II. Considérations théoriques

a) Quelques caractères généraux des formations obsessionnelles55

La définition que j’ai donnée en 1896 des obsessions et d’après laquelle elles seraient « des reproches transformés, resurgissant hors du refoulement, et qui se rapportent toujours à une action sexuelle de l’enfance exécutée avec satisfaction »56, me paraît aujourd’hui attaquable au point de vue de la forme, bien que composée d’éléments les meilleurs. Elle tendait trop à l’unification et avait pris pour modèle le processus même des obsédés, lesquels, avec leur penchant particulier pour l’incertain et le vague, confondent et réunissent les formations psychiques les plus diverses sous le nom d’ « obsessions »57. Il serait en réalité plus correct de parler de pensée compulsionnelle et de mettre en relief ce fait que les formations compulsionnelles peuvent avoir la signification des actes psychiques les plus variés : souhaits, tentations, impulsions, réflexions, doutes, ordres et défenses. Les malades ont en général la tendance à en atténuer la netteté et à en présenter le contenu dépourvu de sa charge affective sous forme d’obsession. Notre patient en donne un exemple dans une des premières séances (point d du précédent chapitre) en traitant un souhait de simple « enchaînement d’idées ».

Il faut aussi convenir que, jusqu’à présent, la phénoménologie même de la pensée compulsionnelle n’a pu être convenablement appréciée et étudiée. Au cours de la lutte de défense secondaire menée par le malade contre les « obsessions » pénétrées dans sa conscience, se forment des phénomènes dignes d’une dénomination spéciale. On se souvient, par exemple, de la suite d’idées qui préoccupait notre malade pendant son voyage au retour des manœuvres. Ce n’étaient pas des considérations entièrement raisonnables qui s’opposaient aux obsessions, mais, en quelque sorte, un mélange des deux formes de pensée : aux idées de défense s’incorporaient certaines prémisses de la compulsion qu’elles avaient à combattre, et elles se posaient (au moyen de la raison) sur le plan de la pensée morbide. Je crois que de pareils phénomènes méritent le nom de « délires »58. Un exemple, que je prie mon lecteur de rapporter à l’endroit voulu dans l’histoire de notre malade, éclairera cette distinction. Lorsque le patient s’adonna pendant un certain temps, au cours de ses études, aux excentricités décrites plus haut : travailler tard dans la nuit, ouvrir la porte à l’esprit de son père et contempler ensuite ses organes génitaux dans la glace (point g), il essayait de se raisonner en pensant à ce qu’aurait dit son père s’il avait encore vécu. Mais cet argument restait sans effet, tant qu’il s’exprimait sous cette forme raisonnable : les excentricités ne cessèrent que lorsqu’il eut donné à la même pensée la forme d’une menace de caractère « délirant » : s’il faisait encore une fois une pareille sottise, un malheur arriverait à son père dans l’au-delà.

La valeur de la distinction, certainement justifiée, entre la lutte de défense primaire et secondaire, se restreint d’une façon inattendue lorsque nous apprenons que les malades ignorent la teneur de leurs propres obsessions. Voilà qui semble paradoxal, mais qui tient à la raison suivante : au cours de la psychanalyse, croît en effet non seulement le courage du malade, mais pour ainsi dire aussi celui de sa maladie : elle se permet des manifestations plus claires. Et, en abandonnant le langage imagé, on peut dire qu’il se passe probablement ceci : le malade, s’étant jusqu’alors détourné avec frayeur de ses manifestations morbides, leur prête maintenant attention et apprend à les connaître plus clairement et avec plus de détails59.

D’ailleurs, c’est par deux voies particulières qu’on obtient une connaissance plus précise des formations compulsionnelles. Premièrement, on s’aperçoit que les rêves peuvent apporter le véritable texte d’un commandement compulsionnel, texte qui, par exemple, pendant la veille, n’avait été communiqué que mutilé et défiguré, comme dans une dépêche déformée. Le texte des obsessions apparaît, dans les rêves, sous forme de phrases énoncées, à rencontre de la règle suivant laquelle les phrases énoncées dans le rêve proviennent de phrases énoncées pendant la veille60. Deuxièmement, on arrive à la conviction, en suivant analytiquement une histoire de maladie, que plusieurs obsessions se succédant, bien que non identiques quant à leur teneur, n’en constituent, au fond, qu’une seule. L’obsession a été une fois repoussée avec succès ; elle revient alors une autre fois, travestie, n’est pas reconnue, et, grâce peut-être à son travestissement, elle peut mieux résister dans la lutte de défense. Mais la forme primitive est cependant la vraie, qui nous livre souvent son sens sans aucun voile. Lorsqu’on a élucidé péniblement le sens d’une obsession incompréhensible, le malade vous dit souvent qu’une idée, un souhait ou une tentation comme celle qu’on vient de reconstruire lui était réellement apparue une fois avant cette obsession, mais ne s’était pas maintenue. Des exemples empruntés à l’histoire de notre malade seraient malheureusement trop longs à développer.

Ce qu’on appelle officiellement « l’obsession » contient ainsi, dans sa déformation par rapport à la teneur primitive, des traces de la lutte de défense primaire. Or, c’est la déformation qui rend l’obsession viable, car la pensée consciente est forcée de la méconnaître, comme elle le fait du contenu du rêve, qui est lui-même un produit de compromis et de déformation, et que la pensée de la veille persiste à ne pas comprendre.

