Chapitre IV. La déformation dans le rêve

Si j’affirme ainsi que la signification de chaque rêve est un accomplissement de désir et qu’il n’est pas d’autres rêves que des rêves de désir, je sais que je me heurterai à une opposition irréductible. On m’objectera : le fait qu’il y a des rêves que l’on doit interpréter comme des vœux accomplis n’est pas nouveau, toute une série d’auteurs l’ont signalé dès longtemps (cf. Radestock [p. 137-138], Volkelt [p. 110-111], Purkinje [p. 456], Tissié [p. 70], M. Simon [p. 42, sur les rêves d’inanition du baron Trenck pendant son emprisonnement] et Griesinger [p. lll]48. Mais dire qu’il n’y a que des rêves d’accomplissement de désir est une généralisation injustifiée que l’on peut réfuter sans peine. Trop de rêves enferment un contenu pénible, sans trace de réalisation d’un désir.

L’auteur qui s’oppose le plus nettement à notre conception est peut-être le philosophe pessimiste Ed. v. Hartmann. Voici ce qu’il dit dans sa Philosophie de l’inconscient (IIe partie)49 : « Pour ce qui est du rêve, il apporte dans le sommeil toutes les misères de la vie éveillée et ne laisse de côté que ce qui pourrait réconcilier avec la vie les hommes cultivés : la joie de la science et de l’art. »

Des observateurs moins sombres font également ressortir que le désagréable et la douleur sont plus fréquents en rêve que l’agréable et le plaisir (cf. Scholz, p. 33 ; Volkelt, p. 80). Sarah Weed et Florence Hallam, qui ont étudié leurs propres rêves, ont essayé de donner à cette prédominance du désagréable une expression statistique. D’après elles, 28,6 % des rêves seulement sont agréables et 58 % pénibles. En dehors de ces rêves, qui continuent pendant le sommeil les états affectifs pénibles de la veille, il y a encore les cauchemars, rêves d’angoisse, où ce sentiment, le plus affreux de tous, nous secoue jusqu’à ce que nous nous réveillions. Et c’est précisément chez les enfants, chez qui nous avons trouvé les rêves de désir non voilés, que ces cauchemars sont le plus fréquents (cf. Debacker, Terreurs nocturnes des enfants, 1881).

Il semblerait que ces cauchemars sont en contradiction avec la loi d’accomplissement de désir que nous avons cru pouvoir déduire des exemples des chapitres précédents et qu’ils rendent absurde notre tentative de généralisation.

Il n’est cependant pas difficile de répondre à ces objections, en apparence si convaincantes. Il suffit de se rappeler que notre théorie s’appuie sur un examen non du contenu manifeste du rêve, mais du contenu de pensée que le travail d’interprétation découvre derrière le rêve. Nous opposons au contenu manifeste le contenu latent. Il est vrai qu’il existe des rêves dont le contenu manifeste est pénible, mais a-t-on jamais essayé d’analyser ces rêves, de découvrir leur contenu latent ? Sinon, toutes les objections tombent, car n’est-il pas possible aussi que des rêves pénibles et des cauchemars se révèlent, en fait, après interprétation, comme des rêves d’accomplissement de désir50.

Il est souvent utile au cours d’une recherche, quand la solution d’un problème présente des difficultés, de passer à l’examen du problème suivant ; on casse plus facilement deux noix l’une contre l’autre. Nous n’allons pas essayer de résoudre d’emblée la question de savoir comment des rêves pénibles ou des cauchemars peuvent accomplir des désirs ; nous allons nous attacher d’abord à un autre problème qui découle également de ce que nous avons vu jusqu’à présent : Pourquoi des rêves indifférents, qui à l’analyse se révèlent comme des rêves d’accomplissement de désir, n’expriment-ils pas ce désir clairement ? Le rêve de l’injection faite à Irma, que nous avons longuement exposé, n’avait rien de pénible, il nous est apparu après interprétation comme l’accomplissement très net d’un désir. Mais pourquoi une analyse était-elle nécessaire, pourquoi le rêve ne découvre-t-il pas aussitôt son sens ? En fait, le rêve de l’injection faite à Irma ne donnait pas au premier abord l’impression d’exaucer un souhait du rêveur. Le lecteur l’aura constaté ; je ne le savais pas moi-même avant d’en faire l’analyse. Si nous nommons ce fait : la déformation dans le rêve, une seconde question se posera aussitôt : d’où provient cette déformation du rêve ?

On pourrait à première vue imaginer diverses réponses. Celle-ci par exemple : il serait impossible, durant le sommeil, de trouver l’expression qui correspondrait aux pensées du rêve. Mais l’analyse de certains rêves nous oblige à donner de cette déformation une autre explication. C’est ce que je vais montrer d’après un autre de mes rêves. Il m’obligera à nouveau à un certain nombre d’indiscrétions, mais ce sacrifice personnel sera compensé par un éclaircissement complet du problème.

Récit préliminaire : Au printemps 1897, j’appris que deux professeurs de notre Université avaient proposé de me conférer le grade de professor extraordinarius. Cette nouvelle me surprit et me fit un vif plaisir : deux hommes éminents, qui n’étaient point de mes amis, reconnaissaient ainsi publiquement ma valeur. Mais je me dis aussitôt que je ne devais pas me faire d’illusion. Le ministère avait, dans les dernières années, refusé de nombreuses propositions de cet ordre, et bien des collègues plus âgés que moi, qui avaient rendu au moins autant de services, attendaient vainement leur nomination. Il n’y avait donc pas de raison pour que je fusse mieux traité. Je résolus donc d’en prendre mon parti. Je ne crois pas être ambitieux, j’ai assez de clientèle et n’ai pas besoin d’un titre pour en avoir davantage. Il ne s’agissait pas au reste de savoir si je trouvais les raisins trop verts : il était clair que je ne les pouvais atteindre.

Un soir, un collègue de mes amis, qui précisément était dans le même cas que moi et depuis plus longtemps, vint me voir. Dans notre société, le titre de professeur fait du médecin un demi-dieu pour ses malades ; moins résigné que moi, il se présentait de temps à autre aux bureaux du ministère pour demander où en était sa nomination. Il en revenait précisément. Il me raconta que cette fois il avait mis le directeur au pied du mur et lui avait demandé s’il était vrai que des motifs confessionnels empêchaient sa nomination. On lui avait répondu qu’évidemment – étant données les tendances actuelles – Son Excellence ne pourrait de quelque temps, etc. « Du moins, conclut mon ami, je sais où j’en suis. » Cela ne m’apprenait rien de nouveau, mais devait m’engager à me résigner plus encore. On pouvait m’opposer, en effet, les mêmes motifs confessionnels.

Le lendemain, je fis le rêve suivant, dont la forme même était curieuse. Il se composait de deux pensées et de deux images, disposées de telle sorte que, dans chaque couple, pensée et image s’expliquaient mutuellement. Je n’indique que la première moitié du rêve, l’autre ne nous intéresse pas ici.

I. Mon ami R… est mon oncle. – J’ai pour lui une grande tendresse.

II. Je vois son visage devant moi un peu changé. Il paraît allongé, on voit très nettement une barbe jaune qui l’encadre.

Ensuite viennent les deux autres parties. Une pensée et une image de nouveau, je passe.

Voici comment je procédai pour interpréter ce rêve.

Quand il me revint à l’esprit dans le cours de l’après-midi, j’en ris d’abord et je dis : « Ce rêve est absurde. » Mais je ne pouvais l’écarter, il me poursuivit tout le jour. Enfin, vers le soir, je me fis des reproches : « Si, lors de l’interprétation d’un rêve, un de tes malades te disait simplement : « c’est absurde », tu le lui reprocherais et tu penserais qu’il y a derrière ce rêve quelque histoire désagréable qu’il préfère ne pas s’avouer. Agis de même avec toi. Ton idée que le rêve est absurde trahit sans doute une résistance intérieure à l’interprétation. Ne te laisse pas détourner. » Je me mis donc à l’interpréter.

