I. Histoire de la Maladie

Schreber écrit4 : « J’ai été deux fois malade des nerfs, chaque fois à la suite d’un surmenage intellectuel ; la première (étant président du Tribunal de première instance5, à Chemnitz), à l’occasion d’une candidature au Reichstag ; la seconde, à la suite du travail écrasant et extraordinaire que je dus fournir en entrant dans mes nouvelles fonctions de président de la Cour d’Appel de Dresde6. »

La première maladie se déclara à l'automne de 1884 et, à la fin de 1885, avait complètement guéri. Flechsig, dans la clinique duquel le malade passa alors six mois, qualifiait cet état d’accès d’hypocondrie grave, dans une expertise qu’il fit ultérieurement. Schreber assure que cette maladie-là se déroula « sans que survienne aucun incident touchant à la sphère du surnaturel »7.

Ni les écrits du malade, ni les expertises des médecins qui y sont adjointes ne donnent de renseignements suffisants sur les antécédents personnels ou sur les circonstances de la vie du malade. Je ne serais pas même en état de préciser son âge au moment où il tomba malade, bien que la situation où il était parvenu dans la carrière judiciaire, avant sa seconde maladie, établisse une certaine limite d’âge au-dessous de laquelle on ne peut descendre. Nous apprenons que Schreber, au temps de son « hypocondrie », était marié depuis longtemps déjà. Il écrit : « Presque plus profonde encore était la reconnaissance de ma femme qui vénérait en le Professeur Flechsig celui qui lui avait rendu son mari, et c’est pourquoi, pendant des années, elle eut sur sa table le portrait de ce dernier. » (Page 36). Et encore : « Après la guérison de ma première maladie, je vécus avec ma femme huit années, années en somme très heureuses, où je fus en outre comblé d’honneurs. Ces années ne furent obscurcies, à diverses reprises, que par la déception renouvelée de notre espoir d’avoir des enfants. « 

Au mois de juin 1893, on annonça, à Schreber sa prochaine nomination à la présidence de la Cour d’Appel ; il entra en fonction le 1er octobre de la même année. Entre ces deux dates8, il eut quelques rêves auxquels il ne fut amené que plus tard à attribuer de l’importance. À plusieurs reprises, il rêva qu’il était de nouveau malade, ce dont il était aussi malheureux en rêve qu’heureux au réveil lorsqu’il constatait que ce n’était là qu’un rêve. Il eut de plus, un matin, dans un état intermédiaire entre le sommeil et la veille, « l’idée que ce serait très beau d’être une femme subissant l’accouplement » (p. 36), idée que, s’il avait eu sa pleine conscience, il aurait repoussée avec la plus grande indignation.

La deuxième maladie débuta fin octobre 1893, par une insomnie des plus pénibles, ce qui amena le malade à entrer de nouveau à la clinique de Flechsig. Mais là son état empira rapidement. L’évolution de cette maladie est décrite dans une expertise ultérieure par le directeur de la maison de santé Sonnenstein (p. 380) : « Au début de son séjour là-bas9, il manifestait plutôt des idées hypocondriaques, se plaignait de ramollissement du cerveau, disait qu’il allait bientôt mourir, etc..., mais déjà des idées de persécution se mêlaient au tableau clinique, basées sur des illusions sensorielles qui au début, à la vérité, semblaient apparaître assez sporadiquement, tandis qu’en même temps s’affirmait une hyperesthésie excessive, une grande sensibilité à la lumière et au bruit. Ultérieurement, les illusions de la vue et de l’ouïe se multiplièrent et, en liaison avec des troubles cœnesthésiques, en vinrent à dominer toute sa manière de sentir et de penser. Il se croyait mort et décomposé, il pensait avoir la peste, il supposait que son corps était l’objet de toutes sortes de répugnantes manipulations et il souffrit, comme il le déclare encore à présent, des choses plus épouvantables qu’on ne le peut imaginer, et cela pour une cause sacrée. Les sensations morbides accaparaient à tel point l’attention du malade qu’il restait assis des heures entières entièrement rigide et immobile, inaccessible à toute autre impression (stupeur hallucinatoire)10. D’autre part, ces manifestations le tourmentaient au point de lui faire souhaiter la mort ; il tenta à plusieurs reprises de se noyer dans sa baignoire, il réclamait le cyanure de potassium qui lui était destiné. Peu à peu, les idées délirantes prirent un caractère mystique, religieux ; il était en rapport direct avec Dieu, le diable se jouait de lui, il voyait des apparitions miraculeuses, il entendait de la sainte musique, et en vint enfin à croire qu’il habitait un autre monde. »

Ajoutons qu’il injuriait diverses personnes qui, d’après lui, le persécutaient et lui portaient préjudice, en particulier son ancien médecin Flechsig, qu’il appelait « assassin d’âmes », et il lui arrivait de crier un nombre incalculable de fois « petit Flechsig », en accentuant fortement le premier de ces mots (p. 383).

Il arriva de Leipzig, après un court séjour dans un autre asile, à la maison de santé Sonnenstein, près de Pirna, en juin 1894, et il y resta jusqu’à ce que son état eût revêtu sa forme définitive. Au cours des années suivantes, le tableau clinique se modifia dans un sens que nous décrirons au mieux en citant les paroles du médecin directeur de cet établissement, le Dr Weber.

« Sans entrer plus avant dans les détails de l’évolution de la maladie, j’aimerais seulement indiquer la manière dont, par la suite, le tableau clinique de la paranoïa que nous avons à présent devant nous se dégagea, se cristallisant pour ainsi dire hors la psychose aiguë du début, psychose qui embrassait l’ensemble de la vie psychique du malade, et à laquelle convenait le nom de psychose hallucinatoire » (p. 385). Il avait en effet d’une part construit un système délirant ingénieux, qui a le plus grand droit à notre intérêt, d’autre part sa personnalité s’était réédifiée, et il s’était montré à la hauteur des devoirs de la vie, à part quelques troubles isolés.

Le Dr Weber, dans son expertise de 1899, parle de Schreber en ces termes :

« Ainsi le Président Schreber, en dehors des symptômes psychomoteurs dont le caractère morbide s’impose même à un observateur superficiel, ne semble actuellement présenter ni confusion, ni inhibition psychique, ni diminution notable de l’intelligence, — il est raisonnable, sa mémoire est excellente, il dispose d’un grand nombre de connaissances, non seulement en matière juridique, mais encore dans beaucoup d’autres domaines, et il est capable de les exposer dans un ordre parfait ; il s’intéresse à la politique, à la science, à l’art, etc., et s’occupe continuellement de ces sujets... ; et, en ce qui touche ces matières, un observateur non prévenu de l’état général du malade ne remarquerait rien de particulier. Cependant, le patient est rempli d’idées morbides, qui se sont constituées en un système complet, qui se sont plus ou moins fixées et ne semblent pas susceptibles d’être corrigées par une évaluation objective des circonstances réelles. » (p. 386).

