III.

Dans le fantasme d’enfance de Léonard, l’élément vautour représente le contenu réel du souvenir, mais l’ensemble dans lequel Léonard lui-même a situé son fantasme jette un jour vif sur la signification de ce contenu pour sa vie ultérieure. Au cours de notre travail d’interprétation, nous nous heurtons maintenant à ce problème étrange : pourquoi ce contenu réel du souvenir a-t-il été transposé en situation homosexuelle ? La mère qui allaite son enfant, — plutôt : que l’enfant tète, — est métamorphosée en un vautour qui introduit sa queue dans la bouche de l’enfant. Nous prétendons que la « coda » du vautour, suivant les usages métaphoriques du langage vulgaire, ne peut signifier rien d’autre qu’un membre viril, un pénis. Mais nous ne comprenons pas comment le travail de l’imagination en peut venir à doter justement l’oiseau maternel de l’insigne de la virilité et une telle absurdité nous fait douter de pouvoir réduire cette création de l’imagination à un sens rationnel.

Toutefois il ne faut pas perdre courage. Combien de rêves en apparence absurdes n’avons-nous pas forcés à livrer leur sens ! Pourquoi un fantasme d’enfance serait-il plus difficile à déchiffrer qu’un rêve ?

Souvenons-nous qu’il n’est pas bon qu’une singularité demeure isolée, et hâtons-nous de lui en adjoindre une seconde, plus surprenante encore.

La déesse égyptienne Mout à tête de vautour, figure d’un caractère tout à fait impersonnel, comme dit Drexler dans le « Roschers Lexikon », fusionnait souvent avec d’autres divinités maternelles, d’une individualité plus vivante, telles Isis et Hathor, mais elle conservait en même temps son existence et son culte séparés. Les dieux séparés du Panthéon égyptien, — c’était une particularité remarquable de celui-ci, — ne succombaient pas dans le syncrétisme. À côté des dieux composites demeurait la figure isolée du dieu dans son indépendance. Cette divinité maternelle à tête de vautour fut donc, dans la plupart de ses figurations, dotée par les Égyptiens d’un phallus44 ; son corps, que les seins caractérisaient comme féminin, portait aussi un membre viril en état d’érection.

Ainsi, nous trouvons chez la déesse Mout la même réunion de caractères maternels et de caractères virils que dans le fantasme au vautour de Léonard. Expliquerons-nous cette coïncidence en disant que Léonard avait appris à connaître, par les livres, jusqu’à la nature androgyne du vautour maternel ? Une telle hypothèse est plus que douteuse ; il semble que les sources où pouvait puiser Léonard ne contenaient rien ayant trait à cette étrange particularité. Rapportons plutôt la concordance à un facteur commun encore inconnu, ayant agi ici et là.

La mythologie nous apprend que la structure androgyne, la réunion de caractères sexuels mâles et femelles n’appartint pas qu’à Mout, mais aussi à d’autres divinités, telles Isis et Hathor. Mais à celles-ci peut-être seulement dans la mesure où elles participaient de la nature maternelle et fusionnaient avec Mout45. La mythologie nous enseigne encore que d’autres divinités égyptiennes, telle Neith de Sais, qui devint plus tard l’Athéna grecque, furent originairement androgynes, c’est-à-dire hermaphrodites. De même beaucoup de dieux grecs, en particulier du cycle de Dyonisos, mais aussi Aphrodite, réduite ensuite au rôle de déesse uniquement féminine de l’Amour. Les mythologues peuvent tenter d’expliquer ainsi ce fait : le phallus rapporté au corps féminin doit signifier la force créatrice primitive de la nature, et toutes les divinités hermaphrodites expriment l’idée que seule la réunion du principe mâle et du principe femelle figure dignement la perfection divine. Cependant aucune de ces remarques ne résout ce problème psychologique : pourquoi l’imagination humaine ne répugne-t-elle pas à pourvoir une figure devant incarner l’essence de la mère des attributs de la puissance virile, opposés à la maternité ?

