V.

Parmi les notes consignées par Léonard dans son journal, s’en trouve une qui retient l’attention du lecteur et par l’importance du fond et par un menu défaut de la forme.

Il écrit en juillet 1504 :

« Adi 9 di Luglio 1504 mercoledi a ore 7 mori Ser Piero da Vinci, notalio al palazzo del Potestà, mio padre, a ore 7. Era d’età d'anni 80, lascià 10 figlioli maschi e 2 femmine81. »

Cette note se rapporte donc à la mort du père de Léonard. La petite erreur de forme consiste en la répétition de l’heure de la mort « a ore 7 » à deux endroits différents, comme si Léonard avait oublié à la fin de la phrase qu’il avait déjà inscrit cette heure au début.

Ce n’est qu’une bagatelle, et tout autre qu’un psychanalyste n’en tiendrait pas compte. Peut-être ne le remarquerait-il pas, et, si l’on attirait son attention là-dessus, il dirait : Cela peut arriver à n’importe qui sous le coup de la distraction ou de l’émotion et n’a aucune importance.

Le psychanalyste pense autrement : rien ne lui est trop minime de ce qui peut exprimer les mouvements cachés de l’âme et il a appris depuis longtemps que de tels oublis ou répétitions sont pleins de sens. Il faut être reconnaissant à la « distraction » quand elle permet de se trahir à des émois qui demeureraient sans elle cachés au fond de l’âme.

Or, tout comme le compte des funérailles de Caterina et celui des frais pour les élèves, ces notes de Léonard relatives à la mort de son père réalisent un cas où Léonard ne put réprimer son émoi et où des éléments depuis longtemps refoulés se frayèrent, mais sous une forme déguisée, un chemin vers le jour. La forme est d’ailleurs semblable dans les trois cas : même minutie tatillonne, même prédilection pour les nombres82.

Nous appelons cette répétition de termes « persévération ». Elle constitue un excellent moyen pour renforcer l’accent affectif. Rappelons par exemple les imprécations de saint Pierre, dans Le Paradis, de Dante, contre son indigne représentant sur terre83 :

Quegli ch’usurpa in terra il luogo mio,

Il luogo mio, il luogo mio, che vaca

Nella presenza del Figliuol di Dio

Fatto ha del cimiterio mio cloaca.

Sans l’inhibition affective de Léonard, la note du journal eût put être telle : Aujourd’hui à 7 heures mourut mon père Ser Piero da Vinci, mon pauvre père ! Mais le déplacement de la persévération sur le détail le plus indifférent, sur l’heure de la mort, dépouille la phrase de Léonard de tout pathétique et nous laisse juste encore reconnaître qu’il y avait ici quelque chose à cacher et à réprimer.

Ser Piero da Vinci, notaire et descendant de notaires, était homme de grande énergie et de grande vitalité, ce qui lui permit d’arriver à la considération et à l’aisance. Il fut marié à quatre reprises, les deux premières femmes moururent sans enfants ; quand la troisième, en 1476, lui donna son premier fils légitime, Léonard était déjà âgé de vingt-quatre ans et avait depuis longtemps quitté la maison paternelle pour l’atelier de son maître Verrocchio. De la quatrième et dernière femme que Ser Piero épousa, déjà quinquagénaire, il eut encore neuf fils et deux filles84.

Certes, le père de Léonard tint un rôle important dans l’évolution psychosexuelle de son fils, un rôle non pas seulement négatif, par son absence durant les premières années de l’enfant, mais un rôle direct par sa présence dans les années ultérieures. Qui convoita, enfant, la mère, ne peut se défendre d’aspirer à prendre la place du père, s’empêcher de s’identifier à lui en imagination et, plus tard, de considérer comme le premier devoir de la vie, le triomphe sur le père. Quand Léonard, avant sa cinquième année, fut recueilli dans la maison grand-paternelle, sa jeune belle-mère Albiera supplanta sans aucun doute sa mère dans son cœur, et il se trouva alors, vis-à-vis de son père, dans cet état de rivalité qu’on peut qualifier de normal. C’est aux approches seules de la puberté qu’un être prend parti pour ou contre l’homosexualité. Lorsque Léonard eut atteint ce tournant décisif, l’identification avec le père perdit toute importance pour sa vie sexuelle, mais se perpétua en d’autres domaines que ceux de l’érotique. Nous savons qu’il aimait le faste et les habits somptueux, qu’il avait serviteurs et chevaux, bien que, d’après Vasari, « il ne possédât presque rien et travaillât peu85 ». De tels goûts ne se peuvent attribuer uniquement à son sens esthétique, on y retrouve aussi la compulsion de copier et surpasser le père. Le père avait donc été pour la pauvre paysanne le noble seigneur ; de là, dans le fils, l’aiguillon poussant à jouer au seigneur, le besoin « to out-herod Herod », de faire enfin voir au père de quelle étoffe est la vraie noblesse.

