Chapitre I. La littérature scientifique concernant les problèmes du rêve

Avant-Propos

Je me propose de montrer dans les pages qui suivent qu’il existe une technique psychologique qui permet d’interpréter les rêves : si on applique cette technique, tout rêve apparaît comme une production psychique qui a une signification et qu’on peut insérer parfaitement dans la suite des activités mentales de la veille. Je veux, de plus, essayer d’expliquer les processus qui donnent au rêve son aspect étrange, méconnaissable, et d’en tirer une conclusion sur la nature des forces psychiques dont la fusion ou le heurt produisent le rêve. Je limiterai là mon exposé : il aura atteint le point où le problème du rêve aboutit à des problèmes plus vastes pour la solution desquels il faut mettre en œuvre d’autres matériaux.

Je commence par un exposé historique, parce que j’aurai peu d’occasions d’y revenir dans le corps de l’ouvrage. La conception scientifique du rêve s’est, en effet, peu développée, en dépit d’efforts plusieurs fois millénaires ; le fait est si universellement admis par les auteurs qu’il semble inutile d’en apporter ici les preuves. Les travaux dont on trouvera la liste à la fin de ce livre contiennent nombre de remarques suggestives et une documentation très intéressante, mais rien ou fort peu de chose sur l’essence même du rêve, rien qui éclaire ses énigmes. Bien entendu les notions du public cultivé sont plus pauvres encore.

J’écarte bien à regret, car c’est un sujet plein d’intérêt, de cet exposé l’examen des idées sur le rêve à l’origine de l’humanité, chez les peuples primitifs, et l’étude de l’influence que ces idées ont pu avoir sur leurs conceptions du monde et de l’âme. Pour cette question, je renvoie le lecteur aux ouvrages classiques de Sir J. Lubbock, H. Spencer, E. B. Tylor, etc., et j’ajoute que sa véritable portée ne nous apparaîtra nettement que quand nous aurons compris le problème de l’interprétation du rêve, tel qu’il va se présenter à nous.

On trouve l’écho de ces croyances primitives chez les peuples de l’Antiquité classique2. Ces peuples attribuaient aux rêves une importance considérable ; ils croyaient que les rêves les mettaient en rapport avec le monde des êtres surhumains et qu’ils leur apportaient des révélations venant des dieux et des démons. De plus, ils étaient persuadés que les rêves étaient envoyés à dessein au rêveur ; ils lui annonçaient le plus souvent l’avenir. Ces croyances n’ont pas abouti, il est vrai, à une doctrine : l’extraordinaire variété du contenu des rêves et des impressions qu’ils laissaient rendait difficile la formation d’une conception homogène et entraînait des distinctions et des catégories multiples d’après la valeur des rêves et la confiance qu’ils inspiraient. Il va de soi que l’opinion que les philosophes anciens se faisaient du rêve n’était pas indépendante de la place qu’ils donnaient dans leur système à la mantique en général.

Dans les deux écrits qu’il lui a consacrés, Aristote considère déjà le rêve comme un objet d’investigation psychologique. Le rêve n’est pas envoyé par les dieux, il est d’essence non divine, mais démoniaque, puisque la nature elle-même est démoniaque et non divine. En d’autres termes, le rêve n’est point une révélation surnaturelle, mais il est conforme aux lois de l’esprit humain, lui-même parent de la divinité. Le rêve est défini : l’activité de l’âme de l’homme endormi en tant que tel.

Aristote connaît quelques-uns des caractères de la vie du rêve, par exemple le fait que le rêve amplifie de menues stimulations nerveuses survenues pendant le sommeil (« on croit traverser du feu et avoir très chaud, alors que tel ou tel membre subit seulement un échauffement très léger »). Il en conclut que les rêves peuvent révéler au médecin les premiers signes d’un changement dans l’état du corps, imperceptibles pendant la veille3.

Ainsi qu’on vient de le voir, avant Aristote les anciens ne considéraient pas le rêve comme une création de l’esprit du rêveur, mais comme une inspiration divine. Les deux manières de concevoir le rêve que nous allons retrouver sont ainsi apparentes déjà chez eux. Ils distinguaient les rêves véridiques et importants, envoyés au dormeur pour le mettre en garde ou lui annoncer l’avenir, des rêves vains, trompeurs et futiles qui devaient le mener à sa perte.

Gruppe (Griechische Mythologie und Religionsgeschichte, p. 390) nous donne une telle classification des rêves, d’après Macrobe et Artémidore : « On divisait les rêves en deux classes. L’une passait pour avoir son origine dans le présent (ou le passé) et ne rien révéler de l’avenir ; elle comprenait les ένύπνια (insomnia), qui rendent immédiatement la représentation ou son contraire, par exemple la faim ou son assouvissement, et les φανταʹσματα, qui amplifient de manière fantastique la représentation donnée, comme par exemple l’incube Ephialtes. Par contre, l’autre classe de rêves passait pour déterminer l’avenir ; y appartenaient : 1° la prophétie directe reçue en songe (ΧρηματισμόϚ, oraculum) ; 2° la prédiction d’un événement à venir (δραμα, Visio) ; 3° le rêve symbolique nécessitant une explication (δνειροϚ, somnium). » Cette théorie a régné pendant de longs siècles.

Cette diversité d’appréciation posait le problème de l’interprétation des rêves.

On attendait des rêves en général des indications importantes, mais on ne pouvait comprendre directement tous les rêves, ni savoir si tel rêve incompréhensible n’était pas significatif ; c’est pourquoi on s’efforça de remplacer le contenu incompréhensible du rêve par un autre facile à reconnaître et plein de signification. Vers la fin de l’Antiquité, la plus haute autorité en matière d’interprétation des songes était Artémidore de Daldis, dont l’œuvre très détaillée peut nous dédommager de la perte des ouvrages de contenu analogue4.

La conception préscientifique du rêve des anciens était en pleine harmonie avec leur philosophie générale, qui projetait dans le monde extérieur ce qui n’avait de réalité que dans la vie de l’esprit. De plus, elle rendait compte de l’impression essentielle que nous donnent au matin les souvenirs demeurés du rêve, car dans ces souvenirs le rêve s’oppose au contenu de notre conscience comme quelque chose d’étranger et qui provient d’un autre monde.

Il serait d’ailleurs faux de croire que, de nos jours, la doctrine de l’origine surnaturelle des rêves manque de partisans. En dehors même des écrivains religieux et mystiques – qui ont grandement raison de garder, aussi longtemps que les explications des sciences naturelles ne les en chassent pas, les restes du domaine, jadis si étendu, du surnaturel –, on rencontre des hommes sagaces et hostiles à toute pensée aventureuse qui s’efforcent d’étayer leur foi en l’existence et en l’action de forces spirituelles surhumaines précisément sur le caractère inexplicable des visions des rêves (Haffner). Le prix que maintes écoles philosophiques (les disciples de Schelling, par exemple) attachent à la vie du rêve est un écho très clair de l’origine divine incontestée du rêve dans l’Antiquité. Sur la puissance divinatoire et prophétique du rêve, la discussion n’est pas close non plus. Si forte que soit, chez tous ceux qui ont des habitudes de pensée scientifique, la tendance à repousser ces sortes d’allégations, il faut convenir que les essais d’explication psychologique ne rendent pas compte de tous les faits accumulés.

Il est difficile de faire l’historique de notre connaissance scientifique du problème du rêve. Si, en effet, elle a pu aboutir à des études de détail intéressantes, on ne constate point de progrès d’ensemble. On n’est pas parvenu à construire une assise de résultats assurés sur lesquels les chercheurs suivants auraient continué à bâtir. Chaque nouvel auteur recommence l’étude des mêmes questions. Si je voulais m’en tenir à la succession des auteurs et dire quels points de vue chacun a développés, il me faudrait renoncer à donner une vue d’ensemble de la connaissance actuelle du problème du rêve. C’est pourquoi je préfère m’attacher aux idées directrices ; je dirai, à propos de chaque question, quels éléments les travaux antérieurs ont préparés pour sa solution. Il n’est pas facile de dominer entièrement une bibliographie aussi dispersée et qui s’étend sur tant de domaines frontières ; je prie donc mes lecteurs de se tenir pour satisfaits si je n’ai oublié dans mon exposé aucun fait fondamental ni aucun point de vue essentiel.

Jusqu’à ces temps derniers, la plupart des auteurs étudiaient ensemble le sommeil, le rêve et les états psychopathologiques analogues au rêve, comme les hallucinations, visions, etc. Les travaux les plus récents montrent, au contraire, une tendance à délimiter le sujet : ils traitent de questions isolées de psychologie du rêve. Je crois voir dans ce fait l’expression de la conviction qu’en matières si obscures la clarté et l’accord ne sauraient être obtenus que par des séries de recherches de détail. Ce que je présente ici est une de ces recherches de détail, de nature spécialement psychologique. J’ai eu peu d’occasions de m’occuper du sommeil, car celui-ci est essentiellement un fait physiologique. Il ne sera donc pas question ici de la bibliographie du sommeil.

L’investigation scientifique dans le domaine du rêve conduit à poser un certain nombre de questions qui se lient en partie les unes aux autres et que nous allons passer en revue.

I. Relations du rêve avec la veille

Le jugement simpliste de l’homme éveillé admet que le rêve – même s’il ne provient pas d’un autre monde – transporte cependant le dormeur dans un monde différent. Le psychophysiologiste Burdach, à qui nous devons une description soigneuse et fine des phénomènes du rêve, a exprimé cette conviction en quelques phrases très remarquées (p. 474) : « … Jamais la vie de la journée ne se répète, avec ses fatigues et ses plaisirs, ses joies et ses peines ; le rôle du rêve est bien plutôt de nous en délivrer. Lors même que notre âme tout entière était pleine d’un objet, que nous étions déchiré par une profonde douleur ou entièrement préoccupé d’une tâche, le rêve nous a donné quelque chose de tout à fait étranger, ou bien il n’a pris dans la réalité que quelques éléments qu’il a fait entrer dans ses combinaisons, ou encore il n’a pris de notre humeur que la tonalité générale et a symbolisé la réalité. » – J. H. Fichte (I, 541) parle dans le même sens de rêves complémentaires et les considère comme un des bienfaits cachés de l’esprit, qui se guérit lui-même. L. Strümpell dit des choses analogues dans son important travail Die Natur und Entstehung der Träume : (p. 16) : « Qui rêve se détourne du monde de la conscience éveillée… » ; (p. 17) : « La mémoire du contenu ordonné et de la conduite normale de la conscience éveillée peut être considérée comme entièrement perdue dans le rêve… » ; (p. 19) : « L’âme est comme absente dans le rêve et entièrement dépourvue des souvenirs du contenu ordinaire et de la conduite de la vie pendant la veille… »

Mais un nombre beaucoup plus considérable d’auteurs ont défendu une conception tout opposée des relations du rêve et de la veille. Ainsi Haffner écrit (p. 19) : « Avant tout, le rêve continue la vie de la veille. Nos rêves se rattachent toujours aux représentations qui peu de temps auparavant étaient dans la conscience. Une observation attentive découvrira presque toujours le fil par lequel le rêve se rattache aux événements du jour précédent. » Weygandt (p. 6) contredit directement l’affirmation de Burdach que nous avons citée plus haut : « On peut souvent observer clairement, et cela dans la grande majorité des rêves, que ceux-ci nous ramènent précisément dans la vie ordinaire au lieu de nous en délivrer. » Maury (Le sommeil et les rêves, p. 56) précise en une de ses brèves formules : « Nous rêvons de ce que nous avons vu, dit, désiré ou fait. » Jessen, dans sa Psychologie, parue en 1855 (p. 530), dit un peu plus explicitement : « Le contenu du rêve est toujours plus ou moins déterminé par la personnalité individuelle, par l’âge, le sexe, la situation, la culture, les habitudes de vie et par les événements et l’expérience de toute la vie. » Le philosophe I. G. E. Maass affirme de la manière la plus nette (Ueber die Leiden schaften, 1805) : « L’expérience confirme notre affirmation que le plus souvent nous rêvons des objets de nos passions les plus ardentes. On voit donc que nos passions doivent influer sur la formation de nos rêves. L’ambitieux rêve des lauriers obtenus (peut-être dans sa seule imagination) ou encore à obtenir, tandis que l’amoureux s’occupe dans ses rêves de l’objet de ses plus chères espérances. Tous les désirs et toutes les aversions sensibles qui sommeillent dans notre cœur peuvent, à condition d’être excités par une cause quelconque, faire naître un rêve des représentations qui leur sont associées, ou mêler ces représentations à un rêve déjà construit » (noté par Winterstein in Zbl. für Psychoanalyse).

Les Anciens pensaient de même. Je cite d’après Radestock (p. 139) : « Xerxès était détourné par ses conseillers de l’expédition contre la Grèce, mais ses rêves l’y incitaient toujours à nouveau. Artaban, le sage interprète des songes, lui dit très justement que les images des songes contenaient le plus souvent les pensées de la veille. » Lucrèce dit dans le De Rerum Natura (IV, v. 962-967) :

« Et quo quisque fere studio devinctus adhaeret,

aut quibus in rebus multum sumus ante morati

atque in ea ratione fuit contenta magis mens,

in somnis eadem plerumque videmur obire ;

causidici causas agere et componere leges,

induperatores pugnare ac proelia obire… »

De même Cicéron (De Divin., II) (comme plus tard Maury) : « Maximeque reliquiae earum rerum moventur in animis et agitantur, de quibus vigilantes aut cogitavimus aut egimus. »

L’opposition entre les deux opinions que nous venons d’indiquer semble irréductible. Ce fait a dû frapper F. W. Hildebrandt, qui écrit (1875, p. 8) : « Les particularités du rêve ne sauraient être exprimées que par une série d’oppositions qui apparemment peuvent devenir des contradictions totales… » « La première de ces oppositions est d’une part l’isolement du rêve, son exclusion entière de la vie réelle et vraie, d’autre part l’empiétement constant de l’un sur l’autre, la constante dépendance entre l’un et l’autre. Le rêve diffère de la réalité vécue pendant la veille, il a une existence entièrement fermée et séparée de la vie réelle par un abîme infranchissable. Il nous détache de la réalité, il efface en nous le souvenir de celle-ci et nous place dans un autre monde, dans une existence toute différente et qui au fond n’a rien à voir avec notre existence réelle… » Hildebrandt montre ensuite comment, lorsque nous nous endormons, tout notre être, avec la forme même de son existence, disparaît « comme dans une trappe invisible ». On fera par exemple la traversée de Sainte-Hélène pour offrir d’excellents vins de la Moselle à Napoléon. On sera très bien reçu par l’ex-empereur et on regrettera presque que le réveil dérange cette intéressante illusion. Comparons maintenant rêve et réalité. On n’a jamais été négociant en vins, on n’a jamais pensé à le devenir, on n’a jamais fait de traversée et Sainte-Hélène ne serait assurément pas le but que l’on choisirait. On n’a aucune sympathie pour Napoléon, mais bien plutôt une haine patriotique. De plus, le rêveur n’était pas encore au monde lors de la mort de Napoléon ; il était donc impossible qu’il fût en relation personnelle avec lui. Ainsi les événements du rêve nous apparaissent comme quelque chose d’étranger, intercalé entre deux fragments de vie qui convenaient parfaitement l’un à l’autre et se continuaient.

« Et cependant, continue Hildebrandt, le contraire est tout aussi vrai et juste. La liaison et les rapports les plus intimes vont de front avec cet isolement et cette exclusion. On peut même dire que, quoi que présente le rêve, il prend ses éléments dans la réalité et dans la vie de l’esprit qui se développe à partir de cette réalité… Si singulière que soit son œuvre, il ne peut cependant jamais échapper au monde réel, et ses créations les plus sublimes comme les plus grotesques doivent toujours tirer leurs éléments de ce que le monde sensible offre à nos yeux ou de ce qui s’est trouvé d’une quelconque manière dans la pensée de la veille, en d’autres termes, de ce que nous avons déjà vécu intérieurement ou extérieurement. »

II. Le matériel du rêve. la mémoire dans le rêve

Tout le matériel qui forme le contenu du rêve provient d’une manière quelconque de notre expérience vécue : il est donc reproduit ou remémoré dans le rêve. Cela au moins nous pouvons le tenir pour certain. Mais il ne faut pas croire que la liaison entre le contenu du rêve et la veille apparaisse sans peine comme un fait qui saute aux yeux aussitôt qu’on instaure la comparaison. Il faut au cas contraire la rechercher avec grand soin, et dans nombre de cas elle se dissimule longtemps. Cela parce que dans le rêve notre mémoire présente une série de particularités qui, souvent observées, se sont jusqu’ici dérobées à toute explication. Elles valent la peine d’être examinées.

Tout d’abord, le rêve présente des éléments que nous ne reconnaissons pas pendant la veille comme appartenant à notre savoir et à notre expérience. On se souvient d’avoir rêvé ce dont il s’agit, mais on ne se rappelle pas quand ni comment on l’a vécu. On ne sait donc à quelle source le rêve a puisé et on est tenté de croire à une activité créatrice indépendante, jusqu’à ce qu’un événement nouveau rappelle le souvenir perdu d’un événement ancien, découvrant ainsi l’origine du songe. Il faut convenir alors qu’on a su et qu’on s’est rappelé en rêve quelque chose qui échappait à la mémoire de la veille5.

Delbœuf raconte le fait suivant, pris dans sa propre expérience. Il voyait en rêve la cour de sa maison couverte de neige et y trouvait deux petits lézards, raidis par le froid et ensevelis par la neige, qu’il ramassait, réchauffait et rapportait dans leur petit trou, dans la muraille. Il y mettait de plus quelques feuilles d’une petite fougère qui poussait sur le mur et que les lézards aimaient. En rêve il savait que la plante s’appelait : Asplénium ruta muralis. Le rêve continuait ; après que d’autres événements s’y étaient intercalés, il revenait aux lézards, et Delbœuf voyait avec étonnement deux nouveaux animaux qui s’étaient formés des restes de la fougère. Il tournait ensuite ses yeux vers la campagne et voyait un cinquième, puis un sixième lézard prendre le chemin du trou dans la muraille. Enfin toute la route était couverte par une procession de lézards qui allaient tous dans la même direction, etc.

Delbœuf savait les noms latins de peu de plantes, à l’état de veille il ne connaissait pas l’Asplénium. Il vit, à son grand étonnement, qu’il existait réellement une fougère de ce nom. Le rêve avait un peu transformé sa dénomination exacte, qui était : Asplénium ruta muraria. On ne pouvait imaginer une rencontre fortuite. Delbœuf se demandait donc d’où lui était venu le nom d’Asplénium.

Le rêve avait eu lieu en 1862 ; seize ans plus tard, le philosophe, en visite chez un de ses amis, vit un petit album contenant des feuilles séchées comme on en vend aux étrangers, dans diverses régions de Suisse, pour servir de cadeau-souvenir. Un souvenir lui revint à l’esprit, il ouvrit l’herbier, y trouva l’Asplenium de son rêve et reconnut que lui-même avait écrit le nom latin. Il put rétablir alors la liaison des faits. En 1860 – deux ans avant le rêve des lézards –, une sœur de cet ami, en voyage de noces, avait rendu visite à Delbœuf. Elle avait alors l’album destiné à son frère, et Delbœuf s’était donné la peine d’écrire, sous la dictée d’un botaniste, le nom latin de chacune des plantes sèches.

Grâce au hasard, qui rend cet exemple si intéressant, Delbœuf put retrouver, pour une autre partie du contenu de ce rêve, la source oubliée. En 1877, un vieux volume d’un journal illustré lui étant tombé entre les mains, il y retrouva toute la procession des lézards telle qu’il l’avait rêvée en 1862. Le volume était de 1861, et Delbœuf se rappela qu’il avait été abonné à ce périodique dès son apparition.

Le fait que le rêve dispose de souvenirs inaccessibles à la veille est si remarquable et si important au point de vue théorique que j’y insisterai encore, en rapportant d’autres rêves « hypermnésiques ». Maury raconte que, pendant quelque temps, le mot Mussidan lui revenait souvent à l’esprit dans la journée. Il savait que c’était le nom d’une ville de France, mais rien de plus. Il rêva un jour qu’il s’entretenait avec une certaine personne, qui lui disait venir de Mussidan et qui, sur sa demande, lui dit que Mussidan était un chef-lieu de canton du département de la Dordogne. Réveillé, Maury n’en crut rien, mais un dictionnaire de géographie lui prouva que c’était parfaitement exact. Dans ce cas encore, le rêve était plus savant que la veille, mais on n’a pu retrouver la source oubliée de ce savoir.

Jessen raconte (p. 55) un fait de rêve du temps passé, en tout point semblable. « Il faut classer, entre autres, parmi ceux-là le rêve du vieux Scaliger (Hennings, 1. c., p. 300) qui avait écrit à Vérone un poème à la louange des hommes célèbres. II vit en rêve un homme qui lui dit s’appeler Brugnolus et qui se plaignit d’avoir été oublié. Scaliger, bien qu’il ne se rappelât pas avoir jamais entendu parler de lui, lui consacra des vers, et son fils apprit plus tard tard à Vérone qu’il y avait eu autrefois, dans cette ville même, un célèbre critique du nom de Brugnolus. »

Hervey de Saint-Denis (cit. d’après Vaschide, p. 232) raconte un rêve hypermnésique caractérisé par la particularité suivante : il était suivi d’un second rêve qui complétait la reconnaissance du souvenir non identifié dans le premier : « Je rêve une autre nuit que je vois une jeune femme blonde comme de l’or, causant avec ma sœur et lui montrant un petit ouvrage en tapisserie qu’elle avait fait. En songe, je crois parfaitement la reconnaître ; j’ai même le sentiment de l’avoir rencontrée déjà bien des fois. Cependant, je m’éveille, et ce visage, encore présent à ma pensée, me semble dès lors absolument inconnu. Je me rendors ; la même vision se reproduit. J’ai gardé, tout en rêvant, la conscience des instants du réveil momentané que je viens d’avoir, aussi bien que de cette impression que j’ai ressentie d’avoir eu devant les yeux de mon esprit un visage que je n’avais encore jamais vu. Rendu aux illusions du rêve, je m’en étonne ; je me demande comment j’ai pu manquer à ce point de mémoire, et, mêlant l’incohérence du songe à la vague réminiscence d’une idée que je désire éclaircir, je m’approche de la blonde jeune femme et je lui demande à elle-même si je n’ai pas déjà eu le plaisir de la rencontrer. – Assurément, me répondit-elle, souvenez-vous des bains de mer de Pornic. Ces mots me frappent. Je fus éveillé tout à fait, et je me rappelai alors parfaitement les circonstances dans lesquelles j’avais recueilli, sans m’en douter, ce gracieux cliché souvenir. »

Le même auteur (dans Vaschide, p. 233) raconte le fait suivant : Un musicien de ses amis entendit un jour en rêve une mélodie qui lui parut entièrement nouvelle. Il ne la trouva que plusieurs années après dans une vieille collection de morceaux de musique qu’il ne se rappelle toujours pas avoir eue auparavant entre les mains.

