Chapitre 3

Deux ans après le premier congrès privé des psychanalystes, eut lieu le second, cette fois à Nuremberg (mars 1910). Dans l'intervalle entre ces deux congrès, sous l'influence de l'accueil que j'avais reçu en Amérique, en présence de l'hostilité croissante qui se manifestait contre la psychanalyse dans les pays de langue allemande et du renfort inattendu qui lui était venu de Zurich, j'avais conçu un projet que je réussis, au cours de ce deuxième congrès, à mettre à exécution avec l'aide de mon ami S. Ferenczi. Ce projet consistait à donner au mouvement psychanalytique une organisation, à transporter son centre à Zurich et à en confier la direction à un chef capable d'en assurer l'avenir. Ce projet ayant soulevé de nombreuses objections de la part de mes partisans, je vais en exposer les motifs avec quelques détails. J'espère réussir à me justifier, alors même qu'on trouverait que mon idée manquait d'opportunité.

Il m'avait semblé qu'en maintenant le centre de la psychanalyse à Vienne on ne pouvait  qu'entraver le mouvement, au lieu de le favoriser. Une ville comme Zurich, placée au cœur de l'Europe et dans laquelle un professeur d'Université avait ouvert un Institut de Psychanalyse, me semblait mieux se prêter à jouer le rôle de centre du mouvement psychanalytique. Je m'étais dit, en outre, qu'un autre obstacle résidait dans ma personne : la faveur et la haine des partis l'avaient tellement déformée que personne ne savait plus exactement à quoi s'en tenir sur mon compte. Si les uns me comparaient à Colomb, à Darwin, à Kepler, d'autres me traitaient tout simplement de paralytique général. Aussi voulais-je me mettre à l'arrière-plan, de même que je voulais éloigner la psychanalyse de la ville dans laquelle elle était née. De plus, je ne me sentais plus très jeune et voyant encore un long chemin devant moi, j'envisageais avec découragement la perspective d'avoir à assumer, sur mes vieux jours, le rôle de chef et de guide. Et cependant, me disais-je, un chef est nécessaire. Je savais trop bien quelles erreurs guettaient ceux qui s'occupaient de psychanalyse et j'espérais que beaucoup de ces erreurs pourraient être évitées s'il y avait une autorité capable de conseiller et de déconseiller. Cette autorité m'avait été échue tout d'abord, grâce à l'avance que me valaient quinze années d'expérience. Aussi voulais-je transmettre cette autorité à un homme plus jeune qui, après ma disparition, se trouvât désigné tout naturellement comme mon successeur. Cet homme ne pouvait être que C. G. Jung, car Bleuler était un contemporain, et d'autre part, Jung avait à son actif des dons de premier ordre, les contributions qu'il avait déjà fournies à la psychanalyse, sa situation indépendante et une énergie affirmée qui s'imposait à tous ceux qui l'approchaient. Il semblait, en outre, disposé à nouer avec moi des relations d'amitié et à faire abstraction, à mon égard, des préjugés de race qu'il avait professés jusqu'alors. Je ne pouvais pas prévoir alors que, malgré tout ce qui plaidait en sa faveur, mon choix se montrerait malheureux, s'étant porté sur une personne qui, incapable de supporter l'autorité d'un autre, était encore plus incapable de s'imposer elle-même comme une autorité et dont l'énergie s'épuisait dans la poursuite sans scrupules de ses intérêts personnels.

J'avais jugé nécessaire d'adopter la forme d'une association officielle, afin de prévenir les abus qui pourraient se commettre au nom de la psychanalyse, une fois qu'elle serait devenue populaire. Il fallait qu'il y eût un centre ayant le pouvoir de déclarer : toutes ces absurdités n'ont rien à voir avec l'analyse, elles ne sont pas de la psychanalyse. Les groupes locaux dont devait se composer l'association internationale auraient eu pour mission d'enseigner la manière de pratiquer la psychanalyse et de former les médecins, en se portant pour ainsi dire garants de leur compétence. Je désirais également voir s'établir entre les partisans de la psychanalyse des relations d'amitié et de soutien mutuel, par réaction contre l'anathème que la science officielle faisait peser sur la psychanalyse et contre le boycottage des médecins pratiquant l'analyse et des établissements dans lesquels elle était pratiquée.

C'est cela, et pas autre chose, que je voulais réaliser par la fondation de l'« Association Psychanalytique Internationale ». Mais cela dépassait sans doute la mesure de ce qui était réalisable. De même que mes adversaires furent obligés de reconnaître qu'il n'était pas possible de contenir ce mouvement, je devais, de mon côté, être amené à constater l'impossibilité d'orienter ce mouvement dans la direction que je voulais lui assigner. La proposition faite par Ferenczi à Nuremberg fut bien adoptée, et Jung, nommé président, choisit comme secrétaire Ricklin ; on décida en outre la publication d'une « feuille de correspondance », destinée à assurer le contact entre le groupement central et les groupes locaux. Il fut déclaré que le but de l'Association consisterait à « cultiver et faire avancer la science psychanalytique fondée par Freud, soit en tant que psychologie, soit dans ses applications à la médecine et aux sciences morales, » ; à « favoriser l'aide mutuelle de ses membres dans leurs efforts pour acquérir et propager les connaissances psychanalytiques. » Les Viennois manifestèrent cependant au projet une vive opposition. Adler exprima dans des termes passionnés la crainte de voir s'établir une censure et une restriction de la liberté scientifique. Les « Viennois » finirent cependant par adhérer au projet, après avoir obtenu que l'association ait son siège non à Zurich, mais dans la résidence du président, qui devait être élu pour deux ans.

Au cours du Congrès même trois groupes locaux se sont constitués : celui de Berlin, sous la présidence d'Abraham, celui de Zurich dont le président venait d'être appelé à la direction centrale de l'Association, et celui de Vienne dont j'ai abandonné la direction à Adler. Un quatrième groupe, celui de Budapest, n'a pu se constituer que plus tard. Bleuler, empêché par la maladie, n'a pu assister au Congrès; après avoir soulevé quelques objections de principe contre son entrée dans l'association, il avait fini par y adhérer sur mon intervention personnelle, mais il ne tarda pas à en sortir à la suite de certains différends survenus à Zurich. Ainsi se trouva rompu le lien qui rattachait le groupe local de Zurich à l'établissement du Burghölzli.

Une autre conséquence du Congrès de Nuremberg fut la fondation du Zentralblatt für Psychoanalyse, dont la direction fut assumée par Adler et Stekel. Cette revue avait manifestement au début une tendance à l'opposition et devait défendre l'hégémonie de Vienne que l'élection de Jung semblait menacer. Mais lorsque les deux directeurs de la revue, ne pouvant trouver un éditeur, vinrent m'assurer de leurs intentions pacifiques, en soumettant d'avance leurs manifestations à mon droit de veto, je consentis à me charger de l'édition de ce périodique dont le premier numéro parut en septembre 1910 et auquel je pris dans la suite une part active.

Je poursuis l'histoire des congrès psychanalytiques. Le troisième eut lieu à Weimar en septembre 1911 et dépassa les deux premiers par la tenue et l'intérêt scientifique. J. Putnam, qui assista à ce congrès, exprima, à son retour en Amérique, sa satisfaction et son respect pour la mental attitude de ceux qui y prirent part et cita le jugement que j'aurais porté sur ces derniers : « Ils ont appris à supporter la vérité 17. » En effet, tous ceux qui avaient l'habitude des congrès scientifiques ne purent emporter qu'une impression favorable de cette réunion de psychanalystes. Ayant moi-même dirigé les deux premiers congrès, j'avais accordé à chacun le temps voulu pour sa communication, en laissant la discussion prendre le caractère d'un intime échange d'idées. Jung, qui présida le congrès de Weimar, laissa la discussion s'engager à la suite de chaque communication, ce qui n'eut pas encore à cette époque de trop grands inconvénients.

