IV.

Nous avons été amené à penser que quelques-unes des images que nous rencontrons dans nos rêves les plus incohérents sont aussi le résultat d’une transposition. Nous ignorons, il est vrai, si cette transposition a eu un désir pour objet ; toutefois l’exemple du rêve cité plus haut et dont nous avons déjà poussé assez loin l’analyse semble, dans deux de ses endroits au moins, nous confirmer dans cette supposition. On se rappelle que dans l’analyse de ce rêve, ma femme, à table d’hôte, s’occupe des étrangers plus que de moi et que je m’en montre froissé. Dans le rêve, c’est le contraire : la personne qui représente ma femme est toute tournée vers moi. Or, s’il est un désir qu’un incident pénible peut faire naître, c’est bien celui de voir se produire l’incident opposé… précisément, l’incident du rêve. Et cet autre sentiment que je découvre à l’analyse, la rancœur pour l’amour gratuit qui m’est refusé, ne trouve-t-il pas sa contrepartie dans les paroles du rêve : « Vous avez toujours eu de si beaux yeux ! » De sorte qu’une partie des oppositions entre le contenu manifeste du rêve et son contenu latent peuvent aussi se ramener à des désirs réalisés.

Le travail de rêve a encore une action plus surprenante, à laquelle sont dus, sans aucun doute, nos rêves les plus incohérents. Prenant un rêve quelconque, si nous évaluons le nombre de ses images, soit directement, soit en les notant par écrit, et que nous fassions ensuite le même calcul sur les idées latentes fournies par l’analyse et dont le rêve a gardé une trace, nous nous apercevrons que le travail de rêve a opéré une compression, une condensation singulière. Il est difficile de se faire une idée a priori de l’importance de cette condensation, mais elle ne pourra que nous frapper davantage, à mesure que nous avancerons dans l’analyse du rêve.

Nous ne rencontrerons alors aucun des éléments de son contenu dont les fils ne divergent dans deux ou trois directions, aucune situation dont les éléments ne soient empruntés à deux ou à plusieurs réminiscences de la vie réelle. Il m’est arrivé par exemple de voir en rêve une sorte de bassin de natation où les baigneurs semblaient fuir de tous côtés. À un certain endroit, une personne se penchait par-dessus bord vers une autre occupée à se baigner, comme pour l’attirer hors de l’eau. Nous trouvons ici la combinaison d’un souvenir de l’époque de ma puberté et de deux tableaux dont l’un était la Surprise au bain, dans les tableaux de Schwind sur Mélusine (baigneurs fuyant de tous côtés), et l’autre un Déluge de l’école italienne. J’avais vu un de ces tableaux quelques jours auparavant. Quant au petit incident, il est dû à une réminiscence de l’école de natation et au spectacle du patron aidant à la sortie d’une dame qui s’était attardée jusqu’à l’heure des messieurs. Dans le rêve que j’ai choisi en exemple du travail d’analyse, il y a une situation que l’analyse nous montre liée à différents souvenirs ; or, chacun de ces souvenirs a apporté sa contribution au contenu du rêve. C’est d’abord la petite scène du temps de mes fiançailles, cette pression de main sous la table dont j’ai parlé plus haut, et qui fournit au rêve le détail « sous la table », attribuable à la mémoire. Quant à la personne « tournée vers moi », il n’en était pas question alors ; l’analyse m’apprend que ce détail est une réalisation de désir par le contraire et qu’il se rapporte à l’attitude de ma femme à table d’hôte. Derrière ce souvenir récent se cache une scène pareille, mais beaucoup plus tragique, qui remonte à nos fiançailles et nous brouilla pour tout un jour. Quant au geste familier de la main qui se pose sur mon genou, il évoque d’autres personnages et d’autres associations d’idées ; il devient lui-même le point de départ de deux enchaînements de souvenirs très différents ; et ainsi de suite.

