans doute que si, pour parler du sexe, il a fallu tant de stimulations et tant de mécanismes contraignants, c’est bien que régnait, de façon globale, un certain interdit fondamental ; seules des nécessités précises – urgences économiques, utilités politiques – ont pu lever cet interdit et ouvrir au discours sur le sexe quelques accès, mais toujours limités et soigneusement codés ; tant parler du sexe, aménager tant de dispositifs insistants pour en faire parler, mais sous des conditions strictes, cela ne prouve-t-il qu’il est sous secret et qu’on cherche surtout à l’y maintenir encore ? Mais il faudrait interroger justement ce thème si fréquent que le sexe est hors discours et que seule la levée d’un obstacle, la rupture d’un secret peut ouvrir le chemin qui mène jusqu’à lui. Ce thème ne fait-il pas partie de l’injonction par laquelle on suscite le discours ? N’est-ce pas pour inciter à en parler, et à toujours recommencer à en parler, qu’on le fait miroiter, à la limite extérieure de tout discours actuel, comme le secret qu’il est indispensable de débusquer une chose abusivement réduite au mutisme, et qu’il est à la fois difficile et nécessaire, dangereux et précieux de dire ? Il ne faut pas oublier que la pastorale chrétienne, en faisant du sexe ce qui, par excellence, devait être avoué, l’a toujours présenté comme l’inquiétante énigme : non pas ce qui se montre obstinément, mais ce qui se cache partout, l’insidieuse présence à laquelle on risque de rester sourd tant elle parle d’une voix basse et souvent déguisée. Le secret du sexe n’est sans doute pas la réalité fondamentale par rapport à laquelle se situent toutes les incitations à en parler – soit qu’elles essaient de le briser, soit que de façon obscure elles le reconduisent par la manière même dont elles parlent. Il s’agit plutôt d’un thème qui fait partie de la mécanique même de ces incitations : une manière de donner forme à l’exigence d’en parler, une fable indispensable à l’économie indéfiniment proliférante du discours sur le sexe. Ce qui est propre aux sociétés modernes, ce n’est pas qu’elles aient voué le sexe à rester dans l’ombre, c’est qu’elles se soient vouées à en parler toujours, en le faisant valoir comme le secret.

2. L’implantation perverse

Objection possible : cette prolifération des discours, on aurait tort d’y voir un simple phénomène quantitatif, quelque chose comme une pure croissance, comme si était indifférent ce qu’on y dit, comme si le fait qu’on en parle était en soi plus important que les formes d’impératifs qu’on lui impose en en parlant. Car cette mise en discours du sexe n’est elle pas ordonnée à la tâche de chasser de la réalité les formes de sexualité qui ne sont pas soumises à l’économie stricte de la reproduction : dire non aux activités infécondes, bannir les plaisirs d’à côté, réduire ou exclure les pratiques qui n’ont pas pour fin la génération ? À travers tant de discours, on a multiplié les condamnations judiciaires des petites perversions ; on a annexé l’irrégularité sexuelle à la maladie mentale ; de l’enfance à la vieillesse, on a défini une norme du développement sexuel et caractérisé avec soin toutes les déviances possibles ; on a organisé des contrôles pédagogiques et des cures médicales ; autour des moindres fantaisies, les moralistes, mais aussi et surtout les médecins ont rameuté tout le vocabulaire emphatique de l’abomination : n’est-ce pas autant de moyens mis en œuvre pour résorber, au profit d’une sexualité génitalement centrée, tant de plaisirs sans fruit ? Toute cette attention bavarde dont nous faisons tapage autour de la sexualité, depuis deux ou trois siècles, n’est-elle pas ordonnée à un souci élémentaire : assurer le peuplement, reproduire la force du travail, reconduire la forme des rapports sociaux ; bref aménager une sexualité économiquement utile et politiquement conservatrice ?

Je ne sais pas encore si tel est finalement l’objectif. Mais ce n’est point par réduction en tout cas qu’on a cherché à l’atteindre. Le XIXe siècle et le nôtre ont été plutôt l’âge de la multiplication : une dispersion des sexualités, un renforcement de leurs formes disparates, une implantation multiple des « perversions ». Notre époque a été initiatrice d’hétérogénéités sexuelles.

Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, trois grands codes explicites en dehors des régularités coutumières et des contraintes d’opinion régissaient les pratiques sexuelles : droit canonique, pastorale chrétienne et loi civile. Ils fixaient, chacun à leur manière, le partage du licite et de l’illicite. Or ils étaient tous centrés sur les relations matrimoniales : le devoir conjugal, la capacité à le remplir, la manière dont on l’observait, les exigences et les violences dont on l’accompagnait, les caresses inutiles ou indues auxquelles il servait de prétexte, sa fécondité ou la manière dont on s’y prenait pour le rendre stérile, les moments où on le demandait (périodes dangereuses de la grossesse et de l’allaitement, temps défendu du carême ou des abstinences), sa fréquence et sa rareté –, c’était cela surtout qui était saturé de prescriptions. Le sexe des conjoints était obsédé de règles et de recommandations. La relation de mariage était le foyer le plus intense des contraintes ; c’était d’elle qu’on parlait surtout ; plus que toute autre, elle avait à s’avouer dans le détail. Elle était sous surveillance majeure : était-elle en défaut, elle avait à se montrer et à se démontrer devant témoin. Le « reste » demeurait beaucoup plus confus : qu’on songe à l’incertitude du statut de la « sodomie », ou à l’indifférence devant la sexualité des enfants.

En outre, ces différents codes ne faisaient pas de partage net entre les infractions aux règles des alliances et les déviations par rapport à la génitalité. Rompre les lois du mariage ou chercher des plaisirs étranges valait de toute façon condamnation. Dans la liste des péchés graves, séparés seulement par leur importance, figuraient le stupre (relations hors mariage), l’adultère, le rapt, l’inceste spirituel ou charnel, mais aussi la sodomie, ou la « caresse » réciproque. Quant aux tribunaux, ils pouvaient condamner aussi bien l’homosexualité que l’infidélité, le mariage sans le consentement des parents ou la bestialité. Dans l’ordre civil comme dans l’ordre religieux, ce qui était pris en compte, c’était un illégalisme d’ensemble. Sans doute la « contre-nature » y était-elle marquée d’une abomination particulière. Mais elle n’était perçue que comme une forme extrême du « contre la loi » ; elle enfreignait, elle aussi, des décrets – des décrets aussi sacrés que ceux du mariage et qui avaient été établis pour régir l’ordre des choses et le plan des êtres. Les prohibitions portant sur le sexe étaient fondamentalement de nature juridique. La « nature » sur laquelle il arrivait qu’on les appuie était encore une sorte de droit. Longtemps les hermaphrodites furent des criminels, ou des rejetons du crime, puisque leur disposition anatomique, leur être même embrouillait la loi qui distinguait les sexes et prescrivait leur conjonction.

À ce système centré sur l’alliance légitime, l’explosion discursive du XVIIIe et du XIXe siècle a fait subir deux modifications. D’abord un mouvement centrifuge par rapport à la monogamie hétérosexuelle. Bien sûr, le champ des pratiques et des plaisirs continue à lui être référé comme à sa règle interne. Mais on en parle de moins en moins, en tout cas avec une sobriété croissante. On renonce à la traquer dans ses secrets ; on ne lui demande plus de se formuler au jour le jour. Le couple légitime, avec sa sexualité régulière, a droit à plus de discrétion. Il tend à fonctionner comme une norme, plus rigoureuse peut-être, mais plus silencieuse. En revanche ce qu’on interroge, c’est la sexualité des enfants, c’est celle des fous et des criminels ; c’est le plaisir de ceux qui n’aiment pas l’autre sexe ; ce sont les rêveries, les obsessions, les petites manies ou les grandes rages. À toutes ces figures, à peine aperçues autrefois, de s’avancer maintenant pour prendre la parole et faire l’aveu difficile de ce qu’elles sont. On ne les condamne, sans doute, pas moins. Mais on les écoute ; et s’il arrive qu’on interroge à nouveau la sexualité régulière, c’est, par un mouvement de reflux, à partir de ces sexualités périphériques.

