Chapitre II. La méthode d’interprétation des rêves

Analyse d’un exemple de rêve

Le titre que j’ai donné à mon livre indique quelle est la tradition d’idées sur le rêve dont j’aimerais me réclamer. Je me suis proposé de montrer que les rêves sont susceptibles d’être interprétés, et, si je contribue à éclaircir quelques-unes des questions traitées plus haut, ce ne sera là qu’un profit accessoire, un à-côté du problème essentiel que j’ai à résoudre. En admettant que les rêves peuvent être interprétés, je vais à l’encontre de la théorie régnante, à l’encontre de toutes les théories du rêve, sauf celle de Scherner. En effet, « interpréter un rêve » signifie indiquer son « sens », le remplacer par quelque chose qui peut s’insérer dans la chaîne de nos actions psychiques, chaînon important semblable à d’autres et d’égale valeur.

Ainsi que nous avons pu le constater, les théories scientifiques du rêve ne laissent nulle place au problème de l’interprétation, puisque, pour elles, le rêve n’est point un acte mental, mais un processus somatique révélé seulement par certains signes psychiques. Le point de vue du sens commun a toujours été autre. Fort de son droit à l’inconséquence, il accorde que le rêve est incompréhensible et absurde, mais n’ose lui refuser une signification. Guidé par un pressentiment obscur, il semble admettre que le rêve a un sens, mais un sens caché, qu’il se substitue à un autre processus de pensée, et qu’il n’est, pour comprendre ce sens caché, que de savoir exactement comment s’est faite la substitution.

L’humanité s’est de tout temps efforcée d’« interpréter » les rêves et a utilisé pour cela deux méthodes essentiellement différentes. Le premier procédé considère le contenu du rêve comme un tout et cherche à lui substituer un contenu intelligible et en quelque sorte analogue. C’est l’interprétation symbolique. Elle échoue devant les rêves qui ne sont pas seulement incompréhensibles, mais encore confus. L’explication que, dans la Bible, Joseph donne du songe de Pharaon est un bon exemple de ce procédé : les sept vaches maigres dévorant les sept vaches grasses sont une prédiction symbolique des sept années de famine en Égypte qui dévoreront tout ce que les années d’abondance auront accumulé de réserves. La plupart des rêves artificiels créés par les poètes sont destinés à être ainsi interprétés symboliquement : ils rendent la pensée de l’auteur sous un déguisement où notre expérience découvre les caractères de nos propres rêves27. La notion que le rêve a trait surtout à l’avenir, qu’il en révèle l’aspect, est un résidu de la valeur prophétique qu’on lui accordait autrefois. Elle fait qu’ensuite on transporte au futur le sens symbolique trouvé.

On ne saurait enseigner la manière de trouver ce sens symbolique. Le succès dépend de l’ingéniosité, de l’intuition immédiate, c’est pourquoi l’interprétation symbolique des songes a pu s’élever à la dignité d’un art qui exigeait des dons particuliers28.

Le second procédé populaire d’analyse des rêves n’a pas de telles prétentions. On pourrait l’appeler méthode de déchiffrage, car il traite le rêve comme un écrit chiffré où chaque signe est traduit par un signe au sens connu, grâce à une clef fixe. Je suppose que j’ai rêvé d’une lettre, puis d’un enterrement, etc. ; j’ouvre une « clef des songes », et je trouve qu’il faut traduire lettre par dépit, et enterrement par fiançailles. Il me reste alors à construire, en partant de ces mots essentiels, une relation que de nouveau je considérerai comme future. Artémidore de Daldis donne, dans son écrit sur l’interprétation des rêves, une variante intéressante de cette méthode de déchiffrage29.

Le caractère purement mécanique de la traduction est ici en quelque façon corrigé ; il est tenu compte, non seulement du contenu du rêve, mais encore de la personnalité et des circonstances de la vie du rêveur : tel détail a une autre signification pour l’homme riche, l’homme marié, l’orateur, que pour le pauvre, le célibataire, le marchand. La caractéristique de ce procédé est que l’interprétation ne porte pas sur l’ensemble du rêve, mais sur chacun de ses éléments, comme si le rêve était un conglomérat où chaque fragment doit être déterminé à part. Ce sont très certainement les rêves discordants et confus qui ont fait naître l’idée de la méthode de déchiffrage30.

Les deux procédés populaires d’analyse du rêve sont évidemment tout à fait inutilisables pour la recherche scientifique. La méthode symbolique est d’une application limitée, on ne peut en faire un système général. La méthode de déchiffrage dépend tout entière de la clef, « clef des songes », et rien ne garantit celle-ci. On serait tenté de donner raison aux philosophes et aux psychiatres et d’écarter le problème de l’interprétation des rêves comme faux problème31.

Mais j’ai pu faire un pas en avant. J’ai été amené à constater qu’il s’agissait une fois de plus d’un de ces cas, assez fréquents, où la vieille et tenace croyance populaire serrait la vérité de plus près que nos doctrines actuelles. Je prétends que le rêve a une signification et qu’il existe une méthode scientifique pour l’interpréter. Voici comment je suis arrivé à cette méthode.

J’étudie depuis plusieurs années, dans un but thérapeutique, un certain nombre de processus psychopathiques tels que les phobies hystériques, les obsessions, etc. Je m’y suis attaché notamment depuis qu’une importante communication de J. Breuer a montré que, pour ces phénomènes psychologiques considérés en tant que symptômes morbides, l’explication va de pair avec la guérison32.

Quand on a pu découvrir dans l’esprit du malade les sources d’une telle production pathologique, elle cesse et le malade est délivré. L’impuissance de nos méthodes thérapeutiques classiques et le caractère énigmatique de ces états morbides m’ont déterminé à suivre jusqu’au bout la voie tracée par Breuer, en dépit de toutes les difficultés. J’exposerai ailleurs en détail comment s’est formée la technique et quels en ont été les résultats. C’est au cours de ces études psychanalytiques que j’ai été amené à m’occuper de l’interprétation des rêves. Les malades que j’obligeais à me communiquer tout ce qui leur passait par la tête sur un sujet déterminé me racontaient leurs rêves. Ils m’ont appris ainsi que l’on pouvait insérer le rêve dans la suite des états psychiques que l’on retrouve dans nos souvenirs en partant de l’idée pathologique. De là à traiter le rêve comme les autres symptômes et à lui appliquer la méthode élaborée pour ceux-là il n’y avait qu’un pas.

La méthode exige une certaine préparation du malade. Il faut obtenir de lui à la fois une plus grande attention à ses perceptions psychiques et la suppression de la critique, qui ordinairement passe au crible les idées qui surgissent dans la conscience. Pour qu’il puisse observer et se recueillir, il est bon de le mettre dans une position de repos, les yeux fermés ; pour qu’il élimine toute critique, il est indispensable de faire des recommandations formelles. On lui explique que le succès de la psychanalyse en dépend : il faut qu’il fasse attention, il faut qu’il observe et communique tout ce qui lui vient à l’esprit, qu’il se garde bien de refouler une idée parce qu’elle lui paraît sans importance, hors du sujet ou absurde. Il faut qu’il soit tout à fait impartial vis-à-vis de ses propres idées, car c’est précisément sa critique qui, en temps ordinaire, l’empêche de trouver l’explication d’un rêve, d’une idée obsessionnelle, etc.