Tout autre fut la tournure prise par le quatrième congrès, qui eut lieu à Munich en septembre 1915 et dont tous les participants gardent encore le souvenir. Il fut présidé par Jung, qui se montra peu courtois et peu correct ; les auteurs des communications ne disposaient que d'un temps limité, les discussions, par leur longueur, faisaient oublier les communications. Le hasard qui arrange souvent les choses d'une façon malicieuse, avait voulu que le méchant Hoche fixât son domicile dans la maison même où les analystes tenaient leurs assises. Il put ainsi se convaincre à quel point était absurde sa définition des psychanalystes « une secte fanatique obéissant à son chef ». À la suite de négociations pénibles et peu réjouissantes, Jung fut réélu président de l'Association Psychanalytique Internationale, fonctions qu'il n'hésita pas à accepter, bien que les deux cinquièmes des votants lui eussent refusé leur confiance. On se sépara, sans grande envie de se revoir.

La composition de l'Association Psychanalytique Internationale fut, à l'époque du Congrès, la suivante : les groupes locaux de Vienne, Berlin et Zurich étaient constitués depuis le Congrès de Nuremberg (1910) ; en mai 1911 fut fondé un groupe à Munich, sous la présidence du Dr L. Seif ; au cours de la même année se constitua le premier groupe local américain, sous le titre : « The New York Psychoanalytic Society », présidé par Brill. Au cours du congrès de Weimar fut autorisée la fondation d'un deuxième groupe américain qui, constitué dans le courant de l'année suivante, sous le titre : « American Psychoanalytic Association », comprenait des membres habitant le Canada et diverses régions de l'Amérique et avait pour président J. Putnam et pour secrétaire E. Jones. Peu de temps avant le Congrès de Munich (1913), se constitua le groupe local de Budapest, sous la présidence de Ferenczi. Peu de temps après, Jones, qui était venu habiter Londres, fonda le premier groupe anglais. Il va sans dire que pour avoir une idée exacte de l'importance numérique des disciples et partisans de la psychanalyse, il faut tenir compte également de ceux, et ils sont nombreux, qui ne faisaient partie d'aucun de ces huit groupes locaux.

Le développement de la littérature psychanalytique périodique mérite également une brève mention. La première publication mise au service de la psychanalyse avait pour titre : Schriften zur angewandten Seelenkunde. C'était une publication paraissant à des intervalles irréguliers, depuis 1907. Dans cette collection parurent des travaux de Freud (N° 1 et 7), de Ricklin, Jung, Abraham (Nos 4 et 11), de Rank (N° 5 et 13), de Sadger, Pfister, M. Graf, Jones (N° 10 et 14), de Storfer et Von Hug-Hellmuth 18. La fondation de la revue Imago, dont nous parlerons plus loin, a fait un certain tort à cette forme de publication. À la suite de la réunion de Salzbourg (1908), fut fondé le Jahrbuch für psychoanalytische und psychopathologische Forschungen, dont Jung est resté rédacteur en chef pendant 5 ans; il est reparu sous une nouvelle direction et avec un titre quelque peu modifié : Jahrbuch der Psychoanalyse. Cessant d'être des Archives destinées à recueillir des travaux didactiques, il s'attache à faire ressortir la portée et les possibilités d'application de tous les procédés et de toutes les acquisitions de la psychanalyse. Le Zentrablatt für Psychoanalyse,dont le projet avait été conçu par Adler et Stekel, après la fondation de l'Association Internationale (Nuremberg 1910), a eu une existence très agitée. Déjà le N° 10 du premier volume annonçait en première page qu'à la suite d'un désaccord scientifique, surgi entre le Dr Alfred Adler et l'éditeur, le premier avait pris la décision de se séparer de bon gré de la rédaction. Le Dr Stekel resta donc le seul rédacteur (été 1911). Au cours du Congrès de Weimar, le Zentralblatt fut élevé à la dignité d'organe officiel de l'Association Internationale, et il fut décidé qu'il serait adressé à tous les membres de cette Association, moyennant une augmentation de la cotisation annuelle. À partir du N° 3 de la deuxième année (hiver 1912), Stekel devint le seul rédacteur responsable du contenu des travaux publiés par le Zentralblatt. Du fait de son attitude, qu'il m'est impossible de livrer à la publicité, je me vis obligé de renoncer à mon rôle d'éditeur et de pourvoir en toute hâte la psychanalyse d'un nouvel organe : l'Internationale Zeitschrift für ärztliche Psychoanalyse. Grâce aux efforts de presque tous les collaborateurs et du nouvel éditeur, H. Heller, la première livraison de ce périodique put paraître en janvier 1913 et s'affirmer comme l'organe officiel de « l'Association Psychanalytique Internationale », à la place de la Zeitschrift.

Entre-temps, au début de 1912, le docteur Hanns Sachs et le docteur Otto Rank fondèrent une nouvelle revue, Imago, consacrée uniquement aux applications de la psychanalyse aux sciences morales. Imago est suivie avec un intérêt croissant, même par des lecteurs étrangers à l'analyse médicale proprement dite 19.

En plus de ces quatre périodiques (Schrifien zur angewandten Seelenkunde, Jahrbuch, Internationale Zeitschrift, Imago), d'autres périodiques allemands et étrangers publient des travaux qui méritent d'être rangés dans la littérature psychanalytique. Le Journal of abnormal Psychology, publié par Morton Prince, contient généralement d'excellents travaux analytiques qui en font le principal représentant de la littérature analytique américaine. En hiver 1913, White et Jelliffe, de New York, fondèrent une revue exclusivement consacrée à la psychanalyse (The Psycho-analytic Review), revue dont le besoin se faisait sentir, étant donné que la plupart des médecins américains s'intéressant à l'analyse ignorent ou ne possèdent qu'insuffisamment la langue allemande 20.

Et maintenant, il me reste à parler de deux défections qui se sont produites dans les rangs des psychanalystes, la première entre la fondation de l'Association (1910) et le Congrès de Weimar (1911), la seconde après ce Congrès, pour ne devenir publique qu'à Munich (1913). Les déceptions qu'elles m'ont causées auraient pu être évitées, si l'on avait davantage tenu compte de ce qui se passe chez les sujets soumis au traitement analytique. J'avais toujours admis que le premier contact avec les pénibles vérités révélées par l'analyse était de nature à rebuter, à donner envie de fuir; et je n'ai cessé de proclamer que le degré de compréhension de chacun est en rapport étroit avec ses propres refoulements (et avec les résistances qui les maintiennent), qui l'empêchent de dépasser dans l'analyse un point déterminé. Mais ce que je n'aurais jamais cru possible, c'est que quelqu'un, après avoir poussé sa compréhension de l'analyse jusqu'à une certaine profondeur, pût renoncer à ce qu'il avait acquis sous ce rapport, voire le perdre. Et pourtant, l'expérience quotidienne des malades nous a montré la possibilité de la perte totale de la connaissance analytique, sous l'influence d'une résistance un peu forte émanant d'une couche plus profonde. C'est ainsi qu'après avoir rendu compréhensibles à un malade, par un travail pénible, certaines données analytiques plus ou moins importantes et avoir réussi à lui apprendre à les manier comme des choses familières, lui appartenant en propre, nous constatons, à un moment donné, que, sous l'influence d'une nouvelle résistance, il perd tout ce qu'il avait acquis et appris et se met en état de défense comme aux plus beaux jours de son noviciat. J'ai eu l'occasion de m'apercevoir qu'à ce point de vue, les psychanalystes peuvent se comporter comme les malades soumis à l'analyse.

