Chapitre II. Le Premier Rêve

Comme nous étions juste sur le point d’éclaircir un  point obscur de l’enfance de Dora par le matériel qui se pressait dans l’analyse, elle dit avoir eu, l’une des dernières nuits, un rêve qu’elle avait déjà fait à plusieurs reprises exactement de la même manière. Un rêve à répétition périodique était susceptible, par ce seul caractère, d’éveiller particulièrement ma curiosité ; dans l’intérêt du traitement, on pouvait envisager de faire entrer le rêve dans l’ensemble de l’analyse. Je résolus donc d’explorer ce rêve très soigneusement.

Premier Rêve. — « Il y a un incendie dans une maison40, me raconta Dora, mon père est debout devant mon lit et me réveille. Je m'habille vite. Maman veut encore sauver sa botte à bijoux, mais papa dit : je ne veux pas que mes deux enfants et moi soyons carbonisés à cause de ta boîte à bijoux. Nous descendons en hâte, et aussitôt dehors, je me réveille. »

Comme c’est un rêve à répétition, je demande naturellement quand elle l’a eu pour la première fois. Elle ne le sait pas. Mais elle se souvient avoir fait ce rêve à L... (l’endroit au bord du lac où s’est passée la scène avec M. K...), trois nuits de suite, puis il revint ici il y a quelques jours de cela41. Le lien établi ainsi entre le rêve et les événements à L... accroît naturellement l’espérance que j’ai de parvenir à le résoudre. Mais je veux tout d’abord connaître la cause occasionnelle de son dernier retour, et j’invite par suite Dora, déjà formée à l’interprétation des rêves par quelques petits exemples précédemment analysés, à le réduire en ses éléments et à me communiquer ce qui lui vient à ce propos à l’esprit.

Elle dit : « Quelque chose, mais qui ne peut pas avoir avec cela de rapports, car c’est tout récent, tandis que j’ai certes fait le rêve déjà auparavant. »

— Cela ne fait rien, allez-y ; ce sera justement la dernière chose concernant le rêve.

— « Eh bien, Papa a eu, ces jours-ci, une dispute avec Maman parce qu’elle ferme la nuit la salle à manger. Or, la chambre de mon frère n’a pas de sortie spéciale, on n’y a accès que par la salle à manger. Papa ne veut pas que mon frère soit ainsi enfermé pendant la nuit. Il a dit que cela ne pouvait pas aller, il pourrait arriver la nuit qu’on eût besoin de sortir. »

— C’est à un danger d’incendie que vous l’avez rapporté ?

— « Oui. »

— Je vous prie de bien vous rappeler vos propres expressions. Nous en aurons peut-être besoin. Vous venez de dire : qu’il pouvait arriver la nuit qu'on eût besoin de sortir42.

Mais Dora retrouve maintenant le lien entre la cause occasionnelle récente du rêve, et celle d’alors, puisqu’elle poursuit :

« Lorsque Papa et moi sommes, alors arrivés à L.., il exprima sans ambages la peur d’un incendie. Nous sommes arrivés pendant un orage violent, et avons vu la petite maison en bois qui n’avait pas de paratonnerre. Cette peur était donc tout à fait naturelle. »

Je ne tiens à examiner que les rapports entre les événements à L... et les mêmes rêves d’alors. Je demande donc : « Avez-vous fait le rêve dans les premières nuits à L... ou bien pendant les dernières, avant votre départ, par conséquent, avant ou après la fameuse scène dans la forêt ? » Je sais en effet que la scène ne s’est pas passée dès le premier jour, et que, après cet événement, elle demeura encore quelques jours à L... sans rien laisser entrevoir de l’incident.

Ele répond tout d’abord : « Je ne sais pas ». Un instant après : « Je crois quand même que ce fut après ».

Je savais donc maintenant que le rêve était une réaction à cet événement. Mais pourquoi se répéta-t-il là-bas à trois reprises ? Je continuai à questionner : « Combien de temps après la scène êtes-vous encore restée à L... ? »

—    « Encore quatre jours ; le cinquième je suis partie avec Papa ! »

-— À présent je suis sûr que le rêve a été l’effet immédiat de l’événement avec M. K... Vous l’avez rêvé là-bas pour la première fois, et pas avant. Vous n’y avez ajouté l’incertitude du souvenir que pour en effacer le contexte43. Mais les chiffres ne s’accordent pas encore tout à fait. Si vous êtes restée à L... encore quatre nuits, vous avez pu répéter le rêve quatre fois. Fut-ce peut-être le cas ?

Elle ne contredit plus mon assertion, mais poursuit au lieu de répondre à ma question44 : « L’après-midi qui suivit l’excursion au lac, dont M. K... et moi-étions rentrés à midi, je m’étendis, comme d’ordinaire, sur la chaise longue dans la chambre à coucher pour dormir un peu. Je m’éveillai brusquement et vis M. K... debout devant moi... »

— Donc de la même manière que vous voyez dans le rêve votre père devant vous ?

— « Oui, je lui demandai d’expliquer ce qu’il venait faire là. Il répondit qu’il ne se laisserait pas empêcher d’entrer quand il le voulait dans sa chambre. D’ailleurs, dit-il, il avait quelque chose à venir prendre. Rendue méfiante par cela, j’ai demandé à Mme K... s’il n’existait pas de clef de la chambre à coucher, et le lendemain matin (du second jour) je me suis enfermée pour faire ma toilette. Lorsque je voulus alors, l’après-midi, m’enfermer pour me coucher de nouveau sur la chaise longue, la clef manquait. Je suis convaincue que c’est M. K... qui l’avait enlevée. »

C’est donc là le thème de la fermeture ou non fermeture de la chambre, qui se trouve dans les associations du rêve et qui a aussi joué par hasard un rôle dans sa cause occasionnelle récente45. La phrase : « Je m'habille vite », allait-elle aussi faire partie de cet ensemble ?

— « Je me suis alors promis de ne pas rester sans Papa chez les K... ; J’avais à craindre que, les matins suivants, M. K... ne me surprît à ma toilette, je m'habillais donc très vite tout ce temps-là. Car Papa habitait l’hôtel et Mme K... sortait toujours de très bonne heure pour faire une promenade avec Papa. Mais M. K... ne m’importuna plus. »

— Je comprends, l’après-midi du second jour, vous avez pris la résolution de vous dérober à ces poursuites, et vous avez eu le temps, les seconde, troisième et quatrième nuits après la scène dans la forêt, de vous répéter cette résolution pendant le sommeil. Que vous n’auriez pas la clef le matin suivant — le troisième — pour vous enfermer en faisant votre toilette, cela, vous le saviez déjà le second après-midi, donc avant le rêve ; vous avez par suite pu avoir l’intention de vous dépêcher autant que possible pendant votre toilette. Mais votre rêve revint toutes les nuits parce que, précisément, il équivalait à une résolution. Une résolution se maintient jusqu’à ce qu’elle soit exécutée. C’est comme si vous vous étiez dit : « Je ne suis pas tranquille, je ne puis trouver de sommeil calme avant d’être hors de cette maison ». Au contraire, vous dites dans le rêve : « Aussitôt dehors, je me réveille. »

J’interromps ici le récit de l’analyse pour confronter cette petite partie d’une analyse de rêve avec mes théories générales sur le mécanisme de la formation du rêve. J’ai exposé dans mon livre46 que tout rêve était un désir, représenté comme idéalisé, que cette représentation masquait le désir si celui-ci était un désir refoulé, s’il appartenait à l’inconscient, et que, en dehors des rêves d’enfants, seul un désir inconscient ou plongeant dans l’inconscient avait la force de former un rêve. Je crois que j’aurais été plus certain d’une approbation générale si je m’étais contenté d’affirmer que tout rêve a un sens pouvant être découvert au moyen d’un certain travail d’interprétation ; si j’avais dit qu’on pouvait, une fois l’interprétation accomplie, substituer au rêve des idées se laissant insérer en un point aisément reconnaissable de la vie psychique de l’état de veille. J’aurais pu alors poursuivre en disant que ce sens du rêve se révélait comme étant aussi varié que justement les pensées de l’état de veillé ; que c’était une fois un désir accompli, une autre fois une crainte réalisée, ou bien encore une réflexion continuée dans le sommeil, une résolution (comme dans le rêve de Dora), une sorte de production intellectuelle pendant le sommeil, etc. Cette manière de présenter la chose aurait certes séduit par sa clarté et aurait pu s’appuyer sur un bon nombre d'exemples bien interprétés, comme par exemple sur le rêve analysé ici.