Tout artiste se sent le père de ses œuvres. Pour les œuvres picturales de Léonard, l’identification avec le père eut une conséquence fatale. Il les engendra, puis ne s’en soucia plus, tout comme son père ne s’était pas soucié de lui-même. La sollicitude ultérieure de son père ne put plus modifier chez Léonard cette compulsion, car celle-ci dérivait des impressions de la toute première enfance, et ce qui est refoulé et demeure inconscient ne peut plus être corrigé par des impressions ultérieures.

À l’époque de la Renaissance, — comme aussi bien plus tard, — tout artiste avait besoin d’un grand seigneur, d’un protecteur, d’un « padrone » qui lui donnât des commandes et entre les mains duquel il remît son destin. Léonard trouva son « padrone » en Ludovic Sforza, le More, homme ambitieux, magnifique, diplomate retors, mais caractère inconstant et peu sûr. Léonard passa à la cour du duc de Milan la période la plus brillante de sa vie ; c’est à son service qu’il déploya le plus librement son génie, duquel la Cène et la statue équestre de François Sforza portaient témoignage. Il quitta Milan avant que le malheur ne s’abattît sur Ludovic le More, qui mourut prisonnier dans un cachot français. Quand il apprit au loin le triste sort de son protecteur, Léonard écrivit dans son journal : « Le duc perdit son pays, ses biens, sa liberté, et aucune des œuvres qu’il avait entreprises, il ne la put achever86. » Cela est curieux et significatif de voir Léonard élever contre son protecteur le même reproche que celui dont la postérité devait le charger lui-même. Il semble désirer rendre responsable un personnage appartenant à la série des « pères » de l’éternel inachèvement de ses œuvres. En réalité, d’ailleurs, les reproches à l’adresse du duc n’étaient pas injustifiés.

Mais si l’imitation de son père nuisit à Léonard dans son œuvre d’artiste, la révolte contre son père fut sans doute la condition infantile de son œuvre, non moins imposante, d’investigateur. Il semblait, d’après la belle comparaison de Merejkovski, un homme éveillé trop tôt dans les ténèbres, cependant que tous dormaient encore87. N’osa-t-il pas prononcer la phrase audacieuse qui contient la justification de toute libre recherche : « Qui s’appuie dans la controverse sur l’autorité ne travaille pas avec l’esprit mais avec la mémoire88. » Ainsi il devint le premier investigateur moderne de la nature, et une multitude de connaissances et de pressentiments furent le trophée que lui valut le courage d’être le premier, depuis les Grecs, qui osât toucher aux secrets de la nature, armé de la seule observation et de son seul jugement. Mais quand il enseignait à dédaigner l’autorité et à rejeter l’imitation des « Anciens », et sans cesse désignait l’étude de la nature comme la source de toute vérité, il ne faisait que reproduire, sur le mode de la plus haute sublimation que puisse atteindre l’homme, l’attitude qu’il avait déjà eue enfant, et qui s’était imposée à lui alors qu’il ouvrait sur le monde des yeux étonnés. Ramenés de l’abstraction scientifique à l’expérience individuelle concrète, les Anciens et l’autorité correspondaient au père, et la Nature redevenait la bonne et tendre mère qui l’avait nourri. Tandis que chez la plupart des enfants des hommes, — aujourd’hui comme autrefois, — le besoin d’être soutenu par une autorité quelconque est si impérieux que, celle-ci vient-elle à être menacée, le monde leur semble chanceler, Léonard seul pouvait se passer de ce soutien. Il ne l’aurait pas pu s’il n’avait appris dès l’enfance à renoncer au père. La hardiesse et l’indépendance de son investigation scientifique ultérieure présupposent une investigation sexuelle infantile que le père ne put entraver, investigation qui se poursuivit ensuite dans l'éloignement de toute sexualité.

