IV. Le rêve et la scène primitive

J’ai déjà publié ailleurs6, à cause de sa richesse en matériel folklorique, ce rêve, et je commencerai par le rapporter ici dans les mêmes termes :

« J’ai rêvé qu’il faisait nuit et que j’étais couché dans mon lit. (Mon lit avait les pieds tournés vers la fenêtre ; devant la fenêtre il y avait une rangée de vieux noyers. Je sais avoir rêvé cela l’hiver et la nuit.) Tout à coup la fenêtre s’ouvre d’elle-même et, à ma grande terreur, je vois que, sur le grand noyer en face de la fenêtre, plusieurs loups blancs sont assis. Il y en avait 6 ou 7. Les loups étaient tout blancs et ressemblaient plutôt à des renards ou à des chiens de berger, car ils avaient de grandes queues comme les renards et leurs oreilles étaient dressées comme chez les chiens quand ceux-ci sont attentifs à quelque chose. En proie à une grande terreur, évidemment d’être mangé par les loups, je criai et m’éveillai. Ma bonne accourut auprès de mon lit afin de voir ce qui m’était arrivé. Il me fallut un bon moment pour être convaincu que ce n’avait été qu’un rêve, tant m’avait semblé vivant et clair le tableau de la fenêtre s’ouvrant et des loups assis sur l’arbre. Je me calmai enfin, me sentis comme délivré d’un danger et me rendormis.

« La seule action ayant eu lieu dans le rêve était l’ouverture de la fenêtre, car les loups étaient assis tout à fait tranquilles et sans faire aucun mouvement sur les branches de l’arbre, à droite et à gauche du tronc, et me regardaient. On aurait dit qu’ils avaient toute leur attention fixée sur moi. Je crois que ce fut là mon premier rêve d’angoisse. J’avais alors 3, 4, tout au plus 5 ans. De ce jour, jusqu’à ma 11ème ou 12ème année, j’eus toujours peur de voir quelque chose de terrible dans mes rêves. »

Image1

Le rêveur me donna encore un dessin de l’arbre avec les loups, à l’appui de sa description. L’analyse du rêve ramena au jour le matériel suivant.

Il a toujours rapproché ce rêve du souvenir d’après lequel il aurait eu, en ces années d’enfance, une peur effroyable de l’image d’un loup qui se trouvait dans un certain livre de contes. Sa sœur aînée, bien supérieure à notre patient, avait coutume de le taquiner en lui montrant, sous un prétexte quelconque, justement cette image, sur quoi il commençait à crier, épouvanté. Sur cette image, le loup se tenait debout, une patte en avant, les griffes sorties et les oreilles dressées. Le rêveur pense que cette image servait d’illustration au conte du Petit Chaperon rouge.

Pourquoi les loups sont-ils blancs ? Voilà qui lui rappelle les moutons gardés par grands troupeaux dans les environs de la propriété. Son père à l’occasion l’emmenait avec lui visiter ces troupeaux, ce qui le rendait chaque fois très fier et très heureux. Plus tard — d’après certains renseignements, ce pouvait très bien avoir été peu de temps avant ce rêve — une épidémie éclata parmi ces moutons. Le père fit venir un élève de Pasteur qui vaccina les animaux, mais ils moururent après la vaccination en plus grand nombre encore qu’auparavant.

Comment les loups en viennent-ils à être sur l’arbre ? Cette situation lui rappelle une histoire qu’il avait entendu raconter par son grand-père. Il ne peut se rappeler si c’était avant ou après le rêve, mais le fond de l’histoire parle décidément en faveur de la première hypothèse. Voici cette histoire : un tailleur est assis chez lui en train de travailler, la fenêtre s’ouvre et un loup saute dans la chambre. Le tailleur le frappe de son aune — non (il se corrige) le saisit par la queue et la lui arrache, de sorte que le loup épouvanté s’enfuit. Quelque temps après, le tailleur va dans la forêt et voit soudain venir à lui une troupe de loups, qu’il évite en grimpant sur un arbre. Les loups sont d’abord déconcertés, mais le mutilé, qui est parmi eux et veut se venger du tailleur, propose que tous les loups grimpent l’un sur l’autre jusqu’à ce que le dernier ait atteint le tailleur. Lui-même — c’est un vieux loup très fort — sera la base de cette pyramide. Les loups font ainsi mais le tailleur a reconnu le visiteur qu’il avait châtié et s’écrie soudain comme alors : « Attrapez la bête grise par la queue ! » Le loup sans queue, terrifié à ce souvenir, prend la fuite et tous les autres dégringolent.

Dans ce récit se retrouve l’arbre sur lequel, dans le rêve, sont assis les loups. Mais il contient, de plus, une indubitable allusion au complexe de castration, le vieux loup a été amputé de sa queue par le tailleur. Les queues de renard dont sont munis les loups du rêve constituent sans doute des compensations à ce manque de queue.

Pourquoi y a-t-il 6 ou 7 loups ? Cette question ne semblait pas pouvoir recevoir de réponse, mais un doute me vint et je l’exprimai : l’image qui faisait peur à l’enfant pouvait-elle vraiment se rapporter au conte du Petit Chaperon rouge ? Ce conte ne donne en effet lieu qu’à deux illustrations : la rencontre du Petit Chaperon rouge avec le loup dans la forêt et la scène où le loup est au lit avec le bonnet de la grand-mère. Derrière le souvenir de l’image, un autre conte devait donc être dissimulé. Le patient découvrit bientôt que ce ne pouvait être que l’histoire du Loup et des sept chevreaux. On y retrouve le chiffre 7, mais aussi le chiffre 6, car le loup ne dévore que 6 chevreaux, le 7ème se cache dans l’horloge. Le blanc apparaît aussi dans cette histoire, car le loup se fait blanchir la patte chez le boulanger, après que les chevreaux, lors de sa première visite, l’ont reconnu à sa patte grise. Les deux contes ont, en outre, bien des points communs. Dans les deux on retrouve le fait d’être mangé, le ventre qu’on ouvre, l’acte de faire ressortir les personnes mangées, leur remplacement par de lourdes pierres et enfin, dans les deux, le méchant loup périt. En outre dans le conte des chevreaux apparaît aussi l’arbre. Le loup se couche après son repas sous un arbre et ronfle.

