Préface de James Strachey1

Freud avait l'habitude, tout au long de sa vie, de détruire après la parution d’une de ses œuvres tout le matériau qui était à la base de la publication. Il s’ensuit que très peu de manuscrits originaux de ses œuvres ont survécu, à plus forte raison les notes préliminaires et comptes rendus dont elles dérivent. Le présent compte rendu, trouvé à Londres parmi les papiers de Freud après sa mort, constitue une exception inexpliquée à cette règle. Ce fait est mentionné par les rédacteurs des Gesammelte Werke dans leur préface au vol. XVII, qui contient un certain nombre des écrits posthumes de Freud. Mais ces notes ne furent pas incluses dans ce volume et n’ont pas encore (1954) été publiées en allemand. Elles paraissent ici pour la première fois, en anglais, traduites par Alix et James Strachey.

Le manuscrit, écrit sur l’habituel papier grand format que Freud affectionnait, contient manifestement les notes dont Freud parle dans un renvoi en bas de la page 159,2022, en disant qu’elles ont été prises le soir même après la séance. En général, ces notes furent prises tous les jours, mais à l’occasion quelques jours y font défaut et les notes sont mises à jour par la suite. Dans la marge de ces pages apparaissent de temps à autre des mots isolés, écrits verticalement. Ces motstels que « rêve », « transfert », « phantasme masturbatoire » — servent à résumer le matériel en discussion. Il est évident qu’ils ont été insérés à une date ultérieure, probablement lorsque Freud préparait l’une des présentations de ce cas. On n’a pas jugé utile de les inclure ici. Le compte rendu est interrompu pour une raison inconnue après le rapport daté du 20 janvier (1908), alors que le traitement avait duré un peu moins de quatre mois.

L'allemand de l’original est la plupart du temps écrit en style télégraphique et comporte de nombreuses ellipses, omet des pronoms et d’autres mots qui ne sont pas essentiels. Il y a toutefois très peu d’endroits où le sens n’a pu être déchiffré avec certitude. Afin de faciliter la compréhension et la lecture du matériel, les ellipses de l’original ont la plupart du temps été complétées dam la traduction. Malgré la cohérence formelle de cette version, le lecteur doit constamment avoir présent à l’esprit que ce texte ne constitue en fait que des remarques jetées sur le papier sans aucune intention de publication quelconque sous une forme non rédigée préalablement. La plupart des noms propres qui figurent dans le compte rendu ont été remplacés par d’autres ou par des initiales, choisies de manière arbitraire. Les pseudonymes utilisés par Freud lui-même dans la version publiée ont été bien entendu conservés.

À peu près le premier tiers du premier compte rendu fut reproduit par Freud presque Verbatim dans la version publiée. Il correspond à l’entretien préliminaire du 1er octobre 1907 et aux sept premières séances, c’est-à-dire jusqu’au 9 octobre compris (jusqu’à la fin du chapitre I (D), p. 186 ; 220). Les modifications apportées par Freud étaient presque exclusivement d’ordre verbal ou stylistique. À la version publiée Freud apporta une certaine quantité de commentaires mais, par rapport à ses notes, le changement principal consista à rendre l’histoire des manœuvres moins confuse. Dans l'ensemble, les différences entre les deux versions ne semblent pas assez grandes pour justifier la publication de cette première partie du compte rendu original. Toutefois, il peut être intéressant de faire connaître la version originale du premier entretien de Freud avec le patient, ce qui donnera une idée de la nature des modifications, encore que celles-ci soient plus importantes dans cette première séance que dans celles qui suivent.

« 1er oct. 07. — Dr Lorenz, âgé de 29 1/2 ans, souffrait, me dit-il, d’obsessions, particulièrement intenses depuis 1903, mais remontant déjà à son enfance. L’élément essentiel en était la crainte que quelque chose n’arrivât à deux personnes très chères, son père et une dame qu’il admirait. Faisaient en outre partie du tableau certains mouvements compulsifs, notamment celui de se couper le cou avec un rasoir, et des interdictions, parfois en rapport avec des choses sans importance. Il avait gaspillé des années d’études, me dit-il, à combattre ces idées, et, par conséquent, il venait seulement de passer le dernier de ses examens de droit. Ces idées n’affectaient son travail professionnel que lorsqu’il s’agissait de droit criminel. Il souffrait aussi d’une impulsion à faire du mal à la dame qu’il admirait. Cette impulsion était en général absente en présence de la dame mais surgissait lorsqu’elle n’était pas là. Cependant le fait d’être éloigné d’elle — elle vit à Vienne — lui avait toujours fait du bien. Des divers traitements qu’il avait essayés, aucun ne lui fut utile, sauf un traitement hydrothérapique à Munich, et cela, pensa-t-il, uniquement parce qu’il y avait fait une connaissance qui l’avait amené à la pratique des rapports sexuels. Ici, il n’avait aucune occasion de ce genre et ses rapports sexuels étaient sporadiques, dépendant des occasions qui se présentaient. Les prostituées le dégoûtaient. Sa vie sexuelle, disait-il, était devenue étriquée, la masturbation n’y avait joué qu’un rôle mineur, à l’âge de 16-17 ans. Il n’avait eu ses premiers rapports sexuels qu’à l’âge de 26 ans.

