XI.

Si nous admettons que le contenu du rêve représente un désir réalisé, et si l’obscurité de son contenu est l’œuvre de la censure qui modifie et travestit les matériaux refoulés, il nous devient aisé de déterminer la fonction du rêve. À l’inverse de ce qui est admis par l’opinion courante qui veut voir dans le rêve le perturbateur du sommeil, nous arrivons à cette singulière conclusion que le rêve sert au sommeil de gardien. Le rêve enfantin nous fournira ici la meilleure démonstration.

L’état de sommeil, ou passage psychique de la veille au sommeil, est amené chez l’enfant par une sensation de fatigue à laquelle vient se joindre certaine contrainte extérieure ; car, pour lui faciliter ce passage, on écarte de lui toutes les excitations qui pourraient détourner son esprit de l’idée du sommeil. On sait comment écarter les excitations du dehors, mais comment pourrions-nous réduire au silence tous ces désirs qui occupent l’âme de l’enfant et le tiennent éveillé ? Voyez une mère qui cherche à endormir son enfant : celui-ci ne cesse pas de réclamer soit un baiser, soit un jouet, mais on ne contente ses désirs qu’en partie, on en remet, d’autorité, la réalisation au lendemain. Il est clair que tous ces mouvements qui agitent l’enfant sont des obstacles à son sommeil. Qui ne connaît la joyeuse histoire du méchant garçon qui, s’éveillant la nuit, se met à hurler pour faire venir le rhinocéros ? Un enfant sage, au lieu de hurler, aurait rêvé qu’il voyait le rhinocéros et jouait avec lui. Le rêve, qui montre à l’enfant son désir réalisé, trouve crédit auprès de lui pendant son sommeil ; le désir étant satisfait, le sommeil continue. Il va sans dire que si l’enfant ajoute foi à son image de rêve, c’est que celle-ci revêt les formes de la vraisemblance, et que, d’autre part, l’esprit de l’enfant manque encore de la faculté qu’il aura acquise plus tard de discerner son imagination et ses hallucinations d’avec la réalité.

L’adulte, lui, a appris à faire cette distinction. Il a compris de même qu’il est inutile de former des souhaits et sait par expérience qu’il vaut mieux contenir ses ambitions jusqu’au moment où, par des voies détournées et grâce à des circonstances plus favorables, il leur sera permis de se satisfaire. Il en résulte que dans le sommeil de l’adulte les réalisations directes de désirs se présentent rarement, peut-être même jamais, et que le rêve adulte qui nous paraît être du type infantile se révèle à l’examen comme un problème infiniment compliqué. C’est pourquoi, chez l’adulte – chez tout adulte normal sans exception – il se produit une différenciation des matériaux psychiques qui n’existe pas chez l’enfant. Une fonction se réalise en lui, fonction qui s’alimente de l’expérience de la vie et exerce jalousement sur tous ses mouvements d’âme une influence de répression et d’inhibition. Par ses rapports avec la conscience et avec l’activité volontaire, cette fonction est investie d’un pouvoir considérable sur toute la vie psychique de l’adulte ; or, elle condamne comme impropres et superflues beaucoup de tendances infantiles, mettant ainsi en état de refoulement toutes les manières de penser et de sentir qui dérivent de ces tendances.

