I. Introduction

L’histoire de la maladie et de la guérison d’un très jeune patient, qui sera décrite dans les pages suivantes, n’émane pas, à proprement parler, de ma propre observation. J’ai à la vérité donné les grandes lignes du traitement et je suis même, une seule fois, intervenu personnellement au cours d’un entretien avec le petit garçon ; mais le traitement même a été appliqué par le père de l’enfant, à qui je dois une grande reconnaissance pour avoir mis à ma disposition ses notes en vue d’une publication. Le mérite du père va plus loin : aucune autre personne, je pense, ne serait parvenue à obtenir de l’enfant de tels aveux ; les connaissances techniques, grâce auxquelles le père a su interpréter les dires de son fils de cinq ans, étaient indispensables ; sans elles les difficultés techniques d’une psychanalyse à un âge si tendre seraient demeurées insurmontables. Seule la réunion de l’autorité paternelle et de l’autorité médicale en une seule personne, et la rencontre en celle-ci d’un intérêt dicté par la tendresse et d’un intérêt d’ordre scientifique, permirent en ce cas de faire de la méthode une application à laquelle sans cela elle n’eût pas été apte.

La valeur particulière de cette observation réside cependant eu ceci : le médecin, qui traite psychanalytiquement un névrosé adulte, arrive, de par la découverte des formations psychiques accomplie par stratifications successives, à certaines hypothèses sur la sexualité infantile, dans les composantes de laquelle il croit avoir trouvé les pulsions dynamiques de tous les symptômes névrotiques de la vie ultérieure. J’ai exposé ces hypothèses dans mes « Trois essais sur la théorie de la sexualité »1 ; je sais qu’elles semblent aussi surprenantes à un profane qu’irréfutables à un psychanalyste. Mais même le psychanalyste peut avouer le désir d’une démonstration plus directe, obtenue par des chemins plus courts, de ces propositions fondamentales. Serait-il donc impossible d’observer directement chez l’enfant, dans toute leur fraîcheur vivante, ces impulsions sexuelles et ces formations édifiées par le désir que nous defouissons chez l’adulte, avec tant de peine, de leurs propres décombres, et dont nous pensons de plus qu’elles sont le patrimoine commun de tous les hommes et ne se manifestent, chez les névropathes, que renforcées ou défigurées ?

C’est dans ce but que, depuis des années, j’incite mes élèves et mes amis à recueillir des observations sur la vie sexuelle des enfants, sur laquelle on ferme d’ordinaire adroitement les yeux ou que l’on nie de propos délibéré. Parmi le matériel qui, par suite de ces requêtes, vint entre mes mains, les rapports que je recevais, à intervalles réguliers, du petit Hans, acquirent bientôt une place prépondérante. Ses parents comptaient tous deux parmi mes plus proches adhérents, ils étaient tombés d’accord d’élever leur premier enfant sans plus de contrainte qu’il n’était absolument nécessaire pour le maintien d’une bonne conduite. Et comme l’enfant, en se développant, devenait un petit garçon bon et éveillé, l’essai de le laisser grandir loin de toute intimidation progressait de façon satisfaisante. Je vais maintenant reproduire les notes du père sur le petit Hans telles qu’elles me furent remises, et je m’abstiendrai bien entendu de toute tentative propre à gâter la naïveté et la sincérité de l’enfance par des modifications conventionnelles.

Les premières communications relatives à Hans datent du temps où il n’avait pas encore tout à fait trois ans. Il manifestait alors, par divers propos et questions, un intérêt tout particulièrement vif pour cette partie de son corps qu’il était accoutumé à désigner du nom de « fait-pipi »2. Il posa ainsi un jour à sa. mère cette question :

Hans. – « Maman, as-tu aussi un fait-pipi ?

Maman. – « Bien entendu. Pourquoi ? »

Hans. – « J’ai seulement pensé… »

Au même âge, il entre un jour dans une étable et voit traire une vache :

« Regarde, du fait-pipi il sort du lait. »

Rien que d’après ces premières observations nous pouvons nous attendre à ce que beaucoup, sinon la plus grande partie, de ce que le petit Hans nous montrera soit typique du développement sexuel des enfants en général. J’ai une fois déjà3 exposé qu’il ne convenait pas d’être horrifié outre-mesure quand on rencontrait chez un être du sexe féminin la représentation de la succion du membre viril. Cette impulsion choquante a une origine très innocente, puisqu’elle dérive de la succion du sein maternel, et le pis de la vache – qui est d’après sa nature une mamelle, d’après sa forme et sa situation un pénis -— joue là un rôle intermédiaire approprié. La découverte du petit Hans confirme la dernière partie de ma manière de voir.

