III. La séduction et ses conséquences immédiates

Le premier soupçon devait naturellement se porter sur la gouvernante anglaise, le changement d’humeur du petit garçon ayant eu lieu pendant qu’elle était là. Deux souvenirs-écrans, incompréhensibles en eux-mêmes, qui se rapportaient à elle, étaient conservés. Un jour où elle marchait en avant, elle aurait dit à ceux qui la suivaient : « Regardez donc ma petite queue ! » Une autre fois, au cours d’une promenade en voiture, son chapeau se serait envolé, à la grande satisfaction des enfants. Voilà qui décelait le sens du complexe de castration et permettait de reconstruire à peu près ainsi les choses : une menace de la gouvernante au petit garçon aurait largement contribué à son comportement anormal. Il n’y a absolument aucun danger à communiquer de semblables reconstructions à l’analysé, elles ne nuisent jamais à l’analyse si elles sont erronées et on ne les énonce pas, malgré tout, si l’on n’a pas quelque espoir de s’approcher par leur moyen, d’une façon quelconque, de la vérité. Le premier effet de cette supposition fut l’apparition de rêves qu’il ne fut pas possible d’interpréter complètement, mais qui tous semblaient graviter autour du même centre. Autant qu’on les pouvait comprendre, il s’agissait, dans ces rêves, d’actes agressifs du petit garçon contre sa sœur ou sa gouvernante et d’énergiques réprimandes et punitions au sujet de ces agressions. C’était comme si... après son bain... il avait voulu mettre à nu sa sœur... lui arracher ce qui l’enveloppait... ou ses voiles... et ainsi de suite. Mais il ne fut pas possible d’arriver par l’interprétation à un contenu certain et, comme ces rêves donnaient l’impression de retravailler le même matériel sous des formes sans cesse variées, la façon correcte de comprendre ces soi-disant réminiscences s’affirma : il ne pouvait s’agir que de fantasmes que le rêveur s’était créés en un temps ultérieur — sans doute à l’époque de la puberté — relativement à son enfance, fantasmes qui resurgissaient maintenant sous cette forme si méconnaissable.

L’explication s’en trouva d’un seul coup, lorsque le patient se rappela soudain un fait : sa sœur, « alors qu’il était encore très petit, dans le premier domaine », l’avait séduit en l’induisant à des pratiques sexuelles. D’abord surgit un souvenir : au cabinet, où les enfants allaient souvent ensemble, elle lui avait fait cette proposition : « Montrons-nous nos panpans », et elle avait fait suivre la parole de l’acte. Ensuite, la partie la plus essentielle de la séduction fut mise en lumière, avec tous les détails de temps et de lieu. C’était au printemps, alors que leur père était absent : les enfants jouaient par terre dans un coin, pendant que la mère travaillait dans la pièce voisine. Sa sœur s’était alors emparée de son membre, avait joué avec, tout en lui racontant d’incompréhensibles histoires sur sa Nania, comme en manière d’explication. Nania, disait-elle, faisait la même chose avec tout le monde, par exemple avec le jardinier, elle le mettait sur la tête et alors lui saisissait les organes génitaux.

Voilà qui nous fournissait l’explication des fantasmes que nous avons déjà devinés. Ils étaient destinés à effacer le souvenir d’un événement que le sentiment viril de sa dignité devait rendre plus tard choquant au patient, et ils atteignaient ce but en remplaçant la vérité historique par une attitude inverse imaginaire. D’après ces fantasmes, ce n’est pas lui qui aurait joué le rôle passif vis-à-vis de sa sœur, tout au contraire, il se serait montré agressif. Repoussé et puni pour avoir voulu voir sa sœur nue, il aurait, pour cette raison, manifesté ces colères si célèbres dans la tradition familiale. Il convenait aussi d’impliquer la gouvernante dans cette histoire, cette même gouvernante que la mère et la grand-mère tenaient pour la principale responsable des accès de rage. Ces fantasmes étaient ainsi la réplique exacte des légendes au moyen desquelles une nation, devenue grande et fière, cherche à masquer la petitesse et les vicissitudes de ses débuts.

