X.

Puisque les philosophes jusqu’ici n’ont pas eu l’occasion de s’occuper d’une philosophie du refoulement, nous croyons nécessaire, dans ce premier contact avec le mystérieux problème de la formation du rêve, d’en tenter une exposition aussi claire que possible. Nous nous sommes aidé, pour notre schéma, d’autres études que de celle du rêve, – et s’il peut paraître d’abord un peu compliqué, il nous a semblé d’autre part qu’aucune de ces complications n’était superflue.

Nous admettons que, dans notre appareil psychique, il existe deux fonctions créatrices de pensée. La seconde de ces fonctions possède ce privilège, que tous ses produits deviennent immédiatement part de la conscience ; tandis que l’activité de la première reste inconsciente ou bien n’atteint la conscience que par l’intermédiaire de la seconde.

À la limite de séparation entre ces deux fonctions, au point même où la première rejoint la seconde, il existe une censure qui ne laisse passer que ce qui lui est agréable, et rejette le reste. Les produits rejetés par la censure se trouvent alors, pour employer notre propre expression, en état de refoulement.

Mais dans certaines conditions, pendant le sommeil, qui amène une sorte de relâchement de la censure, les activités réciproques des deux fonctions ne sont plus les mêmes ; les produits refoulés ne peuvent plus être rejetés entièrement, et réussissent à se frayer un chemin jusqu’à la conscience. Toutefois, comme la censure peut bien être affaiblie, mais qu’elle n’est jamais abolie, il faut, pour être admis dans la conscience, que les objets refoulés soient déguisés de telle sorte qu’ils perdent leur caractère rebutant ; et ce qui pénètre alors dans la conscience c’est un compromis entre les tendances de la première fonction et les scrupules de la seconde.

Remarquons ici, abstraction faite des images du rêve, que le refoulement, le relâchement de la censure et l’acceptation d’un compromis sont précisément au fond de tout processus concourant à la formation d’une image psychopathique ; et qu’à la formation de ce compromis concourent précisément les processus de condensation, de déplacement, voire d’ordonnance provisoire et superficielle que nous avons étudiés dans le travail du rêve.

Nous ne cherchons pas à dissimuler qu’une sorte de démonologie intervient largement dans l’exposé ci-dessus. Il nous a semblé en effet que le processus de formation du rêve obscur ressemble à l’effort que ferait un subordonné pour glisser subrepticement une parole qu’il saurait devoir déplaire à son chef. Nous sommes parti de cette comparaison pour établir le processus du travestissement du rêve et celui de la censure, et nous nous sommes efforcé de traduire notre impression par une théorie psychologique encore fruste, mais aussi claire que possible.

Nous espérons qu’un examen plus approfondi du sujet permettra d’identifier les deux fonctions que nous avons qualifiées de « première » et de « seconde », et de découvrir des corrélations qui confirment ce que nous avons établi a priori : l’antagonisme de deux fonctions dont l’une garde l’entrée de la conscience et peut en exclure l’autre.

Quand l’état de sommeil est vaincu, la censure reprend ses droits, et fait table rase de tout ce qui lui a été imposé pendant sa période d’impuissance. Ce qui confirme notre hypothèse, c’est la rapidité avec laquelle le rêve s’efface de la mémoire, et aussi une expérience qu’il m’est arrivé de faire fréquemment : Pendant que nous racontons un de nos rêves ou que nous le soumettons à l’analyse, il se peut qu’un détail que nous avions complètement oublié surgisse à l’improviste ; et presque toujours, ce détail arraché à l’oubli représente la voie la plus courte et la plus sûre pour pénétrer le sens latent du rêve. C’est précisément pour cela qu’il aurait dû succomber à l’oubli, qui représente l’effort suprême de la censure.