Au cours de mes travaux de psychanalyse, j’ai observé que l’attitude psychique d’un homme qui réfléchit est très différente de celle d’un homme qui observe ses propres réflexions. L’activité psychique est plus intense pendant la réflexion que pendant l’auto-observation même la plus attentive ; l’aspect concentré, le front ridé de celui qui réfléchit, en opposition avec le repos mimique de celui qui s’observe, en sont une preuve. Il y a concentration de l’attention dans les deux cas, mais dans la réflexion il y a, de plus, une critique. Cette critique fait éliminer une partie des idées apparues après perception, elle coupe court à d’autres pour ne pas suivre leur cheminement, fait que d’autres enfin ne parviennent même pas à franchir le seuil de la conscience et soient réprimées avant d’être perçues. Dans l’auto-observation, par contre, le seul effort à faire est de réprimer la critique ; quand on y est parvenu, quantité d’idées, qui, sinon, seraient demeurées insaisissables, surgissent à la conscience. On arrive, grâce à l’ensemble des faits nouveaux ainsi acquis pour l’auto-observation, à expliquer les idées pathologiques et les images du rêve. Comme on le voit, il s’agit, en somme, de reconstituer un état psychique qui présente une certaine analogie avec l’état intermédiaire entre la veille et le sommeil et sans doute aussi avec l’état hypnotique, au point de vue de la répartition de l’énergie psychique (de l’attention mobile). Au moment où l’on s’endort, les « représentations non voulues » apparaissent à la surface, parce qu’une certaine action volontaire (et sans doute aussi critique) est relâchée. On donne habituellement, comme cause de ce relâchement, la fatigue. Les représentations non voulues qui surgissent se transforment en images visuelles et auditives33 (voir les remarques de Schleiermacher et d’autres, p. 37). Dans l’état que nous allons utiliser pour l’analyse des rêves et des idées pathologiques, on renonce avec intention à cette activité critique et on utilise l’énergie psychique économisée ainsi (ou une fraction de cette énergie) pour suivre avec attention des pensées non voulues, qui surgissent et qui gardent leurs caractères représentatifs, contrairement à ce qui se passe au moment où l’on s’endort. Les représentations « non voulues » deviennent ainsi « voulues ».

Nombre de sujets ont peine à prendre l’attitude d’esprit nécessaire pour accueillir toutes les idées qui semblent surgir d’elles-mêmes, en renonçant à la critique habituelle. Les « pensées non voulues » déclenchent une résistance très vive qui tend à les empêcher d’émerger. Si nous en croyons Schiller, grand penseur autant que grand poète, il se produit pendant la création poétique un état analogue. Dans un passage de sa correspondance avec Körner, relevé grâce à Otto Rank, Schiller répond aux lamentations de son ami sur sa faible fécondité littéraire : « Il me semble que la racine du mal est dans la contrainte que ton intelligence impose à ton imagination. Je ne puis exprimer ma pensée que par une métaphore. C’est un état peu favorable pour l’activité créatrice de l’âme que celui où l’intelligence soumet à un examen sévère, dès qu’elle les aperçoit, les idées qui se pressent en foule. Une idée peut paraître, considérée isolément, sans importance et en l’air, mais elle prendra parfois du poids grâce à celle qui la suit ; liée à d’autres, qui ont pu paraître comme elle décolorées, elle formera un ensemble intéressant. L’intelligence ne peut en juger si elle ne les a pas maintenues assez longtemps pour que la liaison apparaisse nettement. Dans un cerveau créateur tout se passe comme si l’intelligence avait retiré la garde qui veille aux portes : les idées se précipitent pêle-mêle, et elle ne les passe en revue que quand elles sont une masse compacte. Vous autres critiques, ou quel que soit le nom qu’on vous donne, vous avez honte ou peur des moments de vertige que connaissent tous les vrais créateurs et dont la durée, plus ou moins longue, seule distingue l’artiste du rêveur. Vous avez renoncé trop tôt et jugé trop sévèrement, de là votre stérilité » (lettre du 1er décembre 1788).

En réalité, il n’est pas très difficile de retirer ainsi la garde qui veille aux portes de la raison, comme dit Schiller, et de se mettre dans l’état d’auto-observation sans critique. La plupart de mes malades y arrivent dès le premier essai, moi-même je le fais facilement, surtout si j’écris toutes les idées qui me viennent, ce qui est un grand secours. La somme d’énergie psychique libérée par la chute de l’activité critique et utilisée pour l’auto-observation varie selon le thème, objet de l’attention.

Dès les premiers essais d’application de cette méthode, on s’aperçoit qu’il faut diriger l’attention non pas sur le rêve considéré comme un tout, mais sur les différentes parties de son contenu. Quand je demande à un malade non exercé : « À quoi vous fait penser ce rêve ? », il ne découvre, en règle générale, rien dans le champ de sa conscience. Par contre, si je lui présente son rêve morceau par morceau, il me dit, pour chaque fragment, une série d’idées, que l’on pourrait appeler les « arrière-pensées » de cette partie du rêve. Cette première condition d’application montre que la méthode d’interprétation que je pratique s’écarte de la méthode populaire d’interprétation symbolique célèbre dans la légende et dans l’histoire et se rapproche de la méthode de déchiffrage. Elle est, comme celle-ci, une analyse « en détail » et non « en masse » ; comme celle-ci elle considère le rêve dès le début comme un composé, un « conglomérat » de faits psychiques.

Au cours de mes psychanalyses de névrotiques, j’ai eu l’occasion d’interpréter plusieurs milliers de rêves, mais je n’utiliserai pas ici ces observations. Tout d’abord, il s’agit là de rêves de malades, qui n’autorisent pas d’emblée des conclusions concernant les rêves de normaux ; puis, et surtout, le thème, objet de ces rêves, est toujours l’histoire morbide qui est à la base de leur névrose. Il en résulte qu’il faudrait pour chaque rêve un très long récit préliminaire et une discussion sur l’essence et les conditions étiologiques des psychonévroses. Ce sont là des questions peu étudiées et qui nous réservent beaucoup de surprises, elles ne pourraient que nous détourner de notre sujet. Je pense tout au contraire que la solution du problème du rêve pourra servir de prolégomènes à l’étude des problèmes plus difficiles de la psychologie des névroses. Mais si je renonce ainsi aux rêves des névropathes, qui constituent le fond de mes observations, je ne puis être trop difficile dans le choix des autres. Il me reste, en effet, quelques rêves qui m’ont été racontés par hasard par des amis ou que j’ai trouvés comme exemples dans la bibliographie. Malheureusement, il me manque l’analyse de tous ces rêves, et sans elle je ne puis trouver le sens. En effet, mon procédé n’est pas aussi facile que la méthode populaire de déchiffrage, qui permet de traduire le rêve d’après une clef constante ; je serais bien plutôt porté à dire que le même contenu peut avoir un sens différent chez des sujets différents et avec un contexte différent.