Écrire l'histoire de ces deux défections n'est une tâche ni facile, ni enviable, car, d'une part, je n'y suis pas poussé par des mobiles personnels suffisamment intenses (je ne m'attendais pas à de la reconnaissance et je ne suis guère rancunier) et, d'autre part, je sais fort bien qu'en l'écrivant je m'expose aux invectives d'adversaires peu scrupuleux et offre aux ennemis le spectacle tant désiré par eux de « psychanalystes qui s'entre-dévorent ». Je m'étais imposé la règle (en tâchant de m'y conformer le plus strictement possible) de ne pas discuter avec mes adversaires en dehors de l'analyse ; et voilà que je me vois obligé d'engager la bataille contre d'anciens partisans ou contre ceux qui voudraient encore aujourd'hui se faire passer pour des partisans. Mais je n'ai pas le choix : me taire, serait adopter une attitude de paresse ou de lâcheté et nuirait davantage à la cause que la mise au jour de la plaie. Je n'apprendrai certes rien aux gens informés en disant que des troubles et malentendus analogues se produisent également dans d'autre mouvements scientifiques. Seulement, ailleurs on sait peut-être mieux les cacher, tandis que la psychanalyse, qui s'élève contre tous les mensonges conventionnels, veut être sincère, même dans des circonstances comme celles-ci.

Un autre inconvénient, assez grave, réside dans le fait que je ne puis m'empêcher, pour éclairer l'attitude des deux dissidents, de recourir à l'analyse. Or l'analyse ne se laisse pas employer comme une arme de polémique ; elle suppose le consentement de la personne dont on veut faire l'analyse et, entre l'analyste et l'analysé, des rapports de supérieur à subordonné. Il en résulte que celui qui entreprend une analyse dans un but polémique doit s'attendre à ce que l'analysé retourne contre lui l'arme de l'analyse et que la discussion prenne une tournure mettant une tierce personne impartiale dans l'impossibilité absolue de se faire une conviction. Je réduis donc au minimum l'emploi de l'analyse et, avec elle, l'indiscrétion et l'attitude agressive à l'égard de mes adversaires, et j'avertirai en outre mes lecteurs que je ne conçois nullement le procédé auquel j'entends avoir recours comme une critique scientifique. Il ne m'importe guère de savoir ce qu'il peut y avoir de vrai dans les théories dont j'attaque les auteurs et je ne me propose pas de les réfuter. Je laisse cette tâche à d'autres psychanalystes compétents qui, d'ailleurs, s'en sont déjà acquittés en partie. Je veux seulement montrer que (et sur quels points) ces théories constituent la négation de la psychanalyse et n'ont pas le droit de s'abriter derrière ce nom. Et si j'ai besoin de l'analyse, c'est pour montrer de quelle manière ces déviations de l'analyse peuvent se produire chez les analystes.

Mais je serai bien obligé, pour les points sur lesquels portent les divergences, de recourir à des remarques critiques pour défendre le bon droit de la psychanalyse. Le premier objectif de la psychanalyse avait consisté à obtenir l'explication des névroses. Prenant pour point de départ les faits de la résistance et du transfert, nous avons réussi, en tenant compte du troisième fait constitué par l'amnésie, à établir la théorie du refoulement, à montrer le rôle que les pulsions sexuelles et l'inconscient jouent dans les névroses. La psychanalyse n'a jamais eu la prétention de donner une théorie complète de la vie psychique de l'homme en général : elle demandait seulement qu'on utilisât ses données pour compléter et corriger celles qui avaient été acquises et obtenues par d'autres moyens. La théorie d'Alfred Adler va bien au-delà de ce but, puisqu'elle ambitionne de fournir, avec l'explication des névroses et psychoses de l'homme, celle de son comportement et de son caractère. Je dirai même qu'elle est tout autre chose qu'une théorie des névroses, qu'elle affecte cependant, en raison de ses origines, de mettre toujours au premier rang. J'ai eu, pendant de nombreuses années, l'occasion d'étudier le Dr Adler et je n'ai jamais refusé de reconnaître en lui un homme très doué, mais ayant l'esprit tourné plus particulièrement vers la spéculation. Pour donner une idée des soi-disant « persécutions » dont il aurait été victime de ma part, je rappellerai qu'à la suite de la fondation de l'Association Internationale, je lui avais confié la direction du groupe viennois. Ce n'est qu'en cédant aux pressantes instances de tous les membres de l'Association que j'avais pris la décision de me charger de nouveau de la présidence des séances scientifiques. M'étant aperçu qu'il était peu apte à manier et à utiliser les matériaux fournis par l'inconscient, je m'étais consolé en me disant qu'il saurait du moins découvrir les rapports existant entre la psychanalyse, d'une part, la psychologie et les bases biologiques des instincts, d'autre part, attente que ses précieuses études sur l'infériorité organique semblaient justifier dans une certaine mesure.

Il entreprit, en effet, quelque chose dans ce genre, mais il le fit de telle sorte qu'on aurait dit (pour me servir de son propre jargon) qu'il visait avant tout à prouver que la psychanalyse avait tort sur tous les points et que c'est seulement sa crédulité à l'égard des récits donnés par les névrosés qui lui faisait attacher une telle importance aux pulsions sexuelles. Je puis également divulguer les motifs personnels de son attitude, étant donné qu'il a pris soin d'en faire part lui-même à un certain nombre de membres du groupe viennois. « Croyez-vous qu'il me soit si agréable de végéter toute ma vie dans votre ombre? » Je ne trouve nullement blâmable qu'un jeune homme avoue ouvertement son ambition, que ses travaux avaient déjà fait deviner. Mais on a beau être ambitieux, on n'en doit pas moins se garder de devenir ce que les Anglais appellent unfair (mot destiné à caractériser une attitude pour laquelle les Allemands possèdent une qualification beaucoup plus grossière). Malheureusement, Adler n'a pas su éviter cette attitude, dont la preuve nous est fournie par les innombrables petites méchancetés dont ses travaux fourmillent et par ses prétentions démesurées à la priorité. Ne l'avons-nous pas entendu directement, dans les séances de l'Association Psychanalytique de Vienne, revendiquer la priorité de la conception de l' « unité des névroses », et de la conception « dynamique » de ces dernières. Grande fut alors ma surprise, car j'avais toujours cru avoir moi-même établi ces principes, alors qu je ne connaissais pas encore Adler.

Cette soif d'Adler de s'assurer une place au soleil a d'ailleurs eu une conséquence dont la psychanalyse ne peut que se féliciter. Lorsque, nos divergences scientifiques étant devenues irrémédiables, j'ai engagé Adler à résigner ses fonctions de rédacteur du Zentralblatt, il démissionna également de l'Association et fonda une nouvelle société à laquelle il donna tout d'abord le nom, d'un goût douteux, de « société pour la libre psychanalyse ». Or, les gens dans la rue, étrangers à la psychanalyse, sont aussi peu capables d'apercevoir les différences qui existent entre deux psychanalystes que nous autres Européens de reconnaître les nuances particulières de deux physionomies chinoises. La psychanalyse « libre » resta donc à l'ombre de la psychanalyse « orthodoxe », « officielle » et fut considérée comme une dépendance de celle-ci. Mais voici qu'Adler, faisant un pas de plus, dont nous devons lui être reconnaissant, rompt ses dernières attaches avec la psychanalyse et en distingue sa propre doctrine : la « psychologie individuelle ». Il y a de la place pour tout le monde sur la planète, et il est permis à chacun, qui s'en sent capable, de s'y mouvoir librement ; mais il est impossible de continuer à habiter sous le même toit, lorsqu'on a cessé de se comprendre et de se supporter. La «psychologie individuelle » d'Adler constitue aujourd'hui une des nombreuses orientations psychologiques opposées à la psychanalyse et ne mérite pas que nous portions un intérêt quelconque à son développement.

