Chapitre 2

En 1902, il se forma autour de moi un groupe de jeunes médecins, dans le but avoué d'apprendre la psychanalyse, pour s'y consacrer et la répandre ensuite. L'initiative de ce groupement appartenait à un collègue qui avait éprouvé sur lui-même les bons effets du traitement analytique. On se réunissait certains soirs a mon domicile, on discutait en se conformant à certaines règles, on cherchait à s'orienter dans ce domaine de recherches étrangement nouveau et à susciter pour lui l'intérêt des autres. Un jour, nous reçûmes la visite d'un jeune homme qui venait de terminer ses études dans une école professionnelle. Il était porteur d'un manuscrit qui révélait une compréhension extraordinaire de la psychanalyse. Nous l'engageâmes à compléter ses études secondaires, à se faire ensuite immatriculer à l'Université et à se consacrer aux applications non médicales de la psychanalyse. Notre petit groupe se trouva ainsi nanti d'un secrétaire zélé et sûr, et pour moi-même Otto Rank 5 ne tarda pas à devenir un aide et un collaborateur d'un dévouement à toute épreuve.

Notre petit cercle ne tarda pas à s'élargir, mais sa composition changea à plusieurs reprises au cours des années qui suivirent. Je puis dire toutefois qu'à tout prendre il ne le cédait en rien, en ce qui concerne la variété et la richesse des dons et des aptitudes, à l'état-major de n'importe quel professeur de clinique. Notre groupe comprenait dès le début tous ceux qui devaient jouer plus tard, dans l'histoire du mouvement psychanalytique, un rôle important sinon toujours irréprochable. Mais, à l'époque, il était impossible de prévoir cette évolution. Je ne pouvais qu'être content, et j'ai la conviction d'avoir fait tout ce qui dépendait de moi pour rendre accessible aux autres ce que je savais et ce que j'avais appris moi-même par l'expérience. Deux faits seulement, qui ont d'ailleurs fini par m'éloigner moralement de ce cercle, étaient d'un présage défavorable. Je n'ai pas réussi à faire régner entre ses membres cette concorde amicale qui doit exister entre les hommes se consacrant au même travail, dur et pénible ; et je n'ai pas réussi à éliminer les discussions de priorité, auxquelles les conditions inhérentes au travail en commun fournissent de si nombreux prétextes. Les difficultés que présente l'enseignement de la psychanalyse et de son application pratique, difficultés très graves et qui sont la cause de la plupart des désaccords et divergences actuels, avaient déjà commencé à manifester leurs effets dans les réunions privées de la petite association psychanalytique de Vienne. Je n'osais pas quant à moi, étant donné qu'il s'agissait d'une technique encore incomplète et d'une théorie encore en pleine évolution, enseigner l'une et l'autre avec une autorité suffisante ; en quoi j'ai eu tort, car j'aurais probablement épargné aux autres plus d'une erreur et j'aurais prévenu plus d'un écart du droit chemin. On éprouve toujours une grande satisfaction à voir ses disciples devenir capables d'un travail autonome et s'affranchir de leur dépendance à l'égard du maître. Mais cette autonomie et cette indépendance ne sont fécondes au point de vue scientifique que lorsqu'elles sont associées à certaines qualités personnelles qui, malheureusement, sont assez rares. Or, la psychanalyse exige précisément une longue et sévère discipline, en vue de la parfaite possession de soi-même. Appréciant le courage dont ils faisaient preuve en s'adonnant à une occupation aussi décriée et aussi dépourvue de promesses d'avenir lucratif, j'étais disposé à tolérer de la part des membres de nos réunions beaucoup de choses qui m'auraient choqué dans d'autres circonstances. De notre cercle faisaient d'ailleurs partie non seulement des médecins, mais aussi d'autres personnes cultivées qui entrevoyaient dans la psychanalyse quelque chose de significatif : écrivains, artistes, etc. La Science des rêves, le livre sur Le mot d'esprit, etc. avaient d'ailleurs montré que les théories de la psychanalyse n'étaient pas d'ordre exclusivement médical, mais se laissaient appliquer aux branches les plus variées des sciences morales.

Contre toute attente, la situation subit en 1907 un changement aussi brusque que complet. Nous apprîmes que, sans bruit, la psychanalyse avait éveillé l'intérêt de certaines personnes, qu'elle avait trouvé des amis et qu'il y avait des savants tout prêts à y adhérer. Une lettre de Bleuler m'avait déjà fait savoir que mes travaux étaient étudiés et utilisés au Burghölzli.

En janvier 1907, le Dr Eitingon 6, de la clinique de Zurich, vint à Vienne, et sa visite fut bientôt suivie de celles de beaucoup d'autres personnes, ce qui eut pour effet d'ouvrir un échange d'idées large et animé. Enfin, sur l'invitation de C. J. Jung, qui était alors encore médecin-adjoint au Burghölzli, eut lieu à Salzbourg, au printemps 1908, la première réunion des amis de la psychanalyse résidant à Vienne, à Zurich et ailleurs. Au cours de ce premier congrès psychanalytique fut décidée la fondation d'une revue qui, sous le titre Jahrbuch für psychoanalytische und psychopalhologische Forschung, commença à paraître en 1909, sous la direction de Bleuler et de Freud, avec Jung comme rédacteur en chef. Cette publication devait servir de lien entre Vienne et Zurich et favoriser le travail commun des psychanalystes de ces deux villes.