Le malade, dont l’état s’était ainsi modifié, se considérait lui-même comme capable de mener une vie indépendante ; il entreprit les démarches nécessaires à la levée de son interdiction et propres à le faire sortir de la maison de santé. Le Dr Weber s’opposa à ces désirs et fit une expertise en sens contraire, mais cependant il ne peut s’empêcher, dans une expertise datée de 1900, d’apprécier le caractère et le comportement du patient de la façon suivante : « Le soussigné a eu amplement l’occasion de s’entretenir avec le Président Schreber des sujets les plus variés, pendant les neuf mois où celui-ci a pris quotidiennement ses repas à sa table familiale. Quel que fût le sujet abordé — [bien entendu les idées délirantes mises à part, — qu’il fût question d’administration, de droit, de politique, d’art ou de littérature, de la vie mondaine, bref, sur tous les sujets, M. Schreber témoignait d’un vif intérêt, de connaissances approfondies, d’une bonne mémoire et d’un jugement sain, et, dans le domaine éthique, de conceptions auxquelles on ne pouvait qu’adhérer. De même, en causant avec les dames présentes, il se montrait aimable et gentil, et, lorsqu’il faisait des plaisanteries, il restait toujours décent et plein de tact ; jamais, au cours de ces anodines conversations de table, il n’aborda des sujets qui eussent mieux convenu à une consultation médicale. » (p. 397). De plus, une question d’affaires s’étant présentée, qui touchait aux intérêts de sa famille, il y intervint d’une façon compétente et efficace (pp. 401 et 510).

Dans ses requêtes répétées, adressées au Tribunal, requêtes ou Schreber luttait pour sa libération, il ne démentait nullement son délire et ne dissimulait nullement son intention de publier ses « Mémoires ». Il soulignait bien plutôt la valeur de ses idées pour la vie religieuse et leur irréductibilité de par la science actuelle ; en même temps, il faisait appel à l'innocuité absolue (p. 430) de toutes les actions auxquelles il se savait contraint par ce qu’impliquait son délire. L’acuité intellectuelle et la sûreté logique de celui qui était cependant un paranoïaque avéré lui valurent le succès. En juillet 1902, l’interdiction de Schreber fut levée ; l’année suivante parurent les « Mémoires d’un névropathe », il est vrai, censurés et mutilés de maints passages importants.

Le jugement qui rendit la liberté à Schreber contient le résumé, de son système délirant dans le passage suivant : « Il se considérait comme appelé à faire le salut du monde et à lui rendre la félicité perdue. Mais il ne le pourrait qu’après avoir été transformé en femme. » (p. 475).

Un exposé circonstancié du délire, sous sa forme définitive, est donné par le médecin de l’asile, le Dr Weber, dans son expertise de 1899 : « Le point culminant du système délirant du malade est de se croire appelé à faire le salut du monde et à rendre à l’humanité la félicité perdue. Il a été, prétend-il, voué à cette mission par une inspiration divine directe, ainsi qu’il est dit des prophètes : des nerfs, excités comme le furent les siens pendant longtemps, auraient en effet justement la faculté d’exercer sur Dieu une attraction, mais il s’agirait là de choses qui ne se laissent pas exprimer en langage humain, ou bien difficilement, parce qu’elles sont situées au delà de toute expérience humaine et n’auraient été révélées qu’à lui. L’essentiel de sa mission salvatrice consisterait en ceci qu’il lui faudrait d’abord être changé en femme. Non pas qu’il veuille être changé en femme, il s’agirait là bien plutôt d’une nécessité fondée sur l’ordre universel, à laquelle il ne peut tout simplement pas échapper, bien qu’il lui eût été personnellement bien plus agréable de conserver sa situation d’homme, ce qui est tellement plus digne. Mais ni lui-même, ni le restant de l’humanité ne pourront regagner l’immortalité, à moins que lui, Schreber, ne soit changé en femme (opération qui ne sera peut-être accomplie qu’après de nombreuses années, ou même de décennies), et ceci au moyen de miracles divins. Il serait lui-même — il en est sur — l’objet exclusif de miracles divins, et partant l’homme le plus extraordinaire ayant jamais vécu sur terre. Depuis des années, à toute heure, à toute minute, il ressentirait ces miracles dans son propre corps ; ils lui seraient confirmés par des voix qui parleraient avec lui. Dans les premières années de sa maladie, certains organes de son corps auraient été détruits au point que de telles destructions auraient infailliblement tué tout autre homme. Il aurait longtemps vécu sans estomac, sans intestins, presque sans poumons, l’œsophage déchiré, sans vessie, les côtes broyées, il aurait parfois mangé en partie son propre larynx, et ainsi de suite. Mais les miracles divins (les rayons) auraient toujours à nouveau régénéré ce qui avait été détruit, et c’est pourquoi, tant qu’il restera homme, il ne sera en rien mortel. À présent, ces phénomènes menaçants auraient disparu depuis longtemps, par contre sa féminité serait maintenant au premier plan ; il s’agirait là d’un processus évolutif qui nécessitera probablement pour s’accomplir des décades, sinon des siècles, et il n’est guère probable qu’aucun homme vivant à l’heure actuelle en voit la fin. Il aurait le sentiment qu’une masse de nerfs femelles lui auraient déjà passé dans le corps, nerfs dont la fécondation divine immédiate engendrerait de nouveaux humains. Ce n’est qu’alors qu’il pourrait mourir d’une mort naturelle, et retrouver ainsi que tous les autres hommes la félicité éternelle. En attendant, non seulement le soleil lui parlerait, mais encore les arbres et les oiseaux qui seraient quelque chose comme des vestiges enchantés d’anciennes âmes humaines ; ils lui parleraient avec des accents humains, et de toute part autour de lui s’accompliraient des choses miraculeuses. » (p. 386).

