IX.

La notion du refoulement étant établie, de même que les relations qui existent entre la déformation du rêve et le matériel psychique refoulé, il nous devient possible de résumer d’une façon générale les principales conclusions que nous avons tirées de nos recherches.

Nous savons que les rêves intelligents et raisonnables sont la réalisation non déguisée d’un désir ; en d’autres termes, que le désir dont ils nous montrent la réalisation concrète est un désir reconnu par la conscience, insatisfait dans la vie quotidienne, mais parfaitement digne d’intérêt. L’analyse des rêves confus et inintelligibles nous enseigne quelque chose d’analogue : le fondement de ces rêves est aussi un désir réalisé, désir que les idées latentes nous révèlent d’autre part ; seulement, la représentation en est obscure ; pour l’éclaircir il faut avoir recours à l’analyse et celle-ci nous montrera tantôt un désir refoulé et inconscient, tantôt un désir intimement uni à des pensées refoulées et pour ainsi dire porté par celles-ci. Nous pouvons caractériser ces rêves en disant qu’ils sont les réalisations voilées de désirs refoulés. Remarquons en outre, ce qui est assez intéressant, que la sagesse populaire a raison quand elle prétend que les rêves prédisent l’avenir. C’est bien en réalité l’avenir que le rêve nous montre, non pas tel qu’il se réalisera, mais tel que nous souhaitons le voir réalisé ; et l’âme populaire fait en cela ce qu’elle a coutume de faire ailleurs : elle croit ce qu’elle désire.

Les rêves, au point de vue des réalisations de désirs, peuvent se diviser en trois catégories : Nous avons en premier lieu le rêve qui représente sans déguisement un désir non refoulé. C’est le rêve du type infantile, il devient de plus en plus rare à mesure que l’enfant avance en âge. En second lieu nous avons le rêve qui représente, déguisé, un désir refoulé. La majorité de nos rêves relèvent de ce type et c’est pourquoi ils ne peuvent être compris sans analyse. Enfin vient le rêve qui exprime un désir refoulé mais ne le déguise pas ou le déguise trop peu. Ce dernier rêve est toujours accompagné d’une sensation d’angoisse qui le force à s’interrompre et qui semble bien être l’équivalent du travail de travestissement puisque dans les rêves de la deuxième catégorie, c’est grâce à ce travail que l’angoisse a été épargnée au dormeur. Il serait facile de démontrer que la situation de rêve qui cause l’angoisse n’est autre chose qu’un ancien désir non réalisé et depuis longtemps refoulé.

Parmi les rêves intelligibles il s’en trouve dont le contenu est pénible et qui pourtant n’éveillent chez le dormeur aucun sentiment d’angoisse. On ne peut pas les mettre au rang des rêves d’angoisse, et ils servent d’argument à ceux qui veulent dénier toute signification et toute valeur aux manifestations du rêve. Il nous suffira d’un exemple pour montrer que ces rêves ne sont autre chose que des réalisations voilées de désirs refoulés, et appartiennent nettement à la deuxième catégorie. Nous y verrons aussi avec quel art ingénieux le travail de déplacement s’emploie à déguiser le désir.

Une jeune fille rêve que le second enfant de sa sœur vient de mourir et qu’elle se trouve devant le cercueil exactement comme elle s’est trouvée, quelques années auparavant, devant celui du premier-né de la même famille. Ce spectacle ne lui inspire pas le moindre chagrin.

La jeune fille se refuse naturellement à voir interpréter son rêve dans le sens d’un désir secret. Telle n’est pas non plus notre interprétation. Mais il y a ceci, qu’auprès du cercueil du premier enfant elle s’est rencontrée avec l’homme qu’elle aime ; elle lui a parlé ; depuis ce moment, elle ne l’a plus jamais revu. Nul doute que, si le second enfant mourait, elle ne rencontrât de nouveau cet homme dans la maison de sa sœur. Elle se révolte contre cette hypothèse, mais elle en souhaite ardemment la conséquence, la rencontre de l’homme aimé. Et le jour qui a précédé le rêve elle avait pris une carte d’entrée pour une conférence où elle espérait le voir. Le rêve est donc un simple rêve d’impatience, comme il s’en produit avant un voyage, avant une soirée au théâtre, dans l’attente de n’importe quel plaisir. Mais il faut dissimuler à la jeune fille son propre désir ; alors, à l’un des aspects de la situation, il s’en substitue un autre, aussi impropre que possible à inspirer la joie. Et néanmoins, chez la dormeuse, c’est la joie qui persiste. Remarquons encore que l’élément affectif du rêve ne s’adapte qu’à son contenu latent, à celui qui a été refoulé ; et cette idée latente étant celle d’une rencontre ardemment souhaitée, elle ne peut pas s’associer à un sentiment de tristesse.