Des circonstances particulières à ce rêve m’inciteront à m’en occuper encore ailleurs, à l’interpréter alors plus à fond, comme à en peser toute l’importance. C’est donc là le plus ancien rêve angoissant de son enfance dont le rêveur se souvienne, rêve dont le contenu, en rapport avec d’autres rêves qui le suivirent bientôt et avec certains événements des premières années de la vie du rêveur, présentent un intérêt tout particulier. Mais ici nous nous bornons à la relation de ce rêve avec deux contes qui ont tant de points communs : Le Petit Chaperon rouge et Le loup et les sept chevreaux. L’impression produite par ces contes sur le petit rêveur se manifesta par une phobie classique d’animaux, phobie ne se distinguant d’autres cas analogues que par ce trait : l’animal d’angoisse n’était pas un objet aisément accessible à la perception (tel un cheval ou un chien) mais n’était connu que par le récit et l’image.

Je me réserve d’exposer ailleurs quelle explication comportent ces phobies animales et quelle signification leur revient. J’anticipe seulement pour faire remarquer que cette explication est en harmonie complète avec le caractère principal que revêtit, au cours ultérieur de la vie du rêveur, sa névrose. La peur du père avait été le mobile le plus fort de sa maladie et l’attitude ambivalente envers tout substitut du père domina sa vie comme sa conduite pendant le traitement.

Si le loup, chez mon patient, n’était simplement que le premier substitut du père, on peut se demander si le conte du loup qui mange les chevreaux et celui du Petit Chaperon rouge ont pour contenu occulte autre chose que la peur infantile du père7.

Le père de mon patient avait, en outre, l’habitude qu’ont tant de personnes dans leurs rapports avec leurs enfants, de la « gronderie tendre », et il est bien possible que ce père (qui plus tard devait se faire sévère) l’ait, plus d’une fois, en jouant avec son petit enfant, et en le caressant, menacé, pour rire, de ces mots : « Je vais te manger ! » L’une de mes patientes me conta que ses deux enfants ne purent jamais parvenir à aimer leur grand-père, parce que celui-ci, en jouant amicalement avec eux, avait coutume de leur faire peur en leur disant qu’il allait leur ouvrir le ventre.

Laissons maintenant de côté tout ce qui anticipe sur ce que ce rêve pourra nous apprendre de plus lointain et revenons-en à son interprétation immédiate. Je ferai observer que cette interprétation posa un problème dont la solution demanda plusieurs années. Le patient m’avait, de bonne heure dans son analyse, rapporté ce rêve, et n’avait pas tardé à partager ma conviction que les causes de sa névrose infantile se dissimulaient derrière celui-ci. Au cours du traitement, nous revînmes souvent à ce rêve, mais ce ne fut que dans les derniers mois du traitement que nous réussîmes à le comprendre pleinement et ceci grâce au travail spontané du patient. Il avait toujours souligné que deux facteurs dans ce rêve avaient fait sur lui la plus grande impression : en premier lieu, la parfaite tranquillité, l’immobilité des loups et, en second lieu, l’attention tendue avec laquelle ils le fixaient tous. Le sentiment durable de réalité que le rêve avait laissé après soi lui semblait encore digne d’être noté.

Nous prendrons cette dernière remarque pour point de départ. L’interprétation des rêves nous a déjà appris que ce sentiment de réalité comporte une signification déterminée. Il équivaut à l’assurance que quelque chose dans le matériel latent du rêve prétend dans la mémoire du rêveur être réel, c’est-à-dire que le rêve se rapporte à un événement réellement arrivé et non pas simplement imaginé. Il ne peut naturellement s’agir que de la réalité de quelque chose d’inconnu ; la conviction, par exemple, que le grand-père a vraiment raconté l’histoire du tailleur et du loup, ou bien que les contes du Petit Chaperon rouge et des Sept chevreaux ont vraiment été lus à l’enfant, n’aurait jamais pu être remplacée par ce sentiment durable de réalité ayant survécu dans le rêve. Le rêve semblait faire allusion à un événement dont la réalité soulignée se trouvait ainsi être en opposition complète avec l’irréalité des contes de fées.

Si nous en venons à admettre qu’il y ait, derrière le contenu du rêve, une scène inconnue de cette sorte, c’est-à-dire déjà oubliée au moment où eut lieu le rêve, il faut que cette scène se soit produite de très bonne heure dans la vie de l’enfant. Le rêveur le déclare lui-même : « J’avais, lorsque je fis ce rêve, 3, 4, tout au plus 5 ans. » Nous pourrions ajouter : « Et ce rêve me rappela quelque chose qui devait s’être passé à une époque encore plus reculée. »

Les éléments que souligne le rêveur dans le contenu manifeste du rêve : l’attention soutenue, l’immobilité, doivent nous mettre sur la voie de cette scène réelle. Bien entendu, il faut nous attendre à ce que ce matériel manifeste reproduise le matériel inconnu et latent de la scène avec une déformation quelconque, peut-être même avec la déformation en son contraire.

Du matériel brut que la première analyse du rêve avec le patient nous avait livré, il y avait aussi plusieurs conclusions à tirer, conclusions qu’il convenait d’insérer dans le contexte que nous recherchions. Derrière la mention de l’épidémie des moutons, nous pouvions retrouver des traces de l’investigation sexuelle de l’enfant — il pouvait en effet satisfaire cet intérêt lors de ses visites aux troupeaux en compagnie de son père — mais il y avait là aussi des allusions à la peur de la mort, car les moutons moururent, pour la plupart, lors de l’épidémie. Ce qui dans le rêve est le plus frappant, les loups sur l’arbre, conduisait directement à l’histoire contée par le grand-père et ce qui, dans cette histoire, semblait fascinant et capable d’engendrer le rêve ne pouvait être autre chose que sa connexion avec le thème de la castration.

