V.

Centres corticaux séparés par une aire non investie

Nous avons vu dans un des chapitres précédents que la théorie du fonctionnement du langage de Wernicke reposait sur une conception bien déterminée du rôle des « centres » dans le cortex cérébral, et que certaines des attentes que l’on est en mesure de déduire d’une telle théorie ne sont pas justifiées par la clinique des troubles. Ceci nous oblige donc à envisager cette théorie d’un peu plus près.

D’après Wernicke, nous devons nous représenter l’existence dans le cortex d’aires déterminées (sans doute insuffisamment délimitées), par exemple l’aire de Broca, l’aire de Wernicke, dont les cellules nerveuses contiennent d’une façon ou d’une autre les représentations avec lesquelles œuvre la fonction du langage. Ces représentations sont des restes d’impressions, qui ont été amenées par la voie des nerfs visuels et auditifs, ou qui se sont formées au cours des mouvements du langage comme sensation d’innervation ou comme perception du mouvement effectué. En fonction de la provenance d’une de ces sources, elles se trouvent rassemblées dans le cortex cérébral, de sorte qu’un endroit contient toutes les « images sonores du mot », un autre toutes les « images motrices du mot », etc. La liaison entre ces centres corticaux distincts est assurée par des fibres blanches (faisceaux d’association), et entre les centres, il y a « une région inoccupée » du cortex cérébral ou, selon l’expression de Meynert, des « trous fonctionnels »41.

Avec cette dernière définition, nous avons abandonné le raisonnement de Wernicke et l’avons complété par un détail emprunté à la théorie de Meynert. Wernicke, qui ne manquait aucune occasion de rappeler que sa théorie de l’aphasie n’était qu’une application de la doctrine bien plus vaste de Meynert, préférait précisément dès le départ des vues quelque peu divergentes à propos des centres du langage. Dans son écrit sur le syndrome de l’aphasie, il considérait encore comme centre du langage l’ensemble de la première circonvolution autour de la scissure de Sylvius. Dans son traité des maladies cérébrales par contre, les centres du langage sont décrits comme les parties de la première circonvolution frontale et de la première circonvolution temporale (fig. 7).

Image7

Illustration 7: D’après Wernicke, Lehrbuch der Gehirnkrankheiten, t. I, p. 206, fig. XX, Schéma du mécanisme cortical du langage. F Lobe frontal, O occipital, T temporal de l’hémisphère gauche, FS fissura Sylvii. c sillon central, g sillon occipital antérieur, i sillon interpariétal, k sillon occipital antérieur, o sillon pariéto-occipital, e sillon parallèle, I-III première à troisième circonvolution frontale, XX circonvolutions transitives, x centre sensoriel du langage, y centre moteur du langage, xy faisceau d’association entre les deux centres, ax faisceau du nerf acoustique, ym faisceau de muscles du langage.

Il me paraît opportun en ce point d’éluder en quelques phrases le système de Meynert concernant l’organisation et les opérations du cerveau. Le compte rendu que j’en ferai, ainsi que les critiques que je formulerai seront exposés dans leurs grandes lignes et sous forme d’esquisse, et je ne prétendrai pas contredire la signification d’ensemble du sujet. Une autre forme d’appréciation dépasserait d’ailleurs et de loin le cadre de cet ouvrage qui ne doit traiter que de la conception des troubles du langage. Mais, comme celle-ci n’est pas indépendante d’une conception plus générale de l’activité cérébrale, je me sens cependant dans l’obligation d’effleurer pour le moins la question générale de la signification du cerveau.

La doctrine meynertienne du cerveau

La doctrine de Meynert de la structure du cerveau mérite la qualification de « cortico-centrique ». Par l’interprétation générale des conditions anatomiques, qui lui est propre, Meynert exprime l’idée que le cortex est, par l’extériorité de son emplacement particulièrement apte à recevoir et à incorporer l’ensemble des impressions sensorielles42. Aussi le compare-t-il à un être protoplasmique composé qui s’étend sur un corps dont il veut assimiler les parties constituantes en prenant la forme d’une cavité43. Tout le reste du cerveau apparaît comme l’appendice et l’organe auxiliaire du cortex cérébral, l’organisme entier comme une armature d’antennes et de tentacules qui lui fournissent les moyens d’incorporer l’image du monde et d’agir sur elle.

Relation du cortex au reste du cerveau

Tous les systèmes de fibres du cerveau mènent au cortex ou partent de lui. Toutes les masses grises sont des interruptions de ces masses de fibres sur leur chemin vers le cerveau. La moelle épinière est issue du cortex par une double origine, que révèle une section dans la région du pédoncule cérébral. Le dit pied du pédoncule cérébral contient les faisceaux qui transportent les impulsions de mouvement du cortex jusqu’à la périphérie, ainsi que les faisceaux qui procurent la réception des impressions sensorielles dans le cortex. De cette façon, il y a dans le pied du pédoncule cérébral une projection du corps, pour autant que celui-ci dépend directement du cortex44. Le dit toit du pédoncule cérébral, par contre, fournit au cortex la connaissance des activités réflexes dans la moelle épinière et dans le tronc cérébral, et ainsi la première incitation pour l’impulsion au mouvement propre. Quant aux masses grises du tronc cérébral, soit elles sont, par leurs liaisons simultanées avec les cordons de la moelle épinière et la grande superficie sensorielle, des parties de cet appareil réflexe relié par le toit au cortex cérébral (ce sont alors les tubercules quadrijumeaux et le thalamus), soit, comme ganglions du pied des pédoncules cérébraux, elles interrompent le faisceau cérébral direct (noyau lenticulaire – corps strié). En particulier le faisceau moteur, qui soumet la musculature corporelle à l’influence du cortex, se divise sur son trajet du cortex à la périphérie en trois sections (chaînons du système de projection), qui sont séparées par deux noyaux gris (noyaux lenticulaire et caudé, substance grise de la corne antérieure). Outre cela, ce faisceau trouve dans le pont, à travers la substance grise du noyau du pont et des faisceaux de fibres « arqués », une liaison avec le cervelet, qui est par ailleurs quelque peu négligée par Meynert dans son plan du cerveau.

