Introduction

I. La pensée scientifique de Wilhelm Fliess

Les lettres adressées à Fliess par Freud nous donnent un portrait de ce dernier à l’époque où s’ouvrait devant lui, encore hésitant, un nouveau champ d’investigations, celui de la psychopathologie, et où il commençait à acquérir les notions sur lesquelles se fonde la psychanalyse thérapeutique et théorique. Nous voyons Freud très préoccupé d’un « problème qui n’avait jamais été abordé auparavant » (i) et en lutte contre une société dont l’hostilité envers ses travaux mit en danger son existence matérielle et celle de sa famille. Nous faisons aussi en sa compagnie une partie du chemin qui le conduisit, après bien des efforts, à la consolidation de ses vues nouvelles, et cela en dépit de sa propre résistance intérieure inconsciente.

Cette correspondance s’est poursuivie de 1887 à 1902, c’est-à-dire de la 32e à la 47e année de Freud et à partir de l’époque où il commença à se spécialiser dans les maladies nerveuses jusqu’aux études préliminaires qui devaient aboutir aux Trois essais sur la théorie de la sexualité. Ce fut durant les années de cette correspondance qu’il écrivit, en dehors de ses premiers essais sur les névroses, les Études sur l’hystérie (1895), L’Interprétation des rêves (1900), La Psychopathologie de la vie quotidienne (1901) et les Fragments d’une analyse d’hystérie (1905).

Le lecteur de ces lettres se trouve à peu près dans la situation de quelqu’un qui, écoutant une conversation téléphonique, n’entend les paroles que d’un seul interlocuteur et se voit forcé de deviner celles de l’autre. Comme il ne s’intéresse qu’à celui dont il perçoit les phrases, il peut d’abord être enclin à chasser de son esprit les paroles du correspondant, mais il découvre bientôt qu’il lui est impossible de suivre la conversation sans essayer de reconstituer çà et là tout le dialogue.

(1) Cette phrase est empruntée aux Études sur l’hystirie.

L’amitié de Freud pour Fliess est la plus intime de toutes celles que nous lui connaissons. Durant les années 1890 à 1900, elle est si étroitement liée aux théories du maître sur lesquelles elle joua un rôle tantôt stimulant, tantôt inhibant, qu’il nous paraît souhaitable de donner au lecteur un bref exposé des idées scientifiques de Fliess. Si les lettres de Fliess à Freud nous étaient parvenues, nous aurions été en mesure, non seulement de connaître en détail leur échange d’idées, mais encore de nous faire une opinion plus nette de la personnalité de Fliess. Nous devons nous borner à faire connaître ici les quelques renseignements que ses écrits et les informations recueillies auprès des personnes qui l’ont connu nous ont permis de réunir. Tous ceux qui ont connu Fliess prônent la richesse de ses connaissances biologiques, de ses hypothèses médicales, sa tendance aux vastes spéculations et son allure impressionnante, mais ils font également ressortir son attachement dogmatique aux idées qu’il avait une fois adoptées, toutes particularités que ses publications laissent aussi entrevoir.

Fliess était rhino-laryngologiste, mais ses connaissances médicales et ses intérêts scientifiques s’étendaient bien au-delà du champ relativement restreint de cette spécialité. Il avait une grosse clientèle à Berlin où il exerça jusqu’à sa mort. Mais la rhino-laryngologie n’était que le pivot de ses larges vues médicales et scientifiques, vues qui l’entraînaient bien au-delà du domaine de la médecine, dans celui de la biologie générale ; et c’est d’un syndrome clinique que traite la première de ses plus importantes œuvres écrites, publiée à l’instigation de Freud (voir lettre 10).

Fliess, en découvrant qu’il pouvait supprimer, par cocaïnisation de la muqueuse nasale toute une série de symptômes, s’intéressa très tôt à ce fait. Il avait acquis la conviction de se trouver devant une entité clinique : une névrose réflexe issue des voies nasales (1). Elle devait, d’après Fliess, être considérée « comme un complexe de divers symptômes, semblable au syndrome de Ménière » (2). Fliess distingue trois sortes de symptômes différents : les douleurs de tête, les névralgies (du bras, de la pointe de l’omoplate ou, entre les deux omoplates, dans la région intercostale ou la région précordiale, de l’appendice xyphoïde, des hypocondres, de la région rénale, mais surtout des « névralgies gastriques ») et enfin les troubles fonctionnels, surtout digestifs, cardiaques et respiratoires. « Le nombre des symptômes

(1) Voir : Nouvelle contribution à la clinique et à la thérapeutique de la névrose nasale réflexe, Vienne, 1892 et l’étude un peu plus approfondie intitulée La névrose nasale réflexe, Congrès médical de Wiesbaden, 1893, pp. 384-394.

(2) Cette comparaison avait été suggérée par Freud, voir manuscrit C.

observés est grand », dit Fliess, « et cependant ils ne doivent tous leur existence qu’à une seule zone – le nez. Leur homogénéité est démontrée, non seulement par la simultanéité de leur apparition, mais encore par leur disparition simultanée. Ce qui caractérise en effet tout ce complexe de symptômes morbides, c’est qu’on peut le faire disparaître momentanément, en anesthésiant par la cocaïne, les zones nasales responsables » (i).

Fliess a soutenu que l’étiologie de la névrose réflexe nasale était double. Elle peut être provoquée par des modifications organiques, comme par exemple « des séquelles de maladies infectieuses atteignant les voies nasales » ou résulter de « troubles fonctionnels purement vaso-moteurs ». Cette dernière motivation permet de comprendre pourquoi « les troubles de la neurasthénie, autrement dit les névroses à étiologie sexuelle, peuvent si fréquemment affecter la forme de névrose nasale réflexe » (2). Fliess explique cette fréquence par l’existence d’une relation particulière entre le nez et l’appareil génital. Il rappelle les épistaxis vicariantes survenant à la place des menstrues et dit que « le gonflement des cornets peut être visible à l’œil nu pendant celles-ci ». Il cite certains cas où la cocaïnisation du nez a provoqué un avortement. Cette correspondance particulière entre les zones nasale et génitale existe aussi chez l’homme, prétend Fliess

(1) Bien que la correspondance ne le mentionne pas, Fliess devait indirectement à Freud son critère diagnostique concernant l’usage de la cocaïne pour la muqueuse nasale. Freud avait de bonne heure souligné l’importance du coca. Ses recherches furent continuées par l’oculiste Koller (voir note de la p. 26 et Étude autobiographique, 1925. Voir aussi l’article de Bernfeld, 1953, sur ce sujet).

(2) La valeur des écrits cliniques de Fliess est encore contestée. Ses travaux ont suscité dans la littérature clinique allemande, un certain nombre de controverses sur les affections nasales, controverses que G. Hoffer, à la suite d’une discussion sur l’asthme nasal, a résumé de la façon suivante : Fliess, dans sa monographie sur la névrose réflexe nasale, a trop négligé les travaux d’autres auteurs sur le même sujet. Il fut suivi au début par « un certain nombre de partisans enthousiastes… auxquels s’opposa un petit cercle de sceptiques qui s’élargit bientôt cependant ». Dans l’esprit de Hoffer, il n’y avait « aucune raison d’attribuer une priorité quelconque aux affections nasales par comparaison avec les irritations nerveuses de n’importe quelle autre région du corps » (Die Krankheiten der Luftwege und der Mundhôle, III Teil, S. 263 / dans A. Denker et O. Kahler, Handbuch der Hais-, Nasen – und Ohrenheilkunde). D’autres collaborateurs du livre précité ont adopté une attitude similaire, encore que certains d’entre eux confirment l’apparition du syndrome décrit par Fliess et expriment une opinion favorable quant à l’efficacité de ses méthodes thérapeutiques.

Pour autant que nous le sachions, les travaux de Fliess n’ont pas été cités dans la littérature américaine (voir discussion des « Névroses nasales » par R. A. Fen-ton dans Jackson (1945) et dans Sluder (1927)). Pour avoir de plus récents renseignements sur ses œuvres et sur sa contribution à ce qu’on appelle aujourd’hui, « médecine psychosomatique », voir Holmes et al. (1951).

qui, dans certains articles ultérieurs, décrit cette connexion en s’appuyant sur des observations purement cliniques.

Il soutint bientôt que certaines parties du nez jouent un rôle important dans l’apparition de deux maladies (la névralgie gastrique et la dysménorrhée) de telle sorte que « les modifications hyperplas-tiques exogènes du nez » aboutissent à « une guérison durable des phénomènes secondaires, une fois que le trouble nasal a disparu » et, d’autre part, que « des modifications vasomotrices endogènes du nez, sont essentiellement provoquées par les organes sexuels » (i). Fliess se préoccupait des problèmes de la sexualité humaine en général et Freud, à une époque où il était mal renseigné sur les plans de travail de son ami, put supposer qu’il avait résolu le « problème de la conception », c’est-à-dire découvert la détermination de l’époque où les possibilités de fécondation étaient les moindres. Fliess, cependant, envisageait d’autres buts.

Au printemps de 1896, il envoya à Freud son manuscrit sur Relations entre le nez et les organes génitaux féminins au point de vue biologique, ouvrage qui fut publié au début de l’année suivante (2). Fliess, reprenant l’idée qu’il avait exposée dans son précédent travail, celle d’une correspondance entre le nez et les organes génitaux féminins, élargit ses conceptions à plusieurs points de vue ; il établit que l’on observe régulièrement des altérations nasales pendant la menstruation et discute de la valeur diagnostique et thérapeutique de la cocaïnisation du nez. Il souligne l’importance du fait, car, dit-il, « la menstruation est le prototype de nombreux phénomènes sexuels…, la grossesse et l’accouchement particulièrement n’étant, dans le temps et dans leur nature essentielle, rien d’autre qu’une transmutation du processus menstruel ». « Les véritables douleurs de l’accouchement et de la dysménorrhée nasale sont, « du point de vue morphologique », homologues. »

Ces « faits », que Fliess cherche à confirmer par de nombreuses observations, l’incitent à formuler de vastes hypothèses à propos du rôle joué par la périodicité dans la vie humaine. Ces idées sont formulées ici avec plus de précision que dans la Monographie où les phrases sont souvent embarrassées.

« L’hémorragie menstruelle de la femme est l’expression d’un processus… qui affecte les deux sexes et dont l’apparition n’est pas liée à la puberté…

« Les faits observés nous obligent à mettre en évidence un autre facteur. Us nous apprennent en effet, qu’à côté du phénomène mens-

(1) Fliess (18951.

(2) Fliess (1897).

truel qui se reproduit tous les vingt-huit jours, existe un autre groupe de phénomènes périodiques se reproduisant tous les vingt-trois jours, et auxquels sont soumis les individus de tous âges, à quelque sexe qu’ils appartiennent.

« L’examen de ces deux groupes de processus périodiques mène à la conclusion qu’ils ont des rapports intimes et solides avec les caractères sexuels féminins et masculins et le fait qu’ils existent, bien qu’avec des modalités différentes chez l’homme et chez la femme, est bien en accord avec notre constitution bisexuée…

« Cette connaissance une fois acquise nous amène à penser que le développement de notre organisme se produit par saccades au cours de ces périodes sexuelles et que, du fait de ces dernières, le jour de notre mort est tout aussi déterminé que celui de notre naissance. Les troubles dus à la maladie sont soumis aux mêmes lois périodiques que les phénomènes périodiques eux-mêmes.

« La mère transmet ses périodes à son enfant et, suivant la première période transmise, détermine le sexe de celui-ci. Les périodes continuent ensuite chez l’enfant et se poursuivent suivant le même rythme à travers les générations. Pas plus que l’énergie elle-même elles ne peuvent être recréées et leur rythme ne se modifie pas tant que des êtres organisés continuent à se reproduire sexuellement. Ces rythmes n’intéressent pas seulement l’espèce humaine, mais aussi les animaux, et sans doute l’univers organisé tout entier. L’étonnante précision avec laquelle se maintient l’intervalle de vingt-trois ou suivant le cas, de vingt-huit jours, laisse supposer qu’il existe un rapport étroit entre les conditions astronomiques et la création des organismes. »

Telles sont les idées essentielles de Fliess à propos de sa théorie des périodes ; il les a développées au cours de bien des années, et notamment dans son ouvrage principal Der Ablauf des Lebens (Le cours de la vie) dont la première édition parut en 1906 et la seconde en 1923 (1). Il compléta son premier rapport de 1897 par une série d’observations consacrées à la bisexualité. Il y faisait surtout ressortir les « preuves » mathématiques de sa théorie, avec un parti pris qui faisait fi de toutes les objections et ignorait les faits non concordants.

Certaines découvertes cliniques de Fliess ont pu être adoptées dans le domaine de la gynécologie et de l’oto-laryngologie modernes, mais sa théorie des périodes qui, à l’époque de sa publication, avait suscité un certain intérêt critique, est maintenant presque unanime-

(1) Voir aussi les travaux plus courts, et en partie plus populaires, intitulés De la oie et de la mort, 5' éd., 1924, L’année chez l’itre vivant, 2* éd., 1924, Trois œuvres concernant la théorie des périodes, 1924.

ment rejetée par les biologistes modernes ; en particulier, son calcul des périodes, tout entier fondé sur de fausses déductions a été depuis longtemps reconnu comme erroné (i).

Fliess n’avait encore rien publié à l’époque où il rencontra Freud, toutefois, la tendance de Fliess à imaginer de vastes conceptions devait déjà marquer la personnalité de celui-ci. Quand Fliess, au cours de l’automne 1887, fit un séjour d’étude à Vienne, il suivit, sur les conseils de Josef Breuer, les cours de neurologie professés par Freud. C’est ainsi qu’ils purent discuter des idées nouvelles que Freud cherchait à formuler sur l’anatomie et la physiologie du système nerveux central. Les projets qu’ils discutèrent alors ne furent du reste que partiellement complétés et publiés. La correspondance qui suivit cette rencontre commença par un échange de lettres entre deux spécialistes qui s’adressent mutuellement des malades, pour se muer, dès 1893, en un échange régulier d’idées entre deux amis étroitement liés par leurs goûts scientifiques communs ; ils eurent toujours envie de publier un volume écrit en collaboration, mais ne purent jamais réaliser ce projet. Ces relations se trouvèrent en outre favorisées en 1892 par le mariage de Fliess avec une jeune Viennoise, cliente de Josef Breuer ce qui, au début, leur fournit de nombreuses occa-

(1) On trouve, dans le livre d’un médecin, J. Aelby, 1928, sous le titre de Théorie des périodes de Fliess vue à la lumière d’une critique biologique et mathématique, une étude assez détaillée et approfondie de cette théorie. Les recherches de Fliess ont été continuées sur des bases plus solides par le gynécologue Georg Riebold dont les travaux sur ce sujet, à partir de 1908, ont été réunis en un seul volume (Riebold, Coup d’œil sur la périodicité de la vie et plus particulièrement sur le processus de la menstruation, Stuttgart, 1942). D’après Riebold, l’idée fondamentale de Fliess selon laquelle « la vie se déroulerait sur un rythme périodique… est exacte… ainsi que les périodes de vingt-trois et de vingt-huit jours trouvées par lui et qui se rencontrent fréquemment, mais les prétentions de Fliess qui, dans sa présomption, se croit l’égal d’un Kepler », appartiennent au domaine de la psychopathologie. Les recherches de Riebold, Fliess, et de certains autres auteurs qui ont tenté d’établir des rapports entre les phénomènes périodiques et la menstruation, ont été critiquées par Knaus : « Nos progrès dans la connaissance des rapports fonctionnels entre les glandes annexes de l’utérus et l’organe de la menstruation lui-même ont détruit la croyance en l’existence de rapports étroits entre la menstruation et la périodicité cosmique, en même temps qu’ils ont réduit à néant les idées de Riebold sur les lois des périodes » (De la périodicité et du cycle menstruel, Munch. Med. Wochen., 1838, p. 47). En dehors de l’Allemagne, les vues biologiques de Fliess n’ont suscité aucun intérêt.