La première analyse incomplète du rêve nous avait de plus amené à conclure que le loup était un substitut du père : ainsi ce premier rêve d’angoisse aurait mis à jour cette peur du père qui devait désormais dominer la vie du malade. De fait, cette conclusion ne s’imposait pas encore. Mais si nous rassemblons les données de l’analyse parvenue à ce point, données dérivées du matériel fourni par le rêveur, nous posséderons, en vue d’une reconstruction à tenter, à peu près les fragments suivants :

Un événement réeldatant d’une époque très lointaineregarder

immobilitéproblèmes sexuelscastrationle pèrequelque chose de terrible.

Un jour, le patient poursuivit ainsi l’interprétation de son rêve. Le passage du rêve, pensait-il, où il est dit : « Tout à coup, la fenêtre s’ouvre d’elle-même », n’est pas entièrement élucidé par le rapport à la fenêtre où est assis le tailleur et par laquelle le loup entre dans la chambre. « Ce passage doit signifier : mes yeux s’ouvrent tout à coup. Ainsi je dors et m’éveille soudain, et en m’éveillant, je vois quelque chose : l’arbre avec les loups. » Il n’y avait là rien à objecter, mais on pouvait continuer à développer ce point. L’enfant s’était réveillé et avait vu quelque chose. Le fait de regarder attentivement, attribué aux loups dans le rêve, doit bien plutôt être déplacé sur le rêveur. Ici, en un point essentiel, un renversement avait eu lieu qui, en outre est annoncé par un autre renversement dans le contenu manifeste du rêve. Le fait que les loups soient assis sur l’arbre est en effet aussi une transposition puisque, dans le récit du grand-père, ils se trouvaient en bas et ne pouvaient grimper sur l’arbre.

Mais alors, l’autre facteur souligné par le rêveur ne serait-il pas déformé aussi de par un renversement ou une interversion ? Dans ce cas, au lieu d’immobilité (les loups sont assis immobiles, ils le regardent, mais ne bougent pas), il faudrait penser au mouvement le plus violent. L’enfant se serait soudain réveillé et aurait vu devant lui une scène de mouvement violent qu’il regarda, toute son attention tendue. Dans un cas, la déformation consisterait à échanger le sujet contre l’objet, l’activité contre la passivité, « être regardé » contre « regarder » ; dans l’autre cas, elle consisterait à changer une chose en son contraire : le repos à la place du mouvement.

Une autre fois, une association subite du rêveur nous fit faire un pas de plus dans la compréhension du rêve : « L’arbre est l’arbre de Noël. » Il le savait à présent, le rêve avait eu lieu peu avant Noël, dans l’attente de la fête. Comme le jour de Noël était en même temps celui de son anniversaire, la date du rêve et de la transformation dont ce dernier avait été l’origine pouvait maintenant être fixée avec certitude. C’était juste avant son 4ème anniversaire. Il s’était endormi dans l’attente fébrile du jour qui devait lui apporter une double ration de cadeaux. Nous le savons : l’enfant, en pareilles circonstances anticipe aisément sur la réalisation de ses désirs. Ainsi, c’était déjà Noël en rêve, le contenu du rêve lui montrait ses étrennes, à l’arbre étaient suspendus les cadeaux à lui destinés. Mais au lieu des cadeaux, il y avait des loups, et le rêve finissait de la façon suivante : il avait peur d’être mangé par le loup (sans doute par son père), et il cherchait refuge auprès de sa bonne. La connaissance que nous avons du développement sexuel de l’enfant antérieurement au rêve nous rend possible de combler les lacunes de celui-ci et d’élucider la transformation de la satisfaction en angoisse. Parmi les désirs formateurs du rêve, le plus puissant devait être le désir de la satisfaction sexuelle qu’il aspirait alors à obtenir de son père. La force de ce désir rendit possible la reviviscence des traces mnémoniques, depuis longtemps oubliées, d’une scène susceptible de lui montrer à quoi ressemblait la satisfaction sexuelle de par le père — et le résultat en fut terreur, épouvante devant la réalisation de ce désir, refoulement de l’aspiration qui s’était manifestée par ce désir, fuite devant le père et refuge cherché auprès de la bonne plus inoffensive.

L’importance de cette date de Noël comme tournant décisif dans la vie de l’enfant avait été conservée dans ce soi-disant souvenir : son premier accès de rage aurait été dû au fait qu’il n’avait pas été satisfait de ses cadeaux de Noël. Ce souvenir mêlait le vrai et le faux ; il ne pouvait entièrement être juste car, d’après les déclarations répétées de ses parents, la « méchanceté » de leur fils avait éclaté dès leur retour à l’automne et non pas seulement à la Noël. Mais l’essentiel de la relation entre le manque de satisfaction d’amour, la rage et Noël, avait été conservé dans ce souvenir.

Cependant, quelle image l’aspiration sexuelle nocturnement agissante pouvait-elle avoir évoquée qui fût capable de détourner le rêveur, avec une aussi intense épouvante, de la réalisation de son désir ? D’après le matériel découvert par l’analyse, il fallait que cette image remplît une condition, il fallait qu’elle fût apte à créer la conviction de l’existence de la castration. L’angoisse de castration devenait alors le moteur de la transmutation de l’affect.

Je suis ici parvenu au point où je dois abandonner l’appui que m’a jusqu’ici offert le cours de l’analyse. Je crains que ce ne soit aussi le point où le lecteur me retire sa foi.