L’intérêt que porte le psychiatre praticien à des idées délirantes de cette sorte est en général épuisé quand il a constaté les effets du délire et évalué son influence sur le comportement général du malade ; l’étonnement du médecin, en présence de ces phénomènes n’est pas chez lui le point de départ de leur compréhension. Le psychanalyste, par contre, au jour de sa connaissance des psychonévroses, aborde ces phénomènes armé de l’hypothèse que même des manifestations de l’esprit si singulières, si éloignées de la pensée habituelle des hommes, sont dérivées des processus les plus généraux et les plus naturels de la vie psychique, et il voudrait apprendre à connaître les mobiles comme les voies de cette transformation. C’est dans cette intention qu’il se mettra à étudier et l’évolution et les détails de ce délire.

a) L’expertise médicale souligne le rôle rédempteur et la transformation en femme, comme en étant les deux points principaux. Le délire de rédemption est un fantasme qui nous est familier, il constitue des plus fréquemment le noyau de la paranoïa religieuse. Ce facteur additionnel : que la rédemption doive s’accomplir par la transformation d’un homme en femme est en soi peu ordinaire et a de quoi surprendre, car il s’éloigne du mythe historique que l’imagination du malade veut reproduire. Il semblerait naturel d’admettre, avec l’expertise médicale, que l’ambition de jouer au rédempteur soit le promoteur de cet ensemble d’idées délirantes et que l'émasculation ne soit, elle, qu’un moyen d’atteindre à ce but.

Bien que tel puisse être le cas dans la forme définitive du délire, l’étude des « Mémoires » nous impose néanmoins une conception tout autre. Ils nous apprennent que la transformation en femme (l’émasculation) constituait le délire primaire, qu’elle était ressentie d’abord comme une persécution et une injure grave, et que ce n’est que secondairement qu’elle entra en rapport avec le rôle de rédempteur. De même, il est indubitable que l'émasculation ne devait, au début, avoir lieu que dans un but d’abus sexuel, et nullement dans une intention plus élevée. Pour le dire d’une façon plus formelle, un délire de persécution sexuel s’est transformé par la suite chez le patient en une mégalomanie mystique. Le persécuteur était d’abord le médecin traitant, le Professeur Flechsig, plus tard Dieu lui-même prit sa place.

Je cite ici in extenso les passages significatifs des « Mémoires » : « Ainsi s’ourdit un complot contre moi (à peu près en mars ou avril 1894), complot ayant pour but, ma maladie nerveuse étant reconnue ou considérée comme incurable, de me livrer à un homme de telle sorte que mon âme lui soit abandonnée, cependant que mon corps, — grâce à une conception erronée de la tendance précitée, tendance qui est à la base de l’ordre de l’univers, — que mon corps, dis-je, changé en un corps de femme, soit alors livré à un homme11 en vue d’abus sexuels et soit ensuite laissé en plan, c’est-à-dire, sans aucun doute, abandonné à la putréfaction » (p. 56).

« En outre, il était parfaitement naturel, du point de vue humain, qui alors me dominait de préférence, que je regardasse le Professeur Flechsig ou son âme comme mon véritable ennemi (plus tard s’y adjoignit l’âme de Weber dont je parlerai plus loin). Il allait également de soi que je considérasse la toute-puissance divine comme mon alliée naturelle ; je la supposais seulement comme étant en grande détresse par rapport à Flechsig, et c’est pourquoi je croyais devoir la soutenir contre lui par tous les moyens imaginables, dussé-je aller jusqu’au sacrifice de moi-même. Que Dieu lui-même ait été le complice, sinon l’instigateur du plan d’après lequel on devait assassiner mon âme et livrer mon corps, tel celui d’une femme, à la prostitution, voilà une pensée qui ne s’imposa à moi que beaucoup plus tard, et je puis dire ne m'est devenue clairement consciente que pendant que j’écrivais le présent mémoire. » (p. 59).

« Toutes les tentatives d’assassiner mon âme, de m’émasculer dans des buts contraires à l’ordre de l’univers (c’est-à-dire afin de satisfaire la concupiscence d’un homme) et plus tard celles de détruire ma raison ont échoué. De ce combat apparemment inégal entre un homme faible et isolé et Dieu lui-même, je sortis vainqueur, bien qu’après avoir subi maintes souffrances et privations, et ceci prouve que l’ordre de l’univers était de mon côté. » (p. 61).

Dans la note 34, Schreber annonce quelle sera la transformation ultérieure du délire d’émasculation et des rapports avec Dieu : « Je montrerai plus tard qu’une émasculation, dans un autre but, dans un but conforme à l’ordre de l’univers, est possible et contient même peut-être la solution probable du conflit. »

Ces paroles sont d’une importance décisive pour la compréhension du délire d’émasculation et partant pour la compréhension du cas tout entier. Ajoutons que les « voix » entendues par le malade ne traitaient jamais sa transformation en femme que comme une honte sexuelle, ce qui leur donnait le droit de se moquer de lui. « Vu l’émasculation imminente que je devais, prétendait-on, subir, les rayons de Dieu12 se croyaient souvent en droit de m’appeler ironiquement Miss Schreber. » « Et ça prétend avoir été président de Tribunal, et ça se laisse f.....13 » « N’avez-vous donc pas honte devant Madame votre épouse ? »

La « représentation » mentionnée au début, et que Schreber avait eue dans un état de demi-veille, à savoir qu’il devait être beau d’être une femme subissant l’accouplement, témoigne aussi de la nature primaire du fantasme d’émasculation et de son indépendance, au début, de l’idée de rédemption (p. 36). Ce fantasme était devenu conscient avant même l’influence du surmenage à Dresde, pendant la période d’incubation de la maladie.

Schreber lui-même indique le mois de novembre 1895 comme étant la date où s’établit le rapport entre le fantasme d’émasculation et l’idée de rédemption, ce qui commença à le réconcilier avec ce fantasme. « Dès lors, écrit-il, il me devint indubitablement conscient que l’ordre de l’univers exigeait impérieusement mon émasculation, que celle-ci me convînt personnellement ou non, et que par suite il ne me restait raisonnablement rien d’autre à faire que de me résigner à l’idée d’être changé en femme. En tant que conséquence de l’émasculation, ne pouvait naturellement entrer en ligne de compte qu’une fécondation par les rayons divins, en vue de la procréation d’hommes nouveaux. » (p. 177).

La transformation en femme avait été le trait saillant, le premier germe du système délirant. Elle se révéla encore comme en étant la seule partie qui survécût au rétablissement du malade, la seule qui sût garder sa place dans l’activité pratique du malade après sa guérison.

