II.

Quelle ne fut pas ma surprise de m’apercevoir un jour que la plus juste conception du rêve, ce n’est pas chez les médecins qu’il faut la chercher, mais chez les profanes où elle reste encore à demi voilée de superstition ! J’étais arrivé, concernant le rêve, à des conclusions imprévues qui m’avaient été fournies par une nouvelle méthode d’investigation psychologique, la même qui m’a rendu de grands services dans le traitement des angoisses, obsessions, idées délirantes et autres conflits, et qui depuis lors a été adoptée sous le nom de « Psychanalyse » par toute une école de chercheurs. La plupart de ces praticiens n’ont pas été sans reconnaître les nombreuses analogies qui existent entre la vie de rêve et les troubles psychologiques de toutes sortes que l’on observe dans l’état de veille. Il nous a donc paru intéressant d’appliquer aux images du rêve le même procédé d’investigation qui avait fait ses preuves à l’égard des images psychopathiques. Les idées d’angoisse et les idées d’obsession sont étrangères à une conscience normale, exactement comme le sont les rêves à une conscience à l’état de veille ; leur origine comme celle du rêve plonge encore dans l’inconscient. Si l’on a jugé intéressant au point de vue pratique d’étudier la naissance et le développement de ces images psychopathiques, c’est qu’il avait été démontré expérimentalement qu’il suffirait de découvrir les voies inconscientes par où les idées morbides d’un individu rejoignent le reste de son contenu psychique, pour que le symptôme névrotique soit résolu et que l’idée morbide devienne parfaitement répressible. C’est donc à la psychothérapie qu’est dû le procédé dont je me suis servi pour résoudre le problème du rêve.

Ce procédé est facile à décrire, mais son application exige de l’acquis et de l’habileté. Supposons que l’on ait affaire à un malade atteint d’idée d’angoisse. On l’invitera à fixer son attention sur cette idée, non pas, comme il l’a fait à d’autres moments, pour y rêver, mais pour en scruter clairement toutes les faces et faire part au médecin, sans restriction, de tout ce qui lui viendra à l’esprit. Le malade, le plus souvent, commence par répondre que son attention est incapable de rien saisir. Il faut le démentir et affirmer énergiquement qu’il est impossible que les images lui fassent défaut. Et, de fait, on verra bientôt se produire une foule d’idées et d’associations d’idées ; mais elles seront régulièrement précédées d’une remarque du patient qui les déclarera absurdes ou insignifiantes, ou bien prétendra qu’elles lui sont venues à l’esprit par hasard sans que rien les rattache au thème proposé. On s’aperçoit alors que c’est précisément cette autocritique qui a empêché le malade d’extérioriser ses images ou même d’en prendre conscience. Si l’on peut obtenir de lui que, renonçant à critiquer ses idées, il continue simplement à énoncer toutes les associations qu’un effort soutenu d’attention lui fera venir à l’esprit, on obtient un matériel psychique qui est en relation directe avec l’idée morbide primitive, qui permet de découvrir les associations existant entre cette idée et la vie psychique du malade, et grâce auquel le médecin finira par substituer à l’idée morbide une idée nouvelle exactement adaptée aux exigences psychologiques de son client.

Ce n’est pas ici le lieu d’examiner les hypothèses sur lesquelles repose cette expérience, ni les conclusions à tirer du fait qu’elle est infaillible. Qu’il nous suffise de dire qu’en fixant notre attention sur les associations « involontaires », sur celles « qui empêchent de réfléchir », sur celles que l’autocritique se hâte de rejeter comme trop insignifiantes, nous obtenons, à côté de l’idée morbide, un matériel qui nous permet de la résoudre. Si l’on essaie le procédé sur soi-même, le meilleur moyen de soutenir l’expérience est de noter par écrit, au fur et à mesure qu’elles se présentent, les idées dont on ne s’explique pas l’apparition.