R… est mon oncle. Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Je n’ai eu qu’un oncle, l’oncle Joseph51. C’est une triste histoire. Il s’était laissé entraîner, il y a quelque trente ans, à des spéculations qui le menèrent trop loin. Il fut puni. Mon père, dont le chagrin rendit en peu de jours les cheveux gris, disait souvent que l’oncle Joseph n’était pas un mauvais homme, mais une tête faible ; c’était son expression. Si donc mon ami R… est mon oncle Joseph, j’entends par là : R… est une tête faible. J’ai peine à le croire et cela m’est très désagréable. Pourtant la figure aux traits allongés et à la barbe jaune que je vois dans mon rêve le confirme. Mon oncle avait bien une figure longue, entourée d’une belle barbe blonde. Mon ami R… était très brun, mais quand les bruns commencent à grisonner, ils expient la splendeur de leur jeunesse. Leur barbe noire devient brun-rouge, puis jaunâtre, grise enfin. Mon ami R… en est là, moi aussi d’ailleurs, et je le remarque avec ennui. La figure que je vois en rêve est à la fois celle de mon ami R… et celle de mon oncle, c’est une image générique à la manière de Galton qui, on le sait, faisait photographier plusieurs figures sur la même plaque pour dégager les caractères de famille. Il n’y a donc pas de doute, j’ai bien pensé que mon ami R… était une tête faible, comme mon oncle Joseph.

Je ne peux encore imaginer dans quel but j’ai établi un rapprochement qui m’indigne. Il ne peut aller bien loin. Mon oncle avait commis un crime, mon ami R… est irréprochable, il n’a jamais encouru qu’une amende, pour avoir, avec sa bicyclette, renversé un écolier. Est-ce à cela que je pense ? Ce serait ridicule. Mais une autre conversation sur le même thème avec mon collègue N… me revient à l’esprit. Je rencontrai N… dans la rue ; lui aussi a été proposé comme professeur, il savait quel honneur on m’avait fait et me félicita. Je lui dis : « Quelle plaisanterie ! Vous ne savez que trop bien par vous-même quelle est la valeur de ces sortes de propositions ! » Là-dessus, lui, sans y attribuer peut-être grande importance : « On ne peut pas savoir. Il y a quelque chose de particulier contre moi. Ne savez-vous pas qu’une fois j’ai été dénoncé à la justice. Je n’ai pas besoin de vous dire que l’on a arrêté l’enquête ; c’était une vulgaire tentative de chantage ; et j’eus même bien de la peine à empêcher que l’on punît la dénonciatrice. Mais l’on utilise peut-être cela contre moi au ministère pour ne pas me nommer. Vous, vous êtes irréprochable. » Voilà le criminel trouvé, et aussi le sens et la tendance de mon rêve. Mon oncle Joseph représente les deux collègues qui n’ont pas été nommés professeurs, l’un parce que tête faible, l’autre parce que criminel. Je sais maintenant pourquoi j’ai besoin de cette construction. Si des motifs confessionnels suffisent à expliquer que l’on n’ait point nommé mes amis R… et N…, ma propre nomination est bien douteuse ; mais si je puis attribuer cette opposition à d’autres motifs qui ne me touchent pas, rien ne m’empêche d’espérer. Mon rêve fait de R… une tête faible, de N… un criminel ; je ne suis ni l’un ni l’autre, il n’y a donc plus de communauté entre nous ; je peux donc compter être nommé professeur, et j’échappe au sentiment pénible de devoir m’appliquer ce que le directeur a dit à R…

Il faut que j’interprète ce rêve plus complètement. Je ne suis pas encore tranquille, je ne peux prendre mon parti de la légèreté qui m’a fait rabaisser deux collègues honorables pour me faire un chemin. Mon malaise s’est un peu atténué : je sais quelle est la valeur du témoignage dans le rêve. Je suis prêt à affirmer publiquement que R… n’est pas une tête faible, que N… a été victime d’un chantage. Je ne crois pas non plus qu’Irma ait été gravement malade à la suite d’une injection de propylène faite par Otto ; ici comme là, mon rêve exprimait seulement le désir qu’il en fût ainsi. La supposition qui réalise mon désir est moins absurde dans le second rêve que dans le premier, elle utilise plus adroitement des faits matériels ; elle ressemble à une de ces calomnies bien faites où « il y a tout de même quelque chose de vrai » ; je sais, pour mon ami R…, qu’un de ses collègues a autrefois voté contre lui, et quant à mon ami N…, c’est lui-même qui m’a fourni des armes contre lui. Et cependant, je le répète, le rêve ne me paraît pas entièrement expliqué.

Je songe maintenant que le rêve contient une indication que jusqu’à présent je n’ai pas interprétée. Dès que je me suis aperçu que R… était mon oncle, j’ai éprouvé pour lui une ardente tendresse. D’où vient ce sentiment ? Je n’ai évidemment jamais rien ressenti de pareil pour mon oncle Joseph. Il y a de longues années que R… m’est cher, mais si je m’en venais lui exprimer une tendresse du genre de celle que j’éprouve pour lui dans le rêve, il serait assurément étonné. Ma tendresse pour lui me paraît fausse et exagérée. Cette exagération se retrouve, quoique en sens opposé, dans le peu d’estime que je fais de sa valeur intellectuelle en le confondant avec mon oncle Joseph. Je commence à deviner. Cette tendresse n’appartient pas au contenu latent du rêve, aux pensées qu’il recouvre, elle leur est opposée, elle a pour rôle d’empêcher l’interprétation. C’est bien cela. Je me rappelle ma résistance à cette interprétation, combien j’ai souhaité ne pas la faire, déclarant que ce rêve était absurde. Mon expérience psychanalytique m’a appris comment de tels refus doivent être interprétés. Ils n’ont pas de valeur explicative, mais manifestent nos affects. Quand ma petite fille n’a pas envie de manger une pomme qu’on lui offre, elle la déclare amère, sans même y avoir goûté. Quand mes malades se conduisent comme la petite, je sais qu’il s’agit de représentations qu’ils veulent refouler. Il en est de même pour mon rêve : je ne tiens pas à l’interpréter, parce que l’interprétation contient quelque chose contre quoi je regimbe. Mon interprétation achevée, je sais de quoi il s’agissait : je me regimbais contre l’idée que R… était une tête faible. La tendresse que j’éprouvais pour lui ne provenait pas du contenu latent du rêve, mais de ma résistance. Si le contenu latent de mon rêve est ainsi déformé, déformé en son contraire, c’est que la tendresse m’est ici utile. En d’autres termes, la déformation est voulue, elle est un procédé de dissimulation. Les pensées de mon rêve étaient injurieuses pour R… ; pour que je ne le remarque pas, elles sont remplacées par l’opposé, la tendresse.

On peut considérer cette notion comme ayant une valeur générale. Ainsi que nous l’avons vu dans le chapitre III, il y a des rêves non voilés de désir. Là où l’accomplissement du désir est méconnaissable, déguisé, on peut affirmer qu’il y a eu une tendance à se défendre contre lui, il n’a pu s’exprimer que déformé.

