VI. La névrose obsessionnelle

Et pour la troisième fois, l’enfant subit une influence qui modifia de façon décisive son évolution. Lorsqu’il eut atteint l’âge de 4 ans 1/2 sans que son état d’irritabilité et d’angoisse se fût amélioré, sa mère résolut de lui apprendre l’histoire sainte, dans l’espoir de le distraire et d’élever son âme. Elle y réussit ; cette initiation mit fin à la phase précédente, mais entraîna le remplacement des symptômes d’angoisse par des symptômes obsessionnels. Jusqu’alors l’enfant avait de la peine à s’endormir parce qu’il craignait d’avoir de mauvais rêves semblables à celui de la nuit d’avant Noël. Il devait à présent, avant de se mettre au lit, baiser toutes les icônes qui étaient dans la chambre, réciter des prières et faire d’innombrables signes de croix sur lui-même et sur sa couche.

L’enfance du malade se divise maintenant à nos yeux en quatre périodes : en premier lieu, la phase d’avant la séduction, celle-ci survenue à 3 ans et 3 mois, phase pendant laquelle se place la scène primitive ; en second lieu, la phase du changement de caractère, jusqu’au rêve d’angoisse à 4 ans ; en troisième lieu, la phase de la phobie d’animaux, jusqu’à l’initiation religieuse à 4 ans 1/2 ; en dernier lieu, la phase de la névrose obsessionnelle qui s’étend jusqu’au-delà de la 10ème année. Un remplacement instantané et net d’une phase par la suivante n’était ni dans la nature des choses ni dans celle de notre patient ; tout au contraire, la conservation de tout ce qui avait précédé et la coexistence des plus divers courants étaient caractéristiques de sa manière d’être. Sa « méchanceté » ne disparut pas lorsque l’angoisse apparut et se poursuivit, tout en diminuant graduellement, jusque pendant sa période de piété. Cependant, dans cette dernière phase, il n’est plus question de la phobie du loup. La névrose obsessionnelle eut un cours discontinu ; le premier accès fut le plus long et le plus intense, d’autres survinrent à 8 et 10 ans, chaque fois sous l’influence de causes occasionnelles qui étaient en rapport évident avec le contenu de la névrose. Sa mère lui conta elle-même l’histoire sainte et lui fit, de plus, faire des lectures à haute voix par Nania dans un livre d’histoire sainte illustré. La plus grande importance dans ces récits était naturellement donnée à la Passion. Nania, qui était très pieuse et superstitieuse, y ajoutait ses propres commentaires, tout en se voyant obligée de prêter l’oreille à toutes les objections et à tous les doutes du petit critique. Si les conflits qui commencèrent alors à le bouleverser se terminèrent par une victoire de la foi, l’influence de Nania n’y fut pas étrangère.

Ce qu’il me rapporta de ses souvenirs relatifs à sa réaction à cette initiation religieuse rencontra d’abord chez moi une incrédulité complète. Ce ne pouvaient, pensai-je, être là les pensées d’un enfant de 4 ans 1/2 à 5 ans ; sans doute reportait-il à ce passé lointain les réflexions d’un homme de bientôt 30 ans27.

Cependant le patient ne voulut pas admettre cette mise au point ; je ne pus parvenir, comme en bien d’autres cas où nos opinions divergeaient, à le convaincre et, en fin de compte, la concordance existant entre les pensées dont il se souvenait et les symptômes qu’il décrivait, ainsi que la façon dont ces pensées s’intriquaient à son évolution sexuelle, me contraignirent bien plutôt à ajouter foi à ses dires. Et je pensai alors que justement cette critique des doctrines religieuses, que je répugnais à attribuer à un enfant, n’était de fait accessible qu’à une infime minorité d’adultes.

J’exposerai maintenant les souvenirs de mon patient, et ce n’est qu’ensuite que je chercherai une voie menant à leur compréhension.