Myers a publié (Proceedings of the Society for psychical Research) toute une collection de rêves hypermnésiques.

Tous ceux qui se sont occupés de la question du rêve savent combien souvent il témoigne de connaissances et de souvenirs que l’on ne croyait pas posséder pendant la veille. Mes travaux psychanalytiques sur des nerveux – dont je parlerai plus tard – me donnent l’occasion, plusieurs fois par semaine, de prouver aux patients, grâce à leurs rêves, qu’il connaissent très bien des citations, des mots obscènes et bien d’autres choses semblables dont ils se servent pendant leurs rêves, bien qu’ils les oublient pendant la veille. Je voudrais communiquer encore un cas, très simple, d’hypermnésie pendant le rêve, parce qu’il est très aisé de retrouver la source d’où découlait la connaissance accessible au rêve seul.

Au cours d’un long rêve, un patient rêva qu’il s’était fait servir dans un café une « Kontuszówka ». Il me demanda, après me l’avoir raconté, ce que cela pouvait bien être. Il n’avait jamais entendu ce nom. Je lui répondis que c’était une eau-de-vie polonaise dont il n’avait assurément pas inventé le nom en rêve : je l’avais vu, en effet, depuis longtemps déjà, sur des affiches. Il ne voulut d’abord pas me croire. Quelques jours après, ayant réalisé son rêve en allant au café, il remarqua ce nom sur une affiche au coin d’une rue où, depuis des mois, il passait au moins deux fois par jour.

J’ai éprouvé moi-même quel rôle considérable joue le hasard dans la découverte de l’origine des divers éléments du rêve. L’image d’un certain clocher d’architecture très simple, et que je ne me rappelais pas avoir vu, m’a poursuivi pendant des années. Je le reconnus brusquement et avec une certitude entière dans une petite station entre Salzbourg et Reichenhall que j’avais traversée pour la première fois en 1886.

Plus tard, comme je m’occupais beaucoup de l’étude du rêve, l’image d’un certain lieu bizarre qui revenait souvent dans mes songes m’était devenue insupportable. Je voyais à ma gauche, placée d’une certaine façon par rapport à moi, une pièce sombre d’où se détachaient plusieurs statues de grès grotesques. Une ombre de souvenir à laquelle je ne voulais pas me fier me faisait croire que c’était l’entrée d’une brasserie, mais je ne pouvais m’expliquer ni le sens de cette image, ni son origine. En 1907, je vins par hasard à Padoue où à mon grand regret je n’étais plus retourné depuis 1895. Ma première visite avait d’ailleurs été incomplète : je n’avais pu voir les fresques de Giotto à la Madonna dell’Arena et j’avais fait demi-tour en apprenant que ce jour-là la petite église était fermée. Lors de ma seconde visite, douze ans plus tard, je voulus reprendre le chemin de la Madonna dell’Arena. Sur la route qui y conduisait, à gauche, à l’endroit sans doute où j’avais dû faire demi-tour en 1885, je découvris l’endroit que j’avais si souvent vu en rêve et ses statues de grès. C’était bien l’entrée du jardin d’un restaurant.

L’enfance est une des sources d’où le rêve tire le plus d’éléments, de ceux notamment que nous ne nous rappelons pas pendant la veille et que nous n’utilisons pas. Je citerai quelques-uns des auteurs qui ont souligné ce fait.

Hildebrandt remarque (p. 23) : « On a déjà convenu expressément que le rêve nous représentait quelquefois fidèlement et avec une exactitude merveilleuse des événements éloignés et que nous avions nous-mêmes oubliés. »

Strümpell dit (p. 40) : « Il est curieux encore de remarquer que le rêve ressuscite dans leur fraîcheur originelle et leur intégrité les images de lieux, d’objets et de personnes ensevelies sous les alluvions les plus profondes que l’écoulement du temps puisse déposer sur les événements de notre prime jeunesse. Il ne s’agit pas seulement d’impressions qui dès leur naissance nous avaient frappé ou s’étaient unies à de fortes valeurs psychiques et qui reviendraient plus tard en rêve comme des souvenirs véritables que la conscience de veille serait heureuse de retrouver. Il y a, dans les profondeurs de notre mémoire de rêve, des images de personnes, de choses, de lieux et d’événements d’autrefois qui nous avaient médiocrement frappé, ou ne possédaient aucune valeur psychique ; ou qui, ayant perdu depuis longtemps l’une et l’autre qualités, nous paraissent totalement étrangères en rêve comme au réveil, jusqu’à ce que nous découvrions leur origine. »

Volkelt note (p. 119) : « La manière dont nos souvenirs d’enfance et de jeunesse rentrent dans nos rêves est particulièrement remarquable. Le rêve nous rappelle inlassablement ce à quoi nous ne pensons plus, ce qui a perdu pour nous toute importance. »

Le rêve disposant de souvenirs d’enfance qui sont pour la plupart hors de la mémoire consciente, nous avons des rêves hypermnésiques fort intéressants dont je voudrais donner quelques exemples :

Maury raconte (le Sommeil, p. 92) que, dans son enfance, il était allé souvent de Meaux, sa ville natale, au village voisin de Trilport où son père dirigeait la construction d’un pont. Une nuit, en rêve, il se retrouve à Trilport, jouant dans les rues. Un homme qui porte une sorte d’uniforme s’approche de lui. Maury lui demande son nom. Il se nomme C…, est gardien du pont. Réveillé, Maury, doutant de l’exactitude de son souvenir, demande à une vieille servante qui était chez lui depuis son enfance si elle se rappelle un homme de ce nom. « Assurément, dit-elle, c’était le gardien du pont que votre père a fait construire. »

La certitude des souvenirs d’enfance resurgis dans le rêve nous est encore démontrée par l’exemple, donné par Maury, d’un M. F… qui avait passé son enfance à Mont-brison. Vingt-cinq ans après en être parti, il résolut d’aller revoir sa ville natale et de rendre visite à de vieux amis de sa famille, qu’il n’avait pas vus depuis. La nuit avant son départ, il rêve qu’il est arrivé et que, près de Montbrison, il rencontre un inconnu qui lui dit qu’il est M. T…, ami de son père. Le sujet savait qu’étant enfant il avait connu un monsieur de ce nom, mais il ne se rappelait plus son aspect. Quelques jours plus tard, arrivé réellement à Montbrison, il retrouve le lieu vu en rêve, qu’il croyait ne pas connaître, et rencontre un monsieur en qui il reconnaît aussitôt M. T… de son rêve. Le personnage véritable était seulement beaucoup plus âgé que l’image du rêve.

Je puis raconter ici un de mes propres rêves dans lequel l’impression qui revient à la mémoire est remplacée par une relation. Je voyais une personne dont je savais qu’elle était le médecin de mon pays natal. Son visage était indistinct et se confondait avec celui d’un des professeurs de mon lycée que je rencontre encore aujourd’hui. Réveillé, je ne pus découvrir quel rapport unissait ces deux personnes. Je parlai à ma mère de ce médecin, j’appris qu’il était borgne ; le professeur dont le visage se confondait dans mon rêve avec celui du médecin l’était aussi. Il y avait 38 ans que je n’avais plus vu le médecin et jamais à ma connaissance je n’avais pensé à lui, durant la veille, bien qu’une cicatrice au menton eût dû me rappeler une de ses interventions.

Il semble que les observations de nombreux auteurs, selon lesquels la majorité des rêves peuvent être ramenés à des éléments datant des jours précédents, dussent contrebalancer le rôle excessif attribué aux impressions d’enfance dans la vie du rêve. Robert (p. 46) déclare même : « En général le rêve normal n’utilise que les impressions des derniers jours écoulés. » Nous apprendrons en effet que la théorie du rêve construite par Robert exige impérieusement ce refoulement des anciennes impressions et cette poussée en avant des plus récentes. Le fait même affirmé par Robert est exact, mes propres recherches m’en ont persuadé. Un auteur américain, Nelson, estime que le rêve met le plus souvent en valeur des impressions de la veille ou de l’avant-veille, comme si les impressions du jour n’étaient pas assez affaiblies, assez extérieures.

Plusieurs auteurs, qui ne mettent pas en doute l’intime liaison entre le rêve et la veille, ont remarqué que des impressions qui avaient intensément occupé la pensée n’apparaissaient dans le rêve que lorsqu’elles avaient été en quelque sorte refoulées. Ainsi on ne rêve pas d’un mort aimé pendant les premiers temps et aussi longtemps que le chagrin préoccupe exclusivement (Delage). Toutefois, une des plus récentes observatrices, Miss Hallam, a collectionné des exemples tout opposés et déclare qu’il faut ici tenir compte de la personnalité de chacun.

La troisième, la plus remarquable et la plus incompréhensible des particularités de la mémoire dans le rêve est le choix des éléments reproduits. Ce n’est plus, comme dans la veille, le plus caractéristique, mais au contraire ce qui est le plus indifférent, le plus insignifiant, qui est considéré comme le plus digne de souvenir. Je laisse ici la parole aux auteurs qui ont exprimé leur étonnement de la manière la plus forte.

Hildebrandt écrit (p. 11) : « Le plus étonnant est qu’en général le rêve ne tire pas ses éléments des événements importants et considérables, des puissants intérêts qui, le jour précédent, nous ont stimulé ; mais des accessoires, des à-côtés et, pour ainsi dire, des miettes d’un passé ou récent ou très éloigné. La mort d’un de nos proches qui nous a bouleversé, sous l’impression de laquelle nous nous sommes endormi tard dans la nuit, disparaîtra de notre mémoire jusqu’à ce que le réveil l’y ramène avec une puissance funeste. En revanche, une verrue sur le front d’un ami que nous avons rencontré jouera un rôle dans notre rêve, bien qu’après l’avoir quitté nous n’y ayons pas pensé un seul instant. »

Strümpell signale (p. 39) des cas où, « en fragmentant le rêve, nous en trouvons des parties qui proviennent de notre vie du ou des jours précédents, mais qui étaient si insignifiantes et si dépourvues de valeur pour la conscience de veille qu’elles étaient tombées dans l’oubli aussitôt après. Ces événements peuvent être des opinions entendues par hasard ou des actes auxquels nous avons prêté une attention superficielle, des impressions rapides d’objets ou de personnes, quelques petits passages d’une lecture, et ainsi de suite ».

Havelock Ellis dit (1899, p. 727) : « The profound émotions of waking life, the questions and problems on which we spread our chief voluntary mental energy, are not those which usually present themselves at once to dream consciousness. It is so far as the immediate past is concerned, mostly the trifling, the incidental, the “forgotten” impressions of daily life wich reappear in our dreams. The psychic activities that are awake most intensely are those that sleep most profoundly. »

Binz (p. 45) part précisément de ces particularités de la mémoire dans le rêve pour critiquer sa propre explication : « Et le rêve naturel pose les mêmes questions. Pourquoi, au lieu de rêver toujours des souvenirs les plus récents, plongeons-nous souvent sans aucun motif reconnaissable dans un passé lointain et presque éteint ? Pourquoi, en rêve, notre conscience est-elle si souvent impressionnée par des images de souvenirs indifférents, et pourquoi, fortement frappé, notre cerveau reste-t-il muet et figé, lors même qu’une excitation vive a tout récemment renouvelé l’impression ? »

On voit aisément comment la bizarre préférence de la mémoire du rêve pour l’indifférent, et par conséquent l’inaperçu, dans les événements du jour devait conduire le plus souvent à méconnaître la dépendance du rêve à l’égard de la vie ordinaire ou tout au moins à rendre très difficile, dans chaque cas, la preuve de cette dépendance. C’est pourquoi Miss Calkins, dans la statistique de ses rêves (et des rêves de ses amis) trouve 11 % de rêves sans relations avec la vie de la veille. Assurément Hildebrandt a raison quand il estime que toutes nos images de rêve pourraient être expliquées génétiquement si nous consacrions chaque fois le temps et l’attention nécessaires à rechercher leur origine. À la vérité, il considère cela comme « une tâche très ingrate et très fatigante. Car il s’agit, en effet, le plus souvent de dénicher des coins les plus reculés de la mémoire toutes sortes de choses sans aucune valeur, de ramener au jour toutes sortes de moments indifférents d’un temps dès longtemps passé, que peut-être l’heure suivante avait déjà ensevelis ». Pour ma part, je regrette que cet auteur pénétrant se soit détourné de la voie dans laquelle il pouvait s’engager ainsi. Elle l’aurait immédiatement conduit au centre de l’explication du rêve.

Le comportement de la mémoire dans le rêve est certainement très significatif pour toute théorie de la mémoire. Il nous apprend que « rien de ce que nous avons possédé intellectuellement ne peut être entièrement perdu » (Scholz, p. 34). Ou, comme le dit Delbœuf, que « toute impression, même la plus insignifiante, laisse une trace inaltérable, indéfiniment susceptible de reparaître au jour », conclusion à laquelle nous conduisent également tant de phénomènes de psychologie pathologique. Il faudra se rappeler ces extraordinaires possibilités de la mémoire dans le rêve, quand nous aurons affaire à des théories qui expliquent l’absurdité et l’incohérence du rêve par un oubli partiel de ce que nous savons pendant le jour.

On pourrait avoir l’idée de ramener le phénomène du rêve à celui de la mémoration et de voir dans le rêve la manifestation d’une activité reproductrice qui ne s’arrêterait même pas pendant la nuit et serait son propre but en quelque sorte. Des travaux comme ceux de Pilcz, selon qui on pourrait établir un rapport fixe entre le moment du rêve et son contenu, s’accorderaient avec ces vues. Nous retrouverions pendant un sommeil profond les impressions d’époques déjà lointaines ; vers le matin, nos rêves nous rendraient des impressions récentes. Mais une pareille conception semble dès l’abord invraisemblable, à cause de la manière dont le rêve emploie les éléments à mémoriser. Strümpell attire avec raison l’attention sur le fait que jamais des événements vécus ne se répètent pendant les rêves. Le rêve ajoute bien des accessoires, mais le chaînon suivant manquera, il sera transformé, ou bien un fait entièrement étranger apparaîtra à sa place. Le rêve n’apporte que des fragments de copies. Cela est tellement certain que l’on peut en tirer les déductions théoriques. Il y a cependant des exceptions, un rêve reproduisant un événement d’une manière aussi complète que pourrait le faire notre mémoire pendant la veille. Delbœuf raconte qu’un de ses collègues de l’université avait refait en rêve une promenade en voiture très dangereuse au cours de laquelle il n’avait échappé que par miracle à un accident, et cela avec tous les détails qu’il avait vécus. Miss Calkins mentionne deux rêves qui reproduisaient exactement un événement du jour précédent. Je raconterai moi-même, un peu plus loin, un exemple de retour sans modification dans le rêve d’événements d’enfance6.

III. Les stimuli et les sources du rêve

L’expression populaire « les rêves viennent de l’estomac » explique ce que nous entendons par les stimuli du rêve, sources du rêve. Derrière ces concepts se dissimule une théorie du rêve conçu comme conséquence d’un dérangement pendant le sommeil. Nous n’aurions rien rêvé si rien n’avait troublé notre sommeil, et le rêve est la réaction contre ce dérangement.

Les auteurs qui traitent du rêve font une large place aux causes qui le provoquent. Il est évident que le problème n’a pu se poser que du jour où le rêve est devenu objet de recherche de la part des biologistes. Les anciens, qui considéraient le songe comme envoyé par les dieux, n’avaient pas à chercher sa source dans des excitations physiques. Le rêve était envoyé par la volonté divine ou par les puissances infernales, son contenu dépendait de leur savoir ou de leurs intentions. La science, par contre, se demanda aussitôt si le stimulus du songe était toujours le même ou s’il pouvait être multiple, et dès lors la question se posa de savoir s’il appartenait à la psychologie ou à la physiologie d’expliquer les causes du rêve.

La plupart des auteurs paraissent admettre que les causes du trouble dans le sommeil, et par conséquence les sources du rêve, peuvent être multiples et qu’aussi bien les stimuli somatiques que les excitations psychiques peuvent provoquer les rêves. Les opinions diffèrent beaucoup aussitôt qu’il s’agit de préférer l’une ou l’autre des sources du rêve et de les classer par ordre d’importance.

Si l’on dénombre complètement les sources des rêves, on en trouve finalement de quatre sortes. Cette division peut d’ailleurs aussi servir pour les rêves eux-mêmes :

1. Excitation sensorielle externe (objective) ;

2. Excitation sensorielle interne (subjective) ;

3. Stimuli somatiques internes (organiques) ;

4. Source purement psychique de la stimulation.

1. Les stimuli sensoriels externes

Strümpell jeune, le fils du philosophe dont l’œuvre sur le rêve nous a si souvent guidé dans ces problèmes, a communiqué l’observation (souvent citée depuis) d’un malade atteint d’anesthésie générale et d’anesthésie de la plupart des impressions sensorielles. Lorsque chez cet homme on supprimait momentanément les quelques impressions sensorielles restantes, il s’endormait. Quand nous voulons nous endormir, nous nous efforçons de nous mettre dans une situation analogue à celle de l’expérience de Strümpell. Nous fermons les yeux, qui sont, de toutes les portes des sens, les plus importantes, et nous nous efforçons d’éloigner de nos autres sens tout stimulus ou toute modification des stimuli qui agissent sur eux. Nous nous endormons ensuite, bien que notre effort ne soit jamais parfaitement réussi. Nous ne pouvons ni éloigner entièrement de nos sens tout stimulus, ni supprimer entièrement l’excitabilité de nos sens. Le fait que nous pouvons toujours être réveillés par un stimulus plus fort prouve bien « que, même pendant le sommeil, l’âme est en liaison constante avec le monde extérieur au corps ». Les stimuli sensoriels qui nous parviennent pendant le sommeil peuvent très bien devenir sources de rêves.

Il y a un grand nombre de ces stimuli depuis ceux que le sommeil apporte inévitablement avec lui ou laisse passer jusqu’au stimulus accidentel qui peut provoquer ou provoque vraiment le réveil. Une lumière plus forte peut frapper nos yeux, un bruit peut se faire entendre, un corps odorant peut impressionner notre muqueuse nasale. Nous pouvons, pendant notre sommeil, découvrir par un mouvement involontaire telle ou telle partie de notre corps et avoir ainsi une impression de froid, ou bien, en changeant de position, nous donner des sensations de pression et de contact. Une mouche peut nous piquer, un petit accident nocturne peut troubler plusieurs sens à la fois. On a réuni quantité de rêves dont le contenu correspondait si parfaitement au stimulus constaté au réveil qu’on pouvait reconnaître l’un comme source de l’autre.

Je donne ici, d’après Jessen (p. 527), une série de rêves que l’on peut ramener à des stimulations sensorielles objectives, plus ou moins accidentelles. Chaque bruit plus ou moins clairement entendu éveille des images de rêves correspondantes : le roulement du tonnerre nous transportera au milieu d’une bataille, le chant du coq peut se transformer en cri d’angoisse, le grincement d’une porte peut nous faire rêver que des voleurs entrent dans la maison. Si, la nuit, nous perdons notre couverture, nous rêverons peut-être que nous nous promenons tout nu ou que nous sommes tombé dans l’eau. Si nous sommes couché en travers de notre lit et que nos pieds dépassent, il se peut que nous rêvions que nous sommes au bord d’un abîme effroyable ou que nous tombons d’une cime escarpée. Si par hasard nous mettons la tête sous l’oreiller, un énorme rocher sera suspendu sur notre tête, près de nous écraser. Une hypersécrétion spermatique engendre des rêves voluptueux, des douleurs locales donnent l’idée qu’on subit de mauvais traitements, que des ennemis nous attaquent ou que l’on a été blessé.

« Meier (Versuch einer Erklärung des Nachtwandelns, Halle, 1758, p. 33) rêva un jour qu’il avait été attaqué par des individus qui l’avaient étendu sur le sol et lui avaient planté un piquet entre le gros orteil et l’orteil voisin. Il se réveilla aussitôt et y trouva un brin de paille. D’après Hennings (1784, p. 258), il rêva encore, un jour où il avait serré trop fort sa chemise autour de son cou, qu’on le pendait. Hoffbauer rêva, dans sa jeunesse, qu’il était tombé d’un mur élevé et, en se réveillant, il constata que le bois de son lit s’était déboîté et qu’il était réellement tombé… Gregory raconte comment, un jour où il avait dans son lit une bouillotte d’eau chaude, il rêva qu’il faisait un voyage sur la cime de l’Etna et trouvait la chaleur du sol insupportable. Un autre, comme on lui avait mis sur la tête un vésicatoire, rêva qu’il était scalpé par les Indiens ; un troisième, qui dormait avec une chemise humide, croyait être emporté par un torrent. Un malade, sentant dans son sommeil le commencement d’un accès de goutte, croyait être tombé entre les mains de l’Inquisition et mis à la torture (Macnish). »

La thèse fondée sur la ressemblance entre le stimulus et le contenu du rêve est encore renforcée si l’on parvient à obtenir, par des stimulations sensorielles préméditées, des rêves correspondants. D’après Macnish, Giron de Buzareingues avait déjà instauré des expériences de cette espèce. « Il laissa ses genoux découverts et rêva qu’il voyageait de nuit dans une chaise de poste. Il fait remarquer que tous les voyageurs connaissent ce froid aux genoux la nuit. Une autre fois, il ne se couvrit pas la tête et rêva qu’il assistait à une cérémonie religieuse en plein air. Dans le pays où il vivait, la coutume voulait que l’on gardât toujours la tête couverte, sauf précisément dans l’occasion en question. »

Maury communique des observations analogues de rêves obtenus par lui-même (une série d’autres essais ne donna pas de résultats) :

1. On lui chatouille les lèvres et le bout du nez avec une plume. – Il rêve d’une torture effroyable. On lui a mis un masque de poix sur le visage, puis on l’a arraché, de sorte que la peau a suivi.

2. On heurte des ciseaux et une paire de pincettes. – Il entend le son des cloches, puis le tocsin, et se retrouve en juin 1848.