La méconnaissance de la part de la pensée consciente se révèle non seulement dans l’obsession elle-même, mais aussi dans les manifestations de la lutte de défense secondaire, par exemple dans les formules de défense. Je peux en donner deux bons exemples. Notre patient utilisait comme formule de défense un « aber »61 prononcé rapidement et accompagné d’un geste de dédain. Or. il me conta un jour que cette formule s’était modifiée ces derniers temps ; il ne disait plus « áber »62, mais « abér ». À ma question sur la raison de cette évolution, il répondit que l'e muet de la seconde syllabe ne lui donnait plus de sécurité contre l’immixtion de quelque chose d’étranger et de contraire, et c’est pour cela qu’il avait résolu d’accentuer l’é. Cette explication, d’ailleurs tout à fait dans le style de la névrose obsessionnelle, se révéla cependant comme inexacte, elle pouvait tout au plus avoir la valeur d’une rationalisation ; en réalité, 1’ « abér » était une assimilation au mot Abwehr63, terme qu’il connaissait par nos conversations théorique sur la psychanalyse. Le traitement avait donc été utilisé  d'une manière abusive et « délirante » pour renforcer une formule de défense. Une autre fois, il parla du principal mot magique qu’il avait composé, pour se défendre contre les tentations, avec les premières lettres de toutes les prières les plus efficaces, et qu’il avait pourvu d’un Amen au bout. Je ne puis indiquer ici ce mot lui-même pour des raisons qu’on comprendra tout de suite. Car, lorsque mon patient me le révéla, je remarquai qu’il représentait l’anagramme du nom de la dame vénérée ; ce mot contenait la lettre S qu’il avait placé juste avant l'Amen. Il avait ainsi, peut-on dire, mis en contact le nom de son amie avec du sperme64 ; c’est-à-dire qu’il s’était masturbé en se la représentant. Lui-même n’avait pas remarqué ce rapport pourtant si visible ; la défense s’était laissée duper par le refoulé. D’ailleurs, c’est là un bon exemple de la règle suivant laquelle ce qui doit être refoulé arrive, avec le temps, régulièrement à pénétrer dans ce qui le refoule.

Quand nous disons que les obsessions subissent une déformation semblable à celle que subissent les pensées du rêve pour devenir contenu du rêve, notre intérêt ne peut se porter que sur la technique de cette déformation. Rien ne nous empêcherait d’en exposer les différents modes d’après des exemples d’obsessions comprises et traduites. Mais dans le cadre de cette publication, je ne puis en donner que quelques échantillons. Toutes les obsessions de notre patient n’étaient pas construites d’une façon aussi compliquée, ni aussi difficiles à résoudre, que la grande « obsession aux rats ». Dans certaines obsessions, la technique utilisée était très simple, c’était la déformation par omission, l’ellipse, technique dont le mot d’esprit sait si bien user, mais qui ici aussi servait de moyen de défense contre la compréhension.

Une des idées obsédantes les plus anciennes et préférées de notre patient (obsession qui avait la valeur d’un avertissement, d’une mise en garde), était la suivante : « Si j'épouse la dame, il arrivera un malheur à mon père » (dans l’au-delà). Insérons-nous les chaînons intermédiaires sautés et que nous a révélés l’analyse. la pensée se trouve être telle : Si mon père vivait, il serait tout aussi furieux de mon intention d’épouser cette dame que jadis, lors de la scène dans l’enfance, de sorte que je me mettrais de nouveau en rage contre lui, lui souhaiterais du mal, mal qui, grâce à la toute-puissance de mes désirs65, se réaliserait certainement.

Voici un autre cas d’omission elliptique, qui a également la valeur d’un avertissement ou d’une interdiction ascétique. Le malade avait une gentille petite nièce qu’il aimait beaucoup. Un jour, il lui vint cette idée : « Si tu te permets un coït, il arrivera un malheur à Ella (elle mourra). » Ajoutons ce qui a été omis : « À chaque coït, même avec n’importe quelle femme, tu seras tout de même obligé de penser que les rapports sexuels dans la vie conjugale ne te donneront jamais d’enfant (stérilité de la dame) ; tu le regretteras tellement que tu envieras à ta sœur sa petite Ella. Ces sentiments de jalousie devront amener la mort de l’enfant66. »

La technique de déformation elliptique semble être typique de la névrose obsessionnelle ; je l’ai encore rencontrée dans les obsessions d’autres patients. Particulièrement transparent était un cas de doute intéressant aussi par une certaine ressemblance avec la structure de l’obsession aux rats, chez une dame souffrant surtout d’actes compulsionnels. Se promenant avec son mari à Nuremberg, elle se fit accompagner par lui dans un magasin où elle voulait acheter divers objets pour son enfant, entre autres un peigne. Le choix de ces objets dura trop longtemps, de l’avis du mari, et il déclara qu’il irait acheter quelques monnaies entrevues en route chez un antiquaire ; après l’achat, il reviendrait chercher sa femme dans le magasin. Mais la femme jugea l’absence de son mari trop longue. Lorsqu’à son retour elle lui demanda où il était allé, et qu’il lui dit à nouveau qu’il avait été chez l’antiquaire, elle eut au même moment un doute pénible : elle se demanda si elle n’avait pas possédé depuis toujours le peigne qu’elle venait d’acheter pour son enfant. Naturellement, elle ne put pas découvrir la signification pourtant si simple de ce doute. Il ne pouvait être que déplacé, et nous sommes à même de reconstruire la pensée complète de la façon suivante : « S’il est vrai que tu n’as été que chez l’antiquaire, si je dois croire cela, je peux tout aussi bien croire que je possède depuis des années ce peigne que je viens d’acheter. » Voilà une assimilation de persiflage, ironique, semblable à la pensée de notre patient : « Oui, aussi vrai que le père et la dame auront des enfants, aussi certainement je rendrai l’argent à A. » Chez la dame dont nous venons de parler, le doute se rattachait à une jalousie inconsciente qui lui faisait admettre que son mari avait profité de son absence pour faire une visite galante.

Je n’entreprendrai pas ici une étude psychologique de la pensée obsessionnelle. Pareille estimation fournirait des résultats extrêmement précieux et ferait plus pour l’élucidation de nos connaissances sur l’essence du conscient et de l’inconscient que l’étude de l’hystérie et des phénomènes hypnotiques. Il serait très désirable que les philosophes et les psychologues, qui élaborent par ouï-dire, ou à l’aide de définitions conventionnelles, d’ingénieuses doctrines sur l’inconscient, fissent d’abord des observations concluantes en étudiant les phénomènes de la pensée obsessionnelle ; on pourrait presque l’exiger, si ce n’était de beaucoup plus pénible que leurs méthodes habituelles de travail. Je mentionnerai ici seulement que, dans la névrose obsessionnelle, les phénomènes psychiques inconscients font parfois irruption dans la conscience sous leur forme la plus pure, la moins déformée, et que cette irruption dans la conscience peut avoir pour point de départ les stades les plus divers des processus de la pensée inconsciente. On peut voir par ailleurs que les obsessions, au moment de cette irruption, sont pour la plupart des formations existant depuis longtemps. C’est là la raison de ce phénomène si curieux qu’on observe lorsqu’on recherche, avec un obsédé, la première apparition d’une obsession ; il est sans cesse obligé d’en reculer l’origine, y trouvant toujours de nouvelles causes occasionnelles.

b) Quelques particularités psychologiques des obsédés ; leur attitude envers la réalité, la superstition et la mort

J’ai à traiter ici de quelques caractères psychologiques des obsédés, caractères qui, en eux-mêmes, ne semblent pas importants, mais dont la connaissance nous ouvrira la voie vers des notions plus importantes. Ces caractères, très nettement accentués chez mon patient, ne sont pas à attribuer à l’individu lui-même, mais à sa maladie, et se retrouvent d’une manière tout à fait typique chez d’autres obsédés.