Au lieu de cela, j’ai émis une affirmation générale qui limite le sens des rêves à une seule forme de la pensée, à la représentation de désirs, et j’ai éveillé une tendance générale à la contradiction. Mais je dois dire que je n’ai pas cru avoir ni le droit ni le devoir de simplifier un processus psychologique pour le plus grand agrément des lecteurs, quand ce processus offrait à mon investigation une complication dont la solution, ayant pour effet de ramener ce cas à l’unité, ne pouvait être trouvée qu’ailleurs. J’attacherai, pour cette raison, un grand prix à pouvoir montrer que les apparentes exceptions, comme le rêve de Dora qui se dévoile tout-d’abord comme étant une résolution prise le jour et se continuant pendant le sommeil, confirment de nouveau la règle contestée.

Nous avons encore à analyser une grande partie du rêve. Je continuai à questionner : « Qu’est-ce qu’il en est de la boîte à bijoux que votre maman veut sauver ? »

— « Maman aime beaucoup les bijoux et en a reçu beaucoup de papa. »

— Et vous ?

— « Autrefois, j’ai aussi beaucoup aimé les bijoux ; depuis ma maladie je n’en porte plus. Il y eut voici quatre ans (une année avant le rêve), une grande dispute entre Papa et Maman au sujet d’un bijou. Maman désirait un bijou déterminé : des perles en forme de gouttes comme boucles d’oreille. Mais Papa ne les aime pas et il lui apporta un bracelet au lieu des perles. Elle était furieuse et lui dit que s’il avait dépensé tant d’argent pour un objet qui lui déplaisait, il pouvait en faire cadeau à une autre.

— Alors vous avez probablement pensé que vous le prendriez volontiers ?

—« Je ne sais pas47, je ne sais en général pas comment Maman entre dans ce rêve ; elle n’était pourtant pas alors avec nous, à L...48. »

— Je vous l’expliquerai plus tard. Est-ce que rien d’autre ne vous vient à l’esprit à propos de la boîte à bijoux ? Jusqu’à présent vous n’avez parlé que de bijoux et vous n’avez rien dit de relatif à une boîte.

— « Oui, M. K... m’avait fait cadeau, quelque temps auparavant d’une boîte à bijoux très précieuse. »

— Il n’aurait alors pas été déplacé de faire un cadeau en retour. Vous ne savez peut-être pas que « boîte à bijoux » est une expression volontiers employée pour désigner la même chose que celle à laquelle vous avez récemment fait allusion par la sacoche à main49, c’est-à-dire les organes génitaux féminins.

— « Je savais que vous alliez dire cela50. »

— C’est-à-dire, vous le saviez. La signification devient maintenant encore plus claire. Vous vous disiez : cet homme me poursuit, il veut pénétrer dans ma chambre, ma « boîte à bijoux » est en danger, et s’il arrive là un malheur ce sera de la faute de Papa. C’est pourquoi vous avez choisi pour le rêve une situation qui exprime le contraire, un danger dont, par votre père, vous êtes sauvée. Dans cette région du rêve, tout, en général, est transformé en son contraire. Vous allez bientôt savoir pourquoi. Le secret, en effet, se trouve chez votre maman. Ce que votre maman y fait ? Elle est, vous le savez, votre ancienne rivale auprès de votre père. Lors de l’incident du bracelet, vous auriez volontiers accepté ce que votre maman avait refusé. Maintenant essayons de remplacer « accepter » par « donner », « repousser » par « se refuser ». Cela signifie alors que vous étiez prête à donner à votre père ce que votre mère lui refusait et ce dont il s’agit aurait à faire avec des bijoux51. Maintenant, rappelez-vous la boîte à bijoux dont M. K... vous a fait cadeau. Vous avez là le début d’une série d’idées parallèles dans laquelle, comme dans la situation où l’on est debout devant votre lit, M. K... est à mettre à la place de votre père. M. K... vous a donné une boîte à bijoux, vous devriez donc lui donner votre boîte à bijoux ; c’est pour cela que j’ai parlé tout à l’heure d’un cadeau en échange. Dans cette série d’idées, votre maman sera à remplacer par Mme K... qui, elle, certes était présente alors. Vous êtes donc prête à donner à M. K... ce que sa femme lui refuse. Vous avez là l’idée qui doit être refoulée avec tant d’efforts, qui rend nécessaire l’interversion dans leur contraire de tous les éléments. Le rêve confirme de nouveau ce que je vous ai déjà dit avant ce rêve, à savoir que vous réveillez votre ancien amour pour votre père afin de vous défendre contre votre amour pour M. K..., plus encore vous vous craignez vous-même et votre tentation de lui céder. Vous confirmez donc par là combien, était intense votre amour pour lui52.

Elle ne voulut naturellement pas accepter cette partie de l’interprétation.

Mais pour moi, il s’ensuivit un complément de l’interprétation du rêve qui me semblait indispensable aussi bien à l’anamnèse du cas qu’à la théorie du rêve. Je promis à Dora de le lui communiquer à la prochaine séance.

Je ne pouvais en effet oublier l’indication qui semblait découler des paroles équivoques, mentionnées ci-dessus (qu'il faut sortir ; la nuit, il peut arriver un malheur). À cela s’ajoutait que l’élucidation du rêve me semblait incomplète aussi longtemps qu’une certaine condition ne serait pas remplie, condition que je ne veux pas exiger en général, mais dont je recherche, avec prédilection, l’observation. Un rêve régulier se tient pour ainsi dire sur deux jambes, dont l’une s’appuie sur le motif récent essentiel, l’autre sur un événement important de l’enfance. Entre ces deux événements, celui de l’enfance et le récent, le rêve établit une communication, il cherche à reformer le présent sur le modèle du passé. Le désir qui crée le rêve provient donc toujours de l’enfance, il veut toujours ressusciter l’enfance, en refaire une réalité, corriger le présent d’après l’enfance. Je croyais déjà reconnaître nettement dans le contenu du rêve les parties qui, rapprochées, faisaient allusion à un événement d’enfance.

J’engageai la discussion à ce sujet par une petite expérience, qui réussit comme d’ordinaire. Il y avait par hasard une grande boîte d’allumettes sur la table. Je priai Dora de regarder si elle pouvait apercevoir un objet sur la table qui n’y fût pas d’habitude. Elle ne vit rien. Alors je lui demandai si elle savait pourquoi on défendait aux enfants de jouer avec des allumettes.

— « Oui, à cause du danger d’incendie. Les enfants de mon oncle jouent très volontiers avec des allumettes : »

— Non pas uniquement pour cette raison. On les avertit « de ne pas faire de feu », et on y rattache une certaine croyance.

Elle n’en savait rien. — Eh bien, on craint qu’ils ne mouillent alors leur lit. Ceci est probablement fondé sur le contraste entre l'eau et le feu. Quelque chose comme cela : ils rêveront de feu et essayeront alors de l’éteindre avec de l’eau. Je ne saurais dire exactement s’il en est ainsi. Mais je vois que le contraste entre l’eau et le feu vous rend, dans le rêve, des services excellents. Votre maman veut sauver la « boîte à bijoux », pour qu’elle ne s’enflamme point ; dans les idées latentes du rêve par contre, il s’agit de ne pas mouiller la  « boîte à bijoux ». Mais le feu n’est pas seulement employé comme le contraire de l’eau, il sert aussi à représenter directement l’amour, le fait d’être amoureux, enflammé. Du feu part donc un rail qui va par cette signification symbolique aux pensées amoureuses ; un autre rail mène par le contraire « eau » — après s’être divisé en un autre embranchement menant à encore un rapport avec l’amour, qui mouille aussi — ailleurs : Mais où. donc ? Songez à vos expressions : qu’il arrive la nuit un malheur, qu’on ait besoin de sortir. Cela ne signifie-t-il pas un besoin naturel, et si vous rapportez ce malheur à l’enfance, peut-il être autre que celui de mouiller son lit ? Mais qu’est-ce qu’on fait pour préserver les enfants de mouiller leur lit ? N’est-ce pas, on les réveille la nuit, tout comme le fait, avec vous, votre père dans le rêve ? Ceci serait donc l'événement réel d’où vous tirez le droit de remplacer par votre père M. K... qui vous réveille. Je dois donc en conclure que vous avez souffert de l’incontinence d’urine plus longtemps qu’elle ne se maintient d’ordinaire chez les enfants. La même chose avait dû être le cas chez votre frère. Car votre père dit : Je ne veux pas que mes deux enfants... périssent. Votre frère n’a rien à faire avec la situation actuelle chez les K..., il n’était pas non plus présent à L... Eh bien, que répondent vos souvenirs à tout ceci ?