Ce qui cette nuit-là fut réactivé et émergea du chaos, traces mnémoniques inconscientes, fut l’image d’un coït entre ses parents, d’un coït accompli dans des circonstances pas tout à fait habituelles et particulièrement favorables à l’observation. Nous parvînmes peu à peu à obtenir des réponses satisfaisantes à toutes les questions qui pouvaient se poser relativement à cette scène car, au cours du traitement, ce premier rêve reparut en d’innombrables rééditions et variantes dont l’analyse nous fournit toute l’élucidation souhaitée. Ainsi, en premier lieu, l’âge de l’enfant lorsqu’il fit cette observation put être fixé à environ 1 an 1/28. Il souffrait alors d’une malaria dont les accès revenaient quotidiennement à une heure donnée9.

À partir de sa 10ème année, il fut périodiquement sujet à des accès de dépression qui commençaient l’après-midi et atteignaient leur apogée vers 5 heures. Ce symptôme persistait encore au temps du traitement analytique. Les accès de dépression récurrente avaient pris la place des accès de fièvre ou de langueur de jadis ; 5 heures était l’heure de la fièvre la plus forte ou bien celle de l’observation du coït, si tant est que les deux n’eussent point coïncidé10. Il se trouvait probablement, à cause même de cette maladie, dans la chambre de ses parents. Cette maladie, dont l’existence est aussi corroborée par une tradition directe, rend plausible de situer l’événement pendant l’été et par là d’attribuer à l’enfant né à Noël l’âge de n + 1 an 1/2. Ainsi, il venait de dormir dans son petit lit dans la chambre de ses parents et s’éveilla, peut-être à cause de la montée de la fièvre, l’après-midi, peut-être à 5 heures, moment marqué plus tard par un état de dépression. Que les parents se soient retirés à demi dévêtus11 pour une sieste diurne, voilà qui cadrerait avec l’hypothèse d’une chaude journée d’été. En s’éveillant, il fut témoin d’un coitus a tergo, trois fois répété12, il put voir l’organe de sa mère comme le membre de son père, et comprit le processus ainsi que son sens13. Enfin il troubla les rapports de ses parents d’une manière dont il sera question plus tard.

Au fond, il n’y a là rien d’extraordinaire, rien qui soit susceptible de donner l’impression d’une imagination extravagante, dans le fait qu’un jeune couple, marié depuis peu d’années, ait adjoint une scène d’amour à une sieste, au cours d’un chaud après-midi d’été et ne se soit pas laissé arrêter par la présence du petit garçon de 1 an 1/2 endormi dans son petit lit. Je dirai plutôt que c’est au contraire un fait banal, fréquent, et même la position dans laquelle nous avons inféré qu’avait dû être accompli le coït ne peut en rien modifier ce jugement. D’autant plus qu’il ne ressort pas des pièces à conviction que le coït ait été chaque fois accompli par derrière. Une seule fois aurait, en effet, suffi pour donner au spectateur l’occasion de faire des observations qu’une autre attitude du couple amoureux eût rendues plus difficiles ou impossibles. Le contenu de cette scène ne peut donc en lui-même pas servir d’argument contre sa crédibilité. Le soupçon d’invraisemblance se portera sur trois autres points. En premier lieu, un enfant, à l’âge tendre de 1 an 1/2, est-il capable de recueillir des perceptions relatives à un processus aussi compliqué et de les conserver si fidèlement dans son inconscient ? En second lieu, est-il possible à une élaboration différée des impressions ainsi reçues de se produire et de se frayer un chemin jusqu’à la compréhension à l’âge de 4 ans ? En dernier lieu, existe-t-il un procédé quelconque pouvant rendre conscients, de façon cohérente et convaincante, les détails d’une pareille scène, vécue et comprise en de semblables circonstances14 ?

Je m’occuperai plus loin à fond de ces objections, j’assure le lecteur que je ne suis pas moins critique que lui envers l’admission d’une telle observation de la part d’un enfant et je le prie de se joindre à moi pour croire provisoirement à la réalité de cette scène. Nous commencerons par poursuivre l’étude des relations de cette « scène primitive » avec le rêve, les symptômes et l’histoire de la vie du patient, et nous rechercherons particulièrement quels effets découlèrent du contenu essentiel de la scène et de l’une de ses impressions visuelles.

J’entends par là les postures qu’il vit prendre à ses parents, l’homme dressé et la femme courbée comme un animal. Nous savons déjà qu’au temps de son angoisse, sa sœur avait coutume de lui faire peur avec l’image du livre de contes représentant le loup debout, une patte portée en avant, les griffes sorties et les oreilles dressées. Au cours de son traitement, le patient n’eut de cesse qu’il n’eût retrouvé, grâce à d’inlassables recherches chez les bouquinistes, le livre de contes illustrés de son enfance, et il reconnut son « image d’angoisse » dans une illustration du conte Le loup et les sept chevreaux. Il pensait que l’attitude du loup sur cette image avait pu lui rappeler celle de son père pendant la scène primitive que nous avions reconstruite. En tout cas, cette image devint le point de départ d’autres manifestations d’angoisse. Un jour — il avait 7 ou 8 ans — il apprit que le lendemain arriverait son nouveau précepteur : il rêva alors, la nuit suivante, de ce précepteur sous la forme d’un lion qui, en rugissant, s’approchait de son lit dans l’attitude du loup de l’image, et il s’éveilla de nouveau plein d’angoisse. La phobie des loups avait alors déjà été surmontée, c’est pourquoi il était libre de se choisir un nouvel animal d’angoisse et il reconnaissait, dans ce rêve tardif, le précepteur comme étant un substitut du père. Dans les années de sa seconde enfance, chacun de ses maîtres ou précepteurs joua de même le rôle du père et fut investi de l’influence paternelle pour le bien comme pour le mal.