L’intérêt qu’il porte au fait-pipi n’est cependant pas purement théorique ; comme on pouvait le supposer, cet intérêt le pousse à des attouchements du membre. À l’âge de trois ans et demi, il est surpris par sa mère, la main au pénis. Celle-ci menace : « Si tu fais ça, je ferai venir le Dr A… qui te coupera ton fait-pipi. Avec quoi feras-tu alors pipi ? »

Hans. – « Avec mon tutu. »

Il répond sans sentiment de culpabilité encore, mais il acquiert à cette occasion le « complexe de castration », auquel on doit conclure si souvent dans les analyses des névropathes, tandis qu’ils se défendent tous violemment contre sa reconnaissance. Il y aurait beaucoup de choses importantes à dire sur la signification de cet élément de l’histoire infantile. Le « complexe de castration » a laissé des tracés frappantes dans les mythes (et pas seulement dans les mythes grecs) ; j ’ai fait, dans ma « Science des rêves »4 et encore ailleurs, allusion au rôle qu’il joue.

À peu près au même âge (trois ans et demi) à Schönbrunn devant la cage du lion, il s’écrie, joyeux et excité : « J’ai vu le fait-pipi du lion ! »

Les animaux doivent une bonne part de l’importance dont ils jouissent dans le mythe et la légende à la façon ouverte dont ils montrent leurs organes génitaux et leurs fonctions sexuelles au petit enfant humain, dévoré de curiosité. La curiosité sexuelle de notre Hans ne souffre certes aucun doute ; mais elle fait de lui un investigateur, elle le rend apte à de véritables connaissances abstraites.

À trois ans et neuf mois, il voit, à la gare, comment une locomotive lâche de l’eau. « Regarde, dit-il, la locomotive fait pipi. Où est donc son fait-pipi ? »

Après un moment il ajoute d’un ton pensif : « Un chien et un cheval ont un fait-pipi ; une table et une chaise n’en ont pas ». Ainsi il est en possession d’un caractère essentiel pour différencier le vivant de l’inanimé.

La soif de la connaissance semble inséparable de la curiosité sexuelle. La curiosité de Hans est particulièrement dirigée vers ses parents.

Hans, à trois ans et neuf mois : « Papa, as-tu aussi un fait-pipi ? »

Le père : « Mais oui, naturellement ».

Hans : « Mais je ne l’ai jamais vu quand tu te déshabilles. »

Une autre fois il regarde, toute son attention tendue, sa mère qui se déshabille avant de se coucher. Celle-ci demande : : « Que regardes-tu donc ainsi ? »

Hans : « Je regarde seulement si tu as aussi un fait-pipi ? »

Maman : « Naturellement. Ne le savais-tu donc pas ? »

Hans : « Non, je pensais que, puisque tu étais si grande, tu devais avoir un fait-pipi comme un cheval. »

Cette attente du petit Hans mérite d’être retenue ; elle acquerra plus tard de l’importance.

Mais le grand événement de la vie de Hans est la naissance de sa petite sœur Anna, alors qu’il avait exactement trois ans-et demi. (Avril 1903 à Octobre 1906). Son comportement à cette occasion fut noté sur-le-champ par son père : « Ce matin de bonne heure, à cinq heures, comme commençaient les douleurs, le lit de Hans est transporté dans la chambre voisine. Il se réveille là à sept heures et entend les gémissements de la parturiente ; alors il demande : « Pourquoi Maman tousse-t-elle ? » Puis, après un moment : « Bien sûr-que la cigogne viendra aujourd’hui »5.

« On lui avait bien entendu souvent dit les jours précédents que la cigogne allait apporter une petite fille ou un petit garçon, et il relie très justement les gémissements inaccoutumés à la venue de la cigogne.