En réalité, la gouvernante ne pouvait avoir qu’un rapport très lointain avec la séduction et ses conséquences. Les scènes avec la sœur avaient eu lieu au printemps de l’année où l’Anglaise, en plein été, était entrée chez eux comme remplaçante des parents absents. L’hostilité du petit garçon contre la gouvernante avait bien plutôt pris naissance d’une autre manière. En disant du mal de la bonne et en la traitant de sorcière, elle emboîtait le pas à la sœur de notre malade qui, la première, lui avait conté de si monstrueuses histoires sur cette bonne, ce qui permettait au petit garçon de manifester à son égard l’aversion qui, ainsi que nous l'allons apprendre, s’était développée en lui contre sa sœur par suite de la séduction. La séduction par sa sœur n’était certes pas un fantasme. Sa vraisemblance se trouva renforcée par une information plus tardive reçue alors qu’il était adulte et qu’il n’avait jamais oubliée. Un cousin, son aîné de plus de dix ans, au cours d’une conversation relative à sa sœur, lui avait dit se très bien rappeler quelle petite créature précoce et sensuelle elle avait été. A l’âge de 4 ou 5 ans, elle s’était un jour assise sur ses genoux, et lui avait ouvert son pantalon afin de saisir son membre.

J’interromprai ici l’histoire infantile de mon patient afin de parler de cette sœur, de son évolution, de son sort ultérieur et de l’influence qu’elle exerça sur mon patient. Plus âgée que lui de deux ans, elle resta toujours plus avancée que lui. Enfant, elle avait été intraitable et garçonnière, elle se développa brillamment par la suite au point de vue intellectuel, se distingua par l’acuité et le réalisme de son esprit, marquant une préférence pour les sciences naturelles, tout en écrivant des poésies que son père estimait fort. Intellectuellement très supérieure à ses premiers et nombreux soupirants, elle aimait à se moquer d’eux. Quand elle eut dépassé 20 ans, elle commença à être déprimée, se plaignant de son peu de beauté et évitant toute fréquentation. On lui fit faire un voyage avec une dame âgée de leurs amis : au retour, elle se mit à raconter des choses tout à fait invraisemblables sur les mauvais traitements que lui aurait infligés sa compagne, tout en demeurant évidemment « fixée » à sa soi-disant tourmenteuse. Au cours d’un second voyage, peu après, elle s’empoisonna et mourut loin de chez elle. Sans doute sa maladie représentait-elle le début d’une démence précoce. Elle donna ainsi la preuve de l’hérédité névropathique manifeste dans cette famille, preuve qui n’était pas unique. Un oncle, frère du père, après avoir mené pendant de longues années une existence d’original présentait, lorsqu’il mourut, les symptômes d’une névrose obsessionnelle grave ; un grand nombre de parents collatéraux étaient et sont encore affectés de troubles nerveux plus légers.

La sœur de notre patient lui fut pendant son enfance — la séduction mise momentanément de côté — un concurrent importun dans l’estime de ses parents, et il se sentait écrasé par l’impitoyable étalage que sa sœur faisait de sa supériorité. Il lui enviait particulièrement, par la suite, la considération que le père témoignait pour ses facultés mentales et ses réalisations intellectuelles, tandis que lui, inhibé intellectuellement depuis sa névrose obsessionnelle, devait se contenter d’une moindre estime. À partir de sa quatorzième année, les relations entre le frère et la sœur s’améliorèrent, une tournure d’esprit analogue et une opposition commune contre les parents les rapprochèrent au point qu’ils en arrivèrent à être l’un pour l’autre les meilleurs camarades. Lors des orages sexuels de la puberté, il osa tenter avec elle un rapprochement physique intime. Après qu’elle l’eût repoussé avec autant de décision que d’adresse, il détourna aussitôt d’elle son désir pour le porter sur une petite paysanne qui était à leur service et portait le même nom que sa sœur. Il avait par là accompli une démarche décisive pour son choix hétérosexuel de l’objet, car toutes les jeunes personnes dont il s’éprit par la suite — souvent avec les signes les plus nets de compulsion — furent de même des servantes d’éducation et d’intelligence nécessairement inférieures aux siennes. Si tous ces objets d’amour étaient des substituts de la sœur à lui refusée, on ne peut nier qu’une tendance à la rabaisser, à mettre fin à cette supériorité intellectuelle qui l’avait en son temps tellement écrasé, n’ait réussi à jouer un rôle décisif dans son choix objectal.