Notre patient était à un très haut degré superstitieux, bien qu’il fût très instruit, cultivé et extrêmement intelligent et que, par moments, il assurât ne pas croire à toutes ces balivernes. Ainsi, en étant à la fois superstitieux et ne l’étant pas, il se distinguait nettement des gens superstitieux incultes dont la conviction est inébranlable. Il semblait comprendre que ses superstitions dépendaient de sa pensée obsessionnelle, bien que, parfois, il crût à elles entièrement. Une pareille attitude hésitante et contradictoire se laisse mieux concevoir si l’on adopte un certain point de vue pour en tenter une explication. Je n’hésitais pas à admettre qu’il avait, en ce qui concernait ces choses, deux opinions différentes et opposées, et non une opinion encore indéterminée. Il oscillait entre ces deux opinions, et ces oscillations dépendaient d’une façon évidente de son attitude envers ses obsessions en général. Dès qu’il était devenu maître d’une obsession, il se moquait de sa crédulité avec beaucoup de compréhension, et rien ne pouvait l'ébranler ; mais dès qu’il subissait à nouveau l’empire d’une compulsion encore non résolue, — ou bien, ce qui en était l’équivalent : d’une résistance. — il lui arrivait les choses les plus étranges, qui venaient étayer ses croyances.

Mais sa superstition était tout de même celle d’un homme cultivé et faisait abstraction d’inepties telles que la peur du vendredi, du chiffre 13, etc... Cependant il croyait aux présages, aux rêves prophétiques, rencontrant continuellement des personnes dont il venait de s’occuper sans raison, recevant des lettres de personnes auxquelles il venait de penser tout à coup après les intervalles les plus longs. Pourtant, il était assez honnête, ou plutôt assez fidèle à ses opinions officielles, pour ne pas oublier les cas dans lesquels ses pressentiments les plus intenses n’avaient abouti à rien, par exemple une fois où, se rendant en villégiature, il avait eu le pressentiment certain de ne pas rentrer vivant à Vienne. Il avouait aussi que la grande majorité de ses présages concernait des choses sans importance particulière pour lui, et que, lorsqu’il rencontrait par exemple une personne de ses relations à laquelle il n’avait pas songé depuis longtemps et à laquelle il venait de penser quelques instants auparavant, il n’arrivait rien entre lui et la personne revue dans ces circonstances étranges. Il ne pouvait naturellement pas nier non plus que tous les événements importants de sa vie eussent eu lieu sans être accompagnés de présages ; ainsi son père était mort sans qu’il s’y attendît. Mais tous ces arguments ne changeaient rien à la dualité de ses opinions et ne révélaient que le caractère obsessionnel de sa superstition, caractère qui pouvait d’ailleurs être déduit du fait que ces oscillations et celles de la résistance étaient synchrones.

Je n’étais naturellement pas à même d’élucider du point de vue rationnel toutes les histoires miraculeuses antérieures de mon patient, mais quant à celles qui se passèrent pendant le traitement, je pus lui prouver qu’il participait continuellement à la création de ces miracles, et lui démontrer les moyens dont il se servait à cet effet. Il procédait à l’aide de la vue et de la lecture indirectes, à l’aide de l’oubli, et surtout à l’aide d’illusions de mémoire. À la fin, il m’aidait lui-même à découvrir le secret de ces tours de prestidigitation grâce auxquels il produisait ses miracles. Intéressant, comme racine infantile de sa croyance à la réalisation de ses pressentiments et de ses prédictions, fut le souvenir qui lui revint un jour : sa mère, toutes les fois qu’il fallait choisir une date, disait : « Tel ou tel jour, je ne pourrai pas, je serai couchée. » En effet, elle gardait le lit ce jour-là !

II éprouvait évidemment le besoin de trouver dans les événements des points d’appui à sa superstition ; c’est dans ce but qu’il prêtait tant d’attention aux nombreux petits hasards inexplicables de la vie quotidienne, et que, par son activité inconsciente, il aidait le hasard là où celui-ci ne suffisait pas. J’ai retrouvé ce besoin chez beaucoup d’obsédés, et je suppose qu’il existe chez la plupart d’entre eux. Ce besoin me paraît s’expliquer par les caractères psychologiques de la névrose obsessionnelle. Comme je l’ai exposé plus haut (point f), le refoulement, dans cette maladie, s’effectue, non pas par l’amnésie, mais par la disjonction des rapports de causalité en tant que conséquence d’un retrait de l’affect. Ces rapports refoulés gardent comme une force capable d’avertir le sujet, force que j’ai comparée ailleurs à une perception endopsychique67, de sorte que le malade introduit les rapports refoulés dans la réalité extérieure au moyen de la projection, et là, ils témoignent de ce qui a été omis dans le psychisme.

Un autre besoin psychique commun aux obsédés, apparenté à celui qui vient d’être mentionné, et qui, si on en poursuit l’étude, nous mène loin dans l’investigation des pulsions instinctives, c’est celui de l'incertitude dans la vie ou celui du doute. La formation de l’incertitude est une des méthodes dont la névrose se sert pour retirer le malade de la réalité et l’isoler du monde extérieur, ce qui, au fond, est une tendance commune à tout trouble psychonévrotique. Là aussi, il est extrêmement clair que ces malades cherchent à éviter une certitude et à se maintenir dans le doute ; chez certains, cette tendance trouve une expression vivante dans leur aversion contre les montres, qui, elles, assurent au moins la précision dans le temps ; ils trouvent moyen, grâce à des trucs inconscients, de rendre inopérants tous ces instruments excluant le doute. Notre patient faisait preuve d’une particulière habileté à éviter tout renseignement qui eût pu le porter à prendre une décision dans ses conflits. Ainsi ignorait-il de la situation de sa bien-aimée jusqu’aux choses les plus importantes pour son mariage, ne sachant pas, disait-il, qui l’avait opérée et si cette opération avait porté sur un ovaire ou sur les deux. Je lui enjoignis de se rappeler ce qu’il avait oublié et de se renseigner sur ce qu’il ignorait.