« La seule chose qui, aux yeux des autres, peut sembler quelque peu déraisonnable est ce fait, cité également par MM. les experts, qu’on me trouve parfois installé devant un miroir ou ailleurs, le torse à demi-nu, et paré comme une femme de rubans, de colliers faux, etc... Ceci n’a d’ailleurs lieu que lorsque je suis seul, jamais, du moins, autant que je puis l’éviter, en présence d’autres personnes. » (p. 429). Le Président Schreber avoue se livrer à ces jeux à une époque (juillet 1901) où il caractérise très exactement en ces termes sa santé pratiquement recouvrée : « À présent, je sais depuis longtemps que les personnes que je vois devant moi ne sont pas des ombres d’hommes bâclés à la six-quatre-deux14, mais de vrais hommes, et que, par suite, je dois me comporter envers eux comme un homme raisonnable a coutume de le faire en fréquentant ses semblables. » (p. 409). En contraste avec cette mise en action du fantasme d’émasculation, le malade n’a jamais entrepris rien d’autre, pour faire reconnaître sa mission de rédempteur, que la publication de ses « Mémoires ».

h) Les rapports de notre malade à Dieu sont si singuliers et si pleins de contradictions internes qu’il faut être bien optimiste pour persister dans l’espérance de trouver en sa « folie » de la « méthode ». Nous devrons à présent chercher à y voir plus clair, grâce à l’exposé du système théologico-psychologique que M. Schreber nous fait dans ses « Mémoires » ; et nous allons avoir à expliquer ses conceptions relatives aux nerfs, à la béatitude, à la hiérarchie divine et aux qualités de Dieu, telles qu’elles se présentent dans son système délirant. Partout dans ce système nous serons frappés par un singulier mélange de platitude et d’esprit, d’éléments empruntés et d’éléments originaux.

L’âme humaine est contenue dans les nerfs du corps, qu’il faut se représenter comme étant d’une extraordinaire ténuité, comparables aux fils les plus fins. Une partie de ces nerfs ne peuvent servir qu’à la perception des impressions sensorielles, d’autres (les nerfs de l'intellect) accomplissent tout ce qui est psychique, et ceci de la façon suivante : chaque nerf de l’intellect représente l’individualité spirituelle totale de l’homme, et le plus ou moins grand nombre des nerfs de l’intellect n’a d’influence que sur la durée pendant laquelle les impressions peuvent se conserver15.

Les hommes sont constitués de corps et de nerfs, tandis que Dieu n’est par essence que nerf. Cependant, les nerfs de Dieu ne sont pas, comme ceux du corps humain, limités en nombre, mais infinis ou éternels. Ils possèdent toutes les qualités des nerfs humains, mais dans une mesure immensément accrue. En tant que doués de la faculté de créer, c’est-à-dire de se métamorphoser en toutes sortes d’objets de la création, ils s’appellent « rayons ». Entre Dieu et le ciel étoilé, ou le soleil, il y a une relation intime16.

Son œuvre créatrice accomplie, Dieu se retira dans un immense éloignement (pp. 11 et 252), et abandonna le monde en général à ses propres lois. Il se limita à tirer à soi les âmes des défunts. Ce n’est que dans des cas exceptionnels qu’il se mettait en rapport avec quelques hommes hautement doués17, ou bien qu’il intervenait par un miracle dans l’histoire de l’univers. Un commerce régulier de Dieu avec les âmes humaines n’a lieu, d’après l’ordre de l’univers, qu’après la mort18. Quand un homme vient à mourir, ses parties spirituelles (les nerfs) sont soumises à un processus de purification en vue d’être finalement réannexées à Dieu en tant que « vestibules du ciel ». Ainsi il arrive que toutes choses se meuvent en un cercle éternel, lequel se trouve à la base de l’ordre de l’univers. Dieu, en créant, se dépouille d’une partie de lui-même, confère à une partie de ses nerfs une forme nouvelle. La perte apparente qui en résulte pour Dieu est compensée lorsque, après des siècles et des milliers d’années, les bienheureux nerfs des défunts se réincorporent à Dieu, sous la forme de « vestibules du ciel ».

Les âmes, après avoir passé par ce processus de purification, se trouvent jouir de la « béatitude »19. « Entre temps, le sentiment de la personnalité de ces âmes s’est atténué, et elles se sont fondues avec d’autres âmes en des entités plus élevées. Des âmes remarquables, telles que celles de Goethe, de Bismarck et d’autres, doivent peut-être conserver la conscience de leur identité pendant des siècles, avant d’arriver à se fondre en des complexes d’âmes plus élevées (tels les rayons de Jèhovah chez les Hébreux, ou les rayons de Zoroastre chez les Perses). Au cours de leur purification, les âmes apprennent le langage parlé par Dieu lui-même, la langue fondamentale, un allemand quelque peu archaïque, mais quand même vigoureux, qui se distingue surtout par une grande richesse en euphémismes20. (p. 13).

Dieu lui-même n’est pas un être simple. « Au-dessus des vestibules du ciel flottait Dieu lui-même, qui, en opposition avec ces empires divins antérieurs, a reçu encore l’appellation d’empires divins postérieurs. Les empires divins postérieurs subissaient (et subissent encore) une bipartition particulière, d’après laquelle furent distingués un Dieu inférieur (Ahriman) et un Dieu supérieur (Ormuzd). » (p. 19). Sur la signification plus précise de cette bipartition, Schreber ne sait dire que ceci : le dieu inférieur préfère les peuples aux cheveux bruns (les Sémites) et le dieu supérieur préfère les peuples à cheveux blonds (les Aryens). Toutefois, on ne saurait exiger davantage de la compréhension de l’homme dans un domaine aussi sublime. Nous apprenons cependant encore, bien qu’il faille, sous un certain rapport, concevoir la toute-puissance de Dieu comme étant une, que le dieu supérieur et le dieu inférieur doivent être envisagés comme deux êtres distincts : chacun d’eux aurait, et ceci même par rapport à l’autre, son égoïsme particulier et son instinct de conservation spécial, et par suite chacun essaye tour à tour de se mettre en avant » (p. 140). Aussi ces deux êtres divins se comportaient-ils, pendant le stade aigu de sa maladie, de façon tout à fait opposée envers le malheureux Schreber21.

M. Schreber avait été, avant sa maladie, un sceptique en matière religieuse (pp. 29 et 64) ; il n’avait pas pu parvenir à croire à l’existence d’un dieu personnel. De ce fait même il tire un argument susceptible d’étayer la pleine réalité de son délire22. Mais, lorsqu’on apprendra à connaître les caractéristiques du dieu de Schreber que nous allons exposer, on devra avouer que la métamorphose accomplie par la paranoïa n’avait point été radicale, et que le rédempteur Schreber avait gardé beaucoup des traits du sceptique d’antan.

L’ordre universel comporte en effet une lacune qui fait que l’existence même de Dieu semble compromise. En vertu d’un certain état de choses impossible à élucider, les nerfs des hommes vivants, c’est-à-dire de ceux qui se trouvent dans un état d’excitation extrême, exercent sur les nerfs de Dieu une attraction telle que Dieu ne peut plus se libérer d’eux, partant est menacé dans sa propre existence (p. 11). Ce cas extraordinairement rare se réalisait à présent pour Schreber et avait pour lui les conséquences les plus pénibles. L’instinct de conservation de Dieu s’en émut (p. 30), et on vit par là que Dieu est loin de posséder la perfection que les religions lui attribuent. On retrouve, du commencement à la fin du livre de Schreber, cette accusation amère : Dieu, accoutumé au seul commerce avec les défunts, ne comprend pas les vivants.