J'ai souvent proclamé avec reconnaissance les grands mérites que s'est acquis l'école psychiatrique de Zurich, et plus particulièrement Bleuler et Jung, par leur contribution à la diffusion de la psychanalyse, et ne me propose pas de revenir sur ce point aujourd'hui, dans des circonstances tout à fait différentes. Il est certain que ce n'est pas seulement grâce à l'intervention de l'école de Zurich que l'attention du monde scientifique fut attirée sur la psychanalyse. Il s'agissait d'une évolution naturelle : la période de latence était terminée et la psychanalyse était devenue un peu partout l'objet d'un intérêt qui allait en croissant. Mais partout ailleurs cet éveil de l'intérêt pour la psychanalyse n'a abouti qu'à une réprobation le plus souvent passionnée, tandis qu'à Zurich on n'a eu guère à enregistrer que des adhésions. Nulle part ailleurs les partisans de la psychanalyse ne formaient un groupe, peu nombreux il est vrai, mais aussi compact ; nulle part ailleurs une clinique officielle ne se trouvait mise au service de la psychanalyse, et nulle part ailleurs un professeur de clinique n'aurait eu le courage d'introduire les théories psychanalytiques dans le programme de l'enseignement psychiatrique. Les Zurichois formèrent ainsi le noyau de la petite troupe combattant pour la reconnaissance de la psychanalyse. Ils avaient seuls l'occasion d'apprendre à fond l'art nouveau et de l'enrichir de travaux. La plupart de mes partisans et collaborateurs actuels sont venus à moi en passant par Zurich ; et cela est vrai même de ceux qui, au point de vue géographique, étaient plus éloignés de la Suisse que de Vienne. Vienne occupe une position excentrique dans l'Europe occidentale, qui comprend la plupart des grands centres de notre civilisation ; de graves préjugés ont considérablement nui à sa réputation depuis de nombreuses années ; mais vers la Suisse, où la vie spirituelle est si active, convergent les représentants de toutes les grandes nations, et un foyer d'infection se formant dans ce pays ne pouvait que contribuer d'une façon extraordinaire à la diffusion de ce que Hoche, de Freiburg, a appelé l'épidémie psychique.

D'après le témoignage d'un collègue ayant assisté à l'évolution qui s'était accomplie au Burghölzli, on aurait commencé de très bonne heure à s'intéresser à la psychanalyse. Dans le travail de Jung sur les phénomènes occultes, paru en 1902, on trouve une première référence à l'interprétation des rêves. À partir de 1903 ou 1904, raconte mon témoin, la psychanalyse y aurait occupé le premier plan. Après l'établissement de relations personnelles entre Zurich et Vienne, il se serait formé au Burghölzli, vers le milieu de l'année 1907, une association privée dont les membres se réunissaient régulièrement pour discuter de questions se rattachant à la psychanalyse. Dans l'union qui s'était formée entre l'école de Vienne et celle de Zurich, le rôle des Suisses ne consistait pas uniquement à recevoir. Ils avaient déjà publié des travaux scientifiques respectables, dont les résultats étaient très précieux pour la psychanalyse. L'épreuve de l'association, préconisée par l'école de Wundt, a été interprétée par eux dans le sens de la psychanalyse et leur a ouvert des possibilités d'utilisation inattendues. Il devint ainsi possible d'obtenir de rapides confirmations expérimentales de situations psychanalytiques et d'offrir à ceux qui voulaient s'initier à la psychanalyse des démonstrations qu'on ne pouvait faire jusqu'alors que verbalement. Ce fut le premier pont jeté entre la psychologie expérimentale et la psychanalyse.

L'épreuve de l'association permet, au cours du traitement psychanalytique, de faire une analyse qualitative préalable du cas, mais n'apporte aucune contribution essentielle à la technique. On peut même effectuer les analyses sans avoir recours à elle. Mais plus importante fut une autre contribution de l'école de Zurich ou, plutôt, de ses deux chefs : Bleuler et Jung. Le premier montra qu'il existe toute une série de cas psychiatriques dont l'explication n'est possible qu'à la faveur de processus dans le genre de ceux par lesquels la psychanalyse explique les rêves et la névrose (« mécanismes de Freud»). Jung, de son côté, appliquant le procédé d'interprétation analytique aux phénomènes les plus bizarres et les plus obscurs de la démence précoce, a pu démontrer les liens qui les rattachent à la vie antérieure et aux intérêts vitaux du malade. À partir de ce jour, il n'était plus permis aux psychiatres de continuer à ignorer la psychanalyse. Le grand ouvrage de Bleuler sur la schizophrénie (1911), dans lequel la manière de voir psychanalytique est traitée avec les mêmes honneurs que la méthode clinico-systématique, peut être considéré comme le couronnement de l'évolution qui nous intéresse ici.

Je ne peux pas ne pas profiter de l'occasion pour faire ressortir la différence qui, dès cette époque, existait entre les deux écoles, quant à l'orientation du travail scientifique. J'avais publié en 1897 l'analyse d'un cas de schizophrénie, mais comme ce cas présentait un cachet paranoïde accentué, sa guérison ne peut pas être considérée comme une anticipation des résultats obtenus à la suite de ses analyses par Jung. Ce qui cependant m'importait le plus, ce n'était pas l'interprétation des symptômes, mais le mécanisme psychique de la maladie et, avant tout, l'analogie, sinon l'identité possible, entre ce mécanisme et celui, déjà établi et connu, de l'hystérie. Nous ne savions encore rien quant aux différences entre les deux mécanismes. Le but que je poursuivais déjà à cette époque consistait à instituer un traitement des névroses fondé sur la conception d'après laquelle tous les phénomènes névrotiques et psychotiques s'expliqueraient par les destinées anormales de la libido, par les déviations de son orientation normale. Ce point de vue était étranger aux savants suisses. Autant que je sache, Bleuler est encore un ferme partisan du déterminisme organique de toutes les formes de la démence précoce, et Jung, dont le livre sur ce sujet avait paru en 1907, se déclara en 1908, au Congrès de Salzbourg, en faveur de la théorie du déterminisme toxique de cette maladie, théorie qui, sans exclure celle qui fait appel à la libido, n'en mériterait pas moins, d'après Jung, la priorité. Il trébucha plus tard (1912) sur le même point, en faisant un appel exagéré aux matériaux dont auparavant il ne voulait pas du tout se servir.