Je vais essayer de chercher un parallèle, dans la vie sociale, à cet événement de notre vie intérieure. Où trouver une telle déformation des actes psychiques dans la vie sociale sinon dans les relations de deux hommes dont l’un détient un certain pouvoir que l’autre doit ménager ; celui-ci déguisera sa pensée. Notre politesse de tous les jours est une forme de dissimulation. Quand j’interprète mes rêves pour le lecteur, je suis obligé de les déformer. Le poète connaît les mêmes contraintes : « Pourtant le meilleur de ce que tu connais ne peut être dit à ces garçons52. » L’écrivain politique se trouve dans une situation analogue quand il veut dire des vérités désagréables aux puissants. S’il exprime ouvertement son opinion, on l’étouffera, après s’il s’agit de paroles, avant s’il recourt à l’impression. L’écrivain redoute la censure, c’est pourquoi il modère et il déforme l’expression de sa pensée. Selon la force et la susceptibilité de cette censure, il devra ou bien éviter certaines formes d’attaques seulement, ou bien se contenter d’allusions et ne pas dire clairement de quoi il s’agit, ou bien dissimuler sous un déguisement innocent des révélations subversives : il parlera de mandarins alors qu’il songera aux fonctionnaires de son pays. Plus la censure sera sévère, plus le déguisement sera complet, plus les moyens de faire saisir au lecteur le sens véritable seront ingénieux53.

L’analogie qu’on retrouve jusque dans le détail entre la censure et la déformation du rêve autorise l’hypothèse de conditions analogues. Nous sommes ainsi conduits à admettre que deux grandes forces concourent à la formation du rêve : les tendances, le système. L’une construit le désir qui est exprimé par le rêve, l’autre le censure et par suite de cela déforme l’expression de ce désir. On peut se demander en quoi consiste le pouvoir grâce auquel cette seconde instance exerce sa censure. Si l’on songe que les pensées latentes du rêve ne sont pas conscientes avant l’analyse, mais que nous nous rappelons d’une manière consciente le contenu manifeste du rêve, on ne sera pas loin d’admettre que la seconde instance a pour rôle de permettre l’accès de la conscience. Rien du premier système ne pourrait parvenir à la conscience avant d’avoir franchi la seconde instance, et la seconde instance ne laisserait passer aucun de ces futurs états de conscience, sans exercer son droit et lui imposer les modifications qui lui conviennent. Ces notions supposent une conception particulière de « l’essence » de la conscience. Le fait de devenir conscient est pour moi un acte psychique particulier, distinct et indépendant de l’apparition d’une pensée ou d’une représentation. La conscience m’apparaît comme un organe des sens qui perçoit le contenu d’un autre domaine. On peut montrer que la psychopathologie ne saurait se refuser à admettre ce principe fondamental. Mais nous le développerons plus longuement un peu plus tard.

Si j’applique ce que je viens de dire des deux instances psychiques et de leurs relations avec la vie consciente au « rêve de l’oncle », je constate une analogie complète entre la tendresse que j’éprouve dans le rêve pour mon ami R… et ce qui se passe parfois dans la vie politique. Supposons un État où un souverain jaloux de son pouvoir lutte contre une opinion publique agitée. Le peuple se révolte contre un fonctionnaire qui lui déplaît et exige son renvoi. Pour ne pas laisser voir qu’il doit compter avec l’opinion populaire, le souverain conférera au fonctionnaire une haute distinction que rien ne motivait. C’est ainsi que ma seconde instance, commandant le seuil de la conscience, gratifie R… d’un débordement de tendresse parce que la tendance du premier système était d’en faire une tête faible, cela en vue d’intérêts particuliers auxquels les désirs de ce système étaient fortement liés54.

Nous avons ici le sentiment que l’interprétation des rêves pourrait nous donner sur la structure de l’esprit des notions que jusqu’à présent nous avons vainement attendues de la philosophie. Mais laissons là ce sujet, et, maintenant que nous avons élucidé le déguisement du rêve, retournons à notre point de départ. Nous nous étions demandé comment on pouvait considérer des rêves à contenu pénible comme accomplissant un désir. Nous voyons que cela est possible s’il y a eu déformation, si le contenu pénible n’est que le travestissement de ce que nous souhaitions. Tenant compte des deux instances psychiques, nous dirons : les rêves pénibles contiennent bien des faits pénibles à la deuxième instance, mais ces faits renferment l’accomplissement d’un désir de la première. Ils sont rêves de désir dans la mesure où tout rêve jaillit de la première instance, la seconde ne se comportant pas à l’égard du rêve d’une façon créatrice et n’exerçant qu’une action défensive55. Si nous jugeons seulement la contribution de la seconde instance, nous ne comprendrons jamais ceux-là. Nous retrouverons toutes les énigmes constatées jusqu’à présent par les auteurs dans le domaine du rêve.

Il faut que l’analyse dévoile le sens caché de chaque rêve qui est d’accomplir un désir. Je choisis quelques rêves à contenu pénible et vais essayer de les analyser. Ce sont, en partie, des rêves d’hystériques, ils exigent de longs récits préliminaires et parfois une intrusion dans les processus psychiques de l’hystérie. Mais je ne peux éviter ces circonstances, bien qu’elles rendent l’exposé des faits plus difficile.

Ainsi que je l’ai déjà indiqué, quand je traite un psychonévrosé, ses rêves deviennent régulièrement le sujet de nos entretiens. Je dois lui donner alors toutes les explications psychologiques grâce auxquelles je parviens moi-même à comprendre son cas, et je subis à cette occasion des critiques impitoyables : des spécialistes ne seraient pas plus durs. Régulièrement, mes malades se refusent à admettre le principe d’après lequel tous les rêves seraient l’accomplissement de désirs. Voici quelques exemples de rêves que l’on m’a opposés comme preuve du contraire.

« Vous dites toujours, déclare une spirituelle malade, que le rêve est un désir réalisé. Je vais vous raconter un rêve qui est tout le contraire d’un désir réalisé. Comment accorderez-vous cela avec votre théorie ? Voici le rêve :

« Je veux donner un dîner, mais je n’ai pour toutes provisions qu’un peu de saumon fumé. Je voudrais aller faire des achats, mais je me rappelle que c’est dimanche après-midi et que toutes les boutiques sont fermées. Je veux téléphoner à quelques fournisseurs, mais le téléphone est détraqué. Je dois donc renoncer au désir de donner un dîner. »

Je réponds naturellement que seule l’analyse peut décider du sens de ce rêve ; j’accorde toutefois qu’il semble à première vue raisonnable et cohérent et paraît tout le contraire de l’accomplissement d’un désir. « Mais de quel matériel provient ce rêve ? Vous savez que les motifs d’un rêve se trouvent toujours dans les faits des jours précédents. »

Analyse. – Le mari de ma malade est boucher en gros ; c’est un brave homme, très actif. Il lui a dit quelques jours avant qu’il engraissait trop et voulait faire une cure d’amaigrissement. Il se lèverait de bonne heure, ferait de l’exercice, s’en tiendrait à une diète sévère et n’accepterait plus d’invitations à dîner. Elle raconte encore, en riant, que son mari a fait, à la table des habitués du restaurant où il prend souvent ses repas, la connaissance d’un peintre qui voulait à tout prix faire son portrait, parce qu’il n’avait pas encore trouvé de tête aussi expressive. Mais son mari avait répondu, avec sa rudesse ordinaire, qu’il le remerciait très vivement mais était persuadé que le peintre préférerait à toute sa figure un morceau du derrière d’une belle jeune fille56. Ma malade est actuellement très éprise de son mari et le taquine sans cesse. Elle lui a également demandé de ne pas lui donner de caviar. – Qu’est-ce que cela peut vouloir dire ?

En réalité elle souhaite depuis longtemps avoir chaque matin un sandwich au caviar, mais elle se refuse cette dépense. Naturellement, elle aurait aussitôt ce caviar, si elle en parlait à son mari. Mais elle l’a prié au contraire de ne pas le lui donner, de manière à pouvoir le taquiner plus longtemps avec cela.