« Il règne cependant un malentendu fondamental qui depuis lors s'étend sur toute ma vie, malentendu qui repose sur ce fait que Dieu, d’après l'ordre de l’univers, ne connaissait au fond pas l'homme vivant, et n’avait pas besoin de le connaître. Mais, d’après l’ordre de l’univers, il n’avait à fréquenter que des cadavres. » (p. 55).

« Ce qui..., d’après moi, doit encore être rapporté an fait que Dieu ne savait pour ainsi dire pas frayer avec des hommes vivants, mais n’était habitué qu’au commerce des cadavres, ou tout au moins des hommes endormis et rêvants. » (p. 141).

« Incredibile scriptu, serais-je tenté d’ajouter, mais cependant tout ceci est absolument vrai, quelque difficulté que d’autres puissent avoir à concevoir l’idée d’une aussi totale incapacité de Dieu à vraiment comprendre l’homme vivant, et quelque temps qu’il m’ait fallu à moi-même pour m’accoutumer à cette pensée, malgré les innombrables observations que j’avais faites là-dessus. » (p. 246).

Ce n’est qu’en vertu de cette incompréhension de Dieu en ce qui touche l’homme vivant qu’il put advenir que Dieu lui-même se fit l’instigateur du complot ourdi contre Schreber, le traita en imbécile et lui infligea les épreuves les plus dures (p. 264). Schreber se soumit à une « compulsion à penser » des plus pénibles, afin d’échapper à cette condamnation (p. 206) : « Toutes les fois que ma pensée vient à s’arrêter, Dieu juge éteintes mes facultés spirituelles. II considère que la destruction de ma raison, l’imbécillité attendue par lui, est survenue, et que de ce fait la possibilité de la retraite lui est donnée. »

Dieu soulève, chez Schreber, une indignation particulière par son comportement en ce qui concerne le besoin d’évacuer ou de ch... Ce passage est si caractéristique que je le cite intégralement. Pour qu’il puisse être bien compris, je commencerai par dire que les miracles aussi bien que les voix émanent de Dieu, c’est-à-dire des rayons divins.

« Vu la signification caractéristique de la question sus-mentionnée : Pourquoi ne chi...-vous donc pas ?, je dois lui consacrer encore quelques remarques, quelqu’indécent que soit le thème que je suis par là obligé d’aborder. Comme tout ce qui est de mon corps, le besoin d’évacuer les matières est en effet provoqué par des miracles. Cela a lieu de la sorte : les matières sont poussées en avant, parfois aussi en arrière, dans l’intestin, et lorsqu’il n’en reste plus assez — l’évacuation étant achevée — l’orifice anal est barbouillé avec le peu qui demeure du contenu intestinal. Il s’agit ici d’un miracle du dieu supérieur, miracle qui se répète plusieurs douzaines de fois par jour. À ceci se rattache l’idée, presque inconcevable pour l’homme, idée découlant de l’incompréhension totale qu’a Dieu de l’homme vivant en tant qu’organisme, que chi... est pour ainsi dire la chose ultime, c’est-à-dire que, en miraculant le besoin de chi..., l’objectif de la destruction de la raison est atteint et donnée la possibilité d’une retraite définitive des rayons divins. Ainsi qu’il me paraît, il faut, pour comprendre à fond l’origine de cette idée, songer à l’existence d’un malentendu relatif à la signification symbolique de l’acte de l’évacuation des matières : celui qui est parvenu à se mettre en un rapport tel que le mien avec les rayons divins a pour ainsi dire le droit de chi... sur le monde entier. » (p. 225).

« Toute la perfidie23 de la politique dirigée contre moi éclate là-dedans. Presque chaque fois où le besoin d’évacuer m’est miraculé, on envoie, en excitant les nerfs de la personne en question, une personne de mon entourage au cabinet, afin de m’empêcher de déféquer ; ceci est un phénomène que j’ai observé, depuis des années, un si incalculable nombre (des milliers) de fois, et si régulièrement, que toute idée de hasard est exclue. À moi-même il est répondu à la question : Pourquoi ne ch...-vous donc pas ? par la fameuse réponse : Parce que je suis bête ou quelque chose comme ça. La plume se refuse à transcrire cette formidable stupidité, à savoir que Dieu, dans son aveuglement, basé sur sa méconnaissance de la nature humaine, puisse réellement aller jusqu’à admettre qu’il existe un homme incapable d’une chose que n’importe quel animal sait faire : un homme, par bêtise, incapable de ch...

« Si j’arrive, quand j’éprouve un besoin, à déféquer réellement — et je me sers pour cela généralement d’un seau, trouvant le cabinet presque toujours occupé — cette défécation est chaque fois accompagnée d’une éclosion extrêmement intense de la volupté d'âme. La délivrance de la pression qu’exercent les matières sur l’intestin cause en effet un plaisir intense aux nerfs de volupté : la même chose se produit aussi lorsque je pisse. C’est la raison pour laquelle, et ceci toujours sans exception, au moment de la défécation ou de la miction, tous les rayons ont été réunis ; et c’est pour la même raison que, toutes les fois où je m’apprête à accomplir ces fonctions naturelles, l’on cherche, bien que le plus souvent en vain, à me démiraculer le besoin de déféquer et de pisser24. »

L’étrange Dieu de Schreber n’est pas non plus capable de tirer des leçons de l’expérience (p. 186) : « Tirer une leçon pour l’avenir de l’expérience ainsi acquise semble, grâce à quelque particularité inhérente à l’essence de Dieu, impossible. » Dieu peut par suite reproduire pendant des années les mêmes types d’épreuves pénibles, les même miracles et les mêmes manifestations par des voix, sans aucun changement, ceci jusqu’à devenir un objet de risée pour le persécuté.

« C’est pourquoi, dans presque tout ce qui m’arrive — les miracles ayant à présent perdu la plus grande partie de leur terrible effet — Dieu me paraît surtout ridicule et enfantin. Ceci a pour effet que je suis souvent obligé, en légitime défense, de blasphémer tout haut25. » (p. 333).

Cette critique de Dieu, cette révolte contre Dieu se heurte cependant, chez Schreber, à un courant contraire qui se fait jour dans plusieurs passages : « Je ferai cependant observer de la façon la plus formelle qu’il ne s’agit là que d’un épisode, lequel, je l’espère, s’achèvera au plus tard avec ma mort. Le droit de se moquer de Dieu n’appartient par conséquent qu’à moi, et non pas à d’autres hommes. Pour les autres humains, Dieu demeure le tout-puissant créateur du ciel et de la terre, la cause première de toutes choses et leur salut dans l’avenir. À lui sont dus l’adoration et le respect le plus profonds, de quelques mises au point qu’aient besoin certaines d’entre les conceptions religieuses. » (p. 333).