La théorie d'Adler a été dès le début un « système », et c'est ce que la psychanalyse avait toujours soigneusement évité. Elle nous offre en même temps un excellent exemple d' « élaboration secondaire », dans le genre de celle que la pensée éveillée effectue sur les matériaux fournis par les rêves. Dans le cas d'Adler, les matériaux des rêves sont remplacés par ceux fournis par les études psychanalytiques, envisagés principalement du point de vue du moi, ramenés aux catégories inhérentes au moi, traduits et utilisés conformément à ces catégories et, exactement comme dans la formation de rêve, mal compris. Aussi la théorie d'Adler est-elle moins caractérisée par ce qu'elle affirme que par ce qu'elle nie et elle se compose de trois éléments, d'une valeur très inégale : de bonnes contributions à la psychologie du moi, de traductions superflues, mais à la rigueur admissibles, des faits analytiques dans un nouveau jargon, et de déformations et d'interprétations arbitraires de ces faits lorsqu'ils ne s'accordent pas avec les prémisses du moi. Pour ce qui est des éléments de la première de ces catégories, la psychanalyse n'a jamais songé à les méconnaître, bien qu'elle n'ait pas cru devoir leur prêter une attention particulière : il lui importait davantage de montrer que des éléments libidinaux étaient inhérents a toutes les aspirations du moi. La théorie d'Adler, au contraire, insiste davantage sur les éléments égoïstes inhérents aux impulsions libidinales, point de vue qui pourrait être fécond si Adler ne l'utilisait à chaque instant pour nier l'impulsion libidinale, au profit des éléments impulsifs du moi. Ce faisant, il procède comme tous nos malades et comme notre pensée consciente en général, c'est-à-dire en ayant recours à ce que Jones appelle la rationalisation, afin de dissimuler le mobile inconscient. Sous ce rapport, Adler est conséquent au point de déclarer que l'intention de se poser devant la femme en maître, d'être en haut, constitue le principal ressort de l'acte sexuel. J'ignore s'il a osé exprimer ces énormités dans ses livres.

La psychanalyse a reconnu de bonne heure que tout symptôme névrotique n'existait qu'à la faveur d'un compromis. Il doit, de ce fait, satisfaire d'une façon quelconque aux exigences du moi en butte à ses tendances refoulées, présenter un avantage, offrir une possibilité d'utilisation efficace, faute de quoi il subirait le sort de la pulsion primitive refoulée. Le terme « maladie profitable » exprime assez bien cette situation ; on serait, en outre, autorisé à faire une distinction entre le profit pour ainsi dire primaire dont le malade bénéficie lors de l'apparition du symptôme, et un profit « secondaire » qui résulte de ce que le symptôme, s'il veut s'affirmer, est obligé de se combiner à d'autres intentions du moi, de prendre appui sur elles.

Que la diminution de ce profit ou sa disparition, à la suite d'un changement réel, constitue un des mécanismes par lesquels le malade guérit de son symptôme, c'est là encore un fait depuis longtemps familier à la psychanalyse. Or, la théorie d'Adler met un accent particulier sur ces détails faciles à établir et à constater, sans s'apercevoir le moins du monde que, dans un nombre incalculable de cas, le moi fait de la nécessité vertu en se complaisant, à cause de l'utilité qui s'y rattache, au symptôme, souvent des plus indésirables, qui s'est imposé à lui, comme lorsqu'il accepte l'angoisse comme moyen de sécurité. Le moi joue dans ces cas le même rôle que le clown de cirque qui, par ses gestes, cherche à persuader l'assistance que tous les changements qui se produisent dans le manège sont des effets de sa volonté et de ses commandements. Seulement, il ne réussit à convaincre que la partie enfantine de l'assistance.

Quant au deuxième élément constitutif de la théorie adlérienne, la psychanalyse ne peut qu'y souscrire comme étant son bien propre. Il ne s'agit, en effet, pas d'autre chose que de données psychanalytiques que, pendant les dix années de travail commun, l'auteur a puisées aux sources accessibles à tout le monde et qu'il voudrait faire accepter comme ses découvertes personnelles, à la faveur d'un simple changement de terminologie. Je suis tout disposé à admettre que le mot « garantie » est meilleur que celui de « moyen de sûreté » que j'employais moi-même, mais je ne trouve pas que cette substitution d'un mot à un autre implique un changement de signification. On retrouverait, de même, dans les affirmations d'Adler, une foule de choses depuis longtemps connues, si à la place des mots « fictif » et « fiction », avec le verbe formé de la même racine 21, on remettait les mots plus anciennement employés, liés au concept de « phantasme » (« imagination »). La psychanalyse aurait le droit d'insister sur cette identité, alors même que nous ne saurions pas que l'auteur a, pendant de nombreuses années, puisé dans ses matériaux et participé au travail commun.

C'est par sa troisième partie, par les nouvelles interprétations et les déformations des faits analytiques gênants, que la théorie adlérienne, en tant que « psychologie individuelle », se sépare définitivement de la psychanalyse. L'idée sur laquelle repose le système d'Adler est que c'est la tendance de l'individu à s'affirmer, que c'est sa « volonté de puissance » qui, dans la conduite de la vie, dans le caractère et dans la névrose, s'expriment impérieusement sous la forme de la « protestation virile ». Or, cette protestation, à laquelle Adler attribue le rôle de moteur principal, n'est au fond pas autre chose que les tendances refoulées qu'Adler détache de leur mécanisme psychologique, en les sexualisant, ce qui ne cadre guère avec sa prétention d'avoir dépouillé la sexualité du rôle que la psychanalyse lui assigne dans la vie psychique. La protestation virile existe certainement, mais pour en faire le moteur du devenir psychique, il faut traiter l'observation comme un simple tremplin qu'on abandonne pour s'élever plus haut. Prenons, à titre d'exemple, une des principales modalités du désir infantile, celle qui résulte de l'observation par l'enfant de rapports sexuels entre adultes. L'analyse de personnes obligées par la suite de venir solliciter des soins médicaux, révèle qu'à ce moment-là deux désirs s'étaient emparés du jeune spectateur : le désir (s'il s'agit d'un garçon) de se trouver à la place de l'homme jouant le rôle actif, et le désir opposé de s'identifier à la femme réduite à un rôle passif. Ces deux désirs épuisent les possibilités de plaisir liées à la situation. Seul le premier se laisse subordonner à la situation virile, à supposer que cette notion ait, en général, un sens quelconque. Le deuxième, dont le sort n'intéresse pas Adler ou qu'il ignore, est cependant celui qui est appelé à jouer un rôle beaucoup plus important dans la future névrose éventuelle. Adler enferme le moi dans un égoïsme tellement farouche, le rejette dans un isolement tellement jaloux qu'il croit ne devoir tenir compte que des pulsions qui lui conviennent et auxquelles il acquiesce ; aussi la névrose, dans laquelle les impulsions s'opposent au moi, dépasse-t-elle l'horizon de notre auteur.