La prédilection des obsédés pour l’incertitude et le doute devient chez eux une raison d’attacher leurs pensées à des sujets qui sont incertains pour tous les hommes et pour lesquels nos connaissances et notre jugement doivent nécessairement rester sujets au doute. De pareils sujets sont avant tout : la paternité, la durée de la vie, la survie après la mort, et la mémoire à laquelle nous nous fions habituellement, sans cependant posséder la moindre garantie de sa fidélité68.

L’obsédé se sert abondamment de l’incertitude de la mémoire dans la formation de ses symptômes ; nous apprendrons tout à l’heure quel rôle joue, dans la pensée de ces malades, la durée de la vie et l’au-delà. Avant de poursuivre, j’aimerais encore discuter un trait de superstition chez notre malade, qui certainement a éveillé la surprise chez plus d’un lecteur, là où je l’ai déjà mentionné (point a de la présente partie).

Je veux parler de la toute-puissance qu’il prétendait que possédaient ses pensées et ses sentiments, les bons et les mauvais souhaits qu’il pouvait faire. On serait certes tenté de déclarer qu’il s’agit là d’un délire dépassant les limites d’une névrose obsessionnelle. Mais j’ai trouvé la même conviction chez un autre obsédé, guéri depuis longtemps et ayant une activité normale et, de fait, tous les obsédés se comportent comme s’ils partageaient cette opinion. Nous aurons à élucider cette surestimation. Acceptons en attendant sans détours que, dans cette croyance, s’avère une bonne part de la mégalomanie infantile et questionnons notre patient pour savoir sur quoi sa conviction s’étaye. Il répond en se référant à deux événements de sa vie. Lorsqu’il entra pour la seconde fois à l’établissement d’hydrothérapie où sa maladie s’était améliorée pour la première et unique fois de sa vie, il demanda la même chambre qui avait favorisé, grâce à sa situation, ses relations avec une de ses infirmières. On lui répondit que cette chambre était déjà occupée par un vieux professeur ; il réagit à cette nouvelle, qui diminuait de beaucoup les chances de sa cure, par ces paroles peu aimables : « Ah, qu’il meure d’apoplexie ! ». Quinze jours plus tard, il se réveille la nuit, troublé par l’idée d’un cadavre, et le matin il apprend que le vieux professeur a réellement succombé à une attaque d’apoplexie et que son cadavre a été rapporté dans sa chambre, à peu près au moment où lui s’était réveillé. L’autre événement concernait une jeune fille d’un certain âge, complètement esseulée, qui lui faisait beaucoup d’avances, et lui avait une fois directement demandé s’il ne se sentait aucune affection pour elle. La réponse fut évasive ; quelques jours après, il avait appris que cette jeune fille venait de se jeter par la fenêtre. Alors il se fit des reproches et se dit qu’il aurait été en son pouvoir de la préserver de la mort en lui prodiguant de l’amour. De cette façon, il acquit la conviction de la toute-puissance de son amour et de sa haine. Sans nier la toute-puissance de l’amour, nous voulons cependant mettre en relief que, dans les deux cas, il s’agit de mort, et nous adopterons l’explication qui s’impose : notre patient, ainsi que d’autres obsédés, est obligé de surestimer l’effet sur le monde extérieur de ses sentiments hostiles, parce qu’il ignore consciemment une bonne part de l’effet psychique interne de ces sentiments. Son amour, ou plutôt sa haine, sont vraiment tout puissants : ce sont justement ces sentiments qui produisent les obsessions dont il ne comprend pas l’origine et contre lesquelles il se défend sans succès69.

Notre patient avait un comportement tout particulier envers la mort. Il prenait une vive part à tous les cas de décès, participant avec beaucoup de piété à toutes les obsèques, de sorte qu’on l’avait surnommé, dans sa famille, l’oiseau charognard70 ; et en imagination, il tuait constamment les gens pour pouvoir exprimer sa sympathie sincère aux parents des défunts. La mort d’une sœur plus âgée, lorsqu’il avait trois à quatre ans, jouait un grand rôle dans ses fantasmes, et cette mort se montra être en rapport très étroit avec les petits méfaits infantiles commis à cet âge. Nous savons aussi combien précocement il s’était préoccupé de la mort de son père, et nous pouvons même considérer sa maladie comme une réaction au souhait compulsionnel de cet événement, souhait fait quinze ans auparavant. Et l’extension si étrange à « l’au-delà » de ses inquiétudes obsédantes n’est qu’une compensation à ses souhaits de la mort paternelle. Cet état de choses s’était établi lorsque le chagrin de la mort de son père avait été ranimé un an et demi après ce décès et il était destiné, à l’encontre de la réalité, à rendre non-avenue cette mort, ce qu’il avait d’abord essayé de faire au moyen de divers fantasmes. Nous avons appris à traduire à plusieurs reprises (point a de cette partie) l’expression « dans l’au-delà » par les mots : « si mon père vivait encore ».

Cependant le comportement d’autres obsédés n’est guère différent de celui de notre patient, bien que le sort ne les ait pas tous aussi précocement mis en présence de la mort. Ils sont perpétuellement préoccupés par la durée de la vie et les probabilités de mort d’autres personnes, et leurs tendances superstitieuses n’ont tout d’abord point d’autre contenu et n’ont peut-être guère d’autre origine. Avant tout, ils ont besoin de la possibilité de la mort pour résoudre leurs conflits. Un des traits essentiels de leur caractère est d'être incapables de décisions dans les affaires d’amour, ils essayent de retarder toute décision et, hésitants dans le choix des personnes ou des mesures à prendre, ils imitent l’ancien tribunal d’empire allemand, dont les procès se terminaient, avant le jugement, par la mort des parties adverses. Aussi les obsédés, dans tout conflit vital, sont-ils à l’affût de la mort d’une personne qui leur importe, pour la plupart d’une personne aimée, que ce soit un de leurs parents, un rival ou un des objets d’amour entre lesquels ils hésitent. Avec cette étude du complexe de la mort dans les cas de névrose obsessionnelle, nous touchons à la vie instinctive des obsédés, qui va nous occuper à présent.

