3.1. Le primat des zones génitales et le plaisir préliminaire

Le commencement et le but final de l’évolution que nous venons de décrire nous apparaissent clairement. Les stades intermédiaires nous sont encore souvent obscurs. Nous devrons leur laisser plus d’une énigme.

Pour déterminer le processus de la puberté, on a choisi ce qu’il y a de plus frappant, savoir le développement de l’appareil génital externe, dont l’arrêt relatif de croissance correspond à la période de latence sexuelle de l’enfance. En même temps, le développement des organes génitaux internes a amené à maturité les produits génitaux et les a rendus capables de former un nouvel être. Ainsi s’est constitué un appareil d’une grande complexité, prêt à être utilisé. Cet appareil peut être mis en action par des excitations, et l’observation nous fait connaître que les excitations peuvent naître de trois manières différentes. Ou bien elles proviennent du monde extérieur, par la stimulation des zones érogènes que nous connaissons déjà ; ou bien elles procèdent de l’intérieur de l’organisme, par des voies qui restent encore à étudier ; ou enfin elles ont pour point de départ la vie psychique qui se présente comme un réservoir d’impressions extérieures et un poste de réception pour les excitations intérieures. Ces trois mécanismes déterminent un état que nous appelons : « excitation sexuelle ». Il se manifeste par des symptômes de deux ordres, les uns psychiques, les autres somatiques. Les symptômes psychiques consistent en un certain état de tension, de caractère particulièrement pressant. Parmi les nombreux symptômes physiques, nous citerons en premier lieu une série de modifications de l’appareil génital dont la signification n’est pas douteuse, une préparation à l’acte sexuel (érection du membre masculin et sécrétion vaginale).

3.1.1.1. La tension sexuelle

En considérant le caractère de tension de l’excitation sexuelle, on est amené à se poser un problème dont la solution serait aussi difficile qu’importante pour l’interprétation des processus sexuels. Quelles que soient les divergences d’opinion que nous trouvions dans la psychologie moderne, je maintiens qu’un sentiment de tension a toujours un caractère de déplaisir. Ce qui me décide à l’admettre, c’est qu’un tel sentiment comporte un besoin de changement de la situation psychologique, ce qui est complètement étranger au plaisir. Mais dès le moment où nous classons la tension provoquée par l’excitation sexuelle parmi les sentiments de déplaisir, nous nous heurtons au fait que cette tension, sans aucun doute, est ressentie comme plaisir. Partout, dans tous les processus sexuels, on trouve à la fois tension et plaisir, et même dans les manifestations préparatoires dans l’appareil génital, apparaît une sorte de satisfaction. Il resterait donc à savoir comment la tension, qui a un caractère de déplaisir, et le sentiment de plaisir peuvent s’accorder.

Ce qui se rapporte au problème du plaisir et du déplaisir touche à l’un des points sensibles de la psychologie moderne. Nous nous bornerons à tirer de cette étude les renseignements qu’elle peut nous donner, et nous éviterons d’envisager l’ensemble du problème lui-même69. Commençons par jeter un regard sur la manière dont les zones érogènes s’adaptent à l’ordre nouveau. Il leur revient un rôle important dans le stade initial de l’excitation sexuelle.

L’œil, zone érogène la plus éloignée de l’objet sexuel, joue un rôle particulièrement important dans les conditions où s’accomplira la conquête de cet objet, en transmettant la qualité spéciale d’excitation qui nous donne le sentiment de la beauté. Les qualités de l’objet sexuel, nous les nommerons : excitantes (*). Cet excitant détermine, d’une part, un plaisir ; il entraîne, d’autre part, une augmentation de l’excitation sexuelle, ou la provoque si elle manque encore. Si à cette première excitation s’en ajoute une autre, provenant d’une zone érogène différente, par exemple des attouchements de la main, l’effet reste le même : sentiment de plaisir bientôt renforcé par un plaisir nouveau, qui provient des modifications préparatoires, et augmentation de la tension sexuelle qui, bientôt, prendra un caractère de déplaisir des plus marqués, si on ne lui permet pas d’aboutir au plaisir ultérieur. Le cas est peut-être encore plus clair lorsque, chez une personne qui n’est pas émue sexuellement, une zone érogène particulière est excitée (par exemple l’épiderme du sein chez la femme). Cet attouchement suffit à susciter un sentiment de plaisir, en même temps qu’il est plus propre que tout autre à éveiller l’excitation sexuelle, qui appelle à son tour un surcroît de plaisir. Comment se fait-il que, éprouvant le plaisir, on sollicite un plus grand plaisir, voilà tout le problème.