« On le mène, un peu plus tard, à la cuisine ; il voit dans l’antichambre la trousse du médecin et demande : « Qu’est-ce que c’est ? » ce à quoi on répond : « Une trousse ». Lui alors, d’un ton convaincu : « C’est aujourd’hui que viendra la cigogne ! » Après la délivrance, la sage-femme vient à la cuisine et Hans l’entend commander du thé, alors il dit : « Ah ! parce qu’elle tousse, Maman va avoir du thé. » On l’appelle alors dans la chambre, mais il ne regarde pas sa maman, rien que les cuvettes pleines d’une eau sanglante, qui sont encore là, et il remarque, très surpris, montrant le bassin où il y a du sang : « Il ne sort pas de sang de mon fait-pipi à moi. »

« Tous ses propos montrent qu’il rapporte tout ce qui est inaccoutumé dans la situation à la venue de la cigogne. Il a, devant tout ce qu’il voit, une mine tendue, méfiante, et sans aucun doute les premiers soupçons relatifs à l’histoire de la cigogne se sont installés en lui. »

« Hans est très jaloux de la nouvelle venue et, dès que quelqu’un fait des compliments, la trouve jolie, etc. il dit aussitôt d’un ton sarcastique : « Mais elle n’a pas encore de dents !6 et de fait la première fois qu’il la vit, il fut très surpris qu’elle ne pût parler et il émit l’opinion qu’elle ne pouvait parler parce qu’elle n’avait pas de dents. Durant les premiers jours il fut bien entendu mis très à l’arrière-plan ; il tomba soudain malade d’une angine. On l’entendit, au cours de la fièvre, déclarer : « Mais je ne veux pas avoir de petite sœur ! »

« Au bout de six mois environ la jalousie est surmontée, et il devient un frère aussi tendre que convaincu de sa supériorité sur sa sœur7.

« Peu après, Hans assiste au bain de sa sœur, âgée d’une semaine. Il observe : « Mais son fait-pipi est encore petit » et il ajoute, en consolation : « Mais elle grandira, il deviendra plus grand »8.

« Au même âge, à trois ans et neuf mois, Hans fait pour la première fois le récit d’un de ses rêves : « Aujourd’hui, comme je dormais, j’ai cru que j’étais à Gmunden avec Mariedl. »

« La petite Mariedl est la fille, âgée de treize ans, du propriétaire, avec laquelle il a souvent joué. »

Comme le père raconte à la mère ce rêve en présence de Hans, Hans rectifie : « Non pas avec Mariedl, mais tout seul avec Mariedl. »

Nous apprenons ici ce qui suit : « Hans a été en 1906 passer l’été à Gmunden où il courait toute la journée avec les enfants de notre propriétaire. Quand nous quittâmes Gmunden nous crûmes que le départ et le retour à la ville lui seraient très pénibles. Mais, à notre surprise, il n’en fut pas ainsi. Il prit évidemment plaisir au changement et parla, pendant plusieurs semaines, fort peu de Gmunden. Ce n’est qu’au bout de plusieurs semaines que remontèrent en lui des souvenirs ;— souvent vivement colorés – du temps passé à Gmunden. Depuis environ quatre semaines il élabore, avec ses souvenirs, des fantasmes. Il s’imagine jouant avec les enfants, Berta, Olga et Fritzl, il leur parle comme s’ils étaient présents, et il est capable de s’amuser de cette façon pendant des heures. Maintenant où il a une sœur et où le problème de l’origine des enfants évidemment l’absorbe, il n’appelle plus Berta et Olga que « ses enfants » et ajoute même une fois : « Aussi mes enfants, Berta et Olga, ont été apportés par la cigogne. » Il faut évidemment comprendre ce rêve, survenu après six mois d’absence de Gmunden, comme étant l’expression de la nostalgie de retourner à Gmunden.

Voilà jusqu’où a été le père ; je remarque, par anticipation, que Hans, en s’exprimant ainsi au sujet de ses enfants, qu’auraient apportés la cigogne, est en train de contredire tout haut un doute qui gît au fond de lui-même.