— « Je ne sais rien sur moi-même, répondit-elle, mais mon frère a mouillé son lit jusqu’à sa sixième ou septième année, cela lui arrivait parfois même dans la journée ».

J’allais précisément lui faire remarquer combien plus facilement on se souvient, en pareille matière, de son frère que de soi-même, quand elle poursuivit par un souvenir retrouvé : « Oui, je l’ai aussi fait, mais seulement dans ma septième ou huitième année, pendant quelque temps. Cela a dû être très fort, car je sais maintenant qu’un docteur a été consulté. Cela a duré jusque peu avant l’asthme nerveux. »

— Qu’en dit le docteur ?

— « Il le mit sur le compté d’une faiblesse nerveuse ; cela passerait, dit-il, et il ordonna des fortifiants »53.

L’interprétation du rêve me sembla à présent achevée54. Elle apporta encore le lendemain un supplément au rêve. Elle avait oublié de raconter qu’elle sentait de la fumée chaque fois après le réveil. La fumée allait certes bien avec le feu, elle indiquait aussi que le rêve avait un rapport particulier avec ma personne, car j’avais souvent coutume, lorsqu’elle avait prétendu à propos de certaines choses qu’il n’y avait rien là-dessous, de lui objecter : « Il n’y a pas de fumée sans feu ». Mais elle objecta à cette interprétation exclusivement personnelle que M. K... et son père étaient des fumeurs passionnés, comme moi aussi d’ailleurs. Elle-même fumait aussi au bord du lac, et M. K... lui avait roulé une cigarette avant d’avoir si malencontreusement commencé à la courtiser. Elle croyait aussi se souvenir avec certitude que l’odeur de fumée était apparue, non seulement dans le dernier rêve, mais aussi, dans les trois rêves à L... Puisqu’elle se refusait à fournir toute autre information, il m’appartenait de décider comment insérer ce supplément dans le tissu des idées du rêve. Comme point d’appui pouvait me servir le fait que la sensation de fumée se présentât comme supplément, quelle avait donc eu à surmonter un effort particulier, du refoulement. Elle appartenait par conséquent aux pensées exposées dans le rêve de la façon la plus obscure et le mieux refoulées, donc à la tentation de ne rien refuser à M. K... ; Cette sensation ne pouvait alors guère signifier autre chose que le désir d’un baiser qui, chez un fumeur, sent nécessairement la fumée ; or un baiser avait été échangé deux ans auparavant entre eux, ce qui se serait certainement renouvelé plus d’une fois si la jeune fille avait cédé à la sollicitation de M. K... Les idées de tentation semblent ainsi avoir recouru à la scène précédente et réveillé le souvenir du baiser contre la séduction duquel Dora, la suçoteuse, s’était jadis défendue par le dégoût. Si je rassemble enfin tous les signes qui rendent un transfert sur moi probable, étant donné que je suis aussi fumeur, j’arrive à penser qu’un jour, pendant la séance, elle eut sans doute l’idée de souhaiter de ma part un baiser. C’était pour elle l’occasion de répéter ce rêve d’avertissement et de prendre la résolution de cesser la cure. Tout ceci s’accorde très bien, mais, à cause des particularités du « transfert », échappe à la démonstration.

Je pourrais hésiter maintenant : faut-il d’abord m’attaquer au résultat que fournit ce rêve pour l’histoire du cas morbide, ou bien plutôt en finir avec l’objection contre la théorie des rêves qui en découle ? Je choisis le premier chemin.

Il vaut la peine de discuter à fond l’importance de l’incontinence d’urine dans les antécédents des névrosés. Pour la clarté de l’exposé, je me borne à remarquer que l’incontinence de Dora n’était pas un cas ordinaire. Le trouble ne s’était pas seulement continué au-delà de l’époque considérée comme normale ; il avait tout d’abord disparu, selon la ferme déclaration de Dora, et n’avait réapparu que relativement tard, après la sixième année. Cette incontinence n’a, à ma connaissance, pas de cause plus vraisemblable que la masturbation, qui joue dans l’étiologie de l’incontinence, en général, un rôle encore trop sous-estimé. D’après mon expérience, ce rapport a été très bien connu des enfants eux-mêmes, et toutes les suites psychiques s’en déduisent comme s’ils ne l’avaient jamais oublié. Or, à l’époque où le rêve eut lieu, nous nous trouvions, dans notre investigation, sur une ligne tendant directement à un tel aveu de la masturbation infantile. Un moment auparavant, elle avait posé cette question, à savoir pourquoi justement elle était tombée malade, et avant que je ne répondisse, elle avait chargé son père de la responsabilité. Elle en fondait la démonstration non pas sur des idées inconscientes, mais sur une connaissance consciente. À mon étonnement, la jeune fille savait de quelle nature avait été la maladie de son père. Après le retour de son père de ma consultation elle avait surpris une conversation dans laquelle le nom de la maladie avait été prononcé. Quelques années auparavant, au temps du décollement de la rétine, un oculiste consulté avait dû en indiquer l’étiologie spécifique, car la jeune fille, curieuse et inquiète, entendit alors une tante dire à sa mère : « Mais il a donc déjà été malade avant le mariage ? », et elle entendit encore ajouter quelque chose d’incompréhensible, qu’elle interpréta, plus tard, comme étant de l’ordre des choses inconvenantes.

Le père était donc tombé malade à cause de la vie dévergondée qu’il avait menée, et elle pensait qu’il lui avait transmis par hérédité sa maladie. Je me gardai bien de lui dire que moi aussi, comme je l’ai mentionné, j’estimais que les descendants des syphilitiques étaient tout particulièrement prédisposés à des névro-psychoses graves. La suite de ces pensées, qui accusaient le père, passait à travers du matériel inconscient. Elle s’identifia pendant quelques jours à sa mère par de petits symptômes et de petites particularités, ce qui lui fournit l’occasion de se signaler par une conduite insupportable et me laissa alors deviner qu’elle pensait à un séjour à Franzensbad, lieu visité — je ne sais plus en quelle année — en compagnie de sa mère. La mère souffrait de douleurs au bas-ventre et avait des pertes — un catarrhe — ce qui rendit nécessaire une cure à Franzensbad. Dora était d’avis — probablement là aussi à juste titre — que cette maladie provenait de son père, qui aurait donc communiqué à la mère de Dora sa maladie vénérienne. Il était tout à fait compréhensible qu’elle confondît, comme en général la plupart des non-médecins, blennorragie et syphilis, hérédité et contamination par des rapports. Sa persévérance à s’identifier à sa mère m’imposa presque l’obligation de lui demander si elle aussi avait une maladie vénérienne, et voilà que j’appris qu’elle était atteinte d’un catarrhe (flueurs blanches), dont elle ne se rappelait pas le début.