Ces remarques font comprendre comment j’ai été amené à l’étude de mes propres rêves. C’est là, chez un sujet à peu près normal, un matériel riche, facile à utiliser, et qui a trait à de multiples occurrences de la vie quotidienne. On me dira que de telles « auto-analyses » méritent peu de confiance. Sans doute laissent-elles la porte ouverte à l’arbitraire. Mais je pense que les conditions de l’auto-observation sont plus favorables que celles de l’observation des autres, et, de toute manière, il est permis d’essayer de voir jusqu’où on peut aller dans l’interprétation des rêves au moyen de l’auto-analyse. J’ai d’ailleurs à vaincre d’autres difficultés d’ordre plus « interne ». On éprouve une pudeur bien compréhensible à dévoiler tant de faits intimes de sa vie personnelle et on craint les interprétations malveillantes des étrangers. Mais il faut s’élever au-dessus de cela. « Tout psychologiste, écrit Delbœuf, est obligé de faire l’aveu même de ses faiblesses, s’il croit par là jeter du jour sur quelque problème obscur. » Et si je me résigne à ce que le lecteur soit attiré d’abord par les indiscrétions que je suis obligé de commettre, je veux espérer que cette curiosité fera bientôt place à un intérêt profond pour les problèmes psychologiques que je compte élucider34.

Je vais donc examiner un de mes propres rêves et exposer à son sujet ma méthode d’interprétation. Tout rêve de cette sorte nécessite un récit préliminaire. Je demande au lecteur de vouloir bien pour un moment faire siennes mes préoccupations et participer aux menus événements de ma vie : un tel transfert augmente considérablement l’intérêt pour le sens caché du rêve.

Récit préliminaire

Dans le courant de l’été 1895, j’ai eu l’occasion de soigner par la psychanalyse une jeune femme de mes amies, très liée également avec ma famille. L’on conçoit que ces relations complexes créent chez le médecin, et surtout chez le psychothérapeute, des sentiments multiples. Le prix qu’il attache au succès est plus grand, son autorité est moindre. Un échec peut compromettre une vieille amitié avec la famille du malade. Le traitement a abouti à un succès partiel : la malade a perdu son anxiété hystérique, mais non tous ses symptômes somatiques. Je ne savais pas très bien à ce moment quels étaient les signes qui caractérisaient la fin du déroulement de la maladie hystérique et j’ai indiqué à la malade une solution qui ne lui a pas paru acceptable. Nous avons interrompu le traitement dans cette atmosphère de désaccord, à cause des vacances d’été. Quelque temps après, j’ai reçu la visite d’un jeune confrère et ami qui était allé voir ma malade – Irma – et sa famille à la campagne. Je lui ai demandé comment il avait trouvé Irma, et il m’a répondu : « Elle va mieux, mais pas tout à fait bien. » Je dois reconnaître que ces mots de mon ami Otto, ou peut-être le ton avec lequel ils avaient été dits, m’ont agacé. J’ai cru y percevoir le reproche d’avoir trop promis à la malade, et j’ai attribué, à tort ou à raison, l’attitude partiale présumée d’Otto à l’influence de la famille de la malade, qui, je le croyais du moins, n’avait jamais regardé mon traitement d’un œil favorable. Au reste l’impression pénible que j’avais éprouvée ne s’est pas précisée dans mon esprit et je ne l’ai pas exprimée. Le soir même, j’ai écrit l’observation d’Irma pour pouvoir la communiquer en manière de justification à notre ami commun le Dr M… qui était alors la personnalité dominante de notre groupe. La nuit (probablement vers le matin), j’ai eu le rêve suivant, que j’ai noté dès le réveil.

Rêve du 23-24 juillet 189535

Un grand hall – beaucoup d’invités, nous recevons. – Parmi ces invités, Irma, que je prends tout de suite à part, pour lui reprocher, en réponse à sa lettre, de ne pas avoir encore accepté ma « solution ». Je lui dis : « Si tu as encore des douleurs, c’est réellement de ta faute. »Elle répond : « Si tu savais comme j’ai mal à la gorge, à l’estomac et au ventre, cela m’étrangle. » – Je prends peur et je la regarde. Elle a un air pâle et bouffi ; je me dis : n’ai-je pas laissé échapper quelque symptôme organique ? Je l’amène près de la fenêtre et j’examine sa gorge. Elle manifeste une certaine résistance comme les femmes qui portent un dentier. Je me dis : pourtant elle n’en a pas besoin. – Alors elle ouvre bien la bouche, et je constate, à droite, une grande tache blanche, et d’autre part j’aperçois d’extraordinaires formations contournées qui ont l’apparence des cornets du nez, et sur elles de larges eschares blanc grisâtre. – J’appelle aussitôt le Dr M…, qui à son tour examine la malade et confirme… Le Dr M… n’est pas comme d’habitude, il est très pâle, il boite, il n’a pas de barbe… Mon ami Otto est également là, à côté d’elle, et mon ami Léopold la percute par-dessus le corset ; il dit : « Elle a une matité à la base gauche », et il indique aussi une région infiltrée de la peau au niveau de l’épaule gauche (fait que je constate comme lui, malgré les vêtements)… M… dit : « Il n’y a pas de doute, c’est une infection, mais ça ne fait rien ; il va s’y ajouter de la dysenterie et le poison va s’éliminer. » Nous savons également, d’une manière directe, d’où vient l’infection. Mon ami Otto lui a fait récemment, un jour où elle s’était sentie souffrante, une injection avec une préparation de propyle, propylène… acide propionique… triméthylamine (dont je vois la formule devant mes yeux, imprimée en caractères gras)… Ces injections ne sont pas faciles à faire… il est probable aussi que la seringue n’était pas propre.

Ce rêve frappe par un trait parmi d’autres. On voit tout de suite à quels événements de la journée il se rattache et de quel sujet il traite. Le récit préliminaire nous a renseignés là-dessus. Les nouvelles que m’a communiquées Otto sur l’état de santé d’Irma, l’histoire de la maladie que j’ai rédigée tard dans la nuit ont continué à me préoccuper pendant le sommeil. Malgré cela personne ne pourrait comprendre la signification du rêve après une simple lecture du récit préliminaire et du rêve lui-même. Moi-même je ne la connais pas. Je suis surpris par les symptômes morbides dont Irma se plaint à moi en rêve, ce ne sont pas ceux pour lesquels je l’ai soignée. L’idée absurde d’une injection avec de l’acide propionique, les encouragements du Dr M… me font sourire. La fin du rêve me paraît plus obscure et plus touffue que le commencement. Pour comprendre la signification de tout cela, je me décide à faire une analyse détaillée.