(Cela me paraît tiré par les cheveux. Ces sortes de renseignements insuffisants cachent pour l’ordinaire des motifs que l’on n’exprime pas. Songeons à la manière dont les hypnotisés de Bernheim accomplissant une mission post-hypnotique l’expliquent, quand on leur en demande la raison, par un motif visiblement insuffisant, au lieu de répondre : « Je ne sais pas pourquoi j’ai fait cela. » Le caviar de ma malade sera un motif de ce genre. Je remarque qu’elle est obligée de se créer, dans sa vie, un désir insatisfait. Son rêve lui montre ce désir comme réellement non comblé. Mais pourquoi lui fallait-il un tel désir ?)

Ce qui lui est venu à l’esprit jusqu’à présent n’a pu servir à interpréter le rêve. J’insiste. Au bout d’un moment, comme il convient lorsqu’on doit surmonter une résistance, elle me dit qu’elle a rendu visite hier à une de ses amies ; elle en est fort jalouse parce que son mari en dit toujours beaucoup de bien. Fort heureusement, l’amie est mince et maigre, et son mari aime les formes pleines. De quoi parlait donc cette personne maigre ? Naturellement de son désir d’engraisser. Elle lui a aussi demandé : « Quand nous inviterez-vous à nouveau ? On mange toujours si bien chez vous. »

Le sens du rêve est clair, maintenant. Je peux dire à ma malade : « C’est exactement comme si vous lui aviez répondu mentalement : « Oui da ! je vais t’inviter pour que tu manges bien, que tu engraisses et que tu plaises plus encore à mon mari ! J’aimerais mieux ne plus donner de dîner de ma vie ! » Le rêve vous dit que vous ne pourrez pas donner de dîner, il accomplit ainsi votre vœu de ne point contribuer à rendre plus belle votre amie. La résolution, prise par votre mari, de ne plus accepter d’invitation à dîner, pour ne pas engraisser, vous avait, en effet, indiqué que les dîners dans le monde engraissent. » Il ne manque plus qu’une concordance qui confirmerait la solution. On ne sait encore à quoi le saumon fumé répond dans le rêve. « D’où vient que vous évoquez dans le rêve le saumon fumé ? » – « C’est, répond-elle, le plat de prédilection de mon amie. » Par hasard, je connais aussi cette dame et je sais qu’elle a vis-à-vis du saumon fumé la même conduite que ma malade à l’égard du caviar.

Ce même rêve comporte une autre interprétation plus délicate. On pourrait même estimer que celle-ci est rendue nécessaire par une circonstance accessoire. Les deux explications ne se contredisent pas, mais se recouvrent et sont un bel exemple du double sens que le rêve, comme toutes les autres structures psychopathologiques, présente habituellement. Nous savons qu’à l’époque de son rêve du désir non comblé notre malade s’efforçait dans la réalité de refuser de combler un de ses désirs (le sandwich au caviar). L’amie avait aussi exprimé un vœu, celui d’engraisser, et il n’y aurait rien d’étonnant à ce que notre malade eût rêvé qu’un souhait de son amie ne s’accomplît pas. Elle souhaite bien en effet que le désir de son amie (le désir d’engraisser) ne soit pas accompli. Mais, au lieu de cela, elle rêve qu’elle-même voit un de ses désirs non accompli. Le rêve acquiert un sens nouveau, s’il n’y est point question d’elle mais de son amie, si elle s’estime à la place de celle-ci, ou, en d’autres termes, si elle s’est identifiée avec elle.

Je pense que c’est là ce qu’elle fait, et que le signe de cette identification est qu’elle s’est donné dans la vie réelle un désir qu’elle se refuse de combler.

Quel est le sens de l’identification hystérique ? Il convient, pour l’expliquer, de pénétrer quelque peu dans ce sujet. L’identification est un facteur très important dans le mécanisme de l’hystérie. C’est grâce à ce moyen que les malades peuvent exprimer par leurs manifestations morbides les états intérieurs d’un grand nombre de personnes et non pas seulement les leurs, ils peuvent souffrir en quelque sorte pour une foule de gens et jouer à eux seuls tous les rôles d’un drame. On dira : c’est là l’imitation hystérique bien connue, l’aptitude qu’ont les hystériques à imiter tous les symptômes qui les impressionnent chez les autres : une sympathie qui va jusqu’à la reproduction, pourrait-on dire. Mais on n’aura fait par là qu’indiquer la voie suivie par le processus psychique de l’imitation hystérique ; autre chose est le processus lui-même. Celui-ci est un peu plus compliqué que l’imitation hystérique telle qu’on se plaît à la représenter ; ainsi qu’un exemple va le prouver, il répond à des déductions inconscientes. Si un médecin a mis avec d’autres patientes, dans une chambre de clinique, une malade qui présente une certaine espèce de tremblement, il ne sera pas étonné d’apprendre, un matin, que cet accident hystérique a été imité. Il se dira simplement : les autres l’ont vu, l’ont imité, c’est de la contagion mentale. Oui, mais la contagion mentale se produit à peu près de la manière suivante. Les malades savent en général plus de choses sur le compte les unes des autres que le médecin n’en peut savoir sur chacune d’elles, et elles se préoccupent encore les unes des autres après la visite du médecin. L’une d’entre elles a-t-elle eu sa crise aujourd’hui, les autres sauront bientôt qu’une lettre de chez elle, un rappel de son chagrin d’amour ou d’autres choses semblables en ont été cause. Leur compassion s’émeut et elles font inconsciemment le raisonnement suivant : Si ces sortes de motifs entraînent ces sortes de crises, je peux aussi avoir cette sorte de crise, car j’ai les mêmes motifs. Si c’étaient là des conclusions conscientes, elles aboutiraient sans doute à l’angoisse de voir survenir cette même crise. Mais les choses se passent sur un autre plan psychique et aboutissent à la réalisation du symptôme redouté. L’identification n’est donc pas simple imitation, mais appropriation à cause d’une étiologie identique ; elle exprime un « tout comme si » et a trait à une communauté qui persiste dans l’inconscient.

L’identification est le plus souvent utilisée dans l’hystérie comme l’expression d’une communauté sexuelle. L’hystérique s’identifie de préférence, mais pas exclusivement, avec des personnes avec qui elle a été en relations sexuelles ou qui ont des relations sexuelles avec les mêmes personnes qu’elle. La langue est d’ailleurs responsable de cette conception. Deux amoureux sont « un ». Le fantasme hystérique, comme le rêve, se contente, pour identifier, du fait que l’on songe à des relations sexuelles, sans que, d’ailleurs, celles-ci soient réelles. Une malade ne fait donc que se conformer aux règles de la pensée hystérique, quand elle exprime sa jalousie contre son amie (jalousie qu’elle sait d’ailleurs injustifiée) en se mettant à sa place dans le rêve et en s’identifiant avec elle par la création d’un symptôme (celui du désir qu’elle se refuse). On aimerait énoncer ce processus de la manière suivante : elle se met à la place de son amie dans le rêve, parce que celle-ci se met à sa place auprès de son mari, parce qu’elle voudrait prendre, dans l’estime de son mari, la place de son amie57.