Reproduction du corps dans le cortex

Comment se forme maintenant la reproduction du corps dans le cortex qui est relié par de telles voies à la périphérie ? Meynert appelle cette reproduction une « projection », et certaines de ses remarques permettent de conclure qu’il admet réellement une projection, c’est-à-dire une reproduction point par point du corps dans le cortex. Ceci est dans ce sens, par exemple, signifié par la comparaison fréquente du cortex avec la rétine de l’œil, organe terminal dont de nombreux auteurs ont appelé la substance nerveuse une « partie poussée en avant de la substance grise du cortex », alors que morphologiquement elle devrait correspondre à une partie de la moelle épinière grise. Voici parmi beaucoup d’autres des remarques qui semblent indiquer l’utilisation du terme de projection dans son sens strict : « Il est en tout cas très peu probable que chacun des faisceaux des pédoncules cérébraux représentant différents groupes de muscles et différentes surfaces de peau, glandes et viscères… soit dispersé suffisamment pour être représenté par projection sur toute la surface corticale45, ou bien : « Une section à travers le pédoncule cérébral contient en quelque sorte tout l’organisme, qui serait seulement aveugle et incapable de sentir »46. Cependant d’autres développements de la doctrine de Meynert contredisent tellement une telle hypothèse que j’hésite à la lui imputer et à la combattre ici. Par contre, on risque peu de se tromper en supposant que Munk et d’autres chercheurs, qui se fondent sur Meynert, ont soutenu avec plus ou moins de clarté l’idée d’une pareille reproduction complète et topographique du corps dans le cortex.

Rectifications de la doctrine de Meynert par de nouvelles découvertes de l’anatomie cérébrale

Je voudrais maintenant faire remarquer que les nouvelles acquisitions de l’anatomie cérébrale ont rectifié certains points essentiels de la conception meynertienne de la structure du cerveau et ont mis en question le rôle qu’il attribuait au cortex. Ces corrections sont liées surtout au parcours de la voie la plus importante et la mieux connue qui va du cortex aux muscles du corps. Tout d’abord on ne conçoit plus le corps strié comme un ganglion interrompant le faisceau moteur. Les cliniciens, Charcot en tête, ont montré qu’une lésion de celui-ci n’était redevable de son influence sur la motilité qu’à sa promiscuité avec la dite capsule interne, tandis que des lésions du ganglion, sans influence sur la capsule interne, ne pouvaient provoquer aucune paralysie. Wernicke47 a prouvé alors qu’il manquait audit ganglion du pédoncule cérébral une liaison quelque peu importante avec le cortex. Ainsi le premier internoyau était enlevé au parcours du faisceau de projection meynertien. L’étude de la formation en phases inégales de la myéline confirma cette hypothèse et ouvrit une nouvelle brèche dans la conception meynertienne de la structure du cerveau. Flechsig put démontrer que le faisceau moteur, allant du cortex cérébral vers la musculature, courait de fait sans interruption de la substance grise du cortex au pédoncule cérébral en passant par la capsule interne, et qu’il n’entretenait dans le pont aucune sorte de liaison avec le cervelet. On considère maintenant que le faisceau pyramidal représente la liaison directe entre la substance grise de la corne ventrale et celle du cortex. On n’a donc pas retenu l’affirmation de Meynert concernant un entrelacement du cervelet dans le faisceau moteur. Parmi les gros noyaux sous-corticaux, seul le thalamus optique appartient au cortex. Il est atrophié en cas de malformation congénitale des lobes cérébraux, tandis que le corps strié reste intact en cas de malformation cérébelleuse congénitale48. Une importante partie de la substance cérébrale – corps strié, pont et cervelet – se différencie donc du cerveau comme organe dont la fonction est inconnue. Elle a certes avec lui des liaisons importantes, mais en est indépendante du point de vue du développement et du point de vue de la fonction. L’interprétation meynertienne des deux étages du pédoncule cérébral n’est donc pas tenable, mais elle n’a pu être remplacée jusqu’à présent par une autre. Quand il serait question d’une double origine de la moelle épinière, il ne peut s’agir que d’une origine dans le cortex et le thalamus et d’une origine dans le corps strié et le cervelet. L’ensemble de la structure cérébrale semble culminer dans deux appareils centraux dont le cortex est le plus récent, tandis que le plus ancien, le ganglion de l’encéphale frontal, semble avoir conservé une partie des fonctions. Il semble également qu’une autre partie importante de la doctrine de Meynert, l’hypothèse d’un double faisceau sensible, l’un direct et l’autre réflexe, ne puisse davantage être confirmée. Nos expériences jusqu’à présent nous apprennent qu’aucun faisceau de fibres n’atteint d’autres parties du cerveau sans être entré en relation avec la substance grise de la moelle épinière ou avec des formations qui lui sont analogues, et que les faisceaux réflexes proviennent toujours directement des faisceaux sensibles.

Si donc la théorie du rôle dominant du cortex est ébranlée et si l’on s’est vu forcé de transférer dans le cortex lui-même des processus que l’on considérait auparavant comme sous-corticaux, il faut maintenant se demander de quelle façon le corps est reproduit dans le cortex. Je crois qu’apparaît le rejet possible de l’hypothèse d’une projection du corps dans le cortex au sens strict du mot, par quoi il faut entendre une reproduction complète et topographiquement semblable.