Il faut naturellement. que les détails empruntés aux idées latentes et qui, rapprochés, vont produire une situation de rêve, soient a priori utilisables. La première condition, c’est la présence, dans toutes ces composantes, d’un élément commun, voire de plusieurs. Le travail du rêve va se servir alors du même procédé que Francis Galton pour ses photographies de famille ; il superposera les éléments, de manière à faire ressortir en l’accentuant le point central commun à toutes les images superposées, tandis que les éléments contradictoires, isolés, iront plus ou moins en s’atténuant. Ce procédé de composition explique en partie l’imprécision, le caractère flottant qui sont si caractéristiques dans les détails accessoires du rêve.

Les observations qui précèdent m’ont servi de base pour établir une des règles de l’interprétation du rêve : Quand, dans l’analyse des idées de rêve, on se trouve en présence d’une alternative, il faut se rendre compte que celle-ci n’est qu’une affirmation déguisée, remplacer le « ou » par un « et » et prendre les deux termes de la fausse alternative pour point de départ de nouvelles chaînes d’associations.

Quand les idées latentes n’ont pas de point commun, le travail de rêve, qui a toujours pour but de former une image unique, parvient néanmoins à les fusionner en une seule ; le stratagème qu’il emploie pour joindre ainsi deux idées qui n’ont rien de commun, c’est de changer l’expression orale de l’une des deux, souvent même les deux à la fois ; travail qui revient en somme à couler deux images disparates dans le moule unique d’une seule forme de langage. On pourrait assimiler cette fonction à celle de l’assembleur de rimes, qui trouve dans la concordance des sons l’unité souhaitée.

La plus grande partie du travail de rêve consiste à créer des transitions qui sont parfois très ingénieuses, mais nous paraissent souvent forcées. Elles servent à établir l’association qui existe entre le contenu du rêve et l’idée latente elle-même, différente dans sa forme et dans sa matière, élaborée par les circonstances qui ont amené le rêve.

En poursuivant l’analyse de notre rêve modèle je rencontre une pensée qui a été déformée dans le but de la faire coïncider avec une autre parfaitement étrangère à la première. Parmi les idées fournies par l’analyse se trouve celle-ci : Ne jouirai-je donc jamais, comme font les autres, d’un don gratuit ? Mais cette forme est inutilisable pour le contenu du rêve, aussi est-elle remplacée comme il suit : Ne jouirai-je de rien dont il ne faille payer les frais ? Le mot « frais » va prendre un sens nouveau pour passer dans le cycle d’idées appartenant à la table d’hôte, et il y sera représenté par les épinards servis sur la table. Chez nous en effet, quand on sert un plat auquel les enfants refusent de toucher, leur mère cherche à les prendre par la douceur et les persuade d’en « goûter2 » seulement un peu. Il est très singulier de voir le travail de rêve se servir sans hésiter des deux acceptions d’un même mot ; mais l’expérience nous montrera bientôt que rien n’est plus fréquent.

On explique aussi, par le travail de condensation, certaines images spéciales au rêve et que l’état de veille ignore absolument. Ce sont les figures humaines à personnalité multiple ou mixte, et aussi ces étranges créations composites qui ne se peuvent comparer qu’aux figures animales conçues par l’imagination des peuples d’Orient ; mais celles-ci se sont cristallisées une fois pour toutes tandis que les créations du rêve semblent emprunter des formes toujours nouvelles à une imagination inépuisable.

Qui de nous n’a rencontré dans ses propres rêves des images de ce genre ? Elles résultent des combinaisons les plus variées. Je puis former une figure unique de traits empruntés à plusieurs ; je puis voir en rêve une physionomie bien connue et lui donner le nom de quelqu’un d’autre, ou bien l’identifier complètement mais la placer dans une situation où, en réalité, c’est une autre personne qui se trouve. Dans ces différents cas, la condensation de plusieurs personnes en une seule confère à toutes ces personnes une sorte d’équivalence, elle les met, d’un point de vue spécial, sur le même plan. Cette équivalence peut être indiquée par le contenu du rêve, mais le plus souvent elle ne se découvre qu’à l’analyse, et rien ne la révèle dans le rêve si ce n’est la figure attribuée à la personne collective.