Le comportement sexuel des humains, ainsi que tout le reste, a été subordonné par Alfred Adler à des mobiles de cette sorte émanant de la volonté de puissance, de l’instinct de l’individu à s’affirmer. Sans nier l’importance de telles aspirations à la puissance et à la suprématie, je n’ai jamais été convaincu qu’elles puissent jouer le rôle dominant et exclusif qui leur a été attribué. Si je n’avais poussé jusqu’au bout l’analyse de mon patient, j’aurais dû, sur l’observation de ce cas, modifier mon opinion préconçue, dans le sens d’Adler. Là conclusion de cette analyse mit au jour, de façon inattendue, du matériel nouveau qui, au contraire, montra que ces mobiles d’aspiration à la puissance (dans notre cas, la tendance au rabaissement) n’avaient déterminé le choix de l’objet qu’à titre de contribution et de rationalisation, cependant que la détermination réelle, profonde, m’autorisa à m’en tenir à mes convictions antérieures4.

Lorsqu’il apprit la nouvelle de la mort de sa sœur, raconte notre malade, il éprouva à peine un soupçon de chagrin. Il dut se contraindre à des manifestations extérieures de deuil et put se réjouir en toute sérénité d’être maintenant devenu l’unique héritier de la propriété. Il souffrait, depuis plusieurs années déjà, de sa maladie actuelle lorsque cet événement eut lieu. Mais je dois avouer que cette révélation du patient me laissa pendant un temps hésitant sur le diagnostic de ce cas. Je devais certes admettre que la douleur provoquée par la perte de ce membre de la famille, le plus aimé de lui, ne pût pas s’exprimer sans inhibition de par la persistante influence de la jalousie et de par l’intervention de l’amour incestueux devenu inconscient, mais je ne pouvais renoncer à trouver un substitut à l’explosion manquante de la douleur. Or celui-ci se révéla enfin dans une autre manifestation affective demeurée incompréhensible au patient. Peu de mois après la mort de sa sœur, il fit un voyage dans la région où elle était morte. Là, il alla sur la tombe d’un grand poète qui était alors son idéal et y versa des larmes brûlantes. Cette réaction lui sembla à lui-même étrange, car il savait que plus de deux générations avaient passé depuis qu’était mort le poète vénéré. Il la comprit seulement lorsqu’il se souvint que son père avait coutume de comparer les poésies de sa sœur défunte à celles de ce grand poète. Il m’avait fourni un autre indice de la façon exacte dont il fallait concevoir cet hommage rendu en apparence au poète en faisant une erreur dans son récit, erreur qui ne m’échappa pas. À diverses reprises auparavant, il avait spécifié que sa sœur s’était tuée d’un coup de pistolet et dut alors rectifier et me dire qu’elle avait pris du poison. Mais le poète avait été tué dans un duel au pistolet.

Je reviens maintenant à l’histoire du frère. À partir d’ici il me faut l’exposer un moment sur le mode pragmatique. Il s’avéra que le petit garçon avait 3 ans et 3 mois lorsque sa sœur commença sur lui ses tentatives de séduction. Ceci eut lieu, ainsi que nous l’avons dit, au printemps de la même année où, pendant l’été, arriva la gouvernante anglaise et où, à l’automne, à leur retour, les parents trouvèrent leur fils si radicalement changé. Il semble par suite tout naturel de penser à un rapport entre cette métamorphose et l’éveil de l’activité sexuelle qui avait eu lieu entre-temps.