Il est une troisième contribution de l'école suisse, contribution qu'il faut peut-être mettre uniquement sur le compte de Jung et qui ne possède pas, à mon avis, la valeur que lui attribuent les personnes étrangères à la psychanalyse. Il s'agit de la théorie des complexes, telle qu'elle se dégage des Diagnostische Assoziationsstudien (1906-1910). Elle ne constitue pas une théorie psychologique indépendante et ne se laisse pas insérer naturellement et logiquement dans l'ensemble des théories psychanalytiques. En revanche, le mot « complexe », terme commode, souvent indispensable pour la description d'ensemble de situations psychologiques, s'est acquis droit de cité dans la psychanalyse. Parmi tous les termes et désignations créés pour répondre à des besoins psychanalytiques, on en trouverait difficilement un autre qui jouisse d'une aussi large popularité et qui ait été employé d'une façon aussi abusive, au grand préjudice de la précision des termes et des notions. On parle couramment dans les milieux psychanalytiques de « retour de complexes », là où il s'agit en réalité de « retour de tendances » ou de « souvenirs réprimés » ; et on a pris l'habitude de dire « j'éprouve à son égard un complexe », alors qu'il serait plus correct de dire : «j'éprouve à son égard une résistance ».

C'est à partir de 1907, c'est-à-dire pendant les années qui suivirent l'établissement de relations constantes entre Vienne et Zurich, que la psychanalyse prit cet essor extraordinaire sous le signe duquel nous vivons encore aujourd'hui ; essor dont nous avons la preuve dans la diffusion des ouvrages consacrés à la psychanalyse, dans l'augmentation du nombre de médecins désireux d'apprendre ou d'exercer la psychanalyse, ainsi que dans les attaques de plus en plus fréquentes qui sont dirigées contre elle dans les congrès et les réunions de sociétés savantes. La psychanalyse s'est propagée jusque dans les pays les plus lointains, en secouant de leur torpeur les psychiatres et en attirant sur elle l'attention de profanes cultivés et de représentants d'autres branches de la science. Havelock Ellis, qui a suivi son développement avec sympathie, sans jamais s'en déclarer partisan, écrivait dans une communication en 1911 : « La psychanalyse de Freud a aujourd'hui des partisans et est pratiquée non seulement en Autriche et en Suisse, mais aussi aux États-Unis, en Angleterre, dans l'Inde, au Canada et, je n'en doute pas, en Australie 7. » Un médecin chilien (d'origine probablement allemande) se déclara au congrès international de Buenos-Aires (1910) en faveur de l'existence de la sexualité infantile et loua les effets obtenus par le traitement psychanalytique de symptômes obsessionnels 8. Un spécialiste anglais des maladies nerveuses, établi dans l'Inde Centrale (Berkeley-Hill), me communiqua, par l'intermédiaire d'un collègue distingué se rendant en Europe, que chez les Hindous mahométans, sur lesquels il pratique l'analyse, les névroses se rattachent à la même étiologie que chez les malades européens.

L'introduction de la psychanalyse en Amérique du Nord s'effectua sous les auspices les plus honorables. En automne 1909, M. Stanley Hall, président de la Clark University, à Worcester (près de Boston), nous invita, Jung et moi, à l'occasion du vingtième anniversaire de la fondation de cette Université, à faire une série de conférences en langue allemande. Nous constatâmes, à notre grand étonnement, que les membres de cette petite, mais respectable université philsophico-pédagogique, étaient des hommes sans préjugés, au courant des travaux psychanalytiques dont ils avaient entretenu leurs élèves dans leurs cours. Dans cette Amérique si prude on pouvait du moins parler librement et traiter scientifiquement dans les cercles académiques de ce qui passait pour répréhensible dans la vie courante. Les cinq conférences que j'ai improvisées à Worcester ont ensuite paru, dans leur traduction anglaise, dans l'American Journal of Psychology et, bientôt après, dans leur texte allemand, sous le titre Ueber Psychoanalyse 9. Les conférences de Jung avaient porté sur l'étude des associations au point de vue du diagnostic et sur les Conflits de l'âme infantile. Nous reçûmes tous deux le titre honorifique de LL. D. (docteur des deux droits). Pendant cette semaine de festivités, la psychanalyse avait été représentée à Worcester, en plus de Jung et de moi, par Ferenczi qui avait tenu à m'accompagner dans mon voyage, par Ernest Jones, alors professeur à l'Université de Toronto (Canada), actuellement à Londres, et par A. Brill qui exerçait déjà la psychanalyse à New York.