Le père a heureusement noté bien des choses qui devaient acquérir plus tard une valeur insoupçonnée. « Je dessine une girafe pour Hans, qui a été souvent, ces derniers temps, au jardin zoologique de Schönbrunn. Il me dit : « Dessine donc aussi le fait-pipi. » Je réplique : « Dessine-le toi-même. » Alors il ajoute à mon dessin de la girafe ce trait (voir le dessin ci-contre) d’abord tirant un trait court, puis le prolongeant d’un autre trait, en remarquant : « Le fait-pipi est plus long. »

Image1

« Je passe avec Hans près d’un cheval qui est en train d’uriner. Hans dit : « Le cheval a son fait-pipi sous, lui comme moi. »

« Il assiste au bain de sa sœur, âgée de trois mois, et dit, d’un ton de pitié : « Elle a un tout petit, tout petit fait-pipi. »

« On lui fait cadeau d’une poupée comme jouet ; il la déshabille, l’examine avec soin et dit : « Mais son fait-pipi est tout petit, tout petit ! » Nous avons déjà appris que cette formule lui rend possible de continuer à croire à sa découverte.

Tout investigateur court le risque de tomber à l’occasion dans l’erreur. Ce lui est une consolation lorsque – tel Hans ; dans l’exemple qui va suivre – il n’est pas seul à errer, mais il peut en appeler, pour son excuse, à l’usage de la langue. Hans voit notamment dans son livre d’images un singe et montre sa queue retroussée en l’air : « Regarde, papa, son fait-pipi ! »

L’intérêt qu’il porte aux fait-pipi lui a inspiré un jeu tout particulier et personnel. « Dans l’antichambre il y a le lieu d’aisance et aussi un cabinet noir où l’on garde du bois. Depuis quelque temps, Hans va dans le cabinet au bois et dit : « Je vais dans mon W. C. » Je regardai un jour ce qu’il faisait dans la petite pièce noire. Il fait une exhibition et dit : « Je fais pipi. » Ceci signifie donc qu’il joue au W. C. Le caractère ludique de la chose est illustré non seulement par ceci qu’il fait simplement semblant de faire pipi et ne le fait pas vraiment, mais encore par cela qu’il ne va pas dans le W. C., ce qui après tout serait plus simple, mais qu’il préfère le cabinet au bois et l’appelle son W. C. »

Nous ne rendrions pas justice à Hans si nous ne nous attachions qu’aux traits auto-érotiques de sa vie sexuelle. Son père va nous communiquer des observations détaillées relatives à ses relations d’amour avec d’autres enfants, ce qui montre chez Hans l’existence d’un choix de l’objet tout comme chez l’adulte. A la vérité Hans manifeste aussi une très remarquable inconstance et une disposition à la polygamie.

« En hiver (trois ans et neuf mois), j’emmène Hans au Skating Rink et je lui fais faire connaissance avec les deux filles de mon collègue N…, âgées d’environ dix ans. Hans s’assoit auprès d’elles, – tandis qu’elles, vu le sentiment de leur âge plus mûr, regardent de haut, avec un certain mépris, le petit mioche – et il les regarde avec admiration, ce qui ne leur fait pas grande impression. En dépit de cela, Hans ne parle plus d’elles qu’en les appelant « mes petites filles ».

« Où sont donc mes petites filles ? Quand viendront donc mes petites filles ? » et il me tourmente, pendant quelques semaines, de la question : « Quand retournerai-je au Rink voir mes petites filles. ? »

Un cousin, âgé de cinq ans, est en visite chez Hans, lui-même maintenant âgé de quatre ans. Hans l’embrasse sans cesse et dit une fois au cours d’une de ces tendres embrassades : « Comme je t’aime ! Comme je t’aime. ! »

Ceci est le premier, non le dernier trait d’homosexualité que nous rencontrerons chez Hans. Notre petit Hans semble vraiment être un modèle de toutes les perversités !

« Nous nous sommes installés dans un nouvel appartement (Hans à quatre ans). Une porte mène de la cuisine à un balcon, d’où l’on peut voir dans un autre appartement situé vis-à-vis, de l’autre côté de la cour. Hans y a découvert une petite fille d’environ sept à huit ans. Il s’assoit maintenant, afin de l’admirer, sur la marche qui mène au balcon et demeure assis là pendant des heures. C’est surtout à quatre heures de l’après-midi, lorsque la petite fille rentre de l’école, qu’on ne peut le garder dans la chambre, et rien ne pourrait l’induire à ne pas occuper son poste d’observation. Un jour où la petite fille ne se montre pas à la fenêtre à l’heure accoutumée, Hans ne tient pas en place et accable de questions les gens de la maison :

« Quand va venir la petite fille ? Où est la petite fille ? », etc. Quand elle apparaît enfin il est dans la félicité et ne quitte plus des yeux l’appartement en face. La violence avec laquelle cet « amour à distance »9 apparut s’explique par le fait que Hans n’a aucun camarade de jeu, ni garçon ni fille. D’amples rapports avec d’autres enfants sont évidemment nécessaires au développement normal de l’enfant.