Une autre de mes malades, la plus spirituelle de toutes mes rêveuses, a démontré d’une manière plus simple encore comment le non-accomplissement d’un désir peut indiquer l’accomplissement d’un autre. Je lui avais expliqué un jour que le rêve était l’accomplissement d’un désir ; le lendemain elle rêvait qu’elle partait à la campagne avec sa belle-mère. Je savais combien elle s’était débattue pour ne point passer l’été auprès de sa belle-mère, je savais aussi que peu de jours avant elle s’était délivrée de cette terreur en louant une maison de campagne très éloignée du lieu où sa belle-mère résidait. Le rêve annulait la solution tant désirée, n’était-ce pas là précisément le contraire de ma théorie ? Assurément, on pouvait, pour comprendre ce rêve, s’en tenir à sa conclusion : d’après ce rêve, j’avais tort ; elle désirait que j’aie tort, ce rêve lui montrait donc son désir comme accompli. Mais le désir que j’aie tort, s’il se réalisait au sujet de la maison de campagne, avait trait, en réalité, à un autre objet plus sérieux. Vers le même moment, j’avais conclu, à partir du matériel qu’elle offrait à l’analyse, qu’il devait s’être passé quelque chose d’important pour sa maladie dans une certaine période de sa vie. Elle l’avait nié parce qu’elle n’en trouvait pas de traces dans sa mémoire. Nous reconnûmes peu après que j’avais eu raison. Son désir que je puisse avoir tort, qui, dans le rêve, prenait l’aspect d’un départ à la campagne avec sa belle-mère, répondait donc au désir très normal que la chose soupçonnée alors ne se fût jamais passée.

Je me suis permis d’interpréter sans analyse et par une simple supposition le menu fait suivant, arrivé à un ami qui avait été mon camarade de classe pendant nos huit années de lycée. Un jour, dans un petit cercle, il m’avait entendu exposer cette opinion nouvelle : tous les rêves seraient des accomplissements de désir ; il rentra chez lui et rêva qu’il avait perdu tous ses procès – il était avocat – et il s’en plaignit à moi. Je me tirai de là en disant : on ne peut pas gagner tous les procès, mais je pensai en moi-même : J’ai été pendant huit ans le premier de la classe, tandis qu’il avait une place quelconque dans la moyenne ; il serait bien étonnant qu’à cette époque-là il n’eût jamais souhaité que je dise une fois une bonne ânerie.

Une de mes malades m’a rapporté un autre rêve, d’un caractère plus sombre, et qui lui paraissait contredire la théorie du rêve-désir. « Vous savez, me dit cette jeune fille, que ma sœur n’a plus qu’un fils : Charles ; elle a perdu le plus âgé, Otto, alors que j’habitais encore chez elle. Otto était mon chéri, je l’avais élevé moi-même. J’aime bien le petit, sans doute, mais je suis bien loin de tenir à lui comme à celui qui est mort. J’ai rêvé cette nuit que je voyais Charles mort devant moi. Il était étendu dans son petit cercueil, les mains jointes. Il y avait des cierges tout autour. C’était exactement comme lors de la mort du petit Otto. Vous savez combien j’en ai été émue. Qu’est-ce que cela signifie ? Vous me connaissez, je ne suis pas assez méchante pour souhaiter que ma sœur perde son unique enfant. Le rêve signifierait-il que je préférerais la mort de Charles à celle d’Otto, qui m’a été si cher ? »

Je lui assurai que cette dernière interprétation était inexacte. Après quelque réflexion, je pus lui donner la signification réelle du rêve, qu’elle confirma d’ailleurs. Je le pus parce que je connaissais toute la vie de la rêveuse.

Orpheline de bonne heure, la jeune fille avait été élevée dans la maison de sa sœur, beaucoup plus âgée qu’elle ; elle y avait rencontré, parmi les amis de la maison, l’homme qui avait fait sur son cœur une impression durable. Il sembla d’abord que cette inclination à peine avouée aboutirait à un mariage, mais sa sœur, sans que l’on pût trop savoir pourquoi, l’empêcha. Après cette rupture, l’homme aimé de ma malade avait évité la maison. Elle-même, quelque temps après la mort du petit Otto, sur qui elle avait reporté toute sa tendresse, était devenue indépendante. Mais elle n’avait pu se dégager de son inclination pour l’ami de sa sœur. Sa fierté lui ordonnait de l’éviter, elle n’avait pu cependant aimer aucun des prétendants qui s’étaient présentés depuis. Quand on annonçait quelque part une conférence de celui qu’elle aimait (c’était un professeur et un littérateur), elle se trouvait infailliblement dans l’auditoire ; elle saisissait d’ailleurs toutes les occasions de le voir de loin dans les lieux publics. Je me rappelai qu’elle m’avait dit la veille que le professeur allait à un certain concert et qu’elle irait aussi pour le voir encore une fois. C’était la veille du rêve ; le concert avait lieu le jour où elle me raconta le rêve. Je pus donc interpréter le rêve aisément et je lui demandai si elle se rappelait un fait qui s’était passé lors de la mort du petit Otto. Elle répondit aussitôt : « Certainement, le professeur, qu’on n’avait plus vu depuis longtemps, est revenu, et je l’ai vu près du cercueil du petit Otto. » C’était précisément ce que j’attendais. J’interprétai donc le rêve de la manière suivante. « Si l’autre petit garçon mourait, la même chose aurait lieu. Vous passeriez la journée chez votre sœur, le professeur viendrait assurément présenter ses condoléances et vous le reverriez dans les mêmes circonstances qu’alors. Le rêve indique simplement ce désir de le revoir contre lequel vous luttez intérieurement. Je sais que vous avez dans votre poche le billet pour le concert de ce soir. Votre rêve est un rêve d’impatience, il a hâté de quelques heures l’événement de ce soir. »

Elle avait visiblement choisi, pour dissimuler son désir, une situation dans laquelle ces sortes de souhaits sont habituellement réprimés ; on est si plein de son deuil qu’on ne peut penser à l’amour. Et il est cependant bien possible que, même dans la situation réelle que le rêve copiait fidèlement, elle n’ait pu, auprès du cercueil de l’enfant qu’elle aimait si fort, réprimer ses sentiments de tendresse pour celui qu’elle n’avait plus vu depuis si longtemps.

Un rêve analogue, d’une autre malade, s’expliqua d’une façon assez différente. Cette dame, qui avait eu autrefois l’esprit vif et le caractère gai, manifestait encore ces qualités par les idées qui lui venaient à l’esprit pendant le traitement. Au cours d’un long rêve, elle vit sa fille unique, âgée de quinze ans, étendue morte dans une boîte. Elle avait bonne envie d’en tirer une objection contre la théorie du rêve-désir, mais la boîte lui fit supposer qu’il fallait comprendre autrement ce rêve58. Lors de l’analyse, il lui vint à l’esprit que, la veille au soir, en société, on avait parlé du mot anglais box et de ses nombreuses traductions possibles en allemand : boîte, loge, caisse, gifle, etc. (Schachtel, Loge, Kasten, Ohrfeige). D’autres fragments de ce même rêve permirent de deviner qu’elle avait saisi la parenté de l’anglais box et de l’allemand Büchse et qu’elle s’était rappelé que Büchse est aussi une manière vulgaire de nommer les organes sexuels féminins. En tenant compte de ses connaissances d’anatomie topographique, on pouvait donc admettre que l’enfant dans la boîte représentait un embryon dans la matrice. Parvenue à ce point de l’explication, elle ne nia pas que l’image du rêve correspondît vraiment à un de ses souhaits. Comme nombre de jeunes femmes, elle n’avait été nullement heureuse quand elle s’était trouvée enceinte et elle avait souhaité plus d’une fois la mort du bébé ; dans une crise de colère, après une scène violente avec son mari, elle avait même frappé son ventre, pour atteindre l’enfant. L’enfant mort accomplissait donc bien un de ses désirs, mais un désir oublié depuis quinze ans, et on ne peut guère s’étonner que, lors de réalisations aussi tardives, le désir ne soit plus reconnu. Trop de choses ont changé depuis.