Projection et représentation

Je partirai d’un point de vue que Henle lui aussi a apprécié pour considérer ce problème, celui de la réduction des fibres à travers les masses grises. En effet, si l’on compare le nombre de fibres entrant dans la moelle épinière avec celui des cordons blancs qui quittent celle-ci, pour la relier aux parties supérieures du cerveau, on se rend compte que ce dernier nombre ne constitue qu’une fraction du premier. D’après un calcul de Stilling, à 807 738 fibres correspondent seulement 365 814 fibres dans une section de la moelle cervicale supérieure. Les relations entre la moelle épinière et le corps sont donc d’un autre genre que celles entre la moelle épinière et les masses grises supérieures. Les conditions d’une projection sans lacune de la périphérie du corps n’existent que dans la moelle épinière (et dans les parties de substance grise qui lui sont analogues). À chaque unité d’innervation périphérique peut correspondre dans la moelle épinière un fragment de substance grise, et dans les cas extrêmes, un unique élément central. Par suite de la réduction des fibres de projection à travers la substance grise de la moelle épinière, un élément de substance grise appartenant à un niveau élevé ne peut plus correspondre à une unité périphérique, mais doit correspondre à plusieurs de ces unités. Ceci vaut aussi pour le cortex cérébral, et il est donc souhaitable de distinguer ces deux modes de reproduction centrale en les distinguant par des noms différents. Si la reproduction dans la moelle épinière s’appelle une projection, peut-être est-il approprié d’appeler la reproduction dans le cortex une représentation, et nous dirons que la périphérie du corps n’est pas contenue dans le cortex point par point, mais qu’elle y est représentée de façon moins détaillée par des fibres sélectionnées.

Ce raisonnement fort simple jusqu’alors exige à présent un développement ultérieur et dans une autre direction à partir des remarques suivantes :

Réduction des fibres à travers les noyaux gris

Les fibres de la section supérieure de la moelle cervicale ne sont pas toutes destinées à entrer en liaison avec le cortex. Une partie et non des moins importantes de ces fibres (les voies courtes) ira s’épuiser jusque dans la terminaison de la substance grise du ventricule entre les noyaux nerveux du bulbe rachidien, alors qu’une autre partie de ces voies arrive dans le cervelet. Ce n’est que de la voie pyramidale que nous pouvons affirmer avec certitude qu’elle atteint la substance grise du cortex avec la même force qu’elle avait dans la moelle cervicale, et cette voie assurément est une prolongation considérablement réduite de fibres qui viennent des muscles du corps à la moelle épinière à travers les racines ventrales. Par ailleurs, la réduction des fibres de projection n’est pas aussi importante que ce que pourrait faire croire la dernière considération. Ainsi en est-il, par exemple, des fibres des cordons postérieurs, qui n’arrivent certainement pas comme telles au cortex, alors que celui-ci reçoit les fibres du lemnisque, qui, après de nombreuses interruptions dans les noyaux du cordon postérieur, les noyaux gris du bulbe rachidien et du thalamus, représentent finalement les cordons postérieurs dans le cerveau. On ne sait pas si les fibres du lemnisque sont égales en nombre à celles des cordons postérieurs. Sans doute en sont-elles fort loin. De plus, le cerveau reçoit des fibres qui viennent du cervelet, dans lesquelles on pourrait voir un équivalent des origines cérébelleuses de la moelle épinière. Ainsi peut-on se demander si le cortex ne reçoit finalement pas autant ou même plus de fibres venant de la périphérie, même après bien des détours, que ce qui est requis pour une projection dans la moelle épinière.

Nous avons encore à envisager un autre point qui n’est pas suffisamment éclairci dans l’exposé de Meynert. Celui-ci, en insistant surtout dans le parcours des fibres sur le fait des liaisons corticales, considère qu’une fibre ou un faisceau de fibres conserve son identité, même après être passé par un nombre illimité de substances grises. Ce dont témoigne la façon dont il s’exprime : « La fibre traverse une substance grise. » Cette affirmation suscite naturellement l’impression que la fibre reste inchangée tout au long de son parcours vers le cortex, indépendamment du fait qu’elle ait pu entrer dans de nombreuses connexions.

Changement de signification des fibres sur leur chemin vers le cortex

Nous ne pouvons plus soutenir cette manière de voir. Si nous observons comment, au cours du développement individuel, la myélinisation s’accomplit, morceau par morceau, d’une substance grise à l’autre, et comment pour une voie afférente trois fibres ou plus, qui ont pris des voies efférentes, émergent d’une substance grise, ce sont alors les substances grises et non les faisceaux de fibres qui nous apparaissent comme les organes indépendants du cortex. Si nous suivons une voie sensible (centripète) aussi loin qu’elle nous est connue, et si nous lui reconnaissons comme caractéristique principale des interruptions très fréquentes dans les substances grises et des arborisations à l’intérieur de celles-ci49, nous devons alors accepter l’idée qu’une fibre sur son chemin vers le cortex a changé de signification fonctionnelle chaque fois qu’elle émerge d’une substance grise. Prenons un des exemples qui nous sont devenus intelligibles. Une fibre du nerf optique transporte une impression rétinienne jusqu’aux tubercules quadrijumeaux antérieurs. Elle y trouve un aboutissement provisoire50 et sort, à sa place, une autre fibre de la substance du ganglion pour aller vers le cortex occipital. Cependant, dans la substance des tubercules quadrijumeaux a eu lieu l’association de l’impression rétinienne avec une sensation kinesthésique oculo-musculaire. Il est donc fort probable que la nouvelle fibre ne véhicule plus entre les tubercules quadrijumeaux et le cortex occipital une impression rétinienne, mais au contraire la fonction entre une ou plusieurs de ces impressions et les sensations kinesthésiques. Ce changement de signification des fibres doit être encore plus compliqué pour les systèmes de conduction de la sensibilité de la peau et des muscles. Nous n’avons pas encore la moindre idée sur les éléments qui interviennent ici pour former le nouveau contenu de l’excitation relayée.