Comment le petit garçon réagit-il aux séductions de sa sœur aînée ? Par un refus, mais un refus concernant la personne et non la chose. La sœur ne lui agréait pas comme objet d’amour, sans doute parce que leurs relations avaient déjà été déterminées dans un sens hostile de par leur rivalité dans l’amour des parents. Il s’écarta d’elle et d’ailleurs les sollicitations de sa sœur cessèrent bientôt. Mais il chercha à gagner à sa place une autre personne plus aimée, et les paroles de sa sœur elle-même, qui s’était autorisée de l’exemple de Nania, dirigèrent son choix vers celle-ci. Il commença donc à jouer avec son membre devant Nania ce qui, comme en beaucoup d’autres cas, lorsque les enfants ne cachent pas leur onanisme, doit être envisagé comme une tentative de séduction. Nania le déçut, elle prit un air sévère et déclara que ce n’était pas bien. Les enfants, ajouta-t-elle, qui faisaient ça, il leur venait à cet endroit une « blessure ».

L’effet de cette information, équivalente à une menace, agit dans plusieurs sens. Son attachement à Nania en fut ébranlé. Il y avait de quoi se mettre en colère contre elle ; or plus tard, en effet, quand le petit garçon commença à avoir ses accès de rage, on put voir qu’il lui en voulait réellement. Mais un des traits de son caractère était de défendre d’abord tenacement contre toute innovation chaque position de la libido qu’il devait abandonner. Quand la gouvernante entra en scène et se mit à dire du mal de Nania, qu’elle la chassa de la pièce, qu’elle voulut réduire à néant son autorité, alors lui exagéra bien plutôt son amour pour la victime de ces attaques et prit une attitude de refus et de défi envers l’agressive gouvernante. Il n’en commença pas moins à chercher en secret un autre objet sexuel. La séduction lui avait fourni le but sexuel passif d’être touché aux organes génitaux ; nous allons apprendre de qui il voulait recevoir cet enseignement et quelles voies le conduisirent à faire ce choix.

Comme nous pouvions nous y attendre, avec les premières excitations génitales commença l’investigation sexuelle infantile et notre petit investigateur se trouva bientôt confronté par le problème de la castration. Il réussit à ce moment à observer deux petites filles, sa sœur et une de ses amies, pendant qu’elles urinaient. Sa perspicacité aurait alors déjà pu lui permettre, devant ce spectacle, de comprendre ce qu’il en était, mais il se comporta en cette circonstance comme nous savons que le font souvent d’autres enfants mâles. Il repoussa l’idée qu’il avait devant lui la confirmation de la blessure dont Nania l’avait menacé et se donna comme explication que c’était là le « pan-pan de devant » des filles. Mais le thème de la castration n’était pas par là éliminé ; dans tout ce qu’il entendait il y trouvait de nouvelles allusions. Un jour, comme on distribuait aux enfants des sucres d’orge colorés, la gouvernante, encline aux imaginations désordonnées, déclara que c’étaient des fragments de serpents coupés en morceaux. Il se rappela alors que son père avait un jour, dans un sentier, rencontré un serpent et l’avait avec sa canne frappé et coupé en morceaux. Il entendit lire l’histoire (dans Reineke Fuchs) du loup qui, voulant en hiver attraper des poissons, se servait de sa queue à cette intention, ce qui fit que la queue se cassa dans la glace. Il apprit ensuite les divers noms par lesquels on désigne les chevaux, d’après l’intégrité de leurs organes génitaux.