3. On lui fait sentir de l’eau de Cologne. – Il est au Caire dans la boutique de Jean-Marie Farina. D’autres folles aventures qu’il ne peut pas raconter se rattachent à cela.

4. On le pince légèrement à la nuque. – Il rêve qu’on lui met un vésicatoire et pense à un médecin qui l’a soigné dans son enfance.

5. On approche un fer chaud de son visage. – Il rêve qu’une bande de « chauffeurs » s’est introduite dans la maison et que l’on oblige chacun à donner son argent en lui mettant les pieds sur des charbons ardents. Puis vient la duchesse d’Abrantès, dont il est le secrétaire dans son rêve7.

8. On lui verse une goutte d’eau sur le front. – Il rêve qu’il est en Italie, qu’il transpire énormément et boit du vin blanc d’Orvieto.

9. On fait tomber sur lui, à diverses reprises, la lumière d’une bougie à travers un papier rouge. – Il rêve d’orage, de chaleur et se retrouve dans une tempête qu’il a éprouvée un jour, comme il traversait la Manche.

Hervey de Saint-Denis, Weygandt, etc., ont fait d’autres essais de production expérimentale de rêves.

On a fait remarquer de divers côtés « la merveilleuse habileté avec laquelle le rêve introduit dans ses créations des impressions brusques venues du monde des sens de telle sorte qu’elles y prennent l’aspect d’une catastrophe préparée dès longtemps » (Hildebrandt). « Quand j’étais jeune, raconte cet auteur, je me servais d’un réveil pour me réveiller régulièrement le matin. Il m’est arrivé des centaines de fois de constater que le son de cet instrument entrait dans un rêve qui me paraissait très long et très cohérent, comme si le rêve tout entier avait été fait exprès pour cela et avait trouvé en lui sa fin normale et inévitable et le but qui lui était naturellement assigné. »

Je citerai un peu plus loin trois de ces rêves de réveil-matin qui soulèvent encore d’autres questions.

Volkelt (p. 68) raconte : « Un compositeur rêvait un jour qu’il faisait un cours. Il voulait précisément expliquer quelque chose à ses élèves. Il achève et se tourne vers un des garçons en demandant : “As-tu compris ?” Celui-ci crie, comme un possédé : “0 ja !” (Oh oui !). Fâché il lui interdit de crier. Mais toute la classe criait déjà : “Orja !” – puis “Eurjo !” – et enfin “Feuerjo !” (Au feu !) Et il se réveilla à cause du cri “Au feu !” qui retentissait réellement dans la rue. »

Garnier (Traité des facultés de l’âme, 1865), cité par Radestock, rapporte que Napoléon avait été arraché, par l’explosion de la machine infernale, à un rêve, tandis qu’il dormait dans sa voiture : il se trouvait au passage du Tagliamento et entendait la canonnade autrichienne, quand l’appel : « Nous sommes minés ! » le réveilla.

Un rêve de Maury est parvenu à une grande célébrité (p. 161). Il était souffrant et couché, sa mère était assise près de lui. Il rêvait de la Terreur, traversait d’effroyables scènes de meurtre et était enfin cité devant le Tribunal Révolutionnaire. Il voyait là Robespierre, Marat, Fouquier-Tinville et tous les tristes héros de cette effroyable époque, leur parlait, était condamné, après divers incidents qu’il ne pouvait se rappeler, et ensuite conduit au lieu d’exécution, accompagné d’une foule innombrable. Il monte sur l’échafaud, le bourreau l’attache sur la planche, elle bascule, le couteau de la guillotine tombe, il sent la tête séparée du tronc, s’éveille dans une angoisse épouvantable – et s’aperçoit que le ciel de lit était tombé et que son cou avait été réellement atteint comme par le couteau d’une guillotine.

À ce rêve se rattache une intéressante discussion de Le Lorrain et d’Egger dans la Revue philosophique. Elle portait sur le point de savoir s’il était réellement possible et comment il était possible au sujet, dans le court espace de temps qui sépare la perception du stimulus d’éveil du réveil, de réunir un si riche contenu dans son rêve.

Des exemples de cet ordre font apparaître les stimulations sensorielles objectives pendant le sommeil comme les sources de rêve les mieux établies. Elles constituent à peu près tout le capital de connaissances du public sur cette question. Si l’on demande à un homme cultivé, mais étranger aux études sur le rêve, comment ceux-ci apparaissent, il s’en référera assurément à quelque cas connu de lui où un rêve a été expliqué, après le réveil, par des stimuli sensoriels objectifs. L’étude scientifique ne peut pas s’en tenir là. Le fait que le stimulus sensoriel qui agit pendant le sommeil n’apparaît pas dans le rêve sous sa forme véritable, mais est représenté par d’autres qui sont avec lui dans un rapport quelconque, pose de nouvelles questions. Le rapport qui unit le stimulus du rêve au rêve lui-même est, d’après Maury (p. 72), « une affinité quelconque, mais qui n’est pas unique et exclusive ».

Voici, par exemple, trois des rêves de réveil-matin de Hildebrandt (p. 37) ; on ne peut s’empêcher de se demander pourquoi le même stimulus a provoqué des rêves si différents et précisément ceux-là.

« J’allai me promener par un matin de printemps et me lançai à travers les champs verdoyants jusqu’à un village voisin. Là je vois les habitants en vêtements de fête, leur livre de psaumes sous le bras, se diriger en grand nombre vers l’église. Tout juste ! c’est bien dimanche, et le service divin du matin va bientôt commencer. Je décide d’y prendre part, mais d’abord, comme j’ai un peu chaud, je vais me promener dans le cimetière qui entoure l’église. Tandis que je lis quelques inscriptions funéraires, j’entends le sonneur qui monte au clocher et vois là-haut la petite cloche du village qui va donner le signal de la prière. Elle reste immobile encore un moment, puis commence à osciller – et brusquement, ses coups retentissent, clairs et perçants, si clairs et si perçants qu’ils me réveillent. Les sons de la cloche venaient du réveil-matin.

« Deuxième combinaison. C’est une claire journée d’hiver ; les routes sont couvertes de neige. J’ai accepté de prendre part à une promenade en traîneau, mais je dois attendre longtemps ; enfin on vient me dire que le traîneau est devant la porte. Maintenant, ce sont les préparatifs pour monter : on met sa fourrure, on prend sa chancelière… Je suis enfin assis à ma place, mais le départ est encore retardé jusqu’au moment où les rênes donnent le signal aux chevaux qui attendent. Maintenant, ils tirent ; les grelots fortement secoués commencent leur musique turque bien connue et avec une puissance telle qu’elle déchire aussitôt la trame du rêve. De nouveau, c’est le son aigu du réveil.

« Un troisième exemple encore ! Je vois une fille de cuisine qui traverse le corridor et va vers la salle à manger avec plusieurs douzaines d’assiettes empilées. Il me semble que la colonne de porcelaine, dans ses bras, est en danger de perdre l’équilibre. “Prends garde, lui dis-je, toute la charge va tomber par terre !” Naturellement, elle me répond qu’elle a l’habitude, etc., tandis que je la suis d’un regard inquiet. Tout juste, elle trébuche sur le seuil de la porte – les assiettes tombent avec bruit et se cassent en mille morceaux. Il y en a tout autour sur le plancher. Mais ce bruit ininterrompu n’est pas, comme je le remarque bientôt, un bruit d’assiettes cassées, c’est une véritable sonnerie : le réveil fait son office. »

On s’est demandé pourquoi, en rêve, notre esprit méconnaît le stimulus sensoriel objectif. Strümpell et aussi Wundt l’expliquent en disant que les stimuli qui nous arrivent pendant le sommeil présentent des caractères analogues à ceux qui, durant la veille même, aboutissent à l’illusion. Nous ne reconnaissons et n’interprétons correctement une impression sensorielle, nous ne la plaçons dans le groupe de souvenirs auquel elle appartient d’après nos précédentes expériences, que lorsque l’impression est claire, forte, assez durable, et que nous disposons d’un temps suffisant pour tout cela. Si ces conditions ne sont pas remplies, nous méconnaissons l’objet d’où l’impression vient et nous formons, sur sa nature, une illusion. « Quand quelqu’un va se promener à travers champs et perçoit indistinctement un objet éloigné, il peut le prendre pour un cheval. » À y regarder de plus près, il croira voir une vache qui se repose, et enfin cette représentation peut se préciser en celle d’un groupe d’hommes assis. Les impressions que notre esprit reçoit pendant le sommeil des stimuli externes sont de même sorte. Nous forgeons sur leur point de départ objectif des illusions, parce que l’impression a réveillé un plus ou moins grand nombre d’images mnésiques dont elle a reçu sa valeur psychique. Il est, d’après Strümpell, impossible de préciser de quelle sphère de souvenirs émanent les images réveillées et laquelle des nombreuses relations d’association possibles a été mise en œuvre. Tout cela dépend de l’arbitraire de la vie de l’esprit.

Il faut ici, que nous choisissions. Nous pouvons convenir qu’il n’y a pas de régularité dans la formation des rêves, et renoncer dès lors à nous demander si la signification des illusions provoquées par les impressions sensorielles n’est pas liée encore à d’autres conditions. Nous pouvons aussi supposer que la stimulation sensorielle objective ne joue dans la genèse des rêves qu’un rôle accessoire ; d’autres facteurs détermineraient le choix des images rappelées à la mémoire. En réalité, si l’on examine les rêves provoqués expérimentalement par Maury, on est tenté de dire que l’expérience n’explique qu’un des éléments du rêve ; le reste paraît trop indépendant, trop bien organisé dans ses détails, pour qu’on puisse l’expliquer en supposant simplement que tout cela devrait s’accorder avec le facteur expérimental. On est même tenté de douter de la théorie de l’illusion et du pouvoir de provoquer les rêves qu’auraient les impressions objectives, quand on s’aperçoit que ces impressions peuvent prendre à l’occasion les significations les plus bizarres et les plus différentes. Max Simon, par exemple, raconte un rêve dans lequel il voyait des individus géants assis autour d’une table et entendait le claquement formidable de leurs mâchoires. En se réveillant, il entendit le bruit des sabots d’un cheval qui galopait devant sa fenêtre. Pour que ce bruit ait réveillé précisément des représentations provenant des voyages de Gulliver et de son séjour chez les géants de Brodbingnag – si je peux hasarder une interprétation sans l’aide du rêveur –, ne faut-il pas que d’autres motifs aient facilité l’évocation d’un cercle de représentations si peu habituel8 ?

2. Les excitations sensorielles internes (subjectives)

En dépit de toutes les objections, on devra convenir que les excitations sensorielles objectives jouent un rôle durant le sommeil et provoquent des rêves. Mais il semble, si on songe à la nature et à la quantité de ces stimuli, qu’ils ne puissent suffire à expliquer toutes les images de rêve. On est ainsi amené à chercher d’autres sources, mais qui agissent d’une manière analogue. Je ne sais où est d’abord apparue l’idée de considérer, outre les stimulations extérieures, l’excitation interne (subjective) des appareils sensoriels ; il est de fait que tous les travaux modernes sur l’étiologie du rêve le font plus ou moins expressément. Wundt (p. 363) déclare : « Les impressions subjectives visuelles ou auditives, qui, pendant la veille, apparaissent comme un chaos lumineux dans notre champ visuel obscur ou comme des tintements ou des sifflements dans les oreilles, les excitations subjectives de la rétine surtout, me paraissent encore jouer un rôle essentiel dans les illusions du rêve. Ainsi s’explique l’étrange tendance du rêve à enchanter nos yeux par quantité d’objets semblables ou du moins ressemblants. Nous voyons devant nous des oiseaux innombrables, quantité de papillons, de poissons, des perles bigarrées, des fleurs, etc. La poussière lumineuse de notre champ visuel obscur a pris des formes fantastiques, et les points lumineux qui la composent apparaissent dans le rêve comme autant d’images séparées dont la mobilité de ce chaos lumineux fait autant d’objets mouvants. De là vient, semble-t-il, la tendance du rêve à imaginer des espèces variées d’animaux, dont la richesse de formes est liée à l’aspect des images lumineuses subjectives. »

Considérées comme source des images de rêve, les excitations sensorielles subjectives ont sur les excitations objectives l’avantage de ne pas dépendre des hasards extérieurs. L’explication en dispose à son gré. En revanche, elles ne se prêtent que médiocrement ou pas du tout à l’observation et à l’expérience. La principale preuve de leur capacité de provoquer des rêves est l’existence d’hallucinations hypnagogiques, décrites par J. Müller comme des « apparitions visuelles fantastiques ». Ce sont des images très vives et changeantes qui se produisent assez régulièrement chez nombre d’individus au moment où ils s’endorment, qui peuvent apparaître aussi au réveil et persister quelques instants après qu’ils ont ouvert les yeux. Maury, qui y était fortement sujet, les a étudiées d’une manière pénétrante et a soutenu qu’elles étaient en relation directe avec les images du rêve et même qu’elles leur étaient identiques (comme d’ailleurs J. Müller l’avait affirmé déjà). Il faut, dit Maury, pour qu’elles apparaissent, une certaine passivité mentale, un relâchement de l’attention (p. 59 sq.). Il suffit de tomber une seconde dans cette sorte de léthargie pour avoir, pourvu que l’on y soit prédisposé, une hallucination hypnagogique, après laquelle on peut d’ailleurs se réveiller, puis recommencer, jusqu’à ce que le sommeil véritable vienne y mettre fin. Si l’on se réveille encore au bout de peu de temps, on peut, à ce qu’affirme Maury, reconnaître que l’on a eu dans son rêve des images identiques à celles qui étaient d’abord apparues sous forme d’hallucinations hypnagogiques (p. 134). Maury vit ainsi, au moment où il s’endormait, une série de figures grotesques et grimaçantes, aux coiffures bizarres, dont l’inimaginable persistance lui pesait ; après le réveil, il se rappela en avoir rêvé. Une autre fois, alors que, s’étant imposé une diète stricte, il avait faim, il eut l’image hypnagogique d’un plat et d’une main armée d’une fourchette qui y prenait des aliments. Il rêva qu’il se trouvait devant une table chargée de victuailles et entendit le bruit que faisaient les dîneurs avec leurs fourchettes. Une autre fois, ayant les yeux échauffés et douloureux, il eut l’hallucination hypnagogique de petits signes microscopiques qu’il devait déchiffrer un à un avec une grande attention ; réveillé au bout d’une heure, il se rappela avoir rêvé d’un livre ouvert, imprimé en très petits caractères, qu’il avait dû lire avec peine.

Des hallucinations auditives de mots, de noms, etc., peuvent apparaître pareillement d’une manière hypnagogique, puis se répéter dans le rêve, comme une ouverture d’opéra présente déjà le leitmotiv de l’œuvre qui va être représentée.

Plus récemment, G. Trumbull Ladd a fait des observations analogues. À force d’exercice, il est parvenu à se réveiller sans ouvrir les yeux de deux à cinq minutes après s’être endormi, et il a pu ainsi comparer les impressions rétiniennes qui disparaissaient alors avec le souvenir de ses images de rêve. Il affirme avoir chaque fois reconnu entre les unes et les autres une relation intime : les points lumineux et les lignes de la « lumière propre » de la rétine donnaient la silhouette, le schéma des formes aperçues pendant le rêve. Ainsi, dans un rêve, il a vu nettement des lignes imprimées ; il les lisait et les étudiait ; il a pu constater que leur disposition parallèle correspondait à celle des points lumineux de la rétine. Pour reprendre ses termes : la page nettement imprimée qu’il avait vue en rêve se transformait, après son réveil, en un objet qui lui apparaissait comme un fragment d’une feuille réellement imprimée, mais vue comme à travers un petit trou dans une feuille de papier, à une distance trop grande pour permettre la vision distincte. Sans méconnaître le rôle des centres dans la production du phénomène, Ladd pense qu’il n’est point de rêve visuel sans excitation interne de la rétine.

Cela est surtout vrai des rêves faits dans une chambre obscure peu de temps après que l’on s’est endormi, tandis que les rêves du matin peuvent avoir pour cause la lumière extérieure qui pénètre dans la chambre et frappe les yeux. Le caractère changeant et divers à l’infini des excitations internes explique bien le tourbillonnement des images si fréquent en rêve. Si les remarques de Ladd sont vraies, on ne saurait faire aux excitations subjectives une trop large part. Les images visuelles, sont, en effet, l’essentiel de nos rêves. La contribution de nos autres sens, même de l’ouïe, est moindre et moins constante.

3. Les stimuli somatiques internes, organiques

La recherche des sources internes du rêve nous conduit à examiner l’ensemble de l’organisme. Nous ignorons, à l’état normal, nos organes internes, mais ils peuvent devenir source d’impressions pour nous – impressions désagréables – lorsqu’ils sont en état d’« excitation » ou de maladie. Ils agissent alors tout comme les stimuli sensoriels et douloureux externes. Ce sont là des faits connus depuis très longtemps et qui font dire à Strümpell par exemple (p. 107) : « Dans le sommeil, la conscience que l’esprit prend du corps est beaucoup plus profonde et beaucoup plus large que pendant la veille ; il est contraint de recevoir et de laisser agir sur lui certaines excitations qui proviennent de parties de son corps et de modifications somatiques qu’il ignorait pendant la veille. » Aristote considérait déjà comme possible que le rêve nous signalât des maladies commençantes, que nous ne pouvions remarquer éveillés (cela à cause du grossissement de nos sensations pendant le rêve, cf. p. 29). Certains auteurs médicaux, qui ne croyaient assurément pas à une fonction prophétique du rêve, ont estimé qu’il pouvait tout au moins annoncer certaines maladies (cf. M. Simon, p. 31, et bien d’autres auteurs anciens)9.

On trouve aussi dans les temps modernes des exemples parfaitement vraisemblables de rêves pouvant faciliter des diagnostics. Tissié raconte, d’après Artigues (Essai sur la valeur séméiologique des rêves), l’histoire d’une femme de 43 ans qui, paraissant parfaitement bien portante, avait depuis plusieurs années des cauchemars. Un examen médical découvrit chez elle le début d’une affection cardiaque à laquelle elle succomba peu après. – Des troubles caractérisés des organes internes provoquent visiblement des rêves chez nombre de personnes. On signale de tous côtés la fréquence des cauchemars dans les maladies du cœur et des poumons. Ces relations ont été tellement étudiées que je me contente d’en indiquer la bibliographie (Radestock, Spitta, Maury, M. Simon, Tissié). Tissié pense même que les organes atteints donnent au contenu du rêve une marque caractéristique. Les rêves des cardiaques sont ordinairement très courts et s’achèvent par un réveil épouvanté, il y est presque toujours question de la mort dans de terribles conditions. Les malades des poumons rêvent d’étouffement, de cohue, de fuite, et nombre d’entre eux connaissent le fameux cauchemar d’étouffement que d’ailleurs Borner a pu provoquer expérimentalement en se couchant sur le visage et en couvrant son nez et sa bouche. Dans les troubles digestifs, le rêve contient des représentations de plaisir gustatif ou de répugnance. Enfin l’influence des excitations sexuelles sur le contenu de nos rêves est connue de tous ; elle est le soutien le plus solide de la doctrine qui représente les rêves comme provoqués par des stimuli organiques.

On ne saurait oublier, quand on étudie la bibliographie du rêve, que certains auteurs (Maury, Weygandt) ont été amenés à s’occuper de ce problème à cause de l’influence qu’avait leur propre état de santé sur le contenu de leurs rêves. Si tous ces faits sont indubitables, le nombre d’excitations oniriques de cette origine n’est pas aussi grand qu’on pourrait le croire. Le rêve étant un phénomène qui se produit chez les bien-portants, peut-être chez tous, peut-être toutes les nuits, il ne semble pas qu’un désordre organique en soit la condition indispensable. Il ne s’agit d’ailleurs pas pour nous de savoir d’où proviennent certains rêves particuliers, mais bien quelle est la cause des rêves ordinaires chez les normaux.

Un pas de plus, et nous découvrons une source de rêves qui coule bien plus abondamment que toutes les autres et ne saurait tarir en aucun cas. S’il est établi que nos organes malades provoquent des rêves, si nous admettons que, pendant le sommeil, notre esprit, détourné du monde extérieur, prête une attention plus grande à notre vie organique, nous comprendrons bientôt que la maladie n’est pas nécessaire pour que des excitations, qui d’une manière quelconque deviennent images de rêve, parviennent à l’esprit endormi. La sensibilité générale que nous éprouvons sourdement pendant la veille et qui ne nous donne que des impressions de qualité, cette cénesthésie à laquelle, de l’avis des médecins, tous nos organes contribuent aurait, la nuit, une action énorme ; elle serait, avec ses diverses composantes, la source la plus puissante et la plus ordinaire de nos représentations de rêve.

Il nous reste à chercher d’après quelles règles les stimuli organiques se transforment en images de rêve.

Nous avons indiqué ici la théorie de l’origine des rêves que préfèrent les auteurs médicaux. L’obscurité qui enveloppe l’essence de notre être, le « moi splanchnique » comme dit Tissié, et l’obscurité de l’origine du rêve se correspondaient trop bien pour qu’on n’établît pas de relations entre elles. De plus, la théorie d’après laquelle les impressions des organes de la vie végétative sont la cause de nos rêves permettait aux médecins d’unir aussi par l’étiologie le rêve et la maladie mentale, qui présentent tant de ressemblance dans leurs manifestations. Les troubles de la sensibilité générale et les stimuli provenant des organes internes jouent en effet un rôle important dans la formation des psychoses. Il ne faut donc pas s’étonner que la théorie des stimuli organiques puisse être attribuée à de nombreux auteurs qui l’avaient découverte séparément.

La théorie que Schopenhauer a développée en 1851 a servi de point de départ à de nombreux auteurs. La représentation du monde apparaît en nous parce que notre esprit place dans les formes du temps, de l’espace et de la causalité les impressions qui lui viennent du dehors. Les stimuli organiques, provenant du système sympathique, ne peuvent avoir, au plus, pendant le jour qu’une influence inconsciente sur nos dispositions. Mais ces impressions organiques s’imposent à notre attention pendant la nuit, quand l’action étourdissante des sensations du jour a cessé, de même que, la nuit, nous entendons le bruit de la source que nous ne pouvions percevoir pendant la journée. Mais l’esprit ne pourrait-il réagir à ces stimuli autrement qu’il a coutume ? Il leur donne donc la forme de l’espace et du temps, il leur fait suivre la loi de la causalité : ainsi naît le rêve.