Analyse

Le hallbeaucoup d’invités, nous recevons. Nous habitions cette année-là à Bellevue une maison isolée sur l’une des collines qui se rattachent au Kahlenberg. Cette maison, qui avait été bâtie pour être un local public, avait des pièces extraordinairement hautes en forme de hall. Le rêve a eu lieu à Bellevue quelques jours avant l’anniversaire de ma femme. La veille, ma femme avait dit qu’elle s’attendait à recevoir à son anniversaire plusieurs amis, entre autres Irma. Mon rêve anticipe sur cet événement : c’est l’anniversaire de ma femme, et nous recevons, dans le grand hall de Bellevue, une foule d’invités et parmi eux Irma.

Je reproche à Irma de n’avoir pas encore accepté la solution ; je lui dis : « Si tu as encore des douleurs, c’est de ta faute. » J’aurais pu lui dire cela éveillé, je le lui ai peut-être dit. Je croyais alors (j’ai reconnu depuis que je m’étais trompé) que ma tâche devait se borner à communiquer aux malades la signification cachée de leurs symptômes morbides ; que je n’avais pas à me préoccuper de l’attitude du malade : acceptation ou refus de ma solution, dont cependant dépendait le succès du traitement (cette erreur, maintenant dépassée, a facilité ma vie à un moment où, en dépit de mon inévitable ignorance, il fallait que j’eusse des succès). La phrase que je dis en rêve à Irma me donne l’impression que je ne veux surtout pas être responsable des douleurs qu’elle a encore : si c’est la faute d’Irma, ce ne peut être la mienne. Faut-il chercher dans cette direction la finalité interne du rêve ?

Plaintes d’Irma ; maux de gorge, de ventre et d’estomac, sensation de constriction. Les douleurs d’estomac faisaient partie des symptômes présentés par ma malade, mais elles étaient peu marquées ; elle se plaignait surtout de sensations de nausées et de dégoût. Les maux de gorge, les maux de ventre, les sensations de constriction jouaient chez elle un rôle minime. Ce choix de symptômes du rêve me surprend, je ne me l’explique pas pour le moment.

Elle a un air pâle et bouffi. Ma malade était toujours rose. Je suppose qu’ici une autre personne se substitue à elle.

Je m’effraie à l’idée que j’ai pu négliger une affection organique. Cette crainte est aisée à comprendre chez un spécialiste qui a affaire à peu près uniquement à des nerveux et qui est amené à mettre sur le compte de l’hystérie une foule de symptômes que d’autres médecins traitent comme des troubles organiques. Cependant il me vient, je ne sais pourquoi, un doute quant à la sincérité de mon effroi. Si les douleurs d’Irma ont une origine organique, leur guérison n’est plus de mon ressort : mon traitement ne s’applique qu’aux douleurs hystériques. Souhaiterais-je une erreur de diagnostic pour n’être pas responsable de l’insuccès ?

Je l’amène près de la fenêtre, pour examiner sa gorge. Elle manifeste une certaine résistance comme les femmes qui ont de fausses dents. Je me dis : elle n’en a pourtant pas besoin. Je n’ai jamais eu l’occasion d’examiner la cavité buccale d’Irma. L’événement du rêve me rappelle qu’il y a quelque temps j’ai eu à examiner une gouvernante qui au premier abord m’avait donné une impression de beauté juvénile et qui, quand il s’est agi d’ouvrir la bouche, s’est arrangée de manière à cacher son dentier. À ce cas se rattachent d’autres souvenirs d’examens médicaux et de menus secrets dévoilés à cette occasion et gênants à la fois pour le malade et pour le médecin. – Elle n’en a pas besoin, semble être au premier abord un compliment à l’adresse d’Irma, mais j’y pressens une autre signification. Quand on s’analyse attentivement, on sent si on a épuisé les pensées amassées sous le seuil de la conscience. La manière dont Irma se tient près de la fenêtre me rappelle brusquement un autre événement. Irma a une amie intime pour qui j’ai une très vive estime. Un soir où j’étais allé lui rendre visite, je l’ai trouvée, comme dans mon rêve, debout devant la fenêtre, et son médecin, ce même Dr M…, était en train de dire qu’elle avait de fausses membranes diphtériques. Le Dr M… et les fausses membranes vont bien apparaître l’un et l’autre dans la suite du rêve. Je songe à présent que j’étais arrivé ces derniers mois à la conclusion que cette dame était également hystérique. D’ailleurs Irma elle-même me l’avait dit. Mais que sais-je au juste de son affection ? Ceci seulement : c’est qu’elle éprouve la sensation de constriction hystérique tout comme l’Irma de mon rêve. J’ai donc remplacé en rêve ma malade par son amie. Je me rappelle maintenant m’être souvent imaginé que cette dame pourrait m’appeler pour la guérir de son mal. Mais dans ces moments mêmes, cela me paraissait invraisemblable, car elle est très réservée. Elle se raidit, comme dans le rêve. Une autre explication serait qu’elle n’en a pas besoin ; elle s’est montrée jusqu’à présent assez forte pour dominer ses états nerveux sans aide étrangère. Restent quelques traits que je ne peux rapporter ni à Irma ni à son amie : pâle, bouffie, fausses dents. Les fausses dents me rappellent la gouvernante dont j’ai parlé, mais j’ai tendance à m’en tenir aux mauvaises dents. Je me rappelle alors une autre personne à qui cela peut s’appliquer. Je ne l’ai jamais soignée, je ne souhaite pas avoir à le faire : elle est gênée avec moi et doit être une malade difficile. Elle est habituellement pâle et, à un moment, dans une bonne période, elle était bouffie36.

J’ai donc comparé ma malade Irma à deux autres personnes qui ont toutes deux manifesté quelque résistance contre le traitement. Pourquoi, dans mon rêve, lui ai-je substitué son amie ? Sans doute parce que je souhaitais cette substitution ; l’amie m’est plus sympathique ou je la crois plus intelligente. Je trouve Irma sotte parce qu’elle n’a pas accepté ma solution. L’autre serait plus intelligente, elle suivrait donc mieux mes conseils. La bouche s’ouvre bien alors : elle me dirait plus qu’Irma37.

Ce que je vois dans la gorge : une tache blanche et des cornets couverts d’eschares. La tache blanche me fait penser à la diphtérie et par là à l’amie d’Irma ; elle me rappelle aussi la grave maladie de ma fille aînée, il y a deux ans, et toute l’angoisse de ces mauvais jours. Les eschares des cornets sont liées à des inquiétudes au sujet de ma propre santé. J’avais, à la même époque, utilisé fréquemment la cocaïne pour combattre un gonflement douloureux de la muqueuse nasale ; il y a quelques jours, on m’a appris qu’une malade qui avait appliqué le même traitement avait une nécrose étendue de la muqueuse. D’autre part, en recommandant, dès 1885, la cocaïne, je m’étais attiré de sévères reproches. Enfin un très cher ami, mort dès avant 1895, avait hâté sa fin par l’abus de ce remède.