Quelques autres oto-laryngologistes ont décelé dans les travaux cliniques de Fliess une tendance mystique : « Si l’on veut bien juger de la tournure d’esprit qui se marque dans l’œuvre de Fliess, il ne faut pas s’en tenir à ses travaux sur la rhinologie, mais penser aussi à ses autres écrits où se découvre une mystique des nombres qui n’eut pas été déplacée à la fin du Moyen Age » (F. Blumenfeld in Manuel d’oto-rhino-laryngologie publié par A. Denker et de O. Kahler, Les maladies des voies respiratoires et de la cavité buccale, II' Partie, p. 51).

sions de se voir. Peu après, cependant, les deux amis décidèrent de se rencontrer en dehors du cercle de leurs familles et de leurs relations ; ils tinrent, suivant l’expression de Freud, de véritables « congrès » où ils échangeaient leurs idées scientifiques et leurs découvertes. Les lettres de Freud établissaient des « ponts » entre ces « congrès » et fourmillaient d’allusions à ses conversations avec Fliess (i).

Au cours des premières années de cette amitié, la situation des deux hommes est à peu près semblable ; tous deux fils de négociants juifs appartenant à la classe moyenne, jeunes spécialistes épris de recherches scientifiques, soucieux de fonder une famille et de se créer une clientèle. En 1886, un an avant de rencontrer Fliess, Freud son aîné de deux ans, s’était marié et avait ouvert un cabinet de consultation, 8 Maria-Theresienstrasse. Au cours des années pendant lesquelles s’échangèrent les lettres que nous publions ici, Mme Freud donna le jour à six enfants, puis la famille emménagea au 19 de la Berggasse, maison que Freud dut quitter quarante-trois ans plus tard pour se réfugier en Angleterre, après l’occupation de l’Autriche par les nazis. Les lettres nous parlent du mariage de Fliess avec Ida Bondy de Vienne, de la naissance de ses trois enfants et de tous les événements qui surviennent dans les deux familles, pour autant qu’ils se reflètent naturellement dans la correspondance des deux amis.

L’analogie des situations sociales est complétée par une même culture ; leur amour des sciences se fonde sur la connaissance des humanités et les deux correspondants, également intéressés par les chefs-d’œuvre de la littérature universelle, échangent des citations en rapport avec le courant de leurs pensées. Tandis que Freud parle sans cesse de Shakespeare et recommande la lecture de Kipling et de divers autres romanciers anglais de l’époque (2), il doit à Fliess de mieux connaître Conrad Ferdinand Meyer, le conteur suisse, qui resta désormais l’un de ses auteurs favoris.

Ces échanges d’idées révèlent en outre les tendances prédominantes des deux hommes : parmi les livres de Freud se trouve une édition en deux volumes des conférences de Helmholtz, cadeau de Noël que lui fit Fliess en 1898 ; de son côté, Freud qui, en cette fin de siècle, se tenait très au courant de la littérature médicale, envoyait à son ami berlinois de courts messages (3) où il lui signalait des articles d’oto-

(1) C’est pour cette raison que beaucoup d’observations et de passages dont nous n’avons reproduit ici que quelques-uns, restent incompréhensibles, en dépit de tous les efforts.

(2) Dans des cartes postales et des lettres non reproduites ici.

(3) Dans des cartes postales ou des lettres non reproduites ici.

laryngologie publiés dans les journaux médicaux allemands, français et anglais, et qui auraient pu lui échapper. Il le tient aussi au courant de ses propres études des psychologues contemporains et lui parle également de son intérêt croissant pour les études préhistoriques et archéologiques traitant des humbles débuts des civilisations grecque et romaine, petite compensation au voyage en Italie, longtemps désiré et longtemps différé, dans un état d’esprit à la Goethe. Parmi les rares événements quotidiens cités par Freud, se trouve une allusion aux découvertes de Sir Arthur Evans en Crète ; il mentionne la première relation journalistique de cet événement qui conduit à la mise au jour d’une civilisation inconnue, resurgie des ruines du passé.

Les deux hommes vivaient dans une atmosphère bien différente. Les lettres de Freud révèlent souvent le contraste entre la Vienne de François-Joseph, lasse et rétrécie, et le Berlin de Guillaume II, animé et entreprenant. Ce contraste se manifeste jusque dans les conditions économiques. À Vienne, la profession médicale était « jusqu’au sommet » durement touchée par les fluctuations économiques, et chacune d’elles, ajoutée aux oscillations de la réputation de Freud parmi ses collègues et parmi le public, se répercutait dans le bien-être de la maisonnée. Les lettres à Fliess ne trahissent rien de semblable en ce qui concerne la vie de ce dernier. Il semble que sa clientèle se soit développée rapidement et sans heurts et de toute façon, il paraît avoir été débarrassé, après son mariage, de tout souci pécuniaire.

Le contraste entre Vienne et Berlin s’étend au domaine politique. Freud décrit le déclin du libéralisme, la victoire des antisémites, qui sont à la tête de la municipalité, les tendances anti-juives de la Société des Médecins viennois, de la Faculté de Médecine, de la direction de l’enseignement, lesquelles lui refusent longtemps l’accès au professorat, titre dont on savait qu’il aurait donné un nouvel essor à la clientèle de Freud, le public viennois étant habitué, à cette époque, à accorder sa confiance aux spécialistes suivant leurs titres universitaires (i). Les deux amis suivaient avec une passion bien compréhensible les péripéties de l’affaire Dreyfus et « la lutte pour la justice » de Zola. Fliess semble avoir prôné l’esprit progressiste qui prévalait alors à Berlin et dans le reste de l’Allemagne.

Toutefois, la similitude des origines, des cultures et des situations familiales, pas plus d’ailleurs que les facteurs personnels et privés,

(i) [Les nominations de cette sorte ne conféraient ni devoirs, ni privilèges. Le titre de Privatdozent mit dem Titel eines ausserordentlichen Prof essors correspond à peu près à celui de professeur de clinique associé dans les écoles de médecine américaines modernes.] ne suffiraient à expliquer cette correspondance ; même pendant les années de leur amitié la plus intime, les deux familles ne se rapprochèrent jamais beaucoup et ne cherchèrent jamais à passer ensemble les vacances. Cette correspondance, comme toutes les lettres de Freud le montrent, n’est due qu’à une communauté de goûts scientifiques.

La fréquence grandissante de ces échanges d’idées, la confiance accrue qui se manifeste par l’adoption du « tu » familier, au lieu du « vous », nous pouvons les attribuer à un changement important dans les relations personnelles et scientifiques de Freud, à son détachement de Josef Breuer (i).

Depuis ses années universitaires, Freud avait maintenu avec cet homme éminent les relations les plus étroites. Vers 1880 déjà, Breuer, de dix ans plus âgé que Freud avait mis ce dernier au courant du traitement cathartique qu’il appliquait à l’une de ses malades (2) et, une dizaine d’années plus tard, les deux médecins décidèrent de publier ensemble une relation de leurs travaux sur l’hystérie.

Ce travail en commun ne tarda pas à révéler certaines divergences d’opinion qui ne manquèrent pas d’influer sur leurs relations. Les idées de Freud étaient en plein jaillissement et Breuer, plus âgé et plus timoré, ne pouvait se résigner au rôle de disciple. Déjà, à propos d’une première publication en commun (3), Freud parle à Fliess de ses conflits avec Breuer (lettre 11) et, pendant la préparation de leur travail en collaboration qui devait aboutir fin 1895 à la publication des Études sur l’hystérie, les difficultés ne firent que grandir entre eux. Quand le livre parut enfin, les deux auteurs, dans leurs préfaces, attirèrent l’attention [des lecteurs] sur les divergences de leurs opinions.

Breuer avait volontiers suivi Freud dans ses premières découvertes et admis les concepts de défense et de conversion tout en restant attaché à l’opinion des psychiatres français, d’après laquelle un état spécial, dit hypnoïde, était à l’origine des phénomènes hystériques. Après avoir souscrit aux idées fondamentales de Freud sur le fonctionnement du psychisme que celui-ci considérait comme une constance de l’énergie psychique (p. 18 et 120), Breuer les avait aussi adaptées à ses propres vues. Les premières divergences d’opinion se manifestèrent, semble-t-il, à partir du moment où les expé-

(1) Freud parle fréquemment de ses relations avec Breuer et « ne sous-estime certainement pas la dette de la psychanalyse envers lui » (voir l’Histoire du mouvement psychanalytique, 1914, la Nécrologie de Josef Breuer, 1924 et l’Étude autobiographique, 1925).

(2) Le cas d’Anna O… dans Études sur l’hystérie,'?. U. F., 1956.

(3) Communication sur le mécanisme psychique des phénomènes hystériques, réimprimé plus tard comme introduction aux Études sur l’hystérie.

riences cliniques et les premières réflexions théoriques de Freud soulignèrent le rôle de la sexualité dans l’étiologie des névroses (i). À l’époque où parurent les Études sur l’hystérie, les divergences semblaient être aplanies. Dans cet ouvrage, le problème de la sexualité n’est abordé qu’avec précaution alors que dans un article, paru antérieurement, sur la névrose d’angoisse (2), Freud allait beaucoup plus loin. On comprend à quelles difficultés celui-ci se heurtait quand on prend connaissance, par ses lettres, de toutes les idées qui s’agitaient alors dans son esprit. Son vieux mentor et ami qui, plusieurs années auparavant, l’avait initié aux problèmes de l’hystérie, lui refusait maintenant ses encouragements et son appui.

Le jeune médecin ne pouvait espérer aucune protection des maîtres officiels de la psychiatrie ou de la neurologie ; Meynert, l’ancien patron de Freud, avait déjà repoussé ses premiers travaux sur l’hystérie et Krafft-Ebing se montrait réservé et indifférent. Le cercle immédiat de ses amis médecins subissait tout à fait l’influence de Breuer ; et ce que Freud semble avoir ressenti le plus vivement n’est pas autant le rejet de ses découvertes par Breuer que les oscillations de celui-ci entre la critique et l’admiration (voir lettres 24-35-135) (3).

L’amitié de Fliess vint combler le vide laissé par la rupture avec Breuer ; elle remplaça les anciens liens d’amitié désormais rompus et aussi les anciens rapports intellectuels (4). Freud avait perdu tout espoir d’être compris dans son cercle immédiat et son collègue de Berlin était devenu son seul public, suivant ses propres paroles.

Au cours des premières années de leur correspondance, Freud parle à son ami des travaux qu’il projette et lui adresse des tirés à part de ses publications. Bientôt cependant, Fliess devient vraiment le confident à qui Freud communique ses matériaux cliniques, ses découvertes, et les premières esquisses de ses nouvelles théories. C’est ainsi que nous trouvons dans les lettres de Freud, non seulement des ébauches d’idées encore non mûries, des plans de recherches, mais aussi des travaux terminés que les œuvres plus tardives dépas-

(1) Voir l’ouvrage de Freud sur L’histoire du mouvement psychanalytique.

(2) Raisons de séparer de la neurasthénie un syndrome particulier appelé névrose d’angoisse, Neurol. Zent., 1895, n° 2.

(3) Dans un passage d’une lettre de Breuer à Fliess, conservée par hasard, et datant de l’été 1895, plusieurs mois après la parution des Études sur l’hystérie, on lit : « Freud est en plein essor intellectuel, je me sens déjà en face de lui comme la poule en face du faucon. •

(4) Wittels (Sigmund Freud, l’homme, la doctrine, l’école, 1924) a vu justement, croyons-nous, dans certains rêves racontés par Freud (dans L’Interprétation des rêves), une preuve du fait que Fliess devait remplacer pour Freud l’ami perdu. Il parle également de l’ambivalence de Freud à l’égard de Fliess, conclusions que Freud lui-même avait déjà tirées de ces rêves.

seront à peine. C’est pourquoi aussi Freud demanda par la suite à Fliess le renvoi de quelques-uns de ses manuscrits, en vue d’une publication. D’autre part, certaines phases du développement des hypothèses émises par Freud et certains détours qu’il fit avant de les adopter ne deviennent intelligibles que grâce aux documents publiés ici.

Nous ignorons les répercussions sur l’esprit de Fliess des confidences de son correspondant. Les lettres de Freud nous permettent de penser qu’il émit parfois des doutes ou des observations, mais que le plus souvent il acquiesça et approuva. Les matériaux ne devinrent plus abondants que lorsque les divergences d’opinions s’accentuèrent et Fliess insista toujours davantage pour que sa doctrine des périodes fût considérée comme le fondement de la théorie freudienne des névroses.

Les lettres de Freud nous renseignent amplement sur son attitude à l’égard des travaux de Fliess. Pendant les six premières années de leurs relations, tout au moins, il suivit avec un vif intérêt et beaucoup d’admiration les recherches de son ami. Fait caractéristique, l’enthousiasme de Freud pour les travaux du biologiste berlinois était surtout grand après une rencontre ou quand celui-ci avait décrit ses recherches ; mais les commentaires de Freud relatifs aux manuscrits que Fliess lui faisait parvenir dénotent une évidente réserve.

L’étude des circonstances nous fait penser que la surestimation de la personnalité de Fliess et de ses travaux scientifiques correspondait chez Freud à un besoin intérieur. Il faisait de son ami et confident un allié dans sa lutte contre la science officielle, contre les grands pontifes du professorat et de la clinique universitaire, et pourtant, les publications de Fliess à cette même époque montrent qu’il était bien loin d’adopter cette attitude. Freud, pour s’attacher plus étroitement son ami, essayait de l’élever à son propre niveau, et parfois même idéalisait l’image de son soi-disant allié jusqu’à en faire un pionnier dans le domaine des sciences.