Cette règle unique et ces multiples procédés de composition s’appliquent aussi à toutes les images composites dont fourmille le rêve et dont il serait superflu de donner des exemples. Elles nous paraissent moins étranges dès que nous renonçons à les assimiler aux objets de notre perception à l’état de veille, pour nous souvenir qu’elles résultent du travail de condensation du rêve et servent à mettre en valeur, de manière brève et saisissante, le caractère commun aux différents motifs de la combinaison. Ce caractère commun, c’est l’analyse qui nous permettra de le découvrir, car tout ce que nous pouvons conclure, le plus souvent, du contenu du rêve, c’est qu’il existe une inconnue, une valeur x, commune à toutes ces images hétéroclites. Et l’analyse, en dissociant ces images, nous mènera directement à l’interprétation du rêve.

Prenons un exemple. J’ai rêvé que je me trouvais, en compagnie d’un de mes anciens professeurs de l’Université, assis sur un banc et que ce banc, ainsi que plusieurs autres, était projeté en avant d’un mouvement rapide. Laissant de côté les associations d’idées qui m’ont amené à conclure, je crois pouvoir affirmer qu’il y a ici combinaison de la salle de cours et du trottoir roulant. Dans un autre rêve, je me vois assis sur la banquette d’un compartiment de chemin de fer, tenant mon chapeau sur mes genoux. C’est un chapeau haut de forme en verre transparent. Cette situation me fait penser tout d’abord au proverbe : « En mettant chapeau bas, on arrive à tout en ce monde. » Quant au cylindre de verre, il m’amène sans trop de détours à penser au bec Auer et de là à mon compatriote, le docteur Auer de Welsbach ; je me dis que je ne serais pas fâché de faire comme lui une découverte qui me rendît riche et indépendant… Je voyagerais alors, au lieu de rester à Vienne. Dans le rêve, je voyage avec ma découverte, ce chapeau de verre, d’une utilité encore discutable.

Il n’est pas rare non plus que le travail de rêve se plaise à former une image composite avec deux idées contradictoires ; par exemple, ce rêve d’une jeune femme qui se voit porteuse d’une tige fleurie, celle de l’ange dans les tableaux de l’Annonciation (symbole d’innocence : cette jeune femme se nomme Marie). Seulement, la tige porte des fleurs blanches et lourdes qui ressemblent à celles du camélia (contraire de l’innocence : dame aux camélias).

Une grande partie de nos découvertes sur le travail de condensation dans le rêve peut se résumer comme il suit : C’est le matériel latent du rêve qui détermine le contenu manifeste presque dans ses moindres détails ; chacun de ces détails ne dérive pas d’une idée isolée, mais de plusieurs idées empruntées à ce fonds et qui ne sont pas nécessairement en relation entre elles. Elles peuvent appartenir aux domaines les plus différents des idées latentes. Chaque détail du rêve est à proprement parler la représentation dans le contenu du rêve d’un tel groupe d’idées disparates.

Mais l’analyse nous découvre encore une autre particularité de ces échanges compliqués entre contenu de rêve et idées latentes. À côté de ces fils divergents qui partent de chacun des détails du rêve, il en existe d’autres qui partent des idées latentes et vont en divergeant vers le contenu du rêve, de manière qu’une seule idée latente peut être représentée par plusieurs détails, et qu’entre le contenu manifeste du rêve et son contenu latent il se forme un réseau complexe de fils entrecroisés.

La condensation nous semble un élément important et tout à fait caractéristique du travail de rêve, au même titre que la transformation de l’idée en situation (la « dramatisation ») ; mais quel est le motif qui rend cette compression nécessaire ? Il nous a été impossible jusqu’à présent de le découvrir.


2 Jeu de mots intraduisible en français. Le mot allemand kosten se traduit par le verbe « goûter » et par le substantif « frais ».