c) La vie instinctive et l’origine de la compulsion et du doute

Si nous voulons apprendre à connaître les forces psychiques dont le contre-coup a formé cette névrose obsessionnelle, nous devrons remonter à ce que nous avons appris, chez notre patient, sur les causes de sa maladie à l’âge adulte et dans l’enfance. La maladie se déclencha lorsqu’à  vingt ans passés il fut mis en face de la tentation d’épouser une autre jeune fille que celle qu’il aimait depuis longtemps ; il échappa à la nécessité de résoudre ce conflit en remettant tout ce qu’il avait à faire pour en préparer la solution, ce dont la névrose lui fournit les moyens. L’hésitation entre son amie et l’autre jeune fille se laisse ramener au conflit entre l’influence de son père et l’amour pour la dame, donc à un conflit entre le choix de son père et celui d’un objet sexuel, conflit qui, d’après ses souvenirs et ses obsessions, existait déjà dans son enfance. En outre, il est clair qu’existait en lui, depuis toujours, une lutte entre l’amour et la haine, en ce qui concernait son amie comme son père. Des fantasmes de vengeance et des manifestations compulsionnelles, telles que la compulsion à comprendre ou la manœuvre avec la pierre sur la route, témoignent de ce conflit, qui était en partie compréhensible et normal étant donné que son amie avait fourni des motifs a ses sentiments hostiles d’abord par son premier refus, puis par sa froideur. Mais la même contradiction dans les sentiments dominait aussi ses rapports avec son père, comme nous l’avons appris par la traduction de ses obsessions, et son père aussi avait dû lui fournir, dans l’enfance, des motifs d’hostilité, que nous avons pu constater avec une quasi-certitude. Ses sentiments à l’égard de son amie, composés de tendresse et de haine, lui étaient en grande partie conscients. II se trompait tout au plus quant au degré et à l’expression des sentiments négatifs ; par contre, l’hostilité envers son père, jadis très intense, lui avait depuis fort longtemps échappé et ne put être ramenée à la conscience qu’à l’encontre de résistances très violentes. C’est dans le refoulement de la haine infantile contre son père que nous voyons le processus qui força dans le cadre de la névrose tous les conflits ultérieurs de sa vie.

Les conflits affectifs, chez notre patient, que nous avons énumérés un à un, ne sont pourtant pas indépendants les uns des autres, ils sont soudés par couples. La haine pour son amie s’additionne à l'attachement pour son père, et vice-versa. Mais les deux courants des conflits, qui demeurent après cette simplification, l’opposition entre le père et l’amie, et la contradiction entre l’amour et la haine, dans chacun des cas, n’ont rien à voir les uns avec les autres, tant au point de vue du fond qu’à celui de la genèse. Le premier de ces conflits correspond à l’oscillation normale entre l’homme et la femme, en tant qu’objets d’amour, dans laquelle on place l’enfant par la fameuse question : « Qui aimes-tu mieux, papa ou maman ? », oscillation qui l’accompagne ensuite toute sa vie, malgré toutes les différences individuelles dans l’évolution des intensités affectives et dans la fixation des buts sexuels définitifs. Mais normalement cette opposition perd bientôt son caractère de contradiction nette, d’inexorable alternative ; une marge se crée pour les exigences inégales des deux parties, bien que chez l’homme normal lui-même la dépréciation des personnes d’un sexe s’accompagne toujours d’une estimation d’autant plus haute des personnes du sexe opposé.

L’autre conflit, celui entre l’amour et la haine, nous surprend davantage. Nous le savons : un état amoureux se ressent souvent au début sous forme de haine, l’amour auquel satisfaction est refusée se transforme facilement en partie en haine, et les poètes nous enseignent qu’aux stades passionnés de l’amour ces deux sentiments contradictoires peuvent coexister pendant quelque temps et rivaliser en quelque sorte. Mais la coexistence chronique de l’amour et de la haine envers la même personne, et la très grande intensité de ces deux sentiments, voilà qui est fait pour nous surprendre. Nous nous serions attendus à ce que le grand amour eût depuis longtemps vaincu la haine, ou eût été dévoré par celle-ci. En effet, cette coexistence de sentiments contraires n’est possible que dans certaines conditions psychologiques particulières, et grâce à leur caractère inconscient. L’amour n’a pas éteint la haine, il n’a pu que la refouler dans l’inconscient, et là, assurée contre la destruction par la conscience, elle peut subsister et même croître. D’habitude l’amour conscient, dans ces conditions, s’accroît par réaction jusqu’à une très grande intensité, pour être à la hauteur de la tâche, qui lui est imposée, de maintenir son contraire dans le refoulement. Une séparation très précoce des contraires, à l’âge « préhistorique » de l’enfance, accompagnée du refoulement de l’un des deux sentiments d’habitude de la haine, semble être la condition de cette « constellation » si étrange de la vie amoureuse71.

Embrassons-nous du regard un certain nombre d’analyses d'obsédés, l’impression s’impose qu’un comportement d’amour et de haine tel que celui de notre malade est l’un des caractères les plus fréquents, les plus prononcés et, pour cette raison, l’un des plus importants probablement de la névrose obsessionnelle. Cependant, quelque tenté que l’on soit de ramener le problème du « choix de la névrose » à la vie instinctive, on a assez de raisons d’échapper à cette tentation et il faut se dire qu’on trouve, dans toutes les névroses, les mêmes instincts refoulés à la base des symptômes. Ainsi la haine, maintenue par l’amour dans l’inconscient, joue aussi un grand rôle dans la pathogenèse de l’hystérie et de la paranoïa. Nous connaissons trop peu la nature de l’amour pour pouvoir porter dès maintenant un jugement certain ; en particulier, le rapport du facteur négatif72 de l’amour à la composante sadique de la libido reste entièrement obscur. Et c’est pourquoi nous n’attachons que la valeur d’une connaissance provisoire à dire que, dans les cas susmentionnés de haine inconsciente, la composante sadique de l’amour aurait été constitutionnellement particulièrement développée. et aurait été, à cause de cela, réprimée de façon trop précoce et trop intensive ; nous pouvons en conclure que les phénomènes de névrose seraient alors déterminés, d’une part par la tendresse consciente renforcée par réaction, de l’autre par le sadisme se manifestant sous forme de haine dans l'inconscient.