Je voudrais maintenant montrer le résultat auquel on peut arriver en appliquant cette méthode à l’interprétation du rêve. En principe, le premier rêve venu se prêterait également à ma démonstration ; mais je préfère, pour différents motifs, choisir celui que j’ai fait la nuit dernière. Il est court, ce qui nous permet de l’utiliser, et ce que j’en ai retenu est absurde et confus à souhait. Voici le contenu de ce rêve que j’ai noté tout de suite après le réveil :

Une réunion à tableou à table d’hôte. On sert des épinards. Mme E. L. est assise auprès de moi et toute tournée de mon côté. Elle me passe familièrement la main sur le genou. Je fais un geste pour écarter sa main. Alors elle me dit : « Vous avez toujours eu de si beaux yeux ! » Et je distingue confusément quelque chose qui ressemble à un dessin représentant deux yeux, ou bien aux verres d’une paire de lunettes.

Voilà le rêve, ou du moins, voilà ce que j’ai pu en noter. Je le trouve obscur, insignifiant et quelque peu surprenant. Mme E. L. est une personne avec qui j’ai eu de vagues relations d’amitié et n’en ai, que je sache, jamais désiré d’autres. Il y a longtemps que je ne l’ai pas vue, et je ne crois pas avoir entendu parler d’elle ces derniers temps. Je ne rencontre, dans le processus de ce rêve, aucune trace d’affectivité.

Plus j’y réfléchis, et moins il me semble intelligible. Je vais procéder maintenant à mon examen introspectif et noter, sans parti pris, comme sans critique, les idées qui me viendront. Mais je ne tarde pas à m’apercevoir que ce travail est notablement plus facile si je décompose d’abord le rêve et ses éléments et si je groupe, autour de ces fragments isolés, les idées qui s’y rattachent.

Réunion, Table ou Table d’hôte. Je me souviens tout d’abord de l’incident qui a clos la soirée d’hier. Comme je quittais une petite réunion en compagnie d’un ami, celui-ci offrit de prendre une voiture et de me déposer chez moi. « J’aime assez, ajouta-t-il, l’invention du taximètre. On le suit des yeux, on s’occupe, on se distrait… » Quand nous fûmes en voiture et que le cocher eut disposé la vitre de manière qu’on pût lire le chiffre : 60 heller, je repris la plaisanterie : « À peine avons-nous pris place, et nous voici endettés. Le taximètre en voiture, c’est comme la table d’hôte, on s’y sent devenir avare et égoïste à force de songer à la dette qui augmente. Elle grandit trop vite, on a peur de ne pas en avoir pour son argent. À table d’hôte aussi, j’ai toujours cette préoccupation un peu comique de ne pas laisser le compte s’établir à mon détriment. » Et je citai, sans grand à-propos je l’avoue, deux vers de Goethe :

Vous nous donnez la vie,

Vous permettez que, pauvres, nous contractions une dette…

Une deuxième idée relative à la table d’hôte : Il y a quelques semaines, me trouvant à table dans une auberge du Tyrol, j’eus une discussion avec ma femme. Il me déplaisait que celle-ci fît des avances à certaines personnes dont je voulais à tout prix éviter le commerce. Je la priai de laisser là ces étrangers et de s’occuper de moi. Ici encore, il me semble que, d’une manière ou de l’autre, la table d’hôte m’ait frustré. Ce qui me frappe maintenant aussi, c’est le contraste de l’attitude de ma femme à cette table avec celle que prend dans le rêve Mme E. L. qui est toute tournée vers moi.

Autre remarque : Ce détail de mon rêve est la reproduction d’une petite scène qui eut lieu entre ma femme et moi au temps où je lui faisais secrètement la cour. La caresse sous la table, elle me la fit en réponse à une lettre où je la demandais en mariage. Dans le rêve, c’est la personne étrangère, E. L., qui remplace ma femme.