L’impression que lui fit l’histoire sainte ne fut d’abord, ainsi qu’il le rapporte, nullement agréable. Il s’éleva, pour commencer, contre le caractère de souffrance de la figure du Christ, puis contre tout l’ensemble de son histoire. Il retourna sa critique et son mécontentement contre Dieu le père. Si Dieu était tout-puissant, c’était de sa faute si les hommes étaient méchants et se faisaient du mal les uns aux autres, en punition de quoi ils allaient ensuite en enfer. Il aurait dû les faire bons ; il était lui-même responsable de tout le mal et de tous les tourments. Le patient fut choqué du commandement de tendre la joue gauche quand nous avons reçu un soufflet sur la joue droite, aussi de ce que le Christ eût souhaité avant la crucifixion que le calice s’éloignât de lui et encore de ce qu’aucun miracle ne fût survenu prouvant qu’il était le Fils de Dieu. Ainsi sa sagacité était en éveil et savait trouver, avec une sévérité impitoyable, les points faibles du texte sacré.

Mais à ces critiques rationalistes s’adjoignirent bientôt des ruminations et des doutes, trahissant à nos yeux que des émois secrets étaient aussi à l’œuvre. L’une des premières questions qu’il posa à Nania fut celle-ci : le Christ avait-il aussi eu un derrière ? Nania l’informa qu’il avait été Dieu, mais aussi homme. En tant qu’homme, il avait tout eu et tout fait comme les autres hommes. Cela ne satisfit pourtant pas du tout l’enfant, mais il trouva lui-même le moyen de se consoler en se disant que le derrière n’est après tout que la continuation des jambes. Cependant, à peine avait-il apaisé son angoisse d’avoir à humilier la figure sacrée que cette angoisse se ralluma, une nouvelle question venant à surgir : le Christ avait-il aussi chié ? Il n’osa pas poser cette question à sa pieuse Nania, mais trouva de lui-même un moyen d’en sortir tel qu’elle n’aurait pu en imaginer de meilleur. Puisque le Christ avait fait du vin à partir de rien, il aurait pu aussi faire avec de la nourriture rien et eût pu, par là, s’épargner la défécation.

Nous comprendrons mieux ces ruminations si nous en appelons à une partie de l’évolution sexuelle de notre patient dont il a déjà été question plus haut. Nous savons que sa vie sexuelle, depuis qu’il avait été repoussé par Nania et que par là avait été étouffée son activité génitale commençante, s’était développée dans le sens du sadisme et du masochisme. Il tourmentait, torturait de petits animaux, s’imaginait qu’il battait des chevaux et d’autre part, aimait se représenter l’héritier du trône recevant une volée de coups28. Dans le sadisme, il tenait ferme à sa plus ancienne identification avec son père ; dans le masochisme il avait élu ce père comme objet sexuel. Il se trouvait en plein dans cette phase de l’organisation prégénitale où je vois la prédisposition à la névrose obsessionnelle. Grâce au rêve qui l’avait replacé sous l’influence de la scène primitive, il aurait pu évoluer jusqu’à l’organisation génitale et transformer son masochisme envers le père en attitude féminine envers lui, c’est-à-dire en homosexualité. Mais le rêve ne réalisa pas ce progrès et aboutit à de l’angoisse. La relation au père aurait dû passer de l’objectif sexuel d’être battu par lui à l’objectif suivant qui était de servir, telle une femme, à son coït : mais, en vertu de l’opposition de sa virilité narcissique, la relation au père fut rejetée à un stade encore plus ancien, plus primitif ; après déplacement sur un substitut du père, elle subit une bifurcation et devint angoisse d’être mangé par le loup, ce qui ne la liquida d’ailleurs nullement. Tout au contraire, nous ne ferons que rendre justice à l’apparente complexité des choses en maintenant la coexistence des trois aspirations sexuelles orientées vers le père. À partir du rêve, l’enfant fut, dans l’inconscient, homosexuel ; dans la névrose, il se trouvait au stade du cannibalisme : en lui demeurait dominante la précédente attitude masochique. Les trois courants avaient des objectifs sexuels passifs ; c’était le même objet, la même pulsion sexuelle, mais un clivage de celle-ci s’était produit à trois niveaux différents.