La réponse nous est donnée par les théories sexuelles infantiles. Il y eut, en effet, un temps dans la vie de l’individu, où le membre viril fut compatible avec la représentation de la mère. Quand l’enfant mâle porte sa curiosité, pour la première fois, vers les énigmes de la vie sexuelle, il reste dominé par un intérêt primordial pour ses organes génitaux personnels. Il attribue à cette partie de son corps trop de valeur et d’importance pour pouvoir croire qu’elle puisse faire défaut chez d’autres personnes desquelles il se sent si proche. Comme il ne peut pas deviner l’existence d’un autre type équivalent de structure génitale, il doit embrasser l’hypothèse que tous les êtres humains, femmes comprises, possèdent un membre tel que le sien. Ce préjugé s’enracine, chez le jeune investigateur, avec une telle force, qu’il n’est pas même détruit par les premières observations de la différence sexuelle chez de petites filles. La perception directe dit bien, en effet, qu’il y a là quelque chose de différent, mais l’enfant n’est pas capable d’extraire le contenu de cette perception et d’accepter l’impossibilité de découvrir le membre viril chez les filles. Le membre manque : voilà une chose inquiétante, insupportable. Et l’enfant essaie d’une conciliation : le membre existe aussi chez les filles, mais il est encore très petit ; il croîtra par la suite46. Des observations ultérieures déçoivent-elles cette attente, alors une autre issue s’offre à l’esprit puéril : le membre existait bien aussi chez les filles, mais il a été coupé ; à sa place est demeurée une blessure. Ce progrès de la théorie utilise une expérience personnelle au garçon et de caractère pénible ; l’enfant s’est déjà vu menacé de la spoliation du précieux organe s’il lui manifeste un intérêt trop marqué. Sous l’influence de cette menace de castration, il modifie maintenant sa conception des parties génitales féminines ; il tremblera désormais pour sa propre virilité, mais méprisera de plus les malheureuses créatures qui, d’après lui, ont déjà subi le cruel châtiment47.

Avant que l’enfant ne soit soumis au complexe de castration, au temps où la femme gardait encore pour lui sa valeur entière, ses instincts érotiques commençaient à se manifester sous la forme d’une intense curiosité visuelle. Au début, il désirait voir les parties génitales des autres, sans doute pour les comparer aux siennes. L’attrait érotique émané de la personne de la mère, atteignant à son apogée, devient bientôt une ardente aspiration vers les parties génitales de la mère supposées par l’enfant être un pénis. La connaissance, plus tard acquise, de l’absence du pénis chez la femme, transforme souvent cette aspiration en son contraire et fait place à un dégoût qui, à la puberté, peut devenir cause d’impuissance psychique, de misogynie, d’homosexualité durable. Mais la fixation à l’objet auparavant ardemment convoité, le pénis de la femme, laisse d’ineffaçables traces dans la vie psychique de l’enfant chez qui ce stade de l’investigation sexuelle infantile présenta une intensité particulière. Le fétichisme du pied et de la chaussure féminines ne semble prendre le pied que comme un symbole d’« ersatz » du membre de la femme, adoré du temps de l’enfance, depuis lors regretté. Les « coupeurs de nattes » jouent, sans le savoir, le rôle de personnes qui accompliraient, sur l’organe féminin, l’acte de la castration.

Nous ne pourrons comprendre les manifestations de la sexualité infantile et serons même tentés de trouver tout cet exposé inacceptable tant que nous n’aurons pas renoncé au dédain professé par nous, comme civilisés, pour les parties génitales et les fonctions sexuelles. La compréhension de la vie psychique infantile se réclame d’analogies tirées des temps primitifs. Pour nous, les organes génitaux sont, depuis une longue suite de générations, les « pudenda », des objets de honte, et quand le refoulement sexuel est poussé plus loin, de dégoût. Jette-t-on un regard d’ensemble sur la vie sexuelle de notre temps, en particulier sur celle des classes sociales qui portent sur leurs épaules le fardeau de la civilisation, on est tenté de le dire : la plupart de nos contemporains ne se soumettent qu’à contrecœur aux lois de la procréation et s’en trouvent blessés, rabaissés dans leur dignité humaine. La conception opposée de la vie sexuelle s’est réfugiée de notre temps dans les classes inférieures demeurées rudes ; elle se dissimule honteusement dans les classes supérieures et raffinées qui n’osent donner cours à leur sexualité que sous les reproches troublants de leur conscience. Il en était autrement aux temps primitifs de l’humanité. Les documents péniblement rassemblés par les historiens de la civilisation nous montrent que les organes génitaux étaient à l’origine l’orgueil et l’espoir des vivants, l’objet d’un culte divin et transféraient quelque chose de leur divinité à toutes les activités nouvelles auxquelles se livraient les hommes. De leur essence surgirent, par la sublimation, d’innombrables dieux, et au temps où la connexion profonde entre les religions officielles et la sexualité n’était déjà plus le patrimoine de tous, des cultes secrets s’efforçaient de la maintenir vivante chez un certain nombre d’initiés. Enfin, au cours de l’évolution civilisatrice, tant d’éléments divins et sacrés furent extraits de la sexualité, que le reliquat épuisé en tomba dans le mépris. Mais étant donné le caractère indélébile de tous les vestiges psychiques, il n’est pas surprenant que nous retrouvions jusqu’en notre temps les formes mêmes les plus primitives du culte des organes génitaux, et que le langage, les mœurs et les superstitions des hommes d’aujourd’hui présentent des survivances de toutes les phases de cette évolution48.