Quand nous parlerons des rêves typiques, nous retrouverons le groupe auquel appartiennent ces deux derniers rêves : ceux où il est question de la mort de parents aimés. Je montrerai alors par de nouveaux exemples que, si peu souhaité que soit leur contenu, tous ces rêves doivent être interprétés comme des rêves de désir. Ce n’est pas à un malade, mais à un juriste de mes amis, fort intelligent, que je dois le rêve qui suit. Il me l’avait raconté pour m’empêcher de généraliser trop hâtivement ma théorie des rêves de désir. « J’ai rêvé, me dit-il, que j’arrivais devant ma maison avec une dame à mon bras. Une voiture fermée stationnait. Un homme vient à moi, et, m’ayant montré qu’il appartient à la police, me somme de le suivre. Je ne lui demande que le temps de mettre un peu d’ordre dans mes affaires. – Croyez-vous vraiment que j’aie souhaité d’être mis en prison ? » – « Assurément non, dois-je concéder. Savez-vous sous quelle inculpation ? » – « Oui, je crois, pour infanticide. » – « Infanticide ? Vous savez pourtant qu’il n’y a qu’une mère qui puisse s’en rendre coupable ! » – « C’est vrai59. » – « Et dans quelles conditions avez-vous fait ce rêve, que s’était-il passé la veille au soir ? » – « J’aimerais mieux ne pas vous le raconter, c’est un peu particulier. » – « Il faut pourtant que je le sache ou que je renonce à interpréter le rêve. » – « Alors, soit. Je n’avais pas passé la nuit chez moi, mais auprès d’une dame à laquelle je tiens beaucoup. Quand nous nous sommes réveillés, le matin, il s’est de nouveau passé quelque chose entre nous. Je me suis rendormi et j’ai rêvé ce que vous savez. » – « C’est une femme mariée ? » – « Oui. » – « Et vous ne voulez pas avoir d’enfant ? » – « Non, non, cela pourrait nous trahir. » – « Vous n’avez donc pas avec elle un coït normal ? » – « J’ai soin de me retirer à temps. » – « Ne dois-je pas supposer que vous avez fait cela plusieurs fois dans la nuit et que vous n’êtes pas absolument sûr d’y avoir réussi le matin ? » – « C’est bien possible. » – « Alors, votre rêve accomplit un désir. Il vous donne la certitude de n’avoir pas engendré d’enfant, ou, ce qui est à peu près la même chose, d’avoir tué un enfant. Je peux vous indiquer aisément les intermédiaires. Rappelez-vous que nous avons parlé il y a quelques jours des misères du mariage et de l’inconséquence qui permettait d’agir de manière à éviter la fécondation et punissait comme un crime toute tentative de suppression, quand la semence et l’ovule s’étaient rencontrés et que le fœtus était formé. Nous avions ensuite pensé à la controverse médiévale sur le moment où l’âme entrait dans le fœtus ; à partir de ce moment seulement il y avait meurtre. Assurément aussi vous connaissez le poème effrayant où Lenau met sur le même rang l’infanticide et le fait d’éviter la conception. » – « Il est singulier que j’aie pensé à Lenau, comme par hasard, cet après-midi. » – « C’est encore un écho de votre rêve. Et je vous indiquerai encore dans votre rêve un petit accomplissement de désir accessoire. Vous arrivez devant votre maison avec la dame à votre bras. Vous l’amenez donc chez vous (heimführen : épouser), vous l’épousez, au lieu qu’en réalité vous avez passé la nuit chez elle. Le fait que l’accomplissement de votre désir, qui forme le fond du rêve, se déguise sous une forme si désagréable a peut-être plus d’un motif. Vous avez pu voir, dans mon travail sur l’étiologie de la névrose d’angoisse, que je considère le coitus interruptus comme une des causes essentielles de l’apparition de l’angoisse névrotique. Le fait que des actes successifs de cette sorte vous auraient laissé un sentiment désagréable, qui serait un des éléments de votre rêve, serait en accord avec mes vues. Vous vous servez aussi de cette impression pour vous dissimuler l’accomplissement du désir. Mais nous n’avons pas expliqué le fait de l’infanticide. Comment pouvez-vous commettre un crime aussi spécifiquement féminin ? » – « Je dois vous avouer que je me suis trouvé mêlé il y a quelques années à une affaire de cette espèce. Je fus cause qu’une jeune fille se délivra, par un avortement, des conséquences de ses relations avec moi. Je n’avais naturellement rien à voir avec la manière dont elle avait réalisé son projet, mais je fus, pendant longtemps, en proie à une angoisse bien compréhensible de voir l’affaire découverte. » – « Je comprends, ce souvenir vous était encore une raison de redouter d’avoir mal réussi votre acte. »

Un jeune médecin qui entendit raconter ce rêve à mon cours dut en être particulièrement frappé, car il se hâta de le rêver à nouveau, mais en transposant ses pensées sur un autre thème. Il avait remis, peu de jours avant, sa déclaration de revenus qui était parfaitement exacte, car il avait peu de chose à déclarer. Il rêva qu’un de ses amis venait le voir après une séance de la commission d’impôts et le prévenait que toutes les autres déclarations avaient été acceptées sans observation, mais que la sienne avait éveillé une méfiance générale et qu’il aurait à subir de ce fait une amende importante. Le rêve présente l’accomplissement d’un désir à peine dissimulé : passer pour un médecin qui gagne beaucoup d’argent. Il rappelle l’histoire bien connue de cette jeune fille à qui l’on déconseillait d’agréer un prétendant parce que c’était un homme violent et qu’assurément, une fois marié, il la battrait. Elle répondit : « Que ne me bat-il déjà ! » Son désir d’être mariée était si vif qu’elle acceptait les coups par-dessus le marché et même les souhaitait.

Si je réunis sous le titre de rêves contraires au désir (Gegenwunschtraume) les rêves très fréquents qui paraissent démentir ma doctrine, puisqu’ils contiennent soit le refus d’un désir, soit des événements visiblement peu désirables, on s’aperçoit qu’ils peuvent être ramenés à deux motifs, dont un que je n’ai pas encore évoqué, bien qu’il joue un rôle important dans la vie des hommes comme dans leurs rêves. L’une des forces pulsionnelles de ces rêves est le désir que j’aie tort. Ces rêves se produisent régulièrement au cours du traitement lorsque le malade me résiste, et je peux compter avec une entière certitude que je provoquerai un rêve de cette sorte en exposant au malade la doctrine d’après laquelle le rêve est un accomplissement de désir60. Je dois même supposer qu’il en sera ainsi pour nombre de mes lecteurs ; ils se refuseront en rêve un de leurs désirs rien que pour contenter leur désir de me voir dans mon tort. Le dernier rêve de malade que je communiquerai présente ce même caractère.

Une jeune fille, qui, pour continuer à suivre mon traitement, a dû lutter contre la volonté des siens et contre les conseils de tous ceux que sa famille avait appelés à la rescousse parce qu’ils avaient de l’autorité sur elle, rêve : On lui défend, à la maison, de venir encore chez moi ; elle en appelle alors à la promesse que je lui ai faite de la soigner gratuitement au besoin, et je lui réponds : « Je ne saurais avoir de ménagements dans une question d’argent. »

Il n’est réellement pas facile de trouver ici un accomplissement de désir, mais dans tous les cas de cette sorte la solution d’une seconde énigme aide à trouver celle de la première. D’où viennent les mots qu’elle met dans ma bouche ? Naturellement je ne lui ai jamais rien dit de pareil, mais un de ses frères, celui-là justement qui a le plus d’influence sur elle, a été assez aimable pour émettre cette opinion sur mon compte. Le but de son rêve est donc de donner raison à son frère ; elle ne le désire d’ailleurs pas seulement en rêve, c’est le contenu de sa vie et le motif de sa maladie.

