3.2. Le problème de l’excitation sexuelle

Nous n’avons pas expliqué jusqu’ici d’où provient la tension sexuelle qui accompagne le plaisir lors de la satisfaction des zones érogènes, et quelle peut être la nature71. La première hypothèse qui se présente consiste à supposer que cette tension résulterait en quelque manière du plaisir même ; elle ne peut être acceptée puisque, lors du plaisir culminant lié à l’émission des produits génitaux, non seulement il ne se produit plus de tension, mais encore toute tension disparaît. Cela nous fait admettre que le plaisir et la tension sexuelle ne sont liés entre eux que d’une manière indirecte.

3.2.1.1. Rôle des produits sexuels

Outre ce fait que, normalement, l’émission des produits génitaux met fin à l’excitation sexuelle, d’autres indices nous permettent d’établir une connexion entre la tension et les produits génitaux. Au cours d’une vie continente, l’appareil génital se délivre à des périodes variables, mais avec quelque régularité ; pendant la nuit se produit une décharge accompagnée d’une sensation de plaisir, au cours de l’hallucination du rêve qui représente un acte sexuel ; pour expliquer ce processus — la pollution nocturne — on est tenté de croire que la tension sexuelle, qui sait trouver le raccourci de l’hallucination pour remplacer l’acte, existe en fonction de l’accumulation du sperme dans les réservoirs des produits génitaux. Les expériences que l’on peut faire sur l’épuisement du mécanisme sexuel fournissent des indications dans le même sens. Lorsque les réserves séminales sont épuisées, non seulement l’accomplissement de l’acte sexuel devient impossible, mais encore l’excitabilité des zones érogènes fait défaut. Même excitées par des moyens appropriés, les zones ne produisent plus de plaisir. C’est ainsi que nous constatons en passant qu’un certain degré de tension sexuelle est nécessaire pour que les zones érogènes puissent entrer en état d’excitation.

On serait ainsi amené à émettre une supposition qui, si je ne me trompe, est assez généralement admise, et selon laquelle l’accumulation des produits génitaux créerait la tension et l’entretiendrait : le phénomène proviendrait peut-être d’une pression que ces produits exerceraient sur les parois de leurs réservoirs, laquelle agirait comme excitant d’un centre médullaire dont l’état serait à son tour perçu par les centres supérieurs, en sorte que le sentiment de tension apparaîtrait dans la conscience. Le fait que l’excitation des zones érogènes augmente la tension sexuelle ne pourrait alors s’expliquer que si nous admettions que ces zones érogènes sont liées aux centres par des connexions anatomiques préformées, qu’elles augmentent dans ces centres le tonus de l’excitation, et enfin que la tension, ayant atteint un degré suffisant, provoque l’acte sexuel, ou si elle est insuffisante, incite à la production de produits génitaux.

La faiblesse de cette doctrine, que nous retrouvons par exemple dans la description que donne Krafft-Ebing du processus sexuel, réside en ceci : tenant exclusivement compte de l’activité sexuelle chez l’adulte, elle néglige en grande partie trois ordres de fonctions qu’elle devrait éclaircir : chez l’enfant, chez la femme et chez le châtré mâle. Dans ces trois cas, il ne peut être question d’une accumulation des produits génitaux, ce qui rend l’application intégrale de la théorie difficile. Toutefois, on peut concéder qu’il existe certains témoignages permettant d’y faire rentrer ces cas eux-mêmes. Il reste néanmoins qu’il faut se garder d’attribuer à l’ensemble des facteurs que nous venons d’examiner un rôle qu’ils ne me semblent pas capables de jouer.