À Worcester nous avons noué des relations, qui devaient avoir pour la psychanalyse la plus grande importance, avec M. James J. Putnam, professeur de neuro-pathologie à l'Université Harvard. Après s'être prononcé quelques années auparavant contre la psychanalyse, il avait brusquement changé d'opinion à son égard et s'était mis à l'exposer, dans un esprit amical, à ses compatriotes et confrères, dans des causeries aussi riches de contenu que belles par la forme. Le respect dont il jouissait en Amérique, grâce à sa haute moralité et à son amour désintéressé et courageux de la vérité, ne put que profiter à la psychanalyse, en lui servant de bouclier contre les dénonciations qui n'auraient certainement pas tardé à la discréditer. Cédant aux grandes exigences morales et philosophiques de sa nature, M. Putnam a cependant cru devoir demander à la psychanalyse plus qu'elle ne pouvait donner et a voulu la mettre au service d'une certaine conception éthico-philosophique du monde. Il n'en resta pas moins le principal défenseur et soutien du mouvement psychanalytique dans son pays 10.

On ne dira jamais assez ce que ce mouvement doit à Jones et à Brill qui, pour le faire connaître et le propager, se sont appliqués dans leurs travaux, avec un zèle inlassable, à mettre sous les yeux de leurs compatriotes les faits fondamentaux de la vie quotidienne, des rêves et des névroses. Brill s'est signalé sous ce rapport principalement par son activité médicale et par la traduction de mes travaux, tandis que Jones agissait dans le même sens par des conférences des plus instructives et par ses interventions combatives dans les discussions dont la psychanalyse faisait l'objet dans les congrès 11.

L'absence d'une forte tradition scientifique et le rigorisme peu marqué des autorités officielles furent de nature à encourager en Amérique le mouvement en faveur de la psychanalyse, à la suite de l'impulsion donnée par Stanley Hall. On put observer dans ce pays le fait très caractéristique que des professeurs et des directeurs d'asiles mirent autant d'empressement que de simples praticiens à expérimenter la psychanalyse. Mais ce fait nous montre précisément que la lutte pour la psychanalyse ne pouvait aboutir à une décision définitive que dans les pays où elle s'était heurtée à la plus forte résistance, c'est-à-dire dans les pays de vieille civilisation.

De tous les pays européens, c'est la France qui, jusqu'à présent, s'est montrée la plus réfractaire à la psychanalyse, bien que le Zurichois A. Maeder ait publié des travaux très solides susceptibles d'ouvrir aux lecteurs français l'accès des théories psychanalytiques. Les premières manifestations de sympathie vinrent de la province française. Morichau-Beauchant (de Poitiers) fut le premier Français qui ait adhéré ouvertement à la psychanalyse. Plus récemment (en 1913), MM. Régis et Hesnard (de Bordeaux) ont essayé, dans un exposé qui manque souvent de clarté et s'attaque principalement au symbolisme, de dissiper les préjugés de leurs compatriotes contre la nouvelle théorie. À Paris même, on semble encore partager la conviction, qui avait été exprimée d'une façon si éloquente par M. Janet au Congrès de Londres (1913), d'après laquelle tout ce qu'il y a de bon dans la psychanalyse ne serait qu'une reproduction modifiée des idées de Janet, tout ce qui ne s'accorde pas avec ces idées étant mauvais. Déjà, au cours du même Congrès, Janet dut s'incliner devant les rectifications de Jones, qui lui montra qu'il était peu familiarisé avec la question. Tout en repoussant cependant ses prétentions, nous sommes obligés de reconnaître qu'il a apporté des contributions sérieuses à la psychologie des névroses.

En Italie, après des débuts qui semblaient riches de promesses, le mouvement s'arrêta court. En Hollande, la psychanalyse pénétra de bonne heure, à la faveur de relations personnelles : van Emden, van Ophuijsen, van Renterghem (Freud en zijn School) y manifestent une heureuse activité théorique et pratique 12. En Angleterre, l'intérêt des cercles scientifiques pour la psychanalyse ne s'est éveillé que peu à peu, mais certains indices nous permettent d'espérer que, grâce au sens pratique des Anglais et à leur amour passionné pour la justice, la psychanalyse y atteindra un degré de développement très prononcé.

En Suède, P. Bjerre, le successeur scientifique de Wetterstrand, a, provisoirement du moins, abandonné la suggestion hypnotique au profit du traitement psychanalytique. Dans son livre Psykiatriens grundtraek, paru en 1907, R. Vogt (de Christiania) a rendu justice à la psychanalyse, de sorte qu'on peut dire que le premier traité de psychiatrie tenant compte de la psychanalyse a paru en langue norvégienne. En Russie, la psychanalyse ne tarda pas à être connue et largement répandue : presque tous mes ouvrages, ainsi que de nombreux ouvrages de mes disciples, ont été traduits en russe. Cela ne veut pas dire cependant que les Russes aient réussi à acquérir une intelligence approfondie de mes théories. Les contributions des médecins russes à la psychanalyse peuvent encore être considérées comme insignifiantes. Seule, la ville d'Odessa possède en la personne de M. Wulff un psychanalyste compétent. L'introduction de la psychanalyse dans la science et la littérature polonaises fut principalement l’œuvre de L. Jekels. La Hongrie qui, au point de vue géographique, est si proche de l'Autriche et qui, au point de vue scientifique, en est cependant si éloignée, n'a encore fourni à la psychanalyse qu'un seul collaborateur ; mais ce collaborateur s'appelle S. Ferenczi et vaut à lui seul toute une société 13.