Quand un homme, ainsi qu’il advint à Léonard, échappa dans sa première enfance à l’intimidation par le père et rejeta, au cours de son activité investigatrice, les chaînes de l’autorité, il y aurait contradiction criante à ce que le même homme fût demeuré croyant et n’eût pas réussi à se soustraire au joug de la religion dogmatique. La psychanalyse nous a appris à reconnaître le lien intime unissant le complexe paternel à la croyance en Dieu, elle nous a montré que le dieu personnel n’est rien autre chose, psychologiquement, qu’un père transfiguré ; elle nous fait voir tous les jours comment des jeunes gens perdent la foi au moment même où le prestige de l’autorité paternelle pour eux s’écroule. Ainsi nous retrouvons dans le complexe parental la racine de la nécessité religieuse. Dieu juste et tout-puissant, la Nature bienveillante, nous apparaissent comme des sublimations grandioses du père et de la mère, mieux, comme des rénovations et des reconstructions des premières perceptions de l’enfance. La religiosité est en rapport biologiquement avec le long dénuement et le continuel besoin d’assistance du petit enfant humain ; lorsque plus tard l’adulte reconnaît son abandon réel et sa faiblesse devant les grandes forces de la vie, il se retrouve dans une situation semblable à celle de son enfance et il cherche alors à démentir cette situation sans espoir en ressuscitant, par la voie de la régression, les puissances qui protégeaient son enfance. La protection que la religion offre aux croyants contre la névrose s’explique ainsi : elle les décharge du complexe parental, auquel est attaché le sentiment de culpabilité aussi bien de l’individu que de toute l’humanité, et elle le résout pour eux, tandis que l’incroyant reste seul en face de cette tâche.

L’exemple de Léonard ne semble pas devoir infirmer cette conception de la foi religieuse. De son vivant déjà, il fut accusé d’incrédulité, ou, chose équivalente à cette époque, de ne plus croire aux dogmes catholiques. Ces accusations furent expressément rapportées par Vasari dans la première biographie qu’il donna de Léonard89 ; dans la seconde édition de ses Vite, en 1568, il les supprima90. Il est tout à fait compréhensible que Léonard, vu l’extraordinaire susceptibilité de son époque en fait de religion, se soit abstenu de manifester ouvertement son attitude envers le christianisme. Mais l’investigateur qui était en lui ne se laissa pas le moins du monde abuser par les récits de la création donnés par l’Écriture ; il contestait par exemple la possibilité d’un déluge universel et comptait, en géologie, par millénaires, aussi librement que les modernes.

Parmi les « Prophéties » de Léonard s’en trouvent plusieurs qui devaient froisser la délicatesse des croyants, telle celle-ci relative au culte des images saintes :

« Les hommes s’adresseront à des hommes qui ne perçoivent rien ; ils auront les yeux ouverts et ne verront point, ils parleront à ceux-ci et resteront sans réponse ; ils imploreront des grâces de qui a des oreilles et n’entend pas ; ils allumeront des cierges devant un aveugle. »

Ou encore, sur les lamentations du vendredi saint :

« Dans toute l’Europe, de grands peuples pleureront la mort d’un seul homme, mort en Orient91. »

On a dit de Léonard qu’il avait dépouillé les images religieuses de leurs derniers restes de raideur sacerdotale, les humanisant et exprimant par elles de grands et beaux sentiments humains. Muther lui attribue la gloire d’avoir surmonté une ambiance de décadence et d’avoir rendu aux hommes le droit aux joies des sens et à la joie de vivre. Dans ses écrits, où il se montre absorbé par l’étude des plus profonds et des plus grands problèmes de la nature, Léonard ne manque pas d’exprimer son admiration pour le Créateur, cause première de tous ces mystères merveilleux, mais rien n’indique qu’il ait pensé conserver un rapport personnel quelconque avec cette puissance divine. Les propositions dans lesquelles Léonard a consigné la sagesse profonde de ses dernières années, respirent la résignation d’un homme qui se soumet à l’Ανάγχη), aux lois de la nature, et n’attend aucune pitié de la bonté ou de la grâce d’un dieu. Sans aucun doute, Léonard avait surmonté et la religion dogmatique et la religion personnelle et s’était fort éloigné, au cours de son activité investigatrice, de la conception chrétienne de l’univers.