« Hans trouve enfin des camarades, ainsi que nous l’allons peu après raconter, (Hans a alors quatre ans et demi), comme nous nous installons pour l’été à Gmunden. Ses camarades de jeu sont, dans notre maison, les enfants du propriétaire : Franzl (environ douze ans), Fritzl (huit ans), Olga (sept ans), Berta (cinq ans). Les enfants des voisins : Anna (dix ans), et deux autres petites filles dont j’ai oublié le nom, jouent aussi avec lui. Son préféré est Fritzl, que souvent il embrasse et assure de son amour. On lui demande un jour : « Laquelle des petites filles aimes-tu le mieux ? » Il répond : « Fritzl ». En même temps il traite les filles de façon agressive, virile, conquérante, il les prend dans ses bras et leur donne des baisers, ce que Berta, en particulier, souffre très volontiers. Comme un soir Berta sort de la chambre, il lui jette les bras au cou et lui dit sur le ton le plus tendre : « Berta, que tu es donc-gentille ! » ce qui ne l’empêche du reste pas d’embrasser aussi les autres et de les assurer de son amour. Il aime aussi Mariedl, une autre fille de notre propriétaire, âgée de quatorze ans, et qui joue avec lui ; il dit un soir, comme on le met au lit :« Je veux que Mariedl couche avec moi. » On lui répond que ce n’est pas possible, il reprend : « Il faut alors qu’elle couche avec Maman ou Papa. » On lui réplique que cela n’est pas possible non plus, que Mariedl doit dormir chez ses parents. Et alors a lieu le dialogue suivant :

Hans : « Alors c’est moi qui descendrai coucher avec Mariedl. »

Maman : « Tu veux vraiment quitter ta Maman et aller coucher en bas ? »

Hans : « Oh ! Je remonterai demain matin pour mon petit déjeuner et pour aller aux cabinets ».

Maman : « Si tu veux vraiment quitter Papa et Maman, prends ton manteau et ta culotte et… adieu ! »

Hans prend ses vêtements et gagne l’escalier, afin d’aller coucher avec Mariedl, mais bien entendu on le ramène. »

« Derrière ce souhait : « Je veux que Mariedl couche avec moi » en existe certainement cet autre : « Je veux que Mariedl (avec qui il aime tant être) fasse partie de notre famille. » Mais le père et la mère de Hans prenaient l’enfant dans leur lit – bien que pas trop souvent – et il est certain qu’à cette occasion, en étant couché contre eux, des sentiments érotiques s’éveillaient en lui ; ce qui fait que le désir de coucher avec Mariedl a aussi son sens érotique. Être au lit avec son père ou sa mère est pour Hans, comme pour tout autre enfant, une source d’émois érotiques.

Notre petit Hans s’est comporté, en face du défi de sa mère, comme un vrai petit homme, malgré ses velléités d’homosexualité.

« À une autre occasion, dont nous allons parler, Hans dit aussi à sa mère : « Tu sais, j’aimerais tant coucher avec la petite fille. » Cet épisode nous a fort amusés, car Hans s’est ici vraiment comporté comme un adulte amoureux. Dans le restaurant où nous déjeunons vient, depuis quelques jours, une jolie petite fille de huit ans, de qui bien entendu Hans s’éprend aussitôt. Il se retourne sans cesse sur sa chaise afin de lui lancer des œillades ; quand il a fini de manger il va se mettre près d’elle afin de flirter avec elle, mais s’il se sent, ce faisant, observé, il devient cramoisi. La petite fille répond-elle à ses œillades, il regarde aussitôt d’un air confus de l’autre côté. Sa conduite fait naturellement la joie de tous les hôtes du restaurant. Chaque jour, pendant qu’on l’y mène, il demande : « Crois-tu que la petite fille sera là aujourd’hui ? » Quand elle apparaît enfin, il devient tout rouge, ainsi qu’un adulte en pareil cas. Un jour il vient à moi tout radieux et me murmure à l’oreille : « Tu sais, Papa, je sais maintenant où habite la petite fille. Je l’ai vue en tel et tel endroit monter l’escalier. » Tandis qu’il se comporte de façon agressive avec les petites filles habitant sa maison, dans cette occasion-ci il est un amoureux platonique et transis. Cela tient peut-être à ce que les petites filles de la maison sont des villageoises, tandis que la petite fille du restaurant est une dame du monde. Nous avons déjà mentionné ce que Hans dit un jour : qu’il voudrait coucher avec elle.