En ce qui concerne l'Allemagne, on peut dire que la psychanalyse y constitue le centre des discussions scientifiques et provoque aussi bien de la part de médecins que de profanes des manifestations de réprobation sans réserve qui, loin de s'apaiser, reprennent de temps à autre avec une violence accrue. Aucun établissement officiel n'y est ouvert à l'enseignement ou à la pratique de la psychanalyse, et peu nombreux sont les médecins qui l'exercent avec succès. Seuls des établissements comme celui de Binswanger, à Kreuzlingen (en territoire suisse) et celui de Marcinowski, dans le Holstein, ont accueilli la psychanalyse. La défense de la psychanalyse est assumée à Berlin par K. Abraham, un de ses représentants les plus éminents, ancien assistant de Bleuler. On pourrait trouver étonnant que cet état de choses subsiste sans changement depuis tant d'années, si l'on ne savait que le tableau que nous venons de tracer ne traduit que l'aspect extérieur des choses. On aurait tort d'exagérer la portée de l'attitude négative des représentants officiels de la science et des directeurs d'établissements, ainsi que de ceux qui forment leur suite. Il est naturel que les adversaires parlent fort, tandis que les partisans intimidés se tiennent coi. Quelques-uns de ces derniers, dont les premières contributions à l'analyse étaient pleines de promesses, furent obligés, sous la pression des circonstances, de se retirer du mouvement. Mais celui-ci ne s'en poursuit pas moins dans le silence, en recrutant parmi les psychiatres et les profanes des adhérents toujours nouveaux ; il attire vers les publications psychanalytiques des lecteurs de plus en plus nombreux, en obligeant ainsi les adversaires à multiplier et à renforcer leurs moyens d'attaque. J'ai souvent eu l'occasion, au cours de ces dernières années, d'apprendre, en lisant les comptes rendus de certains congrès ou de séances de sociétés scientifiques ou de certaines publications psychanalytiques, que la psychanalyse était morte, définitivement terrassée et réfutée. Je pourrais, en réponse à cette déclaration, suivre l'exemple de Mark Twain qui, ayant lu dans un journal l'annonce de sa mort, adressa au directeur un télégramme pour lui faire savoir que : « la nouvelle de ma mort est fort exagérée ». À la suite de chacune de ces annonces macabres, la psychanalyse se montre plus vivante que jamais, plus riche en partisans et en collaborateurs, se donnant de nouveaux organes. Dire de quelqu'un qu'il est mort vaut souvent mieux que lui opposer un silence de mort.

En même temps que cette expansion de la psychanalyse dans l'espace, on assistait à l'application de ses points de vue à d'autres sciences, grâce à l'étude des névroses et des psychoses. Je ne m'attarderai pas à cet aspect de l'évolution de notre discipline : il existe sur ce sujet un excellent travail de Rank et Sachs (paru dans la collection « Grenzfragen », de Löwenstein) où sont exposées d'une manière détaillée ces nouvelles contributions du travail analytique. Il convient de dire cependant que, dans ce domaine, nous ne possédons encore que des commencements, des ébauches, voire, le plus souvent, des projets. Ceux qui savent être équitables dans leurs jugements ne verront dans cette appréciation aucun reproche. Innombrables sont les problèmes, mais très petit le nombre de travailleurs prêts à les affronter, et encore la plupart d'entre eux sont-ils obligés de se livrer à d'autres occupations, à leurs occupations principales, et ne procèdent-ils, pour s'attaquer à des problèmes sortant du cadre de leur spécialité, qu'avec une préparation de dilettantes. Ces travailleurs venant de la psychanalyse ne songent d'ailleurs pas à cacher leur dilettantisme, leur seule ambition consistant à montrer le chemin aux spécialistes, à marquer leur place, à leur recommander d'utiliser les techniques et les postulats de la psychanalyse, le jour où ils voudront se mettre au travail. Et si, malgré tout, les résultats obtenus jusqu'à ce jour sont loin d'être négligeables, cela tient d'une part à la fécondité de la méthode psychanalytique, d'autre part au fait qu'il existe dès maintenant des savants qui, sans être médecins, se sont consacrés aux applications de la psychanalyse aux sciences humaines.

On le devine sans peine : la plupart de ces applications se rattachent à mes premiers travaux analytiques. L'examen analytique des névrosés et l'analyse des symptômes névrotiques de sujets normaux révélèrent l'existence de conditions psychologiques qui ne pouvaient pas valoir uniquement pour le domaine dans lequel elles avaient été découvertes. C'est ainsi que, tout en nous donnant l'explication de phénomènes pathologiques, la psychanalyse nous a révélé les liens qui les rattachent à la vie psychique normale, ainsi que les rapports existant entre la psychiatrie et les autres sciences ayant plus ou moins pour objet l'étude de l'activité psychique. C'est ainsi que certains rêves typiques, par exemple, fournirent l'explication de certains mythes et contes. S'engageant dans cette voie, Ricklin et Abraham ont inauguré les recherches sur les mythes, qui ont trouvé leur aboutissement dans les travaux de Rank, sur la mythologie, si rigoureusement conformes à toutes les exigences de cette science particulière. En approfondissant l'étude du symbolisme des rêves, on se trouva en présence de problèmes en rapport avec la mythologie, le folklore (Jones, Storfer) et les abstractions religieuses. Je me rappelle l'impression profonde que ressentirent les membres d'un congrès psychanalytique en entendant un élève de Jung faire ressortir les analogies qui existent entre les formations imaginaires des schizophrènes et les cosmogonies des peuples et des époques primitifs. Les matériaux fournis par la mythologie ont trouvé plus tard une élaboration intéressante, bien que plus contestable, dans les travaux de Jung tendant à établir un lien entre les manifestations névrotiques d'une part, les créations de l'imagination dans les domaines religieux et mythologique, d'autre part.