D’importantes analogies biologiques nous ont préparés à admettre que l’évolution psychique individuelle répète en abrégé le cours de l’évolution de l’humanité ; nous ne trouverons donc pas invraisemblable ce que l’investigation psychanalytique de l’âme enfantine nous apprend sur la valeur attachée par l’enfant aux organes génitaux. L’hypothèse infantile du pénis maternel est la source commune d’où découlent et la structure androgyne des divinités maternelles, telle Mout l’Égyptienne, et la « coda » du vautour dans le fantasme d’enfance de Léonard. C’est par un abus de langage que nous appelons ces figurations de dieux hermaphrodites, au sens médical du mot. Aucune d’elles ne réunit en elle les véritables organes génitaux des deux sexes, ainsi qu’il advient chez quelques monstres, objets de dégoût pour tout regard humain ; elles surajoutent simplement aux seins, attributs de la maternité, le membre viril, selon la première représentation que se faisait l’enfant du corps de la mère. La mythologie conserva cette vénérable et primitive structure imaginaire du corps maternel à l’adoration des fidèles. La place prépondérante occupée, dans le fantasme de Léonard, par la queue du vautour, ne peut être qu’ainsi interprétée Alors, quand ma tendre curiosité se portait sur ma mère, et que je lui attribuais encore un organe viril pareil au mien... Nous avons là un témoignage de plus de la précoce investigation sexuelle de Léonard qui, d’après nous, fut déterminante de toute sa vie à venir.

Une courte réflexion nous avertit de ne pas nous contenter d’avoir résolu le problème de la queue du vautour. Le fantasme d’enfance de Léonard renferme encore bien des traits obscurs. Le plus frappant est donc d’avoir transformé la succion du sein maternel en l’acte « d’être allaité », c’est-à-dire en un acte passif évoquant une situation de caractère franchement homosexuel. Si nous tenons compte de la vraisemblance historique suivant laquelle Léonard se comporta toute sa vie sentimentalement en homosexuel, la question se pose : ce fantasme n’a-t-il pas trait à quelque lien causal entre les rapports de Léonard enfant avec sa mère et son ultérieure homosexualité, manifeste bien que platonique ? Nous n’oserions pas conclure à un tel rapport rien que d’après la réminiscence déformée de Léonard, si l’examen psychanalytique de sujets homosexuels ne nous avait déjà montré qu’un tel rapport existe et qu’il est même intime et nécessaire.

Les homosexuels ont entrepris de nos jours une campagne énergique contre les entraves apportées par la loi49 à leur activité sexuelle, et aiment à se poser, par la voix de leurs théoriciens, en variété sexuelle à part dès l’origine, degré sexuel intermédiaire, « troisième sexe ». Ils seraient, disent-ils, des hommes dont les conditions organiques, déterminées dès le germe, sont telles qu’elles leur imposent la satisfaction avec l’homme et la leur interdisent avec la femme. Il sera aussi aisé, par humanité, de souscrire à leurs réclamations que malaisé d’accepter leurs théories, édifiées sans tenir aucun compte de la genèse psychique de l’homosexualité. La psychanalyse nous offre un moyen de combler cette lacune et de mettre à l’épreuve les affirmations des homosexuels. Elle n’a encore pu remplir cette mission que chez un nombre restreint de personnes, mais toutes les recherches entreprises jusqu’à présent ont donné le même surprenant résultat50. Chez tous nos homosexuels hommes, nous avons retrouvé, dans la toute première enfance, période oubliée ensuite par le sujet, un très intense attachement érotique à une femme, à la mère généralement, attachement provoqué ou favorisé par la tendresse excessive de la mère elle-même, ensuite renforcé par un effacement du père de la vie de l’enfant. Sadger fait ressortir que les mères de ces patients homosexuels furent souvent des femmes virilisées, d’un caractère très énergique, capables de supplanter le père dans la place lui revenant au sein de la famille. J’ai observé parfois la même chose, mais ai été frappé davantage par les cas où le père manqua dès l’origine ou disparut précocement de la vie de l’enfant, de sorte que celui-ci se trouva abandonné à l’influence féminine. Il semblerait presque que la présence d’un père énergique assurât au fils le juste choix de l’objet pour le sexe opposé51.