Mais où Adler s'écarte le plus gravement de la réalité révélée par l'observation et se rend coupable de la plus grave confusion mentale, c'est lorsqu'il essaie, conformément à l'une des règles fondamentales de la psychanalyse, de rattacher le principe même de sa théorie à la vie psychique de l'enfant. Il confond, en cette occasion, de la façon la plus inextricable et la plus inexcusable, les sens biologique, social et psychologique des mots « masculin » et « féminin ». Et il est impossible d'admettre (et au besoin l'observation s'y opposerait) que l'enfant, de sexe masculin ou féminin, fasse reposer toute sa conception de la vie sur la dépréciation de la femme et se donne pour ligne directrice le désir : « je veux devenir un homme au sens plein du mot ». Au début, l'enfant n'a pas la moindre idée des différences sexuelles ; il est plutôt convaincu que les deux sexes possèdent le même organe génital (mâle) ; ses premières méditations sexuelles ne portent en aucune façon sur les différences sexuelles, et l'idée de l'infériorité sociale de la femme lui est totalement étrangère. Nombreuses sont les femmes dans la névrose desquelles le désir d'être un homme ne joue aucun rôle. Quant à la protestation virile, elle se laisse ramener facilement aux troubles apportés dans le narcissisme primitif par la menace de castration, autrement dit par les premiers obstacles qui s'opposent à l'activité sexuelle. Toutes les discussions sur l'étiologie des névroses prendront fin le jour où l'on aura décidé de les transporter sur le terrain des névroses infantiles. Il suffit de faire une analyse consciencieuse et détaillée d'une névrose de la première enfance pour voir se dissiper toutes les erreurs relatives à l'étiologie des névroses et tous les doutes concernant le rôle des pulsions sexuelles. Aussi Adler a-t-il été obligé, dans son compte rendu critique du travail de Jung, Konflikle der Kindlichen Seele, d'insinuer que les matériaux se rapportant à ce cas « ont bien pu recevoir du père » le caractère d'ensemble 22.

Je n'insisterai pas davantage sur le côté biologique de la théorie d'Adler et je ne chercherai pas à examiner si c'est l'infériorité organique objective ou le sentiment subjectif de cette infériorité (impossible de se prononcer sur cette question) qui constitue la base du système adlérien. Disons seulement que, dans la conception d'Adler, la névrose n'apparaît que comme un effet secondaire d'une dégénérescence générale alors que l'observation nous enseigne qu'il existe un nombre incalculable de gens laids, difformes, contrefaits, présentant la plus profonde misère physiologique et qui ne songent pas à réagir à leurs défauts et infériorités par des névroses. Je laisse également de côté l'intéressant expédient qui consiste à confondre le sentiment d'infériorité avec le sentiment d'infantilisme. Cet expédient nous montre sous quel avatar le facteur « infantilisme », qui joue un si grand rôle dans l'analyse, reparaît dans la psychologie individuelle. Mais je tiens, en revanche, à dire que toutes les acquisitions psychologiques de la psychanalyse s'évanouissent chez Adler. Dans le Tempérament nerveux 23, l'inconscient apparaît encore comme une curiosité psychologique, sans aucun rapport avec l'ensemble du système. Logique avec lui-même, il a déclaré plus tard que peu lui importait de savoir si une représentation est consciente ou inconsciente. Pour ce qui est du refoulement, il n'y a jamais rien compris. Dans le compte rendu qu'il fit d'une communication à la société de Vienne (février 1911), nous lisons : « Dans un cas, l'auteur montre que le malade n'a ni refoulé sa libido, contre laquelle il cherchait constamment à se préserver, ni etc. 24 » Quelque temps après, il argumenta ainsi au cours d'une discussion qui eut lieu à Vienne : « Si vous demandez d'où vient le refoulement, on vous répond qu'il est un effet de la civilisation ; et si vous demandez d'où vient la civilisation, on vous répond qu'elle est un produit du refoulement. Vous le voyez : on ne saurait mieux jongler avec les mots. » En appliquant à ce dilemme une partie seulement de l'ingéniosité qu'il avait mise à défendre son « tempérament nerveux », Adler aurait sûrement trouvé le moyen d'en sortir. Il se serait aperçu que, d'une part, la civilisation repose sur les refoulements opérés par des générations antérieures et que, d'autre part, à chaque nouvelle génération incombe la tâche de maintenir et de conserver cette civilisation, en s'imposant les mêmes refoulements. Je connais le cas d'un enfant qui se croyait mystifié et se mettait à crier, parce qu'à sa question : « D'où viennent les œufs ? », on lui répondait : « Des poules » et que lorsqu'il demandait d'où venaient les poules, on lui répondait : « Des œufs. » Et, cependant, on était loin de jongler avec les mots, et ce qu'on disait à l'enfant était parfaitement exact.

Tout ce qu'Adler a écrit sur le rêve, ce Schibboleth de la psychanalyse, demeure non moins mesquin et vide. Il voyait tout d'abord dans le rêve le remplacement de la ligne féminine par la ligne masculine, ce qui ne signifie au fond pas autre chose qu'une simple traduction par les mots « protestation virile » de la théorie qui caractérise le rêve, en disant qu'il représente une réalisation de désirs. Plus tard, il trouve que ce qui constitue l'essence du rêve, c'est le fait que l'homme obtient dans le rêve inconsciemment ce qui lui est refusé à l'état conscient. A. Adler encore revient la priorité de la confusion entre le rêve et les idées latentes du rêve, confusion sur laquelle repose sa théorie de la « tendance prospective ». C'est après lui que Maeder s'est engagé dans la même voie. En opérant cette confusion, on ferme volontiers les yeux sur le fait que toute interprétation d'un rêve (lequel ne présente en général rien de compréhensible, lorsqu'on ne considère que son contenu manifeste) repose sur les règles et principes mêmes dont on conteste la valeur et les résultats. En ce qui concerne la résistance, Adler trouve seulement à dire qu'elle sert au malade à faire opposition au médecin. Sans doute, mais autant dire : la résistance sert à assurer la résistance. Mais d'où vient la résistance et comment se fait-il que ses manifestations viennent toujours si à propos, pour servir les intentions du malade ? Ces questions, l'auteur les laisse de côté, comme étant sans intérêt pour le moi. Il ne s'occupe pas davantage des mécanismes de détail des phénomènes et des symptômes, des causes qui déterminent la variété des malades et des manifestations morbides : peu lui importent et ces mécanismes et ces causes pourvu que les uns et les autres, quelle qu'en soit la nature, servent à faire naître la protestation virile, l'affirmation de soi-même, l'élévation de la personnalité. Le système est achevé dans toutes ses parties, il a valu à son auteur un énorme travail de ré-interprétation de données et constatations anciennes, mais ne contient pas une seule observation nouvelle. Je crois avoir montré qu'il n'a rien de commun avec la psychanalyse.

L'idée de la vie, telle qu'elle se dégage du système d'Adler, repose tout entière sur la reconnaissance du rôle prédominant, sinon exclusif, des instincts d'agressivité. Elle n'accorde aucune place à l'amour. On pourrait trouver étonnant qu'une conception du monde aussi décourageante ait pu trouver bon accueil ; mais on ne doit pas oublier que, pliant sous le joug de ses besoins sexuels, l'humanité est prête à accepter n'importe quoi, pourvu qu'on fasse miroiter devant ses yeux la perspective d'une « défaite de la sexualité ».