De l'exploration des rêves on fut conduit, par une autre voie, à l'analyse des créations poétiques d'abord, des poètes et des artistes eux-mêmes, ensuite. La première constatation fut que les rêves imaginés par les poètes se comportaient souvent, à l'égard de l'analyse, comme des rêves authentiques (« Gradiva »). La conception de l'activité psychique inconsciente permit de se faire une première idée de la nature de la création poétique. Les pulsions, dont nous avons été obligés de reconnaître le rôle dans la formation de symptômes névrotiques, ont ouvert l'accès aux sources de la création artistique ; les questions qui se posèrent furent alors de savoir comment l'artiste réagit à ces pulsions et quel revêtement il donne à ses réactions (voir Rank, Der Künstler; les analyses de poètes, par Sadger, Reik et autres ; mon petit travail sur un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci ; l'analyse de Segantini, par Abraham 14. La plupart des analystes s'intéressant à des questions d'ordre général ont contribué par leurs travaux à la solution de ces problèmes, les plus fascinants de tous ceux qui se prêtent aux applications de la psychanalyse. Il va sans dire que sur ce terrain encore on eut à faire face à l'opposition de ceux qui n'étaient pas familiarisés avec la psychanalyse, aux mêmes malentendus et aux mêmes réprobations passionnées que dans le domaine de la psychanalyse au sens étroit du mot. On pouvait, en effet, prévoir que partout où la psychanalyse essaierait de pénétrer, elle aurait à essuyer les attaques des gens en place. Il faut dire cependant que les tentatives d'invasion par la psychanalyse n'ont pas encore éveillé partout la même attention et que d'autres luttes l'attendent à l'avenir. Parmi les applications rigoureusement scientifiques, de la méthode analytique à la critique littéraire, il convient de citer l'ouvrage capital de Rank sur l'inceste, ouvrage qu'attend sûrement un accueil qui n'aura rien d'amical. Les applications de la psychanalyse à la science du langage et à l'histoire sont encore fort peu nombreuses. Le premier, j'avais essayé en 1910 d'aborder les problèmes liés à la psychologie religieuse, en établissant une analogie entre le cérémonial religieux et celui des névrosés. Dans son travail sur la piété du comte de Zinzendorf (et dans quelques autres travaux), le Dr Pfister, pasteur à Zurich, a tenté de rattacher la rêverie religieuse à l'érotisme pervers ; et dans les derniers travaux de l'école de Zurich on constate un effort en vue d'introduire dans l'analyse, par une opposition voulue, des représentations religieuses.

Dans les quatre chapitres dont se compose mon ouvrage Totem et Tabou 15, j'ai essayé d'appliquer la méthode analytique à des problèmes qui, se rattachant à la psychologie des peuples, nous font remonter aux origines des institutions les plus importantes de notre civilisation : organisation politique, morale, religion, mais aussi interdiction de l'inceste et remords. Dans quelle mesure les hypothèses que j'ai cru pouvoir formuler à ce sujet résisteront-elles aux assauts de la critique? C'est ce qu'il est pour le moment impossible de prévoir.

Mon livre sur Le Mot d'esprit constitue le premier essai d'application de la méthode analytique à des questions d'esthétique. C'est là un domaine encore inexploré et qui promet aux futurs travailleurs de riches découvertes. Ce sont les savants spécialisés dans les branches correspondant à ces questions qui font défaut, et c'est pour faire appel à leur concours que Hanns Sachs a fondé la revue Imago qu'il dirige depuis 1912, en collaboration avec Rank. Hitschmann et V. Winterstein ont inauguré dans cette revue l'explication psychanalytique de systèmes et de personnalités philosophiques, par des travaux que nous souhaitons voir se poursuivre et gagner en profondeur.

Les conclusions révolutionnaires que la psychanalyse a cru pouvoir formuler à propos de la vie psychique de l'enfant, du rôle qu'y jouent les impulsions sexuelles (V. Hug-Hellmuth) et du sort qui échoit aux éléments constitutifs de la sexualité qui deviennent inutilisables en vue de la procréation, ont dû nécessairement attirer sur elles l'attention des pédagogues et les encourager à essayer d'appliquer les points de vue psychanalytiques à l'éducation. Ce fut le mérite de M. le pasteur Pfister d'avoir fait cette tentative, avec un sincère enthousiasme et d'avoir voulu faire partager son enthousiasme à tous les éducateurs, à tous ceux qui ont charge d'âmes (Die psychoanalytische Methode, 1913). Il a d'ailleurs réussi à gagner à sa cause un grand nombre d'éducateurs suisses. Certains de ses collègues, tout en déclarant partager ses idées, ont préféré par prudence rester à l'arrière-plan. Certains analystes viennois semblent avoir abandonné la psychanalyse au profit d'une sorte de pédagogie médicale (Adler et Fortmüller, Heilen und Bilden, 1913).

J'ai essayé, dans cette énumération incomplète, de faire ressortir les innombrables rapports qui existent entre la psychanalyse médicale et d'autres branches de la science. Il y a là du travail pour toute une génération de chercheurs, et je suis persuadé que ce travail ne pourra être abordé et mené à bonne fin que lorsque seront tombées les résistances que la psychanalyse rencontre sur son sol natal même 16.