Scherner et après lui Volkelt se sont efforcés de préciser les relations qui existent entre les stimuli organiques et les images du rêve. Nous considérerons leur conception plus en détail dans notre chapitre sur les théories du rêve.

Le psychiatre Krauss a, dans une recherche très systématique, cru pouvoir déduire l’origine du rêve, comme celle des délires et idées délirantes, d’un même élément : une sensation conditionnée organiquement. Il n’est pas d’endroit de notre organisme qui ne puisse donner lieu à un rêve ou à une représentation délirante. Ces sensations déterminées organiquement peuvent être réparties en deux groupes : 1° la tonalité générale (cénesthésie) ; 2° les sensations spécifiques immanentes au système de la vie végétative ; on y distingue cinq groupes : a) sensations musculaires, b) sensations pneumatiques, c) sensations gastriques, d) sensations sexuelles, e) sensations périphériques (p. 33 du second article).

Krauss suppose que l’apparition des images de rêve à partir des stimuli organiques se passe de la manière suivante : la sensation éveillée évoque d’après une quelconque loi d’association une image parente et forme avec elle un ensemble organique. La conscience se comporte à l’égard de cet ensemble autrement qu’il n’est normal ; elle ne prête aucune attention à la sensation elle-même, mais se tourne tout entière vers les images qui l’accompagnent ; de là vient d’ailleurs que l’on a si longtemps méconnu ces faits (p. 11 sq.). Krauss donne à ce processus le nom de transsubstantiation de la sensation en image de rêve (p. 24).

Si l’influence des stimuli organiques sur la formation du rêve est aujourd’hui à peu près universellement reconnue, le problème des relations exactes entre les deux reçoit des réponses très diverses et souvent obscures. La tâche que devra remplir dans ce domaine l’interprétation du rêve sera de ramener le contenu du rêve aux stimuli organiques qui l’ont provoqué. Si l’on ne veut pas adopter les règles d’interprétation de Schemer, on se trouve souvent placé devant un fait fâcheux : les sources des stimuli organiques ne sont relevées que par le contenu du rêve.

Toutefois, certaines formes de rêves que l’on peut dire « typiques », tant elles reparaissent chez de nombreuses personnes avec le même contenu, sont interprétées d’une manière à peu près concordante. Ce sont les rêves bien connus de chute d’une hauteur, de perte de dent, de vol dans les airs, ou de grand embarras parce que l’on est nu ou mal habillé. Ce dernier rêve proviendrait simplement du fait que l’on a rejeté ses couvertures. Le rêve de perte de dent serait dû à une stimulation dentaire qui n’est pas nécessairement morbide. Dans le rêve de vol, l’esprit interpréterait, selon Strümpell (qui ici suit Scherner), le stimulus produit par le va-et-vient respiratoire à un moment où la sensation cutanée du thorax cesse d’être consciente, ce qui contribue à donner l’illusion que l’on plane. La chute d’une hauteur serait causée par le fait qu’un bras aurait glissé ou qu’un genou se serait brusquement détendu à un moment où l’on perdait conscience de la sensation de pression cutanée ; les mouvements du bras et du genou provoquent une reprise de conscience brusque qui s’incarne dans un rêve de chute (Strümpell, p. 118). La faiblesse de ces essais d’explication plausible vient visiblement de ce que sans raison on fait apparaître ou disparaître tel ou tel groupe de sensations organiques jusqu’à ce que l’on ait composé la constellation favorable à l’explication. J’aurai plus loin l’occasion de revenir sur les rêves typiques et leur mode de production.

Max Simon s’est efforcé, en comparant une série de rêves analogues, de trouver quelques règles précisant le rapport entre les stimuli organiques et les rêves qu’ils déterminent. Il dit (p. 34) : Quand un organe qui doit normalement participer à l’expression d’un affect se trouve, pour quelque autre motif, dans un état d’excitation analogue pendant le sommeil, le rêve qui en résulte contient des représentations qui se rapportent à cet affect. Il énonce plus loin (p. 35) cette autre règle : Quand, pendant le sommeil, un organe est actif, excité ou troublé, le rêve apporte des représentations qui sont en relation avec l’exercice de la fonction de cet organe.

Mourly Vold (1896) a entrepris de prouver expérimentalement, pour un seul domaine, l’influence supposée des stimuli somatiques sur l’apparition du rêve. Il changeait la position des membres du dormeur et comparait les rêves obtenus avec ces changements. Voici les résultats qu’il donne :

1. La position d’un membre pendant le rêve correspond à peu près à sa position réelle : on rêve d’une attitude statique qui correspond à l’attitude vraie.

2. Quand on rêve du mouvement d’un membre, c’est parce qu’une des attitudes que l’on aurait pu prendre pendant ce mouvement correspond à l’attitude réelle.

3. On peut, en rêve, attribuer à une autre personne la position de ses propres membres.

4. On peut aussi rêver que le mouvement dont il s’agit est empêché.

5. Le membre qui est dans une position donnée peut apparaître en rêve comme un animal ou un monstre ; il y a dans ce cas une certaine analogie de forme entre l’un et l’autre.

6. La position d’un membre peut éveiller dans le rêve des pensées qui ont quelque rapport avec ce membre. Par exemple on rêvera que l’on compte si l’on remue ses doigts.

Je conclurais volontiers de ces résultats que la théorie de la stimulation somatique ne peut pas non plus expliquer entièrement l’apparente liberté que conservent les images évoquées dans les rêves10.

4. Les sources psychiques de la stimulation

Quand nous avons traité des rapports du rêve et de la veille et de l’origine des matériaux mis en œuvre par le rêve, nous avons vu que, des plus anciens aux plus modernes, les auteurs qui ont étudié le rêve ont cru que les hommes rêvaient de ce qu’ils faisaient pendant le jour, de ce qui les intéressait pendant la veille. Cet intérêt qui se continuait de la veille au sommeil n’était pas seulement le lien psychique qui rattachait le rêve à la vie, il nous indiquait encore une source de rêves qui n’était pas à dédaigner et qui, jointe aux intérêts qui se développent pendant le sommeil, aux stimulations qui frappent le dormeur, devait suffire à expliquer l’origine de toutes les images de rêve. Mais nous avons vu aussi la contrepartie : le rêve détourne le dormeur des intérêts de la journée, et – le plus souvent – nous ne rêvons des choses qui nous ont le plus fortement impressionnés durant le jour que lorsqu’elles ont perdu pour notre vie éveillée l’intérêt de l’actualité. C’est ainsi qu’en analysant la vie du rêve nous avons eu à chaque instant l’impression qu’il ne convenait pas d’édicter des règles générales sans les restreindre par des « fréquemment », « en général », « le plus souvent », et sans annoncer des exceptions.

Si nos préoccupations de veille, jointes aux stimuli internes et externes qui nous viennent pendant le sommeil, suffisaient à expliquer l’étiologie du rêve, nous pourrions rendre compte de l’origine de tous les éléments d’un rêve ; l’énigme serait éclaircie, et il ne nous resterait plus qu’à délimiter, dans chaque rêve, la part prise par les stimuli psychiques et celle prise par les stimuli somatiques. En réalité, on n’a encore jamais pu donner cette explication totale pour aucun rêve : ceux qui l’ont essayé ont dû laisser inexpliqués des fragments de rêve parfois très étendus. La part des intérêts du jour comme source psychique du rêve est loin d’être aussi grande que celle que l’on pourrait attendre, après l’affirmation que chacun traîne avec lui dans le sommeil ses préoccupations quotidiennes.

On ne connaît pas d’autres causes psychiques des rêves. Ainsi toutes les explications proposées par les auteurs – sauf celle de Scherner dont nous parlerons plus tard – laissent subsister une grande lacune : on ne sait comment se forment les images caractéristiques du rêve. La plupart des auteurs, embarrassés par cette question, ont eu tendance à diminuer le plus possible ce qu’ils ne pouvaient que si difficilement expliquer : le rôle joué par les facteurs psychiques dans l’instigation des rêves. Ils distinguent à la vérité l’excitation nerveuse et le rêve d’association : ce dernier trouve son origine dans la reproduction seule (Wundt, p. 365) ; mais ils ne peuvent résoudre la question de savoir « si ces rêves se présentent sans excitation organique à leur point de départ » (Volkelt, p. 127). Ils n’arrivent pas non plus à définir ce rêve d’association pur : « Dans le rêve d’association proprement dit, on ne peut parler d’un noyau solide. Les groupements flottants s’installent au centre même du rêve. La vie des représentations, qui est toujours indépendante de toute raison et de tout entendement, n’est plus même maintenue ici par les excitations somatiques et psychiques importantes, aussi est-elle abandonnée à sa propre activité bigarrée, à son joyeux désordre » (Volkelt, p. 118). Wundt essaie de diminuer la part du facteur psychique dans la création des rêves en affirmant que l’on a tort de voir dans les fantasmes du rêve de pures hallucinations. Il semble que la plupart des représentations du rêve soient en réalité des illusions, car elles partent de très légères impressions sensorielles qui ne disparaissent jamais dans le sommeil » (p. 359 sq.). Weygandt a fait sien ce point de vue et l’a généralisé. Il pense que les stimuli sensoriels sont la cause immédiate de toutes les représentations du rêve et que les associations reproductrices ne s’y rattachent qu’ensuite (p. 17). Tissié réduit plus encore la part des excitations d’origine psychique : « Les rêves d’origine absolument psychique n’existent pas » (p. 183), et ailleurs (p. 6) : « Les pensées de nos rêves nous viennent du dehors. »

Les auteurs qui prennent, comme Wundt, une position moyenne ont soin de faire remarquer que, dans la plupart des rêves, des stimuli somatiques et des motifs psychiques provenant des préoccupations de la journée ou d’origine ignorée agissent ensemble.

Nous verrons plus loin que l’énigme de la formation du rêve peut être résolue par la découverte d’une source de stimulation psychique insoupçonnée. En attendant, il convient de ne pas nous étonner de la part excessive que l’on a faite, dans la formation des rêves, aux stimuli qui ne proviennent pas de la vie mentale. En effet, ils sont aisés à trouver et on peut s’en assurer par des expériences ; de plus, la conception somatique de l’interprétation du rêve correspond aux tendances qui dominent actuellement la psychiatrie. On insiste sans doute sur la prépondérance du cerveau dans l’organisme, mais tout ce qui pourrait indiquer une indépendance de la vie mentale à l’égard de modifications organiques démontrables, ou une spontanéité dans les manifestations de cette même vie, effraie aujourd’hui les psychiatres, comme si, en reconnaissant ces faits, on ramenait les temps de la philosophie de la nature et de l’essence métaphysique de l’âme. La méfiance des psychiatres a mis l’âme en tutelle ; aucun de ses mouvements ne doit laisser deviner en elle un pouvoir propre. Une pareille attitude témoigne d’une confiance médiocre dans la solidité de l’enchaînement causal entre le corps et l’esprit. Souvent, là où le psychique paraît être la cause primaire d’un phénomène, une recherche plus profonde arrive à en découvrir les fondements organiques. Mais il ne faudrait pas dissimuler le psychique là où il est, ou semble être, l’aboutissement momentané de nos connaissances.

IV. Pourquoi au réveil oublie-t-on les rêves ?

On sait que le rêve se dissipe au matin. On peut cependant se le rappeler. En effet, nous ne connaissons le rêve que par nos souvenirs après le réveil ; mais nous croyons fort souvent que nos souvenirs sont incomplets, que la nuit était plus riche. Nous pouvons observer comment les souvenirs d’un rêve, très vifs encore le matin, s’émiettent dans le cours de la journée. Nous savons souvent que nous avons rêvé, mais non pas ce que nous avons rêvé et nous admettons si bien qu’un rêve puisse être oublié que nous ne voyons rien d’absurde dans le fait que nous ne nous rappelons rien ni du contenu ni de la réalité d’un rêve de la nuit. Il arrive par contre que des rêves persistent dans notre mémoire d’une manière exceptionnelle. J’ai analysé des rêves de mes malades qui dataient de plus de 25 ans, et je me rappelle un de mes propres rêves, d’il y a au moins 37 ans, qui n’a rien perdu de sa fraîcheur. Tout cela est étrange et difficile à comprendre d’abord.

C’est Strümpell qui a traité le plus longuement de l’oubli des rêves. Cet oubli doit être un phénomène complexe, car Strümpell ne le ramène pas à un seul motif, mais à toute une série.

Tout d’abord, les faits qui provoquent l’oubli pendant la veille agissent également pour le rêve. Nous oublions aussitôt un très grand nombre de sensations et de perceptions parce qu’elles étaient trop faibles, parce que l’excitation mentale qui s’y attachait était trop menue. C’est aussi le cas de beaucoup d’images de rêve, elles sont oubliées parce qu’elles étaient trop faibles, tandis que nous nous rappelons des images voisines plus fortes. Mais l’intensité seule ne peut décider du maintien des images de rêve. Strümpell convient, avec d’autres auteurs (Calkins), que souvent on oublie des images de rêve dont on sait qu’elles étaient très vives, tandis que l’on conserve dans sa mémoire des images beaucoup plus faibles, des ombres d’images. Il note que, pendant la veille, nous oublions aisément ce qui ne s’est passé qu’une fois, et retenons bien mieux ce que nous avons perçu à diverses reprises ; or la plupart des images de rêve n’apparaissent qu’une fois11, et cette particularité contribue sans doute à leur oubli. Une troisième cause d’oubli est plus importante. Pour que nous puissions nous rappeler des sensations, des représentations, des pensées, elles ne doivent pas demeurer isolées, mais avoir entre elles des liaisons et des associations adéquates. Il est très difficile d’apprendre les mots d’un vers si on les bouleverse. « S’ils sont rangés et s’ils se suivent correctement, les mots s’aident les uns les autres et le tout est bien compréhensible et demeure dans la mémoire aisément et longtemps. Il est aussi difficile et rare de retenir des paroles insensées que des paroles confuses et sans ordre. » Or, dans la plupart des cas, le rêve manque d’ordre et de clarté. La façon dont nos rêves sont composés empêche de les retenir, et nous les oublions parce que, le plus souvent, ils se désorganisent aussitôt. – Toutefois Radestock (p. 168) prétend avoir remarqué que les rêves les plus étranges étaient précisément ceux que nous retenions le mieux, ce qui ne s’accorde guère avec ce qui précède.

Strümpell croit découvrir dans les relations entre le rêve et la veille des facteurs d’oubli plus actifs encore. Si la conscience éveillée oublie le rêve, c’est justement parce que celle-ci ne se charge (presque) jamais de souvenirs bien ordonnés de la vie de veille, mais n’en prend que des fragments qu’il détache de leur cadre psychique habituel. Ainsi le rêve ne peut trouver place dans l’ensemble des séries psychiques qui remplissent l’esprit. Il n’a pas de repère qui le rappelle. « C’est dans ces conditions que les formations du rêve se détachent du sol de notre vie mentale et planent au-dessus comme plane dans le ciel un nuage que dissipe bientôt un souffle plus vigoureux » (p. 87).

Un autre fait agit dans le même sens. Dès le réveil, le monde des sensations accapare l’attention tout entière et bien peu d’images du rêve peuvent se maintenir. Elles s’évanouissent devant les impressions du jour nouveau comme l’éclat des astres devant la lumière du soleil.

Enfin, il faut songer que la plupart des hommes ne prêtent guère d’attention à leurs rêves. Quand un chercheur s’intéresse pendant quelque temps aux rêves, il rêve davantage, ce qui signifie sans doute qu’il se rappelle plus aisément et plus fréquemment ses rêves.

Bonatelli (cité par Benini) ajoute deux autres motifs d’oubli (ils semblent à la vérité contenus dans le précédents) : 1° le passage du sommeil à la veille produit un changement dans la cenesthésie qui défavorise le souvenir mutuel de chacun de ces états ; 2° l’ordre différent du matériel représentatif dans le rêve le rend pour ainsi dire intraduisible à la conscience éveillée.

Ainsi que Strümpell le fait remarquer lui-même, on s’étonne, devant tous ces motifs d’oubli, que tant de rêves demeurent dans notre mémoire. L’effort continuel des auteurs pour trouver les lois de la mémoire des rêves peut être interprété comme l’aveu qu’il y a là aussi quelque chose d’énigmatique et d’inexpliqué. On a remarqué récemment, avec raison, certaines particularités du souvenir du rêve, par exemple un rêve que l’on croyait oublié le matin peut être rappelé dans la journée par une perception, qui en évoque par hasard le contenu oublié (Radestock, Tissié). Mais le rappel complet d’un rêve est sujet à caution : nos souvenirs, qui abandonnent une si grande partie du contenu du rêve, ne faussent-ils pas ce qu’ils conservent ?

Strümpell émet des doutes sur l’exactitude de la reproduction du rêve : « Il arrive qu’involontairement la conscience de veille ajoute beaucoup au souvenir du rêve : on s’imagine avoir rêvé toutes sortes de choses que ne contenait pas le rêve véritable. »

Jessen est encore plus affirmatif (p. 547) : « Quand on examine et qu’on interprète des rêves cohérents et ordonnés, il faut considérer une circonstance à laquelle on a accordé peu d’attention jusqu’ici : ils ne sont pas tout à fait véridiques, parce que, quand nous rappelons un rêve à notre mémoire, nous comblons les lacunes ou nous complétons certaines de ses images sans le remarquer ou sans le vouloir. Un rêve cohérent l’est rarement, ne l’a peut-être jamais été, autant que dans notre souvenir. Il est à peu près impossible, même à l’homme sincère, de raconter sans aucune adjonction et sans aucun embellissement un rêve étonnant qu’il a eu : la tendance de l’esprit humain à tout enchaîner est si grande que, lorsqu’il se rappelle un rêve quelque peu incohérent, il supplée involontairement à ses lacunes. »

V. Egger (1895) remarque, d’une façon tout à fait indépendante, des fait analogues : « …L’observation des rêves a ses difficultés spéciales et le seul moyen d’éviter toute erreur en pareille matière est de confier au papier sans le moindre retard ce que l’on vient d’éprouver et de remarquer ; sinon, l’oubli vient vite ou total ou partiel ; l’oubli total est sans gravité ; mais l’oubli partiel est perfide ; car si l’on se met ensuite à raconter ce qu’on n’a pas oublié, on est exposé à compléter par l’imagination les fragments incohérents et disjoints fournis par la mémoire… ; on devient artiste à son insu, et le récit périodiquement répété s’impose à la créance de son auteur, qui, de bonne foi, le présente comme un fait authentique, dûment établi selon les bonnes méthodes… »

Spitta juge de même (p. 338). Il paraît admettre que, lorsque nous nous efforçons de nous rappeler un rêve, nous mettons d’abord de l’ordre dans les éléments associés d’une manière lâche. « D’une juxtaposition, nous faisons une suite et une chaîne : nous ajoutons le lien logique qui manquait dans le rêve. »

Quelle valeur pourra donc conserver notre souvenir, alors que nous ne disposons dans le cas du rêve d’aucun contrôle objectif de la fidélité de notre mémoire et que nous ne pouvons connaître le rêve que par ce souvenir, subjectif ?

V. Les particularités psychologiques du rêve

Quand nous considérons le rêve d’une manière scientifique, nous partons de l’hypothèse qu’il résulte de notre activité intellectuelle ; cependant un rêve achevé nous apparaît comme un objet étranger, sur lequel nous revendiquons si peu notre propriété que nous disons également : « Il m’est apparu en songe », ou : « J’ai rêvé. » D’où vient cette « étrangeté psychique » du rêve ? Après ce que nous avons dit des sources du rêve, elle ne semble pas pouvoir provenir du matériel qui y est contenu : la plus grande partie de ce matériel est commune au rêve et à la veille. On peut se demander si ce ne sont pas des modifications des processus psychiques pendant le rêve qui lui donnent cet aspect étrange ; on pourrait essayer d’établir ainsi des caractéristiques psychologiques du rêve.

C’est G. Th. Fechner qui a, semble-t-il, le mieux établi, dans quelques remarques de ses Elemente der Psychophysik (t. II, p. 250), la différence essentielle qui sépare le rêve de la veille ; il en a tiré des conclusions de grande portée. Il pense que « ni le simple passage de la vie mentale au-dessous du seuil de la conscience », ni le fait que nous soustrayons notre attention aux influences du monde extérieur ne suffisent à expliquer tout ce que la vie du rêve a de particulier, d’opposé à la veille. Il croit bien plutôt que la scène du rêve n’est pas la même que celle où se déroulent nos représentations pendant la veille. « Si la scène de notre activité psychologique était la même pendant le sommeil et pendant la veille, le rêve ne pourrait être, à mon avis, qu’une continuation moins intense de la vie représentative de la veille, il devrait avoir même matière et même forme. Mais il en est tout autrement. »

On n’a pu savoir clairement, il est vrai, ce que Fechner entendait par ce déplacement de l’activité psychique ; personne, que je sache, n’a poussé ses recherches dans le sens qu’il avait indiqué. Il semble qu’il faille exclure une explication anatomique : localisations cérébrales ou stratification histologique du cortex. Mais la pensée de Fechner nous apparaîtra sagace et féconde, si nous l’appliquons à l’appareil psychique, que nous supposerons formé d’instances successives.

D’autres auteurs se sont contentés de faire ressortir l’une ou l’autre des particularités psychologiques tangibles du rêve et d’en faire le point de départ d’explications générales.

On a remarqué avec raison qu’une des particularités essentielles du rêve apparaît dès le moment où l’on s’endort et peut être mise au nombre des phénomènes qui introduisent le sommeil. L’activité intellectuelle de la veille est faite, d’après Schleiermacher (p. 351), de concepts et non d’images. La pensée du rêve est presque toute faite d’images ; on peut remarquer que le sommeil s’annonce en quelque sorte par la diminution progressive de l’activité volontaire ; en même temps des représentations involontaires, qui appartiennent toutes à la classe des images, s’imposent à nous. L’impossibilité d’une activité volontaire représentative et l’émergence d’images, habituellement liée à ces états de désagrégation, sont deux caractères qui persistent dans le rêve et que son analyse psychologique nous fera accepter comme deux traits essentiels. Pour ce qui est de ces images – des hallucinations hypnagogiques –, nous savons que leur contenu même est identique à celui des images du rêve12.