Le destin fournit à l’enfant une curieuse occasion de revivifier au lycée sa phobie des loups et de se servir de la relation qui en constituait le fond pour se créer de graves inhibitions. Le maître qui enseignait le latin dans sa classe se nommait Wolf (loup). Dès le début, ce maître l’intimida et il fut une fois sévèrement pris à partie par lui pour avoir fait dans une traduction latine une faute stupide ; de ce jour, il ne put se défendre d’une peur paralysante en présence de ce maître, peur bientôt transférée à d’autres professeurs. Mais l’occasion à laquelle il avait commis une bévue dans sa traduction n’était pas non plus sans rapport avec son complexe. Il avait à traduire le mot latin filius et il le fit par le mot français fils au lieu de se servir du mot adéquat dans sa langue natale. Ainsi le loup continuait toujours à être son père15.

Le premier des « symptômes passagers »16 que le patient manifesta pendant le traitement se rattachait de nouveau à la phobie des loups et au conte des 7 chevreaux. Dans la pièce où eurent lieu les premières séances se trouvait une grande horloge murale en face du patient qui, couché sur un divan, me tournait le dos. Je fus frappé du fait que de temps à autre, il tournait vers moi son visage, me regardait très amicalement comme pour gagner mes bonnes grâces, et ensuite détournait son regard de moi vers l’horloge. Je croyais alors qu’il manifestait par là son désir de voir finir la séance. Longtemps après le patient me fit souvenir de cette pantomime et m’en donna l’explication en rappelant que le plus jeune des 7 chevreaux trouva un refuge dans le coffre de l’horloge, tandis que ses 6 frères étaient mangés par le loup. Ainsi il voulait alors me dire : « Sois bon pour moi ! Dois-je avoir peur de toi ? Vas-tu me manger ? Dois-je, comme le plus jeune chevreau, me cacher dans le coffre de l’horloge ? »

Le loup dont il avait peur était indubitablement son père, mais la peur du loup était liée à la position dressée. Son souvenir était sur ce point affirmatif : des images du loup marchant à quatre pattes ou, comme dans Le Chaperon rouge, couché dans un lit, ne lui faisaient pas peur. L’attitude que, d’après notre reconstruction de la scène primitive, il avait vu prendre à la femme, n’avait pas moins d’importance ; cette importance resta cependant limitée à la sphère sexuelle. Les manifestations les plus frappantes de sa vie amoureuse, après qu’il eut atteint la maturité, furent des accès de désir sensuel compulsionnel pour telle ou telle personne, désirs qui surgissaient et disparaissaient dans la succession la plus énigmatique. Ces accès libéraient en lui, même au temps où il était par ailleurs inhibé, une énergie gigantesque et échappaient entièrement à son contrôle. Je dois, en raison d’un contexte particulièrement important, remettre à plus tard l’étude complète de ces amours obsessionnelles, mais je puis mentionner ici qu’elles dépendaient d’une condition déterminée, cachée à sa conscience, et qui ne fut découverte qu’au cours du traitement. La femme devait avoir pris la posture que nous avons attribuée à la mère dans la scène primitive. Pour lui, depuis la puberté, des fesses larges, proéminentes, étaient le charme le plus puissant chez une femme : un coït dans une autre position que par derrière lui donnait à peine de plaisir. On objectera ici justement qu’une semblable prédilection sexuelle pour les parties postérieures du corps est un caractère général chez les personnes enclines à la névrose obsessionnelle, et que la dérivation d’une impression particulière de l’enfance n’en est pas justifiée. Cette prédilection ferait partie de l’ensemble de la constitution érotique anale, serait l’un des traits archaïques qui la distinguent. On peut en effet considérer la copulation par derrière — more ferarum — comme la forme la plus ancienne au point de vue phylogénique. Nous reviendrons d’ailleurs à nouveau sur ce point dans un contexte ultérieur, quand nous aurons fait connaître le matériel supplémentaire qui constituait la condition inconsciente de ses amours.

Poursuivons ici la discussion des rapports entre le rêve et la scène primitive. Nous pouvions nous attendre à ce que le rêve présentât à l’enfant, qui se réjouissait à l’idée de voir ses désirs réalisés à l’occasion de Noël, l’image de la satisfaction sexuelle de par le père, telle qu’il avait pu la voir octroyée dans la scène primitive en prototype de la satisfaction qu’il aspirait lui-même à obtenir de son père. Mais, au lieu de cette image, apparaît le matériel de l’histoire contée peu auparavant par le grand-père : l’arbre, les loups, l’absence de queue sous la forme surcompensée des queues touffues des soi-disant loups. Ici manque une connexion, un pont associatif menant du contenu de la scène primitive à celui de l’histoire des loups. Cette connexion nous est à nouveau fournie par l’attitude du loup et rien que par celle-ci. Le loup sans queue, dans le récit du grand-père, incite les autres à lui monter dessus. C’est ce détail qui réveilla le souvenir visuel de la scène primitive ; par cette voie il devint possible au matériel de la scène primitive d’être représenté par celui de l’histoire des loups et, en même temps, aux deux parents d’être dûment remplacés par la pluralité des loups. Le contenu latent du rêve subit encore une transformation en ce que le matériel de l’histoire des loups s’adapta au contenu du conte des 7 chevreaux, lui empruntant le nombre 717.

L’évolution du matériel : scène primitive — histoire des loups — conte des 7 chevreaux — reflète la suite des pensées durant la formation du rêve : désir de satisfaction sexuelle de par le père, compréhension du fait que la castration en est une condition nécessaire, peur du père. Ce n’est que maintenant, je pense, que le rêve d’angoisse du petit garçon s’explique entièrement18.