C’est pourquoi Schreber, à diverses reprises, essaie de justifier le comportement de Dieu envers lui. Cette justification, tout aussi subtile que toutes les théodicées, s’appuie tantôt sur la nature des âmes en général, tantôt sur la nécessité où Dieu se trouve de pourvoir à sa conservation, ou bien encore sur l’influence néfaste de l’âme de Flechsig (pp. 60 et suiv. ; p. 160). En somme, Schreber conçoit sa maladie comme une lutte de l’homme « Schreber » contre Dieu, lutte de laquelle l’homme faible sort vainqueur, du fait qu’il a l’ordre de l’univers de son côté (p. 61).

D’après les expertises médicales, on aurait été tenté de conclure qu’on se trouvait en présence, chez Schreber, de la forme commune du « délire de rédemption ». Le malade serait le fils de Dieu, destiné à tirer l’univers de sa misère, ou bien à le sauver de sa fin prochaine, etc... Aussi n’ai-je pas négligé d’exposer les particularités des relations de Schreber à Dieu ; l’importance pour le reste de l’humanité dévolue à ces relations n’est mentionnée que rarement dans les « Mémoires », et cela uniquement vers la fin de l’exposé du système délirant. Cette importance réside en ceci : aucun défunt ne peut atteindre à la béatitude, tant que la personne de Schreber absorbe, grâce à sa force d’attraction, le plus grand nombre des rayons divins (p. 32). De même, l’identification manifeste avec Jésus-Christ ne se manifeste que fort tard (pp. 338 et 431).

Aucune tentative d’explication du cas Schreber ne pourra espérer tomber juste, tant qu’elle ne tiendra pas compte de ces particularités de l’idée que Schreber se fait de Dieu, de ce mélange d’adoration et de révolte. Nous allons à présent aborder un autre thème, thème intimement en rapport avec l’idée de Dieu : le thème de la béatitude.

Pour Schreber aussi, la béatitude est « la vie de l’au-delà » vers laquelle l’âme humaine s’élève par la purification qui suit la mort. II la décrit comme un état de jouissance ininterrompue, accompagnée de la contemplation de Dieu. Ceci serait peu original ; par contre, nous sommes surpris de la distinction que fait Schreber entre une béatitude mâle et une béatitude femelle (p. 18) : « La béatitude mâle était d’un ordre plus élevé que la béatitude femelle ; cette dernière paraissait principalement consister en une sensation de volupté ininterrompue26. »

Dans d’autres passages, la concordance de la béatitude et de la volupté s’exprime plus nettement, ceci indépendamment de la différence des sexes. De même, Schreber ne traite plus de cette partie de la béatitude qui consiste en la contemplation de Dieu. Par exemple : « Grâce à la nature des nerfs de Dieu, la béatitude... devient, sinon exclusivement, du moins de façon prédominante, une sensation de volupté des plus aiguës. » (p. 51). « La volupté peut être considérée comme une part de béatitude concédée pour ainsi dire d’avance aux hommes et aux autres êtres vivants. » (p. 281).

Ainsi la béatitude doit être comprise comme consistant essentiellement en une exaltation et une continuation de la jouissance sensuelle d’ici-bas !

Cette conception de la béatitude n’appartient en rien aux conceptions, datant des premiers stades de sa maladie, que Schreber a ensuite éliminées de son délire, les jugeant incompatibles avec l’ensemble de celui-ci. Dans son pourvoi en appel de juillet 1901, le malade met en avant, comme étant une de ses grandes révélations, « que la volupté est ainsi en un étroit rapport avec la béatitude des âmes des défunts, rapport jusqu’alors demeuré invisible aux autres hommes27 ».

Nous apprendrons plus loin que ce « rapport étroit » est la pierre angulaire sur laquelle le malade édifie un espoir de réconciliation finale avec Dieu et de cessation de ses maux. Les rayons de Dieu perdent leur tendance hostile dès qu’ils sont sûrs de se fondre en une volupté d’âme dans le corps de Schreber (p. 133) ; Dieu lui-même exige de trouver de la volupté chez Schreber (p. 283), et il menace de retirer ses rayons si celui-ci néglige les soins de la volupté et ne peut offrir à Dieu ce qu’il demande (p. 320).

Cette surprenante sexualisation de la béatitude céleste nous suggère que le concept schrébérien de la béatitude dérive d’une condensation des deux sens principaux qu’a, en allemand, le mot « selig » : défunt ou feu et sensuellement bienheureux28. Et cette sexualisation nous fournira de plus l’occasion d’étudier l’attitude de notre patient envers l'érotisme en général et envers la question de la jouissance sexuelle. Car, nous autres psychanalystes, nous avons jusqu’ici soutenu que les racines de toute maladie nerveuse ou psychique se trouvent par excellence dans la vie sexuelle ; les uns l’ont dit en se basant uniquement sur l’expérience, d’autres encore en vertu de considérations théoriques.

Les échantillons que nous avons donnés jusqu’à présent du délire schrébérien nous permettent d’écarter sans plus l’idée que cette affection paranoïde pourrait justement être le « cas négatif » recherché depuis si longtemps : celui où la sexualité ne jouerait qu’un rôle minime. Schreber lui-même s’exprime à maintes reprises tout comme s’il partageait nos préjugés. Il parle sans cesse, et d’une seule haleine, de « nervosité » et de manquement d’ordre érotique, tout comme si ces deux choses étaient inséparables29.

Avant qu’il ne tombât malade, le Président Schreber avait été un homme d’une haute moralité : « Il est peu d’hommes », déclare-t-il — et je ne vois aucune raison de ne pas le croire — « qui aient été élevés dans des principes moraux aussi sévères que je l’ai été, et qui, toute leur vie, se soient imposé au degré où je puis affirmer l’avoir fait une retenue conforme à ces principes, en particulier en matière sexuelle. » (p. 281).

À la suite du grave conflit psychique dont la manifestation extérieure fut la maladie, l’attitude de Schreber envers l’érotisme se modifia. Il en vint à comprendre que cultiver la volupté était pour lui un devoir dont l’accomplissement était seul apte à mettre fin au grave conflit qui avait éclaté en lui, ou — comme il pensait — à-cause de lui.

La volupté — ainsi ses voix le lui assuraient — était devenue « emplie de la crainte de Dieu » (p. 285), et il regrette seulement de n’être pas en état de pouvoir se consacrer au culte de la volupté tout le long du jour30 (p. 285).