Ainsi la pensée de la castration le préoccupait, mais jusqu’ici il n’y croyait ni ne la craignait. Les contes dont il fit à ce moment connaissance posèrent pour lui d’autres problèmes sexuels. Dans Le Chaperon rouge, et dans Les sept petits chevreaux, on sortait les enfants du corps du loup. Le loup était-il donc une créature féminine, ou bien les hommes aussi pouvaient-ils receler des enfants dans leur corps ? À ce moment, cette question n’avait pas encore reçu de réponse. De plus, à l’époque de ces investigations, il n’avait encore aucune peur du loup.

L’un des renseignements que nous donna le patient nous mettra sur la bonne voie pour comprendre l’altération de caractère qu’il subit pendant l’absence de ses parents en tant que conséquence plus lointaine de la séduction. Il rapporte qu’après avoir été repoussé et menacé par sa Nania, il abandonna bientôt l’onanisme. La vie sexuelle qui commençait à entrer sous la primauté de la zone génitale s'était ainsi brisée contre un obstacle extérieur et avait été rejetée par là dans une phase d'organisation prégénitale. La vie sexuelle du petit garçon, par suite de la répression de son onanisme, prit un caractère sadique-anal. Il devint irritable, tourmenteur aux dépens des animaux et des hommes. L’objet principal de sa cruauté était sa chère Nania ; il s’entendait à la tourmenter jusqu’à ce qu’elle fondît en larmes. Ainsi il se vengeait d’elle qui l’avait repoussé tout en satisfaisant, en même temps, ses convoitises sexuelles sous la forme correspondant à la phase régressive où il se trouvait. Il commença à se livrer à des cruautés sur de petits animaux, à attraper des mouches afin de leur arracher les ailes, à écraser du pied des coléoptères ; en imagination, il aimait aussi battre de grands animaux, des chevaux. C’étaient là des manières d’agir absolument actives, sadiques ; des pulsions anales de ce temps, il sera question plus loin dans d’autres contextes.

Fait très important : dans le souvenir du patient, d’autres fantasmes d’une sorte bien différente émergèrent aussi en même temps, fantasmes dont le contenu était que des garçons étaient châtiés et battus, particulièrement battus sur le pénis. Et grâce à d’autres fantasmes qui dépeignaient comment l’héritier du trône était enfermé dans un espace étroit et battu, on peut deviner aisément qui remplaçaient les figures anonymes quand elles servaient de garçons à recevoir des raclées. L’héritier du trône était évidemment lui-même ; son sadisme s’était ainsi retourné en imagination contre sa propre personne et s’était converti en masochisme. Ce détail-que le membre viril lui-même recevait le châtiment justifie la conclusion qu’un sentiment de culpabilité, relatif à l’onanisme, avait déjà contribué à cette transformation.

L’analyse ne laisse subsister aucun doute : ces aspirations passives étaient apparues en même temps que les actives-sadiques, ou très tôt après elles5. Voilà qui correspond à l'ambivalence de ce malade, ambivalence d’une netteté, d’une intensité et d’une ténacité peu ordinaires, qui se manifestait ici pour la première fois dans le développement égal des deux branches de pulsions partielles opposées. Ce comportement resta caractéristique aussi dans sa vie ultérieure, tout autant qu’un autre trait : aucune des positions de la libido, une fois établie, ne pouvait jamais être complètement remplacée par la suivante. Elle coexistait bien plutôt avec toutes les autres et permettait à notre patient une oscillation incessante, incompatible avec l’acquisition d’un caractère stable.