Sans doute, cette surestimation de Fliess que trahissent les lettres avait des bases non seulement personnelles mais aussi objectives. Freud cherchait en Fliess un auditeur et un allié, mais il espérait, en outre, obtenir de lui des réponses aux questions qui le préoccupaient depuis des années, questions relatives aux limites du physiologique et du psychologique dans les phénomènes qu’il étudiait.

II. Psychologie et physiologie

« Je n’ai pas toujours été psychothérapeute mais, comme les autres neurologues, j’ai été habitué à l’usage du diagnostic local et de l’électrodiagnostic. Je suis encore étonné de voir que les histoires de malades que j’écris se lisent comme des nouvelles et manquent, pour ainsi dire, du cachet sérieux de la science. Je me console en me disant que c’est vraisemblablement la nature même du sujet, plutôt que mon propre choix, qui est responsable de cet état de choses. C’est que l’étude de l’hystérie ne saurait rien tirer d’un diagnostic local ou de réactions électriques, tandis qu’un exposé détaillé des phénomènes psychiques, tel que nous sommes habitués à le trouver chez les poètes, me permet d’obtenir une sorte d’aperçu de l’origine des hystéries, grâce à l’emploi d’un petit nombre de formules psychologiques. »

C’est par ces mots que Freud commence son exposé du cas d’Elisabeth v. R…, vraisemblablement sa dernière contribution aux Études sur l’hystérie. Ces paroles laissent présumer un conflit intellectuel qui dut, entre 1890 et 1900, influer de façon décisive sur l’évolution des idées de Freud. Les connaissances acquises par celui-ci étaient toutes nouvelles, sans précédent ; il s’agissait de représenter, en termes scientifiques, les conflits du psychisme humain. Il eût été bien tentant d’expliquer l’incursion de l’auteur dans ce territoire par l’intuition, de ramener toutes ces observations à leur origine biographique, comme il arrive très souvent chez les poètes. Le talent littéraire dont témoigne Freud dans l’exposé de son matériel biographique et qui se développe pleinement, pour la première fois, dans les Études sur l’hystérie, devait rendre cette tentation plus pressante. Les lettres nous apprennent comment, dès cette époque, il était capable de soumettre les œuvres littéraires à une analyse psychologique ; son étude de deux contes de C. F. Meyer constitue une première tentative de cette nature (1). Les écrits ultérieurs nous ont fait connaître son attitude à l’égard de l’intuition de l’artiste, des créations de ceux « à qui il est accordé de tirer, presque sans efforts, du tourbillon de leurs propres émotions, les vérités les plus profondes, celles vers lesquelles nous autres devons nous frayer un chemin en tâtonnant sans cesse au milieu des incertitudes les plus torturantes » (2). Le

(1) Lettres 90 et 91.

(2) Malaise dans la civilisation, 1930 a.

conflit dont Freud parle ici – celui auquel il est justement en proie à l’époque des Études sur l’hystérie – se joue entre la compréhension intuitive et l’explication scientifique. On n’a jamais eu le moindre doute touchant la position prise par Freud dans ce conflit ; il avait eu une formation scientifique, et le but de sa vie fut de fonder la nouvelle psychologie sur des méthodes scientifiques.

Rappelons brièvement ce que l’on sait de la formation professionnelle de Freud. Les sources en sont Y Étude biographique (1) et d’autres ouvrages (2). En 1882, encore étudiant à l’Institut de Physiologie de l’Université de Vienne, il abandonne, après six ans d’études, la biologie pour la médecine sur le conseil formel de son professeur de physiologie, Ernst Brücke (1819-1892). Il le fait sans enthousiasme et en s’appuyant seulement sur des considérations d’ordre pratique (3). En choisissant cette spécialisation, il continuait les travaux biologiques qu’il avait commencés à partir de l’étude sur les racines nerveuses et les ganglions spinaux du pétromyzon (4). Il se consacre à la neurologie, comme le lui conseillait Theodor Mey-nert (1832-1898) et, poussé par une tendance toujours plus marquée à la « concentration exclusive », écrit six monographies d’ordre histologique, pharmacologique et médical (5) qui lui valent le titre de maître de conférences en neuropathologie au printemps de 1885. Il était alors âgé de 29 ans.

Une bourse de voyage, accordée grâce à la recommandation de Brücke, lui permet de se rendre à Paris et de travailler à la Salpêtrière, dans le service de Charcot. Il reste à Paris de l’automne 1885 à la fin de février 1886 (6). Puis, de Paris, il se rend à Berlin pour y recevoir d’Adolf Baginski « quelques notions des troubles généraux de l’enfance », car il ne peut espérer obtenir une situation à la clinique neuro-psychiatrique de Vienne, l’entrée lui en étant interdite, à ce moment-là comme plus tard d’ailleurs. En revanche, le pédiatre Max Kassowitz lui offre le poste de directeur du nouveau service neurologique dans le « premier hôpital public pour enfants »,

(1) Voir Bernfeld, 1949 et 1951.

(2) Ma vie et la psychanalyse, trad. Marie Bonaparte, 1930.

(3) Dans une lettre datée du 6 août 1878 et adressée à un ami (Wilhelm Knopf-macher), Freud écrit : « Durant ces vacances, je suis allé dans un autre laboratoire où je me prépare à ma vraie vocation…, écorcher des animaux ou torturer des êtres humains…, et de plus en plus, je préfère le premier terme de cette alternative. »

(4) Freud, 1877 a et 1878 a.

(5) Freud, 1884 a, d, e, 1885 a, c, d.

(6) D’après une note ajoutée par Freud à sa traduction allemande (1887) des Leçons sur les maladies du système nerveux de Charcot, vol. III.

institution privée et non officiellement reconnue. Freud y travailla pendant plusieurs années (i).

Les lettres nous donnent un léger aperçu de la période qui suivit son retour à Vienne, son mariage et ses débuts professionnels. Ses intérêts scientifiques étaient multiples. D’après les articles qu’il a publiés, nous le voyons s’intéresser d’abord à la neurologie, et ses premiers écrits représentent la continuation directe de ses anciennes recherches dans le champ de la clinique, de la pharmacologie et de l’anatomie (2).

Mais il put bientôt profiter des nouveaux matériaux cliniques mis à sa disposition. Une première étude sur l’hémianopsie chez les enfants du premier âge (3) fut suivie d’une série de travaux relatifs à la neurologie infantile. À ces derniers succédèrent d’abord une monographie écrite en collaboration avec Rie et traitant de la paralysie cérébrale chez les enfants (4) ; puis, deux ans après, un autre article sur les diplégies cérébrales (5). Ses études sur ce sujet l’amenèrent, quelques années plus tard à tenir, bien à contrecœur, la promesse faite, longtemps auparavant, à Nothnagel, de traiter à fond la question de la paralysie cérébrale chez les enfants, dans le manuel de pathologie et de thérapeutique spéciales publié par ce professeur (6). Les lettres nous montrent la réaction de Freud qui se sent « comme Pégase attelé à une charrue ». Cela nous semble assez compréhensible quand nous considérons que, pour obéir à cet engagement, il se voit obligé de sacrifier son étude du problème des rêves.

Cependant, ce travail qui ne représentait pour Freud que l’accomplissement d’une pesante et accablante obligation, tient, suivant le témoignage de R. Brun (7), une place assurée dans la neurologie moderne. Le travail de Freud, écrit Brun, « représente l’étude la plus complète, la plus achevée, qu’on ait jamais publiée sur la paralysie cérébrale infantile… Si l’on veut bien considérer que l’index occupe à lui seul quatorze pages et demie, on a une idée de la maîtrise consommée avec laquelle cette quantité énorme de matériaux cliniques a été ici rassemblée et soumise à la critique. »

Entre 1886 et l’hiver de 1892-93, il publia accessoirement les

(1) Cette institution, fondée sous le règne de Joseph II en 1787, ne fut modernisée qu’entre 1880 et 1890. Freud y travaillait trois fois par semaine pendant plusieurs heures.

(2) Freud 1886 a, b, c, et 1887 d.

(3) Freud, 1888 a.

(4) Freud et Rie, 1891 a.

(5) Freud, 1893 b.

(6) Freud, 1897 a.

(7) Brun, 1936.

traductions de quatre gros volumes : les conférences de Charcot, deux tomes, et deux ouvrages de Bernheim (1). Freud écrivit pour deux de ces livres une préface importante, et ajouta également à sa traduction des Leçons du mardi à la Salpêtrière, de Charcot, d’innombrables références se rapportant à la littérature clinique contemporaine, ainsi que des notes critiques. Quelques-unes de ces dernières constituent le premier exposé des théories freudiennes relatives aux névroses.

La réputation que ses travaux de neurologie infantile valurent à Freud l’impressionna peu ou prou (voir lettre 18). Il était bien davantage attiré par deux autres champs d’investigation ou plutôt par les deux faces d’un même problème qui occupaient alternativement la première place dans son esprit : l’anatomie du cerveau et l’étude de l’hystérie.

L’idée d’écrire sur l’anatomie du cerveau lui fut suggérée, pendant qu’il travaillait au dictionnaire médical de Villaret (2). Les articles de ce dictionnaire étant anonymes, Freud ne permit pas que sa contribution fût incluse dans la bibliographie ; il trouva aussi que son article sur l’anatomie du cerveau avait été déformé par des coupures. L’article de Freud sur l’interprétation des aphasies (3) dédié à Breuer, tirait son origine de ses études sur le même sujet. C’est dans ce travail (4) qu’il exprima pour la première fois « des doutes sur la

(1) Charcot, 1887 et 1892. Bernheim, 1888 et 1892. Ce ne sont pas là les seules traductions de Freud. Étant étudiant, il avait traduit un ouvrage de J. S. Mill (voir note de la lettre 152). Plus tard, en 1922, il traduisit le chapitre consacré à Samuel Butler dans l’édition allemande, publiée par Anna Freud, de L’inconscient, d’Israël Lévine (1926) ; enfin, dans sa vieillesse, à l’époque où il attendait l’autorisation de quitter Vienne après l’occupation de l’Autriche par les Nazis, il traduisit, en collaboration avec Anna Freud, le petit livre de Marie Bonaparte : Topsy.

(2) Villaret, 1888 et 1891.

(3) Zur Auffassung der Aphasien, 1891 b.

(4) Brun (1936) dit de ce travail : « Freud établit une discrimination nette entre la projection périphérique (et spinale) et la représentation centrale et corticale des parties du corps dans l’organe central, et dit que les zones corporelles sont représentées dans les sphères élevées du cerveau, non pas localement, mais fonctionnellement. Plus encore, il refuse catégoriquement de localiser les idées dans des sphères bien circonscrites du cerveau (« centres »), et au lieu de cela, explique génétiquement la fonction du langage (en se fondant sur l’acquisition progressive de celui-ci dans l’enfance), fonction qui résulterait d’une stimulation nouvelle d’un réseau d’associations très étendu, visuel, acoustique, tactile, cénesthésique, etc. C’était la rupture de ce réseau d’associations et non la destruction de certains centres spéciaux, moteurs, sensoriels ou « de compréhension », qui entraînaient la paralysie de la fonction du langage, et par là, les diverses formes d’aphasie. Enfin, il fut, cette fois encore, le premier à faire particulièrement ressortir les travaux de Hughlings Jackson et la théorie de la régression (disinvolution) fonctionnelle de cet appareil hautement différencié, dans des conditions pathologiques. Cette théorie avait été introduite localisation des centres du langage » et remplaça la théorie des localisations par une autre, mettant au premier plan le mode de fonctionnement des parties intéressées du cerveau. D’après Freud, la théorie des localisations sous-estimait le jeu des forces, la dynamique, et il soulignait la contradiction existant entre les centres dynamiques et les points déterminés de la localisation. Sans aucun doute, Bernfeld a-t-il raison de dire du travail sur l’aphasie, que c’est le premier ouvrage « freudien » (i).

L’intérêt que suscitait l’hystérie chez Freud se développa lentement. Au cours des années 1880 à 1890, probablement peu après que Freud eût quitté l’Institut de Physiologie, Josef Breuer lui avait parlé d’une malade qu’il avait soignée (de 1880 à 1882). C’est le cas qui nous est rapporté dans les Études sur l’hystérie comme étant celui d’Anna O…, cas qui avait permis à Breuer de découvrir les principes de la thérapeutique cathartique. Freud envoya à Charcot « un rapport sur les découvertes de Breuer, mais le grand médecin ne s’intéressa nullement à ces premières esquisses ». Ainsi que Freud l’avoue lui-même, cette indifférence le détourna temporairement des problèmes posés par Breuer.

Après son retour de Paris, et tandis qu’il s’occupait de la traduction des conférences de Charcot, Freud profita d’une certaine circonstance pour reprendre la discussion sur l’hystérie. Obligé de fournir un rapport à la Société Médicale de Vienne sur ce qu’il avait appris à Paris, il parla, le 15 octobre 1886, des récents travaux de Charcot sur l’hystérie chez l’homme. Son exposé ne trouva aucune créance, et Meynert l’invita « à présenter à la Société des cas dans lesquels les symptômes somatiques de l’hystérie, les stigmates hystériques » qui, selon Charcot, caractérisent cette névrose, dans la pathologie par le brillant médecin anglais, mais était restée malheureusement ignorée. Dans ce fructueux travail, Freud mit enfin en avant la conception de l’agnosie (pour décrire les troubles affectant la capacité de reconnaître les objets, troubles qui avaient été antérieurement confondus avec « l’asymbolie » de Fin-kelnburg). Cette idée, on le sait, s’est montrée très avantageuse au point de vue de la pathologie du cerveau et a été généralement admise. Lorsque nous considérons avec quelle clarté Freud a développé pas à pas les conceptions modernes, dans ses magnifiques études sur la pathologie du cerveau, nous n’hésitons pas à le considérer comme le plus éminent des précurseurs de von Monakow. Il m’apparaît comme un acte de justice historique et un devoir scientifique de le souligner aujourd’hui.

(1) En 1939, Freud déclina la proposition qui lui fut faite d’insérer Zur Auffas-sung der Aphasien dans le premier volume de la nouvelle édition allemande de ses œuvres, établie suivant l’ordre chronologique, en objectant que cette étude faisait partie non de ses travaux psychanalytiques, mais de ses travaux neurologiques. Dans ses lettres, au contraire, il parle avec plus de chaleur de « l’aphasie » que de ses autres travaux neurologiques.

« seraient plus clairement observables ». C’est ce que fit Freud qui, le 26 novembre, présenta, avec l’oculiste L. Kônigstein, le cas d’une hémi-anesthésie accentuée chez un homme hystérique (1). Malgré le succès de la conférence, on continua à repousser les conclusions de Charcot défendues par Freud. La résistance de Meynert demeura inchangée et il opposa à la théorie de Charcot, une théorie anatomique (2) que Freud trouva tout à fait insuffisante (3). Il s’ensuivit de ce conflit avec Meynert que Freud vit se fermer devant lui les portes de l’Institut neurologique de l’Université où il avait jusqu’alors travaillé et que ses liens avec la Faculté de Médecine se relâchèrent.