De là l’extraction, dans le champ de la sexualité, d’une dimension spécifique de la « contre nature ». Par rapport aux autres formes condamnées (et qui le sont de moins en moins), comme l’adultère ou le rapt, elles prennent leur autonomie : épouser une proche parente ou pratiquer la sodomie, séduire une religieuse ou exercer le sadisme, tromper sa femme ou violer des cadavres deviennent des choses essentiellement différentes. Le domaine couvert par le sixième commandement commence à se dissocier. Se défait aussi, dans l’ordre civil, la catégorie confuse de la « débauche » qui avait été pendant plus d’un siècle une des raisons les plus fréquentes du renfermement administratif De ses débris surgissent d’une part les infractions à la législation (ou à la morale) du mariage et de la famille, et de l’autre les atteintes à la régularité d’un fonctionnement naturel (atteintes que la loi, d’ailleurs, peut bien sanctionner). On a peut-être là, parmi d’autres, une raison de ce prestige de Don Juan que trois siècles n’ont pas éteint. Sous le grand infracteur des règles de l’alliance – voleur de femmes, séducteur des vierges, honte des familles et insulte aux maris et aux pères – perce un autre personnage : celui qui est traversé, en dépit de lui-même, par la sombre folie du sexe. Sous le libertin, le pervers. Il rompt délibérément la loi, mais en même temps quelque chose comme une nature déroutée l’emporte loin de toute nature ; sa mort, c’est le moment où le retour surnaturel de l’offense et de la vindicte croise la fuite dans la contre-nature. Les deux grands systèmes de règles que l’Occident tour à tour a conçus pour régir le sexe – la loi de l’alliance et l’ordre des désirs –, l’existence de Don Juan, surgie à leur frontière commune, les renverse tous deux. Laissons les psychanalystes s’interroger pour savoir s’il était homosexuel, narcissique ou impuissant.

Non sans lenteur et équivoque, lois naturelles de la matrimonialité et règles immanentes de la sexualité commencent à s’inscrire sur deux registres distincts. Un monde de la perversion se dessine, qui est sécant par rapport à celui de l’infraction légale ou morale, mais n’en est pas simplement une variété. Tout un petit peuple naît, différent, malgré quelques cousinages, des anciens libertins. De la fin du XVIIIe siècle jusqu’au nôtre, ils courent dans les interstices de la société, poursuivis mais pas toujours par les lois, enfermés souvent mais pas toujours dans les prisons, malades peut-être, mais scandaleuses, dangereuses victimes, proies d’un mal étrange qui porte aussi le nom de vice et parfois de délit. Enfants trop éveillés, fillettes précoces, collégiens ambigus, domestiques et éducateurs douteux, maris cruels ou maniaques, collectionneurs solitaires, promeneurs aux impulsions étranges : ils hantent les conseils de discipline, les maisons de redressement, les colonies pénitentiaires, les tribunaux et les asiles ; ils portent chez les médecins leur infamie et leur maladie chez les juges. C’est l’innombrable famille des pervers qui voisinent avec les délinquants et s’apparentent aux fous. Ils ont porté successivement au cours du siècle la marque de la « folie morale », de la « névrose génitale », de l’« aberration du sens génésique », de la « dégénérescence », ou du « déséquilibre psychique ».

Que signifie l’apparition de toutes ces sexualités périphériques ? Le fait qu’elles puissent apparaître en plein jour est-il signe que la règle se desserre ? Ou le fait qu’on y porte tant d’attention prouve-t-il un régime plus sévère et le souci de prendre sur elles un exact contrôle ? En termes de répression, les choses sont ambiguës. Indulgence si on songe que la sévérité des codes à propos des délits sexuels s’est considérablement atténuée au XIXe siècle ; et que la justice souvent s’est dessaisie elle-même au profit de la médecine. Mais ruse supplémentaire de la sévérité si on pense à toutes les instances de contrôle et à tous les mécanismes de surveillance mis en place par la pédagogie ou la thérapeutique. Il se peut bien que l’intervention de l’Église dans la sexualité conjugale et son refus des « fraudes » à la procréation aient perdu depuis 200 ans beaucoup de leur insistance. Mais la médecine, elle, est entrée en force dans les plaisirs du couple : elle a inventé toute une pathologie organique, fonctionnelle ou mentale, qui naîtrait des pratiques sexuelles « incomplètes » ; elle a classé avec soin toutes les formes de plaisirs annexes ; elle les a intégrés au « développement » et aux « perturbations » de l’instinct ; elle en a entrepris la gestion.