Je compris alors que derrière les pensées qui accusaient tout haut son père, se cachaient comme d’habitude des accusations de soi-même, et j’allai au-devant en l’assurant que les flueurs blanches des jeunes filles indiquaient, à mes yeux, par excellence, la masturbation ; je considérais comme étant de second plan au regard de la masturbation55 toutes les causes de la leucorrhée qui sont habituellement citées. Je lui dis qu’à cette question : pourquoi c’est elle précisément qui était tombée malade, elle était en train de répondre par l’aveu de la masturbation, probablement infantile. Elle niait énergiquement pouvoir se rappeler rien de semblable. Mais, quelques jours plus tard, elle fit une chose que j’envisageai comme encore une manière de se rapprocher de cet aveu. Elle portait ce jour-là, ce qui ne fut jamais le cas ni avant ni après, un porte-monnaie d’une forme qui commençait à être à la mode, et elle joua avec pendant qu’elle parlait, couchée, l’ouvrant, y introduisant son doigt, le refermant, etc. Je l’observai pendant quelque temps, puis lui expliquai ce que c’était qu’un acte symptomatique56. J’appelle actes symptomatiques les actes que l’on exécute automatiquement, inconsciemment, sans y faire attention, comme en se jouant, auxquels on aimerait refuser toute signification et que l’on déclare indifférents et jeux de hasard, si l’on est questionné à leur sujet. Une observation plus attentive montre alors que de tels actes, dont le conscient ne sait rien ou ne veut rien savoir, expriment des pensées et des impulsions inconscientes et que, par conséquent, en tant qu’expression tolérée de l’inconscient, ils ont de la valeur et sont instructifs. Il y a deux sortes d’attitudes conscientes envers les actes symptomatiques. Si on peut leur trouver une raison inoffensive, on en prend connaissance ; si, par contre, un tel prétexte pour le conscient fait défaut, on ne se rend pas du tout compte d’habitude qu’on les exécute. Dans le cas de Dora, la motivation était facile à trouver : « Pourquoi ne devrais-je pas porter une sacoche qui est à la mode maintenant ? » Mais une pareille justification n’empêche pas la possibilité d’une origine inconsciente de l’acte en question. D’autre part, l’origine et le sens attribués à cet acte ne se laissent pas absolument prouver. Il faut se contenter de constater qu’un tel sens s’accorde extrêmement bien avec l’ensemble de la situation, avec l’ordre du jour de l’inconscient.

J’exposerai une autre fois une collection de pareils actes symptomatiques, tels qu’on peut les observer chez des normaux et des nerveux. Les interprétations sont parfois très faciles. La sacoche bifoliée57 de Dora n’est rien d’autre qu’une représentation du vagin ; en jouant avec cette sacoche, en l’ouvrant et en introduisant le doigt dedans, elle exprimait par une pantomime et d’une façon assez sans-gêne, mais évidente, ce qu’elle eût voulu faire, c’est-à-dire la masturbation. Il y a peu de temps, il m’est arrivé une chose semblable, très amusante. Une dame d'un certain âge sort, pendant la séance, pour se rafraîchir soi-disant en prenant un bonbon, une petite bonbonnière en os, s’efforce de l’ouvrir et me la tend, pour que je me convainque combien elle était difficile à ouvrir. J’exprime le soupçon que cette boîte doit avoir une signification particulière, car je la vois aujourd’hui pour la première fois, quoique sa propriétaire vienne chez moi depuis déjà plus d’une année. Là-dessus, cette dame me répond avec empressement : « Je porte toujours cette boîte sur moi, je l’emporte partout où je vais ». Elle se calme seulement lorsque j’ai remarqué en riant combien ses paroles s’appliquent aussi à une autre signification de la boîte. La boîte — box, πόσις — n’est, comme la sacoche, comme la boîte à bijoux, qu’une représentation de la coquille de Vénus, de l’organe génital féminin.

Il y a dans la vie beaucoup de ce symbolisme, à côté duquel nous passons sans y prêter attention. Lorsque je m’imposai la tâche de ramener au jour ce que les hommes cachent, non pas par la contrainte de l’hypnose, mais par ce qu’ils disent et laissent voir, je croyais cette tâche plus difficile qu’elle ne l’était en réalité. Celui qui a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre se convainc que les mortels ne peuvent cacher aucun secret. Celui dont les lèvres se taisent bavarde avec le bout des doigts ; il se trahit par tous les pores. C’est pourquoi la tâche de rendre conscientes les parties les plus cachées de l’âme est parfaitement réalisable.

L’acte symptomatique de Dora avec sa sacoche ne fut pas le plus proche précurseur du rêve. Elle préluda à la séance qui nous apporta le récit du rêve par un autre acte symptomatique. Lorsque j’entrai dans la chambre où elle attendait, elle cacha rapidement une lettre qu’elle lisait. Je demandai naturellement de qui était l lettre, mais elle refusa tout d’abord de l'indiquer. Puis elle me sortit quelque chose d’entièrement indifférent et sans aucun rapport avec notre cure. C’était une lettre de sa grand-mère, dans laquelle celle-ci l’invitait à lui écrire plus souvent. Je pense qu’elle ne voulait que faire semblant d’avoir un « secret » et faire allusion à ce qu’elle se laissât maintenant ravir son secret par le médecin. Je m’explique maintenant son aversion secrète contre tout nouveau médecin : par sa peur que celui-ci ne pénètre la cause de sa maladie pendant l’examen (par la leucorrhée ou la connaissance de l’incontinence), qu’il ne devine chez elle la masturbation. Elle parlait ensuite toujours avec beaucoup de mésestime des médecins, qu’elle avait auparavant évidemment surestimés.

Accusations contre le père de l’avoir rendue malade, derrière laquelle se cachait une auto-accusation,— flueurs blanches, — jeu avec la sacoche, — incontinence après la sixième année, — secret qu’elle ne veut pas se laisser ravir par les médecins : je considère, sur de tels indices, la preuve de la masturbation infantile comme faite, sans qu’il y ait de lacune. Dans le cas de Dora, j’avais commencé de pressentir la masturbation lorsqu’elle m’avait parlé des gastralgies de sa cousine et s’était identifiée ensuite avec elle en se plaignant plusieurs jours des mêmes sensations douloureuses. On sait combien souvent les gastralgies se rencontrent justement chez les masturbateurs. D’après une communication privée de W. Fliess, ce sont précisément ces gastralgies qui peuvent être suspendues par des applications de cocaïne au « point gastrique » du nez, trouvé par lui, et guéries par la cautérisation de ce point. Dora me confirma consciemment deux choses : qu’elle avait elle-même souffert assez souvent de gastralgies et qu’elle avait des raisons de supposer que sa cousine se masturbait. Il arrive fréquemment aux malades de comprendre chez les autres des rapports dont la compréhension chez eux-mêmes est rendue impossible par des résistances affectives. Aussi ne niait-elle plus, bien qu’elle ne put se rappeler rien. Je considère aussi l’époque de l’incontinence, jusque « peu avant l’apparition de l’asthme nerveux », comme valable au point de vue clinique. Les symptômes hystériques n’apparaissent presque jamais pendant que les enfants se masturbent, mais seulement dans la continence58 ; ils suppléent ainsi à la satisfaction masturbatoire dont le désir reste intact dans l’inconscient aussi longtemps qu’une autre satisfaction, plus normale, ne se produit pas, là où elle est encore restée possible. Cette dernière condition est la condition décisive pour une guérison possible de l'hystérie par le mariage et les rapports sexuels normaux. Si la satisfaction normale se trouve dans la vie conjugale une fois de plus supprimée soit par le coït interrompu, soit par un éloignement psychique, etc..., la libido retourne à nouveau dans son ancien lit et se manifeste à nouveau par des symptômes hystériques.

J’aurais bien aimé ajouter encore ici une information exacte, à savoir quand et sous quelle influence particulière la masturbation de Dora avait été réprimée, mais le fait que cette analyse fut si incomplète m’oblige à ne présenter qu’un matériel plein de lacunes. Nous avons appris que l'incontinence dura presque jusqu’au moment où se déclara la première dyspnée. Or, tout ce qu’elle savait indiquer sur cette première crise, c’était que son père à ce moment, pour la première fois depuis son rétablissement, était parti en voyage. Dans ce petit-bout de souvenir conservé, il devait y avoir une allusion à l'étiologie de la dyspnée. Grâce à des actes symptomatiques et autres indices, j’eus de fortes raisons de supposer que l’enfant, dont la chambre se trouvait à côté de celle des parents, avait surpris une visite nocturne de son père chez sa mère et qu’elle avait entendu, pendant le coït, 1a respiration haletante de l’homme, sans cela déjà court d’haleine. Les enfants pressentent dans ces cas le caractère sexuel de ces bruits inquiétants. Les mouvements qui expriment l’excitation sexuelle préexistent donc, en tant que mécanismes innés, en eux. J’ai exposé, il y a bien des années déjà, que la dyspnée et les palpitations de cœur de l’hystérie et de la névrose d’angoisse n’étaient que des fragments isolés de l’acte du coït, et j’ai pu, dans beaucoup de cas, comme dans celui de Dora, ramener le symptôme de la dyspnée, de l’asthme nerveux, à la même cause déterminante, à savoir au fait d’avoir surpris les rapports sexuels des adultes. Il se peut très bien que, sous l’influence de la co-excitation provoquée alors chez Dora, ait eu lieu le revirement de la sexualité de la petite enfant, qui remplaça la tendance à la masturbation par une tendance à l’angoisse. Un peu plus tard, comme son père était absent et que l’enfant amoureuse songeait à lui avec nostalgie, la sensation se renouvela en elle sous la forme d’une crise d’asthme. La cause occasionnelle de cet état morbide, conservé dans le souvenir laisse deviner quelles pensées anxieuses accompagnèrent la crise d’asthme. Elle eut cette crise pour la première fois après s’être surmenée en gravissant une montagne et ressenti sans doute un peu de difficulté respiratoire réelle. A cela s’adjoignit l’idée que les ascensions en montagne étaient défendues à son père, qu’il ne devait pas se surmener, ayant l’haleine courte : ensuite elle se souvint combien il s’était fatigué cette nuit-là, chez sa maman, elle se demanda si cela ne lui avait pas fait de mal, puis lui vint le souci de s’être peut-être aussi surmenée pendant la masturbation, qui aboutit aussi à l’orgasme sexuel avec un peu de dyspnée ; ensuite se produisit le retour accentué de cette dyspnée comme symptôme. Je pus tirer de l’analyse une partie de ce matériel ; j’ai dû suppléer à l’autre par mes propres moyens. Nous avons vu, à propos de la constatation de la masturbation, que le matériel relatif à un thème n’est rassemblé que par bribes, à des moments différents et dans divers contextes59.