Cependant quelle que soit l’explication qu’on donne à cette « constellation » si étrange de l’amour et de la haine, son existence est mise hors de doute par les observations faites sur nos malades, et il devient facile de comprendre les phénomènes énigmatiques de la névrose obsessionnelle lorsqu’on les rapporte à ce seul facteur. Si à un amour intense s’oppose une haine presque aussi forte, le résultat immédiat en doit être une aboulie partielle, une incapacité de décision dans toutes les actions dont le motif efficient est l’amour. Mais cette indécision ne se borne pas longtemps à un seul groupe d’actions. Car, quels sont les actes d’un amoureux qui ne soient pas en rapport avec sa passion ? Et puis, le comportement sexuel d’un homme a une puissance déterminatrice par laquelle se transforment toutes ses autres actions : et, enfin, il est dans les caractères psychologiques de la névrose obsessionnelle de se servir dans une large mesure du mécanisme du déplacement. Ainsi la paralysie de la décision s’étend peu à peu à l’activité entière de l’homme73.

Ainsi se constitue l’empire du doute et de la compulsion, tel qu’il nous apparaît dans la vie psychique des obsédés. Le doute correspond à la perception interne de l’indécision qui s’empare du malade à chaque intention d’agir, par suite de l’inhibition de l’amour par la haine. C’est au fond un doute de l’amour, lequel eût dû être subjectivement la chose la plus sûre, doute qui se répand sur tout le reste et se déplace de préférence sur le détail le plus insignifiant. Celui qui doute de son amour est en droit de douter, doit même douter, de toutes les autres choses de valeur moindre que l’amour74.

C’est ce doute-là qui mène, dans les mesures de défense, à l’incertitude et à la répétition continuelle ayant pour but de bannir cette incertitude, doute qui arrive enfin à faire que ces actions de défense elles-mêmes deviennent aussi inexécutables que la décision d’amour primitivement inhibée. J’avais été obligé d’admettre, au début de mon expérience, une autre origine plus générale de l’incertitude chez les obsédés, qui paraissait se rapprocher davantage de la norme. Si je suis dérangé par des questions, par exemple quand j’écris une lettre, j’éprouve par la suite une incertitude justifiée sur ce que j’ai écrit sous l’influence de ce dérangement, et suis obligé pour me rassurer de relire la lettre. Aussi étais-je alors d’avis que l’incertitude des obsédés, par exemple pendant leurs prières, provenait de ce qu’il s’y mêlait sans cesse, pour les déranger, des fantasmes inconscients. Cette supposition était juste, et elle se concilie facilement avec notre affirmation précédente. Il est vrai que l’incertitude d’avoir exécuté une mesure de défense provient du trouble apporté par des fantasmes inconscients, mais ces fantasmes contiennent précisément l’impulsion contraire qui doit justement être écartée par la prière. Ce fut un jour très net chez notre patient, le trouble ne restant pas inconscient, mais se laissant percevoir très distinctement. Comme il voulait prier et dire : « Que Dieu la préserve », surgit soudain de son inconscient un « ne », et il se rendit compte que c’était là le début d’une malédiction (point e partie précédente). Si ce « ne » était resté muet, le patient serait demeuré dans un état d’incertitude qui eût prolongé démesurément sa prière ; en réalité, il abandonna la prière lorsque le « ne » lui devint conscient. Mais, avant de le faire, il essaya, comme d’autres obsédés, de toutes sortes de méthodes pour éviter qu’une idée contraire ne se mêlât à ses prières ; ainsi, il les raccourcissait ou les énonçait très rapidement. D’autres s’efforcent « d’isoler » soigneusement leurs actions de défense de tout le reste. Cependant, toutes ces techniques ne servent de rien à la longue ; dès que l’impulsion amoureuse a pu exécuter quoi que ce soit dans son déplacement sur une action insignifiante, l’impulsion hostile l’y suit aussi et annihile son œuvre.

Quand l’obsédé a découvert l’incertitude de la mémoire, ce point faible de notre psychisme, il peut, grâce à cette incertitude, étendre le doute à tout, même aux actes qui ont déjà été exécutés et qui n’étaient pas en rapport avec le complexe amour-haine, bref à tout le passé. Je rappelle ici l’exemple de la femme qui venait d’acheter un peigne pour sa petite fille, et qui, après s’être méfiée de son mari, se demandait si elle ne possédait pas ce peigne depuis toujours. Cette femme ne disait-elle pas : « Si je peux douter de ton amour (et ceci n’est que la projection du doute relatif à son propre amour pour son mari), je puis aussi douter de cela, je puis douter de tout. » C’est ainsi qu’elle nous révélait le sens caché du doute névrotique.

La compulsion, par contre, essaie de compenser le doute et de corriger les états d’inhibition intolérables dont témoigne le doute. Si le malade réussit enfin, à l’aide du déplacement, à se décider pour l’une des résolutions inhibées, celle-ci doit être exécutée ; elle n’est, bien entendu, plus la résolution primitive, mais l’énergie qui y avait été accumulée ne renoncera plus à l’occasion de se décharger dans une action substitutive. Elle se manifeste dans des commandements et dans des défenses, selon que la pulsion tendre ou la pulsion hostile a conquis le chemin de la décharge. La tension, si le commandement compulsionnel n’est pas exécuté, est intolérable et est perçue sous forme d’angoisse très intense. Mais la voie même vers cette action substitutive, même déplacée sur un détail, est si âprement disputée que l’action ne peut le plus souvent se faire jour que sous forme d’une mesure de défense, étroitement liée à l’impulsion à écarter.

De plus, grâce à une sorte de régression, des actes préparatoires remplacent les décisions définitives, la pensée se substitue à l’action, et une pensée, en tant que stade préliminaire à l’acte, se fait jour avec une force compulsionnelle à la place de l’acte substitutif. Selon le degré de cette régression de l’acte à la pensée, la névrose obsessionnelle prend le caractère de la pensée compulsionnelle (obsessions) ou de l’acte compulsionnel proprement dit. Mais les véritables actes compulsionnels ne sont rendus possibles que grâce à une sorte de conciliation en eux des deux impulsions en lutte, par des formations de compromis. Et à mesure que la névrose se prolonge, les actes compulsionnels se rapprochent de plus en plus d’actes sexuels infantiles du genre de l’onanisme. De cette façon, des actes amoureux se manifestent quand même dans cette forme de névrose, mais, là aussi, uniquement à l’aide d’une nouvelle régression, non par des actes dirigés vers des personnes, objets d’amour ou de haine, mais par des actes autoérotiques comme dans l’enfance.

La première régression, celle de l’acte à la pensée, est favorisée par un autre facteur, qui participe à la genèse de la névrose. C’est un fait qu’on retrouve presque régulièrement dans l’histoire des obsédés l’apparition et le refoulement précoces de l’instinct voyeur et de la curiosité sexuelle lesquels, chez notre patient également, avaient régi une partie de l’activité sexuelle infantile75.