Après ce premier rapport purement clinique, présenté à l’automne de 1886, Freud cessa de publier quoi que ce soit sur l’hystérie, pendant plus de cinq ans. Mais l’intérêt qu’il portait à la question n’avait pas diminué et, à partir de l’automne 1887, il se servit de la thérapie hypnotique (lettre 2), tandis qu’à partir du printemps de 1889, il utilisa l’hypnose pour l’examen de ses malades (4). Pendant l’été de cette même année, il se rendit à Nancy pour y compléter chez Bernheim ses impressions cliniques. L’intérêt que suscitaient chez Breuer ces méthodes, se trouva alors ravivé par Freud.

Trois ans plus tard, en 1892, Freud et Breuer écrivirent en collaboration une étude préliminaire Du mécanisme psychique des phénomènes hystériques. Ce travail fut publié au début de 1893 et réédité deux ans plus tard en tant qu’introduction aux Études sur l’hystérie.

L’intérêt que portait Freud à cette nouvelle étude fut d’abord exclusivement clinique, mais l’observation des cas le convainquit bientôt de certains faits importants que Breuer ne voulait pas reconnaître ou qu’il ne reconnaissait qu’à contrecœur. Freud, en effet, avait compris le caractère défensif des symptômes, leur surdétermination, et la fonction de la résistance. En même temps qu’il acquérait ces vues cliniques ou même en avance sur celles-ci,

(1) Freud, 1886 E. Pour plus de détails, voir S. et S. C. Bernfeld (1952) qui montre que l’admiration de Freud pour Charcot fut considérée comme une trahison envers la tradition médicale viennoise.

(2) Wiener Klinische Wochenschrift, 1889.

(3) Voir la note de Freud, p. 100 de sa traduction de Charcot (1892). Dans sa Science des rêves, il raconte qu’étant allé voir Meynert mortellement malade, celui-ci se décrivit lui-même comme un cas typique d’hystérie masculine.

(4) Suivant un renseignement donné dans les Études, le cas de Mme E. von N… fut le premier pour lequel il se servit de ces nouvelles méthodes. Il rapporte d’autres applications de l’hypnose à la thérapeutique dans « un cas de guérison par l’hypnotisme » (1892-93 b), mais il décrit de la façon suivante son attitude à cette époque, à l’égard de la thérapie hypnotique : « Le médecin, pas plus que le patient, ne sauraient tolérer longtemps la contradiction qui existe entre la négation énergique de la maladie dans la suggestion et sa reconnaissance nécessaire en dehors de la suggestion. » Charcot, 1892, note de la p. 286.

il transformait sa technique en remplaçant la méthode cathartique par la « technique de concentration » décrite dans les Études. Un peu plus tard, entre 1895 et 1898, Freud dépouilla cette nouvelle technique de tous les éléments de suggestion qu’elle avait conservés et en fit la technique psychanalytique proprement dite (1).

Les parties cliniques et techniques (quatre des cinq cas décrits) ont été rédigées par Freud, tandis que la partie théorique (Psychothérapie de l’hystérie) est l’œuvre de Breuer. Toutefois, une grande partie du travail de Breuer, et surtout les vues fondamentales qui lui servirent de point de départ sont, en totalité ou en partie (2), indubitablement dues à Freud. Nous possédons une esquisse de la Communication préliminaire écrite par Freud en 1892 où se trouvent déjà formulées plusieurs des plus importantes idées présentées par Breuer (3). Dans cette esquisse, Freud dit que « le système nerveux cherche à maintenir constant dans son état fonctionnel ce que l’on peut appeler la somme des excitations et s’efforce d’imposer ces

(1) Ce que dit Freud dans les Études nous porte à croire que les modifications de la technique ont précédé la formulation de ses découvertes. Une semblable succession de faits a joué, dans le développement ultérieur de la psychanalyse, un rôle décisif. Les travaux techniques de Freud datant de la 2e décennie du XXe siècle ont posé les fondements de ses conceptions de la structure psychique et contiennent bien des éléments de ce qui est ensuite devenu la psychologie du moi.

(2) Voir Bernteld, Freud’s earliest théories and the school of Helmholt, The psychoanalytic Quarterly, XIII, 1944, n° 3.

(3) De la théorie des accès hystériques (1940 d). Écrits posthumes. On retrouve également ces mêmes idées dans une lettre de Freud à Breuer datée du 29 juin 1892 ainsi que dans une note peut-être un peu antérieure ajoutée aux Conférences policliniques de Charcot (p. 107). On y lit : « J’ai essayé d’aborder le problème des accès hystériques autrement que par la voie descriptive et, par l’examen des hystériques hypnotisés, je suis parvenu à de nouveaux résultats dont je mentionnerai ici quelques-uns : quelle que soit la forme de ses manifestations, le fondement de l’accès hystérique est un souvenir, la revivification hallucinatoire d’une scène ayant joué un rôle important dans la maladie. C’est ce processus qui devient manifeste dans la phase des attitudes passionnelles, mais on le découvre également là où l’accès ne paraît comporter que des phénomènes moteurs. Le contenu des souvenirs est généralement, soit un traumatisme dont l’intensité a été suffisante pour déclencher l’hystérie chez le sujet, soit un incident qui, parce qu’il est survenu à un moment particulier, a pris le caractère d’un traumatisme.

« Dans les cas d’hystérie dite « traumatique », ce mécanisme devient d’une évidence éclatante, mais on peut aussi en démontrer l’existence dans des hystéries où ne se découvre aucun grand traumatisme. En pareils cas, on trouve une série de petits traumatismes ou, bien souvent, si le sujet présente une forte prédisposition, des souvenirs, en eux-mêmes indifférents, élevés au rang de traumatismes. On définit un traumatisme en disant que c’est une recrudescence d’excitation dans le système nerveux, auquel celui-ci n’est pas capable de s’opposer de façon adéquate par une réaction motrice.

* Il faut peut-être considérer l’accès hystérique comme une tentative pour compléter la résistance au traumatisme. » conditions nécessaires à une bonne santé, en luttant contre toute augmentation sensible de l’excitation par la voie associative ou en se déchargeant de cette excitation par une réaction motrice appropriée ».

Cette hypothèse, empruntée au domaine de la physique, fut utilisée par Breuer pour sa théorie de « l’excitation intra-cérébrale » et lui permit de comparer les processus qui se jouaient dans le système nerveux central à ceux d’un circuit électrique. Toutefois, dans l’esprit de Freud, cette façon de voir aboutissait à diverses spéculations que les lettres nous font connaître et parfois à certaines théories relatives aux mécanismes régulateurs du psychisme. Ces théories font partie des hypothèses fondamentales de la psychanalyse.

Dans un brillant essai auquel nous allons nous référer, Bernfeld a démontré l’origine de ces conceptions : elles émanent directement des idées de Brücke sur la physiologie. Freud et Breuer avaient tous deux été élèves de Brücke et c’est à l’Institut de Physiologie qu’ils s’étaient d’abord rencontrés. Ces opinions étaient très répandues parmi les physiologistes viennois dont les chefs étaient Brücke et ses assistants, Ernst von Fleischl-Marxow (1846-1891) et Sigmund Exner (1846-1925) (les noms de ces deux derniers sont mentionnés dans les lettres, mais dans des contextes différents) ; c’est maintenant seulement que nous pouvons bien comprendre ce que Freud voulait faire entendre en disant que, de tous ses professeurs, c’était Brücke qui avait fait sur lui la plus profonde impression. La physiologie de Brücke, fermement établie sur des idées empruntées aux sciences physiques et ayant de ce fait pour idéal la mensurabilité de tous les phénomènes, devint le point de départ des théories psychanalytiques.

Brücke ne faisait point figure de solitaire parmi les physiologistes de son époque. Il appartenait à un groupe d’hommes partageant les mêmes opinions, élèves de Johannes Muller et qui, en 1845, avaient fondé à Berlin, la Société de Physique. En 1847, Helmholtz avait fait à cette Société, une conférence sur le principe de la conservation de l’énergie. Helmholtz (1821-1894) et Du Bois Reymond (1818-1892), amis intimes et ayant le même âge, considéraient Brücke comme leur « ambassadeur à Vienne ».

Les relations étroites, décrites de façon convaincante par Bernfeld, entre les physiologistes viennois et berlinois furent à l’origine des relations entre Freud et Fliess. Lorsque ce dernier vint à Vienne, il alla voir les hommes de science auxquels l’unissaient des liens étroits. Ses travaux montrent clairement qu’il appartenait à la même école ; rien de surprenant non plus à ce que, comme nous l’avons dit, il ait fait cadeau à Freud des œuvres de Helmholtz. Il semble que l’idéal d’établir solidement la biologie sur des bases physicomathématiques se soit de plus en plus affirmé dans les travaux de Fliess. D’après sa correspondance, son inclination pour les mathématiques apparait toujours plus nettement, et joua même un rôle funeste dans ses dernières œuvres, s’exprimant même dans le sous-titre de son ouvrage principal, Der Ablauf des Lebens (Le cours de la vie) (1906), où il pensait poser « les fondements d’une science biologique exacte ».

L’intérêt qu’inspirèrent à Fliess les recherches de Freud tient à ces opinions ; Fliess encouragea le besoin qu’éprouvait Freud de conserver un lien entre les conceptions psychologiques et les conceptions physiologiques et physiques ; finalement, il proposa d’établir les découvertes de Freud sur ses propres hypothèses, tentative qui fit naître sa rivalité avec celui-ci pour aboutir en fin de compte à la rupture des relations entre les deux savants.

Néanmoins, durant les premières années de cette amitié, les facteurs qui devaient amener leur brouille ne firent qu’agir des deux côtés à la manière d’un stimulant. La théorie de Fliess sur la névrose réflexe nasale était en rapport direct avec l’un des sujets qui passionnaient Freud, le problème du diagnostic différentiel des troubles hystériques et somatiques, question dont il s’était déjà occupé à Paris. Ce ne fut qu’en 1893, sept ans après son retour, qu’il aborda ce même sujet et qu’il publia un article en français sur l’un des aspects de ce problème, démontrant avec une clarté inégalée que dans la paralysie hystérique tout se passe « comme si l’anatomie du cerveau n’existait pas et que tout dépendait du pouvoir de réaction d’un groupe déterminé d’idées » (1).

Le problème du diagnostic différentiel joue aussi un rôle important dans les travaux cliniques de Freud à cette époque. Il lui sembla nécessaire de « distinguer plus nettement qu’on n’avait réussi à le faire jusqu’alors la neurasthénie proprement dite des diverses sortes de pseudo-neurasthénies telles que la présente cliniquement la névrose réflexe nasale, organiquement déterminée, les désordres nerveux de la cachexie et de l’artério-sclérose, les stades initiaux de la paralysie générale des aliénés et de certaines psychoses » (2). Il considérait cette distinction comme d’autant plus nécessaire que les connaissances acquises au cours de ses travaux cliniques semblaient devoir jeter une lumière nouvelle et inattendue sur le caractère de la neurasthénie en tant que névrose actuelle (névrose d’angoisse). Nous pouvons

(1) Quelques considérations pour une étude comparatiste des paralysies motrices organiques et hystériques (1893). L’article avait été suggéré par Charcot, comme l’indique une note de Freud, p. 268 (1892-3 a).

(2) Motifs d’une distinction à établir entre la neurasthénie et un syndrome particulier dit « névrose d’angoisse « (1895).

voir se développer cette opinion dans les lettres où elle est parfois formulée d’une façon trop tranchante avant d’être enfin publiée dans l’article intitulé : « Sur les motifs d’une distinction à établir entre la neurasthénie et un syndrome particulier dit « névrose d’angoisse ». » Freud en découvrant – fait décisif – que le mécanisme de la névrose d’angoisse se trouvait dans la dérivation d’une excitation somatique sexuelle hors du psychisme et, par suite, d’un emploi anormal de cette excitation, décrivit ce processus en disant que « l’angoisse névrotique était de la libido sexuelle convertie » (i).

Cette idée ne fut que brièvement mentionnée dans les Études sur l’hystérie (publiées ultérieurement) mais eut d’importantes conséquences sur l’évolution de la psychanalyse. Jusqu’au moment où le travail Inhibition, symptôme et angoisse vint transformer la théorie de l’angoisse (1926), ce fut la théorie « toxicologique » (d’après laquelle l’angoisse provenait d’une libido endiguée) qui prévalut. En même temps, cette nouvelle façon de voir faisait revivre une autre idée importante conçue par Freud vers 1897 (2), l’idée de placer la fonction de défense au centre même de la théorie des névroses. Après un intervalle de plus de trente ans, une partie de la psychologie psychanalytique du moi se trouva fondée sur ce concept de défense.

Les vues qui avaient incité Freud à considérer la névrose d’angoisse comme une entité clinique n’auront pas été émises en vain ; elles ont trouvé dans la théorie et la clinique psychanalytiques une place modeste mais sûre. Il est impossible de douter de l’importance de ce que nous appelons aujourd’hui, dans le conflit névrotique, le facteur névrotique actuel, et que nous considérons comme une intensification de la situation dangereuse où se trouve le moi ; mais la frustration sexuelle n’est que l’une seulement des conditions aboutissant à ces névroses actuelles. La différence entre ce fait et la conception primitive de Freud met bien en évidence le développement des hypothèses freudiennes. Alors qu’en nous appuyant sur notre connaissance du facteur génétique dans l’apparition des névroses, nous avons accoutumé d’attribuer les réactions morbides aux frustrations, et la tension instinctuelle à l’histoire du sujet, nous ne croyons pourtant pas que le renoncement à quelque but sexuel puisse, chez l’adulte, provoquer une angoisse névrotique ; or ce fut

(1) Freud, 1897 b.

(2) Dans : Raisons de distinguer de la neurasthénie un syndrome particulier appelé « névrose d’angoisse », Neurol. Zent. BI., 1895 b, Freud, indubitablement tend vers cette révision. La psyché développe l’affect de l’anxiété quand elle se sent incapable d’agir (par une réaction adéquate) devant une tâche (danger) qui la menace de l’extérieur.

justement à cette dernière idée que Freud attribua d’abord une importance décisive. « Dans les phénomènes névrotiques, dit-il, l’angoisse sous-jacente ne peut trouver de dérivation psychologique. » Cette conception promettait de mener de l’incertitude des vues psychologiques au terrain plus sûr des processus physiologiques et, tout au moins, d’établir un lien entre l’explication d’un groupe de phénomènes psycho-pathologiques et les théories physiologiques. C’est dans ce domaine, celui de l’étiologie sexuelle où Breuer l’avait à peine suivi et avec tant d’hésitation, que Freud devait ressentir le besoin d’être conseillé et encouragé. Il lui fallait résoudre de multiples énigmes, et les lettres montrent la lutte perpétuelle de l’observateur contre ses impressions cliniques. Freud attribua tout d’abord à sa nouvelle conception une trop grande importance en voulant ramener la physiologie et la psychologie de la fonction sexuelle à un seul schéma, d’après lequel tous les troubles seraient considérés comme des déplacements quantitatifs (manuscrit G). Freud renonça peu d’années plus tard à cette tentative, évidemment inspirée par Fliess.