Le corps n’est plus reproduit topiquement dans le cortex

Nous pouvons seulement en conclure que les fibres, arrivant au cortex après être passées par les substances grises, conservent encore une relation avec la périphérie du corps, mais ne sont plus capables d’en donner une image topographiquement semblable. Elles contiennent la périphérie du corps comme un poème contient l’alphabet – pour emprunter un exemple au sujet qui nous occupe ici – dans un réaménagement qui sert d’autres buts, où les divers éléments topiques peuvent être associés de façon multiple, l’un d’eux pouvant y être représenté plusieurs fois, alors qu’un autre pas du tout. Si l’on pouvait suivre en détail ce réaménagement qui s’effectue de la projection spinale au cortex cérébral, on découvrirait probablement qu’il repose sur un principe purement fonctionnel et que des facteurs topiques ne sont conservés que pour autant qu’ils concordent avec les exigences de la fonction. Puisque rien ne prouve que ce réaménagement est de nouveau rétrograde dans le cortex, afin de donner une projection topographique complète, nous pouvons présumer que la périphérie du corps n’est absolument plus contenue dans les parties supérieures du cerveau, tout comme dans le cortex, de façon topique, mais qu’elle l’est uniquement de façon fonctionnelle. Il est vrai que l’expérimentation faite sur des animaux masque ce fait, car elle ne peut donner rien d’autre qu’une relation topique. Cependant, je crois que celui, qui recherche sérieusement dans le cortex un centre du muscle extenseur pollucis longus du muscle oculaire droit interne ou de la sensibilité d’une aire déterminée de la peau, méconnaît la fonction de cette partie du cerveau comme aussi la complexité des conditions que suppose cette fonction51.

La localisation des éléments psychiques ne repose que sur une confusion du psychique et du physique

Revenons, après cette digression, à la conception de l’aphasie et rappelons-nous qu’avait été conçue l’hypothèse sur la base de la doctrine de Meynert, que l’appareil du langage consistait en centres corticaux distincts, dont les cellules contiennent les représentations de mot, que ces centres étaient séparés par des régions corticales sans fonction et étaient reliés par des fibres blanches (faisceaux d’association). On peut se demander si une telle hypothèse, qui relègue les représentations dans les cellules, est correcte et admissible. Je crois qu’elle ne l’est pas.

Certes, en regard d’une médecine d’époque qui avait la tendance de localiser toutes les facultés mentales, telles que délimitées par la terminologie psychologique, dans des régions déterminées du cerveau, Wernicke parut réaliser un progrès immense lorsqu’il déclara que l’on ne pouvait localiser que les éléments psychiques les plus simples, les représentations sensorielles prises une à une, et cela dans la terminaison centrale du nerf périphérique qui avait reçu l’impression. Mais, au fond, ne commet-on pas la même erreur de principe, que l’on tente de localiser un concept compliqué, une activité mentale complète, ou seulement un élément psychique ? Est-il justifié d’immerger une fibre nerveuse qui, sur toute la longueur de son parcours, n’est soumise qu’à une configuration physiologique et à des modifications physiologiques, avec sa terminaison dans le psychique et d’équiper cette terminaison d’une représentation ou d’une image mnésique ? Si l’on admet que « volonté », « intelligence » ne sont que des termes techniques de la psychologie qui correspondent dans le monde de la physiologie à des rapports très compliqués, sait-on alors avec plus de certitude de la « simple représentation sensorielle » qu’elle est autre chose qu’un tel mot technique ?

La chaîne des processus physiologiques dans le système nerveux ne se trouve probablement pas dans un rapport de causalité avec les processus psychiques. Les processus physiologiques ne s’interrompent pas dès qu’ont commencé les processus psychiques. Au contraire, la chaîne physiologique se poursuit, si ce n’est qu’à partir d’un certain moment un phénomène psychique correspond à un ou plusieurs de ses chaînons. Le processus psychique est ainsi parallèle au processus physiologique (« a dépendent concomitant »).

Je sais bien que je ne peux prétendre que les personnes dont je combats ici les vues auraient entrepris sans réflexion ce saut et ce changement de mode d’approche scientifique. Visiblement ne songeaient-elles à rien d’autre qu’au fait que la modification – relevant de la physiologie – et de la fibre nerveuse par l’excitation sensorielle provoque dans la cellule nerveuse centrale une autre modification, qui devient alors le corrélat physiologique de la « représentation ». Et comme ils en savent bien plus long sur la représentation que sur les modifications physiologiques, inconnues et non encore caractérisées, ils se servent de l’expression elliptique : dans la cellule nerveuse serait localisée une représentation. Seulement ce remplacement amène aussi une confusion entre deux choses, qui entre elles ne réclament aucune similitude. En psychologie, la simple représentation est pour nous quelque chose d’élémentaire, que nous pouvons distinguer nettement de ses combinaisons avec d’autres représentations. De là, nous arrivons à supposer que son corrélat physiologique, à savoir la modification qui provient de l’excitation de la fibre nerveuse se terminant dans le centre, est également quelque chose de simple qui peut être localisé en un point. Une telle transposition est évidemment tout à fait injustifiée. Les propriétés de cette modification doivent être définies pour elles-mêmes et indépendamment de son corrélat psychologique52.

Impossibilité de séparer représentation et association

Quel est dès lors le corrélat physiologique de la représentation simple ou qui réapparaît pour elle-même ? Visiblement pas quelque chose qui est au repos, mais plutôt quelque chose de la nature d’un processus. Ce processus n’est pas incompatible avec la localisation. Il part d’un endroit particulier du cortex, et s’étend de là sur tout le reste du cortex cérébral ou bien le long de voies particulières. Lorsqu’il a eu cours, il laisse derrière lui dans le cortex qui en est affecté une modification, la possibilité du souvenir. Il est tout à fait douteux que quelque chose de psychique corresponde pareillement à cette modification. Notre conscience ne présente rien de semblable qui, du côté psychique, justifierait le nom d’« image mnésique latente ». Cependant, aussi souvent qu’est stimulé le même état du cortex, renaît à nouveau le psychique sous la forme d’une image mnésique. Il est vrai que nous n’avons pas la moindre idée de la façon dont la substance animale parvient à passer par tant de modifications et à les distinguer. Mais qu’elle en soit capable, c’est ce que montre l’exemple des spermatozoïdes, dans lesquels se trouvent prêtes à se développer de telles modifications dans la plus grande diversité et dans toutes leurs particularités.