L’important n’est peut-être pas dans le niveau de l’indulgence ou la quantité de répression ; mais dans la forme de pouvoir qui s’exerce. S’agit-il, quand on nomme, comme pour la faire lever, toute cette végétation de sexualités disparates, de les exclure du réel ? Il semble bien que la fonction du pouvoir qui s’exerce là ne soit pas celle de l’interdit. Et qu’il se soit agi de quatre opérations bien différentes de la simple prohibition.

1. Soient les vieilles prohibitions d’alliances consanguines (aussi nombreuses, aussi complexes qu’elles soient) ou la condamnation de l’adultère, avec son inévitable fréquence ; soient d’autre part les contrôles récents par lesquels on a investi depuis le XIXe siècle la sexualité des enfants et pourchassé leurs « habitudes solitaires ». Il est évident qu’il ne s’agit pas du même mécanisme de pouvoir. Non seulement parce qu’il s’agit ici de médecine, et là de loi ; ici de dressage, là de pénalité ; mais aussi parce que la tactique mise en œuvre n’est pas la même. En apparence, il s’agit bien dans les deux cas d’une tâche d’élimination toujours vouée à l’échec et contrainte toujours de recommencer. Mais l’interdit des « incestes » vise son objectif par une diminution asymptotique de ce qu’il condamne ; le contrôle de la sexualité enfantine le vise par une diffusion simultanée de son propre pouvoir et de l’objet sur lequel il l’exerce. Il procède selon une double croissance prolongée à l’infini. Les pédagogues et les médecins ont bien combattu l’onanisme des enfants comme une épidémie qu’on voudrait éteindre. En fait, tout au long de cette campagne séculaire, qui a mobilisé le monde adulte autour du sexe des enfants, il s’est agi de prendre appui sur ces plaisirs ténus, de les constituer comme secrets (c’est-à-dire de les contraindre à se cacher pour se permettre de les découvrir), d’en remonter le fil, de les suivre des origines aux effets, de traquer tout ce qui pourrait les induire ou seulement les permettre ; partout où ils risquaient de se manifester, on a installé des dispositifs de surveillance, établi des pièges pour contraindre aux aveux, imposé des discours intarissables et correctifs ; on a alerté les parents et les éducateurs, on a semé chez eux le soupçon que tous les enfants étaient coupables, et la peur d’être eux-mêmes coupables s’ils ne les soupçonnaient pas assez ; on les a tenus en éveil devant ce danger récurrent ; on leur a prescrit leur conduite et recodé leur pédagogie ; sur l’espace familial, on a ancré les prises de tout un régime médico-sexuel. Le « vice » de l’enfant, ce n’est pas tellement un ennemi qu’un support ; on peut bien le désigner comme le mal à supprimer ; l’échec nécessaire, l’extrême acharnement à une tâche assez vaine font soupçonner qu’on lui demande de persister, de proliférer aux limites du visible et de l’invisible, plutôt que de disparaître pour toujours. Tout au long de cet appui, le pouvoir avance, multiplie ses relais et ses effets, cependant que sa cible s’étend, se subdivise et se ramifie, s’enfonçant dans le réel du même pas que lui. Il s’agit en apparence d’un dispositif de barrage ; en fait, on a aménagé, tout autour de l’enfant, des lignes de pénétration indéfinie.

2. Cette chasse nouvelle aux sexualités périphériques entraîne une incorporation des perversions et une spécification nouvelle des individus. La sodomie – celle des anciens droits civil ou canonique – était un type d’actes interdits ; leur auteur n’en était que le sujet juridique. L’homosexuel du XIXe siècle est devenu un personnage : un passé, une histoire et une enfance, un caractère, une forme de vie ; une morphologie aussi, avec une anatomie indiscrète et peut être une physiologie mystérieuse. Rien de ce qu’il est au total n’échappe à sa sexualité. Partout en lui, elle est présente : sous-jacente à toutes ses conduites parce qu’elle en est le principe insidieux et indéfiniment actif ; inscrite sans pudeur sur son visage et sur son corps parce qu’elle est un secret qui se trahit toujours. Elle lui est consubstantielle, moins comme un péché d’habitude que comme une nature singulière. Il ne faut pas oublier que la catégorie psychologique, psychiatrique, médicale de l’homosexualité s’est constituée du jour où on l’a caractérisée – le fameux article de Westphal en 1870, sur les « sensations sexuelles contraires » peut valoir comme date de naissance15 – moins par un type de relations sexuelles que par une certaine qualité de la sensibilité sexuelle, une certaine manière d’intervertir en soi-même le masculin et le féminin. L’homosexualité est apparue comme une des figures de la sexualité lorsqu’elle a été rabattue de la pratique de la sodomie sur une sorte d’androgynie intérieure, un hermaphrodisme de l’âme. Le sodomite était un relaps, l’homosexuel est maintenant une espèce.