Après ce qui a été déjà dit, je pourrai traiter brièvement de l’action pathogène de la scène primitive et des modifications que sa reviviscence produisit dans le développement sexuel du petit garçon. Nous ne nous attacherons qu’à celui de ces effets que le rêve exprime. Il nous faudra par la suite nous rendre compte du fait que ce ne fut pas un seul courant sexuel qui émana de la scène primitive, mais toute une série de courants ; la libido de l’enfant, par cette scène, fût comme fendue en éclats. En outre, il nous faudra nous représenter que la réactivation de cette scène (j’évite exprès le mot « souvenir ») a le même effet que si elle était un événement récent. La scène agit après-coup et n’a cependant, durant l’intervalle entre 1 an ½ et 4 ans, rien perdu de sa de sa fraîcheur. Peut-être trouverons-nous dans ce qui suit des raisons de supposer qu’elle exerça certains effets à partir de la date même de sa perception, c’est-à-dire à partir de l’âge de 1 an 1/2.

Quand le patient se replaçait plus profondément dans la situation de la scène primitive, il ramenait au jour les observations de lui-même qui vont suivre. Il semble d’abord avoir cru que l’acte dont il avait été témoin était un acte de violence, mais l’air réjoui de sa mère ne s’accordant pas avec cette supposition, il dut reconnaître qu’il s’agissait d’une satisfaction19. La nouveauté essentielle que l’observation des rapports entre ses parents lui apporta fut la conviction de la réalité de la castration, éventualité dont sa pensée s’était déjà occupé (le spectacle des deux petites filles urinant, la menace de Nania, l’interprétation donnée par la gouvernante aux sucres d’orge, le souvenir du fait que le père avait coupé avec sa canne un serpent en morceaux). Car, maintenant, il voyait de ses propres yeux la blessure dont Nania avait parlé et comprenait que la présence de cette dernière était la condition des rapports avec le père. Il ne pouvait plus, comme lors de l’observation des petites filles, la confondre avec le « panpan »20.

Le rêve se termina par de l’angoisse, angoisse qui ne se calma pas avant qu’il n’eût eu sa Nania auprès de lui. Il fuyait ainsi son père pour aller à elle. L’angoisse était une répudiation du désir d’être satisfait sexuellement par le père, désir qui lui avait inspiré le rêve. L’expression de cette angoisse, la peur d’être mangé par le loup, n’était qu’une transposition — régressive, comme nous allons l’apprendre — du désir de servir au coït du père, c’est-à-dire d’être satisfait à la façon de sa mère. Son dernier objectif sexuel, l’attitude passive envers le père, avait succombé au refoulement, et la peur du père avait pris sa place sous la forme de la phobie des loups.

Et quelle était la force motrice de ce refoulement ? D’après tout ce que nous savons, ce ne pouvait être que la libido génitale narcissique qui, sous forme d’une préoccupation concernant le membre viril, se débattait contre une satisfaction impliquant renonciation à ce membre. C’est de son narcissisme menacé que notre patient tirait la virilité grâce à laquelle il se défendait contre l’attitude passive envers son père.

Parvenus à ce point de notre exposé, il nous faut, nous le voyons, changer de terminologie. L’enfant avait, dans ce rêve, atteint une nouvelle phase de son organisation sexuelle. Les contraires sexuels avaient été jusqu’alors pour lui actif et passif. Depuis sa séduction, son objectif sexuel était passif, consistait à avoir les organes génitaux touchés, cet objectif ensuite se transforma, sous l’influence de la régression au stade antérieur sadique-anal, en celui, masochique, d’être battu, puni. Il lui était indifférent d’atteindre à ce but par un homme ou par une femme. Sans souci de la différence des sexes, il avait passé de sa Nania à son père, il avait demandé à Nania de toucher son membre, avait cherché à provoquer de la part de son père une fessée. Il n’était plus alors tenu compte du membre, bien que le rapport à cet organe, rapport recouvert par la régression, se manifestât encore dans le fantasme d’être battu sur le pénis. La réactivation de la scène primitive dans le rêve ramenait à présent l’enfant à l’organisation génitale. Il découvrait le vagin et la signification biologique de mâle et de femelle. Il comprenait maintenant qu’actif équivalait à mâle et passif à femelle. Son objectif sexuel passif aurait ainsi dû à présent se transformer en un objectif féminin et s’exprimer de la sorte : servir au coït du père, au lieu d’être battu par lui sur le membre ou sur le « panpan ». Alors cet objectif sexuel féminin succomba au refoulement et dut être remplacé par la peur du loup.

Et il nous faut ici interrompre l’exposé de l’évolution sexuelle de notre malade jusqu’à ce qu’un nouveau jour soit projeté, à partir des stades ultérieurs de son histoire, sur ces stades primitifs. Nous devrons seulement ajouter, pour permettre d’apprécier à sa juste valeur la phobie des loups, que le père et la mère devinrent tous deux des loups. La mère, en effet, assuma le rôle du loup châtré, qui laisse les autres lui monter sur le dos ; le père devint le loup qui grimpe. Mais le malade assurait n’avoir eu peur que du loup debout, c’est-à-dire de son père. Nous sommes, de plus, frappés par le fait que la peur qui mit fin au rêve a son modèle dans le récit du grand-père. Dans ce récit, en effet, le loup châtré, qui a laissé les autres monter sur lui, est saisi de peur dès qu’on lui rappelle son absence de queue. Il semblerait ainsi qu’au cours de ce rêve il se fût identifié avec la mère châtrée et se fût débattu alors contre cette identification. « Si tu veux être sexuellement satisfait par le père », se serait-il dit à peu près, « il faut que tu admettes, comme ta mère, la castration. Mais je ne veux pas ! » Bref, une évidente protestation de virilité ! En outre, il faut considérer que l’évolution sexuelle du cas que nous étudions ici a, du point de vue de la recherche scientifique, le grand désavantage d’être troublée. Elle fut d’abord influencée de façon décisive par la séduction, et ensuite déviée par la scène d’observation du coït, laquelle, après-coup, agit comme une seconde séduction.


6 Märchenstoffe in Traumen, 1913 (Éléments de contes de fées dans les rêves), Int. Zeitschr. f. ärtzl. Psychoanalyse, vol. I, 1913.