À présent, est-il possible de distinguer, dans le corrélat physiologique de la sensation, la part de la « sensation » de celle de l'« association » ? Manifestement non. « Sensation » et « association » sont deux noms, sous lesquels nous rangeons des aspects différents d’un même processus. Mais nous savons que ces deux noms sont abstraits d’un processus homogène et indivisible. Nous ne pouvons avoir aucune sensation, sans l’associer aussitôt. Si conceptuellement nous pouvons les distinguer aussi nettement, elles dépendent en réalité d’un processus unique qui, débutant en un endroit du cortex, se propage sur l’entièreté de celui-ci. La localisation du corrélat physiologique est donc la même pour la représentation et pour l’association, et comme la localisation d’une représentation ne signifie rien d’autre que la localisation de son corrélat, nous devons refuser de transférer la représentation en un point du cortex, l’association en un autre. Au contraire l’une et l’autre partent d’un point et ne se trouvent en repos en aucun point.

Les faisceaux d’association se trouvent dans le cortex lui-même

En refusant ainsi une localisation séparée pour la représentation et pour l’association des représentations, nous perdons un des motifs principaux de distinguer centres et voies de conduction du langage. Il faut supposer des processus fonctionnels semblables en chaque endroit du cortex qui sert à la fonction du langage, et nous n’avons plus besoin d’invoquer des faisceaux de fibres blanches, par lesquels serait transportée l’association de représentations situées dans le cortex. Nous possédons d’ailleurs une autopsie qui nous démontre que l’association des représentations s’effectue par des voies situées dans le cortex lui-même. Je me réfère de nouveau au cas de Heubner dont nous avons déjà tiré une leçon très importante (cf. p. 10).

Le malade de Heubner présentait cette forme de trouble du langage que Lichtheim désigne du nom d’aphasie sensorielle transcorticale et qu’il attribue à une rupture des voies menant du centre sensoriel du langage aux associations de concepts. On se serait donc attendu, d’après la théorie des troubles du langage dont il est ici question, à une lésion de la substance blanche en dessous du centre sensoriel. Au lieu de cela on trouva un ramollissement cortical superficiel qui isolait le centre sensoriel, intact par ailleurs et fonctionnant normalement, de la plupart de ses liaisons corticales hors de la région du langage elle-même. Heubner ne manqua pas d’accentuer l’importance de cette découverte, et Pick53 en tira la même conclusion que nous : les voies d’association du langage paraissent courir à travers le cortex lui-même. Nous n’avons, du reste, pas besoin de contester l’idée que des faisceaux d’association, passant en dessous du cortex, peuvent contribuer à la même fonction.

L’hypothèse des trous sans fonction

Notre représentation de l’appareil du langage subira une transformation radicale si nous prenons encore en considération la troisième proposition de la doctrine de Meynert-Wernicke, selon laquelle les centres du langage qui fonctionnent sont séparés par des « trous sans fonction ». Il semble à première vue qu’on ne puisse mettre en doute une telle proposition en tant que résultat immédiat de l’anatomie pathologique. Mais si on examine la manière dont, à l’aide de la mise en valeur d’autopsie, on a reconstitué les centres distincts, on s’aperçoit que l’anatomie pathologique est incapable de résoudre cette question. Jetons, par exemple, un coup d’œil sur le tableau où Naunyn fait le relevé de l’extension de la lésion dans 71 cas de troubles du langage. Les régions où les lésions sont superposées de façon la plus serrée sont considérées comme les centres du langage. Ce sont, par définition, les régions dont la conservation est indispensable à l’exercice de la fonction du langage. Il peut y avoir cependant, en outre d’autres régions du cortex qui servent également à la fonction du langage, mais dont la destruction est mieux supportée par la fonction du langage. Si de telles régions corticales existent, nous ne pouvons pas les découvrir par l’étude du tableau de Naunyn. Il se peut que le trouble du langage par lésion située en d’autres endroits ne provienne que de l’action exercée à distance par de telles lésions sur les centres du langage. Cependant il est également possible que dans le tableau les endroits plus rarement occupés soient également des centres du langage, mais des centres qui ne sont pas indispensables ou constants.

Consacrons-nous donc plutôt à la question : quelle est la fonction que les auteurs attribuent à la région corticale sans fonction située entre et à côté des centres du langage.

Meynert s’exprime sans détour sur ce point précis (Psychiatrie, p. 140) :

« Il s’ensuit naturellement qu’au cours du processus physiologique de l’occupation du cortex par des images mnésiques, une extension croissante de l’investissement des cellules corticales ait lieu, dont dépend le développement ultérieur de la sphère des intérêts de l’enfant par la multiplication des images mnésiques. Il est fort probable qu’à la mémoire, comme fondement de toutes les opérations intellectuelles, soit apposée une limite de réceptivité par les cellules du cortex. » On peut certainement interpréter cette dernière phrase en affirmant que non seulement le développement durant l’enfance, mais aussi l’acquisition des connaissances plus tardives (par exemple l’étude d’une nouvelle langue) dépendent de l’occupation d’un terrain cortical qui n’a pas été investi jusqu’alors, un peu comme une ville qui s’agrandit, en colonisant les zones situées en dehors de ces murs d’enceinte.