Une série de questions des plus importantes se pose maintenant sur l'étiologie de l’hystérie, à savoir s’il est permis de considérer le cas de Dora comme étant un cas type pour l'étiologie, s’il représente le seul type de détermination possible, etc... Mais je fais certainement bien d’attendre pour y répondre la communication d’un plus grand nombre de cas analysés de même. Je devrais d’ailleurs d’abord commencer par sérier les questions. Au lieu de me prononcer par oui ou par non, quand il s’agit de savoir si l’étiologie de ce cas de maladie doit être recherchée dans la masturbation infantile, j’aurais tout d’abord à discuter la conception de l'étiologie dans les psychonévroses. Le point de vue auquel je devrais me placer pour répondre se révélerait comme très différent de celui par rapport auquel la question est posée. Toujours est-il que si nous arrivons, pour ce cas, à la conviction que la masturbation infantile existe ; elle ne peut être ni accidentelle ni indifférente pour la formation du tableau morbide60. La compréhension des symptômes chez Dora nous sera plus aisée si nous faisons attention à la signification des flueurs blanches avouées par elle. Elle apprit à désigner son affection du nom de « catarrhe » lorsqu’une maladie semblable chez sa mère rendit nécessaire un séjour à Franzensbad. C’était là une fois de plus un « aiguillage » qui donna accès, par le symptôme de la toux, aux manifestations de toute une série d’idées sur la culpabilité de son père par rapport à la maladie. Cette toux, dont l’origine avait certainement été un insignifiant catarrhe réel, était de plus une imitation de son père, atteint d’une affection pulmonaire, et pouvait exprimer sa compassion et son inquiétude à son sujet. En dehors de cela, la toux proclamait en quelque sorte au monde entier ce qui peut-être, ne lui avait alors pas encore été conscient : « Je suis la fille de Papa. J’ai un catarrhe comme lui. Il m’a rendue malade, comme il a rendu malade maman. C’est de lui que j’ai les mauvaises passions qui sont punies par la maladie61. »

Nous pouvons essayer de rapprocher maintenant toutes les déterminations que nous avons trouvées aux accès de toux et à l’enrouement. Au plus profond de la stratification, il faut admettre une réelle irritation organique provoquant la toux, semblable à ce grain de sable autour duquel les ostracées62 forment la perle. Cette irritation est susceptible de fixation, car elle concerne une région du corps ayant gardé, chez la jeune fille, à un degré très élevé, le rôle de zone érogène. Cette irritation est donc apte à donner expression à la libido réveillée. Elle est fixée au moyen de ce qui est sans doute le premier revêtement psychique : l’imitation du père par compassion pour lui et ensuite les auto-reproches à cause du « catarrhe ». Le même groupe de symptômes se révèle plus tard comme susceptible de représenter les relations avec M. K..., de permettre de regretter son absence et d’exprimer le désir d’être pour lui une meilleure femme que la sienne propre. Après qu’une partie de la libido de Dora s’est de nouveau tournée vers son père, le symptôme acquiert peut-être sa signification dernière et, sert à exprimer, par l’identification avec Mme K..., les rapports sexuels avec son père. Je pourrais garantir que cette série n’est guère complète. L’analyse incomplète n’est, malheureusement, pas susceptible de fixer les dates de ces changements de signification, de mettre à jour la succession et la coexistence des différentes significations. On est en droit, par contre, de l’exiger d’une analyse complète.

Je ne dois toutefois pas négliger d’autres relations de la leucorrhée avec les symptômes hystériques de Dora. À l’époque où on était encore loin d’un éclaircissement psychologique de l’hystérie, j’ai entendu des confrères plus âgés ayant beaucoup d’expérience, dire que, chez les malades hystériques atteintes de flueurs blanches, la recrudescence de la leucorrhée était régulièrement suivie d’une aggravation des. symptômes hystériques, particulièrement de celle de l’anorexie et des vomissements. Personne ne comprenait bien ces rapports, mais on inclinait, je crois, vers la conception des gynécologues qui, on le sait, admettent une influence très grande, directe et organique des troubles génitaux sur les fonctions nerveuses ; bien que, la plupart du temps, la preuve thérapeutique fasse défaut. Dans l’état actuel de nos connaissances, on ne peut pas exclure une pareille influence directe et organique, mais plus facilement démontrable est la forme psychique que revêt cette influence. Être fière de ses organes génitaux est une partie particulièrement importante de l’amour-propre de la femme ; les affections de ces organes, qu’on tient pour susceptibles d’évoquer de la répugnance ou du dégoût, sont blessantes et humiliantes pour l’amour-propre féminin à un degré incroyable, rendent les femmes irritables, sensibles et méfiantes. Les sécrétions anormales de la muqueuse vaginale sont considérées comme capables de provoquer du dégoût.

Rappelons-nous que Dora éprouva, après le baiser de M. K..., une vive sensation de dégoût et aussi que nous avons eu des raisons de compléter le récit de cette scène, en supposant qu’elle avait ressenti, pendant l’étreinte, la pression du membre érigé contre son corps. Nous apprenons en outre que cette même gouvernante, que Dora repoussa pour son infidélité, lui avait raconté avoir fait l’expérience que tous les hommes étaient des libertins auxquels on ne pouvait se fier. Pour Dora, cela devait signifier que tous les hommes étaient comme son père. Or, elle considérait son père comme atteint d’une maladie vénérienne, vu qu’il avait contaminé sa mère et elle-même. Elle pouvait donc se figurer que tous les hommes avaient une maladie vénérienne, et l’image qu’elle se faisait de celle-ci était naturellement formée d’après sa seule expérience personnelle. Maladie vénérienne signifiait, par conséquent, pour elle, être atteint d’un flux dégoûtant ; ne serait-ce pas là une détermination de plus du dégoût éprouvé au moment de l’étreinte ? Ce dégoût, transposé sur l’étreinte même de l’homme, serait donc un dégoût projeté selon le mécanisme primitif, et qui se rapporterait en fin de compte à sa propre leucorrhée.

Je suppose qu’il s’agit ici de pensées inconscientes, tendues sur des rapports organiques pré-figurés, comparables à des guirlandes de fleurs tendues sur un fil de fer, de sorte qu’on peut trouver, dans un autre cas, d’autres pensées entre les mêmes points de départ et d’arrivée. Mais la connaissance de l’enchaînement des pensées ayant agi dans chaque point déterminé est d’une valeur inestimable pour la solution des symptômes. Que nous soyons obligés d’avoir recours, dans le cas de Dora, à des suppositions et à des ajouts n’est dû qu’à l’interruption prématurée de cette analyse. Ce que j’ai employé pour combler les lacunes s’appuie sans exception sur d’autres cas analysés à fond.