Après ce premier stade se produit un changement, dont le mécanisme nous est connu, bien que nous ignorions encore les forces qui le produisent. L’amour pour la mère ne peut pas suivre le cours du développement conscient ultérieur et tombe sous le coup du refoulement. Le petit garçon refoule son amour pour sa mère, en se mettant lui-même à sa place, en s’identifiant à elle, et il prend alors sa propre personne comme l’idéal à la ressemblance duquel il choisit ses nouveaux objets d’amour. Il est ainsi devenu homosexuel, mieux, il est retourné à l’autoérotisme, les garçons, que le garçon grandissant aime désormais, n’étant que des personnes substituées et des éditions nouvelles de sa propre personne enfantine. Et il les aime à la façon dont sa mère l’aima enfant. Nous disons alors qu’il choisit les objets de ses amours suivant le mode du narcissisme, d’après la légende grecque du jeune Narcisse à qui rien ne plaisait autant que sa propre image reflétée dans l’eau, et qui fut métamorphosé en la belle fleur du même nom.

Des considérations psychologiques plus profondes justifient l’assertion que l’homosexuel, devenu tel par ce mécanisme, reste fixé, dans son inconscient, à l’image-souvenir de sa mère. Par le refoulement même de son amour pour elle, il conserve intact cet amour dans son inconscient et lui demeure dès lors fidèle. Quand il semble poursuivre en amant de jeunes garçons, il fuit en réalité les autres femmes, qui pourraient le rendre infidèle. Nos observations particulières nous ont aussi permis de le démontrer : ceux qui semblent sensibles au charme mâle seul sont soumis en réalité à l’attirance émanant de la femme tout comme les hommes normaux ; mais ils se hâtent chaque fois de transférer à un sujet mâle l’excitation née de la femme, et reproduisent ainsi toujours à nouveau le mécanisme par lequel ils ont acquis leur homosexualité.

Loin de nous la pensée d’exagérer l’importance de ces explications sur la genèse psychique de l’homosexualité. Elles contredisent de façon manifeste et absolue les théories officielles professées par les homosexuels, mais nous les savons insuffisamment amples pour permettre une solution définitive de tout le problème. Ce que nous dénommons, pour raison de commodité, en bloc, homosexualité, résulte peut-être de processus divers d’inhibition psychosexuelle et le processus que nous avons mis à jour n’est peut-être qu’un entre plusieurs, et en rapport avec un type donné « d’homosexualité ». Nous devons aussi le reconnaître : le nombre des cas où l’on peut déceler les conditions requises par nous pour ce type homosexuel dépasse de beaucoup celui où apparaît réellement l’effet dérivé d’elles, de sorte que nous ne pouvons écarter l’action concomitante de facteurs constitutionnels inconnus, ceux dont on a d’ordinaire coutume de faire dériver toute l’homosexualité. Nous n’aurions d’ailleurs pas eu à nous appesantir sur la genèse psychique de cette forme d’homosexualité, si nous n’avions fortement soupçonné justement Léonard, dont le fantasme au vautour fut notre point de départ, d’appartenir à ce type d’homosexuels.

Quelque peu connue que soit la vie sexuelle du grand artiste et investigateur, ses contemporains ne semblent pas s’être trompés, en gros, dans ce qu’ils en disent. À la lumière de la tradition, il nous apparaît comme un homme dont les besoins et l’activité sexuels furent extraordinairement réduits : on eût dit que des aspirations plus hautes l’avaient élevé au-dessus des vulgaires nécessités animales propres aux autres hommes. La question peut demeurer sans réponse : Léonard a-t-il jamais, et de quelle manière, recherché la satisfaction sexuelle directe, ou bien sut-il s’en passer totalement ? Nous n’en avons pas moins le droit de rechercher en lui ces courants sensitifs qui poussent impérieusement les autres hommes à l’acte sexuel. Car nous ne pouvons croire qu’il existe une seule vie psychique humaine à la structure de laquelle le désir sexuel au plus large sens du mot, la libido, n’ait pas eu sa part, quelque loin du but initial de celui-ci ou de toute réalisation pratique que se soit écoulée cette vie.

On ne peut s’attendre à rencontrer, chez Léonard, en matière d’inclination sexuelle non transformée, autre chose que des traces. Mais celles-ci marquent toutes la même direction et permettent de compter Léonard au nombre des homosexuels. On a de tout temps remarqué qu’il prit comme élèves rien que des garçons et des jeunes gens d’une beauté frappante. Il était bon et indulgent envers eux, s’occupait d’eux, les soignait lui-même, quand ils tombaient malades, comme une mère soigne ses enfants, et comme sa propre mère dut le choyer lui-même. Les ayant choisis pour leur beauté, non pour leur talent, aucun d’eux (Cesare da Sesto, G. Boltraffio, Andréa Salaino, Francesco Melzi, etc.) ne devint un peintre notable. Le plus souvent ils n’arrivèrent même pas à se rendre indépendants du Maître ; ils disparurent, après sa mort, sans laisser dans l’histoire de l’art une physionomie distincte. Ceux qui, d’après leur œuvre, étaient en droit de s’intituler ses élèves, tels Luini et Bassi, dit Le Sodoma, il ne les a sans doute pas personnellement connus.