Nos connaissances concernant le développement de la vie psychique infantile nous font admettre que Léonard enfant, dans ses premières investigations, s’occupa lui aussi des problèmes de la sexualité. Cette vérité, il nous la livre d’ailleurs lui-même, sous les voiles les plus transparents, quand il établit un lien entre sa soif d’investigation et le fantasme au vautour, et qu’il cite l’étude du vol des oiseaux comme une tâche à lui dévolue de par un arrêt spécial du destin. Un passage fort obscur de ses écrits et ayant l’allure d’une prophétie, qui traite du vol des oiseaux, montre bien quelle profonde racine affective avait son désir de pouvoir enfin s’adonner lui-même à l’art du vol : « Le grand oiseau prendra son premier essor de sur le dos de son grand Cygne, étonnant l’univers, remplissant de son nom toutes les écritures, et gloire éternelle au nid qui le vit naître92 ! » Il espérait sans doute voler lui-même un jour, et nous savons par les rêves, qui réalisent les désirs des hommes, quelle félicité ils se promettent de la réalisation de cette espérance.

Mais pourquoi tant d’hommes rêvent-ils qu’ils volent ? La psychanalyse répond à cette question, en nous montrant que « voler » ou « être un oiseau » n’est que le déguisement d’un autre désir ; entre le vol et cet autre désir existe d’ailleurs plus d’un rapport pragmatique et linguistique permettant de passer de l’un à l’autre. La fable de la cigogne, du grand oiseau qui apporte les enfants, que l’on conte à ceux-ci quand leur curiosité s’éveille, les phallus ailés des anciens, l’expression « vögeln » (de Vogel : oiseau) dont on désigne en allemand populaire l’activité sexuelle de l’homme, le nom d’uccello (oiseau) donné par les Italiens au membre viril ; autant de fragments d’un grand ensemble nous enseignant que le désir de voler ne signifie rien autre, dans nos rêves, que le désir ardent d’être apte aux actes sexuels93. C’est là un souhait infantile très précoce. Quand l’adulte se souvient de son enfance, elle lui apparaît comme un temps de bonheur où l’on jouissait simplement de l’instant qui passe, où l’on allait vers l’avenir sans être tourmenté par aucun désir, et c’est pourquoi il envie les enfants. Mais les enfants eux-mêmes, s’ils pouvaient nous renseigner plus tôt, rapporteraient sans doute autrement les choses. Il ne semble pas que l’enfance soit cette délicieuse idylle en laquelle notre souvenir la métamorphose plus tard ; les enfants paraissent plutôt, tout au long de l’enfance, fouettés par le seul désir de devenir grands et de pouvoir faire comme les grandes personnes. Ce désir est l’aiguillon de tous leurs jeux. Quand, au cours de leur investigation sexuelle, les enfants soupçonnent que dans un domaine pour eux mystérieux et pourtant si capital, l’adulte est capable d’une chose merveilleuse qu’il leur est refusé et de savoir et de faire, en eux s’agite un violent désir d’en pouvoir faire autant. Et alors ils rêvent de cette chose sous la forme du vol, ou bien préparent dès lors ce déguisement de leur désir pour leurs rêves de vol ultérieurs. Ainsi l’aviation, qui de notre temps a enfin atteint son but, possède, elle aussi, sa racine infantile érotique.

Quand Léonard nous avoue qu’il se sentit dès l’enfance en rapport personnel et particulier avec le problème du vol des oiseaux, il confirme par là l’orientation sexuelle de son investigation infantile, ce que nos recherches concernant les enfants d’aujourd’hui nous avaient déjà fait supposer. Ce problème-là, du moins, s’était soustrait au refoulement qui éloigna plus tard Léonard de la sexualité ; il continua à s’intéresser, avec de légères variantes, au même problème depuis les années de l’enfance jusqu’à l’époque de la plus parfaite maturité intellectuelle et il est très possible que l’art tellement convoité lui faillit aussi bien dans son sens sexuel primitif que dans son sens transposé à la mécanique, que cette double aspiration aboutit chez lui à une double faillite du même désir.