J’appelle vite le Dr M… qui à son tour examine la malade. Ceci peut répondre simplement à la place que le Dr M… tient parmi nous. Mais « vite » est assez frappant pour exiger une explication spéciale. Cela me rappelle un événement pénible de ma vie médicale. J’avais provoqué, chez une de mes malades, une intoxication grave en prescrivant d’une manière continue un médicament qui à ce moment-là était considéré comme anodin : le sulfonal ; et j’ai appelé en hâte à l’aide mon confrère, plus âgé et plus expérimenté. Un détail me persuade qu’il s’agit bien de ce cas. La malade qui a succombé à l’intoxication portait le même prénom que ma fille aînée. Jusqu’à présent je n’avais jamais songé à cela ; cela m’apparaît maintenant comme une punition du ciel. Tout se passe comme si la substitution de personnes se poursuivait ici dans un autre sens : cette Mathilde-ci pour l’autre ; œil pour œil, dent pour dent. Il semble que j’aie recherché toutes les circonstances où je pourrais me reprocher quelque faute professionnelle.

Le Dr M… est pâle, imberbe, il boite. Il est exact que sa mauvaise mine a souvent inquiété ses amis. Mais les deux autres traits doivent appartenir à quelque autre personne. Je songe brusquement à mon frère aîné imberbe qui vit à l’étranger ; le Dr M… du rêve lui ressemble en gros, autant qu’il m’en souvienne. J’ai reçu il y a quelques jours la nouvelle qu’il boitait, par suite d’une atteinte arthritique de la hanche. Il doit y avoir une raison pour que dans mon rêve j’aie fondu ces deux personnes. Je me rappelle en effet en avoir voulu à tous deux pour le même motif. L’un et l’autre avaient repoussé une proposition que je leur avais faite.

Mon ami Otto est à présent à côté de la malade et mon ami Léopold l’examine et trouve une matité à la base gauche. Mon ami Léopold est également médecin, c’est un parent d’Otto. Il se trouve que tous deux exercent la même spécialité, ce qui fait qu’ils sont concurrents et qu’on les compare souvent l’un à l’autre. Ils ont été tous deux mes assistants pendant plusieurs années, alors que je dirigeais une consultation publique pour maladies nerveuses de l’enfance. Il s’y est souvent produit des faits analogues à ceux du rêve. Pendant que je discutais le diagnostic avec Otto, Léopold avait examiné l’enfant à nouveau et apportait une contribution intéressante et inattendue qui permettait de trancher le débat. Il y avait entre les deux cousins la même différence de caractère qu’entre l’inspecteur Bräsig et son ami Karl. L’un était plus brillant, l’autre lent, réfléchi, mais profond. Lorsque j’oppose dans mon rêve Otto au prudent Léopold, c’est apparemment pour faire valoir ce dernier. C’est en somme ce que j’ai fait avec Irma, malade indocile, et son amie plus intelligente. Je remarque à présent l’une des voies de l’association des idées dans mon rêve : de l’enfant malade à l’hôpital des enfants malades. La matité à la base gauche doit être le souvenir d’un cas où la solidité de Léopold m’avait particulièrement frappé. J’ai l’impression aussi qu’il pourrait s’agir d’une affection métastatique ou que c’est peut-être encore une allusion à la malade que je souhaiterais avoir à la place d’Irma. Cette dame en effet, autant que je peux juger, feint d’être atteinte de tuberculose.

Une région infiltrée de la peau au niveau de l’épaule gauche. Je sais immédiatement qu’il s’agit de mon propre rhumatisme de l’épaule que je ressens régulièrement chaque fois que j’ai veillé tard. Le groupement même des mots dans le rêve prête à équivoque : que je sens comme lui doit signifier : je ressens dans mon propre corps. Par ailleurs je songe que l’expression « région infiltrée de la peau » est bizarre. Mais nous connaissons l’infiltration au sommet gauche en arrière, elle a trait aux poumons et par conséquent de nouveau à la tuberculose.

Malgré les vêtements. Ce n’est qu’une incidente. Nous faisions, bien entendu, déshabiller les enfants que nous examinions à l’hôpital ; on est obligé de procéder autrement en clientèle avec les malades femmes. Ces mots marquent peut-être l’opposition. On disait d’un médecin très connu qu’il procédait toujours à l’examen physique de ses malades à travers les vêtements. La suite me paraît obscure. À parler franchement, je n’ai pas envie de l’approfondir.

Le Dr M… dit : « C’est une infection, mais ça ne fait rien. Il va s’y ajouter de la dysenterie et le poison va s’éliminer. » Cela me paraît ridicule au premier abord, mais je pense qu’il y a lieu de l’analyser attentivement comme le reste. À y regarder de plus près, on y découvre un sens. J’avais trouvé chez ma malade une angine diphtérique. Je me rappelle avoir discuté lors de la maladie de ma fille des relations entre la diphtérie locale et la diphtérie généralisée ; l’atteinte locale est le point de départ de l’infection générale. Pour Léopold, la matité serait un foyer métastatique et la preuve d’une infection générale. Pour moi, je ne crois pas que ces sortes de métastases apparaissent lors de la diphtérie. Elles me feraient plutôt penser à la pyohémie.

Cela ne fait rien. C’est une consolation. L’enchaînement me paraît être le suivant : Le dernier fragment du rêve attribue les douleurs de la malade à une affection organique grave. Il semble que j’aie voulu par là dégager ma responsabilité : on ne peut demander à un traitement psychique d’agir sur une affection diphtérique. Mais en même temps j’ai un remords d’avoir chargé Irma d’une maladie aussi grave pour alléger ma responsabilité. C’est cruel. J’ai besoin d’être rassuré sur l’issue, et il me paraît assez malin de mettre cette consolation précisément dans la bouche du Dr M… Je dépasse ici le rêve, et cela demanderait à être expliqué. – Mais pourquoi cette consolation est-elle si absurde ?

Dysenterie. Quelque vague idée théorique d’après laquelle les toxines pourraient s’éliminer par l’intestin. Voudrais-je par là me moquer du Dr M…, de ses théories tirées par les cheveux, de ses déductions et inférences extraordinaires en matière de pathologie ? Je songe, à propos de la dysenterie, à un autre événement encore. J’ai eu l’occasion de soigner il y a quelques mois un jeune homme atteint de troubles intestinaux bizarres, chez qui des confrères avaient diagnostiqué « de l’anémie avec sous-alimentation ». J’ai reconnu qu’il s’agissait d’un cas d’hystérie, mais je n’ai pas voulu lui appliquer mon traitement psychique et je l’ai envoyé faire une croisière. Il y a quelques jours, j’ai reçu de lui une lettre désespérée venant d’Égypte, me disant qu’il avait eu un nouvel accès, considéré par le médecin comme dysentérique. Je suppose qu’il y a là une erreur de diagnostic d’un confrère peu informé qui se laisse abuser par des accidents hystériques, mais je ne puis m’empêcher de me reprocher d’avoir exposé mon malade à ajouter peut-être à son affection hystérique du tube digestif une maladie organique. De plus, dysenterie assone avec diphtérie, mot qui n’est pas prononcé dans le rêve.