Tel était le résultat des changements effectués en Schreber par la maladie, ainsi qu’il apparaissait dans les deux directions prises par son délire. Il avait été auparavant enclin à l’ascétisme sexuel, il avait été un douteur de Dieu ; à la suite de sa maladie, il était devenu croyant et s’adonnait à la volupté. Mais, de même que la foi en Dieu qu’il avait retrouvée était d’une nature à part, de même la partie de la jouissance sexuelle qu’il avait reconquise présentait un caractère tout à fait insolite. Ce n’était plus la liberté sexuelle d’un homme, mais la sensibilité sexuelle d’une femme : il avait adopté à l’égard de Dieu une attitude féminine, il se sentait la femme de Dieu31.

Aucune autre partie de son délire n’est traitée par le malade avec autant de détails, on pourrait dire avec autant d’insistance, que la transformation en femme qu’il prétend avoir subie. Les nerfs qu’il a absorbés ont pris dans son corps le caractère de nerfs de volupté féminins, et ont donné à son corps un caractère plus ou moins féminin, à sa peau en particulier la douceur particulière au sexe féminin (p. 87). S’il exerce une légère pression de la main sur un point quelconque de son corps, il sent, sous la surface de la peau, ces nerfs, tels une trame faite de fils ou de petites ficelles ; on les rencontre particulièrement sur la poitrine, là où se trouvent chez la femme les seins. « En appuyant sur cette trame, je suis à même, surtout si je pense en même temps à quelque chose de féminin, de me procurer une sensation voluptueuse correspondant à celle d’une femme. » (p. 277). Il le sait de façon certaine : cette trame, d’après son origine, n’est rien d’autre que de ci-devants nerfs de Dieu, lesquels ont à peine dû perdre de leur qualité de nerfs par le passage dans son propre corps (p. 279). Au moyen de ce qu’il appelle « dessiner » (se représenter visuellement les choses), il est en état de se donner l’impression, à lui-même comme aux rayons, que son corps est pourvu de seins et d’organes féminins. « J’ai tellement pris l’habitude de dessiner un derrière féminin à mon corps — honni soit qui mal y pense32 — que, chaque fois où je me penche, je le fais presque involontairement. » (p. 233). Il est « assez hardi pour l’affirmer : quiconque me verrait le haut du tronc nu devant une glace — surtout si j’aide à l’illusion en portant quelque parure féminine — aurait l’indubitable impression de voir un buste féminin » (p. 280). Il réclame un examen médical, afin qu’on établisse que tout son corps, de la tête aux pieds, est parcouru de nerfs de voluptés, ce qui, d’après lui, n’est le cas que du corps féminin, tandis que, chez l’homme, autant qu’il sache, on ne trouve de nerfs de volupté que dans les organes génitaux et à leur voisinage immédiat (p. 274). La volupté d’âme qui s’est développée, grâce à cette accumulation de nerfs, dans son corps, est si intense qu’il lui suffit, en particulier lorsqu’il est couché dans son lit, du moindre effort de l’imagination pour se procurer un bien-être sensuel donnant un avant-goût assez net de la jouissance sensuelle de la femme pendant l’accouplement (p. 269).

Si nous nous rappelons le rêve qu’avait eu le patient pendant l’incubation de sa maladie, avant son installation à Dresde, il devient tout à fait évident que l’idée délirante d’être changé en femme n’est que la réalisation de ce rêve. Il s’était alors insurgé contre ce rêve avec une indignation toute virile, de même il commença par se défendre contre sa réalisation pendant la maladie ; il considérait la transformation en femme comme une honte, un opprobre qui devait lui être infligé dans une intention hostile. Mais il vint un temps (novembre 1895) où il commença à se réconcilier avec cette transformation et la rapporta aux dessins suprêmes de Dieu. « Depuis lors, et en pleine conscience de ce que je faisais, j’ai inscrit sur mes drapeaux le culte de la féminité. » (pp. 177 et 178).

Il acquit alors la ferme conviction que c’était Dieu lui-même qui, pour sa propre satisfaction, réclamait de lui la féminité.

« Mais, dès que je suis — si je peux m’exprimer ainsi — seul avec Dieu, me voilà dans la nécessité d’employer tous les moyens imaginables, comme aussi de concentrer toutes les forces de ma raison, en particulier la force de mon imagination, en vue d’atteindre à ce but : que les rayons divins aient l’impression aussi continue que possible — ou bien, ceci étant simplement impossible à l’homme, — aient du moins à certains moments de la journée l’impression que je suis une femme enivrée de sensations voluptueuses. » (p. 281).

« D’autre part. Dieu réclame un état constant de jouissance comme étant en harmonie avec les conditions d’existence imposées aux âmes par l’ordre de l’univers ; c’est alors mon devoir de lui offrir cette jouissance..., sous la forme du plus grand développement possible de la volupté d’âme. Et si, ce faisant, un peu de jouissance sensuelle vient à m’échoir, je me sens justifié à l’accepter, au titre d’un léger dédommagement à l’excès de souffrances et de privations qui ont été mon lot depuis tant d’années... » (p. 283).

« ...je crois, même d’après les impressions que j’ai reçues, pouvoir exprimer cette opinion : Dieu n’entreprendrait jamais de se retirer de moi — ce qui chaque fois commence par porter un préjudice notable à mon bien-être corporel — mais il céderait tout au contraire sans aucune résistance et d’une façon continue à l’attraction qui le pousse vers moi s’il m’était possible d’assumer sans cesse le rôle d’une femme que j’étreindrais moi-même sexuellement, si je pouvais sans cesse reposer mes yeux sur des formes féminines, regarder sans cesse des images de femmes, et ainsi de suite (p. 284).

Les deux éléments principaux du délire systématisé de Schreber : sa transformation en femme et sa situation de favori de Dieu, se relient entre eux au moyen de l’attitude féminine de Schreber envers Dieu. Nous aurons à établir nécessairement une relation génétique entre ces deux éléments. Nous nous trouverions sans cela, avec toutes nos tentatives d'élucidation du délire de Schreber, dans la position ridicule décrite par Kant dans sa fameuse métaphore (Critique de la raison pure) : celle de l’homme qui tient un tamis sous un bouc qu’un autre est en train de traire.


4 Mémoires, p. 34.

5 Landesgerichtsdirektor.

6 Senatspräsident beim Oberlandesgericht Dresden.

7 Mémoires, p. 35.

8 C’est-à-dire avant que le surmenage dû à sa nouvelle situation, surmenage auquel il attribue ses maux, n’ait pu agir sur lui.

9 À la Clinique psychiatrique de Leipzig, chez le professeur Flechsig.

10 Halluzinatorischer Stupor.

11 Il dérive du contexte de ce passage et d'autres que l’homme qui devait exercer ces abus n’était autre que Flechsig (voir plus bas).