Le rêve, dont l’analyse nous a fourni les éclaircissements précédents, correspond comme nous l’avons vu à une résolution prise par Dora, qui l’accompagne jusque dans son sommeil. C’est pourquoi il se répète toutes les nuits, jusqu’à ce que cette résolution soit réalisée, et il réapparaît des années plus tard, au moment où elle se trouve dans le cas de prendre une résolution analogue. Cette résolution est exprimable consciemment à peu près de la façon suivante : « je vais fuir cette maison dans laquelle, comme je l’ai vu, ma virginité est menacée ; je vais partir avec Papa, et, le matin, je prendrai des précautions pour ne pas être surprise pendant ma toilette ». Ces pensées trouvent dans le rêve une expression claire ; elles font partie d’un courant qui est devenu conscient et qui domine à l’état de veille. Derrière elles, on peut deviner d’autres pensées correspondant au courant contraire, et qui, pour cette raison, ont subi une répression. Ces pensées culminent dans la tentation de se donner à M. K..., en reconnaissance de l’amour et de la tendresse qu’il lui a témoignés ces dernières années, elles évoquent peut-être le souvenir du seul baiser qu’elle ait jusqu’à présent reçu de lui. Mais, d’après la théorie que j’ai exposée dans mon livre sur la science des rêves, de pareils éléments ne suffisent pas pour former un rêve. Le rêve est la représentation, non pas d’une résolution mise à exécution, mais d’un désir réalisé, et avant tout d’un désir de l’enfance. Nous avons le devoir d’examiner si cette règle est enfreinte par notre rêve.

Ce rêve contient, en effet, du matériel infantile qui, à première vue, n’a aucun rapport compréhensible à la résolution de fuir la maison de M. K... et la tentation qui émane de lui. Pourquoi, en effet, le souvenir de l’incontinence et des soins que son père prit pour l’habituer à la propreté ? On peut répondre : parce que c’est seulement grâce à ces pensées qu’il est possible à Dora de réprimer la violente tentation et de faire triompher la résolution de s’en défendre. L’enfant prend la résolution de fuir avec son père ; en réalité, elle fuit vers son père, par peur de l’homme qui la séduit ; elle réveille un attachement infantile pour son père, attachement qui doit la protéger contre une récente affection pour un étranger. Son père lui-même est coupable du danger actuel, lui qui l’a abandonnée à un étranger dans l’intérêt de ses propres amours. Que tout était donc plus beau lorsque ce même père n’aimait personne plus qu’elle, Dora, et s’efforçait de la protéger contre les dangers qui la menaçaient alors ! Le désir infantile, inconscient maintenant, de voir son père à la place de l’étranger est la puissance formatrice du rêve. S’il a existé une situation qui, pareille à l’une des situations actuelles, n’en différât que par le personnage en jeu, elle devient la situation principale dans le contenu du rêve. Une pareille situation existe : exactement comme le jour précédant le rêve de M. K...,son père se tenait, jadis devant le lit de Dora et la réveillait sans doute par un baiser ainsi que peut-être M. K... l’avait projeté. La résolution de fuir la maison n’est pas en elle-même susceptible de former un rêve, elle ne le devient que par le fait qu’une autre s’y adjoint, résolution fondée sur des désirs infantiles. Le désir de substituer son père à M. K... est la force motrice du rêve. Je rappelle l’interprétation qui m’a été imposée par les pensées, prévalentes au sujet des relations de son père avec Mme K..., interprétation d’après laquelle l'attachement infantile de Dora pour son père aurait été réveillé pour maintenir l’amour refoulé pour M. K... en état de refoulement ; c’est ce revirement dans la vie psychique de la patiente que reflète le rêve.

Au sujet des rapports existant entre les pensées de l’état de veille qui se continuent jusque dans le sommeil — les restes diurnes — et le désir inconscient formateur du rêve, j’ai exposé quelques remarques dans là « Science des rêves ». (Trad. franc, p. 552 et suiv) ; j’aimerai les citer telles quelles, car je n’ai rien à y ajouter et l’analyse du rêve de Dora prouve à nouveau qu’il n’en est pas autrement :

« J’accorde volontiers qu’il existe toute une classe de rêves provoqués principalement ou même exclusivement par des restes de la journée ; et je pense que même mon désir de devenir-professeur extraordinaire63 aurait pu, cette nuit-là, me laisser dormir en repos, si le souci au sujet de la santé de mon ami n’était pas resté éveillé. Mais ce souci n’aurait provoqué aucun rêve ; la force nécessaire à l’apparition d’un rêve supposait un désir ; il appartenait au souci de se procurer un désir qui pût remplir ce rôle. S’il nous est permis de recourir à une comparaison : il est très possible qu’une pensée diurne joue le rôle d'entrepreneur du rêve ; mais l’entrepreneur, qui, comme on dit a l’idée et l’envie de réaliser celle-ci ne peut rien faire sans capital ; il lui faut recourir à un capitaliste qui subvienne aux frais ; et ce capitaliste qui engage la mise de fonds psychologique nécessaire pour le lancement du rêvé est toujours, quelle que soit la pensée diurne, un désir venant de l'inconscient. »

Celui qui a appris à connaître la finesse de structure de créations telles que le rêve ne sera pas surpris de découvrir que le désir de Dora de voir son père à la place de l’homme tentateur n’évoque pas le souvenir de n’importe quel matériel psychique provenant de l’enfance, mais précisément du matériel qui est aussi dans le rapport le plus intime avec la répression de cette tentation. Car, si Dora se sent incapable de céder à l’amour pour cet homme, si elle refoule cet amour au lieu de s’y abandonner, c’est que cette décision ne dépend d’aucun facteur plus étroitement que de sa satisfaction sexuelle précoce et de ses suites, l’incontinence, la leucorrhée et le dégoût. De pareils antécédents peuvent, selon la sommation des facteurs constitutionnels, servir de base à deux attitudes envers les exigences que comporte l’amour de l’adulte : soit a un abandon sans défense à la sexualité, touchant à la perversion, soit à une réaction de refus de la sexualité, accompagnée de névrose. La constitution et le niveau élevé intellectuel et moral de son éducation avaient décidé, pour notre patiente, de la seconde issue.

Je veux encore tout spécialement faire remarquer que nous avons eu, par l’analyse de ce rêve, l’accès à des détails des événements pathogènes qui, sans cela, n’auraient été accessibles ni au souvenir, ni à la reproduction. Le souvenir de l’incontinence d’urine dans l’enfance était, comme nous l'avons vu, déjà refoulé. Dora n’avait jamais mentionné non plus les détails de la poursuite de M. K... ; ils ne lui étaient pas venus à l’esprit.

Je ferai encore quelques remarques relatives à la synthèse de ce rêve. L’élaboration onirique commence dans l’après-midi du deuxième jour qui suivit la scène dans la forêt, après que Dora eut remarqué qu’elle ne pouvait plus s’enfermer à clef dans sa chambre. Elle se dit alors : un danger grave me menace ici ; et elle prend la résolution de ne pas rester seule dans cette maison, mais de partir avec son père. Cette résolution devient susceptible de former un rêve parce qu’elle peut se poursuivre jusque dans l’inconscient. À cette résolution correspond dans l’inconscient le fait qu’elle appelle au secours l’amour infantile pour son père, afin qu’il la protège contre la tentation actuelle.

Le revirement qui se produit alors en elle se fixe et l'amène au point de vue représenté par les pensées prévalentes. (La jalousie contre Mme K... à cause de son père, comme si elle était amoureuse de lui). En elle luttent la tentation de s’abandonner à l’homme qui la sollicite, d’une part, et la résistance complexe contre lui, de l’autre. Cette résistance est composée de motifs de convenance et de raison, de tendances hostiles provenant des éclaircissements donnés par sa gouvernante (jalousie, amour-propre blessé, voir plus loin) et d’un élément névrotique, à savoir la répugnance sexuelle préexistante en elle et fondée sur son histoire infantile. L’amour pour son père qu’elle appelle au secours afin qu’il la protège contre la tentation, émane précisément de cette histoire infantile.

Le rêve transforme la résolution, ancrée dans l’inconscient, de fuir vers son père en une situation qui représente comme réalisé le désir d’être sauvée d’un danger par son père. Là, il a fallu qu’elle écartât une pensée qui serait un obstacle, à savoir que c’est son père qui l’a exposée à ce danger. Nous allons voir la tendance hostile contre son père (désir de vengeance) refoulée pour cette raison, être un des moteurs du second rêve. D’après les conditions de la formation des rêves, la situation imaginée est choisie de façon à reproduire une situation infantile. C’est un triomphe tout spécial du rêve que de réussir à transformer une situation récente, voire même celle qui avait provoqué le rêve, en une situation infantile. Cela réussit ici grâce à un hasard favorable. De même que M. K... se tenait devant elle et la réveillait, de même avait souvent fait son père lorsqu’elle était enfant. Toute la volte-face effectuée par Dora se laisse admirablement symboliser par le remplacement, dans cette situation, de M. K... par son père.