Comme sont espèces tous ces petits pervers que les psychiatres du XIXe siècle entomologisent en leur donnant d’étranges noms de baptême : il y a les exhibitionnistes de Lasègue, les fétichistes de Binet, les zoophiles et zooérastes de Krafft-Ebing, les auto monosexualistes de Rohleder ; il y aura les mixoscopophiles, les gynécomastes, les presbyophiles, les invertis sexoesthétiques et les femmes dyspareunistes. Ces beaux noms d’hérésies renvoient à une nature qui s’oublierait assez pour échapper à la loi, mais se souviendrait assez d’elle-même pour continuer à produire encore des espèces, même là où il n’y a plus d’ordre. La mécanique du pouvoir qui pourchasse tout ce disparate ne prétend le supprimer qu’en lui donnant une réalité analytique, visible et permanente : elle l’enfonce dans les corps, elle le glisse sous les conduites, elle en fait un principe de classement et d’intelligibilité, elle le constitue comme raison d’être et ordre naturel du désordre. Exclusion de ces mille sexualités aberrantes ? Non pas, mais spécification, solidification régionale de chacune d’elles. Il s’agit, en les disséminant, de les parsemer dans le réel et de les incorporer à l’individu.

3. Plus que les vieux interdits, cette forme de pouvoir demande pour s’exercer des présences constantes, attentives, curieuses aussi ; elle suppose des proximités ; elle procède par examens et observations insistantes ; elle requiert un échange de discours, à travers des questions qui extorquent des aveux, et des confidences qui débordent les interrogations. Elle implique une approche physique et un jeu de sensations intenses. De cela, la médicalisation de l’insolite sexuel est à la fois l’effet et l’instrument. Engagées dans le corps, devenues caractère profond des individus, les bizarreries du sexe relèvent d’une technologie de la santé et du pathologique. Et inversement dès lors qu’elle est chose médicale ou médicalisable, c’est comme lésion, dysfonctionnement ou symptôme qu’il faut aller la surprendre dans le fond de l’organisme ou sur la surface de la peau ou parmi tous les signes du comportement. Le pouvoir qui, ainsi, prend en charge la sexualité, se met en devoir de frôler les corps ; il les caresse des yeux ; il en intensifie des régions ; il électrise des surfaces ; il dramatise des moments troubles. Il prend à bras-le-corps le corps sexuel. Accroissement des efficacités sans doute et extension du domaine contrôlé. Mais aussi sensualisation du pouvoir et bénéfice de plaisir. Ce qui produit un double effet : une impulsion est donnée au pouvoir par son exercice même ; un émoi récompense le contrôle qui surveille et le porte plus loin ; l’intensité de l’aveu relance la curiosité du questionnaire ; le plaisir découvert reflue vers le pouvoir qui le cerne. Mais tant de questions pressantes singularisent, chez celui qui doit répondre, les plaisirs qu’il éprouve ; le regard les fixe, l’attention les isole et les anime. Le pouvoir fonctionne comme un mécanisme d’appel, il attire, il extrait ces étrangetés sur lesquelles il veille. Le plaisir diffuse sur le pouvoir qui le traque ; le pouvoir ancre le plaisir qu’il vient de débusquer. L’examen médical, l’investigation psychiatrique, le rapport pédagogique, les contrôles familiaux peuvent bien avoir pour objectif global et apparent de dire non à toutes les sexualités errantes ou improductives ; de fait ils fonctionnent comme des mécanismes à double impulsion : plaisir et pouvoir. Plaisir d’exercer un pouvoir qui questionne, surveille, guette, épie, fouille, palpe, met au jour ; et de l’autre côté, plaisir qui s’allume d’avoir à échapper à ce pouvoir, à le fuir, à le tromper ou à le travestir. Pouvoir qui se laisse envahir par le plaisir qu’il pourchasse ; et en face de lui, pouvoir s’affirmant dans le plaisir de se montrer, de scandaliser, ou de résister. Captation et séduction ; affrontement et renforcement réciproque : les parents et les enfants, l’adulte et l’adolescent, l’éducateur et les élèves, les médecins et les malades, le psychiatre avec son hystérique et ses pervers n’ont pas cessé de jouer ce jeu depuis le XIXe siècle. Ces appels, ces esquives, ces incitations circulaires ont aménagé autour des sexes et des corps, non pas des frontières à ne pas franchir, mais les spirales perpétuelles du pouvoir et du plaisir.