La défection d'Adler eut lieu avant le Congrès de Weimar, en 1911. Après cette date se produisit la défection suisse. Fait assez singulier, elle eut pour premiers indices certaines allusions faites par Ricklin dans des articles de vulgarisation, publiés en Suisse, allusions grâce auxquelles les profanes apprirent avant les spécialistes que la psychanalyse avait réussi à se débarrasser de certaines erreurs regrettables, faites pour la discréditer. Dans une lettre qu'il m'a adressée d'Amérique, en 1912, Jung se vantait d'avoir, par les modifications qu'il avait fait subir à la psychanalyse, vaincu la résistance qu'elle rencontrait de la part d'un grand nombre de personnes qui, jusqu'alors, n'avaient rien voulu en savoir. Je lui ai répondu que je ne voyais là aucun titre de gloire, que plus il sacrifierait de vérités si péniblement acquises par la psychanalyse, plus il la rendrait acceptable au grand publie. Or, la modification dont les Suisses s'enorgueillissaient tant consistait précisément à diminuer théoriquement la valeur et l'importance dit facteur sexuel. J'avoue avoir vu dès le début dans « ce progrès » une concession excessive et dangereuse aux exigences de l'actualité.

Les deux mouvements rétrogrades, en dissidence avec la psychanalyse, dont j'ai maintenant a établir le parallèle, se ressemblent encore en ce que, pour gagner la faveur du public, ils mettent en avant certaines considérations d'un ordre élevé, affectent d'envisager les choses sub specie aeternitatis. Adler proclame la relativité de toute connaissance et le droit de la personnalité de façonner en artiste les matériaux fournis par la science. Jung insiste sur le droit historique de la jeunesse de secouer les chaînes que voudrait lui imposer la vieillesse tyrannique, immobilisée dans ses conceptions rigides. Ces arguments appellent quelques mots d'objection. La relativité de la connaissance est une exigence qu'on peut opposer à n'importe quelle science, au même titre qu'à la psychanalyse. Elle est un produit de certains courants réactionnaires de notre temps, hostiles à la science, et ceux qui la formulent veulent se donner un air de supériorité qui ne nous convient pas. Aucun de nous ne peut prévoir le jugement définitif que l'humanité portera sur nos efforts théoriques. Nous connaissons des exemples où l'attitude négative de trois générations à l'égard de certaines vérités a été désavouée par la quatrième, qui s'est inclinée devant ces mêmes vérités. Il ne reste donc à chacun, après avoir prêté toute son attention aussi bien à sa propre voix critique qu'à celle de ses adversaires, qu'à défendre de toutes ses forces ses convictions fondées sur l'expérience. Nous devons nous contenter d'être en règle avec notre conscience et nous n'avons pas à assumer le rôle de justicier qui doit être réservé à un avenir très lointain. Rien de plus dangereux que de vouloir introduire l'arbitraire personnel dans les choses scientifiques. C'est en obéissant à cet arbitraire qu'on voudrait contester la valeur scientifique de la psychanalyse, valeur que nos considérations précédentes réduisent d'ailleurs à ses justes proportions. Celui qui tient en estime la pensée scientifique cherchera plutôt les moyens et les méthodes propres à diminuer autant que possible l'action de l'arbitraire artistique et personnel là où ce facteur joue encore un trop grand rôle. Au reste, ne nous dissimulons pas que c'est perdre son temps que de se dépenser en efforts de défense. Adler lui-même ne prend pas ses arguments au sérieux ; ils sont destinés à atteindre l'adversaire, mais respectent ses propres théories. Ils n'ont pas empêché les partisans d'Adler de le fêter comme un Messie dont l'apparition a été annoncée à l'humanité impatiente par tant et tant de précurseurs. Or, rien de moins relatif qu'un Messie.

L'argument de Jung, ad captandam benevolentiam, repose sur la prémisse optimiste d'après laquelle le progrès de l'humanité, de la civilisation, de la science aurait toujours suivi une ligne droite, ininterrompue. Comme s'il n'y avait jamais eu d'épigones, comme s'il n'y avait pas eu de révolutions suivies de réaction et de restauration, comme si l'histoire n'avait pas connu de générations ayant, par un mouvement rétrograde, renoncé aux conquêtes des générations antérieures. En se rapprochant du point de vue de la foule, en renonçant à certaines nouveautés mal accueillies par elle, parce que désagréables ou peu flatteuses, en corrigeant la psychanalyse dans le sens que nous savons, Jung nous donne l'impression d'avoir voulu faire autre chose qu'accomplir un geste juvénile et libérateur. Après tout, si l'on veut savoir si un geste est juvénile, il faut considérer non les années de son auteur, mais le caractère même de l'acte.

Des deux mouvements qui nous intéressent ici, celui inauguré par Adler est certainement le plus significatif ; radicalement faux, il se distingue cependant par sa structure logique et par sa cohésion. Il repose toujours sur une théorie des instincts. La modification introduite par Jung a, au contraire, rompu les liens qui existent entre les phénomènes et la vie instinctive ; elle est d'ailleurs, et c'est ce qu'ont déjà relevé ses critiques (Abraham, Ferenczi, Jones), tellement confuse, obscure, embrouillée qu'il n'est pas facile de savoir quelle attitude on doit adopter à son égard. Par quelque côté que vous l'abordiez, vous devez vous attendre à ce qu'on déclare que vous l'avez mal comprise, et on ne sait jamais ce qu'il faut faire, comment on doit s'y prendre, pour la comprendre d'une façon correcte et adéquate. Elle se présente elle-même sous des aspects multiples et variés, tantôt comme une «très légère divergence qui ne mérite pas tout le bruit qu'on a fait autour d'elle » (Jung), tantôt comme un évangile nouveau, inaugurant une ère nouvelle dans la psychanalyse, voire une conception du monde nouvelle pour le reste de l'humanité.

En présence des contradictions qu'on constate entre différentes manifestations, publiques et privées, de Jung, on est en droit de se demander quelle est la part dans tout cela de la confusion qui règne dans son propre esprit et dans celui de ceux qui le suivent et quelle est la part du manque de loyauté scientifique. On est cependant obligé de convenir que les partisans de la nouvelle doctrine se trouvent dans une situation difficile. Ils combattent aujourd'hui ce qu'ils avaient défendu autrefois, et ils le combattent, non parce que des observations nouvelles leur ont révélé des faits nouveaux, mais par suite de nouvelles interprétations qui leur font apparaître les choses sous un aspect différent de celui sous lequel elles leur étaient apparues antérieurement. C'est pourquoi ils ne tiennent pas à rompre avec la psychanalyse dont ils ont toujours été les représentants, et au su de tout le monde, mais ils préfèrent annoncer qu'ils ont modifié la psychanalyse. Au cours du congrès de Munich, je me suis vu obligé de dissiper ce malentendu, en déclarant que je ne considère nullement les innovations introduites par les Suisses comme une suite logique de la psychanalyse dont je suis l'auteur. Des critiques étrangers à la psychanalyse (Furtmüller, par exemple) avaient déjà reconnu cette situation, et Abraham avait eu raison de dire que Jung était en train de se retirer complètement de la psychanalyse. Je suis naturellement tout disposé à reconnaître à chacun le droit de dire et d'écrire ce que bon lui semble, mais non le droit de faire passer ses idées pour ce qu'elles ne sont pas.