À cette époque une idée prédominait dans l’esprit de Freud : il voulait que toute discussion psychologique reposât sur les modifications physiologiques et sur ce qui est physiquement mensurable ; autrement dit, il cherchait à appliquer strictement les idées émises par Helmholtz et Brücke. Dès le début de 1895, Freud avait cherché à décrire les faits sous ce jour. Il convient de rappeler ici qu’à la même époque, Breuer rédigeait la partie théorique des Études sur l’hystérie où il exprimait l’idée qu’étant donné l’état actuel des connaissances, on ne pouvait établir de lien entre les conceptions psychologiques et celles relatives à la physiologie du cerveau. Mais c’était précisément ce que voulait entreprendre Freud. Il songea d’abord à rédiger une Psychologie à l’usage des neurologues, mais, de toute évidence, modifia et transforma plusieurs fois sa première esquisse. Un projet datant de l’automne 1895 et qui est parvenu jusqu’à nous a été écrit peu de jours après une rencontre avec Fliess, le reste les semaines suivantes. À peine le manuscrit eut-il été expédié à Fliess que suivirent quantité d’explications et de corrections. Les idées exposées dans cette esquisse se retrouvent durant des mois encore dans la correspondance, pour faire place à de nouvelles considérations et surtout à de nouvelles vues.

Bien que l’Esquisse d’une psychologie scientifique reproduite dans l’appendice, page 313, ne nous renseigne que sur une seule des phases au cours desquelles Freud tenta d’arriver à une conception d’ensemble de la physiologie du cerveau et de la psychologie, sa valeur historique reste considérable. Nous ne chercherons pas à donner ici une appréciation systématique de ce travail, et nous contenterons de décrire les idées qu’il contient. C’est une tentative cohérente pour ramener le fonctionnement de l’appareil psychique à un système de neurones et pour concevoir en fin de compte tous les processus en question comme des modifications quantitatives. Freud n’y traite pas seulement des perceptions et de la mémoire, mais aussi de la pensée, de l’affectivité, de la psychopathologie et de la psychologie normale, et également de la première théorie des rêves, encore restreinte, mais déjà bien établie à certains égards. L’idée de faire fusionner la théorie des névroses et de la psychologie normale et la physiologie du cerveau était en soi pleine de hardiesse mais, de nos jours, le lecteur sera plus impressionné encore de voir avec quelle cohérence Freud maintient son point de vue, en dépit de toutes les difficultés et de toutes les contradictions. Les chapitres, qu’ils traitent de la physiologie du cerveau, de la psycho-pathologie, de la défense ou de la pensée, contiennent une foule d’observations et d’hypothèses nouvelles que Freud a utilisées dans ses travaux ultérieurs, se contentant parfois seulement d’y faire une simple allusion. Certaines d’entre elles montrent ce que sera l’évolution future de la psychanalyse. C’est ainsi que le moi est représenté comme une instance qui se distingue par son investissement constant en énergie – hypothèse qui, un quart de siècle plus tard, est devenue la pierre angulaire des théories psychanalytiques touchant la structure psychique. Une fois que Freud eût rejeté les conceptions sur lesquelles, en 1895, il avait fondé cette hypothèse, alors qu’il considérait le moi comme un groupe bien spécial de neurones, l’idée sembla perdre temporairement de son importance. D’autres idées fondamentales contenues dans l’Esquisse n’attendirent pas aussi longtemps leur intégration dans la psychanalyse. L’idée que les besoins biologiques, qui nécessitent une adaptation, vont à l’encontre de la recherche du plaisir chez les individus, a été reprise sous la forme des principes de plaisir et de réalité. Toutefois, les exemples que donne Freud dans son Esquisse, pour éclairer ce problème, viennent en partie d’un champ d’investigations dont ses travaux cliniques ne lui avaient encore qu’imparfaitement montré l’importance. Ils ont été empruntés à la période de la première enfance, et l’un des plus importants concerne les relations entre le nourrisson et le sein maternel.

Cette richesse d’idées, qui s’étendent de la physiologie du cerveau à la métapsychologie (au sens qu’a plus tard pris ce mot) rend difficile la lecture de l’Esquisse, même aux personnes déjà instruites du sujet. Il contient aussi un certain nombre de contradictions évidentes que Freud a lui-même relevées dans des lettres ultérieures. Les lettres ne nous permettent que partiellement de voir ce que furent les réactions de Fliess à l’Esquisse. Elles semblent dénoter un mélange de réserves et d’admiration.

Freud, en envoyant ce travail à Fliess, pour qui il l’avait d’ailleurs écrit, voulait obtenir de celui-ci des suggestions détaillées capables d’améliorer les chapitres concernant la physiologie du cerveau ; mais Fliess avait évidemment d’autres préoccupations et Freud ne fut pas secondé dans sa trop hardie entreprise. Il laissa de côté ses notes et se révolta contre le « tyran » qui dominait ses pensées. De nouvelles impressions cliniques accaparaient son attention.

III

III. Sexualité infantile et auto-analyse

Le problème qui préoccupa Freud en 1896 et pendant la première moitié de 1897 se faisait depuis longtemps pressentir. Dans les Études sur l’hystérie, il n’est fait qu’une brève allusion au rôle de l’enfance dans l’étiologie de cette maladie. Dans l’Esquisse écrite à la même époque, Freud déclare que les incidents d’ordre sexuel vécus avant la puberté jouaient leur rôle dans la formation des névroses (voir p. 366). Plus tard, il émet l’opinion que l’apparition des troubles névrotiques était due à ces incidents vécus avant la seconde dentition. Il cherche déjà à différencier les « formes particulières des névroses et la paranoïa, d’après l’époque de leur fixation ». Au début, il croyait que cette époque était celle de la deuxième enfance, mais bientôt il la reporta à des périodes de plus en plus précoces, tout en acquérant la ferme impression que les dommages principaux étaient attribuables à une séduction par les adultes. « Et il se révéla, écrit Freud dans Ma vie et la psychanalyse (1) – ce que d’ailleurs les romanciers et les connaisseurs du cœur humain savaient depuis longtemps – que les impressions de cette toute première période de la vie, bien que pour la plupart tombées sous le coup de l’amnésie, laissaient des traces ineffaçables dans le développement de l’individu, en particulier fondaient la disposition à la névrose ultérieure. Mais comme, dans ces événements de l’enfance, il était toujours question d’excitations sexuelles et de la réaction contre celle-ci, on se trouvait en présence du fait de la sexualité infantile, ce qui était encore une fois une nouveauté, en contradiction avec l’un des plus forts préjugés des hommes.

« Avant d’aborder l’exposé de la sexualité infantile, il me faut

(1) Ma vie et la psychanalyse, tr. Marie Bonaparte, Gallimard, 1928.

faire mention d’une erreur dans laquelle je tombai pendant quelque temps et qui aurait bientôt pu devenir fatale à tout mon labeur. Sous la pression de mon procédé technique d’alors, la plupart de mes patients reproduisaient des scènes de leur enfance, scènes dont la substance était la séduction par un adulte. Chez les patientes, le rôle de séducteur était presque toujours dévolu au père. J’ajoutais foi à ces informations et ainsi, je crus avoir découvert, dans ces séductions précoces de l’enfance, les sources de la névrose ultérieure. Quelques cas, où de telles relations au père, à l’oncle ou au frère aîné s’étaient maintenues jusqu’à un âge dont les souvenirs sont certains, me fortifiaient dans ma foi (1). »

Cette conception de la genèse des névroses fut formulée par Freud dans son article sur YÉtiologie de l’hystérie publié en mai 1896. Ses lettres montrent qu’il persista dans son opinion pendant un certain temps. On apprit depuis que bien des doutes qu’il avait d’abord étouffés l’avaient pourtant assailli. Au cours des derniers mois de 1896 et de la première moitié de 1897, Freud étudia chez ses malades la luxuriante floraison de fantasmes qu’ils formaient, non seulement leurs rêveries diurnes, mais plus particulièrement les fantasmes infantiles qui ne manquent jamais de se manifester dans les pensées, les rêves et le comportement des névrosés adultes sous l’effet du traitement psychanalytique. Ces observations l’amenèrent lentement et avec hésitation à se faire une opinion sur la nature de l’organisation sexuelle infantile et tout d’abord sur les caractéristiques de ce qu’on appela plus tard la phase anale. Par la suite, c’est dans ce domaine que Freud, en accumulant les observations, dut déployer le plus de hardiesse. L’étude des névrosés adultes lui permit de reconstituer certains des stades normaux que traverse l’enfant avant d’arriver à la maturité. Au cours du demi-siècle qui nous sépare des premières découvertes de Freud, les stades d’évolution de la libido ont fait l’objet de recherches approfondies et d’études systématiques qui ont invariablement confirmé la justesse de ses vues.

Au printemps de 1897, en dépit des multiples preuves touchant la nature des fantasmes de désir infantiles, Freud ne put se résoudre à faire le pas décisif qu’exigeaient ces observations et abandonna l’idée du rôle traumatisant de la séduction pour se tourner vers l’étude des conditions normales nécessaires au développement et aux fan-

(1) Ce fut, par exemple, le cas de Katharina, exposé par Freud dans les Études sur l’hystérie. Freud dans une note ajoutée à l’édition 1924 de ce travail dit « qu’au bout de tant d’années, il se croit autorisé à se départir de la discrétion qu’il avait alors observée et de révéler que Katharina… était tombée malade à la suite de la séduction sexuelle exercée par son propre père ».

tasmes infantiles. Il relate dans les lettres ses nouvelles impressions, sans toutefois parler du conflit opposant celles-ci à l’hypothèse de la séduction, mais un jour cependant, dans sa lettre du 21 septembre 1897 (lettre 69), il décrit comment il est revenu de son erreur. Freud a aussi exposé dans ses écrits les motifs qui l’ont poussé à réviser sa manière de voir et les conséquences de sa renonciation à l’hypothèse de la séduction (1).

« Au moment où cette étiologie s’écroula par suite de son invraisemblance et de son incompatibilité avec des circonstances dûment établies, écrit Freud dans Histoire du mouvement psychanalytique, il en résulta tout d’abord une période de désorientation totale. L’analyse avait, par les voies qui convenaient, rappelé ces traumatismes sexuels et pourtant ils s’avéraient faux. On ne se trouvait donc plus sur le terrain de la réalité et, à cette époque, j’aurais volontiers abandonné tout ce travail. Si je persévérai pourtant, ce fut peut-être seulement parce que je n’avais pas le choix et ne pouvais alors entreprendre autre chose. »

Environ trente ans plus tard, dans Ma vie et la psychanalyse, Freud a expliqué autrement son erreur d’alors, motif qui semble important au point de vue psychologique. « En réalité, j’affrontais pour la première fois le complexe d’Œdipe », écrit-il. Les lettres nous apprennent que la connaissance de la structure du complexe œdipien, et par cela même du problème central de la psychanalyse fut rendue possible par l’auto-analyse de Freud qu’il entreprit au cours de l’été de 1897, pendant son séjour à Aussee (2).

Les lecteurs des œuvres de Freud sont déjà familiarisés avec certains stades de son auto-analyse. Dès la période préanalytique, Freud s’était pris lui-même comme objet d’études et utilisait dans ses travaux, son auto-observation (3). Avec son auto-analyse réalisée en corrélation avec ses écrits psychologiques, cette pratique prend une nouvelle signification. Nous en trouvons la preuve dans l’article sur les Souvenirs-écrans qui, comme Bernfeld l’a montré, sont essentiellement autobiographiques (4). À partir de la publication de L’Interprétation des rêves, les exemples se multiplient et jouent aussi un rôle

(1) Voir aussi Kris, 1950 a.

(2) Dans sa lettre 75 Freud déclare n’avoir commencé son auto-analyse qu’après l’été. Ses lettres 65 et suivantes contredisent cette déclaration.

(3) Voir À propos du Coca, Zentralblatt f. d. gesamte Thérapie, 1884 e, p. 84 ; De la compréhension des aphasies, 1891, p. 63 ; un passage sur lequel Otto Isakower avait attiré l’attention dans Vint. Jn of Psa., XX, 1939, p. 340 et Über die Bemhardtsche SensibilitStstOrung am Oberschenkel, Neurol. Centralblatt, XIV, 189 s e, p. 491. Voir aussi Bernfeld, Amer. Imago, IV, 1946, p. 17 (6).

(4) Freud (1899 a).

notable dans les éditions ultérieures de cet ouvrage ainsi que dans les diverses éditions de la Psychopathologie de la vie quotidienne. Dans les travaux de Freud parus après 1902, les exemples autobiographiques se font plus rares, mais il y revient dans un de ses derniers travaux (1) : la lettre qu’il adressa à Romain Rolland à l’occasion de son 70e anniversaire nous décrit sous le titre de Un trouble de la mémoire sur l’Acropole (1936 a), le sentiment d’irréalité qui le saisit au cours d’un voyage à Athènes en 1904. Ce fait, d’après lui, devait être dû à son remords d’avoir, enfant, sous-estimé son père après l’avoir surestimé. Dans son introduction à ce travail, Freud dit à Romain Rolland que, lorsqu’il décida d’expliquer les manifestations psychiques inhabituelles, anormales, pathologiques, c’est sur lui-même qu’il s’essaya d’abord. Les lettres à Fliess nous permettent de mieux préciser la date de ses premières tentatives et nous le montrent réellement aux prises avec le complexe d’Œdipe. Les Lettres ne sont pas seules à nous donner l’impression que tel était vraiment le thème central de son auto-analyse, Freud lui-même nous le confirme lorsqu’il dit dans l’Introduction à la seconde édition de L’Interprétation des rêves : « J’ai constaté que ce livre était une fraction de ma propre auto-analyse, une réaction à la mort de mon père, donc à l’événement le plus important, à la perte la plus saisissante que puisse subir un homme au cours de son existence. »

Dans les lettres adressées à Fliess, la partie essentielle de ce que nous apprend Freud au sujet de son auto-analyse a trait à la reconstitution d’importants incidents de son enfance, en particulier de la période précédant sa quatrième année. Du fait des circonstances qui la marquèrent, cette époque resta franchement dissociée du reste de sa vie. Alors que Freud avait 3 ans, des difficultés d’ordre économique obligèrent, en effet, ses parents à abandonner leur petite ville de Freiberg, en Moravie. À l’existence large menée là, succédèrent les privations imposées à Freud tout au long de son enfance et de sa jeunesse.