Un rêve qui, au premier abord, paraît présenter pour la théorie du désir des difficultés particulières a été rêvé et interprété par un médecin (Aug. Stärcke) : « J’ai et j’aperçois à la dernière phalange de mon index gauche une affection syphilitique primaire. » Le contenu de ce rêve est si complètement indésirable qu’on est naturellement porté à renoncer à toute analyse. Si on la fait cependant, on apprend que « l’affection primaire » (Primâraffekt) signifie prima affectio (premier amour) et que l’horrible ulcère, comme le dit Starcke, « représente l’accomplissement d’un désir qui avait une grande charge affective »61.

Le second motif des rêves contraires au désir est si près de nous que nous risquons fort de ne pas le voir, ainsi que je l’ai fait pendant longtemps. Il y a, dans la constitution sexuelle d’un grand nombre d’hommes, des composantes masochistes, nées de la transformation de tendances agressives et sadiques en leur contraire. On nomme ces sortes d’hommes masochistes « idéaux », lorsqu’ils ne cherchent point leur plaisir dans la douleur corporelle, mais dans l’humiliation et dans les chagrins. On voit clairement que ces sortes de personnes peuvent avoir des rêves contraires au désir, des rêves de souffrance, qui ne sont cependant pour elles que des accomplissements de désir, l’apaisement de tendances masochistes. Voici un rêve de cette sorte : Un jeune homme, qui, il y a quelques années, a beaucoup tourmenté son frère aîné, pour lequel il éprouvait une inclination homosexuelle – et qui maintenant a complètement changé de caractère –, a un rêve qui se compose de trois parties : I. Comment son frère aîné le taquine. II. Comme deux adultes en relations homosexuelles se font des grâces. III. Son frère a vendu l’entreprise qu’il se promettait de diriger plus tard. Il se réveille de ce dernier rêve avec des sentiments très pénibles, et c’est cependant un rêve de désir masochiste, qui pourrait être traduit de la manière suivante : c’est bien fait pour moi, si mon frère a fait cette vente pour me punir de toutes les peines que je lui ai causées.

J’espère que les réflexions et les exemples que je viens de présenter suffiront – provisoirement – pour faire admettre que les rêves à contenu pénible se résolvent en rêves d’accomplissement de désir62. Je pense que personne ne sera tenté d’attribuer au hasard le fait que l’interprétation de ces rêves tombe chaque fois sur des sujets dont on ne parle pas volontiers ou auxquels on ne pense pas volontiers. Le sentiment pénible que ces rêves éveillent est sûrement identique à la répugnance qui nous empêche – efficacement d’ordinaire – d’aborder ou d’évoquer ces sortes de sujets, répugnance que chacun de nous doit surmonter quand il est obligé de s’y arrêter. Mais ce sentiment de déplaisir qui réapparaît dans le rêve n’exclut pas l’existence d’un désir ; il y a chez tout homme des désirs qu’il ne voudrait pas communiquer aux autres et des désirs qu’il ne voudrait même pas s’avouer à lui-même. Nous pouvons établir une relation entre le caractère désagréable de tous ces rêves et le fait de la déformation du rêve, et conclure que le rêve est déformé de cette façon et que l’accomplissement du désir y est travesti d’une manière tellement méconnaissable à cause d’une répugnance, d’une intention de refoulement contre le sujet du rêve ou contre le désir qu’il traduit.

Ainsi la déformation du rêve nous apparaît nettement comme le fait de la censure. Nous tiendrons compte de tout ce que l’analyse des rêves pénibles nous a appris, si nous transformons de la manière suivante notre formule sur l’essence du rêve : Le rêve est l’accomplissement (déguisé) d’un désir (réprimé, refoulé)63.

Restent maintenant les rêves d’angoisse, variété de rêves à contenu pénible qu’on est le moins porté à considérer comme rêves de désir. Je puis en traiter ici très brièvement : ils ne nous dévoilent pas un nouvel aspect du problème du rêve ; il n’y a là à comprendre que l’angoisse névrotique.

L’angoisse que nous éprouvons en rêve n’est expliquée qu’en apparence par le contenu du rêve. Lorsque nous l’interprétons, nous remarquons qu’il n’explique pas plus l’angoisse du rêve que les représentations auxquelles est liée une phobie n’expliquent l’angoisse de celle-ci. Il est exact, par exemple, qu’on peut tomber d’une fenêtre et qu’on a raison, quand on se penche, d’être prudent, mais on ne peut comprendre pourquoi la phobie correspondante s’accompagne de tant d’angoisse et poursuit le malade lors même qu’il n’en voit aucun motif. La même explication convient à la phobie et au rêve d’angoisse. L’angoisse est seulement soudée aux représentations qui l’accompagnent, elle est issue d’une autre source.

La relation intime qui existe entre l’angoisse du rêve et l’angoisse des névroses fait que je puis renvoyer ici, pour l’explication de la première, à l’explication de la seconde. J’ai exposé autrefois, dans un petit travail sur la névrose d’angoisse (Neurologisches Zentralblatt, 1895, Ges. Werke, Bd. I), que l’angoisse névropathique provenait de la vie sexuelle et correspondait à une libido détournée de sa destination et qui n’avait pas trouvé d’emploi. Depuis lors, cette formule s’est de plus en plus révélée exacte. On peut en déduire que les cauchemars sont des rêves avec un contenu sexuel dont la libido s’est transformée en angoisse. J’aurai plus loin l’occasion de justifier cette affirmation en analysant quelques rêves de névropathes. J’examinerai, en complétant la théorie du rêve, les conditions du cauchemar et leur compatibilité avec la théorie du rêve accomplissement de désir. L’angoisse est seulement soudée aux représentations qui l’accompagnent, elle est issue d’une autre source.


48 PLOTIN disait déjà : « Quand nos désirs son émus, l’imagination survient qui nous donne l’illusion de posséder leur objet » (DU PREL, p. 276).

49 P. 344 de l’éd. Allemande (Stereotypausgabe).

50 On ne saurait croire avec quel entêtement lecteurs et critiques se refusent à cet examen et laissent de côté la différence fondamentale entre le contenu manifeste et le contenu latent. – Par contre, personne n’est plus près de moi sur ce point que J. Sully, dans un passage de son article : Dreams as a révélation ; on voudra bien ne pas en sous-estimer l’importance parce qu’il n’est cité qu’ici : « It would seem then, after ail, that dreams are not the utter nonsense they have been said to be by such authorities as Chaucer, Shakespeare and Milton. The chaotic aggrega-tions of our nightfancy have a significance and communicate new knowledge. Like some letterin cipher, the dream inscription when scrutinised closely loses its first look of balderdash and takes on the aspect of a serious, intelligible message. Or, to vary the figure slightly, we may say that, like some palimpsest, the dream discloses beneath its worthless surface-characters traces of an old and precious communication » (P. 364).

51 Il est curieux que, pendant la veille, mes souvenirs se réduisent pour faciliter l’analyse. J’ai connu cinq de mes oncles, j’en ai beaucoup aimé et admiré un. Mais dès l’instant où j’ai surmonté la résistance contre l’interprétation du rêve, je me dis : Je n’ai eu qu’un oncle, celui précisément dont il est question dans le rêve.