7 Comparer l’analogie entre ces deux contes et le mythe de Kronos, mise en évidence par O. Rank dans « Völkerpsychologische Parellelen zu den infantilen Sexualtheorien », Zentralblatt für Psychoanalyse, II, 8 (Parallèles entre le folklore et les théories sexuelles infantiles).

8 On pouvait aussi penser à l’âge de 6 mois, mais avec bien moins de vraisemblance ; l’hypothèse semblait de fait à peine soutenable.

9 Comparer les métamorphoses ultérieures de ce facteur dans la névrose obsessionnelle. Dans les rêves survenus au cours du traitement, il fut figuré par un vent violent (aria, air, vent).

10 À rapprocher du fait que le patient, en illustrant son rêve, ne dessina que cinq loups, bien que le texte du rêve parlât de 6 ou 7.

11 En linge de dessous blanc, les loups blancs.

12 Pourquoi trois fois ? Il soutint tout à coup un jour que j’avais établi ce détail grâce à une interprétation. Ce n’était pas le cas. C’était une association spontanée, exempte de critique ultérieure ; à sa façon habituelle, il me l’attribua, tentant par cette projection de la rendre plus digne de foi.

13 Je veux dire qu’il le comprit à l’époque de son rêve, à 4 ans, non pas à l’époque où il l’observa. À 1 an 1/2 il recueillit les impressions dont la compréhension différée lui fut rendue possible à l’époque du rêve de par son développement, son excitation et son investigation sexuelles.

14 On ne peut tourner la première de ces difficultés en supposant que l’enfant, à l’époque de son observation, ait eu vraisemblablement, après tout, une année de plus, c’est-à-dire 2 ans 1/2, âge auquel il eût pu être parfaitement capable de parler. Toutes les circonstances accessoires du cas de mon patient rendent presque impossible un tel déplacement de la date de son observation. En outre, il faut tenir compte du fait que de pareilles scènes d’observation du coït des parents sont fréquemment mises au jour par une analyse. Leur condition, c’est justement d’avoir eu lieu dans la toute première enfance. Plus l’enfant grandit, plus les parents, quand ils appartiennent à un certain niveau social, rendent impossible à l’enfant l’occasion d’une telle observation.

15 Après cette violente prise à partie par le maître-loup (Wolf), il apprit que, d’après l’opinion générale de ses camarades, ce maître attendait, afin d’être apaisé, de l’argent de sa part. Nous reviendrons là-dessus plus tard. Je veux me représenter combien une conception rationaliste de cette histoire d’enfance serait facilitée, si l’on pouvait admettre que toute la peur du loup fût en réalité issue du professeur de latin portant le nom du loup, eût été ensuite projetée en arrière dans l’enfance et eût, en s’appuyant sur l’illustration du livre de contes, causé le fantasme de la scène primitive. Mais cela n’est pas soutenable : la priorité dans le temps de la phobie des loups et la place qui lui revient à l’époque de l’enfance passée sur « la première terre » sont bien trop solidement établies. Et que dire du rêve à l’âge de 4 ans ?

16 Voir Ferenczi, Ueber passagere Symptombildungen während der Analyse, Zentralblatt fur Psychoanalyse, II, 1912, p. 588 et suiv. (De la formation des symptômes passagers au cours de l’analyse.)

17 Six ou sept, est-il dit, dans le rêve. Six est le nombre des enfants dévorés, le septième se réfugie dans le coffre de l’horloge. C’est une règle absolue de l’interprétation des rêves que chaque détail doit trouver son explication.

18 Maintenant que nous avons réalisé une synthèse de ce rêve, j’essaierai de faire un exposé succinct des rapports reliant le contenu manifeste du rêve à ses pensées latentes.

Il fait nuit et je suis couché dans mon lit. Le dernier membre de la phrase reproduit le début de la scène primitive : « Il fait nuit », est une déformation de : « Je viens de dormir. » Cette remarque : « Je sais que c’était en hiver que je fis ce rêve et la nuit », se rapporte au souvenir qu’a le patient du rêve, non au contenu de celui-ci. Cette remarque est juste, c’était une des nuits ayant précédé l’anniversaire du petit garçon, c'est-à-dire le jour de Noël.

Tout à coup la fenêtre s'ouvre d’elle-même, ce qu’il faut traduire ainsi : « Tout à coup je m’éveille de moi-même », souvenir de la scène primitive. L’influence de l’histoire des loups, dans laquelle le loup entre en sautant par la fenêtre, se fait sentir et apporte une modification, changeant une expression propre en une expression figurée. En même temps, l’introduction de l’élément fenêtre sert à rapporter au présent le contenu subséquent du rêve. Le soir de Noël, la porte s’ouvre tout à coup et l’on voit devant soi l’arbre avec les cadeaux. Ainsi se fait sentir l’attente actuelle de Noël et aussi celle de la satisfaction sexuelle.

Le grand noyer représente l’arbre de Noël et est donc actuel, il est en outre l’arbre de l’histoire des loups, sur lequel le tailleur poursuivi cherche refuge, sous lequel les loups montent la garde. Ainsi que j’ai souvent pu m’en convaincre, l’arbre élevé est aussi un symbole d’observation, de voyeurisme. Quand on est dans l’arbre, on peut, sans être vu soi-même, voir ce qui se passe en bas. Comparer le conte bien connu de Boccace et les facéties similaires.

Les loups et leur nombre six ou sept. Dans l’histoire des loups, c’est une bande de loups sans que le nombre des animaux soit donné. La fixation d’un chiffre témoigne de l’influence du conte des 7 chevreaux, desquels 7 sont mangés. Le remplacement du nombre 2, propre à la scène primitive, par une pluralité ce qui, dans la scène primitive, serait absurde, agrée à la résistance comme moyen de déformation. Dans le dessin qui illustre le rêve, le rêveur fait figurer le nombre 5, destiné sans doute à corriger la donnée : « Il faisait nuit. »

Ils sont assis sur l'arbre. Ils remplacent en premier lieu des cadeaux de Noël appendus à l’arbre. Mais ils sont aussi transportés sur l’arbre parce que cela peut vouloir dire qu’ils regardent. Dans l’histoire du grand-père, leur poste est sous l'arbre, leur rapport à l’arbre a ainsi été renversé dans le rêve, d’où il faut conclure que le contenu du rêve doit présenter encore d’autres renversements du matériel latent.