Le rêve pense donc surtout par images visuelles, mais il n’exclut pas les autres images. Il emploie aussi des images auditives, et, dans une mesure plus restreinte, des impressions provenant des autres sens. Bien des choses sont seulement pensées ou représentées par des restes d’images verbales, comme dans la veille. Toutefois, seuls les éléments qui se comportent comme des images, c’est-à-dire qui ressemblent plus à des perceptions qu’à des figures mnésiques, sont caractéristiques du rêve. Si nous laissons de côté toutes les discussions bien connues des psychiatres sur la nature de l’hallucination, nous pourrons déclarer, avec tous les auteurs informés, que le rêve « halluciné », qu’il remplace les pensées par des hallucinations. De ce point de vue, il n’y a pas de différence entre les figures visuelles et les figures auditives ; on a remarqué que, lorsqu’on s’endort avec le souvenir d’une suite de sons, cette même mélodie se transforme en hallucination pendant le sommeil ; si l’on se réveille à demi, ce qui peut arriver à diverses reprises, la figure mnésique, plus discrète et qualitativement différente, reparaît à la place de la mélodie.

La transformation de la représentation en hallucination n’est pas le seul point sur lequel le rêve diffère d’une pensée de veille qui pourrait lui correspondre. Le rêve organise ces images en scène, il représente les choses comme actuelles, il dramatise une idée, selon l’expression de Spitta (p. 145). Il faut ajouter, pour caractériser pleinement cet aspect de la vie du rêve, qu’en rêve – le plus souvent : les exceptions exigent des explications spéciales – nous ne croyons pas penser, mais vivre des événements ; nous avons donc une foi entière dans nos hallucinations. Lors du réveil seulement, nous critiquons et reconnaissons que nous n’avons pas vécu ces choses, mais les avons pensées d’une manière particulière, rêvées. C’est par ce caractère que le rêve véritable se distingue de la rêverie de la veille : nous ne confondons jamais celle-ci avec la réalité.

Burdach a condensé dans les formules suivantes les caractères du rêve que nous venons de considérer (p. 476) : « Il faut ranger parmi les traits essentiels du rêve : a) le fait que l’activité subjective de notre esprit nous paraît objective, parce que notre perception accepte les produits de l’imagination comme des excitations sensibles ;… b) le fait que le sommeil supprime la maîtrise de soi ; c’est pourquoi il faut, pour s’endormir, une certaine passivité… Il faut un certain abandon de la maîtrise de soi, pour que les images du sommeil apparaissent. »

Il nous faut voir maintenant comment on a essayé d’expliquer la crédulité de l’esprit vis-à-vis des hallucinations du rêve, qui ne peuvent apparaître qu’après l’organisation d’une certaine activité propre. Strümpell indique que l’esprit se comporte à cette occasion d’une manière correcte et conforme à son mécanisme. Les éléments du rêve ne sont pas de simples représentations, mais des expériences mentales véritables et réelles semblables à celles qui sont faites durant la veille par l’entremise des sens (p. 34). Pendant la veille, l’esprit se représente et pense en images verbales et en langage ; pendant le rêve, par de véritables images sensorielles (p. 35). De plus, le rêve connaît une conscience de l’espace, et, comme la veille, il situe ses sensations et ses images dans un espace extérieur (p. 36). Il faut donc convenir que l’esprit est à l’égard de ses images et de ses perceptions dans la même situation que pendant la veille (p. 43). S’il se trompe toutefois, c’est que, pendant le sommeil, le critérium qui seul peut décider de l’origine extérieure ou intérieure des perceptions sensorielles lui manque : il ne peut soumettre ses images à l’épreuve qui garantit leur réalité objective. Outre cela, il néglige la différence qui existe entre des images que l’on peut changer entre elles à volonté et d’autres où cette volonté ne peut agir. Il se trompe parce qu’il ne peut appliquer la loi de causalité au contenu de son rêve (p. 58). Bref, l’esprit croit au monde subjectif du rêve parce qu’il s’est détourné du monde extérieur.

Delbœuf, après des développements psychologiques en partie différents, aboutit aux mêmes conclusions. Nous croyons aux images du rêve autant qu’au réel parce que nous ne pouvons comparer à d’autres impressions, parce que nous sommes détachés du monde extérieur. Mais ce n’est pas parce que nous ne pouvons pas soumettre nos impressions à l’épreuve que nous croyons à la réalité de nos hallucinations. Le rêve peut feindre ces épreuves, nous faire toucher par exemple la rose que nous voyons, et cependant nous rêvons.

Il n’y a, selon Delbœuf, d’autre critérium valable entre le rêve et la réalité de la veille que le fait du réveil – et ce n’est qu’un critérium pratique. Lorsque, me réveillant, je me vois dévêtu dans mon lit, je considère comme des illusions tout ce que j’ai vécu entre le moment où je me suis endormi et le moment du réveil (p. 84). Pendant le sommeil, j’ai considéré comme vraies les images du rêve, parce que l’on ne peut endormir aussi l’habitude de pensée qui me fait croire à un monde extérieur auquel s’oppose mon propre moi13.

À côté de ces conceptions qui considèrent le détachement du monde extérieur comme déterminant de la vie du rêve, il convient de citer quelques fines remarques du vieux Burdach qui ramènent cette théorie à son exacte valeur. « Le sommeil, dit Burdach, ne peut apparaître que si l’esprit n’est pas excité par les sens…, mais l’essentiel n’est pas tant l’absence d’excitations que l’absence d’intérêt pour elles14 ; certaines d’entre elles sont nécessaires pour l’apaiser : le meunier ne s’endort que lorsqu’il entend le bruit de son moulin, et celui qui est habitué à la lueur d’une veilleuse ne peut s’endormir dans l’obscurité » (p. 457).

« Dans le sommeil, l’esprit s’isole du monde extérieur et se retire de la périphérie… Le lien n’est toutefois pas entièrement rompu : si on ne pouvait entendre et sentir pendant le sommeil, mais seulement après le réveil, on ne serait jamais réveillé. La persistance des sensations est prouvée mieux encore par le fait que la force d’une impression n’est pas seule à nous réveiller, mais que sa valeur psychique agit aussi : un mot indifférent n’éveillera pas le dormeur, mais il s’éveillera si on l’appelle par son nom ;…dans le sommeil, l’esprit distingue donc entre les sensations. De là vient qu’on peut aussi être réveillé par l’absence de stimulus sensoriel, quand il a trait à un fait important pour nos représentations. C’est ainsi qu’on s’éveille parce qu’une veilleuse s’éteint et que le meunier est réveillé par l’arrêt de son moulin, c’est-à-dire par la cessation d’une activité sensorielle. Ceci implique que cette activité était perçue par l’esprit mais ne le dérangeait pas ; c’était une activité satisfaisante ou indifférente » (p. 460 sq.).

Mais, même si nous faisons abstraction de toutes ces importantes réserves, la théorie du détachement du monde extérieur se révèle incapable de nous expliquer toutes les étrangetés du rêve. On devrait en effet pouvoir expliquer tout rêve en ramenant ses hallucinations à des représentations et ses situations à des pensées : c’est bien ce que nous faisons quand nous nous rappelons notre rêve au réveil ; et cependant, même quand nous réussissons cette traduction, en partie ou tout à fait, le rêve demeure mystérieux. Aussi admet-on, en général, des transformations plus profondes du matériel des représentations de la veille. Strümpell s’efforce d’en dégager une (p. 17) : « Avec l’arrêt de ses intuitions sensibles et de la conscience normale de sa vie, l’esprit perd aussi le fond où s’enracinent ses sentiments, ses désirs, ses intérêts et ses actions. Les états psychiques : sentiments, intérêts, jugements de valeur, qui, pendant la veille, se lient aux images mnésiques, s’obscurcissent, se détachent des images ; les perceptions d’objets, de personnes, de lieux, d’événements et d’actions de la vie éveillée sont reproduites isolément en grand nombre, mais aucune d’entre elles ne transporte sa valeur psychique ; celle-ci est détachée, et les perceptions vacillent dans l’esprit, réduites à leurs seules ressources… »

Le fait que les images ont dépouillé leur valeur psychique, ramené d’ailleurs au détachement du monde extérieur, serait, d’après Strümpell, un facteur capital de l’étrangeté que présente dans nos souvenirs le rêve comparé à la vie.

On a noté que, dès le moment où nous commençons à nous endormir, nous renonçons à une de nos activités psychiques : la direction volontaire du cours de nos représentations. Ceci conduit à l’hypothèse que le sommeil s’étend aussi aux fonctions supérieures. Telle ou telle de ces fonctions peut être abolie ; celles qui demeurent peuvent-elles alors continuer à travailler sans trouble, donner un rendement normal ? Sinon, ne pourrait-on pas expliquer les particularités du rêve par une baisse d’efficience psychique ? L’impression que nous avons au réveil concorde assez avec cette conception. Le rêve est incohérent, il réunit les contradictoires sans la moindre objection, admet des impossibilités, laisse de côté notre savoir le plus important de la veille, nous montre débiles moralement. Nous considérerions comme fou tout homme qui, éveillé, aurait la conduite qu’il a en rêve, qui parlerait comme on le fait en rêve ou qui voudrait nous communiquer des événements tels que ceux qui se passent en rêve. Ainsi nous croyons n’exprimer qu’un fait, lorsque nous disons que l’activité psychique est très réduite pendant le rêve et qu’en particulier les fonctions intellectuelles supérieures sont suspendues ou gravement détériorées.

Une rare unanimité – il sera ailleurs question des exceptions – se manifeste sur ce point chez les auteurs.

D’après Lemoine, l’incohérence des images est la seule caractéristique essentielle du rêve.

Maury l’approuve ; il dit (le Sommeil, p. 163) : « Il n’y a pas de rêves absolument raisonnables, et qui ne contiennent quelque incohérence, quelque anachronisme, quelque absurdité. »

Hegel (cité par Spitta) dénie au rêve toute cohérence objective intelligible.

Dugas dit : « Le rêve, c’est l’anarchie psychique, affective et mentale, c’est le jeu des fonctions livrées à elles-mêmes et s’exerçant sans contrôle et sans but ; dans le rêve l’esprit est un automate spirituel. »

Volkelt lui-même, qui cependant ne considère point l’activité intellectuelle pendant le sommeil comme dépourvue de but, convient que le rêve présente « une fragmentation, une dissolution et un désordre de la vie représentative, maintenue pendant la veille par la force logique du moi central » (p. 14).

L’absurdité des liaisons entre les représentations du rêve a été soulignée dès longtemps, et personne n’a été plus net à cet égard que Cicéron (De divin., II) : « Nihil tam praepostere, tam incondite, tam monstruose cogitari potest, quod non possimus somniare. »

Fechner dit (p. 522) : « Il semble que l’activité psychologique ait émigré du cerveau d’un homme raisonnable dans le cerveau d’un fou. »

Radestock note (p. 145) : « Il semble impossible en fait d’établir des lois fixes dans cet ensemble extravagant. Le rêve, se dérobant à la sévère police de la volonté raisonnable, qui règle le cours des représentations pendant la veille, et de l’attention, tourbillonne et dans ses jeux insensés confond tout, à la manière d’un kaléidoscope. »

Hildebrandt déclare (p. 45) : « Quels bonds merveilleux se permet le rêveur, dans ses conclusions par exemple ! Avec quelle tranquillité il renverse les vérités d’expérience les mieux connues ! Quelles contradictions risibles il supporte dans l’ordre de la nature et de la société, avant que, comme on dit, cela lui paraisse trop fort, et que la stupéfaction de tant d’absurdités le réveille. À l’occasion, nous multiplions tout bonnement : trois fois trois font vingt ; nous ne nous étonnons nullement d’entendre un chien réciter des vers, de voir un mort aller lui-même vers sa tombe, de voir flotter un rocher sur l’eau ; nous allons gravement, chargé d’une haute mission, vers le duché de Bernburg ou dans la principauté de Liechtenstein pour examiner la marine de guerre du pays, ou bien, peu avant la bataille de Poltawa, nous nous engageons comme volontaire dans l’armée de Charles XII. »

Binz (p. 33) indique en même temps la théorie qui se déduit de ces impressions : « Sur dix rêves, il y en a au moins neuf dont le contenu est absurde. Nous y réunissons des personnes et des choses qui n’ont aucune relation entre elles. À chaque instant, comme dans un kaléidoscope, le groupement change et il devient, s’il se peut, plus absurde encore et plus fou que précédemment ; ainsi va le jeu changeant de notre cerveau à moitié endormi, jusqu’au moment où, nous réveillant, nous passons la main sur notre front et nous demandons si nous sommes encore capables de représentations et de pensées raisonnables. »

Maury (le Sommeil, p. 50) caractérise le rapport entre les images du rêve et les pensées de la veille par une comparaison très impressionnante pour les médecins : « La production de ces images, que, chez l’homme éveillé, fait le plus souvent naître la volonté, correspond, pour l’intelligence, à ce que sont pour la motilité certains mouvements que nous offrent la chorée et les affections paralytiques… » Au reste, il voit dans le rêve « toute une série de dégradations de la faculté pensante et raisonnante » (p. 27).

Il est à peine nécessaire d’indiquer les appréciations des auteurs qui appliquent la phrase de Maury à chacune des fonctions supérieures.

D’après Strümpell, toutes les opérations logiques qui reposent sur des rapports et des relations s’effacent dans le rêve (lors même que l’absurdité du rêve ne saute pas aux yeux) (p. 26). D’après Spitta (p. 148), les représentations, dans le rêve, paraissent se soustraire entièrement au principe de causalité. Radestock et d’autres insistent sur la faiblesse du jugement et des conclusions dans le rêve. Jodl souligne (p. 123) qu’il n’y a, dans le rêve, aucune critique, aucune correction d’une série de perceptions par la conscience globale. Il dit encore : « Toutes les variétés d’activité de la conscience apparaissent dans le rêve, mais incomplètes, inhibées, isolées les unes des autres. » Stricker (avec beaucoup d’autres) explique les contradictions entre le rêve et le contenu de notre savoir de veille par l’oubli de faits importants dans le rêve ou par la disparition des relations logiques entre les représentations (p. 98), etc.

Ces auteurs, qui jugent en général si durement le rendement psychique du rêve, conviennent cependant qu’il y subsiste quelques restes d’activité intellectuelle. Wundt, dont les théories ont fait autorité pour tant de chercheurs dans ce domaine, l’accorde expressément. On peut se demander ce que sont ces restes d’activité normale que le rêve manifeste. Tout le monde convient que la mémoire paraît être la fonction qui souffre le moins dans le rêve ; bien qu’il faille expliquer une partie des absurdités du rêve par l’oubli de cette vie du rêve même, elle paraît quelquefois supérieure même à la mémoire de la veille (cf. supra, p. 18 sq.). D’après Spitta, c’est la vie affective (Gemüts-leben), intacte pendant le sommeil, qui dirige le rêve. Le mot Gemüt signifie pour lui « l’ensemble immuable des sentiments, essence subjective la plus profonde de l’homme » (p. 84).

Scholz (p. 37) isole dans le rêve une « transformation allégorique » (allegorisierende Umdeutung) agissant sur le matériel du rêve. Siebeck constate aussi dans le rêve une « activité interprétative de complètement » (ergänzende Deutungstätigkeit, p. 11) que l’esprit exerce sur toutes ses perceptions et intuitions.

Il est particulièrement difficile d’apprécier le rôle tenu dans le rêve par l’activité la plus élevée, celle de la conscience. On ne peut douter qu’elle subsiste : nous ne connaissons le rêve que par elle. Spitta pense toutefois que le rêve ne garde que la conscience en général et non la conscience de soi. Delbœuf déclare ne pouvoir comprendre cette distinction.

Les lois d’association qui unissent les représentations valent aussi pour les images du rêve, leur pouvoir apparaît même d’une manière plus nette et plus forte dans le rêve. Selon Strümpell (p. 70), « le rêve paraît se comporter ou bien d’après les lois des représentations seules ou bien d’après les lois des stimuli organiques accompagnées de représentations, c’est-à-dire sans que la réflexion et la raison, le goût esthétique et le jugement moral puissent agir sur lui ». Les auteurs dont j’indique ici les opinions paraissent se représenter la formation du rêve de la manière suivante : l’ensemble des stimulations sensorielles (provenant des diverses sources déjà indiquées) provoque d’abord dans l’esprit un certain nombre d’images qui se présentent sous la forme d’hallucinations (Wundt pense que, conséquences de stimuli internes et externes, ce sont plutôt des illusions). Celles-ci se lient entre elles d’après les lois de l’association des idées, et, d’après ces mêmes lois, évoquent de nouvelles séries de représentations (d’images). Tout cela est organisé le moins mal possible par ce qui reste d’activité intellectuelle créatrice d’ordre et de pensée (cf. Wundt et Weygandt). Toutefois on n’a pas encore pu déterminer quels motifs provoquent l’éveil d’images ne venant pas du dehors d’après telle loi d’association plutôt que d’après telle autre.

On a remarqué à diverses reprises que les associations qui unissent entre elles les diverses images étaient d’espèce très particulière et différaient de celles qui agissent pendant la veille. Volkelt dit (p. 15) : « Pendant le rêve, les représentations se poursuivent et s’accrochent d’après des ressemblances de hasard et d’après des liaisons à peine perceptibles. Tous les rêves sont traversés par ces associations parsemées et lâches. » Maury insiste sur ce caractère qui lui permet d’établir une analogie plus étroite entre le rêve et certains troubles mentaux. Il y reconnaît deux traits essentiels du « délire » : « 1° une action spontanée et comme automatique de l’esprit ; 2° une association vicieuse et irrégulière des idées » (le Sommeil, p. 126). Il nous a laissé lui-même deux remarquables exemples de rêves où la seule assonance des mots forme le lien entre les images. Il rêva un jour qu’il entreprenait un pèlerinage à Jérusalem ou à La Mecque ; après de nombreuses aventures, il se retrouvait chez le chimiste Pelletier qui, après une conversation, lui donnait une pelle de zinc ; dans le fragment de rêve suivant, celle-ci devenait son grand sabre de bataille (p. 137). Une autre fois, il suivait en rêve une chaussée et lisait sur les bornes les kilomètres ; il se trouvait ensuite chez un épicier qui avait une grande balance et un homme mettait des poids d’un kilo sur un plateau de la balance pour peser Maury ; l’épicier lui disait ensuite : « Vous n’êtes pas à Paris, mais dans l’île Gilolo. » Suivaient plusieurs tableaux où il voyait la fleur Lobelia, puis le général Lopez dont il avait lu la mort peu de temps avant ; il s’éveillait enfin, jouant au loto15.

Ce mépris de l’activité psychique du rêve n’a pas été sans provoquer des objections. Sans doute la thèse opposée paraît-elle difficile à établir. Il est de peu d’importance qu’un des contempteurs du rêve (Spitta, p. 118) affirme que les mêmes lois psychologiques régissent le rêve et la veille, ou qu’un autre (Dugas) déclare : « Le rêve n’est pas déraison ni même irraison pure », tant qu’ils ne prennent pas la peine de mettre en accord cette appréciation avec l’état d’anarchie psychique et de dissolution de nos fonctions qu’ils décrivent. Mais d’autres auteurs paraissent avoir pressenti que la folie du rêve n’était pas « sans méthode », qu’elle était peut-être un déguisement, comme la folie d’Hamlet, sur laquelle on a porté ce jugement. Ces auteurs ont su éviter de juger d’après les apparences, à moins que les apparences que le rêve leur présentait ne fussent autres.

Ainsi, Havelock Ellis (1899), sans vouloir s’arrêter aux absurdités apparentes du rêve, le considère comme « an archaic world of vast émotions and imperfect thoughts », dont l’étude peut éclairer les premiers degrés du développement de la vie psychique. J. Sully (p. 362) défend la même conception, d’une manière encore plus large et plus pénétrante. Son témoignage mérite d’autant plus d’attention qu’il croyait, plus que nul autre psychologue, au sens caché du rêve. « Now our dreams are a means of cotiser ving these successive personalities. When asleep we go back to the old ways of looking at things and of feeling about them, to impulses and activities which long ago dominated us. » Delbœuf affirme (en réalité sans apporter aucune preuve contre l’ensemble des documents qui le contredisent et, par conséquent, à tort) : « Dans le sommeil, hormis la perception, toutes les facultés de l’esprit, intelligence, imagination, mémoire, volonté, moralité, restent intactes dans leur essence ; seulement elles s’appliquent à des objets imaginaires et mobiles. Le songeur est un acteur qui joue à volonté les fous et les sages, les bourreaux et les victimes, les nains et les géants, les démons et les anges » (p. 222). Le marquis d’Hervey, contre lequel Maury a engagé une violente polémique, et dont, en dépit de tous mes efforts, je n’ai pu me procurer l’ouvrage, paraît avoir été le plus énergique défenseur du rendement intellectuel du rêve. Maury dit à son sujet (le Sommeil, p. 19) : « M. le marquis d’Hervey prête à l’intelligence, durant le sommeil, toute sa liberté d’action et d’attention et il ne semble faire consister le sommeil que dans l’occlusion des sens, dans leur fermeture au monde extérieur ; en sorte que l’homme qui dort ne se distingue guère, selon sa manière de voir, de l’homme qui laisse vaguer sa pensée en se bouchant les sens ; toute la différence qui sépare alors la pensée ordinaire de celle du dormeur, c’est que, chez celui-ci, l’idée prend une forme visible, objective, et ressemble, à s’y méprendre, à la sensation déterminée par les objets extérieurs ; le souvenir revêt l’apparence du fait présent. » Pour Maury, « il y a une différence de plus et capitale, à savoir que les facultés intellectuelles de l’homme endormi n’offrent pas l’équilibre qu’elles gardent chez l’homme éveillé ».

Vaschide, qui nous fait connaître le livre d’Hervey plus exactement, dit que cet auteur s’exprime de la manière suivante sur l’incohérence apparente des rêves : « L’image du rêve est la copie de l’idée. Le principal est l’idée ; la vision n’est qu’accessoire. Ceci établi, il faut savoir suivre la marche des idées, il faut savoir analyser le tissu des rêves ; l’incohérence devient alors compréhensible, les conceptions les plus fantasques deviennent des faits simples et parfaitement logiques » (p. 146). Et un peu plus loin (p. 147) ; « Les rêves les plus bizarres trouvent même une explication des plus logiques quand on sait les analyser. »

J. Stärcke a fait remarquer qu’un vieil auteur, Wolf Davidson, qui m’était inconnu, avait défendu en 1799 une théorie analogue de l’incohérence des rêves (p. 136) : « Les bonds singuliers que l’imagination fait dans le rêve ont tous leur cause dans les lois de l’association ; mais comme ces relations nous demeurent très obscures, nous croyons souvent à un bond des représentations alors qu’il n’y en a point. »

L’échelle des appréciations portées sur le rêve, considéré comme produit psychique, a une vaste étendue. Du mépris le plus profond, dont nous connaissons déjà l’expression, en passant par le pressentiment d’une valeur non découverte encore, elle va jusqu’à mettre le rêve bien au-dessus de la veille. Hildebrandt, qui résume la psychologie du rêve en trois antinomies, oppose dans la dernière les deux opinions extrêmes (p. 19) :

« Tantôt il intensifie la vie mentale jusqu’à la virtuosité, tantôt il diminue et abaisse la vie de l’esprit bien au-dessous du niveau de l’humanité.