On nous objectera, nous le savons, que l’attitude de Léonard envers ses élèves n’a absolument rien à faire avec des mobiles d’ordre sexuel et n’autorise aucune conclusion sur les caractères particuliers de sa sexualité. Nous ferons valoir, en réponse et sous toutes réserves, que notre manière de voir explique quelques traits singuliers de la conduite du Maître, qui sans cela demeureraient énigmatiques. Léonard tenait un journal ; de sa petite écriture, dirigée de droite à gauche, il prenait des notes destinées à lui seul. Dans ce journal, — chose frappante, — il se tutoyait lui-même : « Apprends avec Maître Luca la multiplication des racines. » « Fais-toi montrer par Maître d’Abacco la quadrature du triangle », ou à l’occasion d’un voyage : « Je vais à la ville pour m’occuper de mon jardin... Fais faire deux sacs de voyage. Fais-toi montrer par Boltraffio le tour et fais-y travailler une pierre. Donne le livre à Maître Andréa il Tedesco52. » Ou encore un dessein d’un tout autre ordre : « Tu as à faire voir, dans ton traité, que la terre est un astre comme la lune, ou à à peu près, et à démontrer la noblesse de notre monde53. »

Dans ce journal qui, du reste, — tel le journal d’autres mortels, — effleure en peu de mots les événements les plus importants de la journée, ou même les tait absolument, se trouvent quelques annotations qui, à cause de leur singularité, sont citées par tous les biographes de Léonard. Ces notes se rapportent à de menues dépenses du Maître, et sont d’une pénible méticulosité, comme émanant d’un père de famille pot-au-feu, strict et économe. Par contre, la justification de l’emploi de plus grosses sommes manque totalement, et rien n’indique par ailleurs que l’artiste se soit entendu en économie domestique. Une de ces annotations se rapporte à l’acquisition d’un manteau pour l’élève Andréa Salaino.

Manteau pour Salai le 4 avril 1497.

(La cappa di Salai a di 4 d’aprile 1497.)

4 brasses de drap d’argent (4 braccia di panno argientino) .............1. 15  s. 4

Velours vert pour garnir (velluto verde per ornare) ..........................1. 9     »

Rubans (bindelli)...............................................................................  »      s. 9

Portes pour agrafes (magliette) ........................................................  »       s. 12

Façon (manifattura)..........................................................................1. 1     s. 5

Ruban pour le devant (bindello per dinanzi)....................................  »       s. 5

Piqûres (punta).

[total :]                                                                                                1.2    s. 554

Une autre note, très détaillée, réunit toutes les dépenses que lui a occasionnées un autre élève55 par ses défauts et sa tendance au vol : « Au jour 23 d’avril 1490, je commençai ce livre et je recommençai le cheval56. Giacomo vint demeurer avec moi le jour de la Madeleine en '490, à l’âge de dix ans. (Note marginale : voleur, menteur, obstiné, glouton !) Le second jour, je lui fis tailler deux chemises, une paire de chausses, un pourpoint, et, quand je me mis les deniers de côté pour payer lesdites choses, il me vola ces deniers dans l’escarcelle, et jamais il ne me fut possible de le lui faire confesser, bien que j’en eusse une vraie certitude (à la suite, en marge : 4 lires). » Ainsi le compte rendu des méfaits du petit se poursuit et se clôt par le compte des frais : « La première année, manteau, 1. 2 ; 6 chemises, 1. 4 ; 3 pourpoints, 1. 6 ; 4 paires de chausses, 1. 7 s. d. 1. 8, etc57. » Rien n’est plus étranger aux biographes de Léonard qu’une explication des énigmes de la vie psychique de leur héros par ses petites faiblesses et singularités : aussi ont-ils coutume d’adjoindre à ces comptes bizarres une remarque faisant ressortir la bonté et l’indulgence du Maître envers ses élèves. Ils oublient, ce faisant, que ce qui requiert ici une explication, ce n’est pas la conduite de Léonard, mais le fait qu’il nous en ait laissé ces témoignages. Comme on ne peut vraiment pas lui attribuer l’intention de nous mettre en main des documents sur sa bonté, nous devons faire l’hypothèse qu’un autre mobile, d’ordre affectif, l’incita à prendre ces notes. Il n’est pas facile de deviner lequel, et nous n’en saurions proposer aucun, si un autre compte, aussi trouvé dans les papiers de Léonard, ne jetait une vive lumière sur ces notes étranges et minutieuses concernant l’habillement des élèves, etc. :

Frais pour l’enterrement de Caterina. (Spese per la sotteratura di Caterina.)