Siegfried et Suzanne C. Bernfeld ont entrepris de reconstituer, à l’aide des écrits de Freud, les incidents vécus durant son séjour à Freiberg (2). Les matériaux recueillis dans les lettres confirment, sur bien des points, les conclusions de Bernfeld et y ajoutent même un certain nombre de détails mais, dans l’ensemble, tous les renseignements de cet ordre sont bien moins détaillés que ceux que l’on peut rassembler et déduire en lisant les écrits de Freud. Les remarques recueillies çà et là dans ceux-ci nous apprennent bien des choses sur

(1) Bernfeld (1946).

(2) Bernfeld (1944).

le ménage de son père. Jacob Freud, né en 1815, s’était remarié et enfants et petits-enfants vivaient sous le même toit. Les camarades d’enfance de Freud furent son neveu d’un an plus âgé que lui, John, fils de son frère Emmanuel dont il parle souvent dans la correspondance, et une nièce, Pauline, ayant le même âge que lui. Les deux garçons, en dépit de leurs querelles sur d’autres sujets, s’alliaient contre Pauline (lettre 70). La personnalité du père qui, dans les lettres demeure effacée, est davantage mise en lumière dans les autres écrits de Freud. Au cours de sa première enfance, son père lui apparaît « comme le plus sage, le plus fort, le plus riche des hommes ». Les souvenirs de promenades faites avec lui dans la forêt pendant lesquelles le petit garçon « avait l’habitude presque avant de savoir marcher, de courir si vite que son père ne pouvait le rattraper », avaient longtemps persisté et pouvaient avoir ouvert la voie à l’amour de la nature que nous révèlent ses lettres. Les ouvrages de Freud nous font aussi connaître le personnage de sa bonne d’enfant, vieille femme intelligente mais laide dont la disparition laissa d’importantes traces dans la mémoire de l’enfant : le souvenir de son arrestation pour vol, celui de la naissance d’une sœur, les impressions laissées par la grossesse de sa mère et par la jalousie reportée sur le plus jeune de ses demi-frères, Philipp (pourtant de vingt ans plus âgé que lui). Dans ses œuvres, Freud a utilisé ces matériaux pour étayer certaines hypothèses psychanalytiques, mais les lettres nous révèlent par quel travail analytique elles furent obtenues. La reconstitution de ses souvenirs d’enfance refoulés ne se fit pas sans efforts et ne réussit qu’après plusieurs échecs. Afin de vérifier plusieurs points douteux, il s’adressa à sa mère (lettre 71) dont la confirmation l’aida, non seulement à comprendre ses propres problèmes, mais encore à se fier davantage à la valeur de sa méthode. C’est ainsi que le gain personnel et le gain scientifique se renforcèrent mutuellement.

Si les allusions que fait Freud dans ses œuvres à son auto-analyse, donnent l’impression qu’en étudiant les rêves dans l’intérêt de la science et en poursuivant sa propre analyse de façon concomitante, il parvint sans difficultés à la connaissance de soi, les lettres modifient cette impression. Nous pouvons le voir luttant contre certains effets dynamiques de sa propre analyse, avec des alternances de progrès et de résistance, nous pouvons observer les brusques changements d’humeur, les phases où il se voit soudain replongé dans sa prime enfance ; bref, il s’agit là de quelque chose de plus que d’un processus purement intellectuel, quelque chose qui portait en soi tous les caractères d’une véritable analyse. Il semble que Freud se vit révéler par sa propre analyse, « la plus difficile de toutes », bien des manifestations de la résistance analytique.

Les lettres nous montrent comment il a utilisé, pour l’analyse de ses malades, les vues acquises dans son auto-analyse et comment aussi il appliqua ce que ses patients lui apprirent à l’étude de sa propre préhistoire. Ce ne fut pas un processus isolé ni limité à une brève période de temps ; il s’agit là d’une série de phases, de progrès intermittents, dont chacun apporte des connaissances nouvelles. Aux dires mêmes de Freud, son auto-analyse s’étendit au-delà des années de la correspondance, elle se poursuivit dans les premières années du siècle et, plus tard encore, à des moments isolés (1). Bien des années plus tard, alors que l’expérience d’abord personnelle pratiquée par Freud se fût muée en institution et que l’analyse didactique fût devenue une partie essentielle de la formation des analystes, Freud revint à la question des relations entre analystes et analysés. « Nous pensons et nous espérons, écrit-il, que le stimulus reçu par l’aspirant analyste dans sa propre analyse ne cessera d’agir sur lui, une fois cette analyse terminée, que les processus de transformation du moi se poursuivront spontanément en lui et qu’il tirera profit de ses connaissances nouvellement acquises dans toutes ses expériences ultérieures (2). » Ce processus se trouvait, malgré tout, menacé par les « dangers » que faisait courir à l’analyse le partenaire actif, l’analyste. D’après Freud, « l’analyste pouvait éviter ces dangers en se soumettant périodiquement à une nouvelle analyse ». Tout nous permet de croire que cette manière de voir est, tout au moins en partie, due à l’expérience personnelle et que l’auto-analyse de Freud, peut-être sous la forme modifiée d’une observation systématique de soi, était une analyse « interminable », avec contrôle constant de l’observateur pendant son travail (3).

Le premier et peut-être le plus important résultat de l’auto-analyse de Freud fut le passage de la théorie de la séduction à la pleine compréhension du rôle important qui incombe à la sexualité infantile. L’embarras de Freud, quand il reconnut son erreur, fit bientôt place à de nouvelles vues. « Quand les hystériques attribuent leurs symptômes à des traumatismes fictifs, ce fait nouveau signifie qu’ils ont ainsi créé des scènes imaginaires. Il est donc nécessaire de tenir

(1) L’analyse du Trouble de la mémoire sur l’Acropole dont nous avons déjà parlé concernait un incident survenu en 1904. L’analyse du souvenir-écran relatif à la disparition de la bonne a été reprise dans une édition ultérieure de la Psychopathologie de la vie quotidienne et, dans la 3e édition de L’Interprétation des rêves nous apprenons qu’il étudia par la méthode de l’auto-analyse la fin de ses relations avec Fliess.

(2) Analyse terminée et analyse interminable, Revue franç. de psychanalyse, t. XI, n » 1, 1939.

(3) Voir au sujet de l’auto-analyse poursuivie ultérieurement par Freud, Les subtilités d’une parapraxie, 1935 b.

compte non seulement d’une réalité pratique, mais aussi d’une réalité psychique. Bientôt l’on découvrit que ces fantasmes servaient à dissimuler les activités auto-érotiques de la première enfance, à les masquer et à les porter à un niveau plus élevé. Puis, derrière les fantasmes, apparut dans toute son ampleur la sexualité de l’enfant (i). » Le développement des idées que Freud décrit ici à grands traits est exposé d’une façon détaillée dans ses lettres. Au cours de l’été et de l’automne de 1897, son auto-analyse permit à Freud de reconnaître les principaux caractères du complexe d’Œdipe et de comprendre la nature de l’inhibition d’Hamlet. Suivit la découverte du rôle des zones érogènes dans l’évolution de la libido. Au printemps de 1898, il trace une première ébauche de VInterprétation des rêves, puis au cours de l’été, résout le problème des actes manqués et, à l’automne, entreprend systématiquement la composition de L’Interprétation des rêves telle que nous la connaissons ; c’est au cours de l’été de 1899 que cet ouvrage fut rédigé. Entre-temps, au début de 1899, après une nouvelle période d’auto-analyse, les théories psychanalytiques font un nouveau pas en avant. Jusqu’à ce moment, Freud s’était occupé, d’une part des rêves, d’autre part des questions cliniques relatives aux névroses. Il s’agissait là, pensait-on alors, de deux champs d’investigation bien distincts. Freud relatait alternativement ses progrès et sa stagnation dans l’un ou dans l’autre. Il reconnaissait maintenant qu’il s’agissait d’un seul et même problème et comprenait que l’explication des symptômes névrotiques était la même que celle des rêves (lettres 32 et 105) (2). Deux problèmes distincts fusionnent en un seul domaine de recherches scientifiques : la psychanalyse en tant que théorie et thérapie venait de naître. Les questions théoriques et thérapeutiques telles que les conçoit Freud sont traitées dans un important travail, Rêves et hystérie, écrit au début de 1901, mais qui ne fut édité que quatre ans plus tard sous le titre de : Fragment d’une analyse d’hystérie (3).

(1) Histoire du mouvement psychanalytique (1914 d).

(2) Pour plus de détails sur la formation de cette hypothèse et sur une tentative pour présenter ce processus comme un exemple de pensée créatrice, voir Kris (1950 b).

(3) Les tentatives, faites en vue de se rendre compte des matériaux dont se servit Freud pour son auto-analyse, ont été nombreuses depuis plusieurs années. Wittels (1924) a utilisé pour sa dernière esquisse biographique, la nouvelle interprétation des rêves rapportée dans L’Interprétation des rêves. Maylan (1930) s’est servi du même procédé dans ses dénigrements antisémites. Plus récemment, Fromm (1952) a entrepris de donner une nouvelle interprétation de l’un des rêves de Freud afin de démontrer l’inachèvement de l’interprétation freudienne du rêve. Pour avoir un aperçu de l’auto-analyse de Freud, fondée, à la fois, sur L’Interprétation des rêves, sur les lettres de Freud à Fliess et sur les matériaux cités dans les notes de l’édition

IV. La psychanalyse, science indépendante

(Fin des relations avec Fliess)

En s’analysant lui-même, Freud ouvrit la voie à la compréhension des conflits de la première enfance, ce qui entraîna une modification de ses intérêts scientifiques. En observant de quelle façon les conflits individuels surgissent dans les relations mutuelles entre l’enfant et son entourage, autrement dit en envisageant les choses du point de vue social, il vit s’atténuer en lui le besoin d’expliquer par des facteurs physiologiques les processus psychologiques. Ce fait ne manqua pas d’influer sur ses relations avec Fliess.

Chaque fois qu’il avait eu besoin d’informations sur les « soubassements physiologiques », les « fondements », les realia, Freud s’était adressé à Fliess ; à partir de cette époque, ce besoin décroît. De son côté, Fliess avait depuis longtemps développé ses propres théories jusqu’à un point qui, à son avis, devait compléter les conceptions de Freud, alors qu’en fait, elles ne pouvaient que les gêner. Les premiers heurts entre la théorie des névroses de Freud et la théorie des périodes de Fliess se produisirent au printemps de 1895, quand Ludwig Lôwenfeld, neurologue munichois avec qui Freud entretint plus tard une correspondance fondée sur une estime mutuelle, en vint

allemande, voir Buxbaum (1951) qui suggère que Fliess « a joué un rôle important en tant que figure transférentielle, dans l’auto-analyse de Freud ». Pour confirmation, voir Van der Heide (1952) dont quelques-uns des exposés ont été ensuite modifiés par Jones (1952). Comme commentaire critique, voir S. C. Bernïeld (1952). Devant ces tentatives, il semble indiqué de faire ressortir que, dans son Interprétation des rêves, Freud n’entendait pas offrir une analyse « complète » de ses rêves, mais qu’il ne se servait de chacun des exemples donnés que dans un but bien défini. De même, rien ne nous autorise à penser que, dans les lettres à Fliess, toute contrainte ait été supprimée. Il semble au contraire évident, d’après les textes, que dans les lettres il n’est question que de certains aspects choisis des intérêts et des préoccupations de Freud. On voit clairement que Fliess n’était pas au courant de toutes les phases de l’auto-analyse de Freud. L’exposé le plus détaillé de cette sorte se trouve dans l’article de Freud intitulé : Des souvenirs-écrans (1899 a) et fut publié sous un pseudonyme, fait qui ne fut pas communiqué à Fliess (voir lettre 107). On est alors en droit de répéter à ce propos, que Freud se rendait compte des limitations de son auto-analyse. À l’âge de 45 ans environ, il expose clairement ses vues à ce sujet dans une lettre adressée à un homme dont les contributions à la psychanalyse furent considérables, bien qu’il ne se fût pas lui-même soumis à l’analyse. Freud souligne l’importance cruciale de l’analyse personnelle dans le travail analytique et déclare ne s’être contenté d’une auto-analyse que parce qu’il était, à l’époque, l’unique analyste et, qu’en conséquence, tous les autres analystes étaient ses élèves, fait qui aurait rendu impossible le processus analytique.

à critiquer la conception freudienne de la névrose d’angoisse. D’après Lôwenfeld, la théorie de Freud ne suffisait pas à expliquer la diversité des états anxieux cliniquement observés, ni le caractère imprévisible de leur apparition (i). Dans sa réponse (2), Freud réfute certaines interprétations erronées de Lôwenfeld, met l’accent sur le facteur quantitatif, sur la sommation des agents nocifs et établit les limites à l’intérieur desquelles doit se poursuivre la discussion de ce problème. Ces limites sont fournies par la « formule étiologique » dans laquelle il fallait distinguer une « condition première » et plusieurs sortes de « causes » spécifiques, coopérantes et déclenchantes. Freud parle du rôle de l’hérédité comme condition préliminaire possible ; le déclenchement pouvait être dû à un événement du jour, mais les incidents d’ordre sexuel et certains facteurs, tels que le surmenage, devaient être pris en considération en tant que causes spécifiques et coopérantes. D’après Freud, c’était la cause spécifique qu’il fallait surtout étudier. « La forme que prend la névrose, écrit-il, la manière dont elle se déclare, tout cela est uniquement déterminé par le facteur étiologique spécifique émanant de la sexualité (3). »

La découverte par Freud de l’importance de la sexualité infantile et des conflits surgissant dans la première enfance a permis de se faire peu à peu, une idée de ce facteur étiologique spécifique. Mais, longtemps avant que Freud ait pu atteindre ce but, Fliess voulut combler la brèche à l’aide de sa propre théorie. Dans la monographie

(1) Lôwenfeld, Münchner Mediz. Wochenschrift, n° 15, 1895.

(2) Réplique aux critiques adressées à mon article sur les névroses d’angoisse (1895 /).