« Pour ce qui est du premier aspect, nous savons tous par expérience que le génie du rêve déploie parfois dans la création et l’organisation une profondeur de sensibilité, une tendresse de sentiments, une clarté d’intuition, une finesse d’observation, une présence d’esprit que nous devons modestement avouer n’être pas toujours les nôtres durant la veille. Le rêve a une poésie merveilleuse, d’excellentes allégories, un humour incomparable, une ironie délicieuse. Il considère le monde dans un jour particulier qui l’idéalise, et souvent, avec un sens profond de son essence, il grandit encore l’effet de cette apparition. Il nous présente la beauté terrestre avec un éclat vraiment céleste, la grandeur dans sa plus haute majesté, ce que l’on sait effrayant sous la forme la plus horrible, le risible d’une manière indescriptiblement comique ; parfois même nous sommes, après le réveil, si pleins d’une de ces impressions qu’il nous semble que le monde réel ne nous a jamais rien montré de tel. »

On en vient à se demander si ces remarques méprisantes et ces appréciations enthousiastes s’appliquent bien au même objet. Les uns auraient-ils négligé des rêves absurdes, les autres des rêves profonds et fins ? Et n’est-il pas vain de chercher à caractériser le rêve en général quand il existe des rêves si différents ? Ne suffirait-il pas de dire que tout est possible en rêve, depuis la plus profonde dégradation de la vie intellectuelle, jusqu’à une exaltation de cette même vie au-dessus du niveau de la veille ? Si commode que cette solution puisse paraître, elle a contre elle ce fait que les efforts de tous les spécialistes tendent vers une explication valable dans tous les cas, et susceptible de concilier les contradictions.

Il est certain que la valeur du rêve a été reconnue plus facilement à l’époque intellectualiste maintenant dépassée, où la philosophie possédait une suprématie que lui ont enlevée les sciences naturelles. De nos jours, nous avons peine à comprendre des affirmations telles que celles de Schubert, qui voyait dans le rêve la libération de l’esprit à l’égard de la nature, la délivrance de l’âme sortant des chaînes de la sensibilité, et d’autres jugements analogues portés par J. H. Fichte16, par d’autres. Tous considéraient le rêve comme une exaltation de la vie de l’esprit. De nos jours, seuls les mystiques et les dévots répètent de semblables appréciations17. La pénétration d’une pensée scientifique a agi sur l’estime portée au rêve. Ce sont précisément les auteurs médicaux qui sont le plus tentés de déprécier l’activité psychologique du rêve, tandis que les philosophes et les observateurs non professionnels, les psychologues amateurs – dont en ce domaine il ne convient pas de négliger les contributions –, maintiennent la valeur psychique du rêve ; ils sont en cela plus proches du sentiment populaire. Celui qui sous-estime le fonctionnement psychique du rêve insiste évidemment sur une étiologie somatique ; celui qui reconnaît à l’âme endormie la plus grande partie de ses aptitudes de veille n’a pas de raison de lui dénier la possibilité de provoquer ses rêves.

Parmi les activités supérieures attribuées au rêve, celle de la mémoire paraît la plus frappante ; nous avons indiqué en détail les observations qui le montrent. Les anciens auteurs ont souvent loué, parmi les supériorités du rêve, le fait qu’il jouait librement dans le temps et l’espace ; on voit aisément que c’est une illusion. Ce n’est là, ainsi que le remarque Hildebrandt, qu’un avantage illusoire : le rêve dispose du temps et de l’espace comme la pensée de la veille et seulement parce qu’il est une forme de la pensée. Il semble que le rêve ait sur le temps un autre avantage et qu’il en soit indépendant en un autre sens. Des rêves tels que celui de la guillotine, de Maury, sembleraient prouver que le rêve peut en un temps très court contenir plus de perceptions que notre activité psychique pendant la veille. Mais cette thèse a été combattue par de multiples arguments. Depuis les travaux de Le Lorrain et d’Egger sur « la durée apparente des rêves », il y a eu à ce sujet une discussion intéressante ; elle ne semble pas d’ailleurs avoir éclairci définitivement cette question épineuse18.

De nombreuses relations et le recueil de Chabaneix paraissent montrer d’une manière indiscutable que le rêve reprend les travaux intellectuels de la journée et peut les amener à des résultats qu’ils n’avaient pas atteints pendant le jour. Il résout des doutes et des problèmes, il peut être, pour des poètes et des compositeurs, la source de nouvelles inspirations. Mais si le fait lui-même est incontesté, son interprétation se heurte à nombre d’objections de principe19.

Enfin la puissance divinatoire attribuée au rêve est une cause de discussions où des assurances obstinées et répétées se heurtent à des doutes difficiles à dissiper. Il convient de ne pas refuser toute réalité à ce fait, parce que, pour toute une série de cas, la possibilité d’une explication psychologique naturelle est peut-être très proche.

VI. Les sentiments moraux dans le rêve

Des motifs que l’on ne comprendra que lorsqu’on connaîtra mes propres recherches m’ont fait traiter à part la question de savoir si nos dispositions morales et nos sentiments moraux de la veille pénètrent dans le rêve et dans quelle mesure. Sur ce point, nous retrouvons la contradiction entre auteurs qui nous a déjà frappés. Les uns garantissent que le rêve ignore les exigences de notre moralité aussi nettement que les autres y affirment la persistance de la nature morale de l’homme.

Si nous en appelons à notre expérience de toutes les nuits, elle paraît mettre hors de doute l’exactitude de la première affirmation. Jessen dit (p. 553) : « Nous ne sommes pas meilleurs ni plus vertueux pendant le sommeil ; il semble bien plutôt que notre conscience se taise durant le rêve : nous n’éprouvons aucune pitié et nous commettons avec une entière indifférence et sans aucun repentir les pires crimes : vols, meurtres, assassinats. »

De même, Radestock (p. 146) : « Il convient de remarquer que dans le rêve les associations se déroulent et les représentations se lient sans que la réflexion, la raison, le goût esthétique et le jugement moral interviennent ; le jugement est très faible et une entière indifférence morale règne. »

Volkelt note (p. 23) : « Chacun sait qu’en rêve nous avons pour tout ce qui est sexuel un manque de retenue particulier. Le rêveur qui n’a lui-même absolument aucune pudeur, aucun sentiment, aucun jugement moral, voit aussi tous les autres, et même les personnes les plus respectées, agir d’une façon qu’il n’oserait même pas imaginer pendant la veille. »

Une série d’affirmations vont s’opposer nettement à cette thèse. Selon Schopenhauer, chacun agit et parle pendant le rêve en pleine conformité avec son caractère.

R. Ph. Fischer20 dit que les sentiments subjectifs, les tendances, les affects et les passions se manifestent dans la liberté du rêve, que les particularités morales de l’individu s’y reflètent. Haffner écrit (p. 25) : « À quelques rares exceptions près,… un homme vertueux l’est également en rêve ; il résiste aux tentations, s’interdit la haine, l’envie, la colère et tous les vices ; l’homme de péché retrouvera dans le rêve les images auxquelles il se plaît durant la veille. » Scholz affirme (p. 36) : « La vérité apparaît dans le rêve ; en dépit de tous nos déguisements, en meilleur ou en pire, nous reconnaissons notre moi véritable… L’honnête homme ne peut commettre, même en rêve, un crime déshonorant, ou, si cela lui arrive, il s’en effraie comme d’une chose étrangère à sa nature. L’empereur romain qui fit exécuter un de ses sujets, parce que celui-ci avait rêvé qu’il faisait couper la tête du souverain, n’avait pas tort, s’il pensait que celui qui avait de semblables rêves devait, pendant la veille, nourrir des pensées analogues. Aussi disons-nous d’une chose qui ne saurait trouver place dans notre vie : je ne l’imaginerais même pas en rêve. »

Platon estime en revanche que les meilleurs d’entre nous ne connaissent qu’en rêve ce que d’autres font tout éveillés.

Pfaff21, transformant un proverbe bien connu, dit : « Dis-moi ce que tu rêves, et je te dirai qui tu es. »

Le petit ouvrage de Hildebrandt que j’ai si souvent cité, et qui est la contribution au problème du songe la plus achevée et la plus riche que je connaisse, s’intéresse précisément d’une manière essentielle à la moralité du rêve. Hildebrandt pose aussi en principe que plus la vie est pure, plus le rêve est pur, et vice versa.

Dans le rêve l’homme conserve une nature morale : « Tandis que nous acceptons une erreur de calcul grossière, une extravagance scientifique, un anachronisme bouffon, nous continuons cependant à distinguer le bien et le mal, le juste et l’injuste, le vice et la vertu. Pour tant que nous ayons perdu durant notre sommeil de notre savoir de la journée, l’impératif catégorique kantien nous demeure, il est lié à nous, même endormi nous ne saurions nous en défaire… Cela ne peut s’expliquer que parce que la moralité est si solidement liée à la nature humaine qu’elle ne saurait être prise dans le jeu kaléidoscopique auquel se livrent, pendant le rêve, l’imagination, l’intelligence, la mémoire et les autres facultés de ce rang » (p. 45 sq.).

Plus la discussion s’avance, plus on constate d’étranges changements et de singulières inconséquences de part et d’autre. Logiquement, tous ceux qui croient que la personnalité morale sombre dans le rêve devraient cesser de s’intéresser aux rêves immoraux. Ils ne devraient pas plus rendre le rêveur responsable de ses rêves, ni conclure de la perversité de ses rêves à celle de sa nature, qu’ils ne concluent pendant la veille de l’absurdité des rêves à la nullité intellectuelle. Les autres, ceux qui considèrent que l’« impératif catégorique » s’étend au rêve même, devraient accepter pleinement la responsabilité des rêves immoraux ; il faudrait seulement leur souhaiter des rêves tels qu’ils n’eussent point à douter de leur propre vertu.

Mais il semble bien que nul ne puisse savoir avec tant de précision jusqu’à quel point il est bon ou mauvais, et que nul ne puisse nier avoir quelques rêves immoraux. Les auteurs des deux parties s’efforcent, en effet, en dépit de leurs jugements opposés sur la moralité du rêve, d’expliquer l’origine des rêves immoraux. Une nouvelle opposition se fait jour alors entre ceux qui la recherchent dans les fonctions de la vie psychique et ceux qui la recherchent dans des influences somatiques. Ainsi les faits obligent les défenseurs de la responsabilité pendant le rêve, comme ceux de l’irresponsabilité, à reconnaître que l’immoralité du rêve a une source psychique particulière.

Ceux qui croient à la persistance de la moralité se gardent toutefois d’accepter la pleine responsabilité de leurs propres rêves. Haffner dit (p. 24) : « Nous ne sommes pas responsables de nos rêves, parce que notre pensée et notre volonté manquent à ce moment des fondements sans lesquels notre vie ne peut avoir de vérité ni de réalité… C’est pourquoi une volonté où une action de rêve ne peuvent être assimilées à un vice ou à une vertu. » Toutefois l’homme est responsable de ses rêves coupables dans la mesure où il les a indirectement provoqués. Il a, avant de s’endormir, le devoir de purifier son âme comme pendant la veille, et d’une manière toute particulière.

L’analyse de ce mélange d’acceptation et de refus de la responsabilité à l’égard du contenu moral du rêve est poussée plus avant chez Hildebrandt. Après avoir indiqué que la manière dramatique dont le rêve décrit les faits, l’entassement des réflexions les plus compliquées dans le plus petit espace de temps, la perte de sens et la confusion des images doivent être pris en considération quand on parle de l’immoralité du rêve, il déclare cependant qu’il convient de réfléchir longuement avant de rejeter toute responsabilité dans les péchés ou les fautes du rêve.

« Quand nous voulons repousser d’une manière définitive une accusation injustifiée, spécialement une accusation qui porte sur nos projets et nos intentions, nous disons : “Je n’y aurais jamais pensé même en rêve !” Par là, sans doute, nous entendons d’une part que le domaine des rêves est le dernier pour lequel on puisse nous demander des comptes de nos pensées, parce qu’elles y sont à tel point détachées de notre être propre qu’on peut à peine les considérer comme encore nôtres ; mais d’autre part, en niant expressément l’existence de ces pensées dans ce domaine, nous donnons à entendre que notre justification ne serait pas entière si elle n’allait pas jusque-là. Et je crois que nous parlons selon la vérité, bien que inconsciemment » (p. 49). « On ne peut imaginer une action de rêve dont le motif premier n’aurait pas traversé l’esprit pendant la veille, sous forme de souhait, de désir ou d’impulsion » (p. 52). Cette première impulsion, il faut le dire, le rêve ne l’a pas inventée, il n’a fait que la reproduire, l’amplifier, il a travaillé sur le peu de matière que nous lui offrions et lui a donné une forme dramatique ; il a réalisé le mot de l’Apôtre : celui qui hait son frère est un assassin. Et si, après le réveil, conscient de sa force morale, on rit des tableaux de ce rêve coupable, on ne saurait rire de la matière originelle qui a servi à le former. On se sent responsable des égarements du dormeur, non de leur somme totale, mais d’un certain pourcentage. « Bref, si nous comprenons en ce sens, indiscutable, la parole du Christ : les pensées mauvaises jaillissent du cœur, nous avons peine à ne pas croire que toute faute commise pendant le rêve entraîne avec elle tout au moins un obscur minimum de culpabilité. »

Hildebrandt voit donc la source de l’immoralité des rêves dans les germes et les indices d’impulsions mauvaises qui traversent chaque jour notre conscience sous forme de tentations, et il n’hésite pas à compter ces éléments immoraux dans son appréciation de la valeur morale de la personnalité. Ce sont les mêmes pensé es et la même appréciation qui de tout temps ont fait dire aux hommes pieux et aux saints qu’ils étaient de grands pécheurs22.

Il n’est pas douteux que ces représentations-contrastes sont fréquentes chez la plupart des hommes et point seulement dans le domaine moral. Elles n’ont pas été toujours étudiées d’une manière précise. Spitta cite (p. 144) la déclaration suivante de Zeller (art. Irre dans l’Allgemeine Enzyklopädie der Wissenschaften de Ersch et Gruber) : « Il est rare qu’un esprit soit organisé si heureusement qu’il possède en tout temps une pleine puissance et que le cours continu et clair de sa pensée ne soit pas interrompu par des représentations, non seulement futiles, mais encore grotesques et absurdes ; les plus grands penseurs mêmes se sont plaints de voir cette racaille de représentations, taquines et désagréables, venir troubler leurs réflexions les plus profondes et leurs travaux les plus graves et les plus sacrés. »

La signification psychologique de ces pensées-contrastes est mieux précisée par Hildebrandt qui observe que le rêve nous ouvre parfois les profondeurs et les replis de notre être qui nous sont le plus souvent fermés pendant la veille (p. 55). Kant indique semblablement, dans un passage de l’Anthropologie, que le rêve a sans doute pour fonction de nous découvrir nos dispositions secrètes et de nous révéler, non point ce que nous sommes, mais ce que nous serions devenus, si nous avions reçu une autre éducation. Radestock (p. 84) pense également que le rêve ne fait que nous révéler ce que nous ne voulons pas nous avouer et que nous avons tort de l’accuser de mensonge et de tromperie. J. E. Erdmann déclare : « Jamais un rêve ne m’a révélé ce qu’il fallait penser d’un homme ; mais bien ce que j’en pensais et comment j’étais disposé à son égard et ce à ma plus grande surprise. » De même, J. H. Fichte dit : « Le caractère de nos rêves nous donne un reflet bien plus fidèle de l’ensemble de nos dispositions que ce que nous pourrions en savoir en nous observant longuement pendant la veille. » L’émergence de ces impulsions étrangères à notre conscience morale s’explique de la même manière que le fait que le rêve dispose d’images absentes ou négligées pendant la veille. Le fait a été remarqué par Benini ; « Certe nostre inclinazioni che si credevano soffocate e spente da un pezzo, si ridestano ; passioni vecchie e sepolte rivivono ; cose e persone a cui non pensiamo mai, ci vengono dinanzi » (p. 149), et par Volkelt : « Des représentations qui ont traversé presque inaperçues la conscience éveillée, et qu’elle n’aurait peut-être jamais tirées de l’oubli, réapparaissent souvent dans le rêve, nous prévenant ainsi qu’elles demeurent dans l’esprit. » C’est ici le lieu de rappeler que, d’après Schleiermacher, le moment même où nous nous endormons s’accompagne de l’apparition de représentations (tableaux) involontaires.

On peut appeler « représentations involontaires » cette masse d’images dont l’apparition nous étonne tellement dans les rêves immoraux, comme dans les rêves absurdes. Il y a toutefois, entre les uns et les autres, une différence importante. Les représentations involontaires appartenant au domaine moral sont en contradiction avec notre manière de sentir ordinaire ; les autres nous paraissent simplement étranges. Rien n’a été fait jusqu’à présent pour donner de cette différence une explication scientifique.

Quelle est la signification de l’apparition en rêve de ces représentations involontaires ? Quelles conclusions peut-on tirer, pour la psychologie de la veille et du rêve, de cette apparition nocturne de tendances morales paradoxales ? Les auteurs diffèrent aussi d’opinion sur ce point. Si l’on suit la pensée de Hildebrandt et des défenseurs de sa thèse fondamentale, on doit considérer, sans nul doute, que, même pendant la veille, les impulsions immorales possèdent une certaine puissance qui, inhibée, ne peut passer aux actes, mais que, durant le sommeil, quelque chose qui avait agi comme une inhibition et nous avait empêchés d’apercevoir ces impulsions est supprimé. Ainsi le rêve dévoilerait, sinon toute l’essence, du moins la réalité la plus profonde de l’homme, et serait un des moyens dont nous disposerions pour connaître le contenu caché de notre âme. Il faut que Hildebrandt parte de suppositions semblables pour attribuer au rêve le rôle d’un avertisseur qui attirerait notre attention sur nos faiblesses cachées ; de même que, de l’aveu des médecins, il peut nous rendre attentifs à des maladies encore inaperçues. Spitta est guidé par des conceptions analogues, quand, parlant des excitations de la puberté par exemple, il console le rêveur et lui dit qu’il a fait tout ce qui dépendait de lui, s’il a eu, pendant la veille, une conduite parfaitement vertueuse et s’est efforcé de repousser les mauvaises pensées, de ne pas les laisser mûrir et devenir des actes. D’après ces conceptions, les représentations « involontaires » seraient celles qui auraient été « réprimées » pendant le jour, et il faudrait voir dans leur émergence un véritable phénomène psychique.

Selon d’autres auteurs, ces déductions sont injustifiées. Pour Jessen, les représentations involontaires du rêve, de la veille, de la fièvre, des délires « ont le caractère d’une activité de volition qui a été mise au repos et d’une succession plus ou moins mécanique d’images et de représentations, mues par des mouvements internes » (p. 360). Tout ce qu’un rêve immoral nous apprendrait de la vie psychique du rêveur, ce serait que d’une manière quelconque il connaissait son contenu représentatif ; il ne révélerait rien de ses propres tendances. On peut se demander si Maury ne croit pas lui aussi que le rêve décompose l’activité psychique en ses éléments au lieu de la détruire au hasard. Il dit au sujet des rêves dans lesquels on franchit les bornes de la moralité : « Ce sont nos penchants qui parlent et qui nous font agir, sans que la conscience nous retienne, bien que parfois elle nous avertisse. J’ai mes défauts et mes penchants vicieux ; à l’état de veille, je tâche de lutter contre eux et il m’arrive assez souvent de n’y pas succomber. Mais dans mes songes j’y succombe toujours, ou, pour mieux dire, j’agis par leur impulsion, sans crainte et sans remords… Évidemment les visions qui se déroulent devant ma pensée et qui constituent le rêve me sont suggérées par les incitations que je ressens et que ma volonté absente ne cherche pas à refouler » (le Sommeil, p. 113).

Si l’on pense que le rêve dévoile une disposition immorale du dormeur qui, à la vérité, existe, mais est réprimée ou cachée, on ne pourrait l’exprimer plus fortement que par ces mots de Maury (p. 115) : « En rêve l’homme se révèle donc tout entier à soi-même dans sa nudité et sa misère natives. Dès qu’il suspend l’exercice de sa volonté, il devient le jouet de toutes les passions contre lesquelles, à l’état de veille, la conscience, le sentiment d’honneur, la crainte nous défendent. » Ailleurs il trouve ces mots frappants (p. 462) : « Dans le rêve, c’est surtout l’homme instinctif qui se révèle… L’homme revient pour ainsi dire à l’état de nature quand il rêve ; mais moins les idées acquises ont pénétré dans son esprit, plus les penchants en désaccord avec elles conservent encore sur lui d’influence dans le rêve. » Et il donne comme exemple le fait que, dans ses rêves, il est souvent victime de la superstition même qu’il combat le plus activement dans ses écrits.

Maury diminue, il est vrai, la valeur de ces remarques si fines en ne voulant voir dans les phénomènes qu’il a si bien observés que des preuves en faveur de « l’automatisme psychologique » qui, selon lui, domine toute la vie du rêve. Cet automatisme lui paraît être le contraire de l’activité psychique.

Dans un passage de ses Studien über das Bewusstsein, Stricker dit : « Le rêve n’est pas fait uniquement d’illusions. Si, en rêve, on craint les voleurs, les voleurs sont sans doute imaginaires, mais la crainte est réelle. » Ainsi il attire notre attention sur ce fait qu’il y a lieu de séparer l’appréciation du développement d’affects dans le rêve du reste de son contenu. Un problème se pose alors : qu’y a-t-il de réel dans les processus psychiques du rêve ? que pouvons-nous y reprendre pour le ranger parmi les processus psychiques de la veille ?

VII. Théories du rêve. Fonction du rêve

On appellera théorie du rêve une analyse qui s’efforce d’expliquer d’un certain point de vue le plus grand nombre possible des caractères observés et en même temps de marquer la place du rêve dans un ensemble plus vaste. Les diverses théories du rêve se distinguent les unes des autres par le fait qu’elles considèrent comme essentiel tel ou tel caractère, et disposent autour de ce caractère leurs explications.

