XII.

Si l’on admet les exigences de la censure comme cause principale de la déformation du rêve, on ne verra rien détonnant au fait que presque tous les rêves des adultes se ramènent à l’analyse à des désirs érotiques. Nous ne parlons pas ici des rêves communément décrits sous le nom de « rêves sexuels », et qui présentent des images érotiques dépouillées de voiles ; tous ceux qui ont rêvé les connaissent ; ils ne laissent pas d’être toujours assez surprenants, soit par le choix des personnes dont ils font des objets de désir, soit par l’abolition de toutes les barrières que l’individu éveillé a soin d’opposer à ses exigences sexuelles, soit enfin par certains détails bizarres qui semblent toucher à la perversion. Ce que l’analyse nous apprend, c’est que beaucoup d’autres rêves qui ne semblent pas à première vue renfermer des préoccupations érotiques se réduisent, par le travail d’interprétation, à une réalisation du désir sexuel ; et d’autre part, que tels matériaux de notre pensée consciente qui semblent avoir passé dans le rêve de la nuit comme « reliquats de la journée » n’y sont admis que pour tenir le rôle de figurants dans la représentation des désirs érotiques refoulés.

Pour expliquer un état de choses dont on ne voit pas la nécessité théorique, rappelons qu’il n’est pas de tendances qui aient été mieux refoulées et combattues en nous par la morale et la civilisation, que les tendances sexuelles ; et de plus, que ces tendances, chez la plupart des hommes, savent parfaitement se dérober à la tyrannie des fonctions psychiques d’un ordre plus élevé. L’étude que nous avons faite ailleurs de la sexualité infantile, de ses manifestations obscures et généralement incomprises, nous autorise de dire que chez presque tous les individus civilisés l’évolution infantile de la vie sexuelle s’est arrêtée en un point ; par conséquent, les désirs sexuels refoulés chez l’enfant deviendront plus tard les ressorts multiples et puissants de la formation des rêves adultes4.

Pour que le rêve, qui est une manifestation de désirs érotiques, n’offre dans son contenu manifeste aucune trace de sexualité, une préparation secrète est indispensable. Les matériaux des images sexuelles ne pouvant se présenter tels quels seront remplacés dans le contenu du rêve par des signes, des allusions ou toute autre forme d’expression indirecte ; seulement, à l’inverse de ce qu’on demande généralement à ces formules, celles du rêve doivent avant tout n’être pas immédiatement intelligibles. Ainsi s’explique le fait bien connu de la représentation symbolique des idées de rêve, fait d’autant plus remarquable, que l’on sait aujourd’hui que tous les songeurs de même langue se servent des mêmes symboles ; j’ajouterai même que, dans certains cas, la communauté des symboles s’étend au-delà de la communauté des langues. Comme le songeur ignore lui-même le sens des symboles qu’il emploie, la question de l’origine de ces symboles et des rapports qu’ils peuvent avoir avec leur objet reste entièrement obscure ; mais le fait en soi est certain, et ce fait semble de toute première importance pour la technique de l’interprétation du rêve. Il est clair que, pour qui connaît à fond cette symbolique, le sens du rêve, de tous ses détails et de certains de ses fragments, devient des plus faciles à comprendre sans qu’il soit nécessaire de faire subir au dormeur un interrogatoire sur ses pensées de rêve. Nous nous rapprochons ici de l’idéal populaire d’une part et, d’autre part, de la méthode chère aux peuples primitifs chez qui les images du rêve s’interprétaient uniquement par des symboles.

Bien que les spécialistes de la symbolique du rêve soient encore loin de conclure, nous pouvons déjà tenir pour acquises quelques données générales et un certain nombre de remarques particulières.