3.1.1.2. Mécanisme du plaisir préliminaire

Dans ce cas que nous venons de citer, le rôle qui incombe aux zones érogènes est clair. Ce qui est vrai pour l’une d’elles est vrai pour toutes. Elles servent toutes à créer, à la suite d’une excitation appropriée, une certaine somme de plaisir, point de départ de l’accroissement de la tension, laquelle devra à son tour fournir l’énergie motrice nécessaire à l’aboutissement de l’acte sexuel. Son avant-dernière étape est caractérisée par l’excitation appropriée d’une zone érogène, de la zone génitale localisée au gland, par l’objet le plus approprié à cet effet, savoir la muqueuse vaginale ; et le plaisir que cette excitation procure engendre, cette fois-ci par voie réflexe, l’énergie motrice qui commande l’éjaculation des produits génitaux. Ce plaisir ultime, culminant par son intensité, diffère par son mécanisme de ceux qui l’ont précédé. Il est tout entier amené par une détente ; c’est un plaisir reposant sur la satisfaction, et avec lui disparaît pour un temps la tension de la libido.

Il me paraît justifié de fixer cette différence entre le plaisir provoqué par l’excitation des zones érogènes et le plaisir de l’émission des produits génitaux, en employant des termes différents. Le premier de ces plaisirs peut être désigné comme plaisir préliminaire, par opposition au plaisir terminal. Le plaisir préliminaire est cela même à quoi les pulsions sexuelles infantiles peuvent aboutir, encore que d’une façon rudimentaire. La chose nouvelle qui apparaît est le plaisir terminal, lequel par conséquent, selon toutes probabilités, est lié à certaines conditions ne se présentant qu’à la puberté. La formule de la nouvelle fonction des zones érogènes peut être énoncée ainsi : au moyen du plaisir préliminaire, obtenu comme il l’était chez l’enfant, elles servent à produire le plaisir de satisfaction qui représente le degré supérieur.

J’ai expliqué récemment, en me servant d’un autre exemple tiré d’un domaine psychologique tout différent, un cas analogue où une jouissance supérieure est atteinte au moyen d’une sensation de plaisir de moindre intensité, qui prend en quelque sorte une valeur de prime d’attraction. Je me suis servi de cet exemple pour analyser de plus près l’essence du plaisir70.

3.1.1.3. Dangers du plaisir préliminaire

Le rapport que nous venons d’établir entre le plaisir préliminaire et la vie sexuelle de l’enfant est corroboré par l’action pathogène que ce plaisir peut exercer. Dans le mécanisme dont le plaisir préliminaire fait partie réside manifestement un certain danger ; ce danger, relatif à l’aboutissement normal de l’acte sexuel, se manifeste dès le moment où, à une étape quelconque du processus sexuel préparatoire, le plaisir préliminaire devient trop grand, tandis que la part de tension reste trop faible. Dans ce cas, la force pulsionnelle fléchit, en sorte que le processus sexuel ne peut continuer ; le chemin à parcourir se raccourcit, l’action préparatoire se substitue au but normal de la sexualité. Selon l’expérience, cela suppose que la zone érogène dont il est question, à laquelle correspond la pulsion partielle, a déjà, au cours de la vie infantile, contribué de manière excessive à la production du plaisir. Si, plus tard, s’ajoutent certaines circonstances qui tendent à créer une fixation, une compulsion apparaîtra, qui s’opposera à ce que le plaisir préliminaire s’intègre au mécanisme nouveau. De nombreuses perversions sont en effet caractérisées par un tel arrêt aux actes préparatoires.

On évitera le mieux cet avortement du mécanisme sexuel dû au plaisir préliminaire, quand le primat de la zone génitale aura été préformé pendant l’enfance. Au cours de la seconde enfance (de huit ans jusqu’à la puberté), toutes les dispositions semblent prises à cet effet. Pendant ces années-là, les zones génitales se comportent à peu près de la même manière qu’au temps de la maturité. Elles deviennent le siège d’excitations et de modifications préparatoires lorsqu’un plaisir est ressenti provenant de la satisfaction d’une zone érogène quelconque, et bien que ceci soit encore sans finalité, c’est-à-dire ne contribue en rien à continuer le processus sexuel. Ainsi, pendant l’enfance, à côté du plaisir de satisfaction, se forme une certaine tension sexuelle, quoique moins constante et moins intense ; et maintenant, nous pouvons comprendre comment, en discutant les sources de la sexualité, nous avons dit avec raison que le processus qui nous occupe agit en satisfaisant sexuellement aussi bien qu’en excitant sexuellement. Cela nous démontre que nous avions d’abord exagéré la différence entre la vie sexuelle infantile et celle de l’âge adulte, et nous apportons la correction nécessaire. Les manifestations infantiles de la sexualité ne déterminent pas seulement les déviations, mais encore les formations normales de la vie sexuelle adulte.


69 [Cf. ma tentative pour résoudre ce problème dans les remarques introductrices de mon article Le Problème économique du masochisme] (ajouté en 1924).

(*) Reize, qui signifie à la fois excitation et charme. (Note du traducteur.)

70 Voir l’essai que j’ai publié, en 1905, et intitulé : Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient. Par des jeux d’esprit, on anticipe sur le plaisir, et ce plaisir anticipé ouvre à son tour la voie à un plaisir plus intense, parce qu’il écarte certaines inhibitions intérieures.