2.2. Les manifestations de la sexualité chez l’enfant

2.2.1.1. Le suçotement

Pour des motifs que nous verrons plus loin, nous prenons le suçotement comme type des manifestations sexuelles de l’enfance ; le pédiatre hongrois Lindner lui a consacré une excellente étude46.

Le suçotement qui existe déjà chez le nourrisson, et qui peut subsister jusqu’à l’âge adulte et même parfois toute la vie, est constitué par un mouvement rythmique et répété des lèvres, qui n’a pas pour but l’absorption d’un aliment. Une partie des lèvres, la langue, une autre région de la peau, souvent même le gros orteil, deviennent les objets du suçotement. En même temps apparaît une autre pulsion, celle de prendre et de tirailler d’une façon rythmique le lobe de l’oreille, l’enfant recherchant également, chez une autre personne, une partie du corps qu’il pourra saisir (le plus souvent aussi le lobe de l’oreille). La volupté de sucer absorbe toute l’attention de l’enfant, puis l’endort ou peut même amener des réactions motrices, une espèce d’orgasme47. Souvent aussi le suçotement s’accompagne d’attouchements répétés de la poitrine et des parties génitales externes. Ainsi, les enfants passent-ils souvent du suçotement à la masturbation.

[Lindner lui-même a clairement reconnu la nature sexuelle de cet acte. Les mères assimilent souvent le suçotement aux autres mauvaises habitudes sexuelles de l’enfant. De nombreux pédiatres et neurologues ont formulé de sérieuses objections à une telle conception, objection qui repose en partie sur la confusion entre le « sexuel » et le « génital ». La contradiction que nous constatons ici soulève une question difficile et inéluctable, à savoir quel est le critère à quoi l’on peut reconnaître les manifestations sexuelles chez l’enfant. Il me semble que les corrélations des phénomènes, qu’éclaire la psychanalyse, nous permettent de dire que le suçotement est un acte sexuel, et d’étudier en lui les traits essentiels de la sexualité infantile48] (modifié en 1915).

2.2.1.2. L’autoérotisme

L’exemple que nous venons de donner nous paraît donc mériter une attention toute particulière. Ce qui nous semble être le caractère le plus frappant de cette activité sexuelle, c’est qu’elle n’est pas dirigée vers une autre personne. L’enfant se satisfait de son propre corps ; son attitude est autoérotique, pour employer un terme de Havelock Ellis49.

Il semble bien aussi que l’enfant, quand il suce, recherche dans cet acte un plaisir déjà éprouvé et qui, maintenant, lui revient à la mémoire. En suçant de manière rythmique une partie d’épiderme ou de muqueuse, l’enfant se satisfait. Il est aisé de voir dans quelles circonstances l’enfant a, pour la première fois, éprouvé ce plaisir qu’il cherche maintenant à renouveler. C’est l’activité initiale et essentielle à la vie de l’enfant qui le lui a appris, la succion du sein maternel, ou de ce qui le remplace. Nous dirons que les lèvres de l’enfant ont joué le rôle de zone érogène et que l’excitation causée par l’afflux du lait chaud a provoqué le plaisir. Au début, la satisfaction de la zone érogène fut étroitement liée à l’apaisement de la faim. [L’activité sexuelle s’est tout d’abord étayée sur une fonction servant à conserver la vie, dont elle ne s’est rendue indépendante que plus tard] (ajouté en 1915). Quand on a vu l’enfant rassasié abandonner le sein, retomber dans les bras de sa mère, et les joues rouges, avec un sourire heureux, s’endormir, on ne peut manquer de dire que cette image reste le modèle et l’expression de la satisfaction sexuelle qu’il connaîtra plus tard. Mais bientôt, le besoin de répéter la satisfaction sexuelle se séparera du besoin de nutrition, et la séparation sera devenue inévitable dès la période de dentition, lorsque la nourriture ne sera plus seulement tétée, mais mâchée. L’enfant ne se sert plus alors, pour la succion, d’un objet extérieur à son corps, mais préfère une partie de son propre épiderme, plus accessible, parce qu’il se rend ainsi indépendant du monde extérieur qu’il ne peut encore dominer ; et aussi parce que, de cette manière, se crée une seconde zone érogène, de moindre valeur cependant que la première. L’insuffisance de cette seconde zone sera une des raisons conduisant l’enfant à la recherche d’une partie de valeur équivalente : les lèvres d’une autre personne. « Dommage que je ne puisse me donner un baiser », pourrait-on lui faire dire.

Tous les enfants ne suçotent pas. Il est à supposer que c’est le propre de ceux chez lesquels la sensibilité érogène de la zone labiale est congénitalement fort développée. Si cette sensibilité persiste, l’enfant sera plus tard un amateur de baisers, recherchera les baisers pervers, et, devenu homme, il sera prédisposé à être buveur et fumeur. Mais s’il y a refoulement, il éprouvera le dégoût des aliments et sera sujet à des vomissements hystériques. En vertu de l’utilisation commune de la zone bucco-labiale, le refoulement se portera sur l’appétit. Nombre de femmes que j’ai soignées, et qui présentaient des troubles de l’appétit, la boule hystérique, le sentiment de constriction de la gorge, le vomissement, s’étaient passionnément livrées à la succion pendant leur enfance.

La succion nous a fait connaître les trois caractères essentiels de la sexualité infantile. [Celle-ci se développe en s’étayant sur une fonction physiologique essentielle à la vie] (ajouté en 1915) ; elle ne connaît pas encore d’objet sexuel, elle est auto-érotique et son but est déterminé par l’activité d’une zone érogène. Disons, en anticipant, que ces caractères se retrouvent dans la plupart des manifestations érotiques de l’enfant.


46 Dans le Jahrbuch fur Kinderheilkunde, XIV, 1879.

47 On a déjà ici la preuve d'un fait qui se vérifiera pendant la vie de l’adulte, à savoir que la satisfaction sexuelle est le meilleur remède contre l’insomnie. La plupart des cas d’insomnie nerveuse sont dus à une insatisfaction sexuelle. On sait que des nourrices peu consciencieuses calment et endorment les enfants qui leur sont confiés en leur caressant les organes génitaux.

48 [Le docteur Galant a publié, en 1919, dans le Neurologisches Zentralblatt, 20, sous le titre : « Das Lustscherli » (La sucette), l’aveu d’une jeune fille qui n’avait pas abandonné cette forme d’activité sexuelle et qui décrit la satisfaction que donne la sucette comme absolument équivalente à une satisfaction sexuelle, en particulier à celle donnée par le baiser de l’amant. « Tous les baisers ne donnent pas la joie que donne la sucette. Non, non, loin de là ! On ne peut pas décrire la sensation de bien-être qui vous parcourt tout le corps lorsqu’on suce quelque chose, on n’est plus de ce monde, on est tout à fait content, et on n’a plus de désirs. C’est un sentiment extraordinaire. On n’aspire plus qu’à la paix, une paix que rien ne devrait plus troubler. C’est indiciblement beau : on ne sent aucune douleur, aucun mal et l’on est comme transporté dans un autre monde »] (ajouté en 1920).

49 [Ellis, il est vrai, définit le terme auto-érotique un peu différemment, dans le sens d’une excitation qui ne serait pas provoquée par l’extérieur, mais déterminée de l’intérieur. Pour la psychanalyse, ce n’est pas la genèse, mais la relation avec l’objet qui est l’essentiel] (modifié en 1920).