La connaissance de l’histoire sainte fournit alors la possibilité de sublimer son attitude masochique prédominante envers le père. Il devint le Christ, ce qui lui fut singulièrement facilité par le fait qu’ils avaient tous deux le même anniversaire. Par là il était devenu quelque chose de grand et de plus — ce qui pour le moment n’était pas encore assez souligné — un personnage viril. Dans ce doute : le Christ peut-il avoir eu un derrière ? transparaissait l’attitude homosexuelle refoulée, car une pareille rumination ne pouvait rien signifier d’autre que cette seconde question : mon père peut-il se servir de moi comme d’une femme ? comme de ma mère dans la scène primitive ? Quand nous en viendrons à la solution des autres idées obsessionnelles nous verrons cette interprétation se confirmer. Le scrupule qu’il éprouvait à penser des choses aussi basses à propos d’une figure sacrée répondait au refoulement de l’homosexualité passive. On voit qu’il essayait de garder sa nouvelle sublimation à l’abri des apports dérivés des sources du refoulé. Mais il n’y pouvait parvenir.

Nous ne comprenons pas encore pourquoi il se rebellait en outre contre le caractère passif du Christ et contre les mauvais traitements infligés à celui-ci par son Père, ce qui était une façon de commencer à renier son idéal masochique préalable, même sous sa forme sublimée. Nous pouvons supposer que ce second conflit était particulièrement favorable à l’apparition hors de l’inconscient des idées obsessionnelles humiliantes propres au premier conflit (entre le courant masochique dominant et l’homosexualité refoulée), car il n’est que naturel que tous les courants contraires, tout en émanant des sources les plus diverses, s’additionnent ensemble dans un conflit psychique. Nous allons apprendre, grâce à de nouvelles informations et le mobile de cette rébellion et en même temps celui des critiques dirigées contre la religion.

L’investigation sexuelle de l’enfant avait aussi tiré profit de ce qui lui avait été conté touchant l’histoire sainte. Jusqu’ici il n’avait pas eu de raison de supposer que les enfants ne vinssent que de la femme. Au contraire, Nania lui avait laissé croire qu’il était l’enfant de son père, tandis que sa sœur était celui de leur mère, et ce rapport plus intime au père lui avait semblé très précieux. Il apprenait à présent que Marie était appelée la Mère de Dieu. Ainsi les enfants provenaient de la femme et ce que Nania avait dit ne pouvait plus se soutenir. De plus, il se demandait, sans parvenir à y rien comprendre, qui avait réellement pu être le père du Christ. Il inclinait à croire que c’était Joseph, car il entendait dire que Marie et ce dernier avaient toujours vécu ensemble ; mais Nania disait que Joseph était seulement comme son père, le vrai père, c’était Dieu. Il ne savait plus quoi penser. Il ne saisissait que ceci : si l’on pouvait discuter là-dessus le moins du monde, c’est que le rapport entre père et fils n’était pas aussi intime qu’il se l’était toujours représenté.

Le petit garçon pressentait ainsi l’ambivalence des sentiments envers le père sous-jacente à toutes les religions et attaquait sa religion à cause du relâchement du rapport entre père et fils qu’elle impliquait. Naturellement, son opposition cessa bientôt d’être un doute de la vérité de la doctrine et se retourna, en échange, directement contre la personne de Dieu. Dieu avait traité son fils d’une manière dure et cruelle, mais il n’était pas meilleur envers les hommes. Il avait sacrifié son fils et exigé la même chose d’Abraham. Le petit garçon commença à craindre Dieu.

S’il était le Christ, alors son père était Dieu. Mais le Dieu que la religion lui imposait n’était pas un vrai substitut du père qu’il avait aimé et qu’il ne voulait pas se laisser ravir. L’amour pour son père lui insuffla son sens critique aiguisé. Il résistait à Dieu afin de pouvoir se cramponner à son père, il défendait par là, en réalité, le père ancien contre le nouveau. Il avait ici à accomplir une partie difficile de la tâche qui consiste à se détacher du père.

Ainsi son ancien amour pour son père, amour qui avait été manifeste dans les premiers temps de sa vie, lui fournissait l’énergie nécessaire à combattre Dieu et à critiquer, avec un sens aussi aiguisé, la religion. Mais, d’autre part, cette hostilité contre le nouveau Dieu n’était pas non plus une réaction primitive, elle avait eu son prototype dans une pulsion hostile contre le père, pulsion ayant pris naissance sous l’influence du rêve d’angoisse et dont elle n’était au fond qu’une reviviscence. Les deux courants affectifs contraires, qui devaient régir toute la vie ultérieure du patient, se rencontraient ici dans un combat ambivalent livré sur le terrain religieux. Ce qui découla de ce combat en tant que symptômes, les idées blasphématoires, la compulsion qui s’abattit sur lui de penser Dieu-merde, Dieu-cochon était ainsi un véritable produit de compromis, comme l’analyse de ces idées, en connexion avec l’érotisme anal, va nous le montrer.