Or, son père la réveillait autrefois afin qu’elle ne mouillât pas son lit.

Cette idée du « mouillé » détermine la suite du contenu du rêve dans lequel toutefois il n’est représenté que par une vague allusion et par son contraire.

Le contraire de « mouillé », « eau », peut aisément être « feu », « brûler ». Un hasard, à savoir que son père ait exprimé, à l’arrivée à cet endroit, la crainte d’un incendie, contribue à décider que le danger dont son père la protège soit précisément un danger d’incendie. C’est sur ce hasard et sur le contraire de « mouillé » que se base la situation choisie dans le rêve : il y a le feu, son père est devant son lit pour la réveiller. Les paroles fortuites de son père n’auraient certainement pas acquis cette importance dans l’image onirique si elles ne s’accordaient pas si parfaitement avec la tendance alors victorieuse en Dora, tendance qui voulait à tout prix voir dans son père le protecteur et le sauveur. C’est comme si elle avait pensé : il a pressenti le danger aussitôt l’arrivée, il a eu raison ! (En réalité, c’est bien lui qui avait exposé la jeune fille au danger).

À cause de relations faciles à reconstituer, échoit dans les idées.du rêve, à l’idée du « mouillé », le rôle d’un point d'interjection pour plusieurs cercles de représentations. « Mouillé » fait partie non seulement de l’incontinence d’urine, mais aussi du cercle d’idées sexuelles de tentation qui se cachent, réprimées, derrière cette partie du contenu du rêve. Dora sait qu’on se mouille aussi pendant les relations sexuelles, que l’homme donne à la femme pendant l’accouplement quelque chose de liquide en forme de gouttes.. Elle sait que c’est là précisément le danger, que sa tâche est de préserver ses organes génitaux de cette humectation.

Par « mouillé » et « gouttes » s’ouvre à nous simultanément l’autre cercle d’associations, celui du catarrhe dégoûtant qui, à l’âge adulte, a le même effet humiliant que l’incontinence d’urine dans l’enfance. « Mouillé » équivaut ici à « souillé ».. Les organes génitaux qui doivent être propres, sont, en effet, déjà souillés par la leucorrhée, d’ailleurs chez sa maman autant que chez elle-même. Dora semble comprendre que la manie de propreté de sa mère est une réaction contre cette souillure.

Les deux cercles se superposent ici : Maman a reçu de Papa et le « mouillé » sexuel et la leucorrhée salissante. Sa jalousie a l’égard de sa mère est inséparable du cercle d’idées de l’amour infantile pour son père qui doit la protéger. Cependant, ce matériel n’est pas encore susceptible d’être représenté. Toutefois, qu’un souvenir se laisse découvrir qui soit en rapport équivalent avec les deux cercles de l’idée « mouillée », mais qui sache éviter d’être choquant, ce souvenir pourra assumer la représentation dans le contenu du rêve.

Un tel souvenir se retrouve dans l’épisode des « gouttes » bijou que la mère de Dora avait désiré. En apparence, l’association de cette réminiscence avec les deux cercles du « mouillé » sexuel et de la souillure est extérieure, superficielle, due à l’intermédiaire de mots, car la « goutte » est employée comme un « aiguillage » comme un mot à double sens, et « bijou » signifie, peut-on dire, « propre »64, le contraire de « souillé », bien que sur un mode un peu forcé. En réalité on trouve des associations de fond, très fermes. Le souvenir provient du matériel de la jalousie contre la mère, jalousie enracinée dans l’enfance, mais se poursuivant loin. Par ces deux associations verbales peut être transférée toute la signification, attachée aux idées des rapports sexuels entre parents, à la leucorrhée de la mère et à sa pénible manie de nettoyage, sur la seule réminiscence de la « goutte bijou ».

Mais il fallait, pour donner naissance au contenu du rêve, encore un autre déplacement. Ce n’est pas la « goutte », primitivement plus rapprochée du « mouillé », mais c’est le « bijou », plus éloigné, qui trouve accès au rêve. Si cet élément avait été introduit dans la partie du rêve précédemment fixée, cette partie aurait pu être conçue de la façon suivante : Maman veut encore sauver ses bijoux. Dans la nouvelle modification « boîte à bijoux », se fait jour, subsidiairement, l’influence d'éléments provenant du cercle d’idées sous-jacentes de la tentation par M. K... Celui-ci ne lui a pas donné de bijoux, mais une boîte où en mettre, représentant toutes les marques de prédilection, toutes les tendresses pour lesquelles elle devrait maintenant être reconnaissante. Le composé ainsi formé, la « boîte à bijoux » n’est-ce pas une image usitée des organes génitaux immaculés, intacts, de la femme ? Et d’autre part, un mot innocent, un mot par conséquent parfaitement apte à cacher tout autant qu’à indiquer, derrière le rêve, les pensées sexuelles ?

C’est ainsi que l’on trouve, dans le contenu du rêve, deux fois le mot « boîte à bijoux » de maman, et cet élément remplace l’expression de la jalousie infantile, la perle en forme de goutte, donc l'humectation à sens sexuel, la souillure par la leucorrhée et, d’autre part, l’actuelle tentation de rendre amour pour amour, dépeignant d’avance la situation sexuelle en perspective, désirée et redoutée. L’élément « boîte à bijoux » est, comme nul autre, la résultante de déplacements et de condensations, un compromis de tendances contraires. Sa double présence dans le contenu du rêve indique son origine multiple, de source infantile et de source actuelle.

Le rêve est une réaction à un événement récent et troublant, qui doit nécessairement évoquer le souvenir du seul événement analogue dans le passé. C’est la scène du baiser dans le magasin, baiser qui provoqua le dégoût. Or, cette scène est associativement accessible encore par ailleurs : par le cercle d’idées du « catarrhe » et par celui de la tentation actuelle. Par conséquent elle fournit au contenu du rêve son propre contingent qui doit s’adapter à la situation existante. Il y a le feu... le baiser devait sentir la fumée ; elle sent donc la fumée en rêve, sensation qui se poursuit même après le réveil.

Dans l’analyse de ce rêve, j’ai, malheureusement par mégarde, laissé une lacune. Elle attribue, dans ce rêve, à son père les paroles : « Je ne veux pas que mes deux enfants périssent, etc... » (à cet endroit il faut ajouter d’après les idées du rêve : des suites de la masturbation). Un tel discours dans le rêve se compose régulièrement de paroles réellement entendues ou prononcées. J’aurais dû m’informer de l'origine réelle de ces paroles. Le résultat de cette enquête aurait révélé une complication plus grande de la structure du rêve, mais l’aurait aussi fait voir de façon plus transparente.

Doit-on admettre que le rêve eut alors, à L..., exactement le même contenu que lors de sa réapparition, pendant la cure ? Cela ne semble pas nécessaire. L’expérience montre qu’on prétend souvent avoir le même rêve, tandis que les manifestations particulières des rêves à répétition se distinguent en réalité les unes des autres par de nombreux détails et autres modifications considérables. Ainsi, une de mes patientes raconte avoir fait, une fois de plus, son rêve préféré se répétant toujours de la même façon : elle nage dans la mer bleue, fendant avec plaisir les vagues, etc... De l’exploration plus fouillée de ce rêve il résulte que, sur le même fond, est rapporté une fois un, une autre fois un autre détail ; il lui arriva même de nager dans la mer gelée, entre des icebergs. D’autres rêves qu’elle-même n’essaye plus de reconnaître comme étant le même, se montrent intimement liés à ce rêve à répétition. Elle voit par exemple, d’après une photographie, le plateau et le pays bas d’Héligoland en dimensions réelles, et sur la mer un bateau à bord duquel se trouvent deux de ses amis d’enfance, etc...

