VI.

On peut, en y regardant bien, trouver encore, dans le travail du rêve, un autre phénomène moins actif que le phénomène du déplacement mais qui contribue, lui aussi, à transformer les idées latentes de manière à les rendre méconnaissables. Quand nous sommes arrivé par l’analyse à identifier quelques-unes de ces idées, il est rare que nous ne soyons pas surpris tout d’abord de leur singulier déguisement. Elles ne se présentent pas à nous sous la forme verbale, aussi sobre que possible, dont nous avons coutume de revêtir nos pensées, mais elles trouvent le plus souvent un moyen d’expression symbolique, celui du poète qui accumule dans son œuvre les comparaisons et les métaphores. Le motif d’un emploi aussi exclusif des images n’est en somme pas difficile à comprendre ; le contenu manifeste du rêve n’étant formé que de situations concrètes, il faut nécessairement que pour s’y introduire les idées latentes subissent un travestissement qui les rende utilisables pour la représentation. Si l’on songe aux phrases d’un article de journal ou à celles d’un plaidoyer en cour d’assises, et qu’on s’imagine la possibilité de les remplacer par une série d’images visuelles, on aura une idée des transformations que le travail de rêve doit faire subir aux idées latentes pour qu’elles deviennent susceptibles d’une présentation concrète.

Dans le fonds psychique qui alimente ces idées il se rencontre fréquemment des souvenirs de choses vécues, impressionnantes, dont l’origine remonte à la petite enfance. Elles fournissent au rêve une situation qui se présente toujours sous la forme concrète, et elles sont un élément très important, car elles exercent sur la formation du rêve une influence active, servant de noyau de cristallisation autour duquel vient se ranger et se grouper le reste du matériel. De sorte que presque toutes les situations que nous offrent nos rêves ne sont autre chose que des copies, considérablement revues et augmentées, de quelques-uns de ces souvenirs impressionnants. Il est très rare au contraire que le rêve nous donne une reproduction exacte et sincère d’une scène de la vie de veille.

Toutefois, le contenu manifeste du rêve comporte autre chose que des situations. Il s’y ajoute des images visuelles fragmentées et incohérentes, des conversations, parfois un bout de phrase stéréotypé. Il y aurait sans doute avantage à ce que nous passions rapidement en revue toutes ces formes d’expression qui sont les moyens employés par le travail de rêve pour réduire le groupe des idées latentes à la seule forme adéquate au rêve.

Les idées latentes découvertes par l’analyse nous apparaissent comme un complexe psychique d’une architecture infiniment confuse, dont les éléments ont entre eux les rapports les plus divers ; ils sont au premier plan ou à l’arrière-plan ; ils forment des conditions, des digressions, des explications, des justifications et des exigences. Presque toujours, à côté d’une association d’idées, il s’en trouve une autre qui la contredit ; et ce matériel présente en somme les mêmes caractères que notre pensée à l’état de veille. Pour que tout cela devienne un rêve, il faut d’abord que le matériel de rêve soit soumis à une pression qui aura pour résultat d’abord la condensation de ce matériel, et puis l’émiettement de ses éléments internes. Ces éléments, ainsi fragmentés à l’infini, vont se reconstituer sur de nouveaux plans ; enfin, le travail de sélection viendra éliminer tout ce qui, dans ce nouveau matériel de rêve, sera jugé impropre à la représentation concrète. Eu égard aux origines de ce matériel, tout le processus que nous venons de décrire peut être considéré comme une régression. Les liens logiques qui rattachaient entre elles les idées latentes disparaissent complètement dès que le rêve manifeste est constitué, le travail de rêve ne s’exerçant en somme que sur le contenu utilisable des idées latentes. C’est à l’analyse à rétablir après coup les enchaînements et les relations logiques de ces idées.

Remarquons ici à quel point les moyens d’expression du rêve sont limités, comparés à ceux de la pensée à l’état de veille. Toutefois, le rêve ne renonce pas, d’une manière générale, à reproduire les rapports logiques entre ses matériaux ; il parvient assez souvent à se les assimiler ; mais, pour cela, il est nécessaire qu’il les remplace par les pièces qui lui semblent le mieux adaptées à ses engrenages particuliers. On dirait même que le rêve, en présence de tous ces fragments d’idées étalés, s’efforce de satisfaire aux exigences impérieuses de la logique. Pour cela, il englobe tous ses matériaux en une seule situation, et reproduit un groupement logique au moyen d’un rapprochement dans le temps et dans l’espace ; à peu près comme fait le peintre qui représente des poètes groupés sur le Parnasse, tout en sachant très bien que ses modèles ne se sont jamais rencontrés au sommet d’une montagne et que son tableau est purement symbolique.