3 livres de cire (libbre 3 di cera). …..............................................s. 27

Pour le catafalque (per lo cataletto) …..........................................s. 8

Dais au-dessus du catafalque (palio sopra il cataletto).................s. 12

Pour porter et dresser la croix (portatura e postura58 di croce). s. 4

Aux porteurs du corps (per la portatura del morto)......................s. 8

A reporter........................................................................................s. 59

Report ............................................................................................s. 59

À 4 prêtres et 4 clercs (per 4 preti e k cherici)...............................s. 20

Cloches, livres et éponge (campana, libri, spunga).......................s. 2

Aux fossoyeurs (per li sotteratori) ................................................s. 16

Au doyen (ail’ antiano)...................................................................s. 8

Pour le permis aux autorités (per la licientia alli ufitiali)...............s. 1

                                                                                                         s. 106

Médecin (il medico).........................................................................s. 2

Sucre et chandelles (zucchero e candele) .......................................s. 12

                                                                                                         s. 12059

L’écrivain Merejkovski est le seul sachant nous dire qui était cette Catarina. Il conclut, de deux autres courtes notes, que la mère de Léonard, la pauvre paysanne de Vinci, était venue à Milan en 1493 afin de visiter son fils alors âgé de quarante et un ans, qu’elle y tomba malade, fut mise par Léonard à l’hôpital et, quand elle mourut, enterrée par lui avec ces marques de respect60.

Cette interprétation du subtil romancier n’est pas démontrable, mais elle possède tant de vraisemblance interne, elle cadre si bien avec tout ce que nous savons par ailleurs de la vie sentimentale de Léonard que je ne puis m’empêcher de la croire juste.

Léonard était parvenu à soumettre ses sentiments au joug de l’investigation, à entraver leur libre expression ; mais même pour lui des occasions se présentaient où les sentiments réprimés se frayaient un chemin vers la lumière : telle la mort de sa mère, autrefois si ardemment aimée. Ce compte des frais d’enterrement nous met en face de la manifestation, déformée jusqu’à être méconnaissable, de la douleur qui le frappa quand mourut sa mère. On peut s’étonner qu’une telle déformation puisse avoir lieu, et nous ne pouvons d’ailleurs pas la concevoir du point de vue des processus psychiques normaux. Mais nous connaissons des façons d’être semblables propres aux états anormaux des névroses, en particulier de la névrose obsessionnelle. Là aussi nous voyons l’extériorisation de sentiments intenses, mais devenus inconscients de par le refoulement, transposée à des actes insignifiants, voire ineptes. Les forces adversaires de ces sentiments refoulés sont parvenues à tellement en dégrader l’expression que l’on pourrait attribuer à ces sentiments une intensité très faible, mais dans l’impérieuse compulsion avec laquelle s’imposent les petites actions symptomatiques se trahit la véritable puissance des émois enracinés dans l’inconscient, que la conscience voudrait désavouer. Seule une telle analogie avec la névrose obsessionnelle peut expliquer les comptes tenus par Léonard des frais d’enterrement de sa mère. Dans l’inconscient, il lui était resté attaché comme au temps de l’enfance par une inclination de nuance érotique : l’énergie contraire du refoulement, plus tard survenu, ne permettait pas que lui fût érigé, à cet amour infantile, dans le journal de Léonard, un plus digne monument commémoratif ; mais le compromis, résultat transactionnel de ce conflit, devait être réalisé, et ainsi fut inscrit ce compte passé à la postérité sous forme d’énigme.

On peut sans trop de hardiesse se risquer maintenant à interpréter, par la même clef, et le compte des funérailles maternelles et ceux relatifs aux dépenses pour les élèves. Là encore nous devons nous trouver en présence d’un cas où les rares vestiges des émois érotiques de Léonard furent contraints de s’exprimer sur un mode altéré et obsessionnel. La mère et les élèves, images idéales de sa propre beauté enfantine, auraient été les objets de l’amour sexuel de Léonard, si tant est que le refoulement sexuel déterminant sa personnalité permette une telle désignation, et la compulsion qui forçait Léonard à noter, avec une minutie pénible, les dépenses faites pour ses élèves serait l’aveu déconcertant de ces conflits rudimentaires. Ainsi la vie sentimentale de Léonard appartiendrait vraiment à ce type d’homosexualité, dont nous avons mis à jour le développement psychique, et la forme homosexuelle de son fantasme au vautour nous deviendrait compréhensible. Car il ne signifierait rien autre que ce que nous avons déjà avancé par rapport à ce type. Telle en serait la traduction : Par cette relation érotique à ma mère, je suis devenu un homosexuel61.