Le rôle des « trous sans fonction »

Dans une remarque antérieure, Meynert avait attribué aux régions avoisinantes des centres, mais non encore investies, la fonction de reprendre à leur compte les fonctions de ces centres lorsqu’ils avaient été détruits expérimentalement ou d’une autre façon. Cette idée s’appuyait sur des expériences de Munk, chercheur dont les présupposés s’enracinent parfaitement dans la doctrine de Meynert. Ainsi avons-nous donc vu dans quelle intention l’hypothèse avait été faite des « trous sans fonction » dans le cortex, et nous pouvons passer dès lors à l’examen de son utilité pour la compréhension des troubles du langage.

Association et superassociation

Nous trouvons précisément que c’est exactement le contraire qui a lieu de ce à quoi nous pouvions nous attendre sur la base de cette hypothèse. La fonction du langage présente les exemples les plus parfaits d’acquisitions nouvelles. Déjà l’apprentissage de la lecture et de l’écriture en est une, comparée à l’activité primaire du langage, et cette nouvelle acquisition est endommagée, en effet, par des localisations nouvelles de lésions, car elle fait intervenir de nouveaux éléments sensibles (optiques et cheiro-moteurs). Toutes les autres acquisitions nouvelles de la fonction du langage – comme apprendre à comprendre et à parler plusieurs langues étrangères, s’assimiler les alphabets grec et hébreu en plus de celui qu’on a étudié tout d’abord, pratiquer à côté de l’écriture cursive la sténographie et d’autres écritures – toutes ces opérations donc (et les images mnésiques qui y sont mises en œuvre peuvent très souvent dépasser en nombre celles du langage primitif), sont visiblement localisées aux mêmes endroits que ceux que nous connaissons comme centres du premier langage appris. En effet, il n’arrive jamais qu’une lésion organique provoque un trouble dans la langue maternelle et auquel échapperait une langue apprise ultérieurement. Si chez un Allemand qui comprend aussi le français, les sons verbaux français étaient localisés, en un autre endroit que les sons verbaux allemands, il faudrait qu’il arrive un jour que, par suite d’un foyer de ramollissement, l’Allemand ne comprenne plus l’allemand mais bien encore le français. Mais c’est toujours le contraire qui se passe, et cela pour toutes les fonctions du langage. Lorsque je passe en revue les cas en question (trop peu nombreux malheureusement, eu égard à leur intérêt), je ne trouve que deux éléments déterminant les caractères des troubles du langage chez un polyglotte : 1) L’influence de l’ancienneté de l’acquisition ; 2) Celle de l’exercice. En général, ces deux facteurs travaillent dans la même direction. Là où ils s’opposent, l’aptitude acquise plus tôt peut survivre d’une façon remarquable, même à celle qui a été mieux exercée, mais jamais on n’a trouvé un rapport qui soit expliqué par une localisation divergente, et non par les deux facteurs fonctionnels mentionnés. Il est ainsi manifeste que les associations de langage, avec lesquelles travaille notre opération du langage, sont capables d’une superassociation, dont nous apercevons clairement le cours aussi longtemps que nous n’effectuons qu’avec difficulté les nouvelles associations et que ce qui a été superassocié sera endommagé plus tôt que ce qui a été associé primairement, en quelqu’endroit que soit située la lésion.

Reste du langage et « derniers mots »

À quel point une modification, qui a eu lieu de façon exceptionnelle mais intensive, peut survivre au dommage – ce qui est en opposition radicale avec tous les points de vue de la localisation des représentations – aucun exemple ne le montre avec plus de force que celui-ci que j’emprunte à Hughlings Jackson. Ce chercheur, dont j’ai repris les conceptions dans presque toutes les remarques précédentes pour combattre avec leur aide la théorie localisatrice des troubles du langage, discute le cas non point rare de malades atteints d’aphasie motrice, ayant, outre le « oui » et le « non », à leur disposition un autre reste du langage, qui habituellement correspondait à une opération complexe de langage. Ce reste de langage consiste souvent en un juron énergique (sacré nom de dieu, Goddam, etc.) et Hughlings Jackson souligne qu’un tel mot appartient, aussi en cas de bonne santé, au langage émotionnel et non au langage intellectuel. Dans d’autres cas, ce reste de langage n’est pas un juron, mais un mot ou une expression à signification précise. Et l’on peut s’étonner à bon droit que ce soit précisément ces cellules ou ces images mnésiques là qui aient échappé à la destruction générale. Cependant, nous pouvons donner de la plupart de ces cas une interprétation très plausible. Par exemple, un homme qui ne pouvait dire que I want protection (« À l’aide, au secours ») était devenu aphasique après une bagarre, au cours de laquelle il s’était effondré sans conscience, après avoir reçu un coup sur la tête. Un autre présentait ce reste de langage assez curieux List complete. C’était un copiste qui était tombé malade après avoir complété un catalogue fort péniblement. De tels exemples nous suggèrent l’idée que ces restes de langage sont les derniers mots que l’appareil du langage a formés avant d’être atteint de la maladie, et peut-être déjà en pressentant celle-ci. Je serais enclin à expliquer la persistance de cette dernière modification par son intensité, lorsqu’elle survient au moment d’une grande excitation intérieure. Je me rappelle que par deux fois je me suis vu en danger de mort, dont la perception chaque fois se produisit de façon tout à fait soudaine. Dans les deux cas, j’ai pensé : « Cette fois, c’en est fait de moi », et pendant que je continuais à parler ainsi intérieurement, uniquement avec des images sonores tout à fait indistinctes et des mouvements de lèvres à peine perceptibles, j’entendis ces mots en plein danger, comme si on me les criait dans l’oreille, et je les voyais en même temps comme imprimés sur une feuille voltigeant dans l’air.