La même méthode de figuration existe dans le détail du rêve. Quand celui-ci juxtapose deux éléments, cela veut dire qu’il y a une relation intime entre les idées latentes que ces éléments représentent. Il est à remarquer ici que tous les rêves d’une même nuit, soumis à l’analyse, se ramènent invariablement à un seul cycle de pensées.

Le lien causal entre deux idées peut être ou bien supprimé, ou bien remplacé par la juxtaposition de deux longs fragments hétérogènes. Ces fragments sont souvent intervertis, c’est-à-dire que le premier représente la conclusion et le second l’hypothèse. Toute transformation immédiate d’une chose en une autre représente dans le rêve, croyons-nous, la relation de cause à effet.

Nous avons dit plus haut que le rêve n’admet pas l’alternative et que, quand deux hypothèses se présentent, il les fait entrer toutes les deux dans la même association d’idées. En d’autres termes, la conjonction « ou » dans le contenu latent du rêve se trouve remplacée dans le contenu manifeste par la conjonction « et ».

Les représentations contradictoires s’expriment presque toujours dans le rêve par un seul et même élément3. Il semble que le « non » y soit inconnu. L’opposition entre deux idées, leur antagonisme s’exprime dans le rêve d’une façon tout à fait caractéristique : un autre élément s’y transforme comme après coup en son contraire. Nous verrons plus loin par quel autre procédé le rêve peut encore exprimer la contradiction. Disons aussi que la sensation si fréquente d’une impossibilité à se mouvoir, marque qu’il y a chez le dormeur deux impulsions en sens inverse qui produisent un conflit de la volonté.

Il y a aussi un certain nombre de relations qui semblent plus utiles que les autres au mécanisme de la formation du rêve, ce sont les associations par ressemblance, par contact et par correspondance. Le rêve s’en sert pour étayer son travail de condensation, et, de tous les éléments plus ou moins concordants, il fait une seule et nouvelle unité.

Il va sans dire que cet énoncé trop bref de quelques remarques élémentaires ne suffit pas à donner une idée du nombre infini de moyens dont le rêve dispose pour représenter les relations logiques de ses éléments. Chaque rêve en particulier fait à ce point de vue son travail spécial, qui est tantôt minutieux, tantôt grossier, qui tantôt suit de très près le thème proposé et tantôt s’en écarte davantage. Dans ce dernier cas, il utilise dans une plus large mesure les procédés que nous venons d’indiquer et c’est alors que le rêve nous paraît le plus obscur, confus et incohérent. Mais il est à remarquer que quand le contenu manifeste est par trop absurde, quand il renferme une contradiction par trop flagrante, ce n’est jamais sans une intention cachée, et souvent, sous cet apparent mépris des règles de la logique, nous découvrons une indication quant au contenu intellectuel des idées de rêve. Une absurdité dans le contenu manifeste du rêve correspond, dans son contenu latent, à un sentiment de contradiction, de haine ou de mépris. Comme cette interprétation nous fournit le meilleur argument contre la théorie qui voudrait attribuer le rêve à une activité intellectuelle réduite et incohérente, il est nécessaire de l’appuyer ici par un exemple :

Je rêve qu’un jeune homme de ma connaissance, M. H., a été violemment pris à partie, dans une polémique, par un adversaire qui n’est rien moins que le grand Gœthe. Les attaques, de notre avis à tous, sont aussi injustes que violentes. M. H., à la suite de cet incident, se voit perdu de réputation. Il s’en plaint amèrement à table d’hôte. Toutefois, son enthousiasme pour Goethe n’a subi de ce fait aucune atteinte. Je cherche de mon côté à éclaircir certains points de chronologie qui me paraissent invraisemblables. Gœthe est mort en 1832. Sa polémique avec M. H. a eu lieu à une époque antérieure… mais, à cette époque, H. était un tout jeune homme. En y réfléchissant, il me paraît plausible d’admettre qu’il avait dix-huit ans. Mais je ne sais pas exactement en quelle année nous sommes ; et le reste de mon calcul se perd dans l’ombre. Au surplus, toute cette polémique se trouve dans l’ouvrage célèbre de Gœthe : Nature.

L’absurdité de ce rêve ressort plus clairement encore si l’on réfléchit que H. est un homme d’affaires très jeune et qui ne se soucie pas le moins du monde de poésie et de littérature. Nous allons maintenant en développer le contenu par l’analyse et montrer toute la logique qui se cache derrière cette absurdité.

1. M. H., dont j’ai fait la connaissance à table d’hôte, me pria un jour d’examiner son frère aîné qui donnait des signes de dérangement mental. Tandis que je causais avec le malade je fus péniblement surpris de l’entendre faire, sans aucune provocation de ma part, une allusion aux écarts de jeunesse de son frère. Je l’avais interrogé sur la date de sa naissance (date mortuaire, dans le rêve), et, pour me rendre compte de certains troubles de mémoire, je l’avais amené à faire devant moi quelques calculs.