Mais dès le moment que cette fonction, dans laquelle nous reconnaissons notre moi normal, cède à la nécessité du sommeil, nous la voyons forcée par les conditions psychophysiologiques où se produit celui-ci de relâcher sa surveillance et d’opposer une énergie très réduite à l’intrusion des matériaux refoulés. Ce relâchement en soi importe peu, il n’y aurait pas grand mal à ce que les tendances infantiles refoulées se donnassent momentanément carrière. Seulement, tant que durera le sommeil, elles ne trouveront d’issue ni dans la pensée consciente ni dans l’activité motrice ; elles ne peuvent donc que devenir un danger pour le sommeil, et c’est à ce danger qu’il s’agit de parer. Il nous faut admettre ici qu’aux heures mêmes où nous sommes profondément endormis une certaine somme d’attention libre reste disponible ; elle fait office de veilleur pour le cas où il y aurait intérêt pour nous à interrompre notre somme ; comment expliquer sans cela que – comme le fait observer le vénérable physiologiste Burdach – chacun de nous pendant son sommeil reste sensible à certaines excitations sensorielles qui le touchent spécialement : la mère au vagissement de son enfant, le meunier à un arrêt du bruit de son moulin, et tous les hommes en général à l’appel de leur nom ? Cette attention toujours en éveil se tourne aussi vers les excitations internes produites par les désirs refoulés, et, de celles-ci, elle fait le rêve, c’est-à-dire, comme nous l’avons dit plus haut, un compromis qui satisfait à la fois deux tendances. Le rêve est en quelque sorte la décharge psychique d’un désir en état de refoulement, puisqu’il présente ce désir comme réalisé ; et il satisfait du même coup l’autre tendance en permettant au dormeur de poursuivre son somme. Notre « moi » se conduit en cela comme un enfant, il aime mieux croire aux images du rêve : « Oui, oui », semble-t-il. dire, « tu as raison, mais laisse-moi dormir. » Le jugement méprisant que nous portons à l’état de veille sur le rêve, sur son incohérence et son manque de logique, c’est le même sans doute que porte notre « moi » endormi sur les produits du refoulement ; mépris d’autant mieux fondé, que ces perturbateurs du sommeil n’arrivent pas à nous mettre en mouvement. Nous en restons conscients pendant notre sommeil même, car quand les images du rêve s’affranchissent par trop de la censure nous pensons : « Bah ! ce n’est qu’un rêve ! » et nous continuons à dormir.

On nous objectera qu’il y a des cas, par exemple celui du rêve d’angoisse, où le rêve est impuissant à préserver le sommeil. Mais il faut en conclure simplement que le rêve est investi de deux fonctions dont la seconde est d’interrompre le sommeil quand il le faut. Il est comparable en cela au veilleur de nuit consciencieux, dont le devoir est tout d’abord de faire taire les bruits qui pourraient éveiller la population ; mais qui n’hésite pas à remplir le devoir opposé et à mettre tout le monde sur pied quand les bruits deviennent inquiétants et qu’à lui tout seul il n’en peut plus venir à bout.

Cette seconde fonction du rêve nous devient surtout claire quand nous considérons, sur une personne endormie, l’effet des excitations sensorielles. On sait que les excitations venues du dehors influencent généralement le contenu du rêve ; la preuve expérimentale en a été faite ; elle appartient à ce petit nombre de recherches que les médecins ont pratiquées sur le rêve, et auxquelles on a, malheureusement, attaché une importance exagérée. Ici encore, nous nous trouvons en présence d’une énigme : la personne endormie, soumise par l’expérimentateur à une excitation quelconque, ne reconnaît pas en rêve cette excitation, elle ne fait que la traduire, l’interpréter… et comment se détermine son choix entre tant de formes possibles d’interprétation ? Ce choix ne peut que nous sembler arbitraire, et nous savons d’autre part que l’arbitraire psychique n’existe pas.

Le dormeur, en effet, a plusieurs moyens de réagir contre toute excitation sensorielle venue du dehors. Il peut s’éveiller, il peut aussi parvenir, à prolonger son sommeil, et dans ce dernier cas, il y parvient encore par les moyens les plus varies. S’il rêve, par exemple, qu’il se trouve dans une situation incompatible avec le trouble extérieur, il parviendra à vaincre celui-ci ; c’est la situation du dormeur qui, souffrant d’un abcès douloureux au périnée, rêva qu’il montait à cheval ; le cataplasme destiné à lui alléger la douleur devint la selle de sa monture, et, de cette façon, il continua à dormir. On peut aussi, ce qui est le cas le plus fréquent, faire entrer l’excitation perçue en rêve dans une association d’images appartenant à un désir refoulé qui veut se réaliser. L’excitation perd aussitôt sa réalité et s’incorpore au matériel psychique du dormeur. C’est ainsi qu’il arrive à un de mes amis de rêver qu’il récite une comédie, réalisation d’une idée qui lui est chère. On est au théâtre, le premier acte se déroule avec succès, un tonnerre d’applaudissements éclate… Et ici, le dormeur doit avoir réussi à prolonger son sommeil, car quand il s’éveilla il n’entendit plus le moindre bruit et supposa, ce qui se montra vrai par la suite, qu’on avait battu des tapis dans le voisinage. Tous les rêves qui se manifestent immédiatement avant le réveil par un vacarme quelconque ne sont que des efforts pour nier le bruit perturbateur, lui donner une autre interprétation et gagner encore quelques instants de repos.