4. De là ces dispositifs de saturation sexuelle si caractéristiques de l’espace et des rites sociaux du XIXe siècle. On dit souvent que la société moderne a tenté de réduire la sexualité au couple hétérosexuel et autant que possible légitime. On pourrait dire aussi bien qu’il a sinon inventé, du moins soigneusement aménagé et fait proliférer les groupes à éléments multiples et à sexualité circulante : une distribution de points de pouvoir, hiérarchisés ou affrontés ; des plaisirs « poursuivis » – c’est-à-dire à la fois désirés et pourchassés ; des sexualités parcellaires tolérées ou encouragées ; des proximités qui se donnent comme procédés de surveillance, et qui fonctionnent comme des mécanismes d’intensification ; des contacts inducteurs. Ainsi en est-il de la famille, ou plutôt de la maisonnée, avec parents, enfants et dans certains cas domestiques. La famille du XIXe siècle est-elle bien une cellule monogamique et conjugale ? Peut-être dans une certaine mesure. Mais elle est aussi un réseau de plaisirs-pouvoirs articulés selon des points multiples et avec des relations transformables. La séparation des adultes et des enfants, la polarité établie entre la chambre des parents et celle des enfants (elle est devenue canonique au cours du siècle quand on a entrepris de construire des logements populaires), la ségrégation relative des garçons et des filles, les consignes strictes de soins à donner aux nourrissons (allaitement maternel, hygiène), l’attention éveillée sur la sexualité infantile, les dangers supposés de la masturbation, l’importance accordée à la puberté, les méthodes de surveillance suggérées aux parents, les exhortations, les secrets et les peurs, la présence, à la fois valorisée et redoutée, des domestiques, tout cela fait de la famille, même ramenée à ses plus petites dimensions, un réseau complexe, saturé de sexualités multiples, fragmentaires et mobiles. Les réduire à la relation conjugale, quitte à projeter celle-ci, sous forme de désir interdit, sur les enfants, ne peut rendre compte de ce dispositif qui est, par rapport à ces sexualités, moins principe d’inhibition que mécanisme incitateur et multiplicateur. Les institutions scolaires ou psychiatriques, avec leur population nombreuse, leur hiérarchie, leurs ménagements spatiaux, leur système de surveillance, constituent, à côté de la famille, une autre façon de distribuer le jeu des pouvoirs et des plaisirs ; mais elles dessinent, elles aussi des régions de haute saturation sexuelle, avec des espaces ou des rites privilégiés comme la salle de classe, le dortoir, la visite ou la consultation. Les formes d’une sexualité non conjugale, non hétérosexuelle, non monogame y sont appelées et installées.

La société « bourgeoise » du XIXe siècle, la nôtre encore sans doute, est une société de la perversion éclatante et éclatée. Et ceci non point sur le mode de l’hypocrisie, car rien n’a été plus manifeste et prolixe, plus manifestement pris en charge par les discours et les institutions. Non point parce que, pour avoir voulu dresser contre la sexualité un barrage trop rigoureux ou trop général, elle aurait malgré elle donné lieu à tout un bourgeonnement pervers et à une longue pathologie de l’instinct sexuel. Il s’agit plutôt du type de pouvoir qu’elle a fait fonctionner sur le corps et sur le sexe. Ce pouvoir justement n’a ni la forme de la loi ni les effets de l’interdit. Il procède au contraire par démultiplication des sexualités singulières. Il ne fixe pas de frontières à la sexualité ; il en prolonge les formes diverses, en les poursuivant selon des lignes de pénétration indéfinie. Il ne l’exclut pas, il l’inclut dans le corps comme mode de spécification des individus. Il ne cherche pas à l’esquiver ; il attire ses variétés par des spirales où plaisir et pouvoir se renforcent ; il n’établit pas de barrage ; il aménage des lieux de saturation maximale. Il produit et fixe le disparate sexuel. La société moderne est perverse, non point en dépit de son puritanisme ou comme par le contrecoup de son hypocrisie ; elle est perverse réellement et directement.