C’est bien cela : je me moque du Dr M… et de son pronostic consolant : il va s’y ajouter de la dysenterie. Je me rappelle, en effet, qu’il ma raconté, en riant, il y a des années, un fait analogue sur un de nos confrères. Il avait été appelé par celui-ci en consultation auprès d’un malade atteint très gravement et il se crut obligé de faire remarquer au confrère, très optimiste, que le malade avait de l’albumine dans l’urine. Le confrère ne se troubla pas et répondit tranquillement : « Cela ne fait rien, mon cher confrère, l’albumine s’éliminera ! » – Il n’est donc pas douteux que ce fragment du rêve est une raillerie à l’adresse des confrères qui ignorent l’hystérie. Mon hypothèse est d’ailleurs aussitôt confirmée : je me demande brusquement : le Dr M… sait-il que les symptômes constatés chez sa malade (l’amie d’Irma), qu’on avait mis sur le compte de la tuberculose, sont des symptômes hystériques ? A-t-il reconnu cette hystérie ou s’y est-il laissé prendre ?

Mais quelles raisons puis-je avoir de traiter si mal un ami ? La raison est simple. Le Dr M… accepte aussi peu ma « solution » concernant Irma qu’Irma elle-même.

Je me suis donc vengé en rêve de deux personnes déjà : d’Irma par le « Si tu souffres encore, c’est de ta faute », et du Dr M… en lui mettant dans la bouche des paroles de consolation absurdes.

Nous savons d’une manière immédiate d’où vient l’infection. Ce savoir immédiat en rêve est très remarquable. Un instant avant, nous l’ignorions, puisque l’existence de l’infection n’a été prouvée que par Léopold.

Mon ami Otto lui a fait, un jour où elle s’était sentie souffrante, une injection38 [sous-cutanée]. En fait, Otto m’avait raconté que, pendant son bref séjour dans la famille d’Irma, il avait été appelé dans un hôtel voisin, auprès d’une personne qui s’était sentie malade brusquement, et qu’il lui avait fait une piqûre. Les piqûres me rappellent d’autre part mon malheureux ami qui s’était intoxiqué avec de la cocaïne. Je lui avais conseillé ce remède pour l’usage interne pendant sa cure de démorphinisation ; mais il s’est fait immédiatement des piqûres.

Avec une préparation de propyle… propylène… acide propionique. À quoi cela peut-il correspondre ? Le soir où j’ai écrit l’histoire de la maladie d’Irma, ma femme a ouvert un flacon de liqueur sur lequel on pouvait lire le mot « ananas »39 : et qui était un cadeau de notre ami Otto. Otto a, en effet, l’habitude de faire des cadeaux à tout propos. Ça lui passera, espérons-le, quand il se mariera. Le flacon ouvert dégagea une telle odeur de rikiki que je me refusai à y goûter. Ma femme dit : « Nous le donnerons aux domestiques », mais moi, plus prudent encore et plus humain, je l’en détournai en lui disant : « Il ne faut pas les intoxiquer non plus. » L’odeur de rikiki (odeur amylique) a déclenché dans mon esprit le souvenir de toute la série : méthyle, propyle, etc., et abouti dans le rêve aux composés propyliques. J’ai fait évidemment une substitution, j’ai rêvé le propyle après avoir senti l’amyle, mais c’est, pourrait-on dire, une substitution de l’ordre de celles qui sont permises en chimie organique.

Triméthylamine. Je vois la formule chimique de cette substance, ce qui prouve que je fais un grand effort de mémoire, et cette formule est imprimée en caractères gras, comme si on avait voulu la faire ressortir tout particulièrement. À quoi me fait maintenant penser la triméthylamine sur laquelle mon attention est éveillée de la sorte ? À un entretien avec un autre ami40 qui, depuis des années, est au courant de tous mes travaux dès leur début, comme moi des siens. Il m’avait communiqué ses idées sur la chimie des processus sexuels et dit notamment qu’il avait cru constater, parmi les produits du métabolisme sexuel, la présence de la triméthylamine. Cette substance me fait ainsi penser aux faits de sexualité ; j’attribue à ces faits le plus grand rôle dans la genèse des affections nerveuses que je veux guérir. Irma est une jeune veuve. Pour excuser l’échec de mon traitement, je suis tenté de le mettre sur le compte de cette situation, que son entourage voudrait voir cesser. Comme ce rêve est d’ailleurs curieux ! L’amie d’Irma, qui se substitue à elle, est également une jeune veuve.

Je devine pourquoi la formule de la triméthylamine a pris tant d’importance. Elle ne rappelle pas seulement le rôle dominant de la sexualité, mais aussi quelqu’un à qui je songe avec bonheur quand je me sens seul de mon avis. Cet ami, qui joue un si grand rôle dans ma vie, vais-je le rencontrer dans la suite des associations du rêve ? Oui : il a étudié tout particulièrement le retentissement des affections des fosses nasales et de leurs annexes et publié des travaux sur les relations curieuses entre les cornets et les organes sexuels chez la femme. (Les trois formations contournées dans la gorge d’Irma.) Je lui ai même demandé d’examiner Irma, pour savoir si ses maux d’estomac n’étaient pas d’origine nasale. Lui-même souffre de suppuration nasale, ce qui me préoccupe beaucoup. C’est à cela que fait sans doute allusion le mot pyohémie qui me revient à l’esprit en même temps que les métastases du rêve.

Ces injections ne sont pas faciles à faire. Ceci est indirectement un reproche de légèreté contre mon ami Otto. J’ai dû penser à quelque chose d’analogue dans l’après-midi quand ses paroles et son air m’ont fait croire qu’il avait pris parti contre moi. J’ai dû me dire : comme il est influençable, comme il a peu de sens critique ! – La phrase me fait penser également à l’ami mort qui avait décidé trop vite de se faire des piqûres de cocaïne. L’on se rappelle que je ne lui avais pas du tout conseillé de faire des piqûres. Le reproche d’avoir employé ces substances à la légère, que je fais à Otto, me rappelle, par contrecoup, la malheureuse histoire de Mathilde, où je suis coupable moi-même. J’ai évidemment réuni ici des exemples de scrupules professionnels, mais aussi de laisser-aller.