Nous avons déjà mentionné l’importance de la composante sadique dans la genèse de la névrose obsessionnelle. Là où les pulsions de curiosité sexuelle prévalent dans la constitution des obsédés, la rumination mentale devient le symptôme principal de la névrose. Le processus même de la pensée est sexualisé : le plaisir sexuel, se rapportant ordinairement au contenu de la pensée, est dirigé vers l’acte même de penser et la satisfaction éprouvée en atteignant à un résultat cogitatif est perçue comme une satisfaction sexuelle. Ce rapport entre la pulsion à connaître et les processus cogitatifs, rend celle-là particulièrement apte, dans toutes les formes de la névrose obsessionnelle où cette pulsion joue un rôle, à attirer l’énergie, qui s’efforce vainement de se manifester dans un acte, vers la pensée, qui, elle, permet une autre forme de satisfaction. Ainsi, grâce à la pulsion à connaître, des actes de penser préparatoires continuent à remplacer l’acte substitutif. Au retard apporté à l’acte se substitue bientôt le fait que le malade s’attarde à penser, de sorte qu’à la fin le processus, en gardant toutes ses particularités, est transféré sur un autre terrain, à l’instar des Américains qui déplacent en bloc (move) une maison.

Appuyé sur les considérations précédentes, j'oserai maintenant définir le facteur psychologique, longtemps recherché, qui prête aux produits de la névrose obsessionnelle leur caractère « compulsionnel ». Deviennent compulsionnels les processus représentatifs qui s’effectuent avec une énergie laquelle — tant du point de vue qualitatif que quantitatif (et par suite d’un freinage dans la partie motrice des systèmes représentatifs) — n’est d’ordinaire destinée qu’à l’action, c’est-à-dire des pensées qui régressivement doivent remplacer des actes. L’hypothèse d’après laquelle la pensée serait d’habitude effectuée, pour des raisons économiques, par déplacement d’une énergie moindre (probablement sur un niveau supérieur) que celle des actions destinées à la décharge et aux changements dans le monde extérieur, cette hypothèse ne rencontrera probablement pas d’opposition.

Ce qui réussit, sous forme d’obsession, à pénétrer dans la conscience avec une très grande force, doit alors être garanti contre les efforts de la pensée consciente qui tendent à le désagréger. Nous le savons déjà : cette défense s’effectue au moyen de la déformation que subit l’obsession avant de devenir consciente. Ce n’est pas cependant le seul moyen à cette fin. D’ordinaire, l’obsession est en outre écartée de sa situation originelle, dans laquelle elle pourrait, malgré la déformation, être facilement comprise. Dans cette intention, d’une part est intercalé un intervalle entre la situation pathogène et l’obsession qui en résulte, ce qui égare la pensée consciente dans sa recherche de la causalité ; d’autre part, le contenu de l’obsession est distrait de ses relations et contextes particuliers de par la généralisation.

Notre patient nous donne un exemple de ces processus dans sa « compulsion à comprendre » (point c de la partie précédente). En voici un exemple meilleur encore : une malade s’interdit de porter aucun bijou, bien que la cause occasionnelle de cette interdiction n’eût été qu’un certain bijou qu’elle avait envié à sa mère et dont elle espérait hériter un jour. Enfin, pour se défendre contre le travail de désagrégation par la pensée consciente, l’obsession a encore coutume de se servir d’une teneur vague ou équivoque (si l’on veut séparer ce moyen du mécanisme de la déformation véritable). Celle teneur mal comprise peut alors s’intégrer dans les « délires », et tout ce qui dérive de l’obsession et s’y substitut ultérieurement se rattachera à ce texte mal compris, et non à la teneur véritable de l’obsession. Cependant, on peut remarquer que les « délires » s’efforcent de renouer des liens toujours nouveaux avec le contenu et la teneur de l’obsession qui n’ont pas été admis dans la conscience.

J’aimerais en revenir à la vie instinctive des obsédés, pour faire une seule remarque encore. Notre client était un olfactif qui, tel un chien, reconnaissait dans son enfance tout le monde d’après son odeur, et pour qui, adulte, les sensations olfactives importaient davantage qu’à d’autres76. J’ai trouvé des faits semblables chez d’autres névrosés, obsédés et hystériques, et j’ai appris à tenir compte, dans la genèse des névroses77, du rôle d’un plaisir olfactif disparu depuis l’enfance. D’une façon générale, on peut se demander si l’atrophie de l’odorat chez l’homme, consécutive à la station debout, et le refoulement organique du plaisir olfactif qui en résulte, ne seraient pas pour une bonne part dans la faculté de l'homme d’acquérir des névroses. On comprendrait ainsi qu’à mesure que s’élevait la civilisation de l’humanité, ce fût précisément la sexualité qui dût faire les frais du refoulement. Car nous savons depuis longtemps combien est étroitement liée, dans l’organisation animale, l’instinct sexuel à l’odorat.

Pour finir, j’aimerais exprimer l’espoir que ce travail, incomplet à tous points de vue, incitât d’autres chercheurs à étudier la névrose obsessionnelle et, en l’approfondissant plus encore, à mettre au jour davantage de ce qui la constitue. Les traits caractéristiques de cette névrose, qui la distinguent de l’hystérie, doivent être recherchés, à mon avis, non dans la vie instinctive, mais dans les rapports psychologiques. Je ne puis quitter mon malade sans parler de l’impression qu’il faisait d’être scindé en trois personnalités : une personnalité inconsciente et deux personnalités préconscientes, entre lesquelles oscillait son conscient. Son inconscient englobait des tendances précocement refoulées, qu’on pourrait appeler ses passions et ses mauvais penchants ; à l’état normal, il était bon, aimait la vie, était intelligent, fin et cultivé ; mais, dans une troisième organisation psychique, il se révélait superstitieux et ascétique, de sorte qu’il pouvait avoir deux opinions sur le même sujet et deux conceptions de la vie différentes. Cette dernière personnalité préconsciente contenait en majeure partie des formations réactionnelles à ses désirs inconscients, et il était facile de prévoir que, si sa maladie avait duré plus longtemps, cette personnalité-là aurait absorbé la personnalité normale. J’ai actuellement l’occasion de soigner une dame atteinte d’une névrose obsessionnelle grave, et dont la personnalité est scindée d’une manière semblable en une indulgente et gaie et une autre très déprimée et ascétique. Cette dame met en avant la première, à titre de moi officiel, tout en se trouvant sous l’empire de la seconde. Ces deux organisations psychiques ont accès à sa conscience, et derrière la personnalité ascétique se retrouve son inconscient, lequel lui est tout à fait inconnu, et est constitué par ses tendances et ses désirs les plus anciens, refoulés depuis longtemps78.