12 Les rayons de Dieu sont identiques, comme on va le voir, aux voix parlant la langue fondamentale.

13 Cette omission ainsi que toutes les autres particularités de style, je les emprunte aux « Mémoires ». Je ne verrais moi-même aucune raison d’être tellement pudibond dans un domaine aussi grave.

14 « Flüchtig hingemachte Männer ». Nous devons l’heureuse traduction de ce terme de la « langue fondamentale » au Dr Edouard Pichon (N. d. T.)

15 À ces passages soulignés par lui-même Schreber adjoint une note dans laquelle il avance qu’on pourrait utiliser cette théorie pour expliquer l’hérédité. « Le sperme viril contient un nerf du père et s’unit à un nerf pris au corps de la mère pour constituer une unité nouvelle » (p. 7). Ainsi il transfère aux nerfs un caractère que nous attribuons aux spermatozoïdes et ceci rend vraisemblable que les « nerfs » de Schreber soient dérivés du domaine des représentations sexuelles. Il n’est pas rare dans les « Mémoires » qu’une remarque incidente faite à propos d’une théorie délirante contienne l'indication voulue relative à la genèse et par là à la signification du délire.

16 Au sujet de cette relation voir plus bas ce qui touche au soleil. L’équivalence ou plutôt la « condensation » des nerfs et des rayons pourrait avoir comme trait commun leur forme linéaire. Les nerfs-rayons sont d'ailleurs tout aussi créateurs que les nerfs-spermatozoïdes.

17 Ceci s'appelle dans la langue fondamentale « prendre avec eux contact de nerfs ».

18 Nous verrons plus loin quels reproches à Dieu se rattachent à ceci.

19 La « béatitude » consiste essentiellement en un sentiment de volupté (voir plus bas).

20 Il fut accordé une seule fois au patient, au cours de sa maladie, de contempler en esprit la toute-puissance de Dieu dans son entière pureté. Dieu prononça alors ce mot tout à fait courant dans la langue fondamentale, vigoureux mais peu aimable : Charogne ! (p. 136).

21 Une note de la page 20 permet de deviner qu’un passage du Manfred de Byron fut ce qui décida Schreber à choisir ces noms de dieux perses. Nous retrouverons ailleurs encore l’influence de ce poème sur le délire de Schreber.

22 « Il me semble, dès l’abord, psychologiquement insoutenable qu’il se soit agi chez moi de simples illusions des sens. Car ces illusions des sens, qui consistent à se croire en commerce avec Dieu et avec les âmes des défunts, ne peuvent raisonnablement surgir que chez ceux qui avaient une foi solide en Dieu et en l’immortalité de l’âme avant de tomber dans leur état nerveux morbide. D’après ce qui a été dit au début de ce chapitre, tel n’était nullement mon cas. » (p. 79).

23 Une note s’efforce ici d’atténuer la dureté du mot de perfidie : Schreber y renvoie à une des justifications de Dieu que nous mentionnerons plus bas.

24 Cet aveu du plaisir lié aux excrétions, plaisir que nous avons trouvé être une des composantes autoérotiques de la sexualité infantile, est à rapprocher de ce que dit le petit Hans dans : l'« Analyse d’une phobie chez un petit garçon de cinq ans ». (Traduction française par Marie Bonaparte, Revue française de Psychanalyse, 1928, tome II, fasc. 3, p. 495.)

25 Dans la « langue fondamentale », Dieu lui-même n’était pas non plus toujours celui qui invectivait, parfois il était celui a qui s’adressait l’invective, par exemple : « Ah ! malédiction, ça n’est pas facile à dire que le Bon Dieu se fait f... » (p. 194).

26 Il serait plutôt conforme à la réalisation du désir, dans la vie de l'au-delà, qu'on y soit enfin délivré de la différence des sexes.

Und jene himmlischen Gestalten

Sie fragen nicht nach Mann und Weib.

(Chanson de Mignon, dans Wilhelm Meister de Goethe, liv VIII, chap II.)

(En ces figures célestes

Ne demandent pas si l'on est homme ou femme.)

27 Voir plus bas quel sens profond pourrait avoir cette découverte de Schreber.

28 Nous citerons comme exemples extrêmes de ces deux sens : « Mein seliger Vater », « Feu mon père », et l’air de Don Juan :

Ja, dein zu sein auf ewig

Wie selig werd’ich seinm

Oui, être tienne à jamais

Me rendra bienheureuse.

Mais le fait que la langue allemande use du même terme pour rendre deux situations aussi différentes ne saurait lui-même être dénué de signification.

29 Ainsi s'exprime Schreber, quand il pense, d’après les histoires bibliques de Sodome et Gomorrhe, du Déluge, etc... que le monde pourrait bien être près de la catastrophe finale : « Quand la corruption morale (c’est-à-dire des excès voluptueux) ou bien peut-être encore la nervosité se sont saisies de la sorte de toute la population d’une planète... » (p. 52).

Il écrit par ailleurs : « ... semé la peur et l’épouvante parmi les hommes, détruit les fondements de la religion et causé la dissémination d’une nervosité et d’une immoralité générales, en conséquence desquelles des fléaux dévastateurs se sont abattus sur l’humanité. » (p. 91).

Et encore : « Ainsi, par Prince de l'Enfer, les âmes entendaient sans doute cette force mystérieuse qui avait pu se développer dans un sens hostile à Dieu, en raison de la dépravation morale des hommes ou bien de la surexcitation nerveuse due à une surcivilisation. » (p. 163).

30 Le passage suivant fait voir comment cette idée rentrait dans l'ensemble du délire : « Cette attraction perdait néanmoins ses terreurs pour les nerfs en question, au moment où, et dans la mesure où, en pénétrant dans mon corps. ils rencontraient la sensation de la volupté d’âme, sensation à laquelle, de leur côté, ils prenaient part. Alors, en échange de la béatitude céleste qu’ils avaient perdue (et qui consistait sans doute en une jouissance voluptueuse analogue), ils retrouvaient dans mon corps un équivalent absolu ou du moins approchant de cette béatitude » (p. 179).

31 « Quelque chose d’analogue à la conception de Jésus-Christ par une vierge immaculée, c’est-à-dire par une femme qui n’avait jamais eu de rapports avec un homme — quelque chose d’analogue s'est passé dans mon propre corps. Par deux fois déjà (et ceci lorsque j’étais encore dans rétablissement de Flechsig) j’ai eu des organes génitaux féminins et éprouvé dans mon corps des mouvements sautillants, pareils aux premières agitations d"un embryon humain. Des nerfs de Dieu, correspondants à du sperme mâle, avaient été, par un miracle divin, projetés dans mon corps, et une fécondation s’était ainsi produite » (Note de la p. 4 de l’avant-propos).

32 En français dans de texte (N. d. T.)