Une théorie du rêve ne comporte pas nécessairement l’idée d’une fonction, c’est-à-dire d’une utilité ou d’une efficacité du rêve, mais nos habitudes téléologiques vont naturellement au-devant des théories qui attribuent au rêve une fonction.

Nous avons vu déjà plusieurs conceptions qui méritent plus ou moins le nom de théories du rêve. Les anciens croyaient le rêve envoyé par les dieux pour diriger les actions des hommes ; c’était là une théorie complète et qui expliquait tout ce que l’on désirait savoir. Depuis que le rêve est devenu objet d’investigations biologiques, le nombre des théories s’est multiplié, mais il en est beaucoup d’incomplètes.

Si l’on ne tient compte que de l’essentiel, on peut essayer de grouper les théories du rêve, d’une manière peu rigoureuse, selon ce que chacune suppose de la nature et de la quantité de l’activité psychique :

1. Théorie qui supposent que toute l’activité psychique de la veille se trouve dans le rêve (Delbœuf). – Ici l’esprit n’est pas endormi ; son fonctionnement demeure intact, mais, les conditions étant différentes de celles de la veille, il doit donner normalement d’autres résultats. On peut se demander si ces théories peuvent expliquer toutes les différences entre le rêve et la pensée normale par les seules conditions du sommeil. De plus, on ne voit pas comment passer de ces théories à la fonction du rêve, pourquoi le mécanisme compliqué de notre esprit continue à jouer, lors même qu’il se trouve dans des conditions pour lesquelles il ne paraît pas fait. Les seules réactions adaptées seraient un sommeil sans rêves ou le réveil quand surviennent des stimuli qui nous dérangent.

2. Théories qui supposent, au contraire, dans le rêve une baisse de l’activité psychique, un relâchement des liaisons, un appauvrissement du matériel utilisable. – Selon ces théories, les caractéristiques du sommeil seraient bien différentes de celles qu’expose Delbœuf. Le sommeil s’étend sur l’esprit, il ne se contente pas de le séparer du monde extérieur, il pénètre dans son mécanisme même et le rend inutilisable pour un temps. Si je pouvais user ici d’une comparaison empruntée à la psychiatrie, je dirais que les premières théories font du rêve une sorte de paranoïa, et que pour les secondes il est une sorte de débilité ou de confusion mentales.

La théorie selon laquelle le rêve n’exprime qu’un fragment de notre vie intellectuelle paralysée par le sommeil est celle que préfèrent les écrivains médicaux et le monde scientifique en général ; c’est, en somme, la théorie régnante. Il faut souligner la légèreté avec laquelle cette théorie évite le plus rude écueil de l’explication des rêves : les contrastes que l’on y rencontre. Elle considère le rêve comme une veille partielle (« une veille graduelle, partielle et en même temps très anormale », dit Herbart dans sa Psychologie) ; elle explique donc par une série d’états d’éveil toujours plus grand jusqu’à la veille complète toutes les variations de l’efficience du rêve, de la pleine absurdité à l’activité intellectuelle la plus concentrée.

Ceux qui ne sauraient se passer du mode d’exposition physiologique ou qui le jugent plus scientifique en trouveront l’expression dans cette description de Binz (p. 43) : « Cet état [de torpeur, Erstarrung] se dissipe peu à peu vers le matin. Les produits de fatigue accumulés dans l’albumen cérébral diminuent, sont décomposés ou entraînés par le courant circulatoire incessant. Ici et là quelques amas cellulaires isolés s’éveillent, cependant qu’autour tout est encore figé. Et le travail isolé de ces groupes cellulaires apparaît alors au sein de notre conscience embrumée, sans que puisse le contrôler cette partie du cerveau qui dirige les associations. C’est pourquoi les images créées, images qui correspondent à l’impression matérielle d’un passé récent, sont réunies étrangement et sans règle. À mesure que le nombre des cellules qui s’éveillent croît, la déraison du rêve diminue. »

On peut retrouver cette conception du rêve veille incomplète, partielle, ou du moins des traces de cette conception, chez tous les physiologistes et tous les philosophes modernes. Elle est exposée très en détail chez Maury. On a l’impression qu’il se représente l’éveil ou le sommeil successif des différentes régions anatomiques, et que chaque province anatomique lui paraît liée à une certaine fonction psychique. Je signale seulement ici que, si la théorie de l’éveil partiel venait à être confirmée, il y aurait beaucoup à faire pour la construire d’une façon plus précise.

Ainsi conçu, le rêve ne peut avoir de fonction. Binz précise d’une manière fort tranchée son rôle (p. 357) : « Comme nous le voyons, tous les faits nous portent à considérer le rêve comme un fait organique, toujours inutile, souvent morbide… »

Le mot « organique » employé au sujet du rêve, et souligné par l’auteur, a plus d’un sens. Il a trait tout d’abord à l’étiologie du rêve, à laquelle Binz s’intéressait particulièrement quand il étudiait les rêves expérimentaux par ingestion de toxiques. Cette sorte de théorie considère, en effet, que les excitations qui produisent le rêve sont exclusivement d’origine somatique. Sous sa forme extrême, elle s’énoncerait à peu près ainsi : Quand, écartant tous les stimuli, nous nous sommes endormi, nous n’avons plus jusqu’au matin de motif pour rêver. À ce moment, le réveil vient peu à peu, provoqué par une série de stimuli qui se reflètent en phénomènes de rêve. On ne peut plus dès lors garder son sommeil des stimuli ; comme les germes de vie que déplore Méphisto, ils viennent de toutes parts vers le dormeur, du dehors, du dedans, des régions mêmes de son corps dont, éveillé, il ne s’était jamais préoccupé. Ainsi le sommeil est troublé ; l’esprit éveillé tantôt en un point, tantôt en un autre fonctionne un moment avec sa partie éveillée, heureux de se rendormir à nouveau. Le rêve représente la réaction contre la perturbation du sommeil par le stimulus, réaction au reste pleinement superflue.

Considérer le rêve (qui cependant demeure le résultat d’une activité psychique) comme un fait somatique trahit encore une autre intention. On veut lui retirer ainsi la dignité de phénomène psychique. On pourrait dépeindre assez bien ce que les représentants des sciences exactes pensent de la valeur des rêves, par la très vieille comparaison avec l’homme qui, ignorant la musique, laisse courir ses doigts sur les touches d’un instrument. Selon cette conception, le rêve serait entièrement dépourvu de sens : comment les doigts de cet ignorant pourraient-ils produire un morceau de musique ?

La théorie de la veille partielle a dès longtemps rencontré des contradicteurs. En 1830, Burdach objecte : « En disant que le rêve est une veille partielle, premièrement on n’explique ni la veille ni le sommeil, deuxièmement on se contente de dire que dans le rêve quelques forces de l’esprit agissent, tandis que d’autres se reposent. Mais pareille inégalité se retrouve à tous les moments de notre vie… » (p. 483).

À la théorie régnante qui ne peut voir dans le rêve qu’un processus somatique, se rattache une très intéressante conception du rêve que Robert a présentée en 1866 ; elle est séduisante parce qu’elle attribue au rêve une fonction, une utilité. Robert prend pour base de sa théorie deux faits d’observation auxquels nous nous sommes d’ailleurs arrêté quand nous avons examiné le matériel du rêve : on rêve très souvent des menues impressions de la journée, très rarement des faits importants. Robert croit pouvoir affirmer que ce ne sont jamais les faits auxquels nous avons longuement réfléchi, mais ceux-là seuls qui demeurent inachevés dans notre esprit ou n’ont fait que l’effleurer qui deviennent excitants de nos rêves (p. 10). – « De là vient que le plus souvent on ne peut expliquer le rêve : ses causes sont précisément celles des impressions des sens du jour précédent, dont le rêveur n’a pas eu pleinement connaissance. » Pour qu’une impression apparaisse dans le rêve, il faut, ou que son élaboration ait été dérangée, ou qu’elle ait été trop insignifiante pour prétendre même à être élaborée.

Robert se représente donc le rêve « comme un processus somatique d’élimination dont nous prenons connaissance par notre réaction à lui ». Le rêve est élimination de pensées étouffées dans l’œuf. « Un homme à qui on enlèverait la possibilité de rêver deviendrait fou au bout d’un certain temps, parce qu’une masse énorme de pensées inachevées, informes et d’impressions superficielles s’amoncellerait dans son cerveau et étoufferait les ensembles bien achevés que la mémoire aurait pu conserver. » Le rêve joue, pour le cerveau surchargé, le rôle de soupape de sûreté. Les rêves ont un pouvoir de soulagement, de guérison (p. 32).

Ce serait mal comprendre Robert que de lui demander comment la représentation pendant le rêve peut soulager l’esprit. Des deux particularités du matériel du rêve qu’il a exposées, il conclut apparemment que, pendant le sommeil, une expulsion des impressions sans valeur s’accomplit d’une manière quelconque par un processus somatique et que le rêve n’est pas un processus psychique particulier, mais seulement une façon de prendre connaissance de celle-ci. Cette élimination n’est d’ailleurs pas la seule opération qui s’accomplisse la nuit dans l’esprit. Robert ajoute lui-même qu’outre cela les impressions de la journée sont élaborées et que « ce qui, parmi les pensées non assimilées, n’a pas pu être éliminé est complété, arrondi par des emprunts à l’imagination et inséré dans la mémoire sous la forme d’un tableau fantaisiste et inoffensif » (p. 23).

Mais la théorie de Robert s’oppose nettement à la théorie régnante pour ce qui est des sources du rêve. Celle-ci considérait qu’il n’y a rêve que lorsque des excitations externes ou internes viennent frapper l’esprit. Robert pense que l’impulsion provient de l’esprit lui-même qui, surchargé, demande à se libérer. Il estime, très logiquement ici, que les motifs somatiques sont secondaires et ne pourraient, en aucun cas, provoquer le rêve dans un esprit auquel la conscience de veille n’aurait laissé aucun élément propre à former ce rêve. Il accorde seulement que les images qui, remontant des profondeurs de l’esprit, se développent dans le rêve, peuvent être influencées par les stimuli nerveux (p. 48). Si, selon Robert, le rêve n’est pas aussi dépendant des faits somatiques, ce n’est pas non plus un fait psychique : il n’a point de place parmi les phénomènes psychiques de la veille ; c’est un processus somatique de chaque nuit qui apparaît au niveau de l’appareil psychique et qui a pour fonction de préserver celui-ci d’un excès de tension ou, si l’on permet cette métaphore, de purger l’esprit.

C’est sur ces mêmes caractères du rêve mis en lumière par le choix fait par le rêve de son matériel que se fonde, pour établir sa théorie, Yves Delage – et il est curieux d’observer comment une légère variation dans la conception des mêmes faits peut amener des conclusions d’une tout autre portée.

Delage a observé sur lui-même, lors de la mort d’une personne chère, que l’on ne rêve pas de ce qui a préoccupé tout le jour ou que l’on en rêve seulement quand cette préoccupation a commencé à céder à d’autres. Une enquête auprès d’autres personnes le persuada de la généralité de ce fait. Il a fait, sur les rêves des jeunes mariés, une remarque qui serait fort jolie si on pouvait prouver qu’elle est vraie dans tous les cas : « S’ils ont été fortement épris, presque jamais ils n’ont rêvé l’un de l’autre avant le mariage ou pendant la lune de miel ; et s’ils ont rêvé d’amour, c’est pour être infidèles avec quelque personne indifférente ou odieuse. » Mais de quoi rêve-t-on alors ? Delage voit dans le matériel de nos rêves des fragments ou des restes d’impressions des jours précédents ou de périodes plus anciennes. Tout ce qui apparaît dans nos rêves, tout ce que nous sommes d’abord tentés de considérer comme des créations de la vie du rêve, se révèle, quand nous l’examinons de plus près, comme reproduction méconnue, comme « souvenir inconscient ». Ces éléments de représentation ont un caractère commun, ils proviennent d’impressions qui, semble-t-il, ont frappé nos sens plus que notre esprit ou dont notre attention s’est détournée peu après leur apparition. Moins une impression a été consciente, et, aussi, plus elle a été forte, plus elle a de chances de jouer un rôle dans le rêve suivant.

Il s’agit, en somme, des deux mêmes catégories : impressions secondaires, impressions inachevées, sur lesquelles se fondait la théorie de Robert ; mais Delage interprète autrement. Il pense que, si elles produisent le rêve, ce n’est pas parce qu’elles sont indifférentes, mais parce qu’elle sont inachevées. Les impressions secondaires sont, en un certain sens, inachevées elles aussi ; elles sont, en cette qualité, ainsi que des impressions nouvelles, comme « autant de ressorts tendus » qui se détendraient pendant le sommeil. Une impression forte qui a été par hasard entravée au cours de son élaboration ou repoussée de propos délibéré pourra prétendre dans le rêve à une place plus grande encore qu’une impression faible et à peine remarquée. L’énergie psychique emmagasinée dans la journée par inhibition et répression devient, la nuit, le ressort du rêve. Tout le psychique réprimé apparaît dans le rêve23.

Malheureusement, la pensée de Delage s’arrête là ; il n’accorde à toute activité psychique indépendante que le rôle le plus médiocre et rattache immédiatement sa théorie du rêve à la théorie régnante du sommeil partiel du cerveau. « En somme, le rêve est le produit de la pensée errante, sans but et sans direction, se fixant successivement sur les souvenirs qui ont gardé assez d’intensité pour se placer sur sa route et l’arrêter au passage, établissant entre eux un lien tantôt faible et indécis, tantôt plus fort et plus serré, selon que l’activité actuelle du cerveau est plus ou moins abolie par le sommeil. »

3. On peut unir en un troisième groupe les théories qui attribuent à l’esprit pendant le rêve la capacité ou la tendance à réaliser des activités psychiques particulières, activités qui n’existent pas ou qui n’existent qu’incomplètement pendant la veille. Ce serait là une fonction utile du rêve. De là viendrait une grande part de l’estime qu’avaient pour le rêve les anciens psychologues. Je citerai ici seulement le témoignage de Burdach, selon qui le rêve est « l’activité spontanée de l’âme, alors que, n’étant ni limitée par la force de l’individualité, ni troublée par la conscience du moi, ni dirigée par l’autodétermination, elle est jaillissement et jeu libre de ses centres sensibles » (p. 486).

Burdach et les autres partisans de cette opinion paraissent se représenter cette débauche de force comme un état dans lequel l’esprit se rafraîchit et reprend des forces pour le travail de la journée, comme des vacances. C’est pourquoi Burdach cite et accepte ce charmant éloge que Novalis a fait du rêve : « Le rêve est un bouclier contre la régularité, la monotonie de la vie, il est un libre divertissement de notre imagination enchaînée qui mélange alors toutes les images de la vie et interrompt le sérieux continuel de l’adulte par un joyeux amusement d’enfant ; assurément, nous vieillirions plus vite sans les rêves ; si nous ne considérons pas le rêve comme un don immédiat du ciel, du moins est-ce une exquise tâche et un amical compagnon dans le pèlerinage vers la tombe. »

Purkinje décrit d’une manière plus nette encore l’action rafraîchissante et salutaire du rêve (p. 456) : « Les rêves créateurs surtout remplissent, semble-t-il, ce rôle. Ce sont des jeux légers de l’imagination, sans lien avec les événements de la journée. L’esprit ne veut pas maintenir la tension de la vie éveillée, mais s’en reposer et se détendre. Il crée donc tout d’abord des circonstances tout à fait différentes de celles de la veille. La tristesse est remplacée par la joie, les soucis par l’espérance et par des images gaies et divertissantes, la haine par l’amour et l’amitié, la peur par le courage et la confiance ; il calme le doute par la certitude et la foi robuste, l’attente vaine par l’accomplissement. Le sommeil cache, ménage, guérit des blessures que le jour aviverait. De là vient, en partie, l’action bienfaisante du temps. » Nous avons tous ressenti les bienfaits du sommeil pour l’esprit, et l’intuition obscure du peuple refuse de renoncer à croire que le rêve est un des moyens par lesquels le sommeil répand ces bienfaits.

Scherner a fait en 1861 la tentative la plus originale et la plus pénétrante pour expliquer le rêve par une activité particulière de l’esprit, qui ne pourrait se déployer librement que pendant le sommeil. Le livre de Scherner est écrit dans un pompeux galimatias, son enthousiasme excessif exaspère ceux qu’il ne séduit pas ; son analyse présente des difficultés telles que nous préférons nous servir de l’exposé plus clair et plus court que donne le philosophe Volkelt de la doctrine de Scherner. « De ce brouillamini mystique, de cet ondoiement somptueux et éclatant, jaillit parfois une apparence de sens pleine de suggestions, mais les voies du philosophe n’en deviennent pas plus claires pour cela. » Ainsi s’expriment sur le compte de Scherner ses propres disciples.

Scherner n’est pas de ceux qui croient que dans le rêve l’esprit conserve toutes ses facultés. Il montre comment la puissance de centralisation, l’énergie spontanée du moi sont privées de leur force nerveuse dans le rêve, comment, à cause de cette décentralisation, la connaissance, la sensibilité, la volonté et la puissance de représentation sont modifiées, et comment ce qui demeure de forces spirituelles n’a point un caractère intellectuel, mais reste simple mécanisme. En revanche, l’imagination grandit, se libère de la raison et de tout contrôle et domine entièrement. Elle tire, il est vrai, ses matériaux de la mémoire de la veille, mais l’édifice qu’elle construit est entièrement différent des productions de la vie éveillée, elle ne reproduit pas seulement, elle crée. Ses particularités se reflètent dans le rêve. Elle a une prédilection pour tout ce qui est démesuré, excessif, monstrueux. Libérée des catégories de la pensée, elle est plus souple, plus habile, plus changeante ; elle sent très finement les menues nuances de notre vie affective aussi bien que nos passions violentes, et elle donne aussitôt aux faits de notre vie intérieure une forme extérieure plastique. Elle ne dispose pas, dans le rêve, de la langue des concepts ; il faut qu’elle montre plastiquement ce qu’elle veut dire ; et comme le concept ne peut l’affaiblir, elle peint avec toute l’abondance, la force et la grandeur de ce langage plastique. C’est pourquoi, en dépit de sa clarté, sa langue est diffuse, lourde, maladroite. La confusion est encore accrue par le fait qu’elle répugne à exprimer un objet par sa propre image. Elle choisit bien plutôt une image étrangère, capable d’exprimer l’aspect de l’objet auquel elle tient. C’est l’activité symbolique de l’imagination… Il faut remarquer de plus que l’imagination du rêve ne décrit pas les objets d’une manière complète, mais en esquisse seulement la silhouette, d’une manière très libre. De là vient qu’elle paraît inspirée. Elle ne se contente pas d’ailleurs de présenter des objets, une contrainte intérieure oblige le moi du rêve à s’y mêler plus ou moins, donc à agir. Par exemple un rêve causé par un stimulus visuel nous fait voir des pièces d’or sur la route : le rêveur les ramasse, et, content, les emporte.

Scherner croit que le matériel dont se sert l’activité artistique du rêve est fourni surtout par les stimuli somatiques organiques, si obscurs durant le jour (cf. supra, p. 28). Ainsi en ce qui concerne les sources et les causes du rêve, la théorie par trop fantastique de Scherner et la théorie peut-être un peu trop simpliste de Wundt et des autres physiologistes, ordinairement aux Antipodes se recouvrent complètement. Mais, d’après la théorie physiologique, la réaction mentale aux stimuli somatiques internes est épuisée quand elle a provoqué des représentations adéquates, qui, par association, en ont évoqué quelques autres ; là prend fin la recherche des processus psychiques. D’après Scherner, au contraire, les stimuli somatiques ne fournissent à l’esprit que des éléments qu’il utilise selon les projets de son imagination. La formation du rêve commence, selon Scherner, là où, pour d’autres, elle s’achève.

On ne peut trouver bien utile ce que l’imagination du rêve fait des stimuli somatiques. Elle joue avec eux un jeu agaçant, représente les organes d’où les stimuli du rêve proviennent par des formes symboliques. Scherner croit même (Volkelt et d’autres ne le suivent pas en ce point) que notre imagination a dans le rêve une figure de prédilection pour représenter l’organisme entier : ce serait la maison. Heureusement pour ses représentations, elle ne s’en tient pas à cela ; elle peut au contraire représenter par des séries de maisons un seul organe, par exemple de longues rues figureront une excitation intestinale. D’autres fois, des parties de maisons représenteront réellement des parties du corps. Ainsi, dans un rêve de migraine, le plafond d’une chambre (que l’on voit couvert d’ignobles araignées pareilles à des crapauds) représentera la tête.

D’autres objets que la maison peuvent être employés pour symboliser tel ou tel organe : « Un poêle rempli de flammes avec son souffle ardent symbolisera les poumons, des caisses et des corbeilles vides représenteront le cœur, des objets ronds en forme de sac ou en général des objets creux figureront la vessie. Le rêveur qui ressent une excitation de ses organes sexuels trouvera sur une route la partie supérieure d’une clarinette, d’une pipe, puis une fourrure. La clarinette et la pipe représentent des formes analogues à celles du membre viril, la fourrure les poils pubiens. Dans le domaine des organes sexuels féminins, l’intervalle entre les cuisses serrées peut être symbolisé par une cour étroite entourée de maisons, le vagin par un sentier très étroit et très moelleux qui conduit à travers la cour et que la rêveuse doit traverser pour porter par exemple une lettre à un monsieur » (Volkelt, p. 39). Il est à noter qu’à la fin de ces rêves à stimulus organique l’imagination se démasque en quelque sorte en montrant clairement l’organe excité ou sa fonction. Ainsi le rêve « à stimulus dentaire » s’achève ordinairement par le fait que le rêveur s’arrache une dent.

L’imagination du rêve peut symboliser la substance contenue dans l’organe au lieu de s’attacher à la forme de l’organe excitant. Ainsi une excitation des intestins nous fera promener dans des rues malpropres, une excitation de la vessie, près d’eaux écumantes. Il se peut aussi que le stimulus lui-même, la nature de l’excitation qu’il produit, l’objet qu’il convoite soient représentés symboliquement ou que le moi du rêve entre en relations concrètes avec le symbole de son propre état, par exemple, quand, lors de stimuli douloureux, nous croyons lutter désespérément avec des chiens enragés ou des taureaux furieux, ou quand, dans un rêve érotique, la rêveuse se croit poursuivie par un homme nu. Si l’on fait abstraction de tout ce qui est variété de réalisation, l’activité imaginative symbolique apparaît comme la force centrale de tous les rêves. Volkelt s’est efforcé de mieux connaître cette imagination, de la situer ensuite exactement dans un système philosophique. Mais bien qu’écrit avec élégance et passion son livre est difficilement compréhensible pour ceux qui n’ont pas été initiés de bonne heure à la pleine intelligence des schèmes et des concepts philosophiques.