Le grand Léonard resta d’ailleurs toute sa vie par divers côtés un enfant. On prétend que tous les grands hommes doivent nécessairement garder quelque chose d’enfantin. Lui, continua de jouer après avoir grandi, ce qui contribua à le faire paraître parfois inquiétant et incompréhensible à ses contemporains. Quand nous le voyons, pour des fêtes de cour et des réceptions solennelles, préparer les plus ingénieux jouets mécaniques, cela nous déplaît, mais nous sommes seuls à regretter ce gaspillage des forces du maître à ces futilités ; lui-même semble s’être occupé volontiers de ces choses, et Vasari nous apprend qu’il se complaisait à de semblables passe-temps, même quand aucune commande ne l’y forçait : « Il alla à Rome avec le duc Julien... là, il confectionna une pâte de cire et, tandis qu’il se promenait, il en formait des animaux très délicats, creux et remplis d’air ; soufflait-il dedans, ils volaient ; l’air en sortait-il, ils retombaient à terre. Le vigneron du Belvédère ayant trouvé un lézard très curieux, Léonard lui fit des ailes avec la peau prise à d’autres lézards et il les remplit de vif-argent, de sorte qu’elles s’agitaient et frémissaient, dès que se mouvait le lézard ; il lui fit aussi, de la même manière, des yeux, une barbe et des cornes, il l’apprivoisa, le mit dans une boîte et effarouchait, avec ce lézard, tous ses amis94. » Ces amusements lui servaient souvent à exprimer des pensées profondes : « Il faisait nettoyer et dégraisser si minutieusement les entrailles d’un mouton qu’elles eussent pu tenir dans le creux de la main. Il avait fait mettre dans une pièce voisine une paire de soufflets de forge auxquels il abouchait les boyaux et les emplissait d’air jusqu’à ce qu’ils occupassent toute la chambre, laquelle était très grande, et qu’on fût obligé de se réfugier dans un coin. Alors il faisait remarquer comment les boyaux étaient devenus transparents et pleins de vent. Et en ceci, que, d’abord limités à un lieu restreint, ils s’épandaient de plus en plus dans l’espace, il les comparait au génie95. » La même humeur joueuse, prenant plaisir au déguisement innocent de la pensée et aux tours subtils, se manifeste dans ses fables et ses devinettes, ces dernières sous forme de « prophéties », presque toutes riches en idées mais remarquablement dénuées d’esprit.

Les jeux et les écarts que Léonard permettait à son imagination ont parfois grossièrement induit en erreur ceux de ses biographes qui méconnurent, dans son caractère, ce trait. Dans les manuscrits milanais de Léonard on trouve, par exemple, des brouillons de lettres à « Diodario di Siria (Syrie), lieutenant du Saint Sultan de Babvlone ». Léonard s’y présente comme ayant été envoyé dans ces régions de l’Orient afin d’y accomplir certains travaux d’ingénieur ; il s’y défend du reproche de paresse, y donne des descriptions de villes et de monts et enfin y dépeint un grand bouleversement naturel qui aurait eu lieu pendant sa présence dans ces parages96.

J.-P. Richter a, en 1881, cherché à prouver par ces manuscrits que Léonard fut vraiment au service du Sultan d’Égypte, qu’il y fit réellement ces observations, et embrassa même en Orient la religion musulmane. Ce séjour se placerait vers 1483, avant l’établissement de Léonard à la Cour du duc de Milan. Mais il n’a pas été difficile à d’autres critiques de reconnaître ces soi-disant documents d’un voyage en Orient de Léonard pour ce qu’ils sont en réalité : de simples productions de l’imagination du jeune artiste, créées pour son propre amusement, et dans lesquelles il donna libre cours à son désir de voir le monde et de courir les aventures.

L’Academia Vinciana, sur l’existence de laquelle nous n’avons d’autres données que cinq ou six emblèmes artistement entrelacés avec l’inscription de l’Académie, dut être, elle aussi, une production imaginaire. Vasari mentionne ces dessins, mais non l’Académien97. Müntz, qui a orné d’un de ces emblèmes la couverture de son grand ouvrage sur Léonard, est un des rares qui croient à la réalité d’une Academia Vinciana98.

Sans doute cet instinct de jeu disparut en Léonard avec les années, et l’activité investigatrice, le dernier et le plus haut épanouissement de sa personnalité, dut absorber cet instinct à son tour. Mais la longue survivance, en Léonard, du besoin de jouer nous apprend avec quelle lenteur s’arrache de son enfance celui qui, dans cette enfance, connut la suprême félicité érotique, et ne la retrouva jamais plus.


81 Codex du British Muséum, 272 a., reproduit par Richter, op. cit., II, 416, n. 1372. Cité par Müntz, op. cit., p. 13, d’après lequel le cite Freud (N. d. T.).

82 Je veux faire abstraction d’une plus grosse erreur commise ici par Léonard, quand il attribue quatre-vingts ans à son père au lieu de soixante-dix-sept.