Ils le regardent avec une attention tendue. Voilà qui émane entièrement de la scène primitive, et n’a pu prendre place dans le rêve qu’au prix d’une totale inversion.

Ils sont tout blancs. Ce trait en lui-même peu essentiel, mais fortement souligné dans le récit du rêveur, doit son intensité à une ample fusion d’éléments empruntés à toutes les stratifications du matériel. Il combine des détails accessoires émanés des autres sources du rêve avec une partie significative de la scène primitive. Cette dernière détermination provient sans doute du blanc du linge de lit et du linge de corps des parents, auquel s’ajoute le blanc des troupeaux de moutons et des chiens de berger, en tant qu’allusion à l’investigation sexuelle que l’enfant dut poursuivre sur les animaux ; ici se retrouve encore le blanc du conte des 7 chevreaux, où l’on reconnaît la mère à la blancheur de sa main. Plus loin nous verrons que le linge blanc est de plus une allusion à la mort.

Ils sont assis immobiles. Par là est contredit le contenu le plus frappant de la scène observée, le mouvement qui, en vertu de l’attitude auquel il conduisit, établit le lien entre la scène primitive et l’histoire des loups.

Ils ont des queues comme des renards. Voilà qui est destiné à contredire une conclusion due à la répercussion de la scène primitive sur l’histoire des loups, conclusion qu’il faut regarder comme étant le résultat le plus important de l’investigation sexuelle de l’enfant : il existe donc réellement une castration. La peur, avec laquelle ce résultat cogitatif est accueilli, se fraye enfin un chemin dans le rêve et y met fin.

La peur d’être mangé par les loups. Elle ne semblait pas au rêveur motivée par le contenu du rêve. Il disait : « Je n’aurais pas dû avoir peur, car les loups avaient plutôt l’air de renards ou de chiens, ils ne se précipitaient pas non plus sur moi comme pour me mordre, mais étaient très tranquilles et pas du tout terribles. » Nous voyons là que le travail d’élaboration du rêve s’est, pendant un certain temps, efforcé de rendre inoffensifs les éléments pénibles par leur transformation en leur contraire. (Ils ne remuent pas, et voyez, ils ont les plus belles queues !) Mais cet expédient échoue enfin et l’angoisse éclate. Elle trouve à s’exprimer grâce au conte dans lequel les enfants-chevreaux sont mangés par le père-loup. Il se peut que cette partie du conte ait rappelé à l’enfant des menaces pour rire que lui avait faites sen père en jouant avec lui, de sorte que la peur d’être mangé par le loup pouvait aussi bien être une réminiscence qu’un substitut par déplacement.

Les désirs ayant motivé ce rêve sont évidents ; aux souhaits les plus en surface des jours précédents (que Noël avec ses cadeaux n’est-il déjà arrivé ! rêve d’impatience), s’adjoint le désir plus profond, en ce temps-là permanent, d’être satisfait sexuellement par le père, désir immédiatement remplacé par celui de revoir ce qui, alors, avait été si fascinant. Ce désir, par l’évocation de la scène primitive, se réalise et le processus psychique se déroule à partir de ce point jusqu’à l’inévitable répudiation de ce désir et à son refoulement.

L’ampleur et le détaillé de cet exposé, auxquels je fus contraint par mes efforts tendant à offrir au lecteur quelque équivalent de la force de conviction émanant d’une analyse que l’on pratique soi-même, serviront peut-être encore à le dissuader de réclamer la publication d’analyses ayant duré plusieurs années.

19 Notre conception cadrera peut-être au mieux avec les dires du patient si nous supposons qu'il observa, la première fois, un coït dans la position normale, qui doit naturellement éveiller l’idée d’un acte sadique. Ce n’est qu’après ce premier coït que la position aurait été changée, de sorte qu’il eut alors l’occasion de faire d'autre observations et de porter d’autres jugements. Toutefois, cette hypothèse n'a pas été sûrement confirmée et ne me semble d’ailleurs pas indispensable. Il ne faut pas oublier la situation réelle existant derrière l'exposé résumé du texte : le patient analysé, qui a plus de 25 ans, prête, aux impressions et aspirations de ses 4 ans, une expression verbale qu’il n’aurait jamais imaginée alors. Si l’on omet de faire cette remarque, il sera facile de trouver comique et incroyable qu’un enfant de 4 ans soit capable de tels jugements pragmatiques et de pensées aussi savantes. Il n'y a là qu’un second temps d’effet après coup. L’enfant reçoit à 1 an 1/2 une impression à laquelle il est incapable de réagir comme il conviendrait ; il ne la comprend pas, n’en est saisi que lors de la reviviscence de cette impression à 4 ans, et n’arrive que vingt ans plus tard, pendant son analyse, à comprendre avec ses processus mentaux conscients ce qui se passa alors en lui. C’est à juste titre que l’analysé ne tient pas compte de ces trois phases temporelles et situe son moi actuel dans la situation depuis longtemps résolue. Nous le suivons sur ce terrain, car une observation correcte de soi-même et une interprétation juste doivent permettre au résultat d'être tel que si la distance existant entre la deuxième et la troisième phase temporelle pouvait être négligée. Nous ne disposons d’ailleurs, non plus, d’aucun autre moyen pour décrire les processus ayant eu lieu dans la deuxième phase.

20 Nous apprendrons plus tard, quand nous nous occuperons de son érotisme anal, comment il traita par la suite cette partie du problème.