Il est des symboles à interprétation unique ; ainsi Empereur et Impératrice, Roi et Reine, signifient Père et Mère. Chambre signifie Femme5 et les portes d’entrée et de sortie représentent les ouvertures naturelles du corps. Les symboles employés par le rêve servent le plus souvent à recouvrir des personnes, des parties du corps ou des actes qui intéressent la sexualité ; les organes génitaux en particulier utilisent une collection de symboles bizarres, et les objets les plus variés entrent dans la composition de ces symboles. Or, nous admettons que des armes pointues, des objets longs et rigides, troncs d’arbres ou cannes, représentent l’organe masculin, tandis que les armoires, boîtes, voitures, poêles, remplacent dans le rêve l’organe féminin, parce que le motif de cette substitution est facile à comprendre ; mais tous les symboles de rêve ne renferment pas des allusions aussi transparentes, et quand on nous dit que la cravate est l’organe masculin, le bois le corps féminin, et que le mouvement ascendant, l’escalier, représente les relations sexuelles, nous demandons à réfléchir, tant que la preuve de l’authenticité de ces symboles n’a pas été faite d’autre part. Ajoutons ici que la plupart des symboles de rêve sont bisexuels et peuvent, selon les circonstances, être rapportés aux organes des deux sexes.

Certains symboles sont d’un usage général et se rencontrent chez tous les songeurs de même langue et de même formation intellectuelle. D’autres, d’un usage limité, sont créés par l’individu au fur et à mesure de ses besoins. Il faut distinguer parmi les premiers ceux qui sont destinés tout naturellement, par l’usage qu’on en fait dans la langue courante, à représenter les choses sexuelles ; ceux, par exemple, qui ont trait à la culture : semence, fécondation, etc. Et, en second lieu, ceux dont le rapport avec les choses sexuelles semble dater des époques primitives et n’a pu naître que dans notre inconscient le plus obscur. De toute façon et quelle qu’en soit la nature, cette force créatrice de symboles n’est pas encore éteinte de nos jours ; il est à remarquer que certaines découvertes récentes, comme celle du ballon, ont été utilisées immédiatement à ce point de vue et sont passées au rang des symboles sexuels.

On ferait erreur toutefois si l’on s’imaginait que grâce à une connaissance plus approfondie de la symbolique du rêve (la Clef des Songes) nous pourrons un jour éviter de questionner le dormeur sur ses pensées de l’état de veille, et revenir aux procédés primitifs de l’Interprétation. Car, outre qu’il existe des symboles individuels et, dans l’emploi des symboles généraux, des fluctuations sans nombre, il est impossible de savoir a priori si le contenu manifeste du rêve doit être pris au sens symbolique ou au sens propre. Ce que l’on sait avec certitude, c’est que les matériaux ne sont pas tous des symboles. La connaissance des symboles peut nous aider, dans une large mesure, à travers ce qui reste obscur dans le contenu manifeste du rêve, mais elle ne rend pas inutile l’emploi du procédé énoncé plus haut ; tout au plus nous servira-t-elle de moyen d’investigation dans le cas où les idées de rêve seraient nulles ou insuffisantes.

La symbolique du rêve nous paraît également indispensable à l’analyse des rêves dits « typiques », communs à tous les hommes, et des rêves individuels dits « périodiques ». Si nous n’avons fait qu’effleurer ici cette intéressante question de l’expression symbolique du rêve, c’est que précisément, par son importance, cette question dépasse le cadre de notre travail ; elle nous conduit bien au-delà du domaine du rêve dans celui de l’imagination populaire ; nous y verrons le symbole à l’origine des contes, des mythes et des légendes, dans l’esprit comique et dans le folklore ; c’est par lui que nous découvrirons des rapports intimes entre le rêve et ces diverses productions ; mais nous savons qu’il n’est pas créé par le travail du rêve, qu’il n’est autre chose que la forme d’expression de notre pensée inconsciente et que c’est lui qui fournit à ce travail les matériaux à condenser, à déplacer et à dramatiser6.


4 Cf. l’ouvrage de l’auteur : Trois essais sur la théorie de la sexualité, 1905, quatrième édition, 1920.

5 Jeu de mots intraduisible : femme se dit Frau ou Frauenzimmer ; Zimmer signifie chambre.

6 En ce qui concerne la symbolique du rêve, on pourra consulter, outre les anciens travaux sur l’interprétation des songes (Artemidore de Daldis, Schemer, La Vie du rêve, 1861), l’ouvrage de l’auteur : L’Interprétation du rêve, ainsi que les travaux mythologiques de l’école psycho-analytique et les travaux de W. Stechel (La Langue du rêve, 1911).