« Il me fit l’impression d’une personne à l’esprit clair et perspicace. Lorsque je lui fis part de mes conditions, il me dit qu’il devait consulter sa mère. Il revint le lendemain et les accepta. »

Les deux derniers tiers des notes de Freud sont traduites ici en entier. Elles s'avéreront comporter un certain matériel que Freud reprend dans la publication du cas, mais une grande proportion de ces notes couvrent un terrain neuf. Si, à l'occasion, des divergences apparaissent entre ce compte rendu et le cas publié, il est bon de se rappeler que le traitement se poursuivit plusieurs mois encore après la fin du compte rendu, que le patient a eu l’occasion de revenir sur ses récits antérieurs, et que Freud a pu par la suite se faire une idée plus claire de divers détails. Ce compte rendu est remarquable dans la mesure où il fournit la seule image du genre que nous ayons du matériau brut constitué morceau par morceau et à partir duquel s’édifie l’œuvre de Freud. Enfin, il nous offre une occasion unique de voir à l’œuvre la technique de Freud au temps de cette analyse.

Afin d’aider le lecteur à suivre cette histoire au fur et à mesure de son déroulement, nous avons essayé de dresser, en appendice, une liste approximative des repères chronologiques y parfois contradictoires, de ce compte rendu et de la version publiée en même temps que quelques données relatives à la famille du patient..

Repères chronologiques

1878 Naissance du patient.

1881 (3 ans) Colère contre le père.

1882 (4 ans) Scène avec Mlle Peter. Mort de Catherine. L’oiseau empaillé.

1883 (5 ans )

1884 (6 ans ) Érections. Idées que les parents lisaient ses pensées.

1885 (7 ans) Scène avec Mlle Lina. Tira sur son frère.

1886 (8 ans) À Vécole. Fit la connaissance de Gisela.

1887 (9 ans) Mort du père de Gisela.

1888 (10 ans) Vers dans les selles du cousin.

1889 (11 ans) Éclaircissement sexuel. « Sale cochon. »

1890 (12 ans) Amoureux d’une fillette. Obsession concernant la mort de son père. Éructations de sa mère.

1891 (13 ans) S’exhiba devant Mlle Lina.

1892 (14 ans)

1893 (15 ans) Croyant jusqu'à cette date.

1894 (16 ans) Masturbation occasionnelle.

1895 (17 ans) Masturbation occasionnelle.

1898 (20 ans) Tomba amoureux de Gisela. Obsession concernant la mort de son père. Suicide de la couturière.

1899 (21 ans) Opération de Gisela. Mort de son père. Début de la masturbation. Service militaire.

1900 (22 ans) Serment contre la masturbation.(Déc.). Rejet de la part de Gisela.

1901 (23 ans) Maladie de la grand-mère de Gisela. Reprise de la masturbation.

1902 (24 ans) (Mai) Mort d’une tante et début de la névrose obsessionnelle.(Eté) Gmunden.(Oct.) Examen.

1903 (25 ans) (Janv.) Examen. Mort d’un oncle indifférent. Projet de mariage. Exacerbation de la névrose obsessionnelle.(Juillet) Examen. Deuxième rejet de la part de Gisela. Été à Unterach. Idées de suicide.

1904 (26 ans) Premier rapport sexuel (Trieste).

1906 (28 ans) À Salzbourg. « Premières » mesures conjuratoires. Rêve des épées japonaises.

1907 (29 ans) (Août) Manœuvres en Galicie.(Oct.) Début de l’analyse.

Note relative à certains frères et sœurs du patient Hilde, sœur aînée, mariée.

Catherine, de quatre ou cinq ans plus âgée que le patient. Morte quand le patient avait 4 ans.

Gerda.

Constanze.

Frère, d’un an et demi plus jeune que le patient (Hans ?).

Julie, trois ans de moins que le patient. Mariée avec Bob St.


1 Je me permets d’attirer l’attention du lecteur sur le fait que cette traduction française est faite à partir de la traduction en anglais des notes de Freud sur l’Homme aux rats, réalisée par AÀlix et James Strachey. Toutes les précautions et mises en garde que Strachey juge utile de faire dans sa préface, qui précède ici les notes de Freud, valent évidemment doublement pour ma traduction, réalisée au second degré. À ma connaissance, l’original allemand n’est pas plus disponible aujourd’hui (oct. 1970) qu’en 1954, date de la traduction anglaise. (N. d. T.)

2 Les renvois de page à l’intérieur de ce texte comportent deux nombres : le premier se réfère à la pagination de la Standard Ed., vol. X, Londres, 1955, le deuxième, soit à l’édition française des Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle dans Cinq Psychanalyses, Presses Universitaires de France, 1954, soit à la présente traduction. (N. d. T)