2. Une revue médicale dont j’étais membre avait publié, sous le nom d’un très jeune collaborateur, une violente critique du livre d’un de mes amis, F., de Berlin. Je demandai raison de la chose au rédacteur et celui-ci, tout en exprimant ses regrets, refusa toute espèce de rectification. Là-dessus, je rompis mes relations avec le journal, mais dans ma lettre de congé j’exprimais l’espoir que nos relations personnelles ne souffriraient pas de cet incident. Ici est la véritable source du rêve. Le mauvais accueil fait au livre de mon ami m’avait peiné d’autant plus que ce livre renferme une découverte biologique que je considère comme essentielle et que les confrères – après tant d’années – commencent aujourd’hui à apprécier.

3. Une cliente m’avait fait peu de temps auparavant le récit de la maladie de son frère, saisi d’un accès de délire furieux qui avait débuté par le cri : « Nature, Nature ! » De l’avis des médecins, ce cri était inspiré par la lecture d’un ouvrage de Gœthe et prouvait bien que le malade s’était surmené dans ses études. Quant à moi, il me parut plausible d’admettre que ce cri : « Nature » devait être pris dans le sens sexuel que tout le monde connaît chez nous, les ignorants aussi bien que les savants ; et l’événement ne m’a pas donné tort, puisque ce malheureux, plus tard, mutila ses organes génitaux. Il avait dix-huit ans quand la crise se produisit.

Dans le contenu manifeste de ce rêve, ce qui se cache sous le « moi » c’est la personne de cet ami si maltraité par la critique. Je cherche à éclaircir certains points de chronologie. Le livre de mon ami traite précisément, à un point de vue biologique, de certaines circonstances de temps ; et il ramène entre autres choses la durée de la vie de Goethe à un nombre déterminé de périodes. Le rêve assimile ce « moi » à un paralytique général : « Je ne sais pas en quelle année nous sommes. » C’est donc, dans le rêve, mon ami qui est le fou. Ici, on touche du doigt l’absurdité. Dans les idées latentes du rêve, nous trouvons cette apostrophe ironique : « C’est lui, maintenant, qui est le détraqué, le fou… et vous le critiquez, vous, les hommes de génie ! Ne serait-ce pas plutôt l’inverse ? » Ce retournement va être repris par le rêve, qui nous montrera Gœthe prenant à partie un jeune homme – situation absurde – alors que l’inverse, un adolescent faisant la critique du grand Goethe, peut parfaitement se produire de nos jours.

Le rêve, tel que je l’ai observé, ne s’inspire jamais que de sentiments personnels ; et dans le rêve ci-dessus, c’est ma personnalité, bien avant celle de mon ami, qui se trouve représentée par le « moi ». Si je me suis identifié avec cet ami, c’est que le sort de sa découverte symbolise à mes yeux la réussite de ma propre théorie. Quand j’exposerai celle-ci, qui dénonce la sexualité comme origine de tous les troubles psychopathiques (voir mon diagnostic du malade de dix-huit ans : « nature, nature… ») nul doute que je ne rencontre les mêmes critiques, auxquelles, dès aujourd’hui, j’oppose le même sentiment d’ironie.

En poursuivant l’analyse de ce rêve, nous constatons que les absurdités qui s’y rencontrent ont à leur origine un sentiment de raillerie ou de mépris. On sait que c’est à Venise, en ramassant sur le Lido les débris d’un crâne de mouton, que Gœthe a conçu sa théorie des vertèbres crâniennes. Or, mon ami se fait gloire d’avoir, étant étudiant, organisé un chahut pour obtenir la mise à la pension d’un vieux professeur autrefois brillant (précisément dans cette branche de l’anatomie comparée) mais qui devenait, par le fait de la sénilité, incapable d’enseigner. L’agitation provoquée par mon ami pouvait seule remédier à cet état de choses, car dans les universités allemandes, où l’on oublie que l’âge n’est pas une garantie contre l’imbécillité, il n’y a pas de limite d’âge dans l’enseignement universitaire. Dans l’hôpital de cette ville, j’ai eu l’honneur de travailler, des années durant, sous la direction d’un chef qui était fossile depuis longtemps et devenait, de l’avis de tous, parfaitement imbécile, sans qu’on songeât pour cela à lui retirer aucune de ses responsabilités. Une relation s’impose entre ce détail et la découverte du Lido. Mes jeunes collègues de l’hôpital composèrent un jour, à propos de ce chef, une parodie de l’œuvre de Gassenhauer, alors à la mode : « Ce n’est pas Gœthe qui écrit comme ça… Ils ne sont pas de Schiller, ces vers-là… », etc.


3 Des linguistes notoires ont affirmé que dans les plus anciennes langues humaines, des notions contraires, comme « fort – faible », « dedans – dehors », n’ont pour s’exprimer qu’un seul mot. Les mots primitifs sont à double sens.