(3) Freud a lui-même résumé de la façon suivante le contenu de ce travail : « Le problème de l’étiologie, en neuropathologie est ici traité ; l’objet de ce travail est de diviser en trois catégories les facteurs étiologiques : a) Conditions préliminaires ; b) Causes spécifiques ; c) Causes coopérantes ou subsidiaires. Sans les conditions nécessaires, l’effet ne se serait pas produit, mais elles n’auraient pas réussi à elles seules, sans le concours des causes spécifiques, à provoquer le déclenchement. Les causes spécifiques se différencient des causes nécessaires par le fait qu’elles n’apparaissent que dans un petit nombre de formules étiologiques, tandis que les conditions nécessaires jouent un rôle toujours semblable dans un grand nombre de troubles. Les causes auxiliaires sont des facteurs qui ne sont pas nécessairement présents dans tous les cas, et qui ne suffiraient pas, à eux seuls, à produire l’effet en question. Dans le cas des névroses, la condition nécessaire est peut-être fournie par l’hérédité, la cause spécifique est due à des facteurs sexuels et tous les autres facteurs qu’on peut mettre en avant pour expliquer l’étiologie des névroses (surmenage, émotions, maladie physique) sont des causes auxiliaires et ne peuvent jamais se substituer complètement au facteur spécifique, tout en étant capables de le remplacer quantitativement. La forme qu’affecte la névrose dépend de la nature du facteur sexuel spécifique. Le fait que ce soit justement une névrose qui apparaisse, dépend de facteurs quantitativement actifs ; l’effet de l’hérédité est comparable à celui d’un multiplicateur introduit dans un circuit (v. Freud, 1897 i).

où il traite des connexions entre le nez et l’appareil sexuel féminin (i), il reconnaît explicitement la valeur des découvertes de Freud. Il déclare (p. 142) que son expérience clinique lui a permis de confirmer les découvertes de Freud relatives à l’importance étiologique des excitations sexuelles n’ayant pas abouti à une décharge et s’efforce de démontrer en détail l’accord existant entre ses théories et celles de Freud. C’est ainsi qu’il fait ressortir que sa façon de concevoir « la dysménorrhée nasale » n’exclut pas le rôle joué par la conversion en tant que « facteur amplificateur » (p. 11), et que, dans le cas de douleurs gastriques réellement hystériques, « le nez ne joue aucun rôle, puisque en pareil cas, il ne s’agit simplement que de la transformation d’une idée refoulée en un symptôme physique » (p. 110). Le germe du futur désaccord entre la théorie freudienne des névroses et sa théorie des périodes ne se révèle que sur un point important. Fliess, étudiant l’apparition de l’angoisse « chez les enfants, les vieillards, chez les hommes et les femmes », en vint à conclure que « l’apparition de la crise d’angoisse était liée à des dates périodiques ». Il compare ces accès à certaines intoxications, rappelle « l’angoisse qui accompagne les empoisonnements graves par la nicotine ou la colchicine, ainsi que la période d’anxiété du coma diabétique ». Il conclut en disant « qu’au moment des jours périodiques, le corps sécrète une substance » affectant le système nerveux et que le fait de l’apparition de l’angoisse seulement en certains jours déterminés étant établi, « les objections soulevées par Lôwenfeld aux théories de Freud, tombaient d’elles-mêmes » (2). Il fait observer que « Lôwenfeld ignorait bien entendu que l’on pouvait avec grande précision établir une ressemblance entre les accès d’anxiété et les accès d’épilepsie » ; ces deux manifestations obéissent à leur détermination de date suivant la même loi.

C’est de cette manière que Fliess avait mis en avant sa propre théorie pour répondre aux critiques formulées par Lôwenfeld à propos de la conception freudienne des névroses d’angoisse. Freud avait été, au début, très impressionné par les découvertes de Fliess et, bien avant la publication de la monographie sur les Connexions, s’était senti attiré par la grande envolée des idées de son ami. Il lui avait envoyé des renseignements sur les périodes recueillis dans les cas qu’il traitait et dans sa propre famille (3). Il avait aussi songé à attribuer les variations de sa propre santé et de ses états d’âme à des dates déterminées, en concordance avec les idées de Fliess. Tant

(1) Fliess (1897).

(2) Fliess ne nous apprend pas comment il est arrivé à ces conclusions.

(3) Dans des lettres non reproduites ici, mais voir lettre 52.

que ses propres pensées furent en voie de développement actif, il put se méprendre facilement sur l’antagonisme latent qui existait entre les théories de Fliess et les siennes. Mais lorsque son autoanalyse lui eut appris à comprendre la pleine signification du passé des individus, il se rendit compte du fait que les tentatives de Fliess pour expliquer les conflits névrotiques par la « périodicité » ne faisaient que mettre des bornes aux vues dynamiques de la psychanalyse enrichie par l’adoption de l’aspect génétique.

D’ailleurs, le conflit s’étendit à d’autres questions encore. Les progrès que réalisa Freud en passant de l’étude des rêves et des actes manqués à l’élaboration de sa théorie de la sexualité se trouvèrent facilités par une idée empruntée à Fliess, celle de la bisexualité. Dans l’Introduction à la Monographie, publiée en 1897, Fliess, après avoir soutenu qu’il existait des périodes chez l’homme comme chez la femme, avait continué à développer l’idée d’une bisexualité constitutionnelle (1). Cette question joue un rôle considérable dans les échanges d’idées entre les deux hommes. Freud, séduit par ces nouveaux problèmes, fit bientôt siennes les idées de Fliess touchant la contribution si importante que la théorie de la bisexualité apportait à la compréhension des névroses. Dans la Psychopathologie de la vie quotidienne, il donne comme exemple d’un oubli motivé le fait de ne s’être nullement rappelé qu’il devait cette idée à Fliess et de ne s’en être souvenu que peu à peu (2). Il n’en reste pas moins qu’à l’époque où Freud vint à développer cette idée, des divergences d’opinion se manifestèrent et réveillèrent tout le conflit latent entre les deux amis. Les problèmes en question avaient préoccupé Freud pendant des dizaines d’années ; il les formulait et en discutait encore

(1) Sans toutefois employer le mot « bisexualité » pourtant couramment utilisé dans la littérature de l’époque.

(2) « Au cours de l’été de 1901 [1900], j’ai déclaré à un ami avec lequel j’avais alors des discussions très vives portant sur des questions scientifiques : « Ces problèmes « concernant les névroses ne peuvent être résolus que si l’on admet sans réserves « l’hypothèse de la bisexualité originelle de l’individu » et mon ami de répondre : * C’est ce que je t’ai déjà dit à Br…, il y a plus de deux ans, un soir, au cours d’une « promenade, mais alors tu ne voulus pas en entendre parler. » Il est douloureux de se voir ainsi dépouillé de ce que l’on considère comme son originalité. Je ne pus me souvenir ni de cette conversation datant de plus de deux ans, ni de cette opinion de mon ami ; l’un de nous deux devait se tromper. D’après le principe cui prodest ? ce devait être moi, et en effet, au cours de la semaine suivante je pus me rappeler que tout s’était passé exactement comme l’avait dit mon ami. Je sais même ma propre réponse d’alors : « Je n’en suis pas encore là et ne veux pas discuter cette « question ». Je suis, depuis cette époque, devenu plus tolérant lorsque je trouve exprimée dans la littérature médicale, une des idées auxquelles on peut rattacher mon nom, sans que celui-ci soit mentionné par l’auteur » (Psychopathologie de la vie quotidienne, tr. JANKÉLÉVITCH, Payot, 1926, p. 165).

avec une incomparable clarté vingt ans plus tard (i). Il qualifiait de « séduisante » la théorie de Fliess (2) et vantait sa « magnifique simplicité ». Suivant Fliess, dit-il, « le sexe prédominant dans une personne, celui qui est le plus développé, a refoulé dans l’inconscient la représentation psychique du sexe secondaire ; c’est pourquoi le fond même de l’inconscient (c’est-à-dire le refoulé) est, chez tout individu, ce qui appartient au sexe opposé ». Freud (lettre 75 et suiv.) resta d’abord hésitant devant cette idée qui, antérieurement même à Fliess, l’avait un moment préoccupé (lettres 52, 63) mais les arguments contraires finirent par prévaloir. « Cette théorie, dit-il, n’a vraiment de sens que si nous estimons que le sexe d’une personne est déterminé par le développement de son appareil génital (3). » Il rejette à nouveau cette théorie en écrivant : « Je refuse de sexua-liser de telle manière le refoulement, c’est-à-dire d’en fonder l’origine sur des bases biologiques et non psychologiques (4). » Freud ne nie pas l’importance de la bisexualité en tant qu’explication de certains traits du comportement humain, mais il n’admet pas que l’on se serve des conditions biologiques pour supprimer les explications psychologiques.

La question de la bisexualité eut, sur les relations avec Fliess, un retentissement décisif. En 1901, à l’époque du déclin de leur amitié, Freud essaya de faire revivre celle-ci en exposant à Fliess que le problème de la bisexualité était bien l’un de ceux qui se prêteraient le mieux à une harmonieuse collaboration. Cette tentative échoua, aucun pont ne pouvait être jeté sur le gouffre et en 1900 leur dernière rencontre à Achensee prouva que l’entente n’était plus possible. On peut, d’après un récit ultérieur de Fliess et certaines phrases de Freud dans ses lettres, reconstituer quelques épisodes de cette rencontre (5). Fliess semble avoir exigé de Freud qu’il approuvât explicitement sa tentative d’expliquer la nature spécifique des névroses par des variations périodiques, résultant de cycles de vingt-huit et vingt-trois jours. Freud répondit évidemment qu’une pareille hypothèse ne tenait aucun compte du dynamisme psychique que lui-même s’efforçait d’expliquer et qu’il n’avait jamais rien découvert, parmi les matériaux empiriques mis à sa disposition, qui pût justifier cette

(1) On bat un enfant, trad. Hoesli, Rev.fr. de Psa., t. VI, nM 3, 4, 1933.

(2) Bien que le nom de Fliess ne soit pas mentionné ici, Freud, dans un travail ultérieur, discutant à nouveau les opinions de Fliess, fit allusion à ce passage.

(3) On bat un enfant.

(4) Analyse terminée et analyse interminable, traduction A. Berman, Revue française de Psychanalyse, t. XI, n° 1, 1939, où Freud résume brièvement les arguments contenus dans certaines de ses lettres (n° 85 et n° 146).

(5) Voir note, p. 288.

manière de voir. Là-dessus, Fliess attaqua les procédés dont s’était servi Freud pour étudier la dynamique psychique et déclara que ce que ce dernier découvrait en ses patients n’était qu’une projection dans leur esprit de ses propres idées.

Malgré cette critique, Freud s’efforça de poursuivre l’échange de lettres, mais Fliess se montra intransigeant et finit par en donner les raisons. Nous ignorons dans quels termes il le fit, mais la réponse de Freud nous montre (lettre 146) que Fliess avait été certainement blessé du manque d’intérêt dont témoignait Freud à l’égard de ses théories.

Et, de fait, on constate dans les lettres de Freud que l’intérêt que lui avait inspiré la théorie des périodes était allé en diminuant à partir de 1897 et surtout de 1898. Il n’est pas difficile d’en découvrir la raison. Les doctrines de Fliess s’étaient de plus en plus éloignées des faits et de l’observation ; sa prétention d’avoir découvert un principe cosmique s’appliquant à tous les êtres vivants, avait dû se développer au cours de ces dernières années. C’est ce dont témoigne l’Introduction à la Monographie dont nous avons déjà parlé et qui traitait des connexions entre le nez et les organes sexuels féminins. En outre, dans ses travaux ultérieurs, Fliess montre une tendance toujours plus marquée à forger un système abstrait et rigide (1).

Entre-temps, Fliess avait « raffiné » ses preuves mathématiques ; moins les faits observés s’accordaient avec ses exigences théoriques, plus ses calculs étaient tirés par les cheveux. Freud le suivit, tant que les intervalles de temps purent être considérés comme des fractions ou des multiples de vingt-trois ou de vingt-huit ; mais Fliess se vit bientôt obligé d’expliquer les intervalles observés par des combinaisons de quatre chiffres et de faire usage, non seulement de vingt-trois et de vingt-huit, mais de cinq (vingt-huit moins vingt-trois) et de cinquante et un (vingt-huit plus vingt-trois). Freud refusa de le suivre sur ce terrain, alléguant pour s’excuser son manque de connaissances mathématiques. Mais le ton des lettres nous autorise à penser que l’intérêt suscité en lui par les recherches de Fliess avait cédé la place à une réserve bien compréhensible.

La tendance de Fliess à faire violence aux faits pour les faire cadrer avec ses hypothèses aboutit à un épilogue qui n’affecta que

(1) Aelby (1928) termine son examen des travaux de Fliess en faisant observer que toute personne connaissant la psychiatrie est forcée de conclure que Fliess souffrait d’une surestimation paranoïaque de son idée. Riebold (1942) dit que « Fliess jouait avec les chiffres sans avoir la moindre notion des principes généraux les plus élémentaires des mathématiques ». O. Frese pense que la conception de la névrose nasale réflexe « frise déjà le mysticisme » (Manuel d’oto-rhino-laryng., Denker & Kahler, t. II, p. 51).

très superficiellement ses rapports avec Freud. En 1902, un écrivain viennois, Otto Weininger, qui devait se suicider un peu plus tard (en l’automne de 1903), publia un livre sensationnel intitulé Sexe et caractère. Il y utilisait la théorie de la bisexualité constitutionnelle, ainsi que d’autres théories déjà exposées par Fliess dans sa brochure de 1897. L’attention du philosophe viennois, Hermann Swoboda, que Freud avait soigné pour une névrose, avait été attirée, au cours du traitement, sur le rôle de la bisexualité. Il parla de ces idées à Weininger qui les exposa dans son livre, sans mentionner le nom de Fliess. En 1904, Swoboda fit paraître une monographie, intitulée : Les périodes dans l’organisme humain et leur rôle psychologique et biologique, dans laquelle il appliquait aussi la théorie des périodes à l’interprétation des rêves. Contrairement à Weininger, il s’en référait explicitement au travail de Fliess auquel il consacra un chapitre. Fliess se sentit menacé par le livre à succès de Weininger et la monographie de Swoboda ; non seulement il écrivit un article pour défendre ses droits, mais encore il chargea le bibliothécaire Richard Pfenning d’écrire une étude historique sur la question de la priorité. Ce travail parut en 1906, longtemps après l’interruption de la correspondance entre Fliess et Freud (1).

Seule la mort put mettre un terme à la lutte que mena Fliess pour faire reconnaître son système biologique. Le nom de Freud ne figura plus dans ses travaux (c’est en 1902 qu’il le cita pour la dernière fois, voir lettre 147). Toutefois, la psychanalyse ne cessa jamais de l’intéresser et cet intérêt se trouva ravivé, dans une certaine mesure, au cours des dernières décennies de sa vie, par ses relations amicales avec Karl Abraham, le psychanalyste berlinois bien connu. Son fils Robert, à qui Freud envoyait ses salutations dans ses lettres, devint un praticien de la psychanalyse.