Mme E. L. est la fille d’un homme à qui j’ai dû de l’argent autrefois. Ici, je découvre une relation insoupçonnée entre les détails de mon rêve et les idées qu’il éveille en moi. Si l’on suit la chaîne d’associations qui part de l’un des éléments du rêve, on se trouve ramené assez vite à un autre de ses éléments ; autrement dit, il existe entre les idées éveillées par le rêve des liens qui ne sont pas discernables dans le rêve lui-même.

Quand une personne a l’air de compter sur les services d’autrui sans se donner par elle-même le moindre mal, en quels termes a-t-on coutume de la réprimander ? On lui dit : « Croyez-vous que nous soyons ici pour vos beaux yeux ? » De sorte que les paroles prononcées dans mon rêve par Mme E. L. : « Vous avez toujours eu de si beaux yeux », ne signifient autre chose que : « Ce qu’on en fait, c’est pour l’amour de vous ; vous avez toujours eu gratuitement ce que vous désiriez. » Bien entendu, c’est le contraire qui est vrai ; mes amis m’ont toujours fait payer cher leurs bons procédés. C’est pourquoi la course gratuite en voiture, hier soir, avec mon ami, m’a frappé comme une circonstance exceptionnelle.

D’autre part, cet autre ami chez qui nous étions hier soir à dîner, j’ai souvent été son débiteur. J’ai laissé passer, l’autre jour encore, une occasion de m’acquitter envers lui. Je ne lui ai jamais fait qu’un seul cadeau, une coupe ancienne avec des yeux peints tout autour. Cela se nomme « Occhiale » et cela préserve du mauvais œil. L’ami dont je parle est oculiste. Hier soir aussi je lui ai demandé des nouvelles d’une malade que, pour une question de lunettes, j’avais envoyée à sa consultation.

Remarquons ici que presque tous les éléments de mon rêve se retrouvent dans les idées émises ci-dessus. Il reste à se demander ce que représentent les épinards servis à table d’hôte. Eh bien, les épinards évoquent une petite scène qui s’est passée l’autre jour chez moi, à table, parce qu’un enfant – celui-là même qui peut revendiquer les beaux yeux – refusait de manger des épinards. Moi aussi, dans mon enfance, j’avais horreur de ce légume, ce n’est que plus tard que mes goûts ont changé et que je l’ai apprécié. De sorte que la mention de ce mets rattache, à l’image de mon petit garçon, celle de ma propre enfance. – « Estime-toi heureux d’avoir des épinards », disait ma mère, qui désapprouvait ces manières, « bien des enfants seraient trop contents d’être à ta place ! » Ceci me ramène aux devoirs des parents envers leurs enfants, et les paroles de Goethe :

Vous nous donnez la vie,

Vous permettez que, pauvres, nous contractions une dette…

rapprochées de ce qui précède, prennent un sens nouveau.

Arrêtons-nous et jetons un coup d’œil sur les résultats auxquels nous sommes arrivés jusqu’ici par l’analyse de ce rêve. J’ai commencé par en isoler tous les détails, rompant ainsi le lien qui les rattachait l’un à l’autre ; ensuite, partant de chacun de ces détails, j’ai suivi les associations d’idées qui s’offraient à moi. J’ai obtenu par ce moyen un ensemble de pensées et de réminiscences parmi lesquelles je reconnais bon nombre d’éléments essentiels à ma vie intime. Le matériel ainsi mis au jour par l’analyse du rêve se trouve en relations étroites avec le rêve lui-même ; mais un simple examen du contenu du rêve ne me l’aurait pas fait découvrir. Le rêve était incohérent, inintelligible et dépourvu de tout élément affectif. Dans les idées que je développe à son arrière-plan on sent au contraire une affectivité intense et bien motivée ; ces idées s’enchaînent avec une logique parfaite, et, dans ces associations, les images qui ont le plus d’importance se reproduisent plus fréquemment que les autres. Dans le contenu du rêve que nous avons proposé en exemple, certaines de ces idées essentielles ne sont pas représentées : l’opposition entre « intéressé » et « désintéressé », la notion de la « dette », et celle du « don gratuit ». Dans cet écheveau de pensées qui s’est révélé à moi par l’analyse, je pourrais, en serrant plus étroitement les fils, montrer qu’ils aboutissent tous à un nœud unique. Mais, à côté des intérêts de la science, il existe des intérêts privés qui m’interdisent formellement de publier un travail de ce genre. Il me faudrait pour cela découvrir quelques-uns de mes sentiments intimes qui m’ont été révélés par l’analyse, mais que je n’aime pas à m’avouer à moi-même. Mieux vaut se taire. Et si l’on demande pourquoi je n’ai pas choisi un rêve dont je puisse donner l’analyse sans restrictions, de manière que le lecteur pénètre mieux le sens et la liaison des idées offertes, la réponse est simple : tout autre rêve que je pourrais choisir se réduirait en fin de compte à ces mêmes éléments difficilement communicables, et m’obligerait à la même discrétion. La difficulté ne sera pas moindre si je soumets à l’analyse le rêve d’une personne étrangère ; du moins faudrait-il que ce fût dans de telles circonstances, que je pusse lever tous les voiles sans trahir celui qui m’aura communiqué son rêve.