Il est probable aussi que la seringue n’était pas propre. Encore un reproche à l’adresse d’Otto, mais qui est d’une autre origine. J’ai rencontré hier par hasard le fils d’une vieille dame, âgée de 82 ans, à qui je fais deux piqûres de morphine par jour. Elle est actuellement à la campagne, et on m’a dit qu’elle souffrait d’une phlébite. J’ai pensé immédiatement qu’il devait s’agir d’une infection due à la propreté insuffisante de la seringue. Je songe avec satisfaction qu’en deux ans je ne lui ai pas occasionné un seul abcès : je veille très attentivement à l’asepsie de la seringue, je suis très scrupuleux à ce point de vue. La phlébite me fait penser à ma femme, qui a souffert de varices pendant une de ses grossesses ; puis surgissent dans ma mémoire les circonstances très semblables où se sont successivement trouvées ma femme, Irma et Mathilde, dont j’ai relaté plus haut la mort. L’analogie de ces événements a fait que j’ai substitué dans mon rêve ces trois personnes l’une à l’autre.

Voilà donc l’analyse de ce rêve achevée41. Pendant ce travail, je me suis défendu autant que j’ai pu contre toutes les idées que me suggérait la confrontation du contenu du rêve avec les pensées latentes qu’il enveloppait ; ce faisant, la « signification » du rêve m’est apparue. J’ai marqué une intention que le rêve réalise et qui doit être devenue le motif du rêve. Le rêve accomplit quelques désirs qu’ont éveillés en moi les événements de la soirée (les nouvelles apportées par Otto, la rédaction de l’histoire de la maladie). La conclusion du rêve est que je ne suis pas responsable de la persistance de l’affection d’Irma et que c’est Otto qui est coupable. Otto m’avait agacé par ses remarques au sujet de la guérison incomplète d’Irma ; le rêve me venge : il lui renvoie le reproche. Il m’enlève la responsabilité de la maladie d’Irma, qu’il rapporte à d’autres causes (énoncées très en détail). Le rêve expose les faits tels que j’aurais souhaité qu’ils se fussent passés ; son contenu est l’accomplissement d’un désir, son motif un désir.

Tout cela saute aux yeux. Mais les détails mêmes du rêve s’éclairent à la lumière de notre hypothèse. Je me venge, non seulement de la partialité et de la légèreté d’Otto (en lui attribuant une conduite médicale inconsidérée : l’injection), mais encore du désagrément que m’a causé la liqueur qui sentait mauvais, et je trouve en rêve une expression qui unit les deux reproches : une injection avec une préparation de propylène. Mais cela ne me suffit pas, je poursuis ma vengeance : j’oppose à Otto son concurrent plus solide. C’est comme si je lui disais : « Je l’aime mieux que toi. » Mais Otto n’est pas seul à porter le poids de ma colère. Je me venge aussi de la malade indocile en mettant à sa place une autre plus intelligente et plus sage. Je ne pardonne pas non plus son opposition au Dr M… et je lui fais comprendre, par une allusion transparente, qu’il se conduit dans cette affaire comme un ignorant (il va s’y ajouter de la dysenterie, etc.). J’en appelle même, il me semble, à un autre ami plus informé (celui qui m’a parlé de la triméthylamine), de même que j’en ai appelé d’Irma à son amie, d’Otto à Léopold. Mes trois adversaires remplacés par trois personnes de mon choix, je suis délivré du reproche que je crois n’avoir pas mérité.

D’ailleurs le rêve montre surabondamment l’inanité de ces reproches. Ce n’est pas moi qui suis responsable des douleurs d’Irma, mais elle-même qui n’a pas voulu accepter ma solution. Les douleurs d’Irma ne me regardent pas, car elles sont d’origine organique et ne peuvent être guéries par un traitement psychique. Les souffrances d’Irma s’expliquent par son veuvage (triméthylamine), et je ne peux rien changer à cet état. Les souffrances d’Irma ont été provoquées par la piqûre imprudente d’Otto, faite avec une substance non appropriée ; je n’en aurais jamais fait de pareille. Les souffrances d’Irma viennent d’une piqûre faite avec une seringue malpropre, comme la phlébite chez la vieille dame dont j’ai parlé ; il ne m’arrive jamais rien de tel. Il est vrai que ces explications, qui concourent toutes à me disculper, ne s’accordent pas ensemble et même s’excluent. Tout ce plaidoyer (ce rêve n’est pas autre chose) fait penser à la défense de l’homme que son voisin accusait de lui avoir rendu un chaudron en mauvais état. Premièrement, il lui avait rapporté son chaudron intact. Deuxièmement, le chaudron était déjà percé au moment où il l’avait emprunté. Troisièmement, il n’avait jamais emprunté de chaudron à son voisin. Mais tant mieux, pourvu qu’un seulement de ces trois systèmes de défense soit reconnu plausible, l’homme devra être acquitté.

On trouve dans le rêve d’autres thèmes encore, dont le rapport avec ma défense au sujet de la maladie d’Irma est moins clair : la maladie de ma fille, celle d’une malade qui portait le même prénom, les effets nocifs de la cocaïne, l’affection du malade en voyage en Égypte, les inquiétudes au sujet de la santé de ma femme, de mon frère, du Dr M…, mes propres malaises, l’inquiétude pour l’ami absent atteint de suppurations du nez. Mais si j’embrasse tout cela d’un coup d’œil, je peux le réunir en un seul groupe de pensées que j’étiquetterais : inquiétudes au sujet de la santé (la mienne ou celle des autres, scrupules de conscience médicale). Je me rappelle l’obscure impression pénible que j’ai ressentie lorsque Otto m’a apporté des nouvelles d’Irma. Je voudrais retrouver après coup dans ce groupe de pensées la marque de cette impression fugitive. Otto m’avait dit en somme : Tu ne prends pas assez au sérieux tes devoirs médicaux, tu n’es pas consciencieux, tu ne tiens pas ce que tu promets. Le groupe des pensées du rêve est alors venu à mon aide et m’a permis de démontrer combien je suis consciencieux et combien la santé des miens, de mes amis et de mes malades me tient à cœur. Remarquons que l’on trouve dans cet ensemble aussi des souvenirs pénibles qui tendent plutôt à confirmer l’accusation d’Otto qu’à me disculper. Il y a là une apparence d’impartialité, mais qui n’empêche qu’on reconnaît aisément le rapport entre le contenu large sur lequel le rêve repose et le thème plus étroit, objet du désir : non-responsabilité au sujet de la maladie d’Irma.

Je ne prétends nullement avoir entièrement élucidé le sens de ce rêve, ni que mon interprétation soit sans lacunes.

Je pourrais m’y attarder, rechercher de nouvelles explications, résoudre des énigmes qu’il pose encore. Je vois nettement les points d’où l’on pourrait suivre de nouvelles chaînes d’associations ; mais des considérations dont nous tenons tous compte quand il s’agit de nos propres rêves m’arrêtent dans ce travail d’interprétation. Que ceux qui seraient portés à me blâmer pour cette réserve essaient d’être eux-mêmes plus explicites. Je m’en tiendrai pour le moment à la notion nouvelle qu’a apportée cette analyse : Quand on applique la méthode d’interprétation que j’ai indiquée, on trouve que le rêve a un sens et qu’il n’est nullement l’expression d’une activité fragmentaire du cerveau, comme on l’a dit. Après complète interprétation, tout rêve se révèle comme l’accomplissement d’un désir.


