IV.

L’analyse, quand on la conduit jusqu’à cette première période où le fantasme de fustigation était enfoui et d’où il peut être dégagé par le souvenir, nous montre l’enfant empêtré dans les agitations de son complexe parental.

La petite fille est tendrement fixée à son père : il a dû tout faire pour gagner son affection : il a semé ainsi le germe d’une attitude de haine et de rivalité vis-à-vis de la mère : cette attitude se maintient à côté d’une tendance de tendre affection : avec les années, elle peut devenir plus consciente, ou déclencher par réaction une tendresse excessive.

Mais ce n’est pas sur la situation vis-à-vis de la mère que repose le fantasme de fustigation. Il y a, dans la famille, d’autres enfants encore, qui, plus âgés, qui plus jeunes : la fillette ne les aime pas, ceci pour bien des motifs, mais surtout parce qu’il faut qu’elle partage avec eux l’affection de ses parents : aussi les repousse-t-elle avec toute la sauvage énergie propre à la vie sentimentale de cet âge.

S’agit-il d’un frère ou d’une sœur plus jeune (comme dans trois de mes observations), l’enfant le méprise, en même temps qu’elle le hait : n’est-elle pas le témoin de la façon dont les parents aveuglés laissent toujours capter leur tendresse par leur dernier né ? Elle saisit très tôt que le fait d’être battu, même si les coups ne font pas très mal, représente un déni d’affection, une humiliation. Nombreux sont les enfants qui se tenaient pour trônant en sécurité dans l’affection inébranlable de leurs parents et qu’une seule taloche précipite des cieux de leur imaginaire toute puissance. Aussi est-ce une représentation agréable que de se figurer son père battant l’enfant qu’on a pris en grippe, que ce soit justement lui, ou que ce soit tout autre qu’on ait, dans la réalité, vu battre. Pareil fantasme signifie en effet : « Papa n’aime pas cet autre enfant, il n’aime que moi ».

Voilà donc le contenu et la signification du fantasme de fustigation dans sa première phase. Ce fantasme satisfait probablement la jalousie de l’enfant, et dépend de ses facultés d’aimer : mais il est soutenu aussi, et fortement, par des intérêts égoïstes. II est par conséquent douteux que l’on doive le dire purement sexuel : on n’ose pas non plus l’appeler sadique. L’on sait, du reste, que, dès que l’on entreprend de remonter vers l’origine, les signes diagnostiques sur lesquels sont d’ordinaire basées les classifications tendent à se fondre les uns avec les autres. Aussi la réponse que nous cherchons est-elle, peut-être, semblable à la prédiction faite par les trois sorcières à Banquo : le fantasme n’est ni sexuel, ni sadique exclusivement, mais fait d’une substance d’où le sexuel et le sadique pourront ultérieurement sortir. Il n’y a, en tout état de cause, nulle raison de croire que cette première phase serve déjà à une excitation qui, au moyen des organes génitaux, apprenne à se liquider en un acte masturbatoire.

Certes, dans ce choix objectal qu’implique l’amour incestueux, la vie sexuelle des enfants atteint manifestement déjà le stade de l’organisation génitale. Plus facile à démontrer pour le garçon, ce fait est certain aussi pour la fillette. Une sorte de pressentiment des buts sexuels ultérieurs, définitifs et normaux, domine la tendance libidinale de l’enfant. On peut se demander d’où pareille obscure prescience peut provenir, mais on peut, par ailleurs, y voir une preuve que les organes génitaux ont déjà commencé à jouer leur rôle dans les processus d’excitation libidinale. Le désir d’avoir un enfant de sa mère ne manque jamais chez le garçon, celui d’avoir un enfant de son père est constant chez la fillette, et ceci sans que ni l’un ni l’autre soient en état de se rendre nettement compte des voies et moyens par où réaliser ces désirs. Que les parties génitales y soient pour quelque chose, voilà qui paraît être pour l’enfant un fait acquis : mais quand il s’efforce de préciser davantage, c’est dans d’autres rapports que ceux mêmes du coït qu’il va chercher l’essence des privautés qu’il suppose entre ses parents : gésir dans le même lit, uriner ensemble, etc... c’est que pour lui ces faits là se traduisent plus aisément en représentations verbales que ne le peut faire cette chose obscure en rapport avec les génitoires.