Réellement. Les sexualités multiples – celles qui apparaissent avec les âges (sexualités du nourrisson ou de l’enfant), celles qui se fixent dans des goûts ou des pratiques (sexualité de l’inverti, du gérontophile, du fétichiste…), celles qui investissent de façon diffuse des relations (sexualité du rapport médecin-malade, pédagogue-élève, psychiatre fou), celles qui hantent les espaces (sexualité du foyer, de l’école, de la prison) – toutes forment le corrélat de procédures précises de pouvoir. Il ne faut pas imaginer que toutes ces choses jusque là tolérées ont attiré l’attention et reçu une qualification péjorative, lorsqu’on a voulu donner un rôle régulateur au seul type de sexualité susceptible de reproduire la force de travail et la forme de la famille. Ces comportements polymorphes ont été réellement extraits du corps des hommes et de leurs plaisirs ; ou plutôt ils ont été solidifiés en eux ; ils ont été, par de multiples dispositifs de pouvoir appelés, mis au jour, isolés, intensifiés, incorporés. La croissance des perversions n’est pas un thème moralisateur qui aurait obsédé les esprits scrupuleux des victoriens. C’est le produit réel de l’interférence d’un type de pouvoir sur les corps et leurs plaisirs. Il se peut que l’Occident n’ait pas été capable d’inventer des plaisirs nouveaux, et sans doute n’a-t-il pas découvert de vices inédits. Mais il a défini de nouvelles règles au jeu des pouvoirs et des plaisirs : le visage figé des perversions s’y est dessiné.

Directement. Cette implantation des perversions multiples n’est pas une moquerie de la sexualité se vengeant d’un pouvoir qui lui imposerait une loi répressive à l’excès. Il ne s’agit pas non plus de formes paradoxales de plaisir se retournant vers le pouvoir pour l’investir sous la forme d’un « plaisir à subir ». L’implantation des perversions est un effet instrument : c’est par l’isolement, l’intensification et la consolidation des sexualités périphériques que les relations du pouvoir au sexe et au plaisir se ramifient, se multiplient, arpentent le corps et pénètrent les conduites. Et sur cette avancée des pouvoirs, se fixent des sexualités disséminées, épinglées à un âge, à un lieu, à un goût, à un type de pratiques. Prolifération des sexualités par l’extension du pouvoir ; majoration du pouvoir auquel chacune de ces sexualités régionales donne une surface d’intervention : cet enchaînement, depuis le XIXe siècle surtout, est assuré et relayé par les innombrables profits économiques qui grâce à l’intermédiaire de la médecine, de la psychiatrie, de la prostitution, de la pornographie, se sont branchés à la fois sur cette démultiplication analytique du plaisir et cette majoration du pouvoir qui le contrôle. Plaisir et pouvoir ne s’annulent pas ; ils ne se retournent pas l’un contre l’autre ;

ils se poursuivent, se chevauchent et se relancent. Ils s’enchaînent selon des mécanismes complexes et positifs d’excitation et d’incitation.

Il faut donc sans doute abandonner l’hypothèse que les sociétés industrielles modernes ont inauguré sur le sexe un âge de répression accrue. Non seulement on assiste à une explosion visible des sexualités hérétiques. Mais surtout et c’est là le point important – un dispositif fort différent de la loi, même s’il s’appuie localement sur des procédures d’interdiction, assure, par un réseau de mécanismes qui s’enchaînent, la prolifération de plaisirs spécifiques et la multiplication de sexualités disparates. Aucune société n’aurait été plus pudibonde, dit-on, jamais les instances de pouvoir n’auraient mis plus de soin à feindre d’ignorer ce qu’elles interdisaient, comme si elles ne voulaient avoir avec lui aucun point commun. C’est l’inverse qui apparaît, au moins à un survol général : jamais davantage de centres de pouvoirs ; jamais plus d’attention manifeste et prolixe ; jamais plus de contacts et de liens circulaires ; jamais plus de foyers où s’allument, pour se disséminer plus loin, l’intensité des plaisirs et l’obstination des pouvoirs.