« Comme je ne veux pas laisser Hans dans la tension psychique où il a été jusqu’alors, de par son amour pour la petite fille, je leur fais faire connaissance et j’invite la petite fille à venir le voir au jardin, lorsqu’il aura fini sa sieste. Hans est tellement ému par l’attente de la petite fille que, pour la première fois, il ne peut dormir l’après-midi, mais se tourne et se retourne sans cesse dans son lit. Sa mère lui demande : « Pourquoi ne dors-tu pas ? Penses-tu à la petite fille ? » Il répond, tout heureux, que oui. En rentrant du restaurant à la maison, il a aussi raconté à tous les gens de la maison : « Tu sais, aujourd’hui, ma petite fille va venir me voir », et Mariedl, qui a quatorze ans, raconte qu’il lui a sans trêve demandé : « Crois-tu, toi, qu’elle sera gentille avec moi ? Crois-tu qu’elle me donnera un baiser quand je l’embrasserai ? » et ainsi de suite.

« Il pleut l’après-midi et la visite ainsi n’a pas lieu. Hans se console avec Berta et Olga. »

D’autres observations encore, faites en cette période de vacances d’été permettent de supposer que toute sorte de changements se préparent dans le petit garçon.

« Hans a quatre ans et demi. Ce matin, sa mère lui donne son bain quotidien et, après son bain, elle le sèche et le poudre. Comme elle est en train de poudrer autour de son pénis, en prenant soin de ne pas le toucher, Hans demande : « Pourquoi n’y mets-tu pas le doigt ? »

Maman : « Parce que c’est une cochonnerie. »

Hans : « Qu’est-ce ? Une cochonnerie ? Pourquoi ? » Maman : « Parce que ce n’est pas convenable. »

Hans (riant) : « Mais très amusant ! »10.

Un rêve de notre Hans, datant à peu près du même moment, contraste de façon très frappante avec la hardiesse qu’il montra envers sa mère. C’est le premier rêve de l’enfant qui soit rendu méconnaissable par la déformation. La perspicacité du père parvint cependant à en pénétrer le sens.

« Hans, quatre ans et demi. Rêve. – Ce matin, Hans, en se levant, raconte : « Tu sais, cette nuit j’ai pensé : « Quelqu’un dit : Qui veut venir avec moi ? Alors quelqu’un dit : Moi. Alors il doit lui faire faire pipi. »

« D’autres questions montrent clairement que tout élément visuel manque à ce rêve, qu’il appartient au pur « type auditif »11. Hans joue depuis quelques jours à des jeux de société et aux gages avec les enfants du propriétaire, parmi lesquels se trouvent ses amies Olga (sept ans) et Berta (cinq ans). (Le jeu des gages se joue ainsi : A) « À qui appartient le gage qui est dans ma main ? » B) « À moi. » Alors on décide ce que B doit faire). Le rêve est édifié sur le modèle du jeu, seulement Hans y souhaite que celui à qui appartient le gage soit condamné, non pas à donner le baiser d’usage ou à recevoir le soufflet habituel, mais au faire-pipi, ou plus exactement : à faire faire pipi à l’autre.

Je me fais raconter le rêve encore une fois ; il le raconte dans les mêmes termes, il remplace seulement : « alors quelqu’un dit » par : « alors elle dit ». Elle, c’est évidemment Berta ou Olga, une des petites filles avec lesquelles il a joué. Traduit, le rêve est donc tel : je joue aux gages avec les petites filles. Je demande : Qui veut venir à moi ? Elle (Berta ou Olga) répond : Moi. Alors elle doit me faire faire pipi. (C’est-à-dire m’aider à uriner, ce qui est évidemment agréable à Hans.)

Il est clair que l’acte de lui faire faire pipi, à l’occasion duquel on lui ouvre son pantalon et on lui sort son pénis, est teinté pour Hans de plaisir. À la promenade, c’est le plus souvent son père qui lui prête ainsi assistance, ce qui aide à la fixation d’une inclination homosexuelle sur le père.