27 En lisant une nouvelle du poète W. JENSEN, intitulé Gradiva, je découvris plusieurs rêves artificiels très correctement construits et aisés à interpréter ; on aurait pu croire qu’ils n’avaient pas été inventés, mais rêvés réellement. À mes questions, le poète répondit qu’il ignorait mes théories. J’ai considéré cet accord entre mes recherches et la création d’un poète comme une preuve de l’exactitude de mon analyse du rêve. (Cf. Der Wahn Und die Träume in W. Jensens « Gradiva », fascicule I des Schriften zur angewandten Seelenkunde, publiées sous ma direction, 1906, 2e éd. 1912).

28 Selon Aristote, le meilleur commentateur de rêves est celui qui saisit le mieux les ressemblances, car les images du rêve sont comme des reflets dans l’eau que le mouvement brouille, et celui-là trouve le mieux qui, dans l’image brouillée, sait reconnaître la vérité (BÜCHSENSCHÜTZ, p. 65).

29 Artémidore de Daldis, né, semble-t-il, au début du IIe siècle de notre ère, nous a laissé l’exposé le plus complet et le plus consciencieux sur l’interprétation des songes dans le monde gréco-romain. Il s’est attaché surtout, ainsi que le montre GOMPERZ, à fonder l’analyse des rêves sur l’observation et l’expérience, et il a tenu à séparer nettement son art d’autres pratiques, trompeuses. Le fondement de son art d’interprétation est, d’après l’exposé de GOMPERZ, comme pour la magie, le principe d’association. Un élément du rêve signifie ce qu’il évoque. Bien entendu, ce qu’il évoque chez l’interprète. Mais un même élément du rêve peut rappeler à l’interprète des choses diverses et surtout évoquer chez chacun des souvenirs différents, d’où arbitraire et insécurité inévitables. La technique que j’exposerai dans les pages qui suivent diffère de celle des Anciens par ce fait essentiel qu’elle charge du travail d’interprétation le rêveur lui-même. Elle tient compte de ce que tel élément du rêve suggère non pas à l’interprète mais au rêveur. Il semble bien, d’après les observations récentes du missionnaire TFINKDJI (Anthropos, 1913), que les oniromanciens modernes de l’Orient utilisent assez largement la collaboration du rêveur. Voici ce que cet auteur écrit au sujet des devins chez les Arabes de Mésopotamie. « Pour interpréter exactement un songe, les oniromanciens les plus habiles s’informent de ceux qui les consultent, de toutes les circonstances qu’ils regardent comme nécessaires pour la bonne explication… En un mot, nos oniromanciens ne laissent aucune circonstance leur échapper et ne donnent pas l’interprétation désirée avant d’avoir parfaitement saisi et reçu toutes les interrogations désirables. » Parmi celles-ci se trouvent toujours des questions précises sur les proches parents (père et mère, femme, enfants), ainsi que la formule rituelle : habuistine in hac nocte copulam conjugalem ante vel post somnium ? « L’idée dominante dans l’interprétation des songes consiste à expliquer le rêve par son opposé. »

30 Le Dr Alf. ROBITSEK a attiré mon attention sur ce fait que les clefs des songes orientales, dont les nôtres ne sont que de misérables plagiats, expliquent le sens des éléments du rêve d’après l’assonance ou la ressemblance des mots. Le caractère incompréhensible des substitutions dans nos clefs des songes populaires est dû à ce que la traduction fait disparaître toutes ces ressemblances. (Voir, au sujet de l’extraordinaire importance des jeux de mots et calembours dans les vieilles civilisations orientales, les ouvrages de Hugo WINCKLER.) Le plus bel exemple d’interprétation que nous ait légué l’Antiquité repose sur un jeu de mots. Artémidore raconte (p. 255) : « Il me paraît qu’Aristandre a donné une très heureuse explication à Alexandre de Macédoine, alors que celui-ci ayant cerné et assiégé Tyr s’impatientait et, dans un moment de trouble, avait eu le sentiment qu’il voyait un satyre danser sur son bouclier. Il se trouva qu’Aristandre était alors dans les environs de Tyr et dans la suite du roi. Il décomposa le mot satyre en σά et тύρος – et obtint que le roi s’étant occupé du siège plus activement prit la ville » (Εά-тύρος = à toi Tyr). Au reste, le rêve est si intimement lié à l’expression verbale que, comme le remarque avec raison FERENCZI, toute langue a sa langue de rêve. En règle générale, un rêve est intraduisible, et je croyais intraduisible aussi un livre comme celui-ci. Néanmoins le Dr A.A. BRILL, de New York, et d’autres, après lui, ont réussi à traduire la Traumdeutung.

31 Ce livre était terminé, lorsque j’ai reçu un travail de STUMPF qui essaie de démontrer également que le rêve à un sens et qu’il peut être interprété. Mais l’interprétation est fondée sur une symbolique d’allégories qui ne se prête pas à la généralisation.

32 BREUER et FREUD, Studien über Hysterie, Wien, 1895 4. Aulf., 1922 (Ges. Werke, Bd. I).

33 H. SILBERER, qui a observé cette transformation de représentations en images visuelles, en a tiré des précisions importantes pour l’étude du rêve (Jahrbuch f. psychoanalyt. Forschungen, I et II, 1909).

34 Je dois avouer, pour préciser ce que j’ai dit plus haut, que je n’ai presque jamais donné l’interprétation complète d’un de mes rêves. Sans doute ai-je été sage de ne pas trop faire confiance à la discrétion de mes lecteurs.

35 C’est le premier rêve que j’ai soumis à une analyse détaillée.

36 C’est à cette troisième personne également qu’il convient de rapporter les maux de ventre au sujet desquels je ne me suis pas encore expliqué. Il s’agit de ma propre femme. Les maux de ventre me rappellent une occasion où je me suis aperçus clairement de sa pudeur. Je conviens que je ne suis pas très aimable dans ce rêve pour Irma et pour ma femme ; peut-être voudra-t-on considérer comme circonstance atténuante le fais que je les compare en somme à la malade idéale facile à traiter.

37 J’ai le sentiment que l’analyse de ce fragment n’est pas poussée assez loin pour qu’on en comprenne toute la signification secrète. Si je poursuivais la comparaison des trois femmes, je risquerais de m’égarer. Il y a dans tout rêve de l’inexpliqué ; il participe de l’inconnaissable.

38 [N. d. T.] : « injection » sans qualificatif signifie en allemand très habituellement – signifiait surtout à l’époque où fut écrit ce livre – injection sous-cutanée. Le mot ayant des implication diverses, nous n’avons pas cru pourvoir lui substituer le mot français plus courant « piqûre ».

39 Ananas assone avec le nom de famille de ma malade Irma.

40 [FLIESS.]

41 On imagine bien que je n’ai pas communiqué ici tout ce qui m’est venu à l’esprit pendant le travail d’interprétation.