44 Voir les reproductions dans l’ouvrage de Lanzone, op. cit., t. CXXXVI-VIII.

45 Voir Römer, op. cit.

46 Cf. les observations reproduites dans Jahrbuch für psychoanalytische und psychopathologische Forschungen, dans Internationale Zeitschrift für ärztliche Psychoanalyse et dans Imago.

47 Nous entrevoyons ici une des raisons de l’antisémitisme des peuples occidentaux, aussi spontané chez ces peuples qu’irrationnel dans ses manifestations. La circoncision est considérée par l’inconscient des hommes comme un équivalent de la castration. Appliquant nos hypothèses aux temps primitifs de l’humanité, nous sommes amenés à supposer que la circoncision fut à l'origine une atténuation, une rançon de la castration.

48 Cf. Richard Payne Knight, Le Culte du priape, traduit de l’anglais, Bruxelles, 1883.

49 Dans certains pays (N. d. T.).

50 Principalement celles de I. Sadger, que mon expérience personnelle a confirmées. Je sais d’autre part que W. Stekel, à Vienne, et S. Ferenczi, à Budapest, sont arrivés aux mêmes résultats.

51 La recherche psychanalytique a apporté à la compréhension de l’homosexualité deux faits indubitables, sans croire pour cela avoir épuisé l’étiologie de cette aberration sexuelle. Le premier est la fixation sus-mentionnée des besoins érotiques à la mère ; le second est tel : tout le monde, même l’être le plus normal, est capable du choix homosexuel de l’objet, l’a accompli à un moment donné de sa vie, puis, ou bien s’y tient encore dans son inconscient, ou bien s’en défend par une énergique attitude contraire. Ces deux constatations mettent fin et aux prétentions des homosexuels à être reconnus comme « troisième sexe », et à la distinction, tenue pour importante, entre l’homosexualité innée ou acquise. La présence de traits corporels de l’autre sexe (le degré d’hermaphrodisme physique) favorise les manifestations du choix homosexuel de l’objet, mais n’est pas décisive. On peut regretter que les représentants des homosexuels dans la science n’aient pas su tirer le moindre enseignement des données certaines fournies par la psychanalyse.

52 Léonard agit ici comme s’il avait eu l’habitude de se confesser quotidiennement à une autre personne, personne désormais remplacée par le journal intime. Voir dans Merejkovski qui aurait pu être cette personne.

53 « Impara la multiplicazione delle radici da maestro Luca. » Codex atlanticus, f° 370 r., Richter, op. cit., II, p. 433.

« Fatti mostrare al maestro d’Abbaco riquadrare uno triangulo. » Codex atlanticus, 225 rb., Richter, op. cit., II, p. 434.

« Andare in provisione (c’est-à-dire à l’hôtel de ville) per il mio giardino. » — « Far fare due sacchi da soma. » — « Vedi il torno del Beltraflio e falli trarre una pietra. » — « Lascia il libro a messer Andrea Tedesco. » Codex W. L. (Windsor), f° 141 a., p. 432.

« Tu nel tuo discorso ai a concludere la terra essere una stella quasi simile alla luna, e la nobiltà del nostro mondo. » Codex F., f° 56 a., Richter, op. cit., II, p. 139.

Ces textes sont cités par E. Solmi, Leonardo, et par M. Herzfeld, Leonardo da Vinci, où les a pris Freud (N. d. T.).

54 J’ai reproduit le texte italien à côté de chaque mention. Ce texte est pris dans Richter, The literary works of Leonardo da Vinci, p. 457, n. 1523. Le manuscrit original est dans le Codex L., f° 94 a. Le compte relatif au manteau de Salai est suivi des remarques :

« Ecci di suo grossoni 13

« Salai ruba li soldi. »

C’est-à-dire :

« Voici 13 grossoni à lui

« Salai a volé les sous. »

(N. d. T.).

55 Ou modèle.

56 De la statue équestre de François Sforza.

57 Freud renvoie ici au texte entier qui est cité dans M. Herzfeld, op. cit., p. XLV.

Ces notes relatives à Giacomo se trouvent dans le manuscrit C. de l’Institut, f° 15 v, et ont été reproduites dans le vol. III de la publication de Ravaisson Mollien. Elles se trouvent aussi dans Richter, op. cit., vol. II, p. 438-439, n. 1458.