De même que les recherches d'Adler ont apporté à la psychanalyse quelque chose de nouveau, les éléments d'une psychologie individuelle, en prétendant se faire payer cette nouveauté par le droit de rejeter toutes les théories fondamentales de la psychanalyse, Jung et ses partisans ont également pris pour point de départ de leur lutte contre la psychanalyse une nouvelle acquisition dont ils prétendaient l'avoir dotée. Ils ont suivi point par point (et c'est ce que Pfister avait déjà fait avant eux) l'évolution à la faveur de laquelle les matériaux des représentations sexuelles, en rapport avec le complexe familial et avec les tendances incestueuses, sont utilisés pour servir d'expression aux intérêts moraux et religieux les plus élevés de l'homme : sublimation des tendances érotiques et leur transformation en tendances auxquelles le qualificatif d'érotiques ne s'applique plus. Rien ne s'accordait mieux avec les prémisses de la psychanalyse et cela aurait bien pu se concilier avec la conception d'après laquelle on constaterait dans la névrose la dissolution régressive de cette sublimation, ainsi que de beaucoup d'autres. Mais le monde se serait récrié et se serait montré indigné par cette sexualisation de la morale et de la religion ! Je ne puis m'empêcher de m'abandonner pour une fois à la conception « finaliste », en admettant que les auteurs de la découverte dont je viens de parler n'étaient pas de taille à tenir tête à une pareille explosion d'indignation. Il est même possible que l'indignation ait commencé à s'emparer sourdement d'eux-mêmes. Les antécédents théologiques de tant de Suisses n'ont pas joué, dans leur attitude à l'égard de la psychanalyse, un rôle moins grand que les antécédents socialistes d'Adler dans le développement de sa psychologie individuelle. On pense, malgré soi, au fameux récit dans lequel Marc Twain parle des destinées de sa montre et l'expression d'étonnement par lequel se termine ce récit : « And he used to wonder what became of all the unsuccessful thinkers, and gunsmiths, and shoemakers, and blacksmiths ; but nobody could ever tell him. »

Je vais me servir d'une comparaison. Supposons que nous ayons affaire à un parvenu qui se vante de descendre d'une famille de vieille noblesse, mais étrangère à la société au sein de laquelle il vit lui-même. Et voilà qu'on vient lui prouver que ses parents habitent à proximité et sont des gens de condition très modeste. Il ne lui reste plus alors qu'une ressource, à laquelle il ne se fait pas faute de recourir. Il ne peut plus renier ses parents, mais il prétend qu'ils sont eux-mêmes des nobles déchus et obtient d'un fonctionnaire complaisant des documents attestant leur noblesse. Les Suisses, à mon avis, n'ont pas agi autrement. La morale et la religion ne doivent pas être sexualisées, l'une et l'autre étant originairement quelque chose de « supérieur ». Fort bien. Mais impossible, d'autre part, de nier le fait que les représentations se rattachant à la morale et à la religion découlent du complexe familial et du complexe incestueux. Comment concilier l'exigence ci-dessus avec le fait en question ? D'une façon très simple : en prétendant que les complexes dont il s'agit ne signifient pas dès le début ce qu'on pourrait croire en les interprétant à la lettre, mais présentent un sens anagogique (terminologie de Silberer) qui rend possible leur adaptation aux idées abstraites de la morale et de la mystique religieuse.

Je m'attends à ce qu'on m'objecte que j'ai mal compris le sens et l'intention de la théorie néo-zurichoise, mais je dois prendre mes précautions à l'avance, afin qu'on ne s'avise pas de m'attribuer les conclusions (en contradiction avec ma propre manière de voir) qui se dégagent des publications de cette école. Je ne puis me représenter autrement l'ensemble des innovations de Jung, ni m'en faire une idée cohérente. C'est le désir d'éliminer ce qu'il y a de choquant dans les complexes familiaux, afin de ne pas retrouver ces éléments choquants dans la religion et la morale, qui a dicté à Jung toutes les modifications qu'il a fait subir à la psychanalyse. La libido sexuelle a été remplacée par une notion abstraite dont tout ce qu'on peut dire, c'est qu'elle reste aussi mystérieuse et incompréhensible pour les sages que pour les simples d'esprit. Le complexe d'Oedipe a reçu une signification « symbolique », la mère symbolisant l'irréalisable auquel, dans l'intérêt de la civilisation, on doit renoncer, tandis que le père qui, dans le mythe d'Oedipe, tombe victime d'un meurtre, représenterait le père « intérieur » dont on doit s'émanciper pour gagner l'indépendance et liberté. D'autres matériaux des représentations sexuelles subiront sans doute avec le temps des réinterprétations analogues. À la place du conflit entre les tendances érotiques opposées au moi et la tendance à l'affirmation du moi, nous voyons apparaître le conflit entre la « tâche vitale » et l'« inertie psychique » ; la conscience de culpabilité qu'on constate chez les névrosés ne serait que le reproche inconscient que le sujet s'adresserait à lui-même de ne pas s'acquitter de sa tâche vitale. Ainsi se trouva édifié un nouveau système éthico-religieux qui, tout comme le système adlérien, fut obligé, pour se donner cohésion et consistance, d'interpréter dans un sens nouveau, de déformer ou d'écarter les données concrètes de l'analyse. En réalité, on n'a perçu, de la symphonie du devenir universel, que la partie chantée par la civilisation, mais on est resté sourd à la mélodie des instincts, malgré son intensité primitive.

Pour que ce système se maintienne, il fallut se détourner complètement de l'observation et de la technique de la psychanalyse. À l'occasion, on se permettait, au nom de la grande cause, de faire fi de la logique scientifique : c'est ainsi, par exemple, que ne trouvant pas le complexe d'Oedipe suffisamment « spécifique » pour l'étiologie des névroses, Jung attribue cette spécificité à l'inertie, c'est-à-dire à la propriété la plus générale des corps tant animés qu'inanimés. Il faut remarquer, à ce propos, que le « complexe d'Oedipe » ne représenterait, d'après cette école, qu'un critère permettant à l'individu de se faire une idée de ses forces, mais ne serait pas lui-même une force, au même titre que l'« inertie psychique ». L'exploration individuelle a révélé et révélera toujours que les complexes sexuels, au sens originel du mot, sont toujours vivants et agissants en lui. Qu'à cela ne tienne : on renoncera à l'exploration individuelle et on cherchera à formuler des conclusions d'après les données fournies par l'exploration ethnologique. En remontant à la première enfance de l'homme on risquait tout particulièrement de se trouver en présence de la signification véritable, non voilée, des complexes qu'on cherchait à réinterpréter ; aussi la nouvelle école adopta-t-elle pour règle thérapeutique de s'attarder le moins possible à ce passé, de se hâter de revenir au conflit actuel dans lequel, Dieu merci, tout ce qui est accidentel et personnel disparaît, pour faire place à l'élément générique, essentiel : le non-accomplissement de la tâche vitale. Nous avons cependant entendu dire que le conflit actuel du névrosé ne devenait intelligible et soluble que lorsqu'on le rattachait à l'histoire antécédente du malade, en suivant en sens inverse le chemin que la libido avait suivi pour aboutir à la maladie.