Quelques autres symptômes obsessionnels moins typiques ramènent tout aussi certainement au père et, en même temps, permettent de reconnaître les rapports reliant la névrose obsessionnelle aux événements antérieurs.

Le pieux cérémonial à l’aide duquel il expiait en fin de compte ses blasphèmes impliquait aussi l’ordre, sous certaines conditions, de respirer profondément. Chaque fois qu’il faisait le signe de la croix, il devait inspirer profondément ou expirer avec force. Dans sa langue natale, « haleine » et « esprit » s’expriment par le même mot, de sorte que le Saint-Esprit jouait ici un rôle. Notre patient devait aspirer le Saint-Esprit ou expirer les mauvais esprits dont il avait entendu parler ou lu l'histoire29. Il attribuait de plus à ces mauvais esprits les pensées blasphématoires pour lesquelles il devait s’infliger de si dures pénitences. Cependant, il était obligé d’expirer quand il voyait des mendiants, des infirmes, des gens laids, vieux, misérables, sans pouvoir penser à rien qui reliât cette compulsion aux esprits. Il ne pouvait s’expliquer la chose qu’en croyant agir ainsi pour ne pas devenir comme ces gens.

L’analyse apporta l’élucidation suivante en connexion avec un rêve : l’expiration à la vue des gens dignes de pitié n’avait débuté qu’après la 6ème année du patient et était en rapport avec son père. Il n’avait, pendant de longs mois, pas vu celui-ci, lorsque sa mère dit un jour qu’elle allait se rendre à la ville avec les enfants et leur montrer quelque chose qui leur ferait grand plaisir. Elle les mena alors dans un sanatorium où ils revirent leur père ; il avait mauvaise mine et son aspect fit grand-peine à son fils. Le père était ainsi le prototype de tous les infirmes, mendiants et pauvres, en présence desquels l’enfant devait expirer, de même que le père est par ailleurs le prototype des croquemitaines que l’on voit dans les états d’angoisse et des caricatures que l’on dessine pour se moquer des gens. Nous apprendrons encore ailleurs que cette attitude de pitié se rattachait à un détail particulier de la scène primitive, détail dont l’effet ne se fit sentir qu’après coup, au cours de la névrose obsessionnelle.

Le dessein de ne pas devenir comme les infirmes (dessein qui motivait l’expiration en leur présence) était ainsi la vieille identification au père transmuée au négatif. Toutefois, le patient copiait par là son père encore au sens positif, car la respiration bruyante était une imitation du bruit qu’il avait entendu émaner de son père pendant le coït30. Le Saint-Esprit avait, pour lui, tiré son origine de ce signe de l’excitation sensuelle chez l’homme. Le refoulement avait fait de cette respiration un mauvais esprit qui avait encore une autre généalogie : la malaria dont l’enfant souffrait au temps de la scène primitive.

Le fait d’écarter ces mauvais esprits correspondait chez lui à un trait d’ascétisme qu’on ne pouvait méconnaître, ascétisme qui se manifestait encore par d’autres réactions. Quand il apprit que le Christ avait un jour chassé de mauvais esprits dans des pourceaux, et que ceux-ci s’étaient alors précipités dans un abîme, il pensa à sa sœur qui, dans ses premières années, avant qu’il n’eût été capable de souvenir, avait roulé sur la plage, du haut des sentiers des falaises au-dessus du port. Elle était ainsi également un mauvais esprit, une truie ; il n’y avait pas de là un très long chemin à parcourir pour arriver jusqu’à Dieu-cochon. Leur père lui-même avait montré qu’il était lui aussi l’esclave de la sensualité. Quand on conta à l’enfant l’histoire du premier homme, la similitude de son propre sort avec celui d’Adam le frappa. Il manifesta en parlant avec Nania, une surprise hypocrite du fait qu’Adam se fût laissé jeté dans le malheur par une femme et promit à Nania de ne jamais se marier. Une hostilité contre les femmes, due à la séduction par sa sœur, se manifesta violemment à ce moment-là. Elle devait, au cours de la vie amoureuse ultérieure du patient, le troubler assez souvent encore. Sa sœur devint pour lui l’incarnation durable de la tentation et du péché. Après s’être confessé, il se considérait comme pur et sans péché. Mais il lui semblait alors que sa sœur n’attendait que ce moment-là pour le précipiter à nouveau dans le péché, et sur-le-champ trouvait moyen de provoquer avec elle une dispute qui le mettait de nouveau en état de péché. Ainsi, quelque chose le contraignait à reproduire toujours à nouveau le fait de sa séduction. D’ailleurs de quelque poids qu’elles l’oppressassent, il n’avait jamais donné libre cours, pendant une confession, à ses pensées blasphématoires.