3.2.1.2. Importance de l’appareil sexuel interne

Ce qui prouve que l’excitation sexuelle est, à un degré appréciable, indépendante de la formation des produits génitaux, ce sont les expériences faites sur les châtrés mâles, qui parfois conservent une libido intacte malgré l’opération subie (le résultat contraire, qui est le but même de l’opération, étant atteint en règle générale). [En outre, on sait depuis longtemps que des maladies ayant supprimé la production des glandes génitales chez l’homme laissent intactes la libido et la puissance de l’individu devenu stérile] (ajouté en 1920). Il n’est donc pas étonnant, comme C. Rieger semble le trouver, que la perte des glandes spermatogènes, à un âge déjà avancé, puisse rester sans influence sur l’attitude psychique de l’individu. Il est vrai que la castration effectuée avant l’âge de la puberté, pendant l’âge tendre, entraîne jusqu’à un certain point la suppression des caractères sexuels ; et, dans ce cas, il se pourrait qu’en dehors de la perte des glandes génitales, une inhibition d’évolution résultant de leur destruction se produisît.

3.2.1.3. [Théorie chimique

Les expériences d’ablation des glandes génitales (ovaires et testicules) faites sur des animaux, et des greffes de nouveaux organes chez les vertébrés72 ont enfin jeté une lumière sur l’origine de l’excitation sexuelle, et diminué encore l’importance que l’on peut attacher à l’accumulation des produits cellulaires génitaux. Il a été possible expérimentalement (E. Steinach) de changer un mâle en une femelle, et inversement, ce qui produit une transformation simultanée dans l’attitude de l’animal et qui correspond aux caractères sexuels somatiques. Toutefois, cette influence déterminant le sexe ne serait pas attribuable à la partie de la glande génitale qui produit les cellules spécifiques (spermatozoïde et ovule), mais au tissu interstitiel qui, pour cette raison, est désigné comme « glande de la puberté » par les auteurs que nous venons de citer. Il est possible que les recherches ultérieures aient pour résultat de nous faire admettre que la « glande de la puberté » est à l’état normal androgyne, ce qui donnerait un fondement anatomique à la vie bisexuelle des animaux supérieurs ; il est, dès maintenant, probable qu’elle n’est pas l’unique organe jouant un rôle dans la production de l’excitation sexuelle. Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, la nouvelle découverte biologique est liée à ce que nous avons dit précédemment sur l’action du corps thyroïde à l’égard de la sexualité. Nous sommes maintenant autorisés à croire que la partie interstitielle des glandes génitales produit des matières chimiques d’un caractère particulier, qui, véhiculées par la circulation sanguine, amènent certaines parties du système nerveux central à un état de tension sexuelle. Nous connaissons déjà le cas de transformations d’une excitation provenant de certaines toxines exogènes en une excitation organique de caractère spécifique. Présentement, il ne peut être question d’étudier, même sous forme d’hypothèse, comment l’excitation sexuelle prend naissance par la stimulation de zones érogènes, précédée d’une tension de l’appareil central, et quelles sont les complications d’excitations purement toxiques et physiologiques qui résultent de ces processus. Il suffît de dégager ici d’une telle conception la notion de certaines substances d’un caractère particulier dérivant du métabolisme sexuel] (modifié en 1920). Car cette théorie, qui peut d’abord paraître arbitraire, est appuyée sur un fait très important. Celles des névroses qui peuvent se ramener uniquement à des troubles de la vie sexuelle ont la plus grande ressemblance clinique avec les phénomènes d’intoxication et d’état de besoin qu’engendre l’ingestion habituelle de certains toxiques (alcaloïdes) qui procurent du plaisir.


71 Il n’est pas sans intérêt de constater que le terme « Lust » (plaisir en allemand) rend compte du double rôle que jouent les excitations sexuelles, qui, d’une part, comportent une satisfaction partielle et, d’autre part, contribuent à entretenir la tension sexuelle. Le terme « Lust » a un double sens. Il désigne aussi bien la sensation de la tension sexuelle, le désir (« Ich habe Lust » veut dire : « Je voudrais quelque chose, j’ai envie de quelque chose ») que le sentiment de satisfaction éprouvé.

72 Voir l’ouvrage déjà cité de Lipschütz, p. 13.