« Deux jours auparavant, ainsi que nous l’avons rapporté, il a demandé à sa mère, comme elle lui lavait et lui poudrait la région génitale : « Pourquoi n’y mets-tu pas le doigt ? » Hier, comme j’allais l’aider à faire un petit besoin, il me demanda pour la première fois de le mener derrière la maison, afin que personne ne pût le voir et il ajouta : « L’année passée, pendant que je faisais pipi, Berta et Olga me regardaient. » Cela veut dire, je pense, que l’année passée il lui était agréable d’être regardé ce faisant par les petites filles, mais qu’il n’en est plus ainsi. L’exhibitionnisme a maintenant succombé au refoulement. Le fait que le désir d’être regardé par Berta et Olga pendant qu’il fait pipi, (ou qu’elles le lui faisaient faire) soit maintenant refoulé dans la vie réelle fournit l’explication de son apparition dans le rêve, où ce désir a emprunté le joli déguisement du jeu des gages. J’ai observé depuis, à plusieurs reprises, qu’il ne veut plus être vu faisant pipi. »

Je ferai remarquer ici que ce rêve se conforme à la règle que j’ai exposée dans la Science des Rêves12 : les paroles prononcées ou entendues en rêve dérivent des paroles que l’on a entendues ou prononcées soi-même, les jours précédents.

Le père de Hans a noté encore une observation datant de la période qui suivit immédiatement le retour de la famille à Vienne : « Hans (quatre ans et demi) assiste de nouveau au bain de sa petite sœur et commence à rire. On lui demande : « Pourquoi ris-tu ? »

Hans : « Je ris du fait-pipi d’Anna. »

« Pourquoi ? » – « Parce que son fait-pipi est si beau. »

« La réponse n’est naturellement pas sincère. Le fait-pipi lui semblait en réalité comique. C’est, de plus, la première fois qu’il reconnaît aussi expressément la différence entre les organes génitaux masculins ou féminins, au lieu de la nier. »


1 Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie, 1905, trad. Reverchon, Gallimard, 22e édition/ 1925.

2 En allemand « Wiwimacher » (N. d. tr.)

3 Bruchstük eincr Hystérie analyse. Fragment d’une analyse d’hystérie. Revue française de psychanalyse, tome II, 1928, fascicule 1.

4 Die Traumdeutung, p. 456 de la 7e édition allemande, trad Meyerson, La science des rêves, Payot, 1926, p. 605.

(Note de 1923.) Depuis que ceci a été écrit, la doctrine relative au complexe de castration a subi un élargissement grâce aux contributions de Lou Andreas, A. Stärke, F. Alexander et autres. On a fait valoir que le nourrisson a dû déjà éprouver chaque retrait du sein maternel comme une castration, c’est-à-dire comme la perte d’une partie importante de son propre corps, partie sur laquelle il se sent des droits ; que, d’autre part, il ne peut ressentir autrement la perte régulière de ses fèces, et qu’enfin la naissance, qui est la séparation d’avec la mère avec qui jusqu’alors on était un, est le prototype de toute castration. Tout en reconnaissant l’existence de toutes ces racines du complexe, j’ai considéré qu’il convenait de restreindre le terme de complexe de castration aux excitations et effets en relation avec la perte du pénis. Quiconque s’est convaincu, en analysant des adultes, de la présence invariable du complexe de castration, trouvera naturellement difficile de le rapporter à une menace fortuite et qui après tout n’est pas faite si généralement : il devra admettre que l’enfant se construit ce danger aux plus légères allusions qui y sont faites, allusions qui ne manquent jamais. Ceci est aussi le motif qui a poussé à rechercher les racines plus profondes de ce complexe, universellement présentes. Mais le fait que, dans le cas du petit Hans, la menace de castration soit rapportée par les parents eux-mêmes, et de plus à une époque où il n’était pas encore question de phobie chez l’enfant, n’en a que plus de valeur.

 

5 De même qu’en France la coutume est de dire aux enfants qu’on trouve les bébés dans les choux, de même, dans les pays de langue allemande, on leur raconte que ce sont des cigognes qui apportent les nouveau-nés.