Nous avons été amené, sans nous en apercevoir, à décrire la symptomatologie de la névrose obsessionnelle dans les années ultérieures et, passant sur bien des événements de la période intermédiaire, nous allons maintenant parler de son dénouement. Nous le savons déjà : en plus de ses éléments permanents, la névrose subissait de temps à autre des renforcements, une fois — sans que nous puissions encore bien comprendre pourquoi — lors de la mort, dans la même rue, d’un petit garçon avec lequel notre petit malade avait pu s’identifier. Lorsqu’il eut 10 ans, on lui donna un précepteur allemand qui exerça bientôt sur lui une grande influence. Il est fort instructif d’observer que toute la stricte piété du petit garçon disparut, pour ne jamais revenir, après qu’il eut remarqué et appris, au cours de conversations avec son maître, que ce substitut du père n’attachait aucun prix à la piété et ne croyait pas à la vérité de la religion. La piété s’écroula en même temps qu’il cessa de dépendre de son père, remplacé à présent par un nouveau père, plus traitable. Mais cela n’eut pas lieu sans que la névrose obsessionnelle eût fait une dernière apparition ; il se rappelait particulièrement, de cette période, la compulsion à penser à la Sainte-Trinité chaque fois qu’il voyait réunis sur la route trois petits tas de crottin. Il ne cédait en effet jamais à une idée nouvelle sans faire une dernière tentative pour se cramponner à ce qui avait perdu pour lui sa valeur. Son précepteur l’ayant persuadé de ne plus se livrer à des cruautés sur les petits animaux, il mit fin à ces méfaits, mais non sans s’être une dernière fois permis une orgie de chenilles coupées en morceaux. Il se comportait de même au cours du traitement analytique, en manifestant des « réactions négatives » passagères ; chaque fois qu’un symptôme avait été définitivement résolu, il tentait de nier cet effet par l’aggravation temporaire du symptôme liquidé. On sait que les enfants ont coutume, en règle générale, de se comporter de même envers les défenses qu’on leur oppose. Les a-t-on grondés, par exemple, parce qu’ils faisaient un vacarme intolérable, ils recommencent à le faire une fois encore après la défense avant de s’arrêter. Ils réussissent par là à paraître s’être arrêtés de leur propre gré après avoir bravé l’interdiction.

Sous l’influence du précepteur allemand, une nouvelle et meilleure sublimation du sadisme de l’enfant se produisit, sadisme qui, vu la puberté proche, avait pris alors la haute main sur le masochisme ; il commença à s’enthousiasmer pour les uniformes, les armes et les chevaux, et cet enthousiasme emplissait les rêves éveillés auxquels il se livrait sans arrêt. Ainsi, sous l’influence d’un homme, il s’était libéré de son attitude passive, et se trouvait alors dans des voies assez normales. Ce précepteur le quitta bientôt, mais un contrecoup de l’affection qu’il lui avait portée fit que, dans le cours ultérieur de sa vie, notre malade en vint à préférer l’élément allemand (médecins, sanatoria, femmes) à l’élément national (qui représentait son père) : fait dont le transfert, au cours du traitement, tira grand avantage.