55 Différents points traités ici et dans les paragraphes suivants ont déjà été mentionnés dans la littérature de la névrose obsessionnelle, comme on peut le voir dans l'ouvrage capital et approfondi sur cette névrose, qu’a publié L. Loewenfeld : Die psychischen Zwangserscheinungen (1904).

56 « Weitere Bemerkungen über Abwehrneuropsychosen » (Nouvelles observations sur les psychonévroses de défense) (Gesamm. Schriften, Vol. I).

57 Ce défaut de définition est corrigé dans l'article précité lui-même. J' y écris : « Les souvenirs ranimés et les reproches qui en sont formés n’apparaissent cependant jamais dans la conscience tels quels. Ce qui devient conscient, sous forme d'obsession ou d'affect compulsionnel et ce qui se substitue aux souvenirs pathogènes dans la vie consciente, ce sont des formations de compromis entre les représentations refoulantes et refoulées. » Dans la définition précitée il convient donc d'accentuer particulièrement le mot « transformés ».

58 On voit que Freud donne ici le nom de « délires » à des phénomènes psychiques qui ne correspondent pas à ce que la psychiatrie française dénomme ainsi (N. d. T.)

59 Certains malades poussent si loin l’inattention qu’ils ne font même pas part à l’analyste du contenu de leurs obsessions, et qu’ils ne peuvent même pas décrire un acte compulsionnel qu’ils ont cependant exécuté un nombre incalculable de fois.

60 Cf. Sciences des Rêves, trad, Meverson, Paris. Alcan. 1926. page 372.

61 « Aber » veut dire « mais ! » (dans le sens d’un : « mais, voyons ! »). (N. d. T.)

62 Aber , accent sur l’a, prononciation correcte. (N. d. T.)

63 Abwehr : « défense », l’è de ce mot est long. (N. d. T.)

64 Sperme, en allemand : Samen. (N. d. T.)

65 Sur cette toute-puissance, voir la suite.

66 J’aimerais illustrer l’emploi de la technique elliptique dans le mot d’esprit par quelques exemples empruntés à mon ouvrage Der Witz und seine Bezielungen zum Unbewunsten « Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient » (Trad franç Marie Bonaparte et Marcel Nathan, N. R. F., p. 87) : « Il existe à Vienne un Monsieur X.., auteur à l’esprit caustique et combatif, que ses brocards mordants exposèrent à plusieurs reprises aux sévices de ses victimes. À la suite d'une nouvelle incartade de la part d’un de ses adversaires habituels, une tierce personne s’écria : « Si X.. l'entend, il recevra encore une gifle. » L’interpolation suivante fait disparaître le contre-sens : « il écrira alors sur son adversaire un article si virulent que, etc... » Ce mot d’esprit elliptique présente encore quant à son contenu des analogies avec le premier exemple d'obsession.

67 « Zur Psychopathologie des Alltagslebens ». Gesammelle Schriften, vol. 4 (« La Psychopathologie de la vie quotidienne ». Trad. franç. de Jankélévitch, Paris, Payot, 1924).

68 Lichtenberg ; « L’astronome sait à peu près avec la même certitude si la lune est habitée et qui est son père, mais il sait avec une tout autre certitude qui est sa mère. » Ce fut un grand progrès de la civilisation lorsque l’humanité décida à adopter, « à côté du témoignage des sens, celui de la conclusion logique, et à passer du matriarcat au patriarcat. Des statuettes préhistoriques sur lesquelles une petite forme humaine est assise sur la tête d’une plus grande représente la descendance paternelle ; Athêné sans mère sort du cerveau de Jupiter. Encore dans notre langue, le témoin, (en allemand : Zeuge), dans un tribunal, qui atteste quelque chose, tire son nom de la partie mâle de l'acte de la procréation, et déjà, dans les hiéroglyphes, le témoin était représenté par les organes génitaux mâles.

69 (Note de 1923). La toute-puissance des pensées, ou plus exactement celle des souhaits, a été, depuis, reconnue comme constituant une partie essentielle du psychisme primitif. Voir Totem et Tabou, trad. française par Jankélévitch, Paris, Payot. 1923.

70 Textuellement en allemand : chouette.

71 Cf. la discussion sur ce sujet dans une des premières séances. — (Note 1923.) Pour cette constellation de sentiments, Bleuler a créé ultérieurement le terme approprié d'« ambivalence ». Voir d’ailleurs la suite de ces considérations dans l'article « Die Disposition zur Zwangsneurose » (La prédisposition à la névrose obsessionnelle). Trad franç. par Ed, Pichon et H. Hœsli : Revue Française de Psychanalyse, t. III, n° 3.

72  « ... souvent, j’éprouve le désir de ne plus le voir parmi les vivants. Et cependant, si cela arrivait jamais, je le sais, j‘en serais encore bien plus malheureux, tellement, si entièrement désarmé je suis vis-à-vis de lui ». dit Alcibiade, de Socrate dans Le Banquet.

73 Cf. La représentation par le menu comme technique du jeu d’esprit dans Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient, Paris, Gallimard, 1930, p. 90.

74 Les vers d'amour d'Hamlet à Ophélie :

Doute que les astres soient de flammes,

Doute que le soleil tourne,

Doute que la vérité soit la vérité,

Mais ne doute jamais de mon amour !

Hamlet, scène VII, dans Œuvres complètes de W. Shakespeare, tome 10, trad. : François-Victor Hugo, Paris. Alphonse Lemerre, 1865.

75 Les grands dons intellectuels des obsédés sont probablement en rapport avec ce fait.

76 J’ajouterai que, dans son enfance, il avait eu des tendances coprophiles très marquées. À rapprocher de son érotisme anal mentionnée plus haut (partie g point précédent).

77 Par exemple, dans certaines formes de fétichisme.

78 (Note de 1923.) Le patient auquel l’analyse, dont il vient d’être rendu compte, restitua la santé psychique a été tué pendant la Grande Guerre comme tant de jeunes gens de valeur desquels on pouvait tant espérer.