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L’aire du langage est une région corticale continue

Nous avons donc rejeté les hypothèses selon lesquelles l’appareil du langage est constitué de centres distincts, séparés par des régions corticales sans fonction, ensuite les hypothèses selon lesquelles les représentations (images mnésiques) qui servent au langage se trouvent emmagasinées dans des endroits déterminés du cortex que l’on appelle des centres, tandis que l’association de ces représentations est assurée exclusivement par des faisceaux de fibres blanches sous-corticales. Il ne nous reste donc plus qu’à exposer la conception selon laquelle la région corticale du langage est une aire continue du cortex, à l’intérieur de laquelle s’effectuent, avec une complexité défiant la compréhension, les associations et les transmissions sur lesquelles reposent les fonctions du langage.

Les centres sont les coins du champ du langage

Mais comment allons-nous expliquer sur la base d’une telle hypothèse l’existence des centres du langage que nous a révélée la pathologie, surtout les aires de Broca et de Wernicke. Un coup d’œil sur la surface convexe d’un hémisphère gauche peut nous fournir l’explication. Les dits centres du langage témoignent notamment de situations qui méritent d’être interprétées et qui peuvent l’être à partir de nos conceptions. Ils sont situés fort loin les uns des autres, et, si nous suivons Naunyn, dans la partie postérieure de la première circonvolution temporale, dans la partie postérieure de la troisième circonvolution frontale, dans la partie inférieure du lobe pariétal où le gyrus angulaire émerge dans le lobe occipital. On ne peut pas encore situer au juste un quatrième centre pour les mouvements de l’écriture (partie postérieure du gyrus frontal médian ?). De plus, ces centres sont situés de telle façon qu’il y a entre eux une vaste région corticale (l’insula et les parties de circonvolution qui la recouvrent), dont une lésion est probablement toujours liée à un trouble du langage. Bien que l’examen des lésions trouvées en cas d’aphasie n’ait pas réussi à délimiter suffisamment l’extension de ces centres, on peut dire cependant qu’il forment les régions les plus extrêmes de l’aire du langage, telle que nous la supposons et qu’un trouble du langage surviendra au-dedans de ces centres (vers le centre de l’arc de l’hémisphère), tandis que survenant à l’extérieur de leurs parties corticales, il lui faut attribuer une autre signification. Si les « centres » nous apparaissent donc comme les coins de champ du langage, il nous faut examiner maintenant à quelles autres régions extérieures ils sont contigus. L’aire de Broca se trouve dans le voisinage le plus proche des centres moteurs pour les nerfs du bulbe. L’aire de Wernicke se trouve dans une région qui contient la terminaison du nerf acoustique, dont l’endroit exact ne nous est pas connu. Et le centre visuel est contigu aux parties du lobe occipital, où nous recherchons la terminaison du nerf optique. Une telle disposition, sans signification pour la théorie des centres, s’explique pour nous de la façon suivante :

La région associative du langage, dans laquelle pénètrent des éléments optiques, acoustiques (ou kinesthésiques), s’étend précisément pour cela entre les aires corticales de ces nerfs sensoriels et les aires corticales motrices concernées. Si dans cette aire, associative, nous imaginons maintenant une lésion qui peut être déplacée, elle aura un effet d’autant plus grand (à étendue égale) qu’elle se rapproche d’une de ces aires corticales, c’est-à-dire qu’elle est plus proche de la périphérie de l’aire du langage. Si elle touche directement une de ces aires corticales, elle coupera l’aire associative du langage d’une de ses afférences, le mécanisme du langage sera privé de l’élément optique, acoustique, etc., puisque chaque impulsion associative de cette nature sort de l’aire corticale correspondante. Si l’on déplace la lésion plus à l’intérieur du champ associatif, son effet en sera plus indistinct. En aucun cas, elle ne pourra détruire toutes les possibilités d’association d’une même nature. De cette façon, les parties de l’aire du langage, contiguës aux aires corticales des nerfs crâniens optiques, acoustiques et moteurs, acquièrent l’importance qu’a montrée la pathologie et qui a conduit à les présenter comme centres du langage. Cependant, cette importance ne vaut que pour la pathologie et non pour la physiologie de l’appareil du langage, car on ne peut soutenir que ces centres soient le siège de processus différents et plus importants que ceux qui ont lieu dans les parties de l’aire du langage dont les lésions sont mieux supportées. Cette conception résulte directement du refus de séparer le processus de la représentation de celui de l’association et de localiser ces deux processus en deux endroits différents.

Les centres n’ont qu’une importance anatomo-pathologique

Wernicke s’est quelque peu rapproché de ces vues, lorsque dans ses derniers propos sur ce thème il mit en doute le droit de supposer pour la lecture un centre particulier à l’intérieur de la terminaison corticale du nerf optique, pour l’écriture un centre à l’intérieur de la soi-disant région motrice du bras (l.c., p. 477). Mais ces scrupules ne sont pas de nature fondamentale, car ils n’aboutissent qu’à une modification purement anatomique : les images mnésiques optiques et cheiro-motrices, importantes pour le langage, se trouvent dispersées parmi d’autres de même nature. Par contre, Heubner, en discutant le cas qu’il communiqua, fut forcé de se poser une question analogue à celle que nous traitons à propos du langage : « Peut-être bien qu’il n’existe pas du tout des aires corticales pour la cécité, la surdité et la paralysie mentale ? Est-ce que le symptôme de ces états ne proviendrait pas plutôt du fait que les aires corticales, servant directement les fonctions nommées, seraient isolées du reste du cortex par des foyers voisins de ramollissement ? »

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Conséquences du développement unilatéral du champ du langage

Nous devons encore examiner deux réserves qui pourraient être faites quant à la valeur de notre conception des centres.