Les aspirations masochiques du petit garçon touchent à un autre point que j’ai jusqu’ici évité de mentionner, parce qu’il ne peut être établi que par l’analyse de la phase suivante de l’évolution de l’enfant. J’ai déjà mentionné qu’après que l’enfant eut été repoussé par sa Nania, sa libido se détacha d’elle, cessa d’en rien attendre, et il commença à prendre quelqu’un d’autre comme objet sexuel. Ce quelqu’un se trouva être son père, alors absent. Il fut certainement amené à ce choix grâce à un certain nombre de facteurs convergents parmi lesquels quelques-uns étaient fortuits, tel le souvenir du serpent coupé en morceaux ; mais, avant tout, il renouvelait par là son premier et plus primitif choix d’objet qui, en conformité avec le narcissisme du petit enfant, s’était effectué par la voie de l'identification. Nous avons déjà vu que son père avait été son modèle admiré ; quand on lui demandait ce qu’il voudrait devenir, il répondait : un « monsieur » comme mon père. Cet objet avec lequel il s’identifiait dans une attitude d’abord active devint, dans la phrase sadique-anale, celui auquel il se soumettait dans une attitude passive. La séduction par sa sœur semble l’avoir contraint à un rôle passif et lui avoir donné un objectif sexuel passif. Sous l’influence persistante de cet événement, il parcourut alors un chemin menant de sa sœur par sa Nania jusqu’à son père, de l’attitude passive envers la femme à l’attitude passive envers l’homme, tout en renouant par là avec la phase antérieure et spontanée de son développement. Le père était redevenu son objet d’amour ; l’identification était, en conformité avec ce stade plus élevé de développement, remplacée par le choix d’objet ; la transformation de l’attitude active en une attitude passive était la conséquence et l’indice de la séduction ayant eu lieu entre-temps. Il n’aurait naturellement pas été aussi facile de prendre une attitude active envers le père tout-puissant au cours de la phase sadique. Quand le père revint à la fin de l'été ou en automne, les crises de rage et les scènes de fureur acquirent une utilisation nouvelle. Avec Nania elles avaient servi à des fins actives sadiques, avec le père elles étaient animées d’intentions masochiques. En faisant étalage de sa « méchanceté », il voulait forcer son père à le châtier et à le battre, et obtenir ainsi de lui la satisfaction sexuelle masochique désirée. Ses accès de rage et ses cris étaient donc de simples tentatives de séduction. En concordance avec la motivation du masochisme, il aurait, par une telle correction, trouvé encore à satisfaire son sentiment de culpabilité. Il avait conservé le souvenir d’une de ces scènes de « méchanceté », au cours de laquelle il redoublait de cris dès que son père approchait. Toutefois son père ne le battit pas, mais chercha à l’apaiser en jouant à la balle devant lui avec les oreillers de son petit lit.

Je ne sais combien de fois parents et éducateurs, en présence de l’inexplicable « méchanceté » d’un enfant, auraient l’occasion de se souvenir de ce typique état de choses. L’enfant qui se montre à tel point intraitable fait par là un aveu et veut provoquer une punition. Et dans les coups qu’il reçoit, il recherche à la fois l’apaisement de son sentiment de culpabilité et la satisfaction de sa tendance sexuelle masochique.

Nous devons l’élucidation ultérieure de notre cas morbide à un souvenir qui apparut alors avec la plus grande netteté : aucun symptôme d’angoisse ne se mêla aux indices de modification du caractère avant que n’eût eu lieu certain événement. Auparavant, il n’y avait pas eu d’angoisse et immédiatement après l’événement, l’angoisse se manifesta sous la forme la plus pénible. La date de cette transformation a été précisée : c’était juste avant le 4ème anniversaire de l’enfant. Grâce à ce point de repère, la période de l’enfance dont nous nous occupons se divise en deux phases, une première phase de méchanceté et de perversité qui s’étend de la séduction survenue à 3 ans et 3 mois jusqu’au 4ème anniversaire et une seconde phase, plus longue, qui suivit et dans laquelle dominent les indices de la névrose. Cependant l’événement qui rendit possible cette division ne fut pas un traumatisme extérieur, mais un rêve dont l’enfant s’éveilla plein d’angoisse.


4 Voir ci-après

5 J’appelle aspirations passives celles qui ont un objectif sexuel passif, cependant je n’ai pas en vue, ce disant, une transformation de l’instinct, mais seulement son but.