Il est certain que le rêve de Dora rêvé pendant la cure — peut être sans changer son contenu manifeste — avait acquis une signification actuelle nouvelle. Il comprenait, parmi les idées latentes du rêve, une allusion à mon traitement et répondait à un renouvellement de la résolution de naguère : se soustraire à un danger. Si une erreur de sa souvenance était en jeu lorsqu’elle prétendait avoir senti la fumée déjà à L... en se réveillant, il faut reconnaître qu’elle avait très habilement intercalé mes paroles : « Il n’y a pas de fumée sans feu » dans le rêve déjà formé, à un endroit où ces paroles semblent être employées à surdéterminer le dernier élément. À un hasard incontestable était dû le dernier incident actuel, le fait que sa mère ait fermé la salle à manger, ce qui enfermait son frère dans sa chambre, fait qui établissait un lien avec la poursuite de M. K..., à L..., là où la résolution de Dora avait été mûrie en voyant qu’elle ne pouvait pas fermer à clef sa chambre. Peut-être son frère n ’apparaissait-il pas encore dans les rêves à L..., de sorte que les paroles : « mes deux enfants » n’auraient été introduites dans le rêve qu’après le dernier incident dont nous venons de parler.


40 « II n’y avait jamais eu chez nous d'incendie réel », répondit-elle, plus tard à ma question. S. F.

41 On peut déduire du contenu du rêve qu’elle l'avait rêvé pour la première fois à L... S. F.

42 Je fais attention à ces mots car ils me surprennent. Ils me semblent être équivoques. N’emploie-t-on pas les mêmes paroles pour désigner certains besoins corporels ? Des mots équivoques sont, dans la voie des associations, comme des aiguilles. On met l'aiguille autrement qu’elle ne semble être placée dans le contenu du rêve, on arrive au rail sur lequel se meuvent les idées recherchées et encore cachées derrière le rêve. S. F.

43 Comparez ce qui a été dit la précédemment au sujet du doute. S. F.

44 Il doit en effet surgir encore du nouveau matériel de souvenir avant qu’elle puisse répondre a ma question. S. F.

45 Je suppose, sans le dire encore à Dora, que cet élément a été saisi par elle à cause de sa signification symbolique ; « chambres », dans le rêve, remplaçant souvent « femmes ». (Zimmer - Frauenzimmer), et il ne peut naturellement pas être indifférent qu’une femme soit « ouverte » ou « fermée ». Aussi est-il bien connu quelle « clef » ouvre, dans ce cas. S. F.

46 La Science des Rêves.

47 Façon habituelle qu’elle avait alors d’accepter une pensée refoulée. S. F.

48 Cette remarque, qui témoigne d’une incompréhension complète des règles de l’interprétation des rêves, qui lui étaient en d’autres temps bien connues, ainsi que la manière hésitante et le faible rendement des associations relatives à la boîte à bijoux me prouvaient qu’il s’agissait ici d’un matériel ayant été refoulé avec beaucoup de force. S. F.

49 Voir plus loin ce qui se rapporte à cette sacoche. S. F.

50 Une manière très fréquente d’écarter une connaissance surgissant de l’inconscient. S. F.

51 Nous allons pouvoir donner plus loin une interprétation (exigée par l’ensemble) à la perle en forme de goutte. S. F.

52 J'ajoute encore ceci : Il me faut d’ailleurs conclure, du fait de la réapparition du rêve ces derniers jours, que vous considérez la même situation comme étant revenue, et que vous avez décidé de ne plus venir au traitement auquel ne vous fait venir que votre père. La suite montra comme j'avais bien deviné. Mon interprétation effleure ici le thème, extrêmement important du point de vue pratique et du point de vue théorique, du « transfert », thème que je n’aurai que peu d’occasions d’approfondir au cours de cet essai. S. F.

53 Ce médecin était le seul en lequel elle montrât de la confiance, car elle s'était aperçue, à la faveur de cette expérience, qu'il n'avait pas deviné son secret. En présence de tout autre médecin qu’elle n’avait pu encore juger, elle éprouvait une angoisse dont on découvre maintenant le motif, à savoir qu’il eût pu deviner son secret. S. F.

54 Le noyau du rêve, traduit, pourrait s’exprimer ainsi : « La tentation est si grande. Cher papa, protège-moi à nouveau comme du temps de l’enfance, pour que mon lit ne soit pas mouillé. » S. F.

55 Note de 1923. — Une opinion extrême que je ne défendrais plus aujourd’hui. S. F.

56 Comparez Zur Psychopathologie des Alltagslebens « La Psychopathologie de la Vie Quotidienne » Tr. Jankélévitch, Paris, Payot 1922.

57 = Qui porte deux feuilles, terme de botanique (N. d. E.)

58 La même règle est en principe applicable aussi aux adultes, cependant il suffit chez eux d’une continence relative, d'une restriction de la masturbation, de sorte que, si la libido est intense, l’hystérie et la masturbation peuvent coexister. S. F.

59 La preuve de la masturbation infantile se fait aussi dans d’autres cas d’une manière tout à fait analogue. Le matériel en est pour la plupart de nature semblable : indications de flueurs blanches, incontinence, cérémonial relatif aux mains (compulsion à se laver), etc... On peut deviner avec certitude dans chaque cas, d’après la symptomatologie, si ces habitudes ont été découvertes ou non par les personnes s’occupant de l’enfant, s’il y eut un long combat de l’enfant contre cette habitude ou bien un revirement subit comme conclusion à cette période d’activité sexuelle. Chez Dora, la masturbation n’avait pas été découverte et avait pris fin d’un seul coup (le secret, peur des médecins — remplacement par la dyspnée). Les malades nient régulièrement la force probante de ces indices et cela même lorsque le souvenir du catarrhe ou les remontrances de la mère (« cela rend bête ; c’est du poison ») sont demeurés dans la mémoire consciente. Mais, quelque temps après, revient aussi avec certitude et dans tous les cas, le souvenir si longtemps refoulé de cette partie de la vie sexuelle infantile. Chez une malade affectée de représentations obsessionnelles, qui étaient des rejetons directs de la masturbation infantile, les phénomènes présentés se révélèrent comme étant des fragments inchangés, conservés depuis lors, du combat pour le sevrage entrepris par sa bonne. C’étaient les obsessions à se défendre, à se punir, si elle avait fait telle ou telle chose à ne pas s’en permettre telle autre, le besoin de n'être pas dérangée, le besoin d'intercaler des interruptions entre une manipulation et la suivante, des lavages de mains etc. La remontrance : « Fi, c'est du poison ! », était la seule chose restée toujours dans la mémoire. Cf. mes « Trois essais sur la théorie de la sexualité ». S. F.

60 Le frère doit être dans un rapport quelconque avec l'accoutumance à la masturbation, car, dans ce contexte, elle raconta en y appuyant d’une manière qui trahit un « souvenir écran », que son frère lui avait régulièrement transmis les infections que lui-même avait légères, elle, par contre, graves. Dans le rêve, c’est le frère aussi qui est préservé de la « ruine » ; lui aussi était atteint d’incontinence, mais cette incontinence cessa encore avant celle de sa sœur. Dans un certain sens c’était un « souvenir écran quand elle disait avoir pu, jusqu’à la première maladie, marcher du même pas que son frère, et que ce n’est qu’à partir de là qu’elle resta, dans ses études, en retard par rapport à lui. Comme si elle avait été jusqu’alors un garçon et n’était devenue jeune fille qu’à ce moment. Elle était en effet une sauvage ; par contre à partir de « l’asthme » elle devint tranquille et sage. Cette maladie fut chez elle comme une borne entre deux phases de sa vie sexuelle, dont la première avait un caractère viril, la suivante, féminin. S. F.

61 Ce mot jouait le même rôle chez la jeune fille de quatorze ans dont j’ai rapporté, en quelques lignes l’histoire morbide. J’avais installé cette enfant dans une pension, avec une dame intelligente qui tenait la place de garde-malade. Cette dame me communiqua que la petite malade ne supportait pas sa présence lorsqu’on la mettait au lit et que, couchée, elle toussait bizarrement, chose qui ne se produisait pas pendant la journée. Lorsqu’on questionna la petite sur ce symptôme, il ne lui vint à l’esprit qu'une chose, à savoir que sa grand-mère toussait ainsi et qu'on la disait être atteinte d’un catarrhe. Il était donc évident qu'elle aussi avait un catarrhe et ne voulait pas être surprise pendant sa toilette du soir. Le catarrhe qui, à l'aide de ce mot, avait été déplacé de bas en haut, était même d’une intensité peu commune. S. F.

62 C'est une huître (N. d. E.)

63 Ceci se rapporte à l’analyse, d’un rêve pris là pour modèle.

64 Schmuck (bijoux) signifie parfois en allemand : propre. {Note des traducteurs.)