Dominée par ces tendances, la thérapeutique néo-zurichoise a pris une orientation que je puis décrire d'après les données d'un malade qui en avait éprouvé les effets sur lui-même. « Cette fois, nul compte n'est tenu du passé et du transfert. Toutes les fois où je croyais saisir cette dernière, on me déclarait qu'il s'agissait d'un pur symbole de la libido. Les conseils moraux étaient très beaux, et je m'y conformais strictement, sans toutefois faire un seul pas en avant. Cela m'était encore plus désagréable qu'à lui, mais qu'y pouvais-je?... Au lieu de m'apporter une libération analytique, chaque heure m'imposait de nouvelles exigences extraordinaires, auxquelles je devais soi-disant satisfaire, si je voulais vaincre la névrose : concentration intérieure par intraversion, méditation religieuse, reprise de la vie commune avec ma femme, dans un abandon amoureux, etc. Cela dépassait presque mes forces, car ce qu'on exigeait de moi, c'était une transformation radicale de mon moi intime. Je sortais de la séance d'analyse comme un pauvre pécheur, plein de contrition, animé des meilleures intentions, mais aussi profondément découragé. Ce qu'il me recommandait, n'importe quel pasteur en aurait fait autant ; mais où prendre la force de suivre ces recommandations ? » Le patient dit avoir entendu raconter qu'il fallait recommencer par l'analyse du passé et du transfert. On lui répondit qu'il avait été suffisamment analysé sous ces deux rapports. Et puisque cette analyse ne s'est pas montrée plus efficace, je suis bien obligé de conclure qu'elle a été plutôt insuffisante. Quoi qu'il en soit, le traitement ultérieur est resté sans aucun effet, et je n'hésite pas à affirmer qu'il n'avait aucun titre à la dénomination de « psychanalytique ». Je m'étonne que les Zurichois aient cru devoir faire un si long détour par Vienne, pour retourner à Berne où Dubois traite avec tant de ménagements les névroses par l'encouragement moral 25.

L'incompatibilité complète entre cette nouvelle orientation et la psychanalyse se manifeste également dans le traitement du refoulement, qui est à peine mentionné dans les travaux de Jung ; dans la méconnaissance du rêve, que Jung, renonçant (à l'exemple d'Adler) à la psychologie du rêve, confond avec les idées latentes du rêve ; dans l'inaptitude complète à comprendre l'inconscient, bref sur tous les points essentiels de la psychanalyse. Lorsqu'on entend Jung affirmer que le complexe incestueux n'a que la valeur d'un symbole, mais aucune existence réelle, que le sauvage, loin de se sentir attiré vers sa vieille mère ou sa grand-mère, préfère une femme jeune et jolie, on est tenté d'admettre, pour expliquer la contradiction apparente qui existe entre la manière de voir de Jung et la psychanalyse, que « symbole » et « aucune existence réelle » signifient ce que dans la psychanalyse on désigne sous le nom d' « existence inconsciente », en tenant compte des manifestations et des effets pathogéniques par lesquels cette « existence inconsciente » s'exprime.

Si l'on songe que le rêve contient encore d'autres éléments que les idées latentes sur lesquelles il travaille, on ne sera nullement étonné de constater que les malades rêvent de choses, telles que « tâche vitale », « être en haut », « être en bas », dont on a rempli leur esprit pendant le traitement. Il est certes possible de diriger les rêves des sujets qu'on analyse, de même qu'il est possible d'influencer les rêves à l'aide d'excitations expérimentales. On peut déterminer à volonté une partie des matériaux dont se compose un rêve ; mais ce faisant, on ne change rien à la nature et au mécanisme du rêve. Je ne crois pas que les rêves dits « biographiques » surviennent en dehors de l'analyse. Si, au contraire, on analyse des rêves qui se sont produits avant le traitement, si on examine ce que le rêveur ajoute à ce qui lui a été suggéré pendant celui-ci, si enfin on peut s'abstenir de lui imposer des tâches nouvelles, on ne manque pas de constater que rien n'est plus étranger au rêve que de fournir des essais de solution de la tâche vitale. Le rêve n'est qu'une des formes de la pensée ; et cette forme, on ne la comprendra jamais, si l'on s'en tient uniquement au contenu des idées ; il faut tenir compte principalement du travail qui s'accomplit dans le rêve.

Il n'est pas difficile de réfuter à l'aide des faits la fausse interprétation de la psychanalyse par Jung et les divergences par lesquelles il s'oppose à elle. Toute analyse, si elle est conduite selon les règles, et plus particulièrement toute analyse effectuée sur un enfant, ne fait que renforcer les convictions sur lesquelles repose la psychanalyse et révèle toute l'inconsistance des nouvelles interprétations qui sont à la base du système d'Adler et de celui de Jung. Jung lui-même avait pratiqué et publié, avant sa conversion, une analyse d'enfant. Devons-nous nous attendre à ce qu'il nous en donne une nouvelle interprétation, fondée (pour nous servir de l'expression d'Adler) sur une « nouvelle conception synthétique des faits »?

L'opinion d'après laquelle la représentation sexuelle d'idées « supérieures » dans le rêve et dans la névrose ne serait qu'un moyen d'expression archaïque, est naturellement incompatible avec le fait que, dans les névroses, ces complexes sexuels se présentent comme porteurs des quantités de la libido qui ont été soustraites à la vie réelle. S'il ne s'agissait que d'un jargon sexuel, il n'en résulterait aucun changement dans l'économie de la libido. Jung lui-même en convient encore dans son ouvrage Darstellung der psychoanalytischen Theorie, où il formule la règle thérapeutique d'après laquelle la charge libidinale doit être soustraite à ces complexes. Mais ce résultat, on ne l'obtiendra jamais en se détournant des complexes et en poussant à la sublimation : il faut s'en occuper de la façon la plus sérieuse et les rendre pleinement conscients. La première réalité avec laquelle le malade ait à compter est précisément constituée par sa maladie. Le médecin qui s'efforcerait de le détourner de cette tâche révélerait son inaptitude à aider le malade à vaincre ses résistances ou prouverait qu'il recule devant les résultats possibles de ce travail.

Je dirai en terminant que la psychanalyse de Jung ressemble au fameux couteau de Lichtenberg : après avoir changé le manche et, remplacé la lame, il veut nous faire croire qu'il possède le même instrument, parce qu'il porte la même marque que l'ancien.

Je crois, au contraire, avoir montré que la nouvelle doctrine implique un abandon de l'analyse, une séparation d'avec elle. Cette défection est de nature a inspirer certaines appréhensions pour l'avenir de la psychanalyse, étant donné qu'il s'agit de personnes qui ont joué un si grand rôle dans notre mouvement. Cette appréhension, je ne la partage pas.

Les hommes sont forts, tant qu'ils défendent une idée forte ; ils deviennent impuissants, dès qu'ils veulent s'y opposer. La psychanalyse saura bien supporter cette perte et trouver, pour la compenser, de nouveaux partisans. Je terminerai en souhaitant un heureux voyage sur les hauteurs à ceux qui, à la longue, n'ont pu supporter le séjour dans le monde souterrain de la psychanalyse. Puissent les autres terminer heureusement leur travail dans les couches profondes de ce monde.

 


17 On Freuds Psycho-Analytic Method and its evolution. « Boston medical and surgical Journal », 25 janv. 1912.

18 Dans la même collection ont paru plus tard des travaux de Sadger (Nos 16 et 18) et Kielhoz (No 17).

19 Ces deux publications ont été reprises en 1919 par l'« Internationaler psychoanalytische Verlag ». À partir du VIe volume le mot «ärztliche » (médicale) a disparu du titre de l'« Internationale Zeitschr. f. Psychoanalyse ».

20 En 1920, E. Jones fonda l'« International JournaI of Psycho-Analysis », périodique destiné à l'Amérique et à l'Angleterre.

21 « Fingiert » en allemand (« fiktiv »; « fiktion »).

22 «Zentralblatt f. Psychoanalyse », Vol. 1, p. 122.

23 Traduction française, Payot, Paris.

24 « Korrespondenzblatt », N° 5, Zurich, avril 1911.

25 Je sais bien qu'on ne peut pas toujours se fier à ce que racontent les malades ; mais je tiens à assurer d'une façon formelle que mon informateur est une personne digne de toute confiance, capable de comprendre et de juger. Il m'a donné tous ces renseignements sans que je les lui demande, et je me sers de sa communication sans lui en avoir demandé le permission, car je n'admets pas qu'une technique psychanalytique puisse prétendre à la protection du secret professionnel.