Il n’apparaît pas que, pour Scherner, l’imagination symbolique remplisse dans le rêve une fonction utile. L’esprit qui rêve joue avec les stimuli qui le frappent. On pourrait supposer qu’il joue mal. On pourrait aussi nous demander pourquoi nous nous occupons de la théorie de Scherner alors que ses caractères de laisser-aller et d’arbitraire sont tellement choquants. Il convient toutefois de la défendre. Cette doctrine est fondée sur les impressions d’un homme qui observait ses rêves avec beaucoup d’attention et qui paraît avoir été personnellement bien doué pour rechercher des phénomènes psychiques obscurs. De plus, elle traite d’un sujet que les hommes considèrent depuis des siècles comme énigmatique, mais riche de contenu. La science reconnaît elle-même qu’elle n’a tenté de l’élucider qu’en s’opposant à l’opinion populaire et en refusant au rêve tout contenu et toute signification. Il semble enfin, à vrai dire, que les explications du rêve échappent difficilement au fantastique. Il y a aussi un fantastique des cellules cérébrales. Le passage d’un observateur modéré et exact comme Binz (cité p. 102), décrivant comment l’aurore du réveil apparaît sur les amas cellulaires endormis du cortex, n’est guère moins fantastique et invraisemblable que les essais d’explication de Scherner. J’espère pouvoir montrer qu’il y a derrière ces derniers quelque chose de réel qui, il est vrai, n’a encore été reconnu que confusément et n’a pas le caractère de généralité auquel doit pouvoir prétendre une théorie du rêve. En tout cas, la théorie de Scherner, par son contraste avec la théorie médicale, nous montre entre quels extrêmes l’explication de la vie du rêve oscille encore de nos jours.

VIII. Rapports entre le rêve et les maladies mentales

On peut concevoir les rapports entre le rêve et les troubles mentaux sous trois formes : 1° les relations étiologiques et cliniques, comme lorsqu’un rêve remplace un état psychotique, ou lorsqu’il le précède ou le suit ; 2° les modifications que le rêve subit dans la maladie mentale ; 3° les relations profondes entre le rêve et les psychoses, les analogies tendant à montrer une parenté de nature. La question a été autrefois un des sujets favoris des auteurs de travaux médicaux. On en trouvera l’historique et la bibliographie dans les ouvrages de Spitta, Radestock, Maury, Tissié. On y est revenu récemment ; Santé de Sanctis notamment l’a étudiée avec beaucoup de soin24. Nous allons l’esquisser ici à grands traits.

Pour illustrer le problème des rapports étiologiques et cliniques entre le rêve et la folie on peut noter les observations suivantes. Hohnbaum (cité par Krauss) signale que la première manifestation de la folie est souvent un rêve angoissant et que, souvent aussi, l’idée prévalente du délire est en rapport avec ce rêve. Santé de Sanctis rapporte plusieurs observations de paranoïaques dans lesquelles le rêve a été « la vraie cause déterminante de la folie ». La psychose peut se constituer d’un coup avec ce rêve morbide porteur de l’interprétation délirante ; elle peut aussi se développer lentement à travers d’autres rêves où il y a oscillation et doute, croyance incomplète au délire. Dans un cas de Sanctis, le rêve initial a été suivi de légères crises hystériques d’abord et d’un état de mélancolie anxieuse ensuite. Féré, cité par Tissié, rapporte un rêve que suivit une paralysie hystérique. Le rêve est, ici, donné comme l’étiologie du trouble mental, mais on pourrait dire tout aussi bien qu’il en a été la première manifestation, que la maladie a commencé en rêve. Dans d’autres exemples, on peut déceler dans le rêve des signes morbides ; quelquefois la psychose est limitée au rêve. Thomayer considère les rêves anxieux comme des équivalents épileptiques. Allison (cité par Radestock) décrit une nocturnal insanity dans laquelle les sujets sont en apparence tout à fait normaux pendant la journée, mais présentent la nuit des hallucinations, des accès de fureur, etc. Sanctis rapporte des observations analogues, notamment celle d’un alcoolique qui présentait un équivalent paranoïaque en rêve : il entendait des voix qui lui disaient que sa femme le trompait. Tissié note un grand nombre de cas dans lesquels des actes pathologiques, constructions délirantes ou impulsions obsessionnelles, ont eu leur origine dans le rêve. Guislain décrit un cas dans lequel le sommeil était remplacé par de brefs accès de folie intermittente.

Il n’est pas douteux que le médecin devra envisager, à côté de la psychologie du rêve, une psychopathologie du rêve.

Lors de la guérison de maladies mentales, on constate quelquefois que, alors que le fonctionnement psychique est normal pendant le jour, le rêve est encore troublé. C’est Gregory qui, d’après Krauss, aurait le premier attiré l’attention là-dessus. Macario (cité par Tissié) raconte l’histoire d’un maniaque qui, huit jours après sa guérison, présentait encore en rêve la fuite des idées et les impulsions passionnelles de la maladie.

On a peu étudié jusqu’à présent les modifications que subit le rêve dans les psychoses chroniques. Par contre le problème de la parenté entre le rêve et la maladie mentale a été envisagé dès longtemps. C’est Cabanis qui, d’après Maury, l’aurait étudié le premier, dans ses Rapports du physique et du moral, suivi bientôt de Lélut, de J. Moreau (de Tours), de Maine de Biran. Il est probable que les premiers travaux sur cette question sont beaucoup plus anciens. Radestock commence son étude par un choix de dictons sur l’analogie entre le rêve et la folie. Kant dit quelque part : « Le fou est un dormeur éveillé » ; Krauss : « La folie est un rêve pendant que les sens sont éveillés. » Schopenhauer appelle le rêve une courte folie et la folie un long rêve. Hagen voit dans le délire un rêve amené, non par le sommeil, mais par une maladie. Wundt, dans sa Psychologie physiologique, déclare : « En fait, le rêve nous permet de connaître par nous-mêmes presque tous les états que l’on observe dans les asiles. »

Voici, d’après Spitta (dont le point de vue est proche de celui de Maury), les ressemblances de détail sur lesquelles on peut se fonder : « 1° suppression ou ralentissement de la conscience du moi, d’où ignorance de notre état comme tel, donc impossibilité de s’étonner, manque de conscience morale ; 2° modification de la perception sensorielle ; mais, tandis que le rêve l’abaisse, la folie en général l’exalte ; 3° liaison des représentations uniquement selon les lois de l’association et de la reproduction, donc création automatique de séries, absence de proportion entre les représentations (exagérations, extravagances) ; comme corollaire de tout cela : 4° modification (quelquefois inversion) de la personnalité et du caractère (perversité). »

Radestock y ajoute quelques traits encore, notamment un matériel analogue : « La plupart des hallucinations et des illusions se rapportent à la vue, à l’ouïe et à la cénesthésie. L’odorat et le goût sont, comme en rêve, rarement intéressés. Le délire fébrile tout comme le rêve amène des souvenirs d’un passé lointain oublié à l’état de veille et de santé. L’analogie entre le rêve et les psychoses prend sa pleine valeur du fait qu’elle s’étend aux détails de la mimique et de l’expression du visage.

« À ceux qui souffrent physiquement et intellectuellement, le rêve donne ce que la réalité leur refuse : le bien-être, le bonheur. Ainsi apparaissent chez le malade mental les tableaux attirants de bonheur, de grandeur, de noblesse et de richesse. Le fond des délires est bien souvent cette possession prétendue de biens et la réalisation imaginaire des désirs, et leur non-réalisation l’une des causes psychiques de la folie. Le délire de la mère qui a perdu un enfant aimé est fait de joie maternelle ; l’homme qui a eu des revers de fortune pense qu’il est extrêmement riche ; la jeune fille abandonnée se croit tendrement aimée. »

(Ce passage de Radestock n’est qu’un abrégé d’un développement subtil de Griesinger [p. 111], qui montre clairement que l’accomplissement de désirs est un trait commun des représentations du rêve et des psychoses. Mes propres recherches m’ont montré depuis que c’est là la clef d’une théorie psychologique du rêve et des psychoses.)

« Ce qui caractérise essentiellement le rêve et la folie, ce sont les associations d’idées baroques et la faiblesse du jugement. » Dans l’un comme dans l’autre, nous surestimons nos propres inventions qu’un jugement sensé nous fait apparaître comme absurdes. Au cours kaléidoscopique des images du rêve correspond la fuite des idées de la psychose. À l’un et à l’autre manque une évaluation du temps. La dissociation de la personnalité en rêve – où notre propre savoir se partage entre deux sujets dont l’un, « l’étranger », est censé corriger le vrai moi – équivaut tout à fait à la division de la personnalité dans la paranoïa hallucinatoire. Le rêveur lui aussi entend ses propres idées exprimées par des voix étrangères. Même pour les idées délirantes durables on peut trouver un équivalent dans les rêves pathologiques qui reviennent d’une manière stéréotypée (rêves obsédants). Les malades guéris de leur délire disent souvent que toute leur maladie leur apparaît maintenant comme un mauvais rêve, ils disent aussi quelquefois que, pendant leur maladie, ils ont eu le sentiment d’être en train de rêver, comme cela arrive pendant les rêves.

On ne sera pas surpris, après tout ce qui précède, que Radestock résume sa pensée et celle de bien d’autres auteurs en disant que « la folie, phénomène pathologique, n’est qu’une exagération d’un phénomène normal et périodique : le rêve » (p. 228).

Krauss a précisé la parenté entre le rêve et la folie, en la fondant non plus sur cette analogie purement extérieure, mais sur l’étiologie (ou plutôt sur l’étude des sources d’excitation). L’élément fondamental commun aux deux est, d’après lui, nous l’avons vu plus haut, l’impression conditionnée organiquement, la sensation provoquée par des stimuli somatiques, la cénesthésie qui repose sur l’ensemble des organes (cf. Peisse, cité par Maury, p. 52).

Cette ressemblance indéniable, jusque dans les détails, entre le rêve et la maladie mentale, est le principal appui de la théorie médicale du rêve, théorie d’après laquelle le rêve est un phénomène inutile, voire nuisible, et l’expression d’une baisse de l’activité psychique.

On sait de reste combien nos connaissances sur la nature des troubles mentaux sont vagues ; ce ne sont point elles qui pourront nous aider à trouver l’explication définitive du rêve. Mais il n’est peut-être pas téméraire d’espérer qu’une nouvelle conception du rêve pourra apporter quelque lumière sur le mécanisme intime des désordres mentaux et d’affirmer ainsi qu’en nous efforçant de révéler les secrets du rêve nous contribuons à l’explication des psychoses.

Post-scriptum (1909)

Je dois expliquer pourquoi je n’ai pas continué l’examen de la bibliographie du rêve entre la première et la seconde édition de ce livre. Les motifs qui m’avaient fait entreprendre cet historique étaient épuisés, continuer ce travail m’aurait demandé beaucoup de peine et rapporté bien peu de profit. Ces neuf ans en effet n’ont apporté ni éléments d’information, ni points de vue qui fussent neufs ou importants en la matière. Mon travail n’a été ni évoqué, ni pris en considération dans les ouvrages parus depuis ; naturellement les spécialistes surtout l’ont ignoré ; ils ont ainsi donné un exemple éclatant de l’aversion des hommes de science pour les connaissances nouvelles. « Les savants ne sont pas curieux », dit Anatole France. Si on a droit à la revanche en matière scientifique, je crois être fondé à négliger à mon tour tout ce qui a paru depuis mon livre. Les quelques comptes rendus qui ont paru dans les journaux scientifiques sont si pleins d’incompréhension et de malentendus que je ne saurais répondre aux critiques autrement qu’en les priant de relire ce livre. Peut-être devrais-je simplement dire : de le lire.

Les travaux des médecins qui ont adopté le traitement psychanalytique contiennent un grand nombre de rêves qui ont été interprétés d’après mes directions. Les conclusions de ces travaux, dans la mesure où elles ne sont pas pure confirmation des miens, figurent dans l’exposé général de ma conception.

J’ai ajouté à la fin du livre une seconde liste bibliographique qui contient les publications les plus importantes parues depuis la première édition. L’ouvrage très riche de Santé de Sanctis sur les rêves, qui, peu après son apparition, a été traduit en allemand, a été publié presque en même temps que ma Traumdeutung, de telle sorte que je n’ai pu en prendre connaissance, non plus que son auteur du mien. Depuis, j’ai pu constater que ce patient travail est tellement dépourvu d’idées qu’il ne suggère même pas au lecteur l’existence des problèmes que je traite.

Je ne mentionnerai que deux publications proches de mes recherches. Un jeune philosophe, H. Swoboda, a entrepris d’étendre aux phénomènes psychiques la découverte de la périodicité biologique (séries de 23 et 28 jours) due à Wilhelm Fliess. Il a essayé, dans un travail plein d’imagination, d’appliquer cette théorie au rêve25. Disons tout de suite que la signification des rêves n’y trouvera pas son compte. Le contenu des rêves serait dû au retour des souvenirs qui pour la première ou la nième fois ont terminé dans la nuit correspondante une période biologique. J’ai cru comprendre après une communication personnelle de l’auteur qu’il ne prenait plus sa théorie au sérieux. Il semble que je me sois trompé. J’indiquerai plus loin quelques observations en rapport avec la construction de Swoboda ; elles ne m’ont pas apporté de résultat décisif.

J’ai été beaucoup plus heureux de rencontrer par hasard, dans un domaine où je ne la cherchais certes pas, une conception du rêve qui concorde entièrement avec la mienne. Les conditions de date excluent l’hypothèse d’une influence venue de mon livre. Je suis d’autant plus heureux de pouvoir saluer le penseur qui, indépendamment de moi, est arrivé à des conclusions voisines. Il s’agit d’un livre de Lynkeus : Phantasien eines Realisten, dont la 2e édition a paru en 190026.

Post-scriptum (1914)

Les pages précédentes ont été écrites en 1909. Depuis, la situation s’est modifiée. Ma contribution à l’interprétation des rêves n’est plus négligée. Mais cette situation nouvelle rend la continuation de l’exposé bibliographique encore plus difficile. La Traumdeutung a apporté une série de problèmes nouveaux et d’affirmations nouvelles que différents auteurs ont envisagés de diverses manières. Je ne puis indiquer ces travaux sans dire en même temps mes propres vues auxquelles ils se rapportent. J’ai introduit les plus importantes de ces recherches dans l’exposé qui suit.


2 Nous suivrons, dans cet exposé historique, l’excellent travail de BUCHSENSCHÛTZ (Traum und Traumdeutung im Altertum, Belin, 1861).

3 Un chapitre du célèbre ouvrage d’HIPPOCRATE traite aussi du rapport du rêve et de la maladie.

4 Voir, pour l’histoire de l’interprétation des rêves au Moyen Age, entre autres, l’ouvrage de DIEPGEN et les recherches spéciales de M. FÖRSTER, GOTTHARD, etc. ; pour les Juifs, ALMOLI, LÖWINGER, et le travail récent de LAUER qui tient compte du point de vue psychanalytique ; pour les Arabes, DREXL, F. SCHWARZ et le missionnaire TFINKDJI ; pour les Japonais, MIURA et IWAYA ; Pour les Chinois, SECKER ; pour les Hindous, NEGELEIN.

5 VASCHIDE affirme aussi que les langues étrangères sont souvent parlées d’une manière beaucoup plus pure et beaucoup plus courante en rêve que pendant la veille.

6 J’ajoute, parce que je l’ai constaté depuis, qu’il n’est pas rare que des occupations du jour, innocentes et sans importance, reparaissent dans le rêve. On fait des malles, on cuisine, etc. Dans ces sortes de rêves on n’a pas le sentiment du souvenir, mais celui de la « réalité » ; « J’ai réellement fait tout cela un jour. »

7 Il est probable que Freud ait omis les observations n°6 et 7 de Maury, qui ne figurent pas non plus dans l’édition originale allemande.

8 L’apparition des géants en rêve est habituellement en rapport avec un souvenir d’enfance du rêveur. L’interprétation donnée ci-dessus et qui souligne une réminiscence des Voyages de Gulliver est un bon exemple de ce qu’une interprétation devrait ne pas être. L’interprète ne devrait pas donner libre cours à sa propre spontanéité et négliger les associations que donne le rêveur.

9 L’antiquité voyait dans le rêve non seulement un élément de diagnostique (cf. Hippocrate), mais une fonction thérapeutique. Les Grecs connaissaient l’oracle de rêve qu’ils consultaient en cas de maladie. Le malade se rendait au temple d’Apollon ou d’Esculape. Là on le soumettait à diverses cérémonies, on le baignait, on le frictionnait, on l’enfumait, et, l’ayant mis ainsi en état d’exaltation, on le couchait dans le temple sur la peau d’un bélier sacrifié. Il s’endormait et rêvait de moyens de guérison qui lui apparaissaient soit sous leur propre forme, soit sous la forme de symboles ou d’images que les prêtes interprétaient. Voir sur les rêves guérisseurs des Grecs : LEHMANN, I, 74 ; BOUCHÉ-LECLERCQ ; HERMANN, Gottesd. Altert. d. Gr., § 41 ; Privataltert., § 38, 16 ; BÖTTINGER, in SPRENGELS, Beitr. Z. Gesch. d. Med., II, p. 163 sq. ; W. LLOYD, Magnetism and Mesmerism in Antiquity, London, 1877 ; DÖLLINGER, Heidentum und Judentum, p. 130.

10 Voir plus loin des commentaires sur les comptes rendus de rêves que cet auteur a publiés plus récemment en deux importants volumes.

11 On a cependant souvent remarqué des rêves qui revenaient périodiquement (cf. CHABANEIX).

12 H. SILBERER a montré par de beaux exemples comment, lorsqu’on est sur le point de s’endormir, les pensées elles-mêmes se transforment en images plastiques qui ont la même signification (Jahrbuch von Bleurer-Freud, Band I, 1909). J’aurais l’occasion de revenir sur cette remarque.

13 Haffner a entrepris des recherches analogues à celles de Delbœuf. Il voulait également expliquer l’activité intellectuelle pendant le rêve par le changement que doivent apporter, au fonctionnement correct d’une organisation intellectuelle intacte, des conditions anormales ; mais il décrit autrement ces conditions. La première caractéristique du rêve est, selon lui, l’absence du temps et de l’espace, c’est-à-dire le fait que les représentations se libèrent de la place assignée à l’individu dans l’ordre de nos représentations temporelles et spatiales. À cela se rattache le second caractère essentiel du rêve, la confusion entre les hallucinations, les produits de notre imagination et leurs diverses combinaisons, et la perception extérieure. « Comme l’ensemble des fonctions supérieures, en particulier la formation des concepts, des jugements et des déductions, d’une part, et notre libre auto-détermination, d’autre part, se rattachent aux images provoquées par des excitations sensorielles qui sont leur fond même, ces activités participent aussi de l’indiscipline des représentations du rêve. Elles y participent, disons-nous, car, par eux-mêmes, notre jugement et notre volonté ne sont aucunement altérés pendant le sommeil. Nous sommes, à ce qu’il semble, aussi intelligents et aussi libres que pendant la veille. Même en rêve, l’homme ne peut s’insurger contre les lois de la pensée, c’est-à-dire qu’il ne saurait rendre identique ce qui lui paraît contradictoire. Il ne peut désirer que ce qui lui apparaît comme un bien (sub ratione boni). Mais notre esprit est, dans le rêve, égaré dans son application des lois de la pensée et de la volonté, par la confusion qui se produit entre les représentations. De là vient que nous pouvons en rêve accepter et commettre les actes les plus contradictoires, tandis que nous portons les jugements les plus subtils, que nous parvenons aux conclusions les plus logiques et que nous prenons les résolutions les plus vertueuses et les plus saintes. Le manque d’orientation explique le secret des envols de notre imagination dans le rêve, le manque de réflexion critique et de compréhension des autres est la principale source des extravagances démesurées qui caractérisent nos jugements, nos espérances et nos désirs dans le rêve » (p. 18).

14 Pour CLAPARÈDE (1905), le « désintérêt » est une condition essentielle du sommeil.

15 Nous expliquerons plus loin le sens de ces rêves faits de mots qui commencent de la même manière et présentent des sons analogues.

16 Cf. HAFFNER et SPITTA.

17 Le subtil mystique Du Prel, un des rares auteurs que je voudrais m’excuser de n’avoir pas cités dans les premières éditions de ce livre, dit que ce n’est point la veille, mais le rêve qui nous ouvre la métaphysique en tant que celle-ci se rapporte à l’homme (Philosophie der mystik, p. 59).

18 Voir la bibliographie et une discussion critique de cette question dans TOBOWOLSKA (Thèse de Paris, 1900).

19 Cf. la critique de HAVELOCK ELLIS, World of Dreams, p. 268.

20 Grundzüge des systems der Anthropologie, Erlangen, 1850 (cité d’après SPITTA).

21 Das Traumleben und seine Deutung, 1868 (cité par SPITTA, p. 192)

22 Il n’est pas sans intérêt pour nous de savoir quelle attitude prenait l’Inquisition à l’égard de ce problème. On trouve le passage suivant dans le Tractatus de Officio Sanctissimæ Inquisitionis de Thomas CAREÑA, Lyon, 1659 : « si quelqu’un profère en rêve des paroles hérétiques, les Inquisiteurs examineront sa conduite, car ce qui nous préoccupe dans la journée reparaît ordinairement dans nos rêves. » (Dr EHNIGER, S. Urban, Suisse).

23 Anatole FRANCE dit, de même, dans Le Lys rouge : « ce que nous voyons la nuit, ce sont les restes malheureux de ce que nous avons négligé dans la veille. Le rêve est souvent la revanche des choses qu’on méprise ou des êtres abandonnés. »

24 Signalons, parmi les autres auteurs récents qui l’ont traitée, FÉRÉ, IDELER, LASÈGUE, PICHON, RÉGIS, VESPA, GIESSLER, KAZODOWSKY, PACHANTONI, etc.

25 H. SWOBODA, Die Perioden des menschlichen Organismus, 1904.

26 Cf. mon article : Josef Popper-Lynkeus und die Theorie des Traumes (1923). [N. d. T.] : cf. le passage cité infra, p. 332.