52 Das Beste was du wissen kanst, Darfst du den Buden doch nicht sagen. (GOETHE, Faust, I.)

53 Mme H. v. HUG-HELLMUTH a communiqué en 1915 (Internat. Zeitschr. f. ärztl. Psychoanalyse, III) un rêve qui justifie mieux qu’aucun autre ma terminologie. La transposition du rêve agit dans mon exemple comme la censure des lettres : elle « éteint » les passages qui lui paraissent subversifs. La censure des lettres « caviarde » ces passages, la censure du rêve les remplace par un murmure incompréhensible. Il faut savoir que la rêveuse est une dame haut placée, très bien élevée, âgée de cinquante ans, veuve d’un officier supérieur mort depuis douze ans et mère de grands fils dont l’un se trouve alors sur le front. Elle rêve de « service d’amour ». Elle va à l’hôpital n° 1 et dit au poste à l’entrée qu’elle doit parler au médecin-chef… (elle prononce un nom qui lui est inconnu), parce qu’elle doit prendre du service à l’hôpital. Mais elle prononce le mot service d’une façon telle que le sous-officier comprend aussitôt qu’il s’agit de service d’amour. Comme c’est une femme âgée, après quelque hésitation, il la laisse passer. Mais, au lieu d’arriver auprès du médecin-chef, elle arrive dans une grande pièce sombre où se trouvent beaucoup d’officiers et de médecins militaires debout ou assis, autour d’une longue table. Elle présente sa requête à un médecin-major qui la comprend au bout de peu de mots. Elle s’entend dire, en rêve : « Moi et de nombreuses autres femmes et jeunes filles de Vienne sommes prêtes pour les soldats, hommes de troupe et officiers, sans distinction… » (Ici, un murmure.) Mais les visages gênés ou ricanants des officiers lui montrent que tout le monde a bien compris. La dame continue : « Je sais que notre résolution peut paraître singulière, mais c’est très sérieux. On ne demande pas au soldat, sur le champ de bataille, s’il veut ou non mourir. » Suit un silence pénible de quelques minutes. Le médecin-major passe son bras autour de sa taille et dit : « Chère madame, supposez qu’il faille réellement… (murmure). Elle échappe à son bras en pensant : il est comme les autres…, et répond : « Mon Dieu ! je suis une vieille femme et je ne me trouverais peut-être même pas en situation… D’ailleurs il faudrait poser une condition : on aurait égard à l’âge de façon qu’une femme âgée et un tout jeune garçon… (murmure) ; ce serait effrayant. » Le médecin-major : « Je comprends très bien. » Quelques officiers, au nombre desquels s’en trouve un qui l’avait autrefois demandée en mariage, éclatent de rire. Elle demande à être conduite au médecin-chef qu’elle connaît, pour tout régler. Elle s’aperçoit alors avec consternation qu’elle ignore son nom. Toutefois le médecin-major lui indique avec beaucoup de politesse et de considération un tout petit escalier tournant en fer qui conduit directement à l’étage supérieur. En montant, elle entend dire à un officier : « C’est une résolution formidable ! Jeune ou vieille, elle mérite tout notre respect ! » Elle monte cet escalier interminable, avec le sentiment de faire simplement son devoir. Ce même rêve reparaît deux autres fois en quelques semaines avec des changements tout à fait négligeables et dépourvus de signification.

54 Ces rêves hypocrites ne sont pas rares. Au moment où je m’occupais d’un certain problème scientifique, j’eus plusieurs nuits de suite un rêve légèrement embrouillé où je me réconciliais avec un ami quitté depuis longtemps. À la quatrième ou cinquième fois, je parvins enfin à saisir le sens de ce rêve. Il m’encourageait à laisser là ce qui me restait d’égard pour la personne en question, à me libérer d’elle complètement, et il s’était hypocritement déguisé en son contraire. J’ai publié un « rêve d’Œdipe » hypocrite où la pensée du rêve remplaçait par une tendresse manifeste les impulsions hostiles et les souhaits de meurtre (Typisches Beispeil eines verkappten Oedipustraumes). Je décrirais plus loin (chapitre VI : Le travail du rêve) une autre variété du rêve hypocrite.

55 Nous rencontrons également des cas où le rêve exprime un désir de cette seconde instance.

56 Cf. l’expression : dem Maler sitzen (s’asseoir pour le peintre = poser), et les vers connus de GOETHE : Und wenn er keinen Hintern hat, Wie kann der Edle sitzen ? (Et si le noble n’a pas de derrière, comment s’assiéra-t-il ?)

57 Je regrette moi-même ces intercalations de fragments sur la psychopathologie de l’hystérie : leur caractère fragmentaire et leur manque de suite font qu’ils ne sont que médiocrement explicatifs. S’ils peuvent toutefois montrer combien sont étroites les relations entre le rêve et les psychonévroses, ils auront atteint le but que je leur ai assigné.

58 Il en est de ceci comme du saumon fumé dans le rêve du dîner manqué.

59 Il arrive souvent qu’un rêve est raconté d’une manière incomplète, et qu’on n’en retrouve que pendant l’analyse les fragments oubliés. Ces fragments retrouvés ensuite donnent presque toujours la clef de l’interprétation. Voir ce que nous disons plus loin de l’oubli des rêves.

60 Des rêves contraires au désir de cette sorte m’ont été communiqués à maintes reprises par mes auditeurs pendant ces dernières années. Us étaient une réaction à leur première rencontre de la théorie du désir dans le rêve.

61 Zentralblatt für Psychoanalyse, II, 1911-12.

62 Je préviens que ce sujet n’est pas épuisé. J’y reviendrai.

63 Un de nos grands poètes contemporains, qui, à ce que l’on m’a dit, ne veut entendre parler ni de psychanalyse ni d’interprétation des rêves, C. SPITTELER, a cependant trouvé lui-même une formule presque identique pour exprimer l’essence du rêve : « apparition déplacée de désirs et souhaits réprimés qui surgissent sous une fausse apparence et sous un faux nom » (Meine frühesten Erlebnisse, Suddeutsche Monatsheffe, octobre 1913). J’indique ici, en anticipant sur ce qui va suivre, comment Otto RANK a élargi et modifié la formule donnée plus haut : « Le rêve, sur la base et avec l’aide d’un matériel sexuel qui provient de l’enfance, et est refoulé, représente comme réalisés des désirs actuels, et aussi, en règle générale, érotiques ; il les représente sous une forme voilée et symboliquement travestie. » (Ein Traum der sich selbst deutet, Jb. Psychoanal. psychopathol. Forschung (1910), 2, 465.) Je n’ai jamais dit que je faisais mienne cette formule de RANK. La forme raccourcie du texte me suffit. Mais le simple fait d’avoir mentionné les modifications de RANK a suffi pour déchaîner des accusations sans nombre que « la psychanalyse affirme que tous les rêves ont un contenu sexuel ». Si on donne à cette phrase son sens véritable, elle montre avec quelle légèreté agissent les critiques et comment les opposants s’empressent de fermer les yeux devant l’explication la plus claire qui ne sert pas leurs tendances agressives. N’ai-je pas, en effet, quelques pages plus haut (p. 153 et sq.), mentionné la variété des désirs dont les rêves des enfants sont l’accomplissement (désir de participer à une excursion, de faire de la voile sur le lac, de rattraper un repas manqué, etc.) ; n’ai-je pas discuté (p. 158, n. I) des rêves de faim ; p. 150, des rêves stimulés par la soif ou par les besoins d’excrétion, ou de simples rêves de commodité (p. 150) ? RANK, lui-même, n’affirme rien de façon absolue. Les mots qu’il emploie sont : « et aussi, en règle générale, érotiques », ce qui peut être amplement vérifié en ce qui concerne les rêves de la plupart des adultes. Il en serait autrement si le terme « sexuel » était pris au sens où les psychanalystes l’emploient actuellement, au sens d’« Eros ». Mais il ne s’agit pas pour mes détracteurs de savoir si tous les rêves sont créés par des forces pulsionnelles « libidinales » (au contraire de « destructrices »).