Quant à la signification des choux, cf. la chanson populaire universellement répandue en France : Savez-vous planter les choux, dans laquelle il est conté qu’on plante les choux avec le doigt, le coude, le nez, le genou, etc. Certes, c’est une ronde que dansent journellement les enfants ; n’empêche que, comme la plupart des chansons populaires de notre pays, l’allusion érotique est, pour les adultes, pleinement consciente, comme en témoigne le succès que certains chanteurs légers se sont, en en exploitant le caractère grivois, taillé avec cette chanson dans les « music-halls » de Paris. (Note du Dr Édouard Pichon, secrétaire de la Revue française de Psychanalyse quand cette traduction y parut.)

6 De nouveau un comportement typique. Un autre frère, âgé de seulement deux ans de plus que sa sœur, avait coutume de parer à de semblables remarques par un cri colère : « Trop ptit ! trop ptit ! ».

7 « Que la cigogne le remporte » disait un autre enfant, un peu plus âgé que Hans, comme salut de bienvenue à son petit frère. Comparer ceci à ce que j’ai dit relativement aux rêves de la mort de parents chers dans ma Science des Rêves (7e édition allemande, p. 171, tr. française p. 226.)

8 Le même jugement exprimé dans les mêmes termes, et suivi de ta même attente, m’a été rapporté, émanant de deux autres petits garçons, lorsqu’ils purent pour la première fois satisfaire leur curiosité en observant le corps de leur petite sœur. On pourrait s’effrayer de cette altération précoce de l’intellect enfantin. Pourquoi ces jeunes investigateurs ne constatent-ils pas ce qu’ils voient vraiment, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de fait-pipi ? Pour notre petit Hans nous pouvons du moins donner l’explication complète de sa perception erronée. Nous savons qu’il était arrivé, du fait de soigneuses opérations inductives, à la proposition générale que tout être vivant, en opposition aux objets inanimés, possède un fait-pipi. Sa mère l’avait fortifié dans cette conviction en lui donnant des renseignements affirmatifs en ce qui concernait les personnes soustraites à sa propre observation. Il est maintenant tout à fait incapable de renoncer à son acquisition intellectuelle de par la seule observation faite sur sa petite sœur. Il juge en conséquence que le fait-pipi existe également ici, il est seulement encore très petit, mais il va grandir, jusqu’à ce qu’il soit devenu aussi grand que celui d’un cheval.

Nous ferons davantage pour sauver l’honneur de notre petit Hans : il ne se comporte pas plus mal en vérité qu’un philosophe de l’école de Wundt. Pour un tel philosophe, la conscience est le caractère immanquable du psychique, comme pour Hans le fait-pipi le critère indispensable du vivant. Le philosophe rencontre-t-il des processus psychiques que l’on doive inférer, mais desquels rien n’est perçu par la conscience – on ne sait en effet rien d’eux et l’on ne peut pourtant éviter de les inférer – alors il ne dit pas que ce soient là des processus psychiques inconscients, mais il les qualifie d’obscurément conscients ». Le fait-pipi est encore très petit. Et dans cette comparaison l’avantage est encore du côté de notre petit Hans. Car, ainsi qu’il arrive souvent dans l’investigation sexuelle des enfants, une part de connaissance exacte se dissimule ici derrière l’erreur. La petite fille possède en effet aussi un petit fait-pipi que nous appelons clitoris, bien qu’il ne grandisse pas, mais demeure atrophié de façon permanente. (Comparer ma courte étude : Ueber infantile Sexualtheorien, Sexualprobleme, 1908. (Des théories sexuelles infantiles, problèmes sexuels) dans le vol. VII des Gesammelte Schriften,)

9 Und die Liebe Distanz

Kurzgesagt, missfällt mir ganz.

(Et, bref, l’amour à distance

Me déplaît du tout au tout)

Wilhelm Busch

10 Une tentative analogue de séduction me fut rapportée par une mère, elle-même névrosée, qui ne voulait pas croire à la masturbation infantile, et ceci de la part de sa petite fille âgée de 3 ans 1/2. Elle avait fait faire pour la petite une culotte et comme elle la lui essayait, afin de voir si elle ne serait pas trop étroite pour marcher, en posant la main sur la surface interne du haut des cuisses, vers le haut, la petite ferma soudain les jambes sur la main de sa mère et pria : « Maman, laisse donc ta main là. C’est tellement bon. »

11 En français dans le texte. (N. d. T.)

12 Traumdeutung, 7e édition, pp. 238 et suivantes. La Science des Rêves,, traduction Meyerson, pp. 372 et suiv.