1.5. Pulsions partielles et zones érogènes

Si nous résumons les résultats de nos recherches sur les perversions positives et négatives, il nous paraît évident qu’on peut les rattacher à un groupe de pulsions partielles, mais qui ne sont pas primaires et peuvent être décomposées par l’analyse. Par « pulsion », nous désignons le représentant psychique d’une source continue d’excitation provenant de l’intérieur de l’organisme, que nous différencions de l’« excitation » extérieure et discontinue. La pulsion est donc à la limite des domaines psychique et physique. La conception la plus simple, et qui paraît s’imposer d’abord, serait que les pulsions ne possèdent aucune qualité par elles-mêmes, mais qu’elles existent seulement comme quantité susceptible de produire un certain travail dans la vie psychique. Ce qui distingue les pulsions les unes des autres, et les marque d’un caractère spécifique, ce sont les rapports qui existent entre elles et leurs sources somatiques d’une part, et leur but d’autre part. La source de la pulsion se trouve dans l’excitation d’un organe, et son but prochain est l’apaisement d’une telle excitation organique (modifié en 1915)35.

Une autre notion provisoire, tirée de l’étude des pulsions, et que nous ne saurions négliger, c’est que les excitations somatiques sont de deux ordres, qui se différencient selon leur nature chimique. Nous désignerons l’une de ces excitations comme spécifiquement sexuelle, et l’organe correspondant comme la « zone érogène » d’où provient la pulsion sexuelle partielle36.

Lorsque la tendance perverse se porte vers la cavité buccale et l’orifice anal, le rôle de la zone érogène est évident. Celle-ci se comporte à tous égards comme une partie de l’appareil sexuel. Dans le cas d’hystérie, ces parties du corps et les muqueuses correspondantes deviennent le siège de nouvelles sensations, de modifications des innervations — [on peut même dire de processus comparables à celui de l’érection] (ajouté en 1920) — de telle manière qu’elles fonctionnent comme les parties génitales proprement dites quand elles sont excitées normalement.

L’importance des zones érogènes comme appareil génital secondaire, usurpant les fonctions de l’appareil génital même, est plus particulièrement frappante dans l’hystérie que dans toutes les autres psychonévroses ; ce qui ne veut pas dire, cependant, que le rôle de ces zones soit négligeable dans la généralité des cas pathologiques, où il est seulement plus difficile à discerner, parce que la symptomatologie de ces cas (névrose obsessionnelle, paranoïa) relève des parties de l’appareil psychique qui sont les plus éloignées des centres régissant les fonctions corporelles. Dans les névroses obsessionnelles, on est surtout frappé par l’importance des mouvements qui mènent à la création de nouveaux buts sexuels, et qui paraissent indépendants des zones érogènes. Toutefois, dans les cas de voyeurisme, c’est l’organe visuel qui joue le rôle de zone érogène, tandis que, quand la douleur et la cruauté entrent en jeu, c’est l’épiderme qui fonctionne comme zone érogène ; l’épiderme qui, dans certaines parties du corps, se différencie en organes sensoriels et se transforme en muqueuse ; il est donc zone érogène ϰατʹέξοχήν (par excellence)37.


35 [La théorie des pulsions est la partie la plus importante mais aussi la moins achevée de la doctrine psychanalytique. Dans mes travaux ultérieurs (Au-delà du principe de plaisir, 1920 ; Le moi et le ça, 1923) j’ai apporté de nouveaux développements à la théorie des pulsions] (ajouté en 1924).

36 [Il n'est pas facile de justifier ici cette hypothèse, qui m’a été suggérée par l’étude d’une classe particulière de névroses. Mais, d’autre part, il ne paraît pas possible de dire quelque chose de définitif sur les pulsions sexuelles sans en faire état] (ajouté en 1915).

37 On se rappellera la construction de Moll, selon laquelle la pulsion sexuelle se décompose en pulsion de contrectation (attouchement), et de détumescence.