Ce serait se livrer à un travail stérile et dépassé que de décrire ici l'histoire de ces résistances. Cette histoire n'a rien de flatteur pour les représentants de la science de nos jours. Je tiens cependant à ajouter qu'il ne m'était jamais venu à l'esprit de considérer en bloc comme des hommes méprisables les adversaires de la psychanalyse, uniquement parce qu'adversaires, à l'exception de quelques indignes chevaliers d'industrie et pêcheurs en eau trouble, qu'on rencontre d'ailleurs dans les deux camps. Je savais m'expliquer l'attitude de ces adversaires, et l'expérience m'avait appris en outre que la psychanalyse fait remonter à la surface ce qu'il y a de pire dans l'homme. Mais j'avais pris la décision de ne pas répondre et j'ai usé de toute mon influence pour empêcher les autres de s'engager dans des polémiques. L'utilité de discussions publiques ou dans la presse me paraissait très discutable, étant donné les conditions particulières dans lesquelles se déroulait la lutte pour et contre la psychanalyse ; nous étions toujours sûrs d'avoir contre nous la majorité dans les Congrès et les réunions de sociétés, et je ne me fiais pas outre mesure à l'équité et à la noblesse de sentiments de mes adversaires. L'observation montre que rares sont les hommes capables de rester polis ou tout au moins objectifs au cours d'une discussion scientifique, et je ne pouvais jamais songer sans horreur aux querelles de ce genre. Cette attitude que j'ai cru devoir adopter a été, sans doute mal interprétée ; on a cru que j'étais assez débonnaire ou intimidé, pour qu'il n'y eût pas à compter avec moi. À tort, car je suis capable de me mettre en colère et d'injurier comme n'importe qui, mais il me répugne de donner une expression littéraire aux sentiments qui s'agitent au fond de moi et je préfère garder l'attitude de complète abstention.

J'aurais peut-être mieux fait, sous certains rapports, de laisser libre cours à mes passions et à celles de mon entourage. Nous avons tous entendu parler de la théorie qui cherchait à expliquer la psychanalyse par les conditions particulières du milieu viennois. Théorie intéressante, dont Janet n'a pas dédaigné de se servir encore en 1913, bien qu'il soit certainement fier d'être parisien et que Paris n'ait guère le droit de se considérer comme supérieur à Vienne, au point de vue de la pureté des mœurs. D'après cette théorie, la psychanalyse, et plus particulièrement l'affirmation que les névroses sont liées à des troubles de la vie sexuelle, n'aurait pu voir le jour que dans une ville comme Vienne, dans une atmosphère de sensualité et d'immoralité, étrangère à d'autres villes, et représenterait uniquement l'image, autant dire la projection théorique, de ces conditions particulières du milieu viennois. Or, je ne suis guère un patriote de clocher, mais j'ai toujours trouvé cette théorie parfaitement absurde, au point que j'ai été plus d'une fois tenté d'admettre que ce reproche adressé au milieu viennois n'était qu'un euphémisme destiné à en dissimuler un autre qu'on n'osait pas formuler publiquement. La discussion ne serait possible que dans le cas où se trouveraient réalisées des conditions opposées. Supposons qu'il existe une ville dont les habitants s'imposent des restrictions particulières au point de vue de la satisfaction des besoins sexuels et présentent en même temps une prédisposition particulière aux névroses : l'idée pourrait alors venir à un observateur de rattacher ces deux faits l'un à l'autre et d'expliquer l'un par l'autre. Or, à Vienne rien de pareil. Les Viennois ne sont ni plus abstinents ni plus névrosés que les habitants d'une autre grande ville. Les rapports entre les sexes y sont un peu plus libres, la prudence y est moindre que dans les villes du nord et de l'ouest, fières de leur rigorisme. Ces particularités du milieu viennois seraient de nature à induire en erreur notre observateur présumé, plutôt qu'à lui fournir une explication étiologique des névroses.

Mais la ville de Vienne a fait tout ce qu'elle a pu pour faire croire qu'elle n'était pour rien dans la naissance de la psychanalyse. Nulle part ailleurs, cercles cultivés et savants ne traitent les analystes avec une indifférence hostile aussi peu dissimulée.

La faute en est peut-être, en partie, à mon horreur de la publicité. Si j'avais voulu ou consenti à ce que la psychanalyse donnât lieu, dans les sociétés médicales de Vienne, à des séances orageuses, dans lesquelles toutes les passions se seraient donné libre cours et où l'on se serait jeté à la tête tous les reproches et toutes les invectives possibles, peut-être qu'à l'heure actuelle la prévention contre la psychanalyse n'existerait plus et que celle-ci ne serait plus une étrangère dans sa ville natale. Mais il n'en fut pas ainsi et, comme le poète le fait dire à Wallenstein, « les Viennois ne m'ont pas pardonné de les avoir frustrés d'un spectacle ».