83 Canto XXVII, V. 22-25.

84 Il semble que Léonard, en ce passage de son journal, se soit trompé sur le nombre de ses frères et sœurs, ce qui contraste singulièrement avec l’apparente exactitude du passage (N. d. A.).

Voir dans Gustave Uzielli, Ricerche intorno a L. d. V., Florence, Pellas, 1872, p. 222-223, l’arbre généalogique des Vinci, établi d’après les recherches que fit Uzielli dans les archives mêmes de la famille. Uzielli y attribue à Ser Piero, comme ici Léonard, douze enfants, dix garçons et deux filles, sans spécifier de laquelle des deux dernières femmes chacun des derniers onze enfants est issu (N. d. T.).

85 Vasari, La Vita di L. da V., Ed. Poggi, 1919, p. 6.

86 « Il duca perse lo stato e la roba e libertà e nessuna sua opéra si fini per lui. » Voir Seidlitz, op. cit., II, p. 270.

87 Op. cit.

88 « Chi disputa allegando l’autorità non adopra lo 'ngegno ma piuttosto la memoria. » Codex atlanticus, f° 76 r., cité par Solmi, Conferenze florentine, p. 13, et Frammenti, etc., p. 83.

89 Müntz, La Religion de Léonard, op. cit., p. 292 et suivantes.

90 Vasari, op. cit., par exemple, p. 6.

91 I. Delle pitture de’ santi adorate

« Parleranno li omini alli omini, che non sentiranno ; avran gli occhi aperti, e non vedranno ; parleranno a quelli, e non fia loro risposta ; chiederan grazia a chi avrà orecchi e non ode ; faran lume a chi è orbo. » Codex atlanticus, f° 362 r., cité par Solmi, Frammenti, etc., p. 374.

II. Del pianto fatto il venerdi santo

« In tutte le parti d’Europa sarà pianto da gran popoli per la morte d’un solo omo, morto in Oriente. » Codex atlanticus, f° 362 r., cité par Solmi, op. cit., p. 373 (N. d. T.).

92 Voici le passage original : « Piglerà il primo volo il grande uccello sopra del dosso del suo magnio Cecero, empiendo l’universo di stupore, empiendo di sua fama tutte le scritture e gloria etterna al loco doue nacque. » Codice sul volo degli uccelli, édition Piumati-Sabachnikoff, Paris, Rouveyre, 1893. Couverture interne, 2. — Richter, op. cit., II, 430 n. 1428.

Richter a traduit cecero par Swan = cygne. Il ne semble pas être ici question de cygne. Ceceri est une colline près de Fiesole. (Freud, dans une note, cite ici Marie Herzfeld, d’après laquelle (L. d. V., p. 32) « le grand Cygne désignerait une colline près de Florence, le monte Cecero ».)

Merejkovski a voulu voir dans ce passage une allusion à un vol de la machine lancée du haut du monte Ceceri.

Il n’est pas impossible que Léonard ait ici pensé à une première tentative faite de cette manière, mais le passage est certainement très obscur. (N. d. T.)

93 D’après les travaux de Paul Federn, et aussi de Mourly Vold (1912), érudit norvégien étranger à la psychanalyse.

94 Vasari, op. cit., 1919, p. 41 (N. d. T.).

95 Ibid., p. 41 (N. d. T.).

96 Sur ces lettres et les hypothèses qui s’y rattachent, voir Müntz, op. cit., p. 82 et suivantes : leur texte, avec celui d’autres écrits s’y rapportant, se trouve dans M. Herzfeld, op. cit., p. 223 et suivantes (N. d. A.). Voir aussi Richter, op. cit., II., p. 385, n. 1336 et suivants (N. d. T.).

97 « De plus il perdit beaucoup de temps à dessiner des entrelacs de corde, où l’on pouvait suivre le fil d’un bout à l’autre, de façon à emplir un cercle parfait ; un dessin très compliqué et très beau de cette sorte est gravé sur cuivre, et au milieu se lit : Leonardus Vinci Academia. » Vasari, op. cit., p. 5.

98 Que Léonard ait fondé et dirigé à Milan une académie, c’est une légende désormais réfutée par la critique. (Voir à ce sujet Gustavo Uzielli, Ricerche intorno a Leonardo da Vinci, série I, vol. I, 2° éd., Turin 1896, p. 503 et suivantes.) (N. d. T.)