Dans ses travaux, Freud ne manqua jamais de reconnaître qu’il devait à Fliess la théorie de la bisexualité. En 1910, il tenta de faire, sur ses propres rêves, l’épreuve de la théorie des périodes, suivant la version qu’en avait donnée Swoboda, mais abandonna cette tentative

(1) Le livre de Pfenning était intitulé Wilhelm Fliess und seine Nachentdecker (Wilhelm Fliess et ceux qui refirent ses découvertes, O. Weininger et H. Swoboda). La publication fit naître une controverse littéraire à vastes ramifications. Voir en particulier la réponse de SWOBODA, Die gemeinnützige Forschung und der eigennützige Forscher, 1906 (Les recherches d’utilité générale et le chercheur égoïste). Deux lettres de Freud datées du 23 et du 27 juillet 1904 et adressées à Fliess qui les fit publier par Pfenning nous mettent au courant des relations de Freud avec Swoboda et Weininger. Deux autres lettres de Freud à D. Abrahamsen, datées du 14 mars et du II juin 1938, reproduites dans The Mind and Death of a Genius, 1946, nous renseignent aussi sur ce sujet : Abrahamsen ne connaissait pas les travaux de Fliess.

au bout d’un an par suite de son échec (i). Toutefois, il ne se désintéressa pas entièrement des idées fondamentales de Fliess. En discutant des troubles du développement qui pourraient avoir leur origine dans une prédisposition, il cite les travaux de Fliess : « Depuis que W. Fliess nous a révélé l’importance biologique de la périodicité, dit-il, il est permis de concevoir que les troubles du développement peuvent être attribués à des modifications de durée de divers stades (2). »

Freud, dans Au delà du principe de plaisir (3), parle une fois de plus de Fliess. « D’après les grandioses conceptions de Fliess, écrit-il, tous les phénomènes vitaux présentés par les organismes, y compris leur mort, se trouvent liés au déroulement de périodes fixes où se révèle la dépendance de deux sortes de substances vivantes (l’une mâle et l’autre femelle), à l’égard de l’année solaire. Mais quand nous voyons avec quelle facilité et dans quelle mesure les forces extérieures sont capables d’agir pour modifier, en les précipitant ou en les retardant, les dates d’apparition des phénomènes (notamment en ce qui concerne le monde végétal), nous restons perplexes devant les formules rigides de Fliess ou, tout au moins, nous nous demandons si les lois qu’il a établies sont bien les seuls facteurs déterminants. » Autrement dit, la théorie des périodes, si elle occupait une certaine place aux confins des questions qui intéressaient Freud, ne contribua pas à l’établissement de la psychanalyse.

Freud répète plusieurs fois que ses relations avec Fliess ont joué un rôle dans son auto-analyse (voir par exemple la lettre 66). Certains passages nous permettent de supposer que Freud était arrivé à trouver

(1) Voir L’Interprétation des rêves. Freud fait observer que la théorie de Fliess semblerait sous-estimer l’importance des rêves. « Le contenu en matériaux d’un rêve s’explique, d’après lui, par un assemblage de tous les souvenirs qui, au cours de la nuit du rêve, complète justement l’une des périodes biologiques, soit pour la première, soit pour la ne fois. •

(2) La prédisposition à la Névrose obsessionnelle (1913 i). En 1911, quand Karl Abraham voulut se mettre en rapport avec Fliess, Freud l’y encouragea dans les termes suivants : « Vous ferez la connaissance d’un être très doué, extrêmement séduisant, et vous aurez aussi la possibilité d’étudier de plus près le grain de vérité scientifique que contient certainement la théorie de la périodicité, possibilité que, pour des motifs personnels, je n’ai pu moi-même exploiter » (lettre à K. Abraham, datée du 13 février 1911. Abraham, après avoir rencontré Fliess, écrit à Freud ce qui suit : « Bien que l’évolution ultérieure de la psychanalyse ait entièrement cessé de le préoccuper depuis sa rupture avec vous, il (Fliess) s’est énormément intéressé à tout ce que je lui ai raconté. Sans me paraître aussi séduisant que vous me l’aviez décrit (il peut avoir changé pendant ces dernières années), il m’a fait l’impression d’être un savant subtil et original. Je trouve qu’il manque de véritable grandeur, ce qui se reflète dans son œuvre scientifique. Il part de quelques bonnes idées, mais tout le reste de son travail est consacré à en prouver l’exactitude, ou à les définir avec encore plus de précision (lettre à Freud datée du 26 février 1911).

(3) Dernière mention en 1902. Voir lettre 147.

une connexion entre ses rapports avec Fliess et le problème capital de la première phase de son auto-analyse : le problème de ses relations avec son père (lettre 134). Il semble que les progrès de cette auto-analyse aient facilité son détachement de Fliess (1). Le sentiment d’abattement éprouvé par Freud après l’échec initial de L’Interprétation des rêves, sentiment encore accru par des soucis matériels, fut le dernier en date dont nous ait informé l’histoire de sa vie (2). Son voyage à Rome, sa décision d’obtenir le titre de professeur pour s’assurer ainsi une existence matérielle convenable, se succédèrent rapidement. Peu après, il ne tarda pas à avoir ses premiers disciples et le mouvement psychanalytique naquit.

C’est la façon dont Freud apprécia lui-même l’influence exercée par Fliess sur son développement intellectuel qui peut rétrospectivement nous permettre d’évaluer l’importance des échanges d’idées entre les deux hommes. À un moment où il se trouvait isolé, éloigné de tous ses collègues et de tous ses amis, Fliess s’offrit à lui comme auditeur volontaire et souvent enthousiaste. Son influence scientifique ne s’exerçait pratiquement que sur les efforts de Freud pour jeter un pont entre ses propres découvertes psychologiques et la physiologie. Freud s’était préoccupé de cette question avant que ses relations avec Fliess ne devinssent intimes. Dans De la conception des aphasies (1891 h), il se ralliait à Hughlings Jackson : « Les processus physiologiques ne cessent pas lorsque les processus psychiques commencent », écrit-il. « Au contraire, la chaîne physiologique continue, mais à partir d’un certain moment, il se produit un phénomène psychique correspondant à chacun des chaînons (ou à plusieurs). Ainsi, le processus psychique est parallèle au processus physiologique (3). »

Dans l’année qui suivit, Freud se demanda à quelle distance l’un de l’autre se trouvent ces processus parallèles. La psychiatrie française lui indique la voie à suivre. « Les cliniciens allemands », dit-il

(1) Une trace de ce travail analytique subsiste dans la 3e édition de L’Interprétation des rêves. « Au moment où je m’occupais d’un certain travail scientifique, j’eus, plusieurs nuits de suite, un rêve légèrement confus où je me réconciliais avec un ami quitté depuis longtemps. À la quatrième ou cinquième fois, je parvins enfin à saisir le sens de ce rêve. Il m’encourageait à laisser là ce qui me restait d’égards pour la personne en question, à me libérer d’elle complètement, tout en s’étant hypocritement déguisé en son contraire » (trad. Meyerson, p. 132).

Nous pouvons supposer que le problème qui préoccupait alors Freud était celui de la bisexualité.

(2) À cette époque, il se trouvait endetté du fait des dépenses engagées pour son installation. L’entretien de six enfants n’était pas à cette époque une mince tâche pour un médecin spécialiste sans ressources.

(3) Zur Auffassung der Aphasien, p. 56. Les mots correspondant à « processus parallèle » utilisés par Hughlings Jackson (1879 et 1890) sont « dépendant, concomitant ». (Voir aussi Dorer, 1932.) dans la Préface de sa traduction des Conférences de Charcot (1892-93 a), « tendent à expliquer par la physiologie les états morbides et les syndromes. Les observations cliniques des Français gagnent certainement en indépendance du fait qu’elles repoussent au second plan le point de vue physiologique… Il ne s’agit pas là d’une omission mais d’un fait voulu, délibérément réalisé ». Freud tenta, dans ses travaux cliniques suivants de se conformer à ces directives, mais en 1894-1895, alors qu’il écrivait certains chapitres des Études sur l’hystérie, l’idée lui vint de réunir en une seule synthèse, la psychologie et l’anatomie du cerveau. Tentative hardie, peut-être encouragée par le fait que Breuer venait justement de compléter la partie théorique des Études sur l’hystérie. Fliess se conduisit en parrain de cette entreprise et l’encouragea, mais Freud ne tarda pas à abandonner son idée. Fait caractéristique, l’Esquisse de 1895 fut retrouvée parmi les papiers de Fliess, Freud ne demanda jamais à celui-ci de la lui renvoyer et ne s’intéressa plus à la question.

Ce n’est qu’après son auto-analyse, quand il fut devenu capable de faire fusionner les points de vue dynamique et génétique, que Freud réussit à établir la distance séparant les conceptions physiologiques et psychologiques. Son premier essai dans L’Interprétation des rêves fut une surprenante réussite ; la structure psychique qu’il décrit dans le chapitre VII de cette œuvre constitue le fondement de tous ses travaux ultérieurs touchant cette question. Au cours des années suivantes, Freud refusa formellement de se servir des conceptions relatives à la physiologie du cerveau et abandonna l’idée de « considérer les cellules et les fibres ou les systèmes de neurones qui les remplacent aujourd’hui… comme des voies psychiques, bien qu’il soit sans doute possible de représenter ces voies par des éléments du système nerveux, d’une façon encore impossible à déterminer aujourd’hui » (1).

Quelques années plus tard, Freud a éclairci la question des relations entre processus physiques et psychiques dans son travail sur les troubles psychogéniques de la vue (1910 t) dans lequel il formule les principes fondamentaux de ce qu’on a appelé à partir des deux dernières décennies « Médecine psychosomatique » (2). Plus tard,

(1) Voir Le jeu de mot et ses rapports avec l’inconscient, 1905 c, tr. Marie Bonaparte et Nathan. Freud assigne sa tâche future à la physiologie du cerveau dans les termes mêmes de Charcot : « Je fais la morphologie pathologique, je fais même un peu l’anatomie pathologique, mais je ne fais pas la physiologie pathologique, j’attends que quelqu’un d’autre la fasse. » Dans ses travaux, il exprime souvent le regret de constater l’échec de toute tentative d’explication en termes de physiologie du cerveau. Voir la citation p. 310.

(2) Voir Fbnichel (1945).

il revient plusieurs fois sur cette question des connexions entre processus psychologiques et biochimiques, en en parlant comme d’un domaine encore inexploré et en soulignant chaque fois que la terminologie psychanalytique n’avait qu’une valeur provisoire et serait un jour remplacée par une terminologie physiologique (i). Ce que dit Freud de la terminologie psychanalytique s’applique certainement aussi aux conceptions de la psychanalyse. Ses instances psychiques sont décrites comme des organismes et caractérisées par leurs fonctions, tout à fait comme les organes en physiologie. Cette description suivit immédiatement l’Esquisse de 1895 (2).

Les recherches sur la structure de l’appareil psychique auxquelles Freud s’était appliqué depuis l’époque où il étudiait l’anatomie du cerveau, ont permis de maintenir une connexion entre les points de vue physiologiques et psychologiques, sans que l’étroitesse de cette connexion puisse entraver le développement de la psychanalyse.

Après le début de l’auto-analyse de Freud en 1894, l’influence de Fliess ne put que gêner cette évolution. Ses efforts pour attribuer les faits psychiques à des intoxications périodiques, ou pour « biolo-giser » la théorie du refoulement, devaient agir à la façon d’un corps étranger. Fliess, en prétendant que la psychanalyse était incapable de fournir des résultats scientifiques et que les interprétations de Freud n’étaient que des « projections » de lui-même, devait d’autant plus blesser Freud que les progrès techniques réalisés par ce dernier, au cours des années de leur plus étroit contact intellectuel, avaient été d’une importance cruciale. Dès 1898, Freud avait publié un article où il relatait les modifications apportées à sa technique de concentration (3). Ce progrès est à peine mentionné dans les lettres, bien qu’il fût d’une importance capitale et qu’il dût être compté parmi les grandes découvertes de la fin du siècle. En renonçant à tout ce qui rappelait les procédés associés à l’hypnose, la thérapie analytique voyait s’offrir à elle de nouvelles possibilités. Bientôt, Freud comprit l’importance des résistances et du transfert et ces nouvelles conceptions transformèrent la situation thérapeutique en plaçant un instrument précieux entre les mains du chercheur. C’est peu d’années après la rupture avec Fliess que ce but fut atteint et que la psychanalyse put acquérir sa triple importance, en tant que thérapeutique, théorie psychologique et méthode nouvelle et unique

(1) Voir E. Kris (1947).

(2) Voir Hartmann, Kris et LOwenstein (1947), Quelques commentaires sur la formation de la structure psychique dans Études psychanalytiques de l’enfant, II. Étude écrite avant que ses auteurs eussent pris connaissance de l’Esquisse.

(3) La sexualité dans l’étiologie des névroses (1898).

d’observation du comportement humain. C’est à cette technique que nous devons la plupart des hypothèses cliniques de la psychanalyse dont la vérification par d’autres méthodes d’observation est actuellement en voie de progrès. En même temps, certaines résistances d’origine sociale qui s’opposaient aux découvertes de la psychanalyse ont été affaiblies. La psychanalyse a donné à la psychiatrie une direction et une signification nouvelles ; elle exerce son action sur tous les domaines de la médecine grâce au développement des recherches psychosomatiques ; elle a orienté les lois sociales, influencé la puériculture et l’éducation, ouvert aux sciences sociales de nouvelles perspectives. Jusqu’à présent, c’est au mouvement psychanalytique qu’il appartenait de favoriser les recherches dans ce domaine et d’assurer la formation des psychanalystes ; les Universités et les Instituts de Recherches médicales partagent maintenant cette tâche avec lui.

Au cours de cette évolution, certains observateurs ont eu l’impression que les principes fondamentaux de la psychanalyse devaient être périmés, parce qu’une partie de sa terminologie scientifique émanait des vingt dernières années du xixe siècle. Ce dernier fait est indéniable. La physiologie du cerveau dont s’est d’abord inspiré Freud a autant vieilli que la psychologie mécanistique d’Herbart, point de départ fréquent de Freud, ainsi que le montre de façon convaincante M. Dorer (i). Toutefois, la terminologie traditionnelle a acquis en psychanalyse une signification nouvelle, souvent fort éloignée de l’ancienne. Ce sont justement les idées formulées par Herbart qui ont incité Freud, le premier, à remplacer la psychologie mécaniste des associations par une nouvelle psychologie. C’est pourquoi la question de l’origine des termes et des vues fondamentales ne présente qu’un intérêt historique, elle n’a aucun rapport avec la question de la valeur des hypothèses ou de la terminologie de la psychanalyse en tant que science (2). Le problème doit être scindé, demandons-nous d’abord si les hypothèses fondées sur les idées de Freud sont vérifiables et si elles permettent d’en formuler d’autres. Il faut ensuite voir s’il existe d’autres données encore sur lesquelles établir des hypothèses encore plus profitables, toutes questions qui fourniront longtemps encore des sujets de recherches à la psychanalyse.

C’est en partant de ce point de vue que les matériaux rassemblés acquièrent de l’importance. Ils nous font voir Freud se libérant des idées et des conceptions desquelles il était parti ou qui avaient, tout

(1) Dorer (1932)-

(2) H. Hartmann, E. Kris et R. LOwenstein, 1946 ; E. Kris, 1947.

au moins, favorisé ses premiers pas dans ce sens. S’il agit de la sorte, ce ne fut pas de propos délibéré et, longtemps encore, son évolution demeura non préméditée. C’est la « nature des matériaux » qui l’obligea à modifier ses vues et favorisa ses efforts pour arracher la description et la compréhension des conflits humains aux domaines de l’art et de l’intuition et les intégrer dans celui des sciences.