Mettre sous les yeux des adversaires de la psychanalyse, suaviter in modo, ce qu'il y avait d'injuste et d'arbitraire dans leur attitude, était une tâche pour laquelle je n'étais pas fait. C'est Bleuler qui s'en chargea en 1911, dans son livre Die Psychoanalyse Freuds, Verteidigung und kritische Bemerkungen, et s'en acquitta de la manière la plus honorable. Dire du bien de ce travail, dont l'auteur dirige les critiques contre les deux parties, serait si naturel de ma part, que je m'empresse de dire ce que j'ai à lui reprocher. Je lui trouve toujours une certaine partialité, l'auteur se montrant trop indulgent pour les fautes et erreurs des adversaires, trop sévère pour celles des partisans. C'est ce qui explique, à mon avis, pourquoi le jugement d'un psychiatre de la valeur de Bleuler, d'un savant d'une compétence et d'une indépendance intellectuelle aussi incontestables, est resté sans aucune influence sur ses confrères. Je n'apprendrai certes rien de nouveau à l'auteur de l'Affectivité (1906) en lui disant que l'influence exercée par un travail dépend moins de la valeur des arguments qu'il contient que de la nature de son ton affectif. Quant à l'influence que Bleuler pouvait exercer, non plus sur les psychiatres purs, mais sur les partisans de la psychanalyse, il l'a lui-même détruite plus tard, en révélant dans sa Kritik der Freudschen Theorie (1913) l'envers de son attitude à l'égard de la psychanalyse. Dans cet ouvrage, il laisse si peu de choses de l'édifice de la théorie psychanalytique que les adversaires de celle-ci ne pouvaient qu'être enchantés du renfort qu'il leur fournissait ainsi. Or, dans les condamnations qu'il formule, Bleuler, au lieu d'invoquer de nouveaux arguments ou de nouvelles observations, ne fait valoir que l'état de sa propre connaissance du sujet, connaissance dont, contrairement à ce qu'il avait fait dans les travaux antérieurs, il ne songe plus à avouer l'insuffisance. Cette fois, la psychanalyse était menacée de subir une perte douloureuse. Mais dans son dernier ouvrage (Die Kritiken der Schizophrenie, 1914), à propos duquel on lui avait reproché d'avoir introduit la psychanalyse dans un livre sur la schizophrénie, Bleuler se réfugie dans ce qu'il appelle lui-même la « présomption »: « Mais à présent, dit-il, je suis décidé à me montrer présomptueux : j'estime que toutes les psychologies qui nous ont été offertes jusqu'à ce jour pour l'explication des liens qui relient les uns aux autres les symptômes et les maladies psychogéniques ont à peu près échoué dans leur tâche, mais que la psychologie des profondeurs (Tiefenpsychologie) constitue un fragment de la psychologie qui reste à créer et dont le médecin a besoin pour comprendre ses malades et les traiter rationnellement. Je pense même avoir fait, dans mon livre sur la schizophrénie, un pas (encore peu appréciable, si l'on veut) vers cette compréhension. Les deux premières déclarations sont certainement exactes ; en avançant cette dernière, il se peut que je commette une erreur. »

Comme la « psychologie des profondeurs » ne signifie au fond pas autre chose que la psychanalyse, nous pouvons pour le moment nous contenter de cet aveu.

Mach es kurz !

Am Jüngsten Tag ist's nur ein Furz.

(Sois bref, car le jour du jugement dernier autant en emportera le vent)

Goethe.


5 Qui fut directeur de la maison d'édition «Internationale Psychoanalyt.Verlag » et rédacteur, depuis leur fondation, de l'« Internat. Zeitschr.f. Psychoanal. » et de « Imago ».

6 Il fonda plus tard la « Policlinique Psychanalytique » de Berlin.

7 Havelock Ellis, The Doctrines of the Freud School.

8 G. Greve, Sobre Psicologia y Psicoterapia de ciertos estados angustiosos. Voir « Zentralbl. f. Psychoanalyse », Vol. 1, p. 594.

9 En français : Cinq leçons sur la Psychanalyse.

10 S. J. J. Putnam, Addresses on Psycho-Analysis, « Internat. Psycho-Analyt. Library », NI, 1921.

11 Brill. Psychoanalysis, its theories and practical applications, 1912. E. Jones, Papers on Psychanalysis, 1915. Une deuxième édition du premier de ces ouvrages a paru en 1914 ; tandis que M. Jones a publié en 1918 une seconde édition (très augmentée) de ses Papers, suivie en 1923 d'une troisième.

12 La première reconnaissance officielle de l'interprétation des rêves et de la psychanalyse a été faite en Europe par le psychiatre Jelgersma, recteur de l'Université de Leyde, dans son discours inaugural du 9 février 1914 (Unbewusstes Geistesleben, « Belhefte der Internat. Zeitschr. f. Pschoanal. », NI).

13 Il n'entre pas dans mes intentions de conduire up to date cette description ébauchée en 1914. J'ajouterai seulement quelques brèves remarques destinées à faire connaître les changements que ce tableau a subis dans l'intervalle rempli par la guerre mondiale. En Allemagne, les théories analytiques s'infiltrent peu à peu, sans qu'on veuille en convenir, dans la psychiatrie clinique ; les traductions françaises de mes ouvrages, parues dernièrement, ont réussi à éveiller en France un vif intérêt pour la psychanalyse, plus vif dans les cercles littéraires que dans les cercles scientifiques. En Italie, M. Levi Bianchini (Nocera sup.) et Edoardo Weiss (Trieste) sont connus comme traducteurs d'ouvrages psychanalytiques et partisans de la psychanalyse (« Biblioteca psicoanalitica italiana »). Une édition de mes œuvres complètes à Madrid (traduites par Lopez-Ballesteros) témoigne de l'intérêt que portent à la psychanalyse les pays de langue espagnole (prof. H. Delgado, à Lima). En ce qui concerne l'Angleterre, la prédiction formulée plus haut semble se réaliser peu à peu, et un centre de culture psychanalytique s'est formé à Calcutta (Inde britannique). En Amérique du Nord, la psychanalyse est cultivée avec un sérieux et une profondeur qui dépassent de beaucoup sa popularité. En Russie, le travail psychanalytique s'est poursuivi activement, dans un grand nombre de centres, depuis la fin de la révolution. En Pologne parait actuellement la « Polska Biblioteka Psychoanalytyczna ». Une école florissante de psychanalyse a été fondée en Hongrie par Ferenczi (voir Festschrift zum 50. Geburtstag von Dr S. Ferenczi). Ce sont les pays scandinaves qui, pour le moment, se montrent le plus réfractaires à la psychanalyse (Note de 1923).

14 Voir édition française in Abraham, Œuvres Complètes. Tome 1. Payot, Paris.

15 Édition française Payot, Paris  (PBP No 77).

16 Voir également mes deux articles parus dans « Scientia  » (vol. XIV, 1913) :Das Interesse an der Psychoanalyse.