Je citerai encore un rêve, appartenant à la période qui précéda l’émancipation due au précepteur, et cela parce que ce rêve était resté oublié jusqu’à sa réapparition pendant la cure. Il se voyait à cheval, poursuivi par une chenille gigantesque. Il reconnut que ce rêve faisait allusion à un rêve encore antérieur, appartenant au temps ayant précédé l’arrivée du précepteur, rêve que nous avions interprété depuis longtemps. Dans ce rêve antérieur, il voyait le diable, habillé de noir et dans l’attitude dressée par laquelle le loup et le lion lui avaient en leur temps inspiré une telle terreur. Le diable désignait du doigt un escargot gigantesque. Le patient avait bientôt deviné que ce diable était le démon d’un poème bien connu31, et le rêve lui-même la transposition d’une image très répandue représentant une scène d’amour entre le démon et une jeune fille. L’escargot y tenait la place de la femme, en tant que parfait symbole sexuel féminin. En prenant pour guide le geste indicateur du démon, nous fûmes bientôt à même de donner le sens du rêve : l’enfant aspirait à trouver quelqu’un qui lui fournît les explications qui lui manquaient encore sur les énigmes des rapports sexuels, de même que son père lui avait en son temps fourni les premiers enseignements au cours de la scène primitive.

Il se rappela, au sujet du deuxième rêve, dans lequel le symbole féminin était remplacé par le symbole masculin, un certain incident qui avait eu lieu peu de temps avant qu’il fît ce rêve. Dans leur propriété rurale, il avait un jour passé à cheval auprès d’un paysan endormi auprès duquel se trouvait étendu son petit garçon. Ce dernier réveilla son père et lui dit quelque chose, sur quoi le paysan se mit à insulter le cavalier et à le poursuivre, de telle sorte que celui-ci s’éloigna au galop. Et il y avait une seconde réminiscence : dans cette même propriété, se trouvaient des arbres qui étaient tout blancs, tout entourés de fils tissés par les chenilles. Nous le comprenons, il prenait ainsi la fuite devant la réalisation du fantasme du fils dormant auprès du père et il y joignait les arbres blancs à titre d’allusion au rêve d’angoisse des loups blancs sur le noyer. Il s’agissait d’une irruption directe de l’angoisse inspirée par l’attitude féminine envers l’homme, attitude contre laquelle il s’était d’abord protégé au moyen de la sublimation religieuse, et contre laquelle il devait bientôt se protéger, d’une façon plus efficace encore, grâce à la sublimation « militaire ».

Mais ce serait commettre une grande erreur que de croire qu’après la disparition des symptômes obsessionnels, il ne soit demeuré aucun effet permanent de la névrose obsessionnelle. Le processus avait amené une victoire de la foi et de la piété sur l’esprit de rébellion investigateur et critique et présupposait le refoulement de l’attitude homosexuelle. Des préjudices durables résultèrent de ces deux facteurs. L’activité intellectuelle demeura, à partir de ce premier échec, gravement entravée. Aucune ardeur à apprendre ne se manifesta chez le jeune garçon, rien ne se montra plus de cette acuité intellectuelle grâce à laquelle il avait, à l’âge tendre de 5 ans, disséqué et critiqué les doctrines religieuses. Et le refoulement de sa trop puissante homosexualité, qui s’accomplit pendant ce rêve d’angoisse, réserva cette importante pulsion à l’inconscient, la garda orientée vers son objectif originel, la soustrayant ainsi à toutes les sublimations auxquelles elle se prête dans d’autres circonstances. C’est pourquoi tous les intérêts sociaux, qui forment le fond de la vie, manquaient au patient. Ce n’est que lorsque, au cours du traitement analytique, nous réussîmes à libérer son homosexualité de ses entraves, que cet état de choses commença de s’améliorer et il fut très intéressant d’observer comment — sans aucun conseil direct donné par le médecin — chaque élément libéré de la libido homosexuelle chercha à s’appliquer à la vie et à se rattacher à l’une des grandes activités communes à tous les hommes.


27 Je tentai à plusieurs reprises de déplacer d’au moins un an en avant toute l’histoire du patient, de transférer ainsi la séduction à l’âge de 4 ans 1/2, le rêve au cinquième anniversaire, etc. Aux intervalles de temps entre les événements, il était impossible de rien changer. Mais le patient resta là-dessus tout aussi inflexible, sans toutefois parvenir à me libérer de mes derniers doutes. D’ailleurs une différence d’un an serait évidemment sans importance quant à l’impression produite par l’histoire du malade et à toutes les discussions et inductions qui s’ensuivent.

28 Particulièrement des coups sur le pénis, voir précédemment.

29 Ce symptôme, ainsi que nous allons l’apprendre, s’était développé dans sa 6ème année et quand il avait appris à lire.

30 Si l’on suppose la réalité de la scène primitive.

31 Lermontov « Le Démon ».