Arrive assez vite un temps où cette fleur précoce est endommagée par le gel : aucun de ces attachements amoureux d’un caractère incestueux ne peut échapper à la fatalité du refoulement : ils tombent sous sa coulpe à propos d’événements extérieurs, faciles à déceler, donnant lieu à une déception, à propos de mortifications inattendues de naissances indésirables d’un frère ou d’une sœur, ressenties comme une infidélité, etc... Ces occasions faisant défaut, le refoulement peut être déclenché par une cause interne : la trop longue attente de la réalisation du désir peut même suffire à provoquer ce processus. Il est évident que les événements n’en sont pas les causes effectives, mais que ces attachements amoureux étaient destinés à sombrer un jour ou l’autre. Pour quelles raisons nous n’en savons rien. La chose la plus probable est qu’ils passent parce que leur temps est révolu, parce que les enfants entrent dans une nouvelle phase d’évolution, au cours de laquelle ils sont obligés de refaire le refoulement du choix objectal incestueux advenu dans l’histoire de l’humanité (Voir le rôle du destin dans le mythe œdipien). Ce qui dans l’inconscient, existe en tant que résultat psychique des tendances incestueuses n’est plus assumé par le conscient de la nouvelle phase : ce qui en était devenu conscient est de nouveau refoulé. De pair avec ce processus de refoulement apparaît une conscience de culpabilité d’origine également inconnue, mais indubitablement liée à ces désirs incestueux et justifiée par leur survivance dans l’inconscient2.

Le fantasme de la période des tendances, incestueuses s’était formulé ainsi : « Il (mon père) n’aime que moi, il n’aime pas l’autre enfant puisqu’il le bat ». Pour sa conscience de culpabilité aucune punition n’est plus dure que le renversement de ce triomphe : « Non, il ne t’aime pas puisqu’il te bat ». Le fantasme de la seconde phase, être soi-même battu par le père deviendrait ainsi l’expression directe de la conscience de culpabilité à laquelle succombe maintenant l’amour pour le père. Le fantasme est donc devenu masochique. Autant que j’aie pu observer il en est constamment ainsi, c’est toujours la conscience de culpabilité qui transforme le sadisme en masochisme. Certes tout le contenu du masochisme n’est pas là. La conscience de culpabilité ne peut pas tenir la campagne à elle toute seule, il fait accorder sa part à l’élan d’amour. Rappelons-nous qu’il s’agit d’enfants chez lesquels pour des raisons constitutionnelles, la composante sadique a pu se manifester précocement et isolément. Nous n’avons pas à abandonner ce point de vue. C’est précisément chez ces enfants qu’une régression à l’organisation prégénitale, sadique anale, se trouve particulièrement facilitée.

Quand l’organisation sexuelle, à peine parvenue au stade génital, est atteinte par le refoulement, il n’en résulte pas seulement cette conséquence que toute représentation psychique de la tendance incestueuse devient ou reste inconsciente, mais il apparaît encore cette autre conséquence que l’organisation génitale elle-même subit un abaissement régressif. Voici ce qui se passe : « Mon père m’aime » était compris dans le sens génital : la régression en fait : « Mon père me bat » (Je suis battu par mon père). Ce fait d’être battu constitue une rencontre de la conscience de culpabilité et de l’érotisme : il ne constitue pas seulement la punition pour le rapport génital censuré, mais aussi sa compensation régressive et c’est de cette dernière source qu’il tire la jouissance qui lui restera dorénavant acquise et qui se liquidera par des actes masturbatoires. Mais cela n’est encore que l’essence du masochisme.