Gerolamo Calvi a consacré à ce Giacomo un fort intéressant article. (Il vero nome di un allievo di Leonardo. Rassegna d'arte du 30 août 1919.) Il y expose que ce Giacomo ne serait autre qu’Andrea Salaino, ou Salai, dont le vrai nom eût été Giacomo de’ Caprotti. Salaino serait un surnom donné à Giacomo, et qui signifierait Saladino, petit diable, surnom que méritait bien ce jeune vaurien. Nous avons vu, dans la note du « manteau pour Salai », qu’il n’aurait pas perdu, sept ans plus tard, lorsqu’il reçut ce don, l’habitude de voler, ni Léonard celle de pardonner (N. d. T.).

58 Richter a transcrit portura. Le Dr Verga croit qu’il faudrait lire postura (N. d. T.).

59 J’ai rapporté le texte italien au-dessous de chaque mention. Ce texte est pris dans Richter, The literary works of Leonardo da Vinci, vol. II, p. 456, n. 1522. La note reproduite par Richter, et relative aux funérailles de Caterina, se trouve d’après Richter dans le manuscrit II du South Kensington Muséum, f° 95 r.

L’s précédant les chiffres signifie soldi di lira.

À Caterina et à ses funérailles, Luca Beltrami a consacré une étude La Madré di Leonardo, publiée dans la revue romaine Nuova Antologia du 16 février 1921. L. Beltrami a publié une seconde étude sur le même sujet dans les Miscellanea Vinciana (Milan, juillet 1923, p. 32). Il y polémise avec Antonio Favaro, qui avait soutenu une thèse opposée à la sienne, Favaro, La Madré di Leonardo dans Atti del Reale Istituto veneto di scienze, lettere ed arti, LXXIX, II, 1920.

Favaro est opposé à la thèse d’après laquelle la « Caterina » des notes eût été la mère de Léonard, Beltrami y est favorable, et appuie, dans le dernier article cité, son opinion sur une comparaison des dépenses des funérailles de Caterina (6 lires environ) avec les dépenses funéraires de divers personnages notoires, comparaison d’où il ressortirait que les funérailles de « Caterina » durent être, d’après le coût des funérailles à l’époque, d’une « certaine importance ».

Merejkovski fut le premier qui, dans son roman sur Léonard de Vinci, assimila la Caterina du compte des funérailles à la mère de Léonard. Il prit la liberté de transformer les soldi di lira du compte original en florins.

Quand Freud publia (1910) son étude sur Léonard, il ne connaissait le compte des funérailles de Caterina que d’après Merejkovski et Solmi.

Je citerai pour terminer la note dont Freud accompagna la citation de ce compte :

« Comme triste preuve de l’incertitude des renseignements, déjà si clairsemés, que nous possédions sur la vie intime de Léonard, je mentionnerai que le même compte est reproduit par Solmi (Traduction allemande, p. 104) avec de notables variantes. Ce qui fait le plus réfléchir, c’est que les florins y sont remplacés par des soldi. On peut supposer que, dans ce compte, les florins ne sont pas les anciens « florins d’or », mais les unités monétaires postérieurement usitées, qui valaient 1,66 lire ou 33,33 soldi. Solmi fait de Caterina une servante, qui aurait pendant quelque temps tenu la maison de Léonard. La source d’où émanent les deux versions de ce compte ne m’a pas été accessible. »

60 « Caterina venne a di 16 di luglio 1493. » Codex South Kensington Muséum, III, 1 b., Richter, op. cit., II, p. 423, n. 1384.

« Giovannina, viso fantastico, sta a Santa Caterina all’ ospedale », Codex S. K. M., II, r., 78 f., Richter, op. cit., p. 425, n. 1404.

C’est-à-dire : « Caterina est arrivée le 16 juillet 1493 » et « Giovannina, un visage fantastique, est à Santa Caterina à l’hôpital. »

Il ne semble pas que la seconde de ces annotations se rapporte en rien à la mère de Léonard. Comme suite possible à la première, je pense qu’on pourrait citer cette autre annotation de Léonard, du 29 janvier 1494.

À Caterina, s. 10 (Richter, op. cit., II, p. 455, n. 1517). Et encore cette autre : Piscina... all’ ospedale : ducati 2, favemelica biancamelica rossapenicomigliofagiuolifavepisegli. (Richter, op. cit., II, p. 456, n. 1521.)

Cette dernière note de Léonard pourrait avoir rapport au séjour possible de Caterina à l’hôpital.

Et si, comme le croit Richter (note du n. 1520, p. 456, V. II), le manuscrit dans lequel se trouve le compte des funérailles doit être rapporté à 1495, le séjour de la mère de Léonard à Milan aurait ainsi duré près de deux ans (N. d. T.).

61 La forme sous laquelle la libido refoulée se manifeste chez Léonard : formalisme et économie, se rattache aux traits de caractère dérivés de l'érotique anale. (Cf. Charakter und Analerotik, 1908, Gesammelte Schriften, vol. V.)