Je puis dès maintenant concevoir le rêve comme un substitut de tout le contenu sentimental et intellectuel des associations d’idées auxquelles l’analyse m’a fait parvenir. Je ne sais pas encore par quel processus ces idées ont donné naissance au rêve, mais je puis affirmer déjà que c’est une erreur de ne voir dans celui-ci qu’un phénomène matériel sans importance pour la psychologie et qui n’a d’autre cause que l’activité persistante de quelques groupes de cellules pendant le sommeil.

Remarquons ici que le contenu du rêve est beaucoup plus court que tout cet ensemble d’idées dont il semble être le substitut ; et, en second lieu, l’analyse nous l’apprend, que ce qui a provoqué le rêve c’est une circonstance insignifiante de la soirée précédente.

Bien entendu, je ne voudrais pas tirer des conclusions générales de l’analyse d’un seul rêve. Mais quand l’expérience m’aura montré que le premier rêve venu, dès que je le soumets à l’analyse susdite, me donne de semblables enchaînements d’idées ; que ces idées, non seulement sont judicieusement reliées entre elles, mais reproduisent en partie les éléments du rêve, peut-être alors serai-je en droit d’affirmer que les associations d’idées observées une première fois ne sont pas un pur effet du hasard ; et peut-être me croirai-je autorisé à établir la terminologie de mon nouveau travail.

Le rêve, tel que je le trouve dans ma mémoire, je l’oppose au matériel qui me sera livré plus tard par l’analyse. Je nomme le premier : contenu manifeste du rêve ; le second, je le nomme, sans autre distinction préalable : contenu latent du rêve.

Je me trouve maintenant en face de deux nouveaux problèmes que je n’avais pas encore formulés :

  1. Par quel processus psychique le contenu latent du rêve s’est-il transformé en ce contenu manifeste que je trouve dans ma mémoire au réveil ?
  2. Pour quels motifs cette transformation s’est-elle trouvée nécessaire ?

Le processus de transformation du rêve latent en rêve manifeste, je le nommerai travail de rêve. Le travail opposé, celui qui aboutit à une transformation en sens inverse, je le nommerai travail d’analyse. Les autres problèmes, concernant la nature de l’incitation au rêve, l’origine du matériel de rêve, son sens probable, sa fonction, les motifs qui en rendent l’oubli si facile, je m’en occuperai plus tard, quand je passerai de la question du rêve manifeste à celle de son contenu latent.

Ce faisant, j’éviterai avec le plus grand soin de confondre le rêve manifeste avec les pensées latentes du rêve, car j’ai souvent pensé que si l’on rencontre en littérature tant de données fausses et contradictoires sur la vie de rêve, c’est que les écrivains ignorent le plus souvent que le rêve enferme des pensées latentes et qu’il importe de dégager d’abord celles-ci par l’analyse.