1. Si la destruction de la partie de l’aire du langage qui touche directement à une région corticale (du nerf optique, acoustique, de la main, de la langue, etc.), a sur la fonction du langage les effets que nous avons décrits, uniquement parce qu’elle est interrompue ainsi que la liaison avec les impulsions associatives optiques, auditives et autres, la destruction de ces régions corticales elles-mêmes devrait alors avoir la même conséquence pour le langage. Mais ceci serait en contradiction directe avec nos expériences qui nous ont prouvé que de telles lésions provoquaient des symptômes locaux sans trouble du langage. Cette première objection est facilement réfutée, si l’on se rend compte que toutes les autres aires corticales sont présentes sous forme bilatérale, alors que l’aire d’association du langage n’est organisée qu’en un seul hémisphère. La destruction d’une des aires corticales optiques par exemple n’empêchera pas l’utilisation des excitations visuelles pour le langage (la lecture), parce que l’aire du langage conserve sa liaison établie (assurée cette fois par des fibres blanches croisées) avec l’aire optique de l’autre côté. Mais si la lésion s’approche de la limite de l’aire optique, alors il se produit de l’alexie, car ainsi la liaison peut être rompue non seulement avec l’aire optique équilatérale, mais aussi avec l’aire optique croisée. Nous devons donc ajouter l’hypothèse que l’apparence de centres est en outre créée par le fait que les liaisons croisées, venant des aires corticales de l’autre hémisphère, arrivent aux mêmes endroits, c’est-à-dire à la périphérie de l’aire du langage, où s’effectue la liaison avec l’aire corticale équilatérale. Ceci est plausible puisque le dédoublement des impulsions optiques, auditives et autres n’a aucune signification physiologique pour l’opération de l’association du langage.

Par ailleurs, qu’il y ait de telles liaisons entre la région du langage et les aires corticales des deux côtés n’est pas une hypothèse nouvelle, mais empruntée à la théorie des centres. Au reste, les conditions anatomiques de cette association croisée ne sont pas encore connues avec certitude, et elles pourraient, quand elles le seront, expliquer bien des particularités de la situation et de l’extension des centres apparents, ainsi que de nombreuses caractéristiques individuelles des troubles du langage.

Le champ du langage n’a pas de voies afférentes particulières

2. On pourrait se demander quel intérêt cela peut-il avoir de contester l’existence de centres particuliers pour la faculté de parler, alors qu’on se voit quand même forcé de parler d’aires corticales, donc de centres du nerf optique, du nerf auditif et des organes moteurs du langage ? À cela on peut répliquer qu’il faudrait répéter des considérations semblables pour les autres dits centres moteurs et sensoriels du cortex, mais qu’on ne peut contester l’existence d’aires corticales, même mieux délimitées, pour les autres fonctions, parce que celles-ci peuvent être caractérisées par le fait anatomique de la terminaison du nerf sensoriel ou de la partie correspondante du faisceau pyramidal dans des régions déterminées du cortex. L’aire d’association du langage par contre n’entretient pas ces relations directes avec la périphérie du corps. Elle n’a certainement pas de « voies de projection » sensibles propres, et très probablement pas de « voies de projection » motrices particulières54.

 


41 Meynert, Psychiatrie. Erste Hälfte, 1884, p. 140.

42 Cf. Meynert, Der Bau der Grosshimrinde, etc., Vierteljahrschrift für Psychiatrie, I, 1867.

43 Ibid., et Psychiatrie, p. 127.

44 Meynert, Studien über die Bedeutung des zweifachen Rückenmarks-ursprunges aus dem Gehim, Wiener akad. Sitzgsb., LX, Bd. II, 1869.

45 Meynert, Bau der Grosshirnrinde, l.c., p. 83.

46 Meynert, Rückenmarksursprung, l.c., p. 488.

47 Wernicke, Lehrbuch der Geisteskrankheiten, 1880 bis 1883, I Bd.

48 Flechsig, Plan des menschlichen Gehirhs, 1883.

49 Cf. les recherches d’Edinger et de Bechterew et les nôtres sur le parcours du cordon postérieur et du nerf acoustique.

50 Cf. Darkschewitsch, Ueber die sogenannten primären Opticuscentrer und ihre Beziehung zur Grosshimrinde, Arch. f. Anat. u. Phys., 1886.

51 Je veux simplement indiquer que cette conception de la représentation du corps dans le cortex cérébral met à l’épreuve la doctrine dans le lobe occipital et qu’elle devrait être infirmée ou confirmée par une étude des hémianopsies corticales.

52 Huglings Jackson nous a mis en garde, de la façon la plus rigoureuse, contre une telle confusion du physique et du psychique dans le processus du langage : « In ail our studies of diseases of the nervous system, we must be on our guard against the fallacy, that what are physical states in lower centres fine away into psychical states in higher centres ; that for example, vibrations of sensory nerves become sensations, or that somehow or another an idea produces a movement », Brain, I, p. 306.

53 Pick, Ueber die sogenannte Re-Evolution (Huglings Jackson) nach epileptischen Anfällen nebst Bemerkungen über transitorische Worttaubheit, Arch. f. Psych., XXII, 1891.

54 J’avais déjà communiqué la majeure partie de cette étude en 1886 dans une conférence donnée au « Club viennois de Physiologie ». Cependant, conformément aux statuts de ce groupe, les discussions que l’on y tient n’accordent aucun droit de priorité. En 1887, Nothnagel et Naunyn présentèrent au Congrès de Médecine interne de Wiesbaden un rapport qui allait devenir célèbre : « Sur la localisation des maladies cérébrales. » Il coïncide en plusieurs points importants avec le contenu du présent écrit. L’exposé de Nothnagel sur la conception des centres corticaux, ainsi que les remarques de Naunyn à propos des relations topographiques des centres du langage donneront probablement à plus d’un lecteur l’impression que mon étude doit être rapportée à l’influence du rapport si important de ces deux chercheurs. Il n’en est rien pourtant. Mon inspiration à l’origine de cet ouvrage résulte plutôt des travaux publiés dans les Pflügers Archiv, par Exner, conjointement avec mon ami défunt Josef Paneth.