Le fantasme de la seconde phase, être soi-même battu par le père reste généralement inconscient, probablement à cause de l’intensité du refoulement. Il ne m’est pas possible d’indiquer pourquoi, dans l’une de mes six observations (un cas masculin), le souvenir, chose exceptionnelle, en restait conscient. Le sujet, aujourd’hui adulte, se souvenait nettement qu’il avait eu coutume d’utiliser, pour des fins masturbatoires, la représentation d’être battu par sa mère. Il est vrai qu’il substitua bientôt à sa propre mère, soit celles de ses camarades d’école, soit d’autres femmes lui ressemblant de quelque façon. Il ne faut pas oublier que, dans cette transformation du fantasme incestueux du garçon en fantasme masochique correspondant, il y a un renversement de plus que dans le cas de la jeune fille, savoir la substitution de la passivité à l’activité. Il se peut que ce surplus de déformation préserve le fantasme d’être, par le refoulement, relégué dans l’inconscient, à la place du refoulement, la régression aurait suffi à la conscience de culpabilité ; dans les cas féminins, la conscience de culpabilité, peut-être plus exigeante, n’aurait été apaisée que par le concours des deux processus.

Dans deux de mes quatre observations féminines, il s’était développé sur le fantasme masochique de fustigation un édifice ingénieux de rêveries d’une très grande importance pour les personnes intéressées et auquel échut la fonction de rendre possible le sentiment de jouissance en dehors de tout acte masturbatoire. Dans un de ces cas le contenu du fantasme, à savoir être battu par le père, put de nouveau se hasarder dans le conscient à condition que le moi, par un léger déguisement, fût rendu méconnaissable. Le héros de ces récits fut régulièrement battu par le père et ce n’est que plus tard qu’à ces coups se substituèrent des punitions extra corporelles, des humiliations, etc.

Mais je le répète, le fantasme reste généralement inconscient. Il faut le reconstituer par l’analyse. Cela permet peut-être de donner raison aux malades qui croient se rappeler que l’onanisme s’est manifesté chez eux plus tôt que le fantasme de fustigation de la troisième phase (que nous allons étudier plus loin) ; ce dernier s’y serait associé plus tard sous l’impression de scènes d’école par exemple. Chaque fois que nous avons ajouté foi à ces indications nous avons toujours incliné à admettre que l’onanisme s’était d’abord produit sous l’empire de fantasmes inconscients, remplacés plus tard par des fantasmes conscients.

Nous considérons comme un semblable substitut le fameux fantasme de fustigation de la troisième phase sous sa forme définitive, ce fantasme où le sujet apparaît encore tout au plus comme spectateur et où le père est personnifié par un professeur ou par quelque autre supérieur. Le fantasme semblable maintenant à celui de la première phase, paraît, de nouveau, tourné vers le sadisme. On a l’impression que dans la phrase : « Mon père bat un autre enfant, il n’aime que moi », l’accent s’est reporté sur la première partie de la phrase, la seconde ayant succombé au refoulement. Cependant, la forme seule de ce fantasme est sadique, la satisfaction qui en résulte est d’ordre masochique. Son importance réside en ceci qu’il s’est chargé de l’investissement libidinal de la partie refoulée et en même temps de la conscience de culpabilité qu’implique le contenu. Les nombreux enfants indéterminés battus par le professeur ne sont que des substituts du sujet lui-même.

C’est ici qu’on remarque pour la première fois quelque chose comme une constance du sexe des personnes jouant un rôle dans le fantasme. Les enfants battus sont presque tous des garçons, dans les fantasmes des garçons aussi bien que dans ceux des fillettes. Ce fait ne s’explique évidemment pas par une concurrence éventuelle des sexes, car il faudrait alors que des fillettes fussent battues dans les fantasmes des garçons. Il n’a, non plus aucun rapport avec le sexe de l’enfant haï de la première phase, mais il indique chez la fillette un processus plus compliqué. En se détournant de l’amour incestueux pour le père, conçu sur le mode génital, les fillettes rompent facilement avec leur féminité ; elles raniment leur « complexe de virilité » (van Ophuitjsen) et veulent à partir de ce moment n’être que des garçons. Voilà pourquoi les sujets battus qui les remplacent sont aussi des garçons. Dans l’un des deux cas de rêveries que nous avons mentionnés les rêveries s’élevaient presque au niveau d’une œuvre littéraire, les héros n’étaient que des hommes jeunes, les femmes ne figuraient même pas dans ces créations et n’y figurèrent qu’au bout de plusieurs années et encore dans des rôles accessoires.


2 Voir la suite dans « La disparition du complexe d’Œdipe », 